‹ Histoire de la danse à travers les âgesChapitre 91 sur 153 · LIVRE III Les Danses guerrières · texte numérisé non relu

LIVRE III Les Danses guerrières

« La stratégie sortit de la pyrrhique et autres danses guerrières. » ,

Eue Reclus.

« Les danses militaires avaient je ne sais quel aiguillon qui enflammait le courage et donnait la force de rester dans le sentier de l'honneur et de la vertu. »

Plutarque.

Comme les danses profanes, les danses guerrières ont une origine sacrée. Après avoir dansé pour imiter les astres, pour imiter les dieux, et leur rendre un culte, l'homme comprit que la commémoration des héros, fils des dieux, devait être aussi honorée par les danses. Or, les premiers héros furent les guerriers, les chefs de troupes, conquérants de royaumes, ou redresseurs de torts. Aussitôt que l'homme connut Part de cultiver la terre et prit, par l'agriculture, possession du sol sur lequel il s'était jadis contenté d'errer, son instinct de la propriété s'accrut, se développa, et l'humanité, divisée en deux camps, se battit, d'une part pour augmenter son territoire, de l'autre pour défendre le patrimoine

des aïeux. La guerre devint une chose sainte; des dieux y présidèrent, que Ton invoquait pour mettre avec soi la fortune des combats. Ces dieux guerriers furent célébrés par des danses guerrières.

Le principe de la saltation religieuse une fois admis, on Fappliqua aux choses de la vie. On dansa pour apaiser les forces destructives, comme on l'avait fait pour célébrer les puissances fécondatrices.

Plus tard, les Grecs attribuèrent à la danse guerrière une origine divine. D'après eux, elle aurait été inventée par Minerve qui s'y serait livrée la première fois en mémoire de la défaite des Titans. Selon la mythologie, les Tyndarides l'auraient tenue de cette déesse. Castor et Pollux l'apprirent aux Lacédémoniens qui partaient en guerre au son de la flûte. C'était YEmbateria ou Enoplia qui pourrait se traduire à peu près par Marche militaire. La danse inventée par Minerve s'appelait Memphitique ; elle fut peut-être l'origine de la Pyrrhique, la danse armée par excellence et qui « se composait de toutes les autres danses guerrières ». Lucien en donne cette définition et reconnaît par le fait même son existence chez les premières nations qui peuplèrent l'Europe. D'ailleurs elle se ressentit de son origine barbare, et se composa uniquement des bonds et des sauts qui avaient pour but d'effrayer l'ennemi pendant le combat. Bien que l'invention des chorégraphies belliqueuses soit attribuée aux Grecs, il n'y a rien d'impossible à ce que les Egyptiens les aient pratiquées les premiers. Il est, en effet, question chez les auteurs anciens de peuples d'Ethiopie dansant des pas guerriers, la tête ornée d'une auréole de flèches.

LES DANSES GUERRIERES. 219

Chez les Grecs, la danse guerrière faisait partie de l'escrime militaire et avait été réglementée avec soin. Grâce à la Pyrrhique, on apprenait, en chantant en cadence, les différentes manières d'attaquer avec le glaive et de parer avec le bouclier, de lancer en mesure le javelot, de franchir les obstacles suivant un rythme. Lycurgue, à Sparte, en fixa les règles : elle rentrait dans la catégorie des Gymnopédies sous le nom de danse Enoplienne. Les Spartiates ne la dansaient pas seulement en marchant aux combats ; ils l'exécutaient dans les festins publics appelés Sjrssiti.es. Cette Pyrrhique était chantée en même temps que dansée. Tyrtée, qui passe aussi pour l'inventeur de ce genre de saltation, écrivit pour les Enoplienne s quelques belles poésies animées d'un grand souffle.

La Pyrrhique se composaitdetroisparties principales : i° le Podismos ou mouvement rapide des pieds; 2° le Xephismos ou combat du javelot; 3° la Tétracone, sorte de carré formé avec ensemble tout en exécutant des marches et des contremarches. Elle comprenait, en outre, les sauts et les bonds représentant l'action de franchir avec rapidité les obstacles, fossés, tertres ou remparts. Les danseurs étaient vêtus de tuniques écarlates et portaient des haches et des boucliers de bois,

On ignore l'origine exacte de la Pyrrhique. Les uns l'attribuent à Pyrrhus, roi d'Épire, d'autres à un nommé Pyrrhicus, d'autres encore à Pyrrhus, fils d'Achille, et à Achille lui-même. Ils la font venir de 7r0p (feu) parce que, d'après Pindare, Achille se livra à cette danse devant le bûcher de Patrocle. Certains

auteurs lui donnent une origine Cretoise 4, ce qui n'aurait rien d'impossible, car les Curetés et les Corybantes qui la dansaient habitaient sur le mont Ida.

La Pyrrhique n'était point exécutée uniquement dans les grandes fêtes, en présence du peuple. A la fin des repas, chez les particuliers, on avait l'habitude de faire venir des ballerines de profession qui exécutaient devant les convives cette danse aux rythmes aussi vifs que variés. Platon la définit 2 « l'imitation exacte de tous les mouvements de l'attaque et de la défense ». En effet, elle comprenait tous les exercices guerriers : le maniement de l'arc, le jet du javelot, les gestes de parade avec le bouclier (fig. j5), comme aussi les marches. et contremarches d'une armée en campagne.

D'après les peintures des vases grecs qui sont parvenus jusqu'à nous, on voit que la Pyrrhique ne se dansait pas seulement en masse; elle pouvait être exécutée par un ou deux danseurs. Il arrivait aussi parfois qu'après les festins on faisait danser la Pyrrhique par des femmes. Un ambassadeur de Paphlagonie, ayant vu une jeune fille exécuter la Pyrrhique, fut si émerveillé de la grâce des mouvements et de leur justesse, qu'il demanda si les femmes grecques allaient aussi à la guerre 3 (fig. 74).

La Pyrrhique conserva longtemps sa grande vogue, et les philosophes ont parlé de son utilité au point de vue de la technique guerrière. « Platon et Socrate, dit le général Bardin, prétendent que l'oubli où tomba

Page 1