‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 3)Chapitre 18 sur 44 · DE LOI PIRE R03IA.1N. CIIA.P. XXV L 11'J · texte numérisé non relu

DE LOI PIRE R03IA.1N. CIIA.P. XXV L 11'J

d'attribuer tous les événemens extraordinaires à une volonté particulière de la Divinité. Tous les phénomènes de la nature se trouvaient liés par une chaîne invisible aux opinions morales ou métaphysiques de l'esprit humain , et les plus profonds théologiens pouvaient indiquer, d'après l'espèce de leurs préjugés, comment l'établissement de l'hérésie tendait nécessairement à produire le tremblement de terre; par quelle cause l'inondation devait inévitablement résulter des progrès de l'erreur et de l'impiété. Sans prétendre discuter la probabilité de ces sublimes spéculations , Thistorien doit se contenter d'observer , sur l'autorité de l'expérience , que les passions des hommes sont plus funestes au genre humain que les convulsions passagères des élémens (i). Les effets destructeurs d'un tremblement de terre, d'une tempête, d'une inondation ou de l'éruption d'un volcan ^ sont très-peu de chose , comparées aux calamités ordinaires de la guerre , mêmes adoucies comme elles le sont maintenant par la prudence ou par l'humanité des souverains de l'Europe, lorsqu'ils amusent leurs loisirs ou exercent le courage de leurs sujets par la pratique de l'art militaire. Cependant les mœurs et les lois de l'Europe moderne protègent la vie et la liberté du soldat vaincu , et le citoyen paisible a rare'

(i) Dicéarque le péripatéticien a composé un Traité pour prouver cette vérité que l'expérience a suffisamment démontrée, et qui n'est pas une des plus honorables pour la. race humaine. ( Cicéron , De Offidis , ii , 5. )

ment à se plaindre que sa personne ou même sa for-» tune ait eu à souffrir des malheurs de la guerre. A l'époque désastreuse de la chute de l'Empire romain , que nous pouvons dater du règne de Valens, la sûreté de tous les citoyens était personnellement attaquée. Les arts et les travaux, fruits de l'industrie d'une longue série de siècles , disparaissaient sous les mains féroces des Barbares d'Allemagne et de Scythie. tes îinns et L'invasion des Huns précipita sur les provinces de

les Golbs. ,,11 • f 1 ■ -1

A. D. 376. 1 Occident la nation des Goths , qui, en moins de quarante ans , envahirent depuis les bords du Danube jusqu'à l'océan Atlantique, et ouvrirent, par leurs succès, une route aux incursions de tant de hordes encore plus sauvages. Les contrées reculées du globe recelaient le principe de cette grande commotion ; et l'examen attentif de la vie pastorale des Scythes (i) ou Tartares (2) jettera du jour sur la cause cachée de ces émigrations dévastatrices.

(i) Les Scythes primitifs d'Hérodote (1, iv , c. 47-59> p. 99-101 ) étaienl resserrés par le Danube et les Palus Méotides, dans un carré d'environ quatre mille stades ( quatre cent milles romains). Voyez d'Anville (iï/e'/n. de t Acad. , t. XXXV , p. 57 1-573 ). Diodore de Sicile (t. 1 , 1. ii , p. 1 55, édit. Wesseling ) a observé les pro^i;» successifs du nom et de la nation.

' (2) Les Tatars ou Tartares étaient originairement une

tribu : ils furent d'abord les rivaux des Mongoux , et devinrent leurs sujets. Les Tartares formaient l'avant - garde

' de l'armée victorieuse de Gengis-khan el de ses successeurs ,

et on appliqua à la nation entière le nom qui avait été connu le premier des étrangers. Freret (HwY, de l'Acad., t. xviu ,

DE L EMPIRE T.OMAIN. CHAP. XXVI. lîQ

On peut attribuer les difterens caractères des na- Mœurs pas-

• •!• ' > I' \ I' 1 11 • • Morales des

tions Civilisées a l usage et a 1 abus de la raison, qui Scythes et modifient d'une manière si différente, et compliquent d'une manière si artificielle les mœurs et les opinions d'un Europe'en et celles d'un Chinois; mais l'opération de l'instinct est plus sûre et plus simple que celle de la raison. Il est beaucoup plus aisé de rendre compte d€s appétits d'un quadrupède que des argumens d'un philosophe ; et plus les hordes de sauvages approchent de l'état des animaux , plus le caractère d'un individu est constamment le même , €t plus il a de rapport à celui de tous. L uniforme stabilité des mœurs est la suite de l'imperfection des facultés. Tous les hommes réduits dans un état d'égalité, conservent les mêmes besoins, les mêmes désirs et les mêmes jouissances ; et l'influence de la nourriture ou du climat , qu'un si grand nombre de causes morales arrêtent ou détruisent dans un état de société plus civilisé , contribuent puissamment à former et conserver le caractère national des Barbares. Dans tous les siècles , les plaines immenses de la Scylhie ou Tartarie ont été habitées par des tribus errantes de pasteurs et de chasseurs , dont la paresse se refuse à cultiver la terre , et dont l'esprit inquiet dédaigne la gêne d'une vie sédentaire. Dans tous les siècles , les Scythes et les Tartarcs ont été renommés par leur

p. 6o), en parlant des pâtres sepleiitriouaux de l'Europe; et de TAsie , se sert indistincleinent des noms de Scythes et de Tartarcs.

l3o HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

courage intrépide et par leurs rapides conquêtes. Les pasteurs du Nord ont à plusieurs reprises renversé les trônes de l'Asie , et leurs armées victorieuses ont répandu la terreur et la dévastation dans les contrées les plus fertiles et les plus belliqueuses de l'Europe (i). Dans cette occasion, comme dans beaucoup d'autres , l'historien judicieux se trouve forcé de renoncer à une agréable chimère, et d'avouer , avec quelque répugnance , que les mœurs pastorales , ornées par l'imagination des attributs de la paix et de l'innocence , se joignent beaucoup plus naturellement aux habitudes féroces d'une vie guerrière. A l'appui de cette observation , je considérerai trois articles principaux dans la vie des nations pastorales et guerrières. i°. Leur nourriture ; 2°. leurs habitations; 3°. leurs occupations. L'expérience des temps modernes a confirmé les récits de Tanliquité (2) ; et

( i ) Imperium Asiœ ter quœsivére : ipsi perpétua ah alieno iwperio , aut intacti , aut invicti , mansére. Depuis le temps de Justin ils ont ajouté à ce nombre. Voltaire (t. x , p. 64 de son Histoire générale , c. 1 56 ) a rassemblé en peu de mots les conquêtes des Tartares.

Oft, o'er the tremhlin g nations from afar, Has Scjtkia breath'd che living cloud of war.

(2) Le quatrième livre d'Hérodote offre un portrait des Scythes, curieux quoique imparfait. Parmi les modernes qui ont peint le tableau de ces moeurs uniformes , il en est un , le khan de Khowaresra , Abulgbazi - Balladur, qui parle d'après ce qu'il a senti lui-même ; et les éditeurs français et anglais ont éclairci , par d'abondantes recherclics , sou Histoiri généalogique des Tartares. Carpin, Ascelin et Rubru-

DE l'empire romain, ciiap. xx>r. l3l

les bords du Volga, du Seiinga et du Boryslhène, nous présenteront le speclaclc uniforme des mêmes mœurs et des mêmes habitudes (i).

I. Le blé ou m-^me le i iz , qui constitue la nour- Noarritnre. riture principale et lu plus saine des nations civilisées, ne s'obtient cjue par ies travaux constans des cultivateurs. Quelques-uns des heureux sauvages qui habitent entre les deux tropiques , reçoivent de la libéralité de la nature une subsistance abondante ; mais dans les climats du Nord, une nation de pasteurs est réduite à ses troupeaux. Je laisse à décider aux habiles praticiens de l'art médical , si toutefois ils le peuvent , jusqu'à quel point une nourriture animale ou végétale peut influer sur le caractère des hommes , et si l'idée de cruauté îjttachée à l'épithète de Carnivore, doit être regardée autrement que comme un préjugé innocent, et peut-être salutaire au genre humain (2). Cependant, s'il est vrai que

quis {Histoire des Voyages , t. vu) peignent les Mongoux du quatorzième siècle. A ces guides , j'ai ajouté Gerbillon et d'autres Jésuites {^Dcscrijttion de la Chine , par du Halde, t. IV , qui a examiné avec soin la Tartarie chinoise), et l'intelligent et véridique voyageur Bell d'Antermony ( 2 vol. in-/^'^. Glascoa' , lyGS ).

(1) Les Lsbecks sont ceux qui ont le plus dérogé à leurs mœurs primitives : 1°. en embrassant la religion mahométane ; 2°. par la possession des villes et des moissons de la Grand e-Bucliarie.

(2) // est certain que les grands mangeurs de viande sont en général , cruels et féroces plus r^ue les autres hommes. Cette observation est de tous les lieux et de tous les temps. La

l32 HISTOIUE DE LA IJECAUEXCE

le sentiment de la compassion s'affaiblisse insensiblement par le spectacle et par Tliabitude de la cruauté domestique , nous pouvons observer que la tente d'un pasteur tartare expose aux regards, dans leur plus dégoûtante simplicité, les objets affreux que leur déguise la délicatesse de l'Europe. Chez eux les bœufs et les moutons sont égorgés par la main dont ils étaient accoutumés à recevoir tous les jours leur nourriture , et leur insensible meurtrier voit leurs membres sanglans étalés sur sa table sans beaucoup de préparation. Dans la profession militaire , et principalement dans la marche d'une armée nombreuse , il paraît très-avantageux de faire subsister les soldats de viande, exclusivement à toute autre nourriture. Les provisions de grains tiennent beaucoup de place et sont sujettes à se gâter ; et les immenses magasins absolument nécessaires k la subsistance de nos troupes , ne peuvent se transporter que lentement et emploient beaucoup d'hommes et de chevaux ; mais les troupeaux qui accompagnent les armées tartares , offrent une provision assurée et toujours croissante de lait et de viandes fraîches. L'herbe croît très-vite et très-abondamment dans presque tous les terrains incultes , et il y a peu de contrées assez stériles pour

barbarie anglaiie est connue , erc. ( Emile de Rousseau , tom. I , p. 274.) Quoi que nous puissions penser de ces observations générales, nous n'admetlrons pas facilement la vérité de l'exemple qu'il allègue. La Complainte de PluJarque, et les Lamentations pathétiques d'Ovide, séduisent notre raison en excitant noti'e sensibililc.

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que le vigoureux be'rall du Nord ne trouve pas à y pâturer : d'ailleurs, la patiente abstinence des Tartares et leur peu de délicatesse servent à ménager les munitions. Ils mangent également les animaux tués pour leur nourriture , et ceux qui sont morts de maladie ; ils ont un goût de préférence pour la chair du cheval, proscrite dans tous les temps par les nations civilisées de l'Europe et de l'Asie ; et ce goût particulier facilite leurs expéditions militaires. Dans leurs incursions les plus rapides et les plus éloignées, cliaque cavalier Scythe mène toujours avec lui un second cheval , et ses relais servent, dans l'occasion, ou à hâter la marche , ou à apaiser la faim des Barbares. Le courage et la pauvreté trouvent bien des ressources. Lorsque les fourrages commencent à s'épiMser autour du camp des Tartares , ils égorgent la plus grande partie de leurs troupeaux , et conservent la viande , qu'ils font fumer ou sécher au soleil. Dans la nécessité imprévue d'une marche rapide , ils font provision d'une quantité de petites boules de fromage , ou plutôt de lait caillé durci , qu'ils délaient au besoin dans de l'eau , et cette nourriture peu substantielle suffit pour soutenir, pendant plusieurs jours, la vie et même le courage de leurs patiens guerriers. Mais celte extraordinaire abstinence , digne d'être approuvée du stoïcien , et peut-être même enviée par l'ennite, est ordinairement suivie des plus furieux excès de voracité. Les vins des climats plus foi lunés sont le présent le plus agréable, la denré^e la plus précieuse que l'on puisse offrira des Tartares;

l34 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

e\ ils n'ont encore exercé leur industrie qu'à extraire du lait de jument une liqueur fermentée , qui possède à un très-haut degré la faculté de les enivrer. Semblables aux animaux de proie , les sauvages , soit de fancien, soit du nouveau Monde, éprouvent les vicissitudes de la famine et de l'abondance ; et leurs estomacs endurcis souffrent, sans beaucoup d'inconvéniens, les extrêmes opposés de l'intempérance et de la faim.

Habitations, If. J)ans les sièclcs de simplicité rustique et martiale , un peuple de soldats et de laboureurs s'est dis- / perse sur la vaste étendue d'un pays qu'ils ont cultivé ,

et il a fallu sans doute du temps pour assembler la jeunesse guerrière delà Grèce ou de lltalie sous les mêmes drapeaux, soit pour défendre leurs propres frontières, ou pourattaquer celles de leurs voisins. Le progrès des manufactures et du commerce rassemble peu à peu un grand nombre d'hommes dans les murs d'une ville; mais ces citoyens ne sont plus des soldats, et les arts qui perfectionnent la société civile, anéantissent l'esprit milifairc.LesmœurspastoralesdesScythes semblent réunir les différens avantages de lasimplicité et de la civilisation. Lesindlvidusdelamêmetribusont Constamment rassemblés; mais ils sont rassemblés dans un camp , et le courage naturel de ces intrépides pasteurs est animé par un secours et une émulation réciproques. Les maisons des Tartares ne sont que de petites tentes d'une forme ovale , demeure froide et malpropre, qu'habitent ensemble sans distinctions les jeunes gens des deux sexes. Les palais des riches

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consistent dans des huttes de bois d'une grandeur assez médiocre pour être facilement transportées sur de grands chariots , attelés peut-être de vingt ou trente bœufs. Les troupeaux, aprèsavoir brouté tout le jour dans les pâturages voisins , se retirent à l'approche de la nuit dans l'enceinte du camp. La nécessité d'éviter une confusion dangereuse dans ce concours perpétuel d'hommes et d'animaux , doit introduire par degrés, dans la distribution, l'ordre et la garde des différens campemens , une sorte de régularité militaire. Dès que le fourrage d'un district est consommé, la tribu, ou plutôt l'armée de pasteurs, marche en bon ordre vers de nouveaux pâturages, et acquiert par ce moyen, dans les occupations ordinaires de sa vie, la connaissance pratique de l'une des plus importantes et des plus difficiles opérations de la guerre. La différence des saisons règle le choix des campemens. Dans l'été, les Tartares s'avancent au nord , et placent leurs tentes sur le bord d'une rivière ou dans le voisinage de quelque ruisseau ; mais dans Thiver ils reviennent au midi, et appuient leur camp derrière une éminence , a labri des vents, qui se sont refroidis dans leur passage sur les régions glacées de la Sibérie. Ces mœurs sont très-propres à répandre chez les tribus errantes l'esprit de conquête et d'émigration. Leur attachement pour un territoire est si faible, que le moindre accident suffît pour les en éloigner. Ce n'est point le pays, c'est son camp qui est la patrie du Tartare ; il y trouve toujours sa famille , ses compagnons et toutes ses

possessions. Dans ses plus longues marches , il est sans cesse environne' des objets cliers , précieux ou familiers à sa vue. La soif du butin , la crainte ou le ressentiment d'une injure, l'impatience de la servitude , ont suffi dans tous les temps pour précipiter les tribus de la Scythie dans des pays inconnus, où elles espéraient trouver une nourriture plus abondante ou un ennemi moins redoutable. Les révolutions du Nord ont souvent déterminé le destin du Midi. Dans ce conflit de nations ennemies , les vainqueurs et les vaincus ont été alternativement poursuivans et poursuivis des confins de la Chine jusqu'à ceux de l'Allemagne (i). Ces grandes émigrations, exécutées quel(|uefois avec une rapidité presque incroyable, étaient facilitées par la nature du climat. On sait que le froid est plus rigoureux dans la Tartarie qu'il ne devrait l'être naturellement au milieu d'une zone tempérée: on en donne pour raison la hauteur des plaines, qui s'élèvent, principalement du côté de l'Orient, à plus d'un demi-mille au-dessus du niveau de la mer, et la grande quantité de salpêtre dont le sol est rempli (2). Dans l'hiver, les

(i)La découverte de ces émigrations des Ta'rlares est due à M. de Guignes ( Hcst. des Huns , t. i , 2 ). Ce savant et laborieux interprète de la langue chinoise a ouvert des scènes nouvelles et imporlanfes dans riiistoire du genre humain.

(3) Les missionnaires ont découvert dans la Tarfarie chinoise , à quatre-vingts lienes du grand mur , une plaine élevée de trois mille pas géométriques au-dessus du niveau de la mer. Montesquieu , qui a uséel abusé des relations de^

DE lV.MPIRF. romain. CIIAP. XXVI. i37

rivières larges et rapides qui déchargent leurs eaux dans l'Euxin , dans la mer Caspienne et dans la mer Glaciale, sont gelées profondément. Les terres sont couvertes de neige , et les tribus victorieuses ou fugitives peuvent traverser sans danger^ avec leurs chariots, leurs familles et leurs troupeaux, la surface ferme et unie de cette vaste plaine.

III. La vie pastorale , comparée aux travaux de Exercices, l'agriculture et des manufactures, est%ans contredit une vie oisive, surtout pour les principaux pasteurs de la race tartare, qui, chargeant leurs esclaves du détail de leurs troupeaux , voient rarement leur loisir troublé par des soins domestiques et des travaux assidus. Mais ce n'est point aux jouissances paisibles de l'amour et de la société qu'ils consacrent ces loisirs, c'est à l'exercice violent et sangumairc de la chasse. Les plaines de la Tartarie nourrissent une nombreuse race de chevaux forts, dociles , faciles à dresser pour la chasse et pour la guerre. Les Scythes ont été connus dans tous les temps pour de hardis et habilescavaliei's. L'habitudeleur donne tant d'aisance et de fermeté sur leurs chevaux, qu'on a prétendu que c'était sans en descendre qu'ils se livraient aux fonctions les plus ordinaires de la vje , comme de manger, de boire et même de dormir. Ils se servent, avec

voyageurs , a mollvé les révolutions de l'Asie sur ceUe circonstance importante , que le froid el le chaud , la force et la faiblesse , se trouvent coniigus , sans qu'il y ait une zone tempérée qui les sépare. [Esprit des Lois , 1. xvii , c. 3. )

l38 HISTOIRE DE LA DÉCADEIVCF

beaucoup d'adresse et de vigueur , de la lance et d'un arc fort long, dont la flèche pesante , dirige'e par un coup d'œil toujours sûr, frappe avec une force irrésistible. Ils en font souvent usage contre les timides animaux du de'sert, qui multiplient dans l'absence de leurs ennemis les plus redoutables ; contre le lièvre, la chèvre, le chevreuil, le daim, le cerf, l'e'lan et l'antilope. Les fatigues de la chasse exercent continuellement la patience des hommes et des chevaux, et l'abondance du gibier contribue à la subsistance et même au luxe des camps tartares. Mais les chasseurs de la Srythie ne bornent pas leurs exploits à la destruction de ces animaux timides ou peu dangereux. Ils marchent hardiment à la rencontre du sanglier, lorsque animé par la vengeance, il revient sur ceux qui le poursuivent. Ils excitent le courage pesant de l'ours et la fureur du tigre endormi dans les bois. On peut acquérir de la gloire partout où il y a du danger; et l'habitude de la chasse, qui donne les occasions de faire preuve d'adresse et de courage, doit être considérée comme l'image et l'école de la guerre. Les chasses générales , l'orgueil et le plus grand plaisir des princes tartares , servent d'exercice instructif à leur nombreuse cavalerie. Ils environnent une enceinte de plusieurs lieues de circonférence , dans laquelle se trouve renfermé tout le gibier d'une grande étendue de pays, et les troupes qui forment le cordon avancent lentement et régulièrement vervS un centre marqué, où les animaux, captifs et entourés de tous côtés, tombent sous les flèches et les

TtT. l'kmpire romain, chap. XXVI. iSg traits des chasseurs. Dans cette marche , qui dure souvent plusieurs jours, la cavalerie est oblige'e de gravir les montagnes , de passer les rivières à la nage et de traverser la profondeur des valle'es sans déranger Tordre de la marche. Les Tartares acquièrent l'habitude de diriger leurs regards et leurs pas vers un objet e'ioignë, de conserver leurs distances, de suspendre ou d'accéle'rer leur marche relativement aux mouvemens des troupes qui sont sur leur droite ou sur leur gauche ; d'observer et de repeter les signaux de leurs commandant. Les chefs apprennent, dans cette e'cole pratique, la plus importante leçon de Tart militaire , le discernement prompt du terrain , de la distance et du temps. Le seul changement nécessaire au moment de la guerre est d'emploj'^er contre l'ennemi la même patience et la même valeur, la même intelligence et la même discipline; et les aniusemens de la chasse peuvent servir de prélude à la conquête d'un empire (i).

La socie'té politique des anciens Germains ne pa- Gouverne.

. ^ ■, / ■ 1-1 ■ TneDt.

raissait être qu une reunion volontaire de guerriers

( I ) Pelis de La Croix ( ÎTie de Gengis-hhan^ 1. m , c. 7 ) représente tonte l'étendue et la pompe d'uue chasse des Mongoux. Les jésuites Oerbillon et Verbiest suivaient l'empereur Kamhi quand il chassait dans la Tartaiie 1^ Du Halde , Description de la Chine , tora. iv , p. 81 , 290 , etc., édition in-folio). Son petit- fils Kienlong , qui réunit la discipline tartare à l'érudition chinoise, décrit [Éloge de Moukden , p. 273-285), comme poète , les plaisirs dont il avait joui comme chasseur.

l4o HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

independans. Les tribus de la Scythie , connues sous la dénomination moderne de hordes , semblaient présenter chacune une famille nombreuse et toujours croissante , multipliée dans le cours de plusieurs siècles. Les plus pauvres elles plus ignoransdesTarlares conservent, avec un sentiment de fierté, leur généalogie comme un trésor inestimable ; et malgré la distinction de rang introduite par la possession d'une propriété plus ou moins abondante en richesses pastorales, ils se considèrent tous particulièrement et mutuellement comme les descendans du fondateur de leur tribu. La coutume qu'ils conservent encore d'adopter les plus braves de leurs prisonniers, peut justifier l'opinion de ceux qui regardent la multiplication extraordinaire de cette famille comme légale et fictive. Mais un préjugé utile, consacré par le temps et par l'opinion , produit l'effet de la vérité. Ces orgueilleux Barbares obéissent volontairement au chef de leur famille, et leur commandant ou mursa exerce, comme représentant de leur premier ancêtre, l'autorité d'un juge en temps de paix, et celle d'un général en temps de guerre. Dans les premiers temps du monde pastoral, chaque mursa, si nous pouvons nous servir ici de ce nom moderne, agissait comme chef indépendant d'une grande famille séparée des autres , et les limites des territoires particuliers se fixaient insensiblement par la supériorité de la force ou par le consentement mutuel. Mais l'influence constante des diverses causes contribua à réunir les hordes errantes en communauté nationale , sous le

DE LJ'HIPIRE ROMAIN. CHAP. XXVI. ijl

commandement d'un chef suprême. La fiiiblesse de'sirait du secour^, et la force était ambitieuse de commander. La puissance, qui est le re'sultat de l'union, opprima les tribus voisines et leur imposa la loi ; et comme on admettait les vaincus à partager les avantages de la victoire , les plus vaillans chefs se rangèrent volontairement , avec toute leur suite, sous l'étendard formidable de la confédération générale, et le plus heureux des princes tartares obtint, ou par la supériorité de son mérite , ou par celle de sa puissance, le commandement militaire sur tous les autres. Il fut élevé sur le trône aux acclamations de ses égaux, et reçut le nom de Khan, qui exprime ^ dans le langage du nord de l'Asie , la toute-puissance de la royauté. Les descendans du fondateur de la monarchie conservèrent long-temps un droit exclusif à la succession, et maintenant les khans qui régnent depuis la Crimée jusqu'au mur de la Chine , descendent tous en droite ligne du fameux Gengis(i). Mais comme le premier devoir d'un souverain tartare est de conduire en personne ses sujets aux combats , on a souvent peu d'égards aux droits d'un enfant, et quelque prince du sang royal , distingué par sa valeur

(i) Foyez\e second volume de V Histoire généalogique des Tartares , el les listes des khans , à la fin de la Vie de Gen" gis-f.han. Sous le règne de Timur ou Tamerlan , un de ses sujets, descendant de Gengis, poilait encore le tiue de khan, el le conquérant de l'Asie se conlentait du nom d'émii- ou sultan. ( Abulghazi , part, v , 4 ; d'Herbeiot , Bibliot. orient., p. 878.)

et par son expérience , reçoit le sceptre et l'e'pe'e de son preiie'cesseur. On levé régulièrement sur les tribus deux taxes différentes : l'une pour soutenir la dignité du monarque national, et l'autre pour le chef particulier de la tribu ; et chacune de ces taxes monte à la dîme de la propriété de chaque sujet et des dépouilles qui lui tombent en partage. Un souverain tartare jouit de la dixième partie des richesses de ses sujets; et comme les nombreux troupeaux qu| font sa richesse particulière se multiplient ainsi dans une proportion bien plus considérable que les autres, il est en état de suffire abondamment au luxe peu recherché de sa cour, de récompenser ses favoris, et de maintenir , par la douce S('duction des présens , une obéissance qu'il n'obtiendrait peut-être pas toujours de sa seule autorité. Les mœurs des Tartares , accoutumés, comme leur A/ian , au meurtre et au brigandage , peuvent excuser à leurs yeux quelques actes particuliers de sa tyrannie qui exciteraient l'horreur d'un peuple civilisé; mais le pouvoir arbitraire d'un despote n'a jamais été reconnu dans les déserts de la Scythie. La juridiction immédiate du khan est restreinte à sa propre tribu , et on a modéré l'exercice de ses prérogitixes par lancienne institution d'un conseil national. La corouliai ou diète des Tartares , se tenait régulièrement , dans le printemps et dans l'automne, au milieu d'une vaste piaine (i).

(i) Voyez les diètes des anciens Huns ( de Guij^nes , t. ii, p. 26), et une description curieuse de celles de Gengis-kbau

DE l'oipire romain, chap. XXVI. 143 où les princes de la famille régnante et les mursas des différentes tribus pouvaient à l'aise se réunir à chevalet suivis de tous leurs guerriers : le monarque ambitieux , en passant en revue les forces d'un peuple armé, se voyait obligé de consulter son inclination. On aperçoit, dans la constitution politique des nations Scythes ou tartares , les principes du gouvernement féodal; mais le conflit perpétuel de ces peuples turbulens s'est terminé quelquefois par l'établissement d'un empire despotique. Le conquérant , enrichi par les tribus et soutenu par les armes de plusieiu\s rois dépendans, a étendu ses conquêtes dans l'Europe et dans l'Asie. Les pasteurs du Nord se sont assujettis aux arts, aux lois et à la gêne de résider dans des villes; et le luxe, après avoir détruit la liberté, a \

ébranlé peu à peu les fondemens du trône (i).

Le souvenir des événemens ne se conserve pas Sitnation

el étendue de

long-temps chez une nation ignorante et sujette à la Scythie et

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