DE L EMPIRE ROMAIN. CHAP. XTV. I I
soins une compagnie d'archers vint porter àla capitale (le rillyrie un secours utile et opportun. Arrête's par les murs de Sirmium, les Barbares indignés tournèrent leurs armes contre le maître général de la frontière, qu'ils accusaient injustement du meurtre de leur souverain. Equitius n'avait à leur opposer que deux légions ; mais elles étaient composées des vétérans des bandes delà Mœsie et de la Pannonie. L'obstination avec laquelle ces deux corps se disputèrent les vains honneurs du rang fut la cause de leur défaite. Agissant séparément et sans aucun concert, ils cédèrent aisément à la valeur et à l'activité des cavaliers sarmates qui les surprirent et les massacrèrent. Ces succès excitèrent l'émulation des tribus voisines ; et la province de la Mœsie aurait été infailliblement perdue, si le jeune Théodose , duc ou commandant militaire de la frontière, n'eût signalé, par la défaite des Barbares, un génie et une intrépidité dignes de son illustre père et de la haute fortune qui l'attendait (i).
Valentinien , alors à Trêves , était profondément Expédifion
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attlige des malheurs de 1 Illyrie ; mais la saison trop nien. avancée le força de remettre au printemps suivant • • ' ' l'exécution de ses desseins. Il partit des bords de la Moselle, suivi de presque toutes les forces de la Gaule, et répondit d'une manière équivoque aux ambassadeurs des Sarmates qui vinrent en supplians au-devant
(i) Amraien (xxix , 6) et Zosime (1. iv, p. 219-230) marquent soigneusement l'origine et les progrès de la guerre des Sarmates et des Quades.
Il8 HISTOIRE DE LA DECADENCE
de lui, qu'aussitôt qu'il serait arrivé sur les lieux , il examinerait et prononcerait. Arrive' à Sirmium , il donna audience aux députés des provinces d'illyrie qui se félicitèrent hautement du bonheur dont ils jouissaient sous le favorable gouvernement de Probus, préfet du prétoire (i). Valentinien, flatté de leurs protestations de reconnaissance et de fidélité, demanda imprudemment au député de l'Epire , philosophe cynique et d'une imperturbable sincérité, s'il avait été envoyé parle vœu de sa province (2). « Je suis venu, répondit Iphiclès , accompagné des larmes et des gémissemcns d'un peuple qui m'envoyait à regret. » L'empereur se tut ; mais grâce à l'impunité dont ils jouissaient , les agens du gouvernement
(1) Ammien ( xxx , 5) qui reconnaît le mérite de Petronius-Probus, blâme avec justice son administration tyrannique. Lorsque saint Jérôme traduisit et continua la Chronique d'Eusèbe ( A. D. 38o , rq/PsTillemont , Méin. ecclés.y t. XII , p. 53-626 ) , il déclara la vérité , ou au moins l'opinion publique de son pays , dans les termes suivans : Pro— bus P. P, lllyrici iniquissirnis trihutorum exactionibus antc provincias quas regebat , quam à Barbaris vastarentnr , erasit. ( Chron. , édit. Scaliger , p. 1 87 ; Animadver. , p. aôg. ) Le saint se lia depuis d'une amitié trcs-intimc avec la veuve de Probus ; et avec moins de vérité , quoique sans beaucoup d'injustice , il substitua dans le texte , au nom de Probus celui du comte Equitius.
(2) Julien {^orat. 6 , p. 198) représente son ami Iphiclès comme un homme vertueux et rempli de mérite, qui s'était rendu ridicule et s'était fait tort en adoptaut les maitières et rhabi!lemcnl des philosophes cyniques.
T)E L EMPIRE RO^rATN. CHAP. XXV. ITQ
avaient adopté cette funeste maxime , qu'ils pouvaient opprimer les peuples sans manquer à leur devoir envers le souverain. Un examen sévère de leur conduite aurait apaisé le mécontentement public , et la punition du meurtre de Gabinius pouvait seule rétablir la confiance des Barbares et l'honneur du nom romain; mais le monarque présomptueux n'avait pas assez de grandeur d'âme pour oser avouer une faute ; oubliant la provocation , il ne se souvint que de son injure et entra dans le pays des Quades, altéré de sang et de vengeance. La cruelle justice des représailles lui parut, et parut peut-être aux yeux de l'univers,unmotif suffisant pour autoriser des dévastations et des massacres dignes, d'une guerre de sauvages (i). Telles furent la discipline des Romains et la consternation des Barbares, que Valentinien repassa le Danube sans perdre un seul de ses soldats. Comme il avait résolu d'achever la destruction des Quades dans une seconde campagne , il prit ses quartiers d'hiver à Brégétio , sur le Danube, dans les environs de Presbourg , ville de la Hongrie. Tandis que la rigueur de la saison suspendait les opérations de la guerre, les Quades essayèrent d'apaiser, par leurs soumissions , la colère de l'empereur, qui reçut leurs ambassadeurs dans son conseil , à la sollicitation
(i) Ammien , xxx , 5. Saint Jérôme, qui exagère le malheur de Valentinien , lui refuse la consolation de la vengeance. Genitali vastato solo et inultam. patriam derelin-
quens ( t. i , p. 26 ).
120 niSTOÎRK DE LA T)ÉCkT)ENCE
d'Éqiiitius. lisse prosternèrent humblement aux pîeds (lu trône et affirmèrent par serment , sans oser se plaindre du meurtre de leur roi , que la dernière invasion était le crime de quelques brigands indisciplinés, désavoués et détestés de la nation. La réponse de Tempereur leur laissa peu d'espoir de compassion ou de clémence. S'abandonnant à l'impétuosité de son caractère , il invectiva contre leur bassesse, leur ingratitude et leur insolence. Sa voix , .ses gestes , ses regards, et la couleur de son teint , attestaient la violence des mouvemens furieux auxquels il se laissait emporter; tout son corps était agité des convulsions de la colère : dans ce moment un vaisseau se rompit dans sa poitrine, et le monarque tomba sans voix dans les bras de ses serviteurs dont le pieux respect tâcha de cacher sa situation à Bîoit dftla foule qui l'environnait •, mais il expira au bout de
Valent mien. • . 111 11 rr
A.D. V5, quelques mstans dans les plus cruelles souitrances, ' conservant sa présence d esprit jusqu au dernier sou-
pir, et s'efforçant en vain de manifester ses intentions aux ministres et aux généraux qui environnaient son lit. Valentinien avait à sa mort environ cinquantequatre ans , et cent jours de plus auraient accompli la douzième année de son règne ( r).
( I ) Fojez , relativeraeu t à la mort de Valentinien , Ainmien ( XXX , 6) , Zosime ( 1. iv , p. 221), Victor ( in Epit. ) , Socrate (1. iv . c. 3i ) et saint Jérôme (m Chron. , p. 187 , et t. I , p. 26, ad Heliodoium). Ils ne s'accordent point dans les circonstances , et Ammien donne tellement dans l'éloqucnce , qu'il tombe dans le galimatias.
DF i.'oiPinE roM\nv. cn.vp. xxv. 121 Un auteur ecclésiasticiue atteste sérieusement la Les empe-
. . , . . r r reorsGralitn
polygamie de "Valentinien (i), « L'impératrice Severa et Valeuti- ( ce sont les expressions dans lesquelles a ete racontée cette fable ) ayant admis à sa familiarité la belle Justine, fi lie d'un gouverneurd'Italie,futsi vivement frappée de ses charmes , qu'elle avait eu souvent l'occasion d'admirer dans le bain , qu'elle en fit imprudemment devant l'empereur un éloge si détaillé , que celui-ci , tenté d'introduire dans son lit une seconde épouse , accorda par un édit à tous les sujets de son empire dans leurs liens domestiques , la même liberté qu'il s'était permise. » Mais nous pouvons assurer , sur l'autorité de l'histoire et de la raison , que Valentinien n'eut Sévéra et Justine pour épouses que l'une après l'autre, se servant de la liberté du divorce , que les lois romaines autorisaient encore , quoique condamné par l'Eglise. Sévéra était mère de Graticn , qui semblait réunir tous les droits à la succession de l'empire d'Occident. Fils aîné d'un empereur dont le règne glorieux avait confirmé le choix libre et honorable de ses compagnons d'armes , dès l'âge de neuf ans , il avait reçu des mains d'un père indulgent ,
(1) Socrate ( 1. iv , c. 3i ) est le seul écrivain original qui atteste cette histoire peu croyable, et si opposée aux lois et aux moeurs des Romains , qu'elle ne méritait pas la savante Dissertation de M. Bonamy {Mém. de t Acad. , tom. xxx , p. 3g4-4o5 ). Cependant je voudrais conserver la circonstance naturelle du bain , au lieu de suivre Zosime . qui représente Justine comme une femme âgée et veuve de Ma g n en ce.
la pourpre , le diadème et le titre d'Auguste. L'élection avait été solennellement ratifiée par le consentement et les acclamations des armées de la Gaule (i). Dans tous les actes publics postérieurs à cette cérémonie , le nom de Gratien se trouvait après ceux de Valentinien et de Valens; et par son mariage avec la petite-fille de Constantin, il réunissait tous les droits héréditaires de la maison Flavienne , consacrés par une suite de trois générations d'empereurs, par la religion et par la vénération des peuples. A la mort de son père , le jeune prince entrait dans sa dix-septième année , et ses vertusjustifiaient déjà les espérances des peuples et des soldats. Mais tandis que Gratien, sans inquiétude, se tenait tranquillement dans le palais de Trêves ; son père , éloigné de lui de plusieurs centaines de milles, expirait subitement dans le camp de Brégétio. Les passions, si long-temps réprimées par la présence d'un maître , reparurent à sa mort avec violence dans le conseil impérial. Equitius et Mellobaudes , qui commandaient un détachement des bandes italiennes et illyriennes , exécutèrent avec adresse le dessein ambitieux de régner au nom d'un enfant. Ils surent , sous les plus honorables prétextes , écarter les chefs les plus populaires et les troupes de la Gaule , qui auraient pu faire valoir les
(i) Ammieu (xxvii, 6) décrit l'élection militaire , «"tTin- TPslilure auguste. Il ne paraît pas que Valentinien ait oonsulléle sénat de Home , ou l'ait même informé de cet événement.
DE l'empire P>0MAIW. CHAP. XXV. 123
(droits du légitime successeur de Valentinien. En même temps ils appuyèrent sur la nécessité d'éteindre, par une démarche hardie et décisive ,les espérances des ennemis étrangers et intérieurs. L'impératrice Justine , laissée dans un palais à cent milles de Brégétio, fut respectueusement invitée à se rendre dans le camp avec le second fds de l'empereur. Six jours après la mort de Valentinien, ce jeune prince, du même nom , et âgé seulement de quatre ans , parut devant les légions dans les bras de sa mère, et reçut solennellement , au bruit des acclamations militaires, le titre d'empereur et les marques du pouvoir suprême. La prudente modération de Gratien épargna à son pays la guerre civile dont il paraissait menacé. Ratifiant de bonne grâce le choix de l'armée, il déclara qu'il regardait le fils de Justine comme son frère, et non pas comme son rival, il engagea l'impératrice à fixer, avec son fils Valentinien, sa résidence à Milan , dans la b.elle et paisible province de l'Italie, tandis qu'il se chargerait du gouvernement plus exposé des provinces au-delà des Alpes. Gratien dissimula son ressentiment contre les auteurs de la conspiration , jusqu'au moment où il pourrait les pui.ir ou les éloigner sans danger; et quoiqu'il montrât toujours de la tendresse et des égards pour son jeune collègue, il confondit insensiblement, dans l'administration de l'empire d'Occident, les droits de régent avec l'autorité du souverain. Le gouvernement du monde romain s'exerçait aux noms réunisde Valenset de ses deux neveux. Mais le faible empereur d'Orient ,
qui succéda au rang de son frère aine, n'obtint jamais la moindre influence dans les conseils de TOccident (i).
(i) Ammien , sxx , lo; Zosime , 1. iv , p. 222, 223. Tillemont a prouvé ( Hist. des empereurs , t. v , p. 707-709) que Gratien régna sur TTlalie , sur l'Afrique et sur l'Illyrie. J'ai tâché d'exprimer son autorité sur les états de son frère en termes ambigus , comme il le faisait lui-même.