‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 2)Chapitre 23 sur 62 · HISTOIRE DE LA. DECADEJVCE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA. DECADEJVCE

ils portèrent sa tête au château de Cufa , et rinhumâin Obeidoilah lui frappa sur la bouche d'un coup de canne. « Hëlas ! s'écria un vieux musulman , j'ai \u sur ces lèvres les lèvres de l'apôtre de Dieu. » Après tant de siècles et dans un climat si différent, cette scène tragique doit toucher le lecteur le plus froid (i); quant aux Persans , au retour de la fête de ce martyr , qu'ils célèbrent chaque année lorsqu'ils vont en pèlerinage a son tombeau , ils abandonnent leur âme à toute la frénésie de la douleur et de l'indignation. (2) Postérité Lorsque les sœurs et les enfans d'Ali furent amenés

de Mahomet /iia -ii a it-.

et d'Ali. charges de chames au pied du Irone de Damas , on conseilla au calife d'extirper une race chérie du peuple , qu'il avait offensée au point de ne plus espérer de réconciliation ; mais Yezid aimamieux suivre de plus doux conseils , et cette famille malheureuse fut renvoyée à Médine d'une manière honorable, pour y mêler ses larmes à celles de ses parens. La gloire du martyre l'emporta sur le droit de primogé-

(1) J'ai abrégé l'intéressante narration d'Ockley ( t. 11 , p. 170-231 ) : elle est longue et remplie de petites particularités; mais c'est de ce détail de petites circonstances que sort presque toujours le pathétique.

(2) Le danois Niebuhr ( Voyages en Arabie ^ etc. , t. 11, p. 208 , etc. ) est peut-être le seul voyageur européen qui ait osé aller à Meshed-Ali et Meshed Hosein. Ces deux tombeaux sont au pouvoir des Turcs , qui tolèrent la dévotion des hérétiques persans , mais qui l'assujettissent à un impôt. Chardin , dont j'ai souvent répété l'cloge , décrit

en détail la fête de la mort de Hosein.

DE l'empire romain, chap. l. i53

niture , et les douze imans (i) ou pontifes de la religion persanne sont Ali , Hassan, Hosein et les descendans de celui-ci jusqu'à la neuvième génération. Sans armes, dénués de trésors et de sujets, ils jouirent successivement de la vénération du peuple , et excitèrent la jalousie des califes. Les dévots de leur secte vont encore visiter leurs tombeaux , soit à la Mecque ou a Médine , sur les bords de l'Eupbrate ou dans la province du Khorasan. Leur nom a été souvent un prétexte de sédition ou de guerre civile ; mais ces augustes saints méprisèrent les vanités de ce monde ; ils se soumirent à la volonté de Dieu et a l'injustice des hommes, et consacrèrent leur innocente vie à l'étude et à la pratique de la religion. Le douzième et le dernier des imans, distingué par le surnom de Mahadi ou le Guide , vécut plus solitaire et fut encore plus religieux que ses prédécesseurs. Il se cacha dans une caverne près de Bagdad ; on ignore l'époque et le lieu de sa mort ; les dévots à sa mémoire disent qu'il n'est pas mort, et qu'il se montrera avant le jour du jugement pour détruire la tyrannie de Dejal ou de l'Antéchrist (2). En l'espace de deux

(1) D'Herbelot indique la succession à l'article général Jman ; et dans les articles particuliers de chacun de ces douze pontifes il donne un précis de leur \ie.

(3) Le nom d'Antéchrist paraîtra ridicule, mais les musulmans ont emprunté les fables de toutes les religions ( Sale , Discours préliminaire , p. 80-82 ). Il y a dans l'écurie royale d'Ispahan deux chevaux toujours sellés , l'un pour Mahadi et l'autre pour son lieutenant, Jésus , fils de Marie.

l54 HISTOIRE DE LA DECADENCE

OU trois siècles , la postérité d'Abbas , oncle de Mahomet , s'était accrue au nombre de trente-trois mille personnes (i) : la race d'Ali peut s'être multipliée dans la même proportion ; le dernier individu de cette famille était au-dessus du premier et du plus grand des princes, et les plus illustres d'entre eux passaient pour être plus parfaits que les anges ; mais le malheur de leur situation et la vaste étendue de l'empire musulman offraient une ample carrière aux imposteurs adroits ou audacieux qui cherchaient à se faire un titre de quelques prétendus rapports de parenté avec cette race sacrée. Ce titre vague et équivoque a consacré le sceptre des Almohades en Espagne et en Afrique , des Fatimites en Egypte et en Syrie (2), des sultans de l'Yémen et des sopliis de la Perse (3).

(1) L'année de l'hégyre f200 (A. D. 81 5). Voyez d'Herbelot , p. 546.

(2) D'Herbelot , p. 342. Les ennemis des Fatimites cherchaient à les rabaisser en leur attribuant une extraction, juive ; mais ils prouvaient très-bien leur descendance de Jaafar , qui fut le sixième iman ; et l'impartial Abulféda convient i^Annal. moslem. , p. 238) qu'ils étaient reconnus de plusieurs , qui absque controversiâ genuini smit Alida^ rum , homines propaginum suœ gentis exacte callentes. Il cite quelques lignes du célèbre scherif or Rahdi , ego ne humilitatem induarn , in terris hostium ? ( Je soupçonne que c'était un édrissite de la Sicile. ) cum in Egypto fit chalifa de gente Alii , quocum ego communem haheo patrem et vindicem.

(3) Les rois de Perse de la dernière dynastie, descendent du sheik Sefi , saint du quatorzième siècle , et par lui de Moussa Cassem , fils de Hosein , fils d'Ali (Olear. , p. 967 j

DE l'empire ROMAm. CHAP. L. l55

Il fut dangereux , sous leur règne , de contester leur naissance ; Moez , un des califes fatimites , à qui on faisait une question indiscrète, répondit en tirant son cimeterre : « Voilà ma généalogie : » et jetant une poignée de pièces d'or à ses soldats : « Voilà ma famille et mes enfans. » Les descendans véritables ou supposés de Mahomet et d'Ali , soit princes , soit docteurs , nobles , marchands ou mendians, sont honorés des titres de sheiks ou chérifs ou émirs. Dans l'empire ottoman , ils se distinguent par un turban vert ; ils reçoivent une pension du trésor impérial ; ils ne sont jugés que par leur chef, et quelque abaissés qu'ils puissent être par la fortune ou par leur caractère, ils soutiennent toujours avec orgueil le titre de leur naissance. Une famille de trois cents personnes , postérité pure et orthodoxe du calife Hassan , s'est conservée sans tache et sans soupçon dans les saintes villes de la Mecque et de Médine : malgré les révolutions de douze siècles, elle a conservé la garde du temple et la souveraineté de la patrie de ses aïeux. La gloire ou le mérite de Mahomet anobliraient une race de plébéiens, etle sang si ancien des Koreishites surpasse la majesté beaucoup plus récente des autres rois de la terre (i).

Chardin , t. m , p. 288); mais je ne puis tracer les degrés intermédiaires d'aucune de ces généalogies véritables ou fabuleuses. S'ils étaient vraiment Fatimites , ils tiraient peut-être leur origine des princes du Mazanderan qui régnaient au neuvième siècle (d'Herbelot, p. g6).

( I ) Demetrius Cantemir [Hist, de l'Empire ottom.y p. 94 )

l56 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

Snccès de Lcs talens de Mahomet sont dis^nes de nos ëlosres ,

Mahomet. . ^ j/ v i • • f

mais peut-être a-t-on accorde trop d admiration a ses succès. Faut-il s'étonner qu'une foule de prosélytes aient embrassé la doctrine et partagé les passions d'un fanatique éloquent ? Depuis le temps des apôtres jusqu'à celui de la réforme , tous les hérésiarques ont employé la même séduction avec le même succès. Est-il donc incroyable qu'un particulier se soit saisi du glaive et du sceptre , qu'il ait subjugué ses compatriotes, et que ses armes victorieuses aient fondé une monarchie ? Dans les révolutions des dynasties de l'Orient , cent usurpateurs se sont élevés d'une extraction plus basse , ont vaincu de plus grands obstacles, fait de plus vastes conquêtes et possédé des empires plus étendus. Mahomet savait également prêcher et combattre , et la réunion de ces qualités opposées en apparence ajoutait a sa gloire et contribuait à son triomphe. Les divers moyens de la force et de la persuasion , du fanatisme et de la crainte, agissant continuellement les uns sur les autres , firent enfin céder toutes les barrières à leur irrésistible pouvoir. Sa voix appelait les Arabes à la liberté et à la victoire , a la guerre et aux rapines , àla jouissance en ce monde, et dans l'autre, des plaisirs qu'ils chérissent le plus : les privations qu'il imposa étaient nécessaires pour établir le crédit du prophète

€t Niebulir ( Descript, de l'Arabie y p. 9- iG, 817 , etc. ) donnent des détails exacts sur la situation actuelle de la famille de Mahomet et d'Ali. Il est fort à regretter que le voyageur danois n'ait pu acheter les Chroniques de l'Arabie,

DE L EMPIRE ROMAIN. CHAP. L. îS'J

et exercer l'obéissance du peuple ; et sa doctrine trop raisonnable de Funité et des perfections de Dieu était la seule chose qui pût s'opposer à ses progrès. Il ne Permanence faut pas être surpris de l'établissement , mais de la gfon * " stabilité de sa religion. Douze siècles se sont écoulés , et les peuples d'une partie de l'Inde et de l'Afrique , et tous les sujets turcs de l'empire ottoman, ont conservé la pureté de la doctrine qu'il prêcha à la Mecque et à Médine. Si les apôtres saint Pierre et saint Paul revenaient au Vatican , ils demanderaient peut-être le nom de la divinité qu'on adore dans ce temple magnifique, avec tant de cérémonies mystérieuses : le culte d'Oxford ou de Genève les étonnerait moins ; mais ils seraient toujours obligés de s'instruire du catéchisme de l'Église et d'étudier les longs commentaires qu'on a publiés sur leurs écrits et sur les paroles de leur maître ; mais la mosquée de Sainte-Sophie représente , seulement avec plus de magnificence et des proportions plus étendues l'humble tabernacle élevé à Médine par les mains de Mahomet. Tous les musulmans ont résisté à la tentative d'abaisser les objets de leur foi et de leur dévotion au niveau des sens et de l'imagination de l'homme. « Je crois en un seul Dieu, et Mahomet est' l'apôtre de Dieu; » tel est leur simple et invariable profession de foi. Ils n'ont jamais dégradé par aucun simulacre l'image intellectuelle de la Divinité • les honneurs rendus au prophète n'ont jamais excédé ceux que méritent les vertus humaines; et les préceptes toujours vivans dans les cœurs ont contenu

l58 HISTOIRE DE LA DECADENCE

la reconnaissance de ses disciples dans les bornes de la raison et de la religion. Les sectaires d'Ali ont, il est vrai , consacré la mémoire de leur héros, de sa femme et de ses enfans ; et quelques-uns des docteurs persans prétendent que l'essence divine s'est incarnée dans la personne des imans ; mais tous les sonnites condamnent comme une impiété cette superstition , quia achevéde prémunir contre le culte des saints et des martyrs. Les questions métaphysiques sur les attributs de Dieu et la liberté de l'homme ont été agitées dans les écoles des musulmans ainsi que dans celles des chrétiens ; mais chez les premiers elles n'ont jamais échauffé les passions du peuple ou troublé la tranquillité de l'état. C'est peut-être dans la séparation ou l'union des fonctions sacerdotales et des fonctions royales qu'il faut chercher la cause de cette différence remarquable. Il était de l'intérêt des califes , successeurs du prophète et commandeurs des fidèles, de réprimer et de décourager toutes les innovations religieuses : l'ordre du clergé, son ambition temporelle et spirituelle , sont des choses absolument inconnues aux musulmans; et les sages de la loi sont les guides de leur conscience et les oracles de leur foi. Depuis la mer Atlantique jusqu'au Gange, le Koran est reconnu comme le code fondamental, nonseulement de la théologie, mais de la jurisprudence civile et criminelle , et l'infaillible et immuable sanction de la volonté de Dieu maintient les lois qui règlent les actions et la propriété des hommes. Cette servitude religieuse a, dans la pratique, quelques dé-

DE l'empire romain. CHAP. L. 1 Sq

savantages : l'ignorant législateur des musulmans a e'té souvent égaré par ses préjugés et par ceux de son pays, et les institutions établies pour le désert de l'Arabie, peuvent convenir assez mal, en bien des cas, à la richesse et a la population d'Ispahan et de Constantinople. Alors le cadi place respectueusement le Livre sacré sur sa tête, et l'interprète d'une manière plus conforme aux principes de l'équité et aux mœurs ou à la politique de son temps.

Lorsqu'il s'agit , en dernier lieu, d'examiner quelle Datîen ou a été l'influence de la doctrine de Mahomet poura^^f^it arns le bonheur ou le malheur de son pays, les chré- ^*^" ^^y*' tiens et les Juifs les plus violens ou les plus superstitieux conviendront sûrement que si ce prophète s'attribua une fausse mission , ce fut pour établir une doctrine salutaire et seulement moins parfaite que la leur. Il adopta pieusement pour base de sa religion la vérité et la sainteté des révélations de Moïse çt de Jésus-Christ, leurs vertus et leurs miracles. Les idoles de l'Arabie disparurent devant le trône de Dieu; le sang des victimes humaines fut expié par la prière , le jeûne , l'aumône , louables ou du moins innocens artifices de la dévotion, et Mahomet peignit les récompenses et les punitions de l'autre vie sous les images les plus conformes à l'esprit d'un peuple ignorant et charnel. Il était peut-être incapable de dicter un système détaillé de morale et de politique propre à ses compatriotes ; mais il inspirait aux fidèles un esprit de charité et d'affection; il recommandait la pratique des vertus sociales , et , par

l6o HISTOIRE DE LA. DÉCADEj?îCE

ses lois et par ses préceptes, il reprimait la soif de la vengeance, et s'opposait à l'oppression des veuves et des orphelins. La foi et l'obéissance réunirent les tribus divisées, et la valeur, consumée jusque alors inutilement dans des querelles domestiques, se tourna avec énergie contre un ennemi étranger. Si l'impulsion avait été moins forte, l'Arabie, libre au dedans et formidable au dehors, aurait pu fleurir sous une longue suite de ses souverains naturels. Elle perdit sa souveraineté par l'étendue et la rapidité de ses conquêtes ; ses colonies furent dispersées en Orient et en Occident, et le sang des Arabes se mêla au sang de leurs prosélytes ou de leurs captifs. Après le règne des trois premiers califes , le trône fut transporté de Médine à la vallée de Damas et sur les bords du Tigre ; une guerre impie viola les deux- cités saintes; l'Arabie fléchit sous le joug d'un sujet, peutêtre d'un étranger; et les Bédouins du désert, revenus des chimères qu'ils s'étaient formées sur leur domination au dehors, reprirent leur ancienne et solitaire indépendance (i).

(i) Les auteurs de l'Histoire universelle moderne ont compilé (volumes i et 2) en huit cent cinquante pages mfollo j la Vie de Mahomet et les Annales des califes. Ils ont eu l'avantage de lire et quelquefois de corriger les textes, arabes. Mais en dépit de leur jactance , je ne trouve pas à la fin de ce morceau sur l'islamisme , qu'ils m'aient procuré la connaissance d'un grand nombre de détails , si même ils m.'ont procuré la connaissance d'un seul. Cette lourde masse n'est pas animée par une seule étincelle de philosophie et

DE l'empire romain. CHAP. L. l6l

de goût, et ses compilateurs se sont laissé aller dans leur critique à toute l'amertume de la "bigoterie contre Boulainvilliers , Sale, Gagnier et tous ceux qui ont montré quelque partialité ou seulement quelque justice à l'égard de Mahomet.

Page 1