FI G. 58. — LA CONTREDANSE
(D'après le tableau de Watteau, gravé par Brion.)
pour tout principe. C'est pourquoi les plus fameux maîtres de danse répugnent à les montrer à leurs écoliers. »
Hogarth (1697- 1764), qui fut peintre, graveur et littérateur, a écrit dans son célèbre ouvrage, Analyse de la Beauté : « Les lignes que forment plusieurs personnes dans une contredanse, ou danse figurée, font
i8<5 HISTOIRE DE LA DANSE.
un agréable effet, lorsqu'on peut embrasser d'un seul coup d'œil toute la figure, ainsi que cela a lieu des loges hautes d'une salle de spectacle. La beauté de cette espèce de danse mystique, comme l'appellent les poètes, dépend de ce que les danseurs se meuvent dans une variété de différentes lignes parmi lesquelles la ligne serpentine doit tenir la première place, et qui sont disposées d'après les règles de la complication. »
C'est déjà presque le quadrille. Une chose pourtant les différencie : les premières contredanses se composaient d'une seule figure. En outre, les couples, dont le nombre n'était pas limité, se faisaient très rarement vis-à-vis. Le quadrille, on le sait, comprend cinq figures exécutées par quatre couples.
Déjà, en 1749, Rameau avait introduit des contredanses dans ses opéras Platée et Zoroastre. Les contredanses formèrent le fond des bals sous le règne de Louis XVI et du premier Empire. Elles faisaient diversion à la gravité un peu compassée du Menuet ou de la Gavotte. « Voyez-les défiler, dit Fertrault, ces riantes contredanses de l'autre siècle, dont l'histoire suffirait seule à faire l'histoire des événements, des sympathies, des modes, des caprices, des ridicules du moment. Voulez-vous Y Aurore? la Folâtre? la Bacchante? Aimezvous mieux la Créole ? la Changez-moi ces têtes ? la Coquette ? le Bon Ménage ? Préférez-vous le Petit Maître ? la Jalouse ? V Inconnue à la Redoute ? la Virginie ? la Gigue du Seigneur Bienfaisant ? ou bien encore la Jolie Meunière? le Tambourin de Chatenay? la Julie? la Fillette ? la Belle Esclave ? ou la Veillée Villageoise? V Air inflammable? les Plaisirs d^Epinay? Désirez- vous
la Prussienne ? la Montgolfîer ? la Saint-Leu ? la Doliva ? la Suédoise ? ou si c'est la Duga^on ? l'Espagnole ? la Financière ? la Martinique ? la Gibraltar ? C'est un cours de mille et une choses, n'est-ce pas? »
Le quadrille, dontlenom vient sans doute des anciens carrousels, aurait été connu au siècle dernier. D'après
F I G . 5g. — LA MAZURKA.
(D'après une lithographie de Guérard. — Bibliothèque nationale.
Magny, le quadrille, ainsi que la contredanse, ne comprenait qu'une seule figure, toujours la même fort probablement, ainsi qu'on le voit dans cette indication donnée par le célèbre maître de danse. « Le but de Fauteur en composant cette danse n'a été que de la rendre instructive en y insérant tous les pas usités dans les contredanses. C'est pourquoi il l'a tracée à quatre, à cause de son utilité pour animer davantage la figure. Ainsi, quiconque
la dansera, en faisant les pas exactement, pourra danser proprement toutes les autres contredanses. »
Le quadrille comprenait alors quatre couples : c'est au commencement du xixe siècle que le quadrille avec cinq figures fait son apparition. Toutes ces figures étaient connues précédemment et appartenaient aux anciennes contredanses.
Et cependant on appelait déjà pots-pourris, sous Louis XV, les contredanses comprenant plusieurs figures. Mais leur nombre était indéterminé et leur usage encore assez peu répandu. C'est au xixe siècle que la contredanse à cinq figures fut universellement admise. Le nom de ces figuresleurfutdonnéd'une façon assez bizarre.
Le Pantalon est la chaîne anglaise, inventée en 1786 par Vincent, répétiteur de Taglioni. En i83o, Louis- Philippe ayant permis l'usage du pantalon pour remplacer la culotte aux bals de la cour, le nom de ce vêtement fut donné à la première figure en souvenir de l'événement.
VÉté vient de l'ancien en avant-deux qu'on appelait aussi pas d'Eté;
La Poule de ce que Vincent, l'inventeur de toutes ces figures, avait remarqué que la musique de celle-ci rappelait le chant des gallinacés (■?).
Le nom de Pastourelle fut donné à la quatrième parce que l'air était emprunté à une romance très en vogue, « Gentille Pastourelle » de Collinet, célèbre cornet à pistons.
Vers 18 10 on dansait aussi comme quatrième figure la Trênit^ du nom de son auteur, un danseur très fameux, à qui ses succès mondains firent perdre la raison.
La cinquième figure se compose d'un chassé-croisé. On l'appelle aussi Galop parce qu'elle peut se danser sur ce pas. Elle porta, vers i83o, lenom de Saint-Sinionienne, parce que le chorégraphe, en obligeant le cavalier à changer de dame, voulait rappeler les théories de Saint-Simon en matière de mariage. Les noms de la Boulangère et de la Corbeille furent encore donnés à cette figure. La Boulangère, qui est une ancienne ronde, était dansée dans les bals où il y avait un nombre suffisant de quadrilles : on comprend, en effet, qu'avec quatre couples la Boulangère devenait monotone.
Mais on ne s'en tint pas à ces figures uniformes; il
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parut nécessaire d'inventer de nouveaux quadrilles : ce furent le Quadrille du Régent (i83o), le Quadrille Croisé, le Quadrille Russe, le Quadrille Mazourke
(i 856), le Quadrille des Dames (1860), celui des Lanciers (1868) d'origine anglaise et dont la vogue immense ne s'est pas encore ralentie, le Quadrille Américain qui n'est pas d'invention transatlantique comme son nom pourrait le faire croire, et d'autres encore dont Giraudet, dans son Livre de la Danse, rappelle le$ titres : quadrilles Giraudet, des Fa- 1 milles, des Variétés
FG 5j. — LA DANSE ALLEMANDE OU LA PariSlCnnCS, Q.QS JMe- C, AI ANTERIE BAVAROISE. tt-ji • • „ j
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(D'après une estampe de la Bibliothèque
nationale.) Courrier des Salons,
des Bals Publics, des Highlanders, Y Impérial, etc., retombés dans l'oubli comme ce Quadrille élégant du xixe siècle, aussi prétentieux que son nom.
Arrivons maintenant à la Valse, appelée aussi Walse, dans les ouvrages datant de la première moitié du xixe siècle.
Alfred de Musset, dans la Confession d'un enfant du siècle kj a écrit : « Cet exercice vraiment délicieux m'a toujours été cher ; je n'en connais pas de plus noble, ni qui soit plus digne en tout d'une belle femme et d'un jeune garçon ; toutes les danses, au prix de celle-là, ne sont que des conventions insipides ou des prétextes pour les entretiens les plus insignifiants... »
Malheureusement Musset voit les choses en poète romantique et commet une grave erreur. La valse n'est pas d'origine allemande. C'est l'ancienne Volte provençale du xnc siècle dont Thoinot-Arbeau a laissé une description. La volte, oubliée de la France et de l'Italie où elle eut une grande vogue, fut adoptée par l'Allemagne qui la fit sienne et lui donna le nom de Walt^er; elle ressemble d'ailleurs un peu à l'ancienne Allemande.
Pour son charme entraînant et ses grâces captivantes en même temps que pour son allure rapide, Murger l'appelait le Pas de charge de V Amour.
La valse se danse à trois temps et à deux temps ; cette dernière est la valse russe. Vers 1859, on essaya de valsera cinq temps. Mais ce pas bizarre retomba très vite dans l'oubli.
La valse a une réputation universelle : on la danse sous toutes les latitudes. Depuis quelques années on a pris l'habitude d'appliquer son pas à certaines autres danses : la polka-mazurka et la scottish. On valse même pendant le quadrille. La valse devait tenter l'imagination des maîtres de danse. Aussi, vers 1874, on vit apparaître le Boston, valse à trois temps, un peu lente,
ï. Deuxième partie, chapitre v.
demandant une grande variété dans l'allure. Le Boston est d'origine américaine; d'Angleterre il vint en France où son succès fut très rapide. De l'autre côté de l'Atlantique on bostonne sur des valses jouées très lentement; en France, où la mesure de valse est plus rapide, on a pris l'habitude de bostonner toutes les danses, aussi bien la valse que la polka-mazurka.
Une autre espèce de valse en usage dans les salons et les casinos est la Coquette, inventée par A. Perrin, et se composant de valse à deux temps et de polka. Disons à ce propos qu'on a essayé de réhabiliter la polka, abandonnée aux débutants et aux bals publics, en inventant, vers 1894, la Berline, danse fort gracieuse quand elle est bien exécutée. Malgré tout, la suprématie de la valse n'a jamais été contrebalancée.
La valse joue un rôle important dans le cotillon qui termine les grands bals.
Le Cotillon est une danse très ancienne. C'était, à l'origine, une sorte de branle exécutée par un nombre indéterminé de couples sur l'air populaire :
Ma commère, quand je danse, Mon cotillon va-t-il bien ?
Cela s'appelait plus exactement les Cotillons. Actuellement, c'est une série de figures, de jeux composés avec une foule d'accessoires, où les ressources commerciales des marchands de jouets ont autant d'influence que la science du maître à danser. C'est la partie la plus amusante du bal, celle où la galanterie et l'esprit français peuvent se donner le plus librement carrière. Il
n'entre pas dans le cadre de cette étude de citer les figures du cotillon, même les principales. Leur nombre est incommensurable, d'autant plus que chaque conducteur de cotillon peut en inventer de nouvelles d'après les faits du jour, l'actualité mondaine ou politique.
Le Cotillon est dirigé par un chef appelé conducteur à qui chaque couple doit obéir. Son signe distinctif est un flot de rubans à l'épaule; un tambour de basque à la main lui sert à donner le signal des figures ou à arrêter les ensembles valses. Son imagination, et surtout les accessoires fournis par la maîtresse de maison, font les frais de la danse1. Il faut du tact, de l'esprit, de la délicatesse, une profonde connaissance des usages mondains et des... potins de salon, pour éviter les impolitesses et surtout ce qu'on appelle les gaffes.
Le cotillon se termine actuellement par une Marche solennelle où chaque couple va, selon un rituel amusant, saluer la maîtresse de maison. Cette marche se conclut par un galop général et le plus souvent par une grande farandole.
Une danse, complètement tombée en désuétude maintenant, mais qui eut quelques années de grand succès de 1846 à i85i, est la Redowa. D'origine bohémienne (son nom, en effet, vient du tchèque Redjowak), elle se danse par couples et comprend trois parties : i° la poursuite, 20 la valse dite Redowa, 3° une sorte de valse lente à deux temps d'une mesure particulière. Les bons danseurs en raffolaient pour ses mouvc-
1. On prétend à ce propos que l'usage d'offrir des cadeaux au cotillon vient d'un bal donné par le cardinal de Bourbon. Cest faire remonter bien haut une coutume tout à fait moderne.
HIST. DE LA DANSE. l3
ments gracieux. La cause de son abandon fut le grand espace qu'elle nécessitait dans ses deux premières manœuvres, la poursuite qui se faisait au milieu du salon, et la valse qui tournait autour de la pièce. Cela demandait beaucoup de coup d'œil et d'adresse, et il est facile de comprendre que tant de difficultés n'étaient pas faites pour accrocher la vogue pendant bien longtemps.
Telles sont les principales danses du bal moderne. Ajoutons cependant que la Scottish, la Polka, la Mazurka sont encore inscrites sur les carnets de bal. Mais presque partout, depuis quelques années, on a pris l'ha bitude de les valser.
Une danse nouvelle qui tend à occuper une place importante dans les bals est le Pas de quatre. Importé de Londres vers 1894, et corrigé par le goût français, le Pas de quatre vient d'une opérette jouée avec beaucoup de succès à Londres en 1892. Un instant sa vogue a été contrebalancée par celle du Pas de deux [Two Steps), exécuté pour la première fois dans les salons de Londres, et parle Pas des Patineurs. Une autre danse, aussi d'importation anglaise, et qui date de 1880, est la Gigue de sir Roger Coverley; elle a plus de succès dans les soirées dansantes et les matinées que dans les grands bals.
Dans ces derniers temps, on a essayé de reconstituer les danses anciennes, menuet et gavotte principalement. Ces danses ont fait revenir à la culotte de satin noir, plus gracieuse dans la chorégraphie que le pantalon sans style. Cette tentative date de l'année 1 883. Elle n'a pas eu encore grand succès. D'ailleurs, les pas des
danses anciennes sont peut-être compliqués pour le cerveau étroit de la plupart de nos danseurs modernes.
Et puis, il faut bien l'avouer en terminant, le goût de la danse semble être passé aussi bien dans les salons que dans les bals publics, malgré des innovations plus ou moins gracieuses comme le Cake-Walk et le Boston- Bail, qu'un caprice de la mode met tout à coup en vogue et puis rejette bientôt dans l'oubli. Dans les réunions mondaines, la cause en est l'exiguïté des los eaux par rapport au nombre des invités. Pour cette raison, le Cotillon seul continue à être en vogue parce qu'il est dansé très avant dans la soirée, lorsqu'il y a déjà beaucoup moins de monde.
Le Cotillon avec ses accessoires, qui sont parfois des objets d'une certaine valeur, reste donc, ayant la Valse pour Reine, le Roi des Bals de la fin du xixe siècle.
OUVRAGES CONSULTES
Hogarth, Analyse de la Beauté.
Magny, Principes de chorégraphie. Paris, chez" Duchesne et de la Chevardière, 1765.
E. Giraudet, Traité de la danse. Paris, 1890. — Nouveau Guide de la danse. Paris, 1888.
Laborde, le Cotillon. Paris, Heugel.
G. Desrat, le Cotillon avec toutes ses figures. Paris, Walder, 1 855.
Cellarius, la Danse des salons. Paris, 1849.
Ph. Gawlikoski, Guide complet de la danse. Paris, i858.