‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 2)Chapitre 52 sur 62 · HISTOIRE DE LA DECADEJVCE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA DECADEJVCE

on y montrait de plus la chambre de pourpre , ainsi nommée de la distribution des robes d'ecarlate et de pourpre qui s'y faisait chaque année par la main même de l'impératrice. La longue file des appartemens du palais était appropriée aux diverses saisons ; on y avait répandu avec profusion le marbre et le porphyre , les tableaux , les statues et les mosaïques , For , l'argent et les pierres précieuses. Dans sa bizarre magnificence,Théophiîe exerça l'habileté des artistes, tels qu'on les avait de son temps; mais le goût d'Athènes aurait méprisé leurs frivoles et dispendieux travaux, au nombre desquels se trouvait un arbre d'or, dont les branches et les feuilles cachaient une multitude d'oiseaux artificiels , du gosier desquels sortait le ramage particulier à chacune des espèces, et deux lions d'or massif et de grandeur naturelle , qui tournaient les yeux et rugissaient comme les lions des forêts. Les successeurs de Théophile, des dynasties de Basile et de Comnène, eurent aussi l'ambition de laisser après eux des monumens de leur règne , et la partie du palais la plus éclatante et la plus auguste Ameui)le- yQç^yj^^ d'cux le titre de Tricliiiium d'or f i). Les plus

jnent et offi- ^ \ J l

ciers du pa- noblcs ctlcs plus riclies d'entre Ics Grecs cherchaient.

Jais. ^

( i ) In aureo trlclinio quœ prœstantior est pars potentlssimus ( l'usurpateur Romanus ) degens cœteras partes {^ finis ) distribuerat [ Luitprand j Hlst. , 1. v, c. 9, p. 4''9 )• Voyez sur la signification très-vague de triclinium ( œdijlcium tria vel plura x.Xivvi scilicet rey»; complectens ) , Ducange {^Gloss. grœc. et Observations sur Joinviile, p. 240 )> et Reiske ( ad Constantinum de Ceremoniis , p. 7 ).

DE l'kmptre roMAiiv. CITA P. LUI. 4;^ dans une proportion convenable, à imiter leur souverain ; et lorsque avec leurs robes de soie brodées ils traversaient les rues à clieval , les enfans les prenaient pour des rois (i). Daniehs, cette matrone du Péloponnèse (2) , dont j'ai parle plus haut , dont les soins avaient contribué a commencer la fortune de Basile le Macédonien , voulut , par tendresse ou par vanité , voir son fils adoptif dans toute sa grandeur. Pour faire le voyage de cinq cents milles, de Patras à Constantinople, elle ne trouva pas les chevaux ou les voitures assez commodes pour son âge ou pour sa mollesse : dix robustes esclaves portaient sa litière , et les relais étant très-multipliés, elle en employa trois cents à ce service. Basile la reçut dans le palais de Byzance, avec un respect filial; il lui accorda les honneurs d'une reine; et quelle que fût l'origine de sa fortune , les présens qu'elle fit à l'empereur n'étaient pas indignes de la magnificence royale. J'ai déjà décrit les beaux ouvrages du Péloponnèse, en lin, soie et laine, qui firent partie de ce présent; mais ce qu'il y eut de plus magnifique, ce fut le don de trois cents jeunes gens d'une grande beauté, parmi lesquels se trouvaient cent eunuques (3) : (( Car

(i) In equis vectl{à\\. Benjamin de Tudèle ) , regum filiis videntur persimiles. Je préfère la version latine de l'empereur Constantin (p. 46 ) à la version française de Baralier

(2) Voyez les détails de son voyage , de sa munificence et de son testament, dans la Vie de Basile, par Constantin, petit-fds de cet empereur ( c. 74, 76 , 76, p. 1 96-197 ).

[V) Carsamalium (^y.ei^hfiu^i^^ Ducange, Gloss.) Grœci

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elle n'ignorait pas, dit l'historien, que l'air du palais convient encore plus à cette espèce d'insectes que la laiterie d'une bergère ne convient aux mouches de l'ete. » Elle disposa, durant sa vie, de la plus grande partie des domaines du Péloponnèse; et dans son testament elle nomma Léon , tîls de Basile , son héritier universel. Lorsque le prince eut acquitté les legs, il réunit au domaine impérial quatre-vingts maisons de campagne ou fermes; il affranchit trois mille esclaves de Danielis , qu'il transplanta sur la côte d'Italie, oîi il en forma une colonie. On peut, d'après la fortune d'une simple particulière, se faire une idée de la richesse et de la magnificence des empereurs.

Honneurs Sous Un orouvernement absolu qui confond les

et titres de la o i

famille iinpé- extractions nobles et les extractions plébéiennes,

liale.

tous les honneurs viennent du souverain, et le rang , soit au palais , soit dans le reste de l'empire , dépend des titres et des emplois, qu'il donne et qu'il ôte à son gré. Dans un intervalle de plus de dix siècles, depuis Vespasien j usqu'à Alexis Gomnène ( i ) ,

vocant , amputatis vlrlUbus et virgâ ^ puerum eunuchuin qiios V erdunenscs inercatores oh immensum luci^mn facere soient et in Hispaniam ducere ( Luitprand , 1. vi , c. 3 , p. /^'-jO ) ; c'est la dernière abominalion de l'abominable comnierce des esclaves. Au reste, je suis surpris de trouver en Lorraine, au dixième siècle, de si actives spéculations de commerce.

( j) Voyez yjle.riade ( 1. m, p. 78, 7g ) d'Anne Coninène, qu'on peut comparer à mademoiselle de Montpensier, si ^■■■i en excepte l'article de la piété filiale. Dans son profond -

T)E l'eMPIRF. R0MAIN\ Cil \P. LHI. [["J^

le César fut la seconde personne ou du moins tint le second rang' dans l'état : depuis , on accorda plus facilement le titre suprême d^ Auguste aux fils et aux frères du monarque régnant. L'astucieux Alexis, qui voulait éluder, sans le violer, l'engagement qu'il avait contracté avec un puissant associé, le mari de sa sœur, et en même temps récompenser la piété de son frère Isaac, sans se donner un égal , imagina une nouvelle dignité supérieure à celle de César. L'heureuse flexibilité de la langue grecque lui permit de réunir les noms d'Auguste et d'empereur (^Sebastos et Autocrator^ ^ et cette réunion produisit le mot sonore de Sehastocrator, Il était au-dessus du César et sur la première marche du trône ; les acclamations publiques répétaient son nom, et à l'extérieur il n'était distingué du souverain que par sa coiffure et sa chaussure. L'empereur portait seul des brodequins de pourpre ou de couleur rouge , et le diadème ou la tiare que les empereurs grecs avaient emprunté du costume des rois de Perse (i). C'était un grand bonnet pyramidal d'étoffe de laine ou de

pect pour les litres et les formes, elle donne à son père le nom de E7r<5"'î^ov««p;fe;»j?, inventeur de cet art royal , t£;^v>j rex^av et tTriftifcav iTnçvif^y].

(i) 'Lrif.cfAoi, y f Ê^pcivûs- , ^«!««^;^^tfs ( /^oye3 Reiske, ad Cerernoniale y p. i/j, i5). Ducangea publié une savante dissertation sur les couronnes de Constantinople , de Rome et de France , etc. ( sur Joinville , xxv, p. 289-303 ) ; mais aucun, des trente-quatre modèles qu'il donne ne s'accorde exacte ineiit avec la description d'Anne Comnèue.

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soie , presque cache' sous un amas de perles et de diamans ; un cercle horizontal et deux arcs d'or formaient la couronne : on voyait au sommet , dans le point d'intersection, un glohe ou une croix et deux cordons ou pendans de perles tomhaient sur l'une et l'autre joue. Les brodequins du Sebastocrator et du Cësar étaient verts, et leurs couronnes étaient ouvertes et ornées de moins de pierres précieuses. Alexis créa au-dessous du César, le Panhjperse^ bastos et \e protosebastos ^ titres dont le son et le sens pouvaient plaire à une oreille grecque. Ils indiquent une supériorité et une priorité sur le simple titre d'Auguste, et dès lors ce titre sacré et primitif d'un prince romain, dépouillé de sa dignité, fut accordé aux alliés et aux officiers de la cour de Byzance. La fille d'Alexis s'extasie avec complaisance sur cette heureuse gradation d'espérances et d'honneurs; mais comme les esprits les plus bornés peuvent atteindre à la science des mots , l'orgueil des successeurs d'Alexis enrichit sans peine ce dictionnaire de vanité; ils donnèrent à ceux de leurs fils ou de leurs frères qu'ils aimaient le plus , le nom plus relevé de maître ou de despote , auquel on accorda une nouvelle pompe et de nouvelles prérogatives , et qu'on plaça immédiatement après la dignité d'empereur. En général, celui-ci n'accordait qu'aux princes de son sang les cinq titres, i^. de despote, o.^. de sebastocrator, 3°. de césar, à°. àe panhypersebastos ^ et 5^. àe protosebastos : c'étaient des émanations de sa majesté; mais comme ces dignités n'emportaient

BK l'empire romain, cfiap. lui. /[79

aucune fonction, leur existence était inutile et leur autorite précaire.

Mais dans toutes les monarchies, les ministres du offices da

|. , , lin in r palais, dp ré-

palais et du trésor, de 14 Hotte et de l armée parta- tat et de l'argent l'autorité réelle du gouvernement. Les titres™^®' seuls diffèrent ; et par la révolution des siècles, les comtes et les préfets , le préteur et le questeur descendirent peu a peu^, tandis que leurs subordonnés arrivèrent aux premiers honneurs de l'état, i^. Dans la monarchie qui rapporte tout à la personne du prince, les détails et les cérémonies du palais forment le département le plus respecté. Le curopalata (i), revêtu d'un rang si illustre sous le règne de Justinien , fut supplanté ^^ds \q proto^estiaire , qui d'abord n'avait été chargé d'autre soin que de celui de la garde-robe ; on étenditla juridiction de celui-ci sur tous les officiers qui servaient au faste et au luxe du prince, et il présidait avec sa baguette d'argent aux audiences publiques et aux audiences privées. 2**. D'après la hiérarchie qu'avait étabUe Constantin, on donnait aux receveurs des finances le nom de

(i) Par exstans ciiris , solo diademate dispar Ordine pro rertim vocitatus Cura-Pal a.ti,

dit r Africain Corippe (De laudihus Jusdnl , 1. i, i36), et au même siècle (le sixième ) Cassiodore dit en parlant de cet officier , J^lrgâ aured decoratus intcr numerosa ohsequia primus ante pedes régis inccderet ( Variar. , vu , 5 ). Dans la suite , les Grecs reléguèrent au quinzième rang ce grandofficier ; il devint presque inconnu , ciVÊÇTr/vas-oj-, et il n'exerçait plus de fondions vwv <^ê aâ'ifAictv ( Codin, c. 5, p. 65 ).

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logothetes ou comptables; on distinguait les logothètes du domaine, des postes, de l'armée , du trésor public et du trésor particulier , et on a comparé le gj^and logothete , gardien suprême des lois et des revenus, aux chanceliers des monarchies latines (i). Il surveillait toute l'administration civile ; il était secondé dans ce travail par ses subordonnés, l'éparque ou préfet de la ville , le premier secrétaire , les gardiens du sceau privé, des archives, et de l'encre pourpre réservée pour les signatures de rempereur(2). L'introducteur et l'interprète des ambassadeurs étran" gers portaient les titres de grand chiauss (3) et de dra goman (J\) noxïis tirés de la langue turque, et

^ (i) Nicetas ( z/z Manuel., 1. vu, c. i ) le définit ainsi : aç îj AuTivoo)) Çcûvvi KctyKiXctpiov , aç af^EXXfjvîç tiTCotiv XoyoBeTtjv. Cependant Andronic l'ancien y ajouta l'épithète de fAiyxç (Ducange, t. i , p. 822 , 823 ).

(2) Depuis l'empereur Léon i^'' ( A. D. 470 ) , l'encre impériale qu'on voit encore sur quelques actes originaux , fut un mélange de vermillon et de cinabre ou de pourpre. Les tuteurs de l'empereur qui avaient le droit de s'en servir, écrivaient toujours l'indiction et le mois avec de l'encre verte. Voyez le Dictionnaire diplomatique (t. i ^ p. 5 1 1 -5i 3), abrégé précieux.

(3) Le sultan envoya un "Eixaç à Alexis (Anna Comnena y 1. VI , p. 170 ; Ducange , ad locS)\ et Pacliimere parle souvent du fAtyoiç rZ/nisç (1. VII , c. i ; 1, xii , c. 3o; 1. xiii, c. 22). Le chiaoux bâcha est aujourd'hui à la tête de sept cents officiers (Piycaut ottoman Empire, p. 349, édit. m-8°. ).

(4) Tagerman est le. nom arabe d'un interprète (d'Herbelot , p. 854 j 855), TTfiaToç 7Ct)v i^f^yjvim aç koivûûç ovofict^aa-t ^^ayo^tuvaç , d'il Codin (c. 5, n° 70, p. 67). /^ojc.^ A' illehar-

JDE i/eMPIRE ROMAI]^. CHAP. LUI. 48 1

qui sont encore familiers a la Porte. 3°. Les clomes^ tiques y dont le titre fut d'abord si modeste, et qui n'avaient d'autre fonction que celle de garder le prince , s'élevèrent peu à peu au rang- de généraux ; les thèmes militaires de l'Orient et de l'Occident , les légions de l'Europe et de l'Asie , furent souvent partagées entre plusieurs généraux particuliers jusqu'à ce que le grand-domestique eût été revêtu du commandement universel et absolu des forces de terre. Les fonctions du protoslrator se bornaient d'abord à aider l'empereur lorsque celui-ci montait à cheval ; il devint insensiblement le lieutenant du grand-domestique à la guerre; et les écuries , la cavalerie et tout ce qui avait rapport à la chasse et à la fauconnerie, se trouvèrent sous ses ordres. Le stratopedar^ que exerçait les fonctions de grand-juge du camp ; le protospathaire commandait les gardes, le connétable [i) ^ le grand' œthériaque et Xacoljthe étaient les chefs séparés des Francs , des Barbares et des Varangi ou Anglais , mercenaires étrangers qui , dans l'abâtardissement des Grecs , faisaient la force des armées de Byzance. 4^. Le grand-duc disposait des forces navales : en son absence elles obéissaient au

douin (n'' 96), Busbeck [epist. 4, p. 338), et Ducange ( Observ. sur Villhardoutn , et Gloss. grœc. et latin. ).

(i) Kovoçett/Xûç ou KovTOi-eiuXoçy mot venu par corruption du latin cornes stabuli, ou du français connétable. Les Grecs ont donné à ce mot une acception militaire dès le onzième siècle , c'est-à-dire au moins d'aussi bonne heure que les Français.

/jS'2 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

grand'drangaire de la flotte , et celui-ci était remplacé par Y émir ou amiral, nom tiré de la langue des Sarrasins (i) , mais naturalisé depuis dans toutes les langues de l'Europe. Ces officiers et beaucoup d'autres dont il serait inutile de faire l'énumération, composaient la l^érarchie civile et la hiérarchie militaire : les honneurs et les émolumens, l'habit et les titres de chacun , enfin les saints qu'ils se devaient et leur prééminence respective , furent réglés avec plus de soin qu'il n'en aurait fallu pour former la constitution d'un peuple libre ; le code était presque arrivé à sa perfection , lorsque ce vain édifice , monument de servitude et d'orgueil , fut enseveli pour jamais sous les ruines de l'empire (2).

Adoration La flatterie et la crainte ont employé envers des ,.. ^ ^^" êtres semblables à nous les titres les plus relevés, les postures les plus humbles que la dévotion ait choisies pour honorer l'Etre Suprême. Dioclétien emprunta du servile cérémonial de la Perse l'usage d^ adorer (3)

(1) Ce fut de la langue des Normands que ce mot passa directement chez les Grecs. Au douzième siècle, Giannone compte l'amiral de Sicile parmi les grands officiers.

(2) Cette esquisse des honneurs et des emplois de l'empire grec est tirée de George Codinus Curopalata , qui vivait encore après la prise de Constantinople par les Turcs. Son ouvrage frivole , mais travaillé avec soin ( De officiis ecclesiœ et aulœ C. P.) , a été éclairci par les notes de Goar et les trois livres de Gretser , savant jésuite.

(3) La manière de saluer en portant la main à la bouche , aâ os , est l'origine du mot latin adoro , adorare. Voyez le savant Selden {T'aies of Honour , vol. m , p. i43-i45, 942}»

de rea

DE l'empire romain. CHAP. LUI. 4^^

l'empereur, de se prosterner devant lui et de baiser ses pieds; mais il s'est maintenu , toujours en augmentant de servilité, jusqu'à la dernière époque de la monarchie des Grecs ; excepté les dimanches où on les omettait par des motifs d'orgueil religieux, on exigeait ces honteux respects de tous ceux qui étaient admis en la présence du monarque; on y assujettissait les princes revêtus du diadème et de la pourpre, les ambassadeurs des souverains indépendans, tels que les califes de l'Asie , de l'Egypte et de l'Espagne , les rois de France et d'Italie , et même les empereurs latins. Dans les rapports d'affaires , Réceptioa Luitprand , évêque de Crémone ( i) , soutint la liberté jeurr^''"'" d'un Franc et la dignité d'Othon son maître ; mais sa sincérité ne lui permet pas de déguiser l'humihation de sa première audience. Lorsqu'il approcha du trône, les oiseaux de l'arbre d'or commencèrent leur ramage , qui fut accompagné des rugissemens des deux lions d'or. On le força, ainsi que ses deux compagnons , à se courber et à se prosterner ; et trois fois il toucha la terre de son front. Dans le peu de momens que prit cette dernière cérémonie, une ma-* chine avait élevé le trône jusqu'au plafond; l'empe-

II semble , d'après le premier livre d'Hérodole , que cet usage vient de la Perse.

(i) Luitprand décrit d'une manière agréable ses deux ambassades à la cour de Constantinople, tout ce qu'il vit et tout ce qu'il eut à souffrir dans la capitale de l'empire grec ( Hist., 1. VI, c. 1-4, p- 4^9"47 ï 5 Legatio adNiceph. Phoc , p. 479-489).

reur y paraissait avec des vêtemens nouveaux et encore plus somptueux , et l'entrevue se termina dans un orgueilleux et majestueux silence. L'évêque de Crémone , dans son récit si curieux et si remarquable par sa candeur, expose les cérémonies de la cour de Byzance : la Porte les observe encore aujourd'hui , et elles se sont maintenues , jusqu'au dernier siècle , à la cour des ducs de Moscovie ou de Russie. Après un long voyage par mer et par terre , depuis Venise jusqu'à Constantinople, l'ambassadeur s'arrêta à la porte d'or, jusqu'à ce que les officiers préposés à cet emploi se présentassent pour le conduire au palais qu'on lui avait destiné ; mais ce palais était une prison , et ses rigides gardiens lui interdisaient tout commerce avec les étrangers ou les naturels du pays. Il offrit à sa première audience les présens de son maître ; c'étaient des esclaves , des vases d'or et des armes d'un grand prix. Le payement des troupes effectué avec ostentation en sa présence , déploya à ses yeux la magnificence de l'empire 5 il fut un des convives du banquet royal (i) , où les ambassadeurs

(i) Entre autres amusemens de cette fête , un jeune garçon tint en équilibre sur son front , une pique ou une perche de vingt-quatre pieds de longueur , qui portait un peu au-dessous de son extrémité supérieure une barre de traverse de deux coudées. Deux autres nus , mais couverts à la ceinture {campestrati) , firent ensemble et séparément diflerens tours, comme de grimper, s'arrêter, jouer , descendre, etc.; ita me stupiduni reddidit , dit Luitprand , utrum mirahUlm nescîo (p. 47*^ )• -^ ^" autre repas on lut

DE l'oIPIRE Î^OMAIN. CHAP. LUI. /j85

des nations étaient range's d'après l'estime ou le mépris des Grecs ; l'empereur envoyait de sa table , comme une grande faveur, les plats qu'il avait goûtes, et chacun de ses favoris reçut une robed'honneurf i ;. Chaque matin et chaque soir les officiers de l'ordre civil et de l'ordre militaire allaient au palais exercer leurs fonctions ; leur maître les honorait quelquefois d'un coup d'œil ou d'un sourire ; il déclarait ses volontés par un mouvement de tête ou par un signe ; mais devant lui tous les grands de la terre se tenaient debout dans le silence et la soumission. Lorsque l'empereur faisait dans la ville des promenades triomphales à des époques fixées ou dans des occaisions extraordinaires , il se montrait librement aux regards du public : les cérémonies imaginées par la politique étaient liées à celles de la rehgion , et les fêtes du calendrier grec déterminaient ses visites aux principales églises. La veille de ces processions , les hérauts annonçaient la pieuse intention du prince , ou la grâce qu'il daignait faire à ses sujets. On nettoyait et on purifiait les rues, on les jonchait de fleurs ; on étalait sur les fenêtres et les balcons les meubles précieux , la vaisselle d'or et d'argent et les tapisseries de soie, et une sévère discipline réprimait et contenait le tumulte de la populace. Les

une homélie de saint Chrysostôme sur les Actes des Apôtres , elatâ voce non latine (p. 4^3 ). \'~

(j) On a fait dériver avec assez de vraisemblaiîce le mot gala y de cala ou caloat, qui, en arabe , signifie une rohe d'honneur (Reiske, Not. in cœrern., p. 84).

486 HISTOIRE DE LA DléCADENCE

officiers de l'armée ouvraient la marche à la tête de leurs troupes ; ils étaient suivis d'une longue file de magistrats et d'officiers de l'ordre civil ; les eunuques et les domestiques formaient la garde de Tempereur , le patriarche et son clergé le recevaient solennellement à la porte de l'église. On n'abandonnait pas le soin des applaudissemens aux voix grossières et aux acclamations spontanées de la multitude ; des troupes de Bleus et de Vei'ts étaient placées convenablement sur le passage de l'empereur, et la fureur de leurs débats, qui avaient jadis ébranlé la capitale, s'était insensiblement changée en une émulation de servitude. Ils se répondaient les uns les autres par des chants à la louange de l'empereur; leurs poètes et leurs musiciens dirigeaient le chœur, des vœux de longue vie (i) et des souhaits de victoires formaient le refrain de chaque couplet. L'audience, le banquet , l'église retentissaient des mêmes acclamations; et comme pour attester l'étendue illimitée de la domination du prince , elles étaient répétées en latin (2), dans la langue des Goths , des Persans, des Français et même des Anglais , par des merce-

(1) UoXv^^povtt^îtv y mot qu'on a expliqué par celui de tv(p*]^t^îiv (Codin,c. 7; Ducauge ^ Gloss. grœc, 1. 1, p. 1 199).

(2) KavçîftQtT Aiisç yijt^.TTtptvfc ^içfHf^ — ^tx.r<yf a-iç a-ifC7Fif) — ^ijÇijTt Aûju,ivi Uf^TFtpetTopeç tjv /ituXros avvoç ( Cœremon. y c. 76 , p. 2i5). Les Grecs n'ayant pas le Flatin, furent obligés de se servir de leur /3. Ces étranges phrases ont pu embarrasser quelqj^.es professeurs jusqu'au momeni; où ils y auront démêlé le véritable langage.

iiE l'empire romain, chap. Lin. 487

naîres lir^s de ces différentes nations , ou destinés à les représenter (i). Constantin Porphyrogenète a recueilli , dans un volume écrit à la fois d'un style pompeux et puéril , cette science de l'étiquette et de l'adulation (2) , et la vanité de ses successeurs put y ajouter un long supplément. Au reste , un instant de réflexion devait rappeler a chacun d'eux qu'on prodiguait les mêmes acclamations à tous les empereurs et à tous les règnes; et celui d'entre eux qui était sorti d'une condition privée , pouvait se souvenir que le moment où il avait le plus élevé la voix et applaudi avec plus d'ardeur, était celui où il enviâic la fortune , ou conspirait contre la vie de son prédécesseur (3).

(1) 'Bu.fuyyot xutu Tf}v Trarpiecv yXcûççeiv kcci aroiy tjytfv Iv— icXinçt TFiXvxpvt^isst (Codin, p. 90 ). Je voudrais qu'il eût conservé, même avec quelque corruption , les mots de l'acclamation des Anglais.

(2) Voyez sur toutes ces cérémonies l'ouvrage de Constantin Porphyrogenète, avec les notes , ou plutôt les dissertations des éditeurs allemands Leich et Reiske , sur le rang des personnes de la cour (p. 80 , not. 23-62), sur l'adoration qui n'avait pas lieu les dimanches (p. 96-5240, not. i3i ) , sur les sorties triomphales (p. 2, etc., not. , p. 3 , etc. ) , sur les acclamations (passirn , not. 25 , etc.), sur les factions et l'Hippodrome (p. 177-214? not. 9-93, etc.), sur les jeux desGoths (p. 221 , not. 3), sur les vendanges (p. 217 , not. 109) : ce livre contient beaucoup d'antres détails.

(3) Et privato Othoni etnuper eadem dicenti nota adulatio ( Tacite , Hist, i , 85 ).

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