CHAPITRE LI
Conquête de la Perse , de la Syrie , de l'Egypte, de l'Afrique et de l'Espagne , par les Arabes ou les Sarrasins. Empire des califes ou des successeurs de Mahomet. Etat des chrétiens sous leur gouvernement.
Union des La révolution de l'Arabie n'avait pas changé le ca- D.6i2. ractère des Arabes ; la mort de Mahomet fut le signal de Tindépendance ; et l'édifice encore mal affermi de son pouvoir et de sa religion , fut ébranlé jusque dans ses fondemens. Une troupe fidèle et peu nombreuse, composée de ses premiers disciples, avait seule entendu son éloquente voix et partagé sa détresse ; ils avaient fui avec lui la persécution de la Mecque , ou avaient reçu les fugitifs dans les murs de Médine. Les millions d'hommes qui reconnurent ensuite Mahomet pour leur roi et leur prophète, avaient été contraints par ses armes pu séduits par ses succès. L'idée simple d'un seul Dieu , inaccessible aux sens , entrait difficilement dans l'esprit des polythéistes; et ceux des chrétiens et des juifs qui avaient embrassé l'islamisme, dédaignaient le joug d'un législateur mortel qui avait été leur contemporain. Les habitudes de foi et d'obéissance n'étaient pas bien établies ; et parmi les nouveaux convertis, un grand nombre regrettaient la vénérable antiquité de la loi de Moïse , les rites et les mystères de TÉglise catholique, ou les idoles, les sacrifices et les fêtes
DE l'empire romain, chap. li. i63 joyeuses du paganisme qu'avaient professé leurs ancêtres. Un système d'union et de subordination n'avait pas encore apaisé le choc des intérêts et les querelles héréditaires des tribus arabes; les Barbares ne pouvaient s'assujettir aux lois, même les plus douces et les plus salutaires, dès qu'elles asservissaient leurs passions ou qu elles violaient leurs coutumes. Ils s'étaient soumis avec répug^nance aux préceptes religieux du Koran , à la privation du vin , au jeûne du Ramadan, et aux cinq prières de chaque jour; et sous un autre nom ils ne voyaient dans les aumônes et les dîmes qu'on recueillait pour le trésor de Médine , qu'un tribut perpétuel et ignominieux. L'exemple de Mahomet avait excité un esprit de fanatisme et d'imposture, et durant sa vie plusieurs de ses rivaux avaient osé imiter sa conduite et braver son autorité. Le premier calife avec s^s fugitifs et ses auxiliaires se vit réduit aux villes de la Mecque, de Médine et de Tayef, et il paraît que les Koreishites auraient rétabli les idoles de la Caaba , s'il n'eût pas contenu leur le'gèreté par ce reproche : <c Hommes de la Mecque, leur dit-il, voulez-vous être les derniers à embrasser l'islamisme , et les premiers à l'abandonner ? » Après avoir exhorté les musulmans a compter sur le secours de Dieu et de son apôtre, Abubeker résolut de prévenir les jonctions des rebelles par une attaque vigoureuse. Il retira les femmes et les enfans dans les cavernes et les montagnes ; ses guerriers marchèrent sous onze drapeaux; ils répandirent la terreur de leurs armes , et
ï6l[ HI5T0IRK i)E LA DÉCADENCE
cette apparition de la force militaire ranima et afïermit la fidélité des croyans. Les tribus inconstantes se soumirent avec un humble repentir à la prière , au jeûne, à l'aumône ; et après quelques succès et quelques exemples de sévérité, les plus hardis d'entre les apostats se prosternèrent devant le glaive du Seigneur et devant celui de Caled. Dans la fertile province de Yemanah (i), entre la mer Rouge et le golfe de Perse , dans une ville qui n'était pas inférieure à Médine , un chef puissant , nommé Moseilama , s'était donné pour un prophète, et la tribu de Hanifa avait écouté ses prédications. Sa réputation attira près de lui une prophétesse : ces deux favoris du ciel dédaignèrent la bienséance des paroles et celle des actions, et ils passèrent plusieurs jours dans un commerce mystique et amoureux (2).
(1) V^oyez la description de la ville et du district d'Al- Yemanah dans Abulféda ( Descript. Arahlœ , p. 60 , 61 ). vVu treizième siècle, il y avait encore des ruines et quelques palmiers. Maintenant ce même canton est soumis aux visions et aux armes d'un propliè'e moderne, dont on ne connaît qu'imparfaitement la doctrine. ( Niebuhr , Description de V Arabie f p. 9.96-302. )
(2) On peut rapporter leur première salutation , mais non pas la traduire. Moseilama dit ou chanta ce qui suit :
Surge tandem itaque strcnue permolenda ; nam stratus tibi tho-us est. Autin propntulo tentorio si -velis , ant in abditiore cubictdo si mahs ; Aut siipinam te hiimi exporrtctam fustigabo , si velis , aut si malis rnani'
bas pedibusque nixam.
Aut si vcUs ej'iis ( P RI AVI ) gendno triente , aut si malis , tottis veniam. Imo , toLiis 'voiito , O A postale Dci, clamabatjœmina. Idipsum dicebat. Moseilama mihi qnoque siiggessit Deus.
Celle prophétesse , qu'on appelait Segjah , retourna à
DE l'eMPIKE nOMAIX. CflAP. LI. l65
Une sentence obscure du Koran de Moseilama est parvenue jusqu'à nous ( i); et dans l'orgueil que lui inspirait sa mission , il daigna cependant proposer à Mahomet le paitage de la terre. Celui-ci lui repondit avec mépris; mais le rapide progrès de Moseilama éveilla les craintes du successeur de l'apôtre. Quarante mille musulmans rassemblés sous le drapeau de Caled , exposèrent leur religion au hasard d'une bataille décisive. Ils furent repoussés dans une première action, et perdirent douze cents hommes; mais l'habileté et la persévérance de leur général finirent par l'emporter; ils vengèrent leur défaite par le massacre de dix mille infidèles, et un esclave éthiopien perça IMoseilama de la javeline qui avait blessQ mortellement Toncle de Mahomet. La force et la discipline de la monarchie naissante, écrasèrent bientôt les rebelles de l'Arabie , privés de chefs ou d'une cause commune qui pût les réunir; et la nation entière s'attacha de nouveau, et plus fermement que jamais, à la religion du Roran. L'ambition des cahfes leur fournit promptement des occasions d'exercer la valeur turbulente des Sarrasins; toutes les forces des mahométansse réunirent dans une guerre sainte,
l'idolâtrie après la chute de son amant; mais sous le règne de Moawiyah elle embrassa la religion musulmane , et mourut à Bassora ( Abulftda , Annal., vers. Reiske , p. 63 ). (r) Voyez le texte qui démontre l'existence d'un Dieu par l'œuvre de la génération , dans Abulpharage {^Spécimen Hist. Arabum , p. 1 3 , et Djrnast. , p. i o3 ) et dans Abulféda (^ Annal, y p. 63 ).
l66 HISTOIRï; T)E LA DÉCADENCE
dont les succès et les obstacles augmentèrent également leur enthousiasme.
Caractère D'après les rapides conquêtes des Sarrasins, on est
de leurs ca- . *^ ^ . .
lifes. dispose a croire que les premiers califes commandè-
rent en personne les arme'es des fidèles , et cherchèrent dans les premiers rangs la couronne du martyre. Abubeker (i), Omar (2) et Othman (3) avaient en effet déployé leur courage lors de la persécution et des guerres du prophète ; et l'assurance personnelle qu'ils avaient d'obtenir le paradis devait leur avoir appris à mépriser les plaisirs et les dangers de ce monde. Mais ils étaient vieux ou d'un âge mûr quand ils montèrent sur le trône , et les soins intérieurs de la religion et de la justice leur parurent les devoirs les plus importans d'un souverain. Si l'on excepte le siège de Jérusalem , fait par Omar en personne , leurs fréquens pèlerinages de Médine à la Mecque furent leurs plus longues expéditions. Les nouvelles de la victoire les trouvaient priant ou prêchant tranquillement devant le tombeau du prophète. L'austérité et la frugalité de leur vie étaient l'effet, soit de
(1) Foyez son règne dans Eutychius (t. 11, pk 261 ) , Elmacin (p. 18 ) , Abulpharage (p. 108 ) , Abulféda (p. 60 ) , d Herbelot ( p. 58 ).
(2) Foyez sur son règne Eutychius (p. 264)» Elmacin. (p. 24)> Abulpharage (p. 110), Abulféda (p. 66 ) , d'Herbelot (p. 686).
(3) Voyez sur son règne Eutychius (p. SaS), Elmaciu ( p. 36 ) , Abulpharage (p. 1 15) , Abulféda ( P- 70) , d'iierbelot (p. 695 ).
T)E l'fMPIFE l^OJMAIlNr. CHAP. LI. 167
la vertu, soit de l'habitude, et leur orgueilleuse simplicité insultait à la vaine magnificence des rois de la terre. Lorsque Abubeker commença a remplir les fonctions de calife , il enjoignit a Ayesha, sa fille, de faire un inventaire exact de son patrimoine, afin qu'on vît s'il s'enrichirait ou s'il s'appauvrirait au service de l'état. Il se crut autorisé à demander pour son salaire trois pièces d'or, et qu'on lui entretînt convenablement un chameau et un esclave noir. Le vendredi de chaque semaine il distribuait ce qui lui restait de son bien et de l'argent du public , d'abord aux plus vertueux musulmans, et ensuite aux plus indigens. A l'époque de sa mort , un vêtement gros* sier et cinq pièces d'or composaient toute sa fortune; on les remit à son successeur, qui eut la modestie de dire en soupirant, qu'il désespérait d imiter un modèle si admirable. Toutefois l'abstinence et l'humilité d'Omar ne furent pas au-dessous des vertus d'Abubeker; il se nourrissait de pain d'orge ou de dattes ; il ne buvait que de l'eau , il prêchait revêtu d'une robe percée en douze endroits; et un satrape de Perse, qui vint rendre hommage au vainqueur, le trouva endormi parmi des raendians sur les marches de la mosquée de Médine. L'économie est la source de la libéralité, et l'augmentation des revenus permit à Omar d'établir des récompenses durables pour les services passés et présens. Sans s'occuper de son traitement personnel , il assigna à Abbas, l'oncle du prophète , un revenu de vingt-cinq mille drachmes ou pièces d'argent ; ce fut le plus fort de tous : on
l68 HISTOIRE DE LA DJÉCABENCF.
en promit cinq mille toutes les années à chacun des vieux guerriers qui s'e'taient trouves à la bataille de Beder, et le dernier des compagnons de Mahomet fut recompense par un traitement annuel de trois mille drachmes. Il en. assigna mille aux vétérans qui avaient combattu à la première bataille contre les Grecs et les Persans, et il fixa les autres soldes dans une proportion décroissante jusqu'à cinquante pièces, selon le mérite et l'ancienneté de ses soldats. Sous son règne et celui de son prédécesseur , les vainqueurs de l'Orient se montrèrent de zélés serviteurs de Dieu et du peuple. Les fonds du trésor public furent consacrés aux dépenses de la paix et de la guerre. Un adroit mélange de justice et de générosité conserva la discipline des Sarrasins ; et , par un rare bonheur, ils réunirent la promptitude et l'énergie du despotisme aux maximes d'égalité et de frugalité d'un gouvernement républicain. Le courage héroïque d'Ali (i), la sagesse consommée de Moa- "wiyah (2) ,, excitèrent rémulation de leurs sujets , et les taîens qui s'étaient formés dans les discordes civiles^ furent employés d'une manière plus utile à la propagation de la foi et de l'empire du prophète. Bientôt, livrés à l'inertie et aux vanités du palais de
(1) F'ûyez %nr son règne Eutychius (p. 343), Elmacln (p. 5ï ), Abulpharagc (p. 117), Abulféda (p. 83), d'Herbelot (p. 89).
(2) Fojez sur son règne Eutychius (p. 344 )j Elmaci:i (p. 54) ■> Abulpharage(p. 128) , Abulféda (p. lOï ), d'Hcrbel ot (p. 586).
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Damas , les princes de la maison d'Ommiyah se montrèrent dénués tout à la fois des talens de la politique et des vertus de la sainteté (i). Cependant on apportait sans cesse au pied de leur trône les dépouilles de nations qui leur étaient inconnues, et Taccroissement continu de la puissance des Arabes doit être attribué au courage de la nation plutôt qu'aux talens de ses chefs. Sans doute on doit compter pour beaucoup dans leurs succès la faiblesse de leurs ennemis. La naissance de Mahomet s'était trouvée heureusement placée à l'époque du dernier degré de Fabàtardissement et du désordre des Persans, des Romains et des Barbares de l'Europe. L'empire de Trajan ou même celui de Constantin ou de Charle magne aurait repoussé ces Sarrasins a demi nus , et le torrent du fanatisme se serait perdu sans fracas dans les déserts de l'Arabie.
A l'époque des victoires de la république de Rome, Leurs le sénat s'était toujours attaché à réunir sur une '^'^^*"' seule guerre toutes ses forces et tous ses moyens politiques, et a étouffer complètement un premier ennemi avant d'en provoquer un second. La magnanimité ou fenthousiasme des califes arabes dédaigna ces timides maximes : ils envahirent avec la même vigueur et le même succès les domaines des spcces-
( 1 ) Voyez leurs règnes dans Eutychius ( t. 11 , p. Sôo-SgS) , EImncin (p. 69 108), Abulpharage {Djnast. ix^ p. 124-139), Abnlféda (p. 1 i 1-141 ) , d'Herbelot [Bibl. orient.^ p. 691) , et les articles particuliers de cri ouvrage qui sont relatifs aux Ouimiades.
con*
i^O HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
seurs d'Aug-uste et ceux des successeurs d'Artaxerxès, et les deux monarchies rivales devinrent au même instant la proie d'un ennemi qu'elles avaient ete' si long-temps accoutumées à mépriser. Durant les dix anne'es du règne d'Omar, les Sarrasins réduisirent sous son obéissance trente-six mille villes ou châteaux; ils détruisirent quatre mille églises ou temples de mecreans , et élevèrent quatorze cents mosque'es pour l'exercice de la religion de Mahomet. Un siècle après son évasion de la Mecque, ses successeurs donnaient des lois des frontières de l'Inde à l'océan Atlantique; 1^ à la Perse, i"". à la Syrie, 3^ à l'Egypte, 4°. à l'Afrique, et 5^ à l'Espagne. Je suivrai cette division générale dans le récit de tant de conquêtes mémorables; je raconterai en peu de mots celles qui ont rapport aux parties de l'Orient les plus éloignées et les moins intéressantes ; je serai plus détaillé sur les contrées qui faisaient partie de l'Empire romain. Mais pour faire excuser les imperfections de cette partie de mon ouvrage, je dois former de justes plaintes sur l'aveuglement et l'insuffisance des guides auxquels j'ai été réduit. Les Grecs, si verbeux dans la controverse , n'ont pas mis beaucoup de soin à célébrer les triomphes de leurs ennemis (i).Le pre-
(i) Les historiens de Byzance offrent à peine quelques monnmens originaux sur les septième et huitième siècles, si l'on en excepte la Chronique de Théophane ( Theophanis confessons chronog.y gr. etlat.y eu m nous Jacobi Goar. Paris , l655 , in-fol. ) et l'Abrégé de Nicéphore ( Nicephori patriar" chœ C. P. Breviarium historicum , grœc. et lat. Paris, 1648,
DE l'eMPTRE ROMA.TN. CHAP. LT. 171
mier siècle de l'islamisme fut une époque d'igno-^ ranee; et lorsqu'à la fin de ce siècle on écrivit les premières annales des musulmans, ce fut, en grande partie , d'après la tradition (i). Parmi les nombreuses productions de la littérature arabe et delà littérature persane (2) , nos interprètes ont choisi les esquisses
in-folio ) : ces deux écrivains vécurent au commencement du neuvième siècle ( voyez Hancke , De scriptor. hyzant. , p. 200-246). Photius , leur contemporain, ne présente guère plus de faits. Après avoir loué le styk de Nicéphore , il ajoute : JHett cXas ttoX^hç içt rov îrpa aura WTsroKpuTrro/^ifoç Tijtf^g rt/ç içoftetç Ti) (j-uvypu(pf] , et il se plaint seulement de son extrême brièveté (Phot. , £ibl. Cod. 66, p. 100). On peut recueillir quelques additions dans les histoires de Ce— drenus et de Zonare , qui sont du douzième siècle.
(i) Tabari ou Al Tabari, natif du Taborestan, fameux iman de Bagdad , et le Tite-Live des Arabes , acheva son histoire générale l'an 3o2 de l'hégyre (A. D. 914)* D'aprè» les sollicitations de ses amis , il réduisit son ouvrage , qui avait trente mille feuilles , à une dimension plus raisonnable ; mais on ne connaît l'original arabe que par les versions qu'on en a faites en langue persane et en langue turque. On dit que l'histoire des Sarrasins par Ebu - Amld ou ]^— macin , est un abrégé de la grande histoire de Tabari. ( Ockley , Hist. of the Saracens , vol. 1 1 ; Préface , p. 89, et Liste des auteurs par d'Herbelot, p. 866 , 870, 1014. )
(2) Outre la liste des auteurs arabes donnée par Prideaux ( Vie de Mahomet ,p. 179189), Ockley ( à la fin de son second volume) et Pelis de la Croix (^Hist. de Gengis-Kan , p. 5a5-55o), on trouve dans la Bibliothèque orientale, article Tarihh , un Catalogue de deux ou trois cents histoires ou chroniques de l'Orient, dont trois ou quatre seulement sont antérieures à Tabari. Reiske (dans ses Prodidagmaîa
l'J'l HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
imparfaites d'une période plus moderne (i). Les Asiatiques sont e'trangers à l'art et au génie de l'Histoire (2); ils ignorent les lois de la critique : ceux
ad Hagjl challfœ Uhrurn memorialem ad calcem Ahulfedœ Tabulœ Syriœ j Leipzig, 1766) fait un tableau animé de la liltérature orientale; mais son projet et la version française qu'annonçait Petis de la Croix [Hist. de Tlmur-Bec ^ lom. i. Préface , p. 45 ) n'ont pas eu lieu.
(1) J'indiquerai selon les occasions les historiens et les géographes particuliers; mais les ouvrages suivans m'ont guidé dans la narration générale : 1°. Annales Eutjchli ^ patriarchœ Alexandrlni , ah Edwardo Pocochlo , Oxford , i656, 2 vol. in 4". C'est une édilion pompeuse d'un auteur assez mauvais. Pococke le traduisit pour satisfaire les préjugés presbytériens de Selden , son ami. 2°. Historia Saracenica Georgii Elmacln , opéra et studio Thomœ Erpenii , in—l\°^ Lugd.Batavoruniy 1625. On dit qu'Erpenius traduisit à la hâte un manuscrit corrompu, et sa version est remplie de contre-sens et de fautes de style. 3°. Historia compendiosa dynastiarum a Gregorio Ahidpharagio ^ interprète Edwardo Pocockio , in-l('\ Oxford , i 663. Elle est plus utile pour l'histoire littéraire que pour l'histoire civile de l'Orient. 4". Ahul-
fedœ Annales Moslemici ad ann. hegyrœ 40^ -> ^ ^^- J<^<^' Reiske , in-l^\ Leipzig, 1754. C'est la meilleure de nos chroniques pour l'original et la version ; mais elle est fort audessous du nom d'Abulféda. Nous savons qu'il écrivit à Hamah dans le quatorzième siècle. Les trois premiers auteurs étaient chrétiens , et ils vécurent aux dixième , douzième et treizième siècles. Les deux premiers naquirent en Egypte ; l'un était patriarche des melchites et l'autre écrivain jacobite,
(2) M. de Guignes ( Eist. des Huns , t. i , Pré/., p. 1 9, 3o) a caractérisé avec exactitude et connaissance de cause les
DE l'empire BOMAIN. CH/IP. LI. J ']^
de leurs ouvrages qui ont eu le plus de succès , absolument dépourvus de toute philosophie et de tout esprit de liberté, peuvent être comparés aux chroniques publiées par les moines à la même époque. La Bibliothèque orientale^ que nous devons à un Français (i), instruirait le mufti le plus éclairé de l'Orient, et les Arabes ne trouveraient peut-être pas dans un seul de leurs historiens un récit de leurs exploits aussi clair et aussi complet que celui qu'on va lire.
I. La première année du règne du premier calife , lavasion Caled, son lieutenant, le glaive de Dieu et le fléau a. D. 632. des infidèles, s'avança jusques aux rives de l'Euphrate, et soumit les villes d'Anbar el de Hira. Une tribu d'Arabes sédentaires s'était établie sur la frontière du désert, à l'ouest des ruines de Babylone , et Hira était la résidence d'une race de rois qui avalent adopté le christianisme , et qui régnaient depuis plus
deux espèces d'historiens arabes ^ le froid analyste et l'orateur pompeux et boursoufflé.
(i) Bibliothèque orientale, par M. d'Herbelot, in-folio, Paris , 1697. Voyez sur Je caractère de cet estimable auteur, Thevenot son ami ( Vojages du Levant , part, i , c. i ). Son ouvrage est un composé de mélanges qui doivent satisfaire tous les goûts; mais je n'ai jamais pu souffrir l'ordre alphabétique qu'il a suivi; et je le trouve plus satisfaisant dans l'Histoire de la Perse que dans celle des Arabes. Le supplément qu'on a donné depuis peu , d'après les papiers de MM. Visdelou et Galland {^in-folio, La Haie, 1775), est bien inférieur. C'est un recueil de contes, de prover.bes et de détails sur les antiquités chinoises.
de six siècles à Tombre du trône de la Perse (i). Le dernier des princes Mondars fut défait et tué par Caled; son fils captif fut envoyé a Médine; ses nobles se prosternèrent devant le successeur de Mahomet; le peuple fut séduit par l'exemple et les succès de ses compatriotes, et le calife reçut pour premier fruit de ses conquêtes étrangères un tribut annuel de soixante -dix mille pièces d'or. Les vainqueurs et même leurs historiens furent étonnés de ce premier éclat de leur grandeur future. « La même année, dit Elmacin, Caled livra plusieurs grandes batailles; il fît un immense carnage des infidèles, et une quantité innombrable de dépouilles d'une valeur infinie tomba au pouvoir des musulmans victorieux » (2). Mais l'invincible Caled fut bientôt chargé de la guerre de Syrie; des chefs moins actifs ou moins prudens diri-
(1) Pococke explique la chronologie de la dynastie des Almondars ( Spécimen Hist. Araburn, p. 66-74)» et d'Anville donne les détails relatifs à la situation géographique de leurs états {VEuphrate et le Tigre , p. I25). Le savant Anglais savait plus d'arabe que le mufti d'Alep (Ockley, vol. 11, p. 34 ). Dans quelque siècle , dans quelque pays du monde que se transporte le géographe français, il est partout également dans son domaine.
(2) Fecit et Chaled plurima in hoc anno prœlia , in quibus uicerunt Muslimi et infidelium immcnsâ multitudine occmâ spolia infinita et innumera sunt nacti ( Hist. Saracen., p. 20). L'annaliste chrétien se permet souvent l'expression à'infîdèles y nationale chez les musulmans, et qui épargne de longues énumérations ; et si je l'imite souvent, j'espère qu'on n'en sera pas scandalisé.
DE L EMPIRE ROMAIN. CHAP. LI. ï']^
gèrent Finvasioa de la frontière de Perse. Les Sarrasins furent repoussés avec perte au passage de l'Euphrate : ils châtièrent à la vérité Tinsolence des mages ; mais le reste de leurs forces se borna ensuite à errer dans le désert de Babylone.
L'indignation et la crainte des Persans suspendi- Bataille de
.1 n • i. i.* A Cadésie, A.
rent pour un moment leurs querelles mtestmes. Ar- D.gsg. zema leur reine fut déposée, de l'avis unanime des prêtres et des nobles : c'était le sixième des usurpateurs qu'on avait vus s'élever et disparaître dans l'espace de trois ou quatre ans , depuis la mort de Chosroès et la retraite d'Héraclius. On donna sa couronne a Yezdegerd , petit-fils de Chosroès ; et la coïncidence d'une période astronomique (i) a marqué d'une manière mémorable l'époque où s'accomplit la chute de la dynastie des Sa^saniens et de la religion de Zoroastre (2 ). Le nouveau roi n'avait que quinze
(i) Un cycle de cent vingt a^ns, à la fin duquel un mois intercalaire de trente jours tenait lieu de notre année bissextile , et rétablissait l'intégrité de l'année solaire. Dans une révolution de quatorze cent quarante ans , cette intercalation s'appliquait successivement du premier au douzième mois; mais Hyde et Freret discutent la grande ques-^ tion , si douze cycles , ou seulement huit, s'accomplirent avant l'ère de Yezdegerd , que tout le monde place au 16 de juin A. D. 632. Avec quelle ardeur les Européens exatnineut les points d'antiquité les plus éloignés et les plus obscurs ! ( Hyde , De religione Persarum , c. 1 4- 1 8 , p. 181- 21 1 ; Freret , Mérn. de L* Académie des inscriptions , \. xvi , p. 233-267.)
(2) L'ère de Yezdegerd du 16 juin 6j2 , tombe au cin-
i']6 HISTOIRE DH LA DKCADENCE
ans, et sa jeunesse et son inexpérience l'engagèrent à se refuser au danger d'une bataille. Le drapeau royal fut remis entre les mains de Rustam , général de son armée; et de trente mille soldats qui la composaient, elle s'accrut, dit-on, de cent vingt mille guerriers , sujets ou alliés de la Perse. Les musulmans d'abord au nombre de douze mille, ayant reçu des renforts, présentaient une armée de trente mille combattans ; ils campaient dans les plaines de Gadésie (i) ; et quoiqu'ils offrissent moins de têtes , ils avaient plus de soldats qu'on n'en pouvait compter dans l'armée irrégulière des infidèles. Je ferai ici une observation que j'aurai occasion de répéter souvent: l'attaque des Arabes n'était pas , comme celle des Grecs et des Romains , l'effort d'une ligne compacte d'infanterie; des cavaliers et des arcbers composaient la plus grande partie de leurs forces , et une bataille souvent interrompue et souvent renouvelée par des combats singuliers et des escarmouches de
quième jour après la mort de Mahomet, qui arriva le 7 juin, A. D. 632 ; et son avènement au trône ne peut être renvoyé au-delà de la fin de la première année. Ses prédécesseurs ne pouvaient donc avoir eu à résister aux armes du calife Omar ; et ces dates incontestables renversent la chronologie irréfléchie d'Abulpharage. Voyez Ockley, Hlst. of îhe Saracens ^ vol. i , p. i3o.
(1) Cadésie, dit le géographe de Nubie (p. 121 ) , est située in margine soUtudinis , à soixante-une lieues de Bagdad, et à deux stations de Cufa. OUer ( voy. 1. 1 , p. i63 ) compte quinze lieues , et il observe qu'on y trouve des daUcs et de l'eau.
DE L EMPIRE UOMAIX. CJIAP. LI. I^T
fuyards, pouvait se prolonger plusieurs jours sans qu'il y eût rien de décisif : des dénominations particulières distinguent les diverses périodes de celle de Cadésie. La première a été appelée la journée du secours j à cause des six mille Syriens qui vinrent à propos secourir les Arabes : la journée de X ébranlement désigne sans doute le désordre de l'une des armées, et peut-être des deux; la troisième , durant laquelle les charges se firent de nuit, a reçu le nom bizarre de la nuit du rugissement ^ à raison des clameurs discordantes des guerriers, qu'on a comparées aux sons inarticulés des animaux les plus farouches. La matinée du lendemain décida du sort de la Perse; et un ouragan qui survint à propos jeta des nuages de poussière dans les yeux des mécréans. Le bruit des armes parvint jusqu'à la tente de Rustam, qui, bien différent d'un ancien héros de son nom , était mollement couché sous un ombrage tranquille , au milieu des bagages de son camp et d'une suite nombreuse de mulets chargés d'or et d'argent. Au bruit du danger, le général s'élança précipitamment hors de ce lieu de repos ; mais ayant été arrêté dans sa fuite par un Arabe , celui-ci le saisit par le pied, lui coupa la tête , qu'il rapporta au haut de sa lance ; et retournant aussitôt sur le champ de bataille, sema le carnage et la terreur dans les rangs les plus épais de l'armée persane. Les Sarrasins avouent une perte de sept mille cinq cents hommes , et représentent avec raison la bataille de Cadésie comme opiniâtre et