‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 2)Chapitre 35 sur 62 · HISTOIRE DE LA DÉCADEINCE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA DÉCADEINCE

l'abri leurs familles et leurs richesses. La cinquantième anne'e de l'hegyre , il y établit en effet une colonie sous le titre modeste de station d'une caravane. Dans l'état de décadence où se trouve aujourd'hui réduite Cairoan , cette colonie (i) est encore la seconde des villes du royaume de Tunis ; elle est éloignée de la capitale d'environ cinquante milles vers le sud (2); comme elle est à douze milles de la côte de la mer vers l'ouest , elle s'est trouvée à l'abri des insultes des flottes grecques et siciliennes. Lorsqu'on eut débarrassé le terrain des bêtes sauvages et des serpens , lorsqu'on eut nettoyé la forêt ou plutôt le désert, on aperçut au milieu d'une plaine de sable les vestiges d'une ville romaine. Les légumes que consomme Cairoan y sont portés d'assez loin; et comme les environs manquent de sources , les habitans sont réduits à recueillir de l'eau de pluie dans des citernes et des réservoirs. L'industrie d'Akbah triompha de ces obstacles ; il traça une enceinte

(i) Ockley ( Hist. ofthe Saracens , vol. ii, p. 129, i3o ) parle de la fondation de Cairoan ; et Léon l'Africain ( fol. 75 ) , Marmol ( 1. 11 , p. 532 ) et Shaw (p. 1 1 5 ) parlent de la situation, de la mosquée, etc.

(2) Les auteurs ont fait souvent une méprise énorme ; d'après une ressemblance de nom bien légère, ils ont confondu la Cyrène des Grecs et le Cairoan des Arabes , deux villes éloignées l'une de l'autre de mille milles. Le grand de Thou n'a pas évité cette faute, d'autant moins excusable qu'elle se trouve faire partie d'une Description de l'Afrique extrêmement travaillée. [Hist. , 1. vu , c. a , in t. i , p. 240 , édit, de Biukley.)

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àe trois mille six cents pas de tour, qu'il environna d'un mur de brique : en moins de cinq ans on vit s'élever autour du palais du gouverneur un nombre suffisant d'habitations particulières : on bâtit une mosquée spacieuse soutenue par cinq cents colonnes de granit , de porphyre et de marbre de Numidie , et Cairoan devint le siège des lumières aussi-bien que celui du gouvernement. Mais ce ne fut que dans des temps postérieurs qu'elle parvint a ce degré de gloire. Les défaites d'Akbah et de Zobeir ébranlèrent la nouvelle colonie, et les dissensions civiles de la monarchie des Arabes interrompirent encore les expéditions du côté de l'occident. Le fils du brave Zobeir soutint une guerre de douze ans et un siège de sept mois contre la maison des Ommiades. On dit qU'Abdallah réunissait la férocité du lion et l'astuce du renard ; mais s'il hérita du courage de son père , il n'en avait pas la générosité (i).

Le retour de la paix dans l'intérieur de l'empire Conqu-te permit au calife Abdalmalek d'achever la conquête a! d.*^ égal de l'Afrique. Hassan , gouverneur de l'Egypte , fut ^^^'

(1) Outre les Chroniques arabes d'Abulféda , d'Elraacin et d'Abulpliarage sur la soixante-treizième année de l'hégire, on peut consulter d'Herbelot {Bihl. orient., p. 7 ) et Ockley ( /Tiv^. of the Saracens , vol. n, p. 389-349). Ockley rapporte d'une manière pathétique le dernier entretien d'Abdallah et de sa mère ; mais il a oublié un effet physique de la douleur qu'elle éprouva à la mort de son fils ; le retour et les funestes suites de ses menses à l'âge de quatre-vinj^tdix ans.

chargé du commandement des troupes : on destina à cette expédition le revenu de l'Egypte et quarante mille hommes. Dans les vicissitudes de la guerre, les Sarrasins avaient alternativement subjugué et perdu les provinces intérieures ; mais la côte de la mer était toujours au pouvoir des Grecs : les prédécesseurs de Hassan avaient respecté le nom et les fortifications de Carthage ; et le nombre de ses défenseurs était augmenté des habitans de Cabés et de Tripoli qui s'y étaient réfugiés. Hassan fut plus hardi et plus heureux; il réduisit et pilla la métropole de l'Afrique; ce fut, disent les historiens, au moyen d'échelles; ce qui fait penser qu'il s'épargna par un assaut les ennuyeuses opérations d'un siège régulier; mais la joie des vainqueurs fut bientôt troublée par l'arrivée d'un renfort de chrétiens. Jean , préfet et patricien, général habile et renommé, embarqua à Constantinople les forces de l'empire d'Orient (i); les navires et les soldats de la Sicile le joignirent bientôt , et il obtint de la frayeur et de la religion

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(Nicepli., Constantinop . Breviar. , p. 28. ) Le patriarche de Constantinople et Théopliane ( Chronogr., p. Sog) ont rappelé en peu de mots cette dernière tentative pour secourir l'Afrique. Pagi {Critica ^ t. m, p. 129-141 } a fixé la Clironoloj^ie, en comparant avec exactitude les historiens arabes et ceux de Byzance . qui se contredisent souvent sur les époques et sur les faits. Voyez aussi une noie d'Otter (p. \i\\

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du monarque espagnol une nombreuse troupe de Goths (1). Ses navires brisèrent la chaîne qui gardait l'entrée du port; les Arabes se retirèrent à Calroan ou à Tripoli ; les clirétiens firent leur débarquement; les citoyens saluèrent la bannière de la croix, et l'hiver fut inutilement employé à s'entretenir dans de vaines chimères de victoires ou de délivrance; mais l'Afrique était perdue pour jamais. Animé par son zèle et son ressentiment , le commandeur des fidèles (2) prépara, tant sur mer que sur terre, pour la campagne suivante, un armement plus considérable que le premier , et Jean se vit contraint d'évacuer le poste et les fortifications de Cartilage. Il y eut une seconde bataille aux environs d'Utique ; les Grecs et les Goths furent encore défaits ,

( I ) Dove s ^erano ridotti i nohili Romani e i Gotti ; et ensuite , i Romani fuggirono e i Gotti lasciarono Carthagine (Léon l'Africain , fol. 72 , recto). T'ignore de quel écrivain arabe il a tiré ce fait relatif aux Goths ; mais ce détail nou- "veau est si intéressant et si vraisemblable, que je l'adopterais sur la plus mince autorité.

(2) 'Ce commandeur est appelé par Nicéphore Bcto-iXevo' '2>oifctKtjva)v ^ définition un peu vague, mais assez exacte des fonctions de calife. Tliéophane emploie l'étrange dénomination de ITporoc-u^/SoAos-, que Goar , son interprète, applique San vizir A ze m. C'est peut-être avec vérité qu'ils attribuaient le rôle actif au ministre plutôt qu'au prince; mais ils ont oublié que les califes Ommiades n'avaient qu'un kateb ou secrétaire, et que la dignité de vizir ne fut rétablie ou instituée que la cent trente-deuxième année de l'hégire (d'Herbelot, p. 912).

et n'eurent d'autre ressource qu'un prompt embarquement pour échapper au glaive de Hassan , qui avait investi la faible palissade de leur camp. Ce qui restait de Carthage fut livr3* aux flammes , et la colonie de Didon (i) et de César fut abandonnée durant plus de deux siècles, jusqu'à l'époque où le premier des califes fatimites repeupla un de ses quartiers, qui n'était peut-être pas la vingtième partie de l'espace qu'elle avait occupé autrefois. Au commencement du seizième siècle . la seconde capitale de l'Occident était représentée par une mosquée, un collège sans étudians , vingt-cinq ou trente boutiques, et les cabanes de cinq cents paysans qui, dans la plus abjecte pauvreté , conservaient toute l'arrogance des sénateurs carthaginois ; mais ce misérable village fut encore détruit par les Espagnols que Charles-Quint avait placés dans la forteresse de la Goulette. Les ruines de Carthage ont disparu, et on ne saurait pas où elles étaient situées, si les

(1) Solin (1. XXVII, p. 36, édit. Saumaise ) dit que la Carthage de Didon a subsisté six cent soixanle-dix-sept ou sept cent trente-sept ans. Ces deux versions viennent de la différence des manuscrits et des éditions ( Salmas. Plinian. , Exerça, y t. i, p. 228). Le premier de ces calculs, qui fait remonter sa fondation à huit cent vingt -trois ans avant Jésus-Christ , est plus d'accord avec le témoignage bien réfléchi de Velleius - Paterculus ; mais nos clironologisles ( Pïlarsham , Canon, chron. , p. 898 ) préfèi'ent le dernier , qui leur paraîJ plus conforme aux Annales des Hébreux et à celles des Tyriens.

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arches brisées d'un aqueduc ne guidaient les pas du voyageur qui les cherche (i).

Les Grecs avaient été chasse's, mais les Arabes Lesmnsnl-

. , . \ 1 T -n/r mans ach«-

n étaient pas encore maîtres du pays. Les Maures ou ^ent la con- Barbares (2) , si faibles sous les premiers Césars , et ?r?que. A. d' si redoutables depuis aux princes de Byzance, oppo- ^9^-7oysaient dans les provinces intérieures une résistance

(1) Léon l'Africain , fol. 7 1 , verso ; 72 , recto ; Marmol , t. n , p. 4 1 5-44? j Sliaw , p. 80.

{•!) On peut distinguer quatre époques dans l'histoire du nom de Barbare; 1°. au temps d'Homère , où les Grecs et les habitans de la côte d'Asie se servaient peut-êlre d'un idiome commun, le son imitatif de harhar devint un nom qu'on donna à celles d'entre les tribus qui étaient les plus grossières , et qui avaient la prononciation la plus désagréable et la grammaire la plus défectueuse. Kapgy Bu^fiu^ccpmût ( Ili'ad. ii , 867 , avec le Scholiaste d'Oxford , les Notes de Clarke et le Trésor grec de Henri Etienne, t. i, p. 720). a**. Dès le temps d^Hérodote au moins, on l'appliqua à toutes les nations qui étaient étrangères à la langue et au nom des Grecs. 3°. Au siècle de Piaule, les Romains se soumirent à l'insulte (Pompeius-Festus , 1. 11, p. 4^ ? *^^^^- ^^ Dacier), et ils se donnaient eux -mêmes le nom de Barbares. Ils vinrent peu à peu à prétendre que cette dénomination ne convenait pas à l'Italie et aux provinces, qu'ils avaient assujetties; et enfin ils le donnèrent uniquement aux peuples sauvages ou ennemis qui se trouvaient au-delà de l'enceinte de l'empire. 4°- H convenait aux Maures sous tous les rapports. Les conquérans arabes empruntèrent ce mot de la langue des Romains établis dans les provinces, et il est devenu une dénomination locale pour les peuples établis le long de la côte septentrionale de l'Afrique qu'on a nommée Barbarie*

confuse à la religion et au pouvoir des successeurs de Mahomet. Les tribus indépendantes prirent sous le drapeau de leur reine Cahina une sorte d'accord et de discipline; et comme les Maures attribuaient à leurs femmes le don de prophétie, ils attaquèrent les musulmans de leurpays avec un fanatisme égal au leur. Les vieilles troupes de Hassan ne pouvaient suffire à la défense de l'Afrique; les conquêtes d'une génération furent perdues en un jour; le général arabe , entraîné par le torrent, se retira sur les frontières de l'Egypte, et y attendit cinq années les secours que lui promettait le calife. Après la retaite des Sarrasins , la prophétesse victorieuse assembla les chefs des Maures, et leur donna un étrange conseil bien digne de la politique des sauvages. « Nos villes, dit-elle, et l'or et l'argent qu'elles contiennent, attirent sans cesse les Arabes ; ces vils métaux ne sont pas l'objet de notre ambition ; les simples productions de la terre nous suffisent. Détruisons ces villes, ensevelissons sous leurs ruines ces funestes trésors , et lorsque nous n'offrirons plus d'appât à la cupidité de nos ennemis, peut-être cesseront-ils de troubler la tranquillité d'un peuple qui sait faire la guerre. » Cette proposition reçut des applaudissemens unanimes. De Tangier à Tripoli , on démolit les édifices ou du moins les fortifications; on coupa les arbres fruitiers, on anéantit les moyens de subsistance ; des cantons fertiles et peuplés devinrent des déserts, et les historiens des temps postérieurs remarquaient souvent les traces de la prospérité et de la dévastation dô

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leurs ancêtres. Voila ce que disent les modernes Arabes ; mais je suis fortement disposé à croire que c'est par ignorance de l'antiquité, par amour du merveilleux , et par cette habitude, devenue une espèce de mode , d'exagérer la philosophie des Barbares, qu'ils ont représenté comme un acte volontaire les calamités et les dévastations de trois siècles , à compter des premières fureurs des donatistes et des Vandales. Dans le cours de la révolte , il est vraisemblable que Caliina contribua, pour sa part, à la dévastation; et peut-être que la crainte de se voir ruinées épouvanta ou indisposa les villes qui s'étaient soumises malgré elles au joug d'une femme. Les colons n'espéraient plus, peut-être même ne désiraientils plus le retour du souverain qui régnait à Byzance; les avantages de l'ordre et de la justice n'adoucissaient pas leur servitude , et les plus zélés d'entre les catholiques devaient préférer les vérités imparfaites du Koran à l'aveugle et grossière idolâtrie des Maures. Le général des Sarrasins fut donc accueilli une seconde fois comme le sauveur de la province : les amis de la civilisation conspirèrent contre les sauvages de cette partie du monde ; Cahina fut tuée dès la première bataille, et avec elle tomba l'édifice mal affermi de son empire et de la superstition qui le soutenait. Le même esprit de révolte se ralluma sous le successeur de Hassan; il fut enfin étouffé par l'activité de Musa et de ses deux fils; mais on peut juger du nombre des rebelles par celui de trois cent mille d'entre eux qui furent

réduits en captivité. Soixante mille de ces captifs , mis à part pour le cinquième du calife, furent vendus au profit du trésor ; trente mille jeunes gens furent enrôlés dans les troupes ; et les pieux travaux de Musa, qui ne cessa de s'occuper du soin d'inculquer aux vaincus les lumières et la pratique du Koran , habituèrent les Africains à obéir à l'apôtre de Dieu et au commandeur des fidèles. Par le climat qu'ils habitaient et leur gouvernement , par leur régime et le genre de leurs habitations, les Maures errans ressemblaient aux Bedoins du désert; en adoptant la religion de Mahomet, leur orgueil se plut à adopter Adoption }a lani^ue , le nom et l'orifi^ine des Arabes ; le sane;*

des Maures. » ' o 7 o

des étrangers et celui des naturels du pays se mêlèrent insensiblement, et il sembla alors que la même nation se fût répandue de l'Euphrate à l'Atlantique , sur les plaines sablonneuses de l'Asie et de l'Afrique. Au reste, je conviens que cinquante mille tentes de purs Arabes ont pu traverser le Nil et se disperser dans le désert de la Libye, et je sais que cinq tribus mauresques conservent encore aujourd'hui leur idiome barbaresque, et qu'elles portent le nom et le caractère d'Africains blancs (^i).

(i) Le premier livre de Léon l'Africain et les Observa^ lions du docteur Shaw (p. 220 , 223, 227, 247» etc. ) jetteront du jour sur celles des tribus errantes de la Barbarie qui descendent des Arabes ou des Maures. Mais Shaw s'était tenu à une respeclueuse distance de ces sauvages; et il semble que Léon , caplif à Piome , oublia en Italie ce qu'il savait de la liuéralure arabe, plus qu'il n'acquit de lumières

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