‹ Histoire de la danse à travers les âgesChapitre 75 sur 153 · FIG. 53. — UN BAL SOUS LOUIS XV · texte numérisé non relu

FIG. 53. — UN BAL SOUS LOUIS XV

(D'après une gravure du Maître à danser, de Rameau, 1734.— Bibliothèque

de l'Opéra.)

discutée — les uns Ta disent espagnole (pavo, pavaner), les autres italienne (de Paduana, Padoue), d'autres

i66 HISTOIRE DE LA DANSE.

enfin la prétendent française, et ils ont peut-être raison, car lorsque la danse espagnole fut introduite à la cour, en 1574, on connaissait déjà depuis longtemps la Pavane, — sans chercher donc à tirer au clair la question, ce qui entraînerait trop loin, il suffira de constater que sa dignité convenait « aux rois, aux princes et grands seigneurs... aux reines et princesses accompagnées des grandes dames de la cour ». Elle commença à remplacer les basses danses dans les grands bals où assistaient les gens d'église. Les chanoines la dansaient dans le chœur. « On se sert aussi des dites pavanes quand on veut faire entrer une mascarade de chariots triomphants de dieux et de déesses, empereurs et rois pleins de dignité. » Au xvnie siècle, elle réglait l'entrée des personnages marquants des premiers ballets. Thoinot- Arbeau nous apprend que, à la cour des Valois, on appelait le Grand Bal la pavane jouée par les hautbois et les saqueboutes. Elle durait « jusqu'à ce que ceux qui dansent aient circuit deux ou trois fois la salle ».

La Gaillarde^ « ainsi appelée, dit Thoinot, par ce qu'il faut être gaillard et dispos pour la danser », était assez difficile à exécuter. Du reste, ajoute notre vieil auteur, « les meilleurs passages en sont inconnus et perdus ».

La Gaillarde était appelée aussi Romanesca ou Romaine ; elle se dansait après la Pavane : le règne de Louis XIII la vit disparaître. Arbeau parle aussi de la Gaillarde lyonnaise dans laquelle les cavaliers, au cours de la danse, changeaient de damoiselles en prenant même les dames qui ne dansaient pas. On reconnaît là l'exquise urbanité de nos pères, qui, par ces

LE BAL A LA COUR, DU XVIe AU XVIIIe SIÈCLE. 167

changements, évitaient aux personnes, même les moins jolies, de faire tapisserie1.

De la Gaillarde peut se rapprocher le Tordion ou Tourdion. L'air sur lequel on les exécutait était le même : la seule différence consistait en ceci : le Tourdion se dansait bas et la Gaillarde se dansait haut, d'une mesure plus lente et plus pesante.

La Gaillarde ordinaire comprenait cinq pas. Il y avait une autre espèce de* Gaillarde, la Milanaise, qui en comptait onze.

La Volte, originaire de Provence, était aussi une sorte de Gaillarde. Le cavalier agile et vigoureux devait faire tourner en l'air sa partenaire et même à une hauteur assez grande.

« Au xvie siècle, dit D. Vestris, la Volte se fondit dans la Gaillarde, et en augmenta le caractère cavalier. C'était, dans le fait, la danse la plus aimée des jeunes courtisans ; car les bons volteurs devaient prouver qu'ils avaient du talent, en même temps qu'ils étaient assez vigoureux pour enlever une femme à bras tendu, et en ce siècle de force corporelle cela pouvait avoir quelque importance et s'alliait très bien à l'élégance. Et puis les dames qui avaient les jambes bien faites ne devaient pas négliger cette occasion de les montrer librement. « On faisait, dit Celler, plusieurs tours de volte en tournant tantôt à droite, tantôt à gauche ; c'était pour le cavalier une difficulté de plus et pour la danseuse le moyen de montrer également les deux jambes. »

.1. Cette figure se retrouve dans le cotillon. „ .

i<58 HISTOIRE DE LA DANSE.

Ces danses tombèrent en désuétude sous le règne du chaste et pudibond Louis XIII. C'était le vœu de Thoinot-Arbeau : « J'ai le désir que telles danses (basses danses et pavanes) soient remises au-dessus au lieu des danses lascives et deshontées que Ton a introduit à leur place, au regret des sages seigneurs et dames et matrones de bon et pudique jugement... »

La Courante fut la danse favorite de Louis XIV qui l'exécutait en cavalier accompli. On la retrouve donc très fréquemment dans les ballets que le grand roi se plaisait à danser. « Son mouvement, dit Mme Laure Fonta, rappelle celui du poisson lorsqu'il plonge légèrement pour revenir à la surface de l'eau. » Elle aurait, en effet, comme étymologie le mot corrente qui signifie courant d'eau.

« L1 Allemande ■, dit Arbeau, est une danse pleine de médiocre gravité, familière aux Allemands. » Cette danse très ancienne fut fort en honneur sous Louis XV. La Contre-danse en tire son origine. En dansant l'Allemande il arrivait parfois que certains danseurs enlevaient les damoiselles à leurs cavaliers. Mais l'usage ne s'en conserva pas à cause des mécontentements et des querelles que ce procédé finissait par engendrer.

La Gavotte, née des branles coupés avec des passages . de Gaillarde, a une origine rustique. Elle fut d'abord dansée à la campagne, les jours de fête, sur la place publique, à la sortie de l'église. Elle arriva à la cour où elle perdit son allure alerte et pimpante et prit un caractère plus compassé. Elle avait un usage charmant, à ce que nous apprend Thoinot-Arbeau : « Quand les dicts danseurs ont quelque peu dansé, l'un d'iceulx

es

cS

CQ

et)

TJ

a, es

avec sa damoiselle s'écarte à part et faict quelques passages au milieu de la danse, au conspect de tous, puis vient baiser toutes les aultres damoiselles, et sa damoiselle tous les jeunes hommes et puis se remettent en leur rang. Ce faict, le second danseur en faict autant et conséquemment tous les aultres. » Cet usage galant fait comprendre la vogue de la Gavotte. Passée au théâtre avec le Ballet, la Gavotte fut remise en honneur par la gracieuse reine Marie-Antoinette. Elle revint à la mode après la Terreur, mais sa vogue disparut bientôt avec les Merveilleuses.

La Canarie, très en faveur au xvie et au xvne siècle, passe pour être originaire de cette île. Son nom vient plutôt d'un ballet composé de « rois et de reines de Mauritanie, escortés de sauvages, et pour lequel on Pavait inventée ». Cette danse donna naissance à la gracieuse Chacone, comme elle d'origine espagnole et non italienne ainsi qu'on l'a prétendu à tort. La Chacone brilla principalement au xvne siècle.

Le Menuet, danse bien française, originaire du Poitou et proche parente de la Gavotte, appartient surtout au xvme siècle.

Examinons plus rapidement les autres danses : la Passacailie et le Passe-pieds très estimés au xvn* siècle, la première dérivant de la Gavotte, le second d'origine rustique comme la Musette, le Rigaudon et le Tambourin, tous les trois, fort goûtés aussi au grand siècle; la Sarabande*, apprise peut-être par les Maures aux Espa-

i. La sarabande fut le triomphe de Ninon de l'Enclos; le duc de Chartres et la princesse de Conti y excellèrent. (G. Vuillier, la Danse à travers les âges.)

LE BAL A LA COUR, DU XVIe AU XVIIIe SIÈCLE. 171

gnols qui la firent connaître en France vers 1600; la Toccata, les Tricotets, appelés aussi la danse du Roi Henri, en souvenir du Béarnais qui y prenait grand plaisir.

Ces danses, pour la plupart, passèrent au théâtre dans les ballets et les opéras de Rameau, Gluck, Floquet, Desmarets, Philidor, Grétry, Mozart. Le grand Bach lui-même et Beethoven n'ont pas dédaigné d'en écrire la musique : on admire du premier des Toccatas, des Courantes et des Passacailles, du second des Menuets qui sont de véritables merveilles musicales.

Citons, pour terminer, une danse qui eut son heure de célébrité sous Louis XIII et pendant la régence d'Anne d'Autriche, non pas pour elle-même, car sa vogue ne fut que de peu de durée, mais à cause de celui qui l'inventa, et qui fut un type fort singulier dans l'espèce déjà très curieuse des maîtres de danse. La Bocane fut composée par Jacques Cordier, dit Bocan, maître à danser des reines de France, d'Angleterre, d'Espagne, de Pologne et de Danemark, resté célèbre par l'engouement qu'eurent pour lui, malgré ses difformités et les bizarreries de son caractère, les plus grandes princesses.

Sauvai a laissé de cet original un croquis qui semble un peu chargé à D. Vestris, parce que ce portrait tourne en ridicule l'illustre maître de danse. Sauvai cependant l'avait connu particulièrement. « Ce n'était, écrit-il, qu'un maître à danser de femmes, mais qui a eu l'honneur de montrer à un grand nombre de reines... Quant aux dames à qui il montrait, outre qu'il voulait qu'elles fussent belles et qu'elles lui plussent, il fallait encore que, pour sa peine d'aller trois fois la semaine chez elles,

i72 HISTOIRE DE LA DANSE.

elles lui donnassent six pistoles par mois. Après tout, quoique goutteux, cagneux, qu'il eût les pieds tortus, les mains crochues, et tenant ses écolières par les mains, il conduisait si bien leur corps qu'il leur faisait danser jusqu'aux danses qu'elles ne savaient pas... Bocan fut regretté de la plupart des princesses de l'Europe et particulièrement du roi et de la reine d'Angleterre. En effet, Charles Ier l'estimait à un point qu'il le faisait manger à sa table et qu'il n'a jamais donné de ballets sans lui. »

C'est le moment de dire quelques mots des maîtres à danser de cette époque, dont on vient de nommer le plus célèbre, ainsi que de la fameuse Académie de Danse, qui ne répondit pas aux espérances qu'on avait fondées sur elle.

Louis XIV, on le sait, fut très fanatique des ballets et de la danse. La foule des courtisans, toujours prête à imiter le prince, se livra frénétiquement à ces plaisirs, et la bourgeoisie ainsi que le peuple ne tardèrent pas à suivre l'exemple qui venait d'en haut.

Malheureusement, ainsi que l'on peut en juger par les lettres patentes de 1 66 1 , beaucoup de personnes de la cour, ignorant les règles de cet art, en étaient arrivées à le défigurer, les gens de qualité principalement. Peu de seigneurs, en effet (le roi l'avait constaté lui-même), étaient capables de faire partie des ballets royaux. C'est pourquoi, sur les conseils de Mazarin, le roi créa l'Académie de Danse, « désirant rétablir ledit art dans sa perfection, et l'augmenter autant que faire se pourra ».

Les lettres patentes, données par Louis XIV en mars 1 66 1 et enregistrées au Parlement un an après,

LE BAL A LA COUR, DU XVIe AU XVIIP SIÈCLE. 173

établirent à Paris une Académie royale de Danse

« composée des treize plus expérimentés dans cet art ».

Ce furent MM. Galand du Désert, maître à danser

de la reine ; Prévost, maître à danser du Roi; Jean Re-

Page 1