FIG. 2. — MUSICIENNES ACCOMPAGNANT LES DANSES
(Peinture exécutée dans un tombeau de Kourna, près Thèbes.)
Avec le chant des cantiques et des hymnes, la danse religieuse eut pour mission de régler les mouvements, les gestes et les éclats de voix des peuples tremblants, prosternés dans les sanctuaires. Les antiques législateurs, qui organisèrent le culte rendu aux divinités célestes, durent se borner à réglementer les mouvements des foules. C'est probablement dans Tordre admirable de la marche des astres que ces lois furent cherchées.
Ouvrons l'histoire des races humaines à la première page; nous verrons la danse apparaître dans toutes les
cérémonies religieuses. Cependant, eu égard aux nombreux emprunts que les peuples se font les uns aux autres dans leurs traditions respectives, il est assez difficile de suivre un ordre chronologique parfait; aussi, dans ce court aperçu des danses religieuses de l'antiquité, essayera-t-on de rapprocher les différents mythes afin d'éviter les redites inutiles.
Chez les Egyptiens, nous trouvons, dès les siècles les plus reculés, la danse astronomique . Elle consistait, d'après Lucien, à donner une idée du mouvement des corps célestes, de l'harmonie de leurs différentes révolutions, ainsi que de la puissance de l'influence des astres sur le monde élémentaire.
Cette danse était, sans doute, originaire de Chuldée, à moins que les mages de Mésopotamie ne l'eussent tenue des premiers habitants de la péninsule hindoustanique, considérée comme le berceau de l'humanité. Les peuples pasteurs étaient, en effet, devenus les plus fameux astronomes du monde.
On retrouve ce culte chez les Perses et les Assyriens. Chez les Grecs, on en constate aussi des vestiges dans la théorie pythagoricienne, car c'est d'Egypte que Pythagore a rapporté cette croyance. D'après lui, « Dieu étant un nombre ou une harmonie, il fallait l'honorer par des cadences mesurées ».
Mais revenons à la danse astronomique. Lucien dit : « C'est dans ce but que les Egyptiens dansaient en rond autour de l'autel, car tous les mouvements des astres sont circulaires, et considérant la pierre sainte comme le soleil placé au milieu du ciel, ils tournaient autour
pour rappeler le Zodiaque ou le cercle des Signes, à travers lesquels le soleil suit son cours journalier et annuel. »
Les strophes et antistrophes des chœurs de la tragédie grecque ont, sans contredit, la même origine. Les chœurs tragiques dansaient en rond de droite à gauche pour indiquer les mouvements des astres qui ont lieu du levant au couchant : c'était l'évolution exécutée pendant la strophe. Ils tournaient ensuite de gauche à droite pour représenter le mouvement des planètes : c'était Yantistrophe ou retour: Uépode, ou repos, signifiait l'immobilité de la terre, d'après les théories de la cosmogonie ancienne. C'est au poète-musicien et chorège Stésichore qu'on en attribue l'invention. « Ces sortes de danses, dit Bonnet, étaient si majestueuses et si graves qu'elles imprimaient dans l'esprit du peuple des sentiments de respect pour les dieux. »
Pour ces raisons, il est permis d'admettre que les Égyptiens sont les premiers peuples connus dont les prêtres aient traduit, par des danses caractérisées, les mystères de leur religion. Les Grecs ont suivi cet exemple comme on peut s'en rendre compte par les danses des Corybantes. On verra dans le courant de cette étude que les Romains les ont imités à leur tour en introduisant les danses dans la célébration de leurs fêtes et de leurs sacrifices.
La danse astronomique, qui faisait partie de l'initiation aux mystères d'Isis, n'était pas la seule danse religieuse que les Egyptiens pratiquaient. Les prêtres de Memphis et de Thèbes dansaient autour du taureau Apis, lors de la sanctification de l'Animal-Dieu, consi-
déré comme le symbole du principe fécondateur1. Les danses représentaient sa naissance mystérieuse, les amusements de son enfance, son union avec la déesse Isis. A l'occasion de sa mort, on déplorait sa disparition par des danses funèbres. Nous retrouverons un souvenir des fêtes du bœuf Apis chez les Hébreux, lorsque, dans le désert, après avoir quitté l'Egypte et passé la mer Rouge, ils célèbrent la danse du Veau d'or, 'et dans la Grèce, où Orphée, qui avait été initié aux mystères d'Isis, en apporta les croyances. Le culte d'Isis ressemblait d'ailleurs à celui d'Eleusis auquel il avait sans doute servi de modèle.
Les danses religieuses jouaient un grand rôle dans les cérémonies de ce culte. Dans toute l'Egypte la danse était en grand honneur. Il est bon d'ajouter à ce propos que les Egyptiens seraient considérés comme les inventeurs de Y or chéso graphie ou art d'écrire sur le papier par divers caractères toutes sortes de danses. Cette science fera l'objet d'un chapitre spécial.
L'Assyrie -avait, comme l'Egypte, des danses religieuses en l'honneur de Nébo, de Moloch, de Melkart, de Baal, d'Astarté et d'Adonis. On en trouve un exemple dansle bas-relief de Koyoundjik découvert par M.Layard dans les fouilles qu'il fit aux ruines de Ninive. Les deux premiers harpistes et le joueur de psaltérion oupisantir ont la jambe droite relevée selon l'indication d'une cadence lente et majestueuse. Ce n'est pas l'équilibre de
i. Le taureau Apis était aussi le symbole du soleil. Il appartient au culte astronomique.
l'instrument qui les force à se mouvoir ainsi, les autres harpistes semblent marcher à petits pas rythmés. C'est bien une danse religieuse que l'artiste a voulu exprimer. Les instruments reproduits sur ce bas-relief rappellent ceux des Égyptiens' auxquels les Assyriens les avaient sans doute empruntés. Il est évident que les habitants de Ninive et de Babylone ne s'en étaient pas tenus à ce simple emprunt, et qu'ils avaient dû les imiter dans leurs danses religieuses.
Les Hébreux paraissent avoir connu les danses sacrées à partir de leur captivité en Egypte. En effet, s'il est déjà question des instruments de musique dans la Genèse, c'est dans Y Exode qu'il est fait mention de la danse pour la première fois. Les Israélites viennent de traverser la mer Rouge entre deux murailles d'eau qui se referment sur les troupes égyptiennes : « Alors Moïse et les enfants d'Israël chantent un cantique au Seigneur1 ; Marie Prophétesse2 prit donc un tambour à la main : toutes les femmes marchèrent après elle, formant un chœur de musique3. »
Peu de temps après, nous retrouvons les Hébreux dansant autour de l'autel élevé par Aaron au Veau d'or,