p , M • ' T m delataitaric
des migrations rrequentes et éloignées. J^es iarlares modernes ignorent les conquêtes de leurs ancêtres (2) ; et nous avons puisé notre connaissance
(1. I , c. 6 ; 1. IV , c. II). Ces assemblées sont fréquemment citées dans V Histoire persane de Tirnur , quoiqu'elles ne servissent qu'à légitimer les résolutions de leur maître.
(i) Montesquieu travaille péniblement à expliquer une différence qui n'a jamais existé entre la liberté des Arabes et l'esclavage perpétuel des Tartares. ( Esprit des Lois , 1. xvii, c. 5 -, 1. xviii , c. 19, etc.)
(2) Abulghazi khan , dans les deux premières parties de son Histoire généalogique , raconte les fables ridicules el le^
l44 HISTOrUE DE r.À DÉCADEJVtE
de l'histoire des Scythes dans leur commerce avec les nations civilise'es du Sud , les Grecs , les Chinois et les Persans. Les Grecs , qui naviguaient sur l'Euxin et envoyaient des colonies sur les bords de la mer, découvrirent à la longue, et imparfaitement, une partie de la Scythie, depuis le Danube et les confins de la Thrace jusqu'aux Méotides glacés , le séjour d'un éternel hiver, et jusqu'au Caucase, que les poètes donnaient pour bornes à la terre. Les Grecs célébrèrent, avec une simplicité crédule, les vertus de la vie pastorale (i) , et furent, avec plus de raison , effrayés du nombre et de la valeur des Barbares, qui avaient écrasé avec mépris l'immense armement de Darius, fils d'Histaspe (2). Les monarques persans avaient poussé leurs conquêtes vers l'occident jusqu'aux rives du Danube (3) et aux confins de la Scythie européenne. Leurs provinces orientales étaient exposées aux incursions des Scythes de l'Asie , ces sauvages habitans des plaines
traditions des Tartares Usbecks , concernant les temps qui précédèrent le règne de Gengis.
(1) Dans le treizième livre de V Iliade , Jupiter détourne les yeux des plaines sanglantes de Troie vers celles de la Thrace et de la Scylliie. Ce changement d'objets ne lui aurait pas présenté des scènes plus paisibles ou plus innocentes.
(2) Thucydide ^ 1. 11 , c. yy.
(3) Voyez le quatrième livre d'Hérodote. Lorsque Darius ^'avança dans le désert de la IMoldavie , entre le Danube et le Niester , le roi des Scythes lui envoya une souris , une grenouille, un oiseau et cinq flèches. Terrible allégorie .'
v.T. l'j:t.tpire romaiiy. chap. XXVI. 145 au-delà de l'Oxus et du Jaxaite, deux larges rivières dont le cours se dirige vers la mer Caspienne. La longue et me'morable querelle d'Iran et de Touran sert encore de sujet à Thistoire ou aux romans orientaux. La valeur fameuse et peut-être fabuleuse des héros persans, Rustan et Asfendiar, se signala pour la défense de leur pays contre les Afrasiabs .du Nord (i); et le courage indomptable des mêmes Barbares résista sur le même terrain aux armées victorieuses de Cyrus et d'Alexandre (2). Aux yeux des Grecs et des Perses , l'étendue réelle de la Scythie était bornée à l'orient par les montagnes dlmaiis ou de Caf; leur ignorance sur les pavs situés a l'extrémité inaccessible de l'Asie mêlait beaucoup de fables aux idées (ju'ils se formaient de ces contrées éloignées. Mais ces régions inaccessibles sont l'ancienne résidence d'une nation puissante et civilisée (^3), qui remonte, par une tra-
(1) Ces guerres et ces héros se trouvent à leurs chapitres respectifs dans la Bihlioth. orientale de d'Herbelot ; ils ont été célébrés dans un poëine épique de soixante mille couplets rimes par Ferdusi, l'Houiève de la Perse. ( Voyez l'Histoire de Nadcr Shah , p. i ^5-1 65. ) Le public doit regretter que sir W. Jones ait suspendu ses recherches sur la huera— ture orientale.
(2) La description de la mer Caspienne , avec ses rivières et les tribus qui i'avoisinent , se trouve éclaircie avec beaucouji de travail dans Y Examen critique des historiens dA" Icxnndre , qui compare la véritable géographie avec les erreurs produites par la vanité et Tignoranc^ des Grecs.
(3) La première liabitation de ces nations semble avoir
î46 HISTOIRE DE LA DÉC^nENCE
dltion vraisemblable, à quarante siècles , et qui peut justifier d'une histoire de deux mille ans (i) atteste'e par le te'moignage non interrompu d'historiens exacts et contemporains (a). Les annales de la
été au nord-ouest de la Chine , dans les provinces de Chensi ou Chansi. Sous les deux premières dynasties , la principale ■ville était encore un camp mouvant. Les villages étaient clair-semés, et les pâturages étaient beaucoup plus étendus que les terres cultivées. On recommandait l'exercice de la chasse , pour détruire les animaux sauvages. Petcheli , ou le terrain que Pékin occupe aujourd'hui, était désert, et les provinces méridionales n'étaient peuplées que d'Indiens sauvages. La dynastie des Han , deux cent six ans avant Jésus-Christ , donna à l'empire sa forme et son étendue actuelles.
(i) L'ère de la monarchie chinoise a été fixée à des^poques différentes, depuis deux mille neuf cent cinquante -deux jusqu'à deux mille cent trente- deux années avant Jésus- Christ , et l'année 2687 a été adoptée légalement par l'autorité du présent empereur , comme celle de l'époque véritable. Les difficultés naissent de l'incertitude de la duree des deux premières dynasties, et de l'intervalle qui les sépare des temps réels ou fabuleux de Fohi ou Hoangti. Sematsien date sa chronologie authentique dès l'an 841. Les trentesix éclipses de Confucius , dont on a vérifié trente — une , furent observées entre les années 722 et 480 avant Jésus- Christ. La période historique de la Chine ne remonte pas plus haut que les olympiades des Grecs.
(2) Après l'espace de plusieurs générations d'anarchie et de despotisme , la dynastie des Han , deux cent six ans avant Jésus -Christ, f«il l'époque de la renaissance des sciences. On rétablit les ftagmens de l'ancienne littéralure; on perfectionna et l'on fixa les caractères, et l'on assura la con-
DE l'esipiri; romain, chap. xxvj, 1/17
Chine (l)ëclaircissentretat et les révolutions des tribus pastorales, qu'on peut toujours distinguer sous la dénomination vague de Scythes ou de Tai tares , tour à tour vassaux, ennemis et conquérans d'un grand empire, dont la politique n'a cessé de résister à la valeur aveugle et impétueuse des I3arbares du Nord. De Tenibouchure du Danube a. la mer du Japon , la longitude de la Scythie s'étend à peu près à cent dix degrés , qui, sous ce parallèle, donnent plus de cinq mille milles. Il n'est pas aussi facile de déterminer exactement la latitude de ces immenses déserts; mais depuis le quarantième degré qui touche au mur de la
servatlon future des livres par les utiles inventions de l'en-» cre , du papier , et de l'art d'imprimer. Sematsien publia la première histoire de la Chine quatre-vingt-dix-sept ans avant Jésus-Christ; une suite de cent quatre-vingts historiens continuèrent et perfectionnèrent ses travaux. Les extraits de leurs ouvrages existent encore ,'et la plus grande partie se trouve aujourd'hui déposée dans la bibliothèque royale de France.
(i) Ce qui regarde la Chine a été éclairci par les travaux des Français, des missionnaires à Pékin , et de MM. Fréret et de Guignes , à Paris. Les trois notes précédentes m'ont été fournies par le Chou-King, avec la préfacé et les notes deM.de Guignes, Paris, 1770; le Tong-Kien-Kang-Mou, traduit par le P. de Mailla , sous le nom à' Histoire (générale fie la Chine , t. l , p. 49-200 ; les Mémoires sur la Chine , Paris , 1776, etc. , t. 1 , p. i-323; t. ii, p. 5-364; ^Hist. des Huns , t. 1 , p. i-i3i ; t. V , p, 345-362 ; et les Mémoires de V Acad. des inscriptions , t. x , p, 377-402; t. xv , p. 4u5- 564 ; t. xviii , p. 178-295 ; t. XXXVI, p. 1G4-238.
l/|8 HISTOIRE DE LA DÉCAOEi\C£
Chine, nous pouvons avancer à plus de mille milles vers le nord, où nous serons arrêtes par le froid excessif de ia Sibérie. Dans cet affreux climat, au lieu du portrait animé d'un camp tartare , on voit sortirde la terre, ou plutôt des neiges dont elle est couverte, la fumée qui annonce les demeures souterraines des Tongoux et des Samoïèdes. Des rennes et de gros chiens leur tiennent imparfaitement lieu de bœufs et de chevaux , et les conquérans de l'univers dégénèrent insensiblement en une race de sauvages chétifs et difformes, que fait trembler le bruit des armes (i).
ÉtaLIisse- Ccs mêmes Huns , qui , sous le règne de Valens ,
meut primi- y ,, . . . ,
ni»' des Hans. menacèrent 1 Empire romain, avaient long-temps auparavant semé la terreur dans l'empire de la Chine (2). Ils occupaient anciennement, et peut-être originairement, une vaste étendue de pays aride et stérile au nord de la grande muraille. Cette contrée est occupée aujourd'hui par les c[uarante-neuf hor-r des ou bannières des Mongoux , nation pastorale , eurs cou- ^^^^p^^^^ dVnviroii deux cent mille familles (3).
(1) Foyez Y Histoire générale des Voyages (t. xviii), et V Histoire généalogique (vol. 11, p. 620-664)-
(3) M. de Guignes (t. n, p. 1-124 )a donné l'histoire originale des anciens Iliong-nou on Huns. La géographie chinoise de leur pays semble comprendre une partie de leurs conquêtes.
(3) Voyez âsins ù\\ Halde(t. iv, p. 18 -65) une description circousianciée du pays des Mongoux, avec une carte esacle.
VT. l'empire romain. CHAP. XXVI. i49
Mais la valeur des Huns avait reculé les étroites quêtes dans
,. . , I / 1 1 « . la Scvthie.
limites de leurs états , et leurs chefs grossiers , connus sous le nom de Tanjoux^ devinrent peu a peu des conquérans et les souverains d'un empire formidable. Vers l'Orient , l'Océan seul peut arrêter l'effort de leurs armes ^ et les tribus clair-semées entre l'Amour et l'extrémité de la péninsule de Corée , suivirent malgré elles les drapeaux des Huns victorieux. Du côté de l'occident, vers la source de l'irtissh et des vallées de l'Imaûs, ils trouvèrent un pays plus vaste et des ennemis plus nombreux. Un des lieutenans du Tanjou subjugua dans une seule expédition vingt-six nations. Les Igours(i), distingués entre les Tartares par l'usage des lettres , étaient du nombre de ses vassaux ; et par une étrange liaison des événemens du monde, la fuite d'une de ces tribus errantes rappela les Parthes victorieux de l'invasion de la Syrie (a). Au nord, les Huns regardaient l'océan comme la seule borne de leur domination. Sans ennemis pour leur résister , sans témoins pour contrarier leur vanité, ils pouvaient exécuter à leur gré la conquête réelle ou imaginaire des régions glacées de la Sibérie, et ils
(l) Les Igonrs ou Yigours étaient partagés en trois classes, les chasseurs , les pâtres et les laboureurs; et les deux premières classes méprisaient la dernière. ( Voyez Abulgazi , part. II , c. 7. )
(3) Mém. de t Acad. des inscriptions ^ t, xxv , p. 17-33. L'esprit étendu de M. de Guignes a rapproché ces événemens éloignes.
IDO HlSTOllUÔ DE LA DÉCADENCE
fixèrent la mer du Nord pour dernière limite de leur empire. Mais le nom de cette mer, sur les rives de laquelle le patriote Sovou adopta la vie d'un pasteur et d'un exile' (i), peut s'appliquer avec plus de probabilité au Baikal , vaste bassin d'environ trois cents milles de longueur, qui dédaigne la modeste dénomination de lac (2), et qui communique aujourd'bui avec la mer du Nord, par le long cours de l'Angara , du Tonguska et du Jcnissea. La conquête d'un si grand nombre de nations éloignées pouvait flatter la vanité du Tanjou; mais la valeur des Huns ne pouvait être récompensée que par la jouissance des richesses et du luxe de l'empire du Sud On avait élevé dans le troisième siècle, avant l'ère chrétienne , un mur de quinze cents milles de longueur, pour défendre les frontières de la Chine contre leurs incursions (3) ; mais ce mur immense, qui tient une place considérable sur la carte du
(i) On célèbre encore à la Chine la renommée de So-vou ou S«o ou , son mérite et ses aventures extraordinaires. ( Voy. l'Eloge (le Moukdcn , p. %o , et les notes, p. 241-247 ; et les Mémoires sur la Chine , t. m , p. 3 1 7— 36o. )
(2) Voyez Isbrand Ives , dans la Collection de HarrisÇ^ vol. 11 , p. 981 ) ; les Voyages de Bell ( v, i , p, 247-254); Gmelin , dans l'Histoire générale des Voyages (t. xviii, p. 283- 39C)). Ils rapportent tous cette opinion vulgaire , que la >/ier sainte s'irrite et devient orageuse dès qu'on ose lui donner le nom de lac. Cette délicatesse grammaticale occasionne souvent des querelles entre l'absurde superstition des mariniers et l'absurde obstination des voyageurs.
(3) DuHalde (t. 11, p. 45) et de Guignes ( 1. 11, p. 5g),
DE l'empire romain. ch\p. xxvî. i5i inonde , ne contribua jamais à la sûreté d'une nation peu guerrière. Le Tanjou rassemblait souvent jusqu'à deux ou trois cent mille hommes de cavale- 1 ie , redoutables par leur adresse à manier leurs arcs et leurs chevaux, par leur patience courageuse à supporter les rigueurs des faisons , et par l'incroyable rapidité de leur marche, que n'arrêtaient guère les torrens et les précipices, les montagnes les plus escarpées et les rivières les plus profondes. Ils se répandirent tous à la fois sur la surface du pays, et leur impétueuse célérité déconcerta la tactique grave et compassée d'une armée chinoise. L'empereur Lmr guerre Kaoli , soldat de fortune ( i ) , élevé sur le trône par son chinois , aot mérite personnel , marcha contre les Huns avec les sus-Chlist *^ troupes des vétérans formés dans les guerres civiles de la Chine ; mais les Barbares l'environnèrent bientôt de tous côtés; et après un siège de sept jours , le monarque n'ayant aucun espoir d'être secouru , fut forcé d'acheter sa liberté par une capitulation ignominieuse. Les successeurs de Kaoti , occupés des arts pacifiques , et livrés aux délices de leur palais , se soumirent à une humiliation plus durable. Ils se
parlent l'un et l'autre de la construction du grand mur de la Chine.
(i) Voyez la "Vie de Lieoupang ou Kaoti , dans V Histoire de la Chine , publiée à Paris , en 1777 , etc. (t. i , p. 44»- 522). Cet ouvrage volumineux est une traduction faite par le père Mailla du Tong-Kicn-Kang-Mou , célèbre abrégé de la grande histoire de Semakouang (A. D. 1084) et de ses continuateurs.
loi HrSTOlUE DE LA DÉCADE:XCE
déterminèrent trop promptement à regarder comme insuffisantes leurs troupes et leurs fortifications. Ils se laissèrent trop aisément persuader que les soldats chinois , qui , pour e'viter d'être surpris par les Huns , annonce's de tous côte's par la lueur des flammes , dormaient le casque en tête et la cuirasse sur le dos , seraient bientôt e'puises par des travaux continuels et des marches inutiles (i); pour se procurer une tranquillité' pre'caire et momentanée, ils stipulèrent un payement annuel d'argent et d'étoffes de soie ; et le misérable expédient de déguiser un tribut réel sous la dénomination d'un don et d'un subside , ftit également adopté par les empereurs de Rome et par ceux de la Chine ; mais le tribut de ceux-ci comprenait un article encore plus honteux , qui révoltait les .sentimens de la nature et de Ihamanité. Les fatigues d'une vie sauvage , qui détruisent dans leurs premières années les enfans nés avec une constitution faible , mettent une disproportion sensible dans le nombre des deux sexes. Les Tartares sont généralement laids , et même difformes: ils se servent de leurs femmes pour tous les travaux domestiques ; mais ils sont avides
(i) Foycz un Mémoire fort long et fort libre présenté par un mandarin à l'empereur Vouti , en l'an 180 avant Jésus- Christ , dans du Halde ( t. 11 , p. 412-/126), d'après une collection de papiers d'état , écrite avec le crayon rouge par Kanilii lui-même ( p. 384-6 1 2 ). Un second Mémoire du ministre de la guerre , Kang-IMou (lom. 11 , p. 555 ) , fournit .quelques détails curieux sur les mœurs des Huns.
mi LEMPinE ROMAIN. CHAP. XXVT. l53
(le se procurer la jouissance d'objets plus agréables. Les Chinois étaient oblige's de livrer tous les ans aux crossières caresses des Huns un nombre fixe de leurs plus belles filles (i), et ils s'assuraient l'alliance des orgueilleux Tanjoux en leur donnant en mariage les fdles véritables ou adoptives de la famille impériale, qui tâchaient en vain d'échapper à cet opprobre sacrilège. L'infortune de ces victimes désolées a été peinte par une princesse de la Chine , qui déplore son malheur 'd'avoir été condamnée par ses parens à un exil perpétuel, et à passer sous les loiS d'un époux barbare, d'être réduite , pour boisson , à du lait aigre , à de la viande crue pour nourriture, et de n'avoir qu'une tente pour palais. Elle exprime, avec une simplicité touchante, son désir d'être transformée en oiseau, pour s'envoler vers sa chère patrie , l'objet de .ses tendres et perpétuels regrets (2).
Les tribus pastorales du Nord avaient fait deux Dt'ciin et
^ chute cl» s
fois la conquête de la Chine. Les forces des Huns Hun«. n'étaient point inférieures à celles des Mongoux ou des Mantcheoux , et leur ambition pouvait se flatter des mêmes succès ; mais les armes et la politique de Vouti (3), cinquième empereur de la puissante dy-
(1) Le tribut accoutumé d'un certain nombre de femmes se trouve mentionné comme un des articles du traité. ( Hi.sl. de la Chine par les Tar tares mantcheoux , t. 1 , p. 1 86 , 187, avec les noies de l'éditeur.)
(2) De Guignes , ///.vA des Huns ( t. 11 , p. 62 ).
(3) Foyez le règne de l'empereur Vouti , dans le Kang-
l54 niSTOIRi: DE LA DÉCADENCE
nastie des Han, humilièrent leur orgueil et arrêtèrent leurs progrès. Durant son long règne de cin- ^Chrfs/^" qU'^^wl^^-quatre ans , les Barbares des provinces méri- 146-87. dionales se soumirent aux lois des Chinois ; ils adoptèrent leurs mœurs , et les anciennes limites de l'empire qui se terminaient à la grande rivière de Kiang, s'e'tendirent jusqu'au port de Canton. Au lieu de se borner aux timides ope'rations d'une guerre dfc^fensive, ses lieulenans pe'ne'trèrent jusqu'à plusieurs centaines de milles dans le pays des Huns. Dans ces vastes déserts , où il était impossible de former des magasins, et difficile de transporter une quantité de provisions suffisante , les armées de Vouti eurent souvent à souffrir des maux intolé- ^ râbles. De cent quarante mille soldats avec lesquels
les généraux chinois étaient entrés en campagne , ils n'en ramenèrent que trente mille sains et saufs aux pieds de leur empereur; mais cette perte avait été compensée par des succès brillans et décisifs. Ils avaient profité habilement de la supériorité que leur donnaient la nature de leurs chariots de guerre et le secours des Tartares auxiliaires. Le camp du Tanjou fut surpris au milieu de la nuit et d'une débauche. Le monarque des Huns s'ouvrit courageusement un chemin au milieu des ennemis; mais il laissa quinze mille des siens sur le champ de bataille. Cependant cette grande victoire, précédée et suivie de plusieurs
Mou (tom. m , p. 1-98). Son caractère inconstant et incouséquent parait rire peint avec impartialité.
DE l'empire romain. CIIAP. XXVI. î 55
combats sanglans , contribua moins à détruire la
puissance des Huns que la politique adroite dont
Vouli fit usage pour détacher de leur obéissance
les nations tributaires. Intimide'es par les arme'es de Avant Jésus-Christ.
l'empereur chinois, ou séduites par ses promesses, 90.
elles rejetèrent l'autorité du Tanjou : quelques unes se reconnurent alliées ou vassales de Tempire ; toutes devinrent les plus implacables ennemies des Huns ; et dès que ces orgueilleux Barbares se trouvèrent réduits à leurs propres forces, leur grandeur disparut, et leur nombre aurait à peine suffi pour peupler une grande ville de l'empire des Chinois (1 ). La désertion de ses sujets et les embarras d'une guerre civile obligèrent le Tanjou à renoncer lui-même au titre de souverain indépendant, et à assujettir la liberté d'une nation fière et guerrière. Il fut reçu à Sigan , Avant Jé-
• 1 1 1 1 • 1 ' 1 sus-Clirist.
alors capitale de la monarchie, par les troupes, les si. mandarins et l'empereur lui-même, avec tous les honneurs que la vanité chinoise fut capable d'inventer pour orner et déguiser son triomphe (2). On le logea dans un palais magnifique ; il eut le pas avant
( i) Ou trouve cette expression dans le Mémoire présenté à l'empereur Vouti. ( Du Halde , t. iv , p. 4 1 7- ) Sans adopter les exagérations de Marc-Paul et d'Isaac Vossius , nous pouvons raisonnablement supposer que Pékin renferme dent millions d'habitaiis. Les villes du sud , où sont placées les manufacturés de la Chine , ont une population encore supérieure.
• (2) Voyez le Kang-Mou (t. m , p. i5o) , et Ja suite des événemens , chacun dans leur année particulière. Celte fête
I o6 HISTOinE OE LA DÉCADENCE
tous les princes de la famille royale , et on épuisa la patience du roi barbare dans un banquet à huit ser- . vices , durant lequel on exécuta neuf diffërens morceaux de musique ; mais il rendit à genoux un respectueux hommage à l'empereur, prononça, en son nom et pour tous ses successeurs, un serment de fidélité' perpétuelle, et reçut du victorieux Vouti un sceau qui portait l'emblème de sa dépendante royauté. Depuis celte soumission humiliante , les Tanjoux manquèrent quelquefois à leur serment de fidélité, et saisirent l'instant favorable pour exercer leur brigandage ; mais la monarchie des Huns déclina peu à peu, et des dissensions civiles divisèrent enfin ces ' ■ * ■ Barbares en deux nations séparées et ennemies. Un de leurs princes, poussé par la crainte et l'ambition, se retira vers le sud avec huit hordes, composées de quarante à cinquante mille familles. Il obtint, avec le titre de Taniou , un territoire commode sur les frontières des provinces chinoises , et la constance de son attachement pour l'empire fut maintenue par sa faiblesse et par le désir de se venger de ses anciens compatriotes. Depuis le moment de cette funeste séparation , les Huns du nord continuèrent à languir environ cinquante ans , jusqu'au moment où ils furent accablés de tous côtés par des ennemis étrangers et domestiques. Une colonne (i) élevée sur une
remarquable est célébrée dans l'éloge de Moukden , et expliquée dans une note du père Gaubil ( p. 89, 90).
(1) Cette inscription fut composée sur le lieu même par Pankou , président du tribunal de l'histoire. i^Kang-Mou ,
UE l'eMP[RE ROMAIW. CHA.P. XXVI. l ^J
haute montagne, apprit K la postérité que lesarme'es
chinoises s'étaient victorieusement avancées à sept
cents milles dans le pays des Barbares. Les Sienpi (i), A. D. gBw
tribu des Tartares orientaux, vengèrent sur les Huns
les injures que leurs ancêtres en avaient reçues, et
la puissance des Tanjoux , après un règne de treize
cents ans, fut entièrement détruite avant la fin du
premier siècle de l'ère chrétienne (2).
Les Huns , vaincus et dispersés , éprouvèrent , se- Lenrs émi-
\ I • • 1 r graiioris.
Ion leur caractère et leur situation, des fortunes A.D.ioo,ctc. diverses (3). Plus de cent mille individus de celte nation, des plus pauvres h la vérité, et des moins courageux, restèrent dans leur pays natal, renoncèrent à leur nom , et se mêlèrent à la victorieuse nation des Sienpi. Cinquante-huit hordes, environ deux cent mille hommes, préférant une plus honorable servitude 3 se retirèrent au sud, et implorèrent la protection de l'empereur chinois , qui leur permit
t. III , p. 3q2. ) On a découvert des monumens semblables dans différens endroits de la Tarlarie. ( Hcst. des Huns , t. Il, p. 122.)
(1) M. de Guignes (t. i , p. 189 ) a inséré un article court sur les Sienpi.
(2) L'ère des Huns est placée par les Chinois 1210 ans avant Jésus-Christ ; mais la suite de leurs rois ne commence que dans l'année 23o, ( Hist. des Huns , t. 11 , p. 21-123.)
(3j Le Kang-Mou(t. m, p. 88, 91, 96, iSg, elc.) raconte les différentes circonstances de la chute et de la fuite des Huns. On peut expliquer le petit nombre dont il compose cliaq^ue horde , par leurs pertes et par leurs divisions.
l5o HISTOIRE DE LA. DECADENCE
d'habiter sur les frontières de la province de Shansee et du territoire d'Ortous, et leur en confia la garde; . mais les tribus les plus puissantes et les plus belliqueuses des Huns conservèrent dans leurs revers le courage indépendant de leurs ancêtres. L'Occident tout entier elait ouvert à leur valeur, et ils résolurent dV chercher et d'y conquérir , sous la conduite de leurs chefs héréditaires, un pays éloigné qui pût demeurer inaccessible aux armes des Sienpi et aux lois de la Chine (i). Ils passèrent bientôt les montagnes de l'Imaûs et les bornes de la géographie des Chinois; mais nous pouvons distinguer les deux principales troupes de ces formidables exilés, qui dirigèrent leur marche , l'une vers lOxus , et l'autre Les Hnns vcrs le Volga. La première de ces colonies s'établit sjljiane! ^ dans les plaines vastes et fertiles de la Sogdiane , sur la rive orientale de la mer Caspienne , où ils conservèrent le nom de Huns, avec le surnom d'Euthalites ou Nephtalites. Leurs mœurs, et jusqu'aux traits de leur visage, s'adoucirent insensiblement sous un climat tempéré et dans une province (2)
(i) M. de Guignes a suivi liabilement les traces des Huns à travers les vastes déserts de la Tartarie (tom. il ^ p. 123, 277 et 325 , etc. ),
(2) Mohammed , sultan de Carizme , régnait d.ms la Sogdiane lorsqu'elle fut envahie ( A. D. 1218) par Gengis-khan et ses Mongoux. Les écrivains orientaux [voyez d'Herbelot, Petisde La Croix, etc. ) célèbrent les villes florissantes qu'il dépeupla, et les pays fertiles qu'il ravagea. Dans le siècle suivant, Abulféda (Hudson, Geogr. min., t. m) a décrit
DE l'empire romain. CHAP. XXVI. 1^)(J
florissante qui conservait encore quelque souvenir des arts de la Grèce (i). Les Huns blancs , nom qui leur fut donné d'après le changement de leur couleur, abandonnèrent bientôt les mœurs pastorales de la Scythie. Gorgo, qui, sous le nom de Carizme , a joui d'une splendeur passagère , devint la résidence du roi , qui régna paisiblement sur un peuple docile. Les travaux des Sogdiens fournissaient à leur luxe, et les Huns ne conservèrent de leur ancienne barbarie que la coutume odieuse d'enterrer vivans, dans le tombeau où l'on déposait un prince ou un citoyen opulent , jusqu'au nombre de vingt de ceux qui avaient partagé ses bienfaits dui-ant sa vie (q). Le voisinage des frontières de la Perse exposait souvent les Huns à de sangians combats avec toutes les armées de cette monarchie; mais ils respectaient en temps de paix la foi des traités , et les lois de l'humanité en temp^ de guerre. Leur victoire mémorable sur Péroses ou Firuz, fit autant d'honneur à la mo-
ces mêmes provinces de Khorasmia et de Mawaralnahr. On peut voir leur misère actuelle dans V Histoire généalogique des Tartares {^. 423-469).
(i) Justin (xlj, 6) a laissé un Abrégé sur les rois grecs de la Bactriane. Je suppose que ce fut leur industrie qui ouvrit un nouveau commerce en transportant les marchandises des Indes en Europe , par la voie extraordinaire de i'Oxus , la mer Caspienne, le Cyrus , le Phase et la mer Noire. Les Séleucides et les Ptolémées étaient les maîtres de toutes les autres routes par terre et par mer.
(^) Procope , De beU. pers. ,1. 1 , c. 3 , p. 9.
iGo HrSTOIl'.E l)H LA Di£CADEI\'CE
Les Hons (leration qu'à la valeur des Barbares. La seconde di-
«lu Volga. . . , ,
Vision des Huns, leurs compatriotes, qui s'avança vers le nord-ouest, rencontra plus d'obstacles, et se fixa sous un climat plus rigoureux. i,a nécessite leur fît changer les soies de la Chine pour les fourrures de la Sibérie. Les commencemens imparfaits de civilisation qui se faisaient sentir parmi eux , s'effacèrent entièrement, et leur fe'rocité naturelle s'augmenta, par leurs rapports, avec des tribus barbares, qu'on a compare'es, a,yec assez de justice , aux animaux sauvages du désert. Leur fierté' indocile rejeta bientôt la succession he're'ditalre des Tanjoux, chaque horde fut gouverne'e par son mursa particulier, et leur conseil tumultueux dirigeait les entreprises de la nation. Le nom de la Grande-Hongrie a attesté ju.-qu'au treizième siècle leur résidence sur les rives orientales du Volga (i). Dans l'hiver, ils descendaient avec leurs troupeaux vers l'embouchure de cette grande rivière, et ils poussaient leurs excursions dans l'été jusqu'à la latitude de Saratoff, ou peut-être jusqu'au confluent du Kama. Telles étaient du moins les récentes limites des Calmoucks noirs (2), qui restèrent environ cent ans sous la protection de
(1) Dans le treixième siècle , le moine Rubruquis , qui traversa la plaine immense de Kipzak , en allant à la cour du grand khan , ob.serva le nom remarquable de Hongrie , et des traces d'un langage et d'une origine commune avec les peuples de la Hongrie européenne. ( Histoire des Voyages ^ t. VII, p. 26g.)
(2) Bell (vol. 1 , p. 29-34) et les édilcurs de \Hist. ^'t-
DE l'empire romain. CHAP. XXVI. l6l
la Russie , et qui sont retourne's depuis dans leur ancienne patrie, sur les frontières de la Chine. Le départ et le retour de ces Tartares errans, dont le camp re'uni composait cinquante mille familles, explique les anciennes émigrations des Huns (i).
Il est impossiijle de remplir l'intervalle obscur du Les Huns
, , 1/1 • 1 TT 1- sabingnent
temps qui s est écoule depuis que les Huns disparu- les Alains. rent des environs de la Chine , jusqu'au moment oii ils se montrèrent sur les frontières des Romains. Quoi qu'il en soit , on peut raisonnablement croire qu'ils furent poussés jusque sur les confins de l'Europe par les mêmes adversaires qui les avaient chassés de leur pays natal. La puissance des Sienpi, leurs ennemis implacables , qui s'étendait à plus de trois mille milles d'orient en occident (2) , doit les avoir insen-
néalogiq. (p. 539), ont décrit les Calmoucks du Volga au commencement de notre siècle.
(i) Cette grande transmigration de trois cent mille Calmoucks ou Torgouts se fit en l'année i 771. Les missionnaires de Pékin ont traduit le récit oi'iglnal de Kienlong, l'empereur régnant de la Chine , qui fut destiné à servir d'inscription à une colonne. [Mérn. sur la Chine , t. i , p. 401- 41b.) L'empereur affecte le doux et séduisant langage du Fils de Dieu et du père des peuples,
(3) Le Kang-Mou (t. m, p. 447) donne à leurs conquêtes une étendue de quatorze mille lis. Selon la présente évaluation , deux cents , ou plus rigoureusement cent quatre— Tingt-treize lis sont égales à un degré de latitude , et un mille anglais contient par conséqtient plus de terrain que trois milles chinois ; mais il y a de fortes raisons de croire que les anciennes lis faisaient à peine une luoilié des mo- V. Il
l62 HISTOIRE DE LA DECADENCE
siblement éloignés par la terreur de leur voisinage ; et l'affluence des tribus fugitives de la Scytliie devait nécessairement augmenter les forces des Huns ou resserrer leur territoire. Les noms barbares et peu connus de ces différentes hordes blesseraient Toreille du lecteur , sans rien présenter à son intelligence ; mais je ne puis me dispenser d'observer que le nombre des Huns du Nord dut être considérablement augmenté par la dynastie du Sud , qui , dans le cours du troisième siècle , se soumit au gouvernement des Chinois ; que les plus braves guerriers de cette nation durent chercher et suivre les traces de leurs compatriotes libres et fugitifs, et oublier, dans les revers communs de leur infortune , les divisions qu'avait occasionnées entre eux la prospérité (i). Les Huns, avec leurs troupeaux , leurs femmes, kurs enfans , leur suite et leurs alliés , se transportèrent sur la rive occidentale du Volga , et s'avancèrent audacieusement sur les terres des Alains , peuple de pasteurs , qui occupait ou dévastait une vaste étendue des déserts de la Scythie. Les Alains couvraient de leurs tentes les plaines situées entre le Tanaïs et
dernes. Voyez les laborieuses recherches de M. d'Anville , géographe qui n'est étranger à aucun siècle ou climat du Çlobe ( Mém. de VAcad. , t. ix , p. 1 25-5o2 ; Mesures itinér., p. i54, 167).
(1) Voyez VHist. des Huns , t. 11 , p. i25-i44- L'histoire suivante (p. 145-277 ) de trois ou quatre dynasties des Huns, prouve avec évidence que leur long séjour à la Chine n'avait point amolli leur courage.
DE l'empire romain. CUA1>. XXVI. i63
le Volga; mais leurs noms et leurs mœurs s'e'tendaient à toutes leurs conquêtes; et les tribus des Agathirses et des Ge'lons , remarquables par leur coutume de se peindre le corps , e'taient du nombre de leurs vassaux. Ils avaient pénétre' au nord, dans les re'gions glacées de la Sibérie, parmi des sauvages dont la rage ou la faim se nourrit de chair humaine; et au sud, ils poussaient leurs incursions jusqu'aux frontières de la Perse et de l'Inde. Le mélange des races sarmates et germaines avait un peu contribué a rectifier les traits des Alains , à blanchir leur peau basanée , à teindre leur chevelure d'une couleur plus claire , qu'il est rare de rencontrer chez les Tartares. Moins difformes et moins sauvages que les Huns , mais non moins redoutables , ils ne leur cédaient point pour la valeur et pour l'amour de la liberté , et rejetèrent toujours l'usage de l'esclavage domestique. Passionnés pour la guerre , les Alains regardaient le pillage et les combats comme la gloire et la félicité du genre humain. Un cimeterre nu , fiché en terre, était le seul objet de leur cuhe religieux. Les ornemens dont ils caparaçonnaient leurs chevaux, chèrement achetés au prix de leur sang, étaient composés des crânes de leurs ennemis , et ils regardaient avec pitié les guerriers pusillanimes qui attendaient patiemment la mort des infirmités de i'àoe ou des douleurs d'une longue maladie ( i ). Les Huus et les Alains
(i) Utque hominibus quiet'is et placidis ctinni est vofuptain'le , lia illns pcricula j avant et bella, Judicatur ibi beatiis
l64 HISTOIRE DE LA DECADENCE
combattirent , sur les bords du Tanaïs , avec une valeur e'gale , mais avec un succès différent. Les Huns remportèrent; le roi des Alains perdit la vie , et les restes de la nation vaincue réduits à l'alternative ordinaire de la fuite ou de la soumission, se dispersèrent en divers lieux (i). Une colonie de ces exilés trouva un refuge dans les montagnes du Caucase, entre le Pont-Euxin et la mer Caspienne, où ils conservent encore leur nom et leur indépendance. Une autre colonie s'avança avec intrépidité jusqu'à la mer Baltique , s'associa aux tribus septentrionales de l'Allemagne, et partagea le butin fait dans la Gaule et dans l'Espagne sur les sujets de l'empire ; mais la plus nombreuse partie des Alains accepta une alliance honorable et avantageuse avec ses vainqueurs; et les Huns , qui estimaient la valeur de leurs ennemis vaincus , s'avancèrent avec leurs forces réunies vers les frontières de l'empire des Gotlis.
Lears vie- Lc g^raud Hcmiauric , dont les états s'étendaient
toir6s sur les
Gotiis. depuis la mer Baltique jusqu'au Pont-Euxin, jouis-
' ■ sait , sur la fin de sa vie , du fruit de ses victoires et
d'une brillante réputation , quand il fut alarmé par
qui in prcello profuderit animarn : senescentes etiam et forluitis morlibus mundo digressos , ut dégénères et ignavos conviciis atrocibus insectantur. Nous devons nous faire une grande o]nnion cjies vainqueurs de pareils hommes.
(i) Relativement aux Alains , voyez Ammien ( xxxi , 2 ) ; Jornandès ( De rébus geticis , c. 24 ) ; M. de Guignes ( Hist. des Huns , 1. 11 , p. 279) ; et VHisi. généalog. des Tart. ( 1. 11, p. 617.)
DE l'empire romain, chap. xxvt. i65 l'approche redoutable d'une multitude d'ennemis inconnus (^ Ti, auxquels ses barbares sujets pouvaient sans injustice donner le nom de Barbares. Le nombre des Huns , la rapidité' de leurs mouvemens , et leur inhumanité', jetèrent la terreur chez les Goths, qui voyant leurs villages en flammes et leurs champs ensanglante's, s'exage'rèrent encore leurs justes sujets d'effroi. A ces motifs d'e'pouvante se joignaient la surprise et l'horreur que leur causaient la voix grêle , les gestes sauvages et l'e'trange difformité des Huns. On a compare' les sauvages de la Scythie , et avec assez de ve'rité , à des animaux qui marcheraient gauchement sur deux pieds , et à ces demi-figures appele'es termes , place'es assez souvent sur les ponts de l'antiquité. Ils différaient des autres races dlioinmes par la largeur de leurs épaules , par leurs nez épatés et leurs petits yeux noirs , profondément enfoncés dans la tête. Gomme ils étaient presque sans barbe , ils ne présentaient jamais ni les grâces viriles delà jeunesse , ni l'air vénérable de l'âge avancé (2).
(i) Comme nous sommes en possession de l'histoire authentique des Huns , il serait ridicule de répéter ou de réfuter les fables qui défigurent leur origine et leurs exploits, leur passage des marais ou de la mer Méotide pour poursuivre un bœuf ou un cerf, les Indes qu'ils avaient découvertes , etc. ( Zosime , 1. iv , p. 224 ; Sozomène , 1. vi , c. 87 ; Procope, Eist. Miscell. , c. 5 ; Jornandès , c. 24 ; Grandeur et Décadence , etc. , des Romains , c. 17.)
(2) Prodigiosce forrnœ , et pandi , ut bipèdes existimes heslias ; vel quales in commarginandis pontibus , efjigiati
l66 HISTOIRE DE LA DÉCADENCÉ
On leur assignait une orig^ine digne de leur figure et de leurs manières. Les sorcières de la Scythie ayant e'té , dit-on , bannies de la socie'te' des hommes pour leurs forfaits, s'e'taient accouplées dans les déserts avec les esprits infernaux , et les Huns avaient été le fruit de ces exécrables amours (i). Cette fable horrible et absurde fut avidement adoptée par la haine crédule des Goths ; mais , en satisfaisant leur haine , elle augmenta leur terreur. Il était en effet bien naturel de supposer que les descendans des sorcières et des démons devaient hériter en partie de la puissance surnaturelle aussi-bien que de la méchanceté de leurs ancêtres malfaisans. Hermanric se préparait à réunir toutes les forces de son royaume contre ses ennemis ; mais il découvrit bientôt que les tribus de ses vassaux , fatiguées de l'état d'oppression où il les tenait , étaient plus disposées à seconder qu'à repousser l'invasion des Huns. Un des chefs des Roxolans (2) avait déserté précédemment les drapeaux
stipites dolantur incompti. (Amniien, xxxi , 1). Jornandès (c. 24) fait une caricature frappante de la figure d'un Cal— mouck. Species pavendâ nigredine.,.. quœdam deformisossa^ non faciès ; hobensque magis puncta quain lurnina, [Voyez Buffon , Hist. natur.^ t. m, p. 38o.)
(1) Cette exécrable origine , que Jornandès décrit avec la rancune d'un Goth, peut avoir été tirée primitivement d'une fable grecque beaucoup plus agréable. (Hérod. , 1. iv, c. 9 ,etc. )
(2) Les Roxolans peuvent être les ancêtres des Russes (d'Anville, Empire de Russie , p. i-io ), dont la résidence (A. D. 862) aux environs de Novogorod-Veliki , ne peut
DE l'empire romain, chap. XXVI. 167
d'Hermanric ; et le tyran cruel s'e'tait vengé sur son épouse innocente, en la faisant e'carteler par des chevaux sauvages. Les frères de cette victime infortunée saisirent à leur tour le moment de la vengeance. Le vieux roi des Gotlis , dangereusement blessé d'un coup de poignard , languit encore quelque temps ; mais ses infirmités retardaient les opérations de la guerre , et les conseils de la nation étaient agités par la discorde et par la jalousie. Sa mort , qu'on a attribuée à son propre désespoir, laissa les rênes du gouvernement entre les mains de Withimer, qui, avec le secours suspect d'une troupe de Scythes mercenaires, soutint quelque temps une lutte inégale contre les Huns et les Alains. Il fut vaincu à la fin, et perdit la vie dans une bataille décisive. Les Ostrogoths se soumirent à leur sort ; et nous retrouverons bientôt les descendans de la race royale des Amali au nombre des sujets de l'orgueilleux Attila. Mais l'activité d'Alathaeus et de Saphrax , deux guerriers d'une fidélité et d'une valeur éprouvées , sauva l'enfance du roi Witheric. Ils conduisirent , par des marches prudentes , les restes des Ostrogoths indépendans sur les bords du Danaste ou Niester, rivière considérable qui sépare aujourd'hui les états ottomans de l'empire de Russie. Le prudent Athanaric , plus occupé de la sûreté des siens que de la défense générale du royaume , avait placé le camp
pas être fort éloignée du lieu que le géographe de Raveiine assigne ( i , 1 2 j iv , 46 ; v , 28 , 3o ) aux Roxolans ( A. D. 886).
l68 HISTOIRE DE LA. DECADENCE
des Visig-otlis sur les rives du Niester, re'solu de se de'fendre contre les Barbares victorieux, qu'il ne croyait pas devoir attaquer. La ce'le'rite' ordinaire des Huns fut retarde'e par l'embarras des dépouilles et des esclaves ; mais, par leur habileté , ils trompèrent Athanaric, dont l'armée n'échappa qu'avec peine k une entière destruction. Au clair de la lune , un corps nombreux de cavalerie passa la rivière dans un endroit guéable , environna et attaqua le juge des Visigoths , qui défendait les bords du Niester ; et ce ne fut qu'à force de courage et d'intelligence , qu'il parvint a se retirer sur les hauteurs. L'intrépide général avait déjà formé un nouveau et sage plan de guerre défensive ; et les lignes qu'il commençait à construire entre les montagnes , le Pruth et le Danube , auraient mis à l'abri des ravages des Huns la vaste et fertile contrée , connue aujourd hui sous le nom de Yalachie (i); mais la timide impatience de ses compatriotes effrayés trompa son espoir et déconcerta ses projets. Persuadés que le Danube était la seule barrière qui pût les mettre à l'abri de la rapide poursuite et de l'invincible valeur des Barbares de Scythie, le corps entier de la nation s'avança vers les bords de cette grande rivière , sous les ordres de Fritigern et
(i) Le texte d'Aramien parait imparfait ou corrompu; mais on peut tirer de la nature du terrain de quoi expliquer quel devait être le rempart des Golhs , et même de quoi suppléer presque à une description. ( Mém, de l'Acad. , etc. , t. xxviii , p. 4.^4-462.)
DE l'empire romain. CHAP. XXVI. 169
d'Alavivus (1) , et implora la protection de l'empereur romain de TOrient. Athanaric, toujours attaché à ses sermens , ne voulut point entrer sur les terres des Romains : il se retira , suivi d'une troupe fidèle , dans le pays montagneux de Caucaland , défendu et presque caché, à ce qu'il paraît, par les impénétrables forets de la Transylvanie (2).
Après avoir terminé la guerre desGoths avec une Les Goths
, I • 1 \ tr 1 • implorent la
apparence de gloire et de succès , Valens avait tra- proiectionde versé ses provinces d'Asie, et était venu enfin fixer a. u. 376. sa résidence dans la capitale de la Syrie, Il employa le séjour de cinq ans (3) qu'il fit à Antioche , à veiller, sans s'exposer de trop près, sur les entreprises du monarque persan, à repousser les incursions des Sarrasins et des Isaures (4); à faire triompher la théologie arienne par des argumens plus irrésistibles que ceux de l'éloquence et de la raison , et à tranquilliser son âme timide et soupçonneuse en faisant
(1) M. du Buat {Hist. des Peuples de t Eiir. , t. vi , p. 407) a conçu l'étrange idée qu'Alavlvus était le même qu'Ulplii— las, l'évêquegoth; et qu'Ulphilas, petit-fds d'un esclave de Cappadoce, était devenu le prince temporel des Golhs.
(3) Ammien (xxxi , 3 ) et Jornandès i^J)e reh. gct. , c. 24) ont décrit la destruction de l'empire des Gotlis ])ar les Huns.
(3) La chronologie d'Ammien est obscure et imparfaite. Tillemont a tâché d'éclaircir et d'arranger les Annales de Valens.
(4) Zosime (1. iv , p. 223) ; Sozomc-ne (1. "vi^ c. 38). Les Isauriens infestaient , durant tous les hivers , les routes de l'Asie Mineure jusqu'aux environs de Constantiiiople. ( Saint Basile, epi'st. eccl., op. Tillemonl, Hist, desemp.^ t. v,p. 106).
périr sans distinction les innocens avec les coupables. Mais il eut bientôt de quoi occuper se'rieusement son attention par l'avis important que lu donnèrent les officiers civils et militaires charges de la défense du Danube. Ils lui apprenaient que le Nord e'tait agité par une terrible tempête; que l'irruption des Huns, sauvages d'une race inconnue et monstrueuse, avait renversé l'empire desGotlis; que cette nation orgueilleuse et guerrière , maintenant réduite au dernier degré d'humiliation , couvrait d'une multitude suppliante , un espace de plusieurs milles sur les bords du fleuve , d'où ces infortunés, les bras étendus et avec de douloureuses lamentations, déploraient leurs malheurs, le danger qui les menaçait, sollicitaient comme leur refuge la compassion et la clémence de l'empereur, et le suppliaient de leur permettre de cultiver les déserts de la Thrace ; protestant que s'ils obtenaient de sa bonté libérale un si grand bienfait , ils se regarderaient comme attachés à l'empire par les liens les plus forts du devoir et de la reconnaissance, observeraient ses lois et défendraient ses frontières. Ces promesses furent confirmées par les ambassadeurs des Goths, qui attendaient impatiemment qu'une résolution de Valens décidât du sort de leurs infortunés compatriotes. Valentinien était mort à la fin A. D. 3:5, (jg Tannée précédente. Sa sagesse et son autorité ne dirigeaient plus les conseils de l'empereur d'Orient ; et comme la pressante situation des Goths exigeait une résolution aussi prompte que décisive,
DE l'empire bomattv. chap. XXVI. 171
Valens se trouvait prive de la ressource favorite des âmes faibles et timides qui regardent les délais et les réponses équivoques comme Teffort de la prudence la plus consommée. Tant que les passions et les intérêts subsisteront 'parmi les hommes, les mêmes queslions débattues dans les conseils de l'antiquité, relativement à la paix ou à la guerre, à la justice ou à la politique, se représenteront fréquemment dans les délibérations des conseils modernes; mais le plus habile ministre de l'Europe n'a jamais eu à considérer l'avantage ou le danger d'admettre ou de repousser une innombrable multitude de Barbares , contraints par la faim et par le désespoir à solliciter un établissement sur les terres d'une nation civilisée. 'L'examen d'une proposition si intimement liée avec la sûreté publique, embarrassa et divisa le conseil de Valens ; mais ils adoptèrent tous bientôt le sentiment qui satisfaisait la vanité, l'indolence et l'avarice de leur souverain. Les esclaves, décorés du titre de préfet ou de général , déguisant ou ignorant le danger d'une émigration nationale, si excessivement différente des colonies partielles qu'on avait reçues accidentellement sur les frontières de l'empire , rendirent grâce à la fortune qui amenait des extrémités du globe une multitude de guerriers intrépides pour défendre le trône de Valens , dont les trésors pourraient désormais s'augmenter des sommes immenses que les provinciaux donnaient pour se dispenser du service militaire. La cour impériale accepta le service des Gotlis , et accorda leur
lya HISTOIRE DE LA DECADENCE
demande. On envoya imme'diatement des ordres aux gouverneurs civils et militaires du diocèse de Thrace, de faire les pre'paratifs nécessaires pour le passage et la subsistance de ce grand peuple , en attendant qu'on eût choisi un terrain suffisant pour sa future re'sidence. L'empereur mit à sa libéralité deux conditions rigoureuses que la prudence pouvait suggérer aux Romains, mais que la situation désastreuse des Goths pouvait seule contraindre leur indignation a supporter. Avant de traverser le Danube , ils devaient tous livrer leurs armes, et en outre leurs enfans, pour être répandus dans les provinces de l'Asie , où ils seraient civilisés par l'éducation , serviraient en même temps d'otages à la fidélité de leui^ / parens.
Les Goths Dans l'incertitude où les tenait une négociation
passentleDa- , , .,,.,, î /-, i
nnLe et sont lente et doutcuse , et traitée loin deux, les Goths l'einpire. °* impatiens firent audacieusement quelques tentatives pour passer le Danube sans l'aveu du gouvernement dont ils avaient imploré la protection. Les troupes postées le long de la rivière veillaient sur tous leurs mouvemens , et taillèrent en pièces leurs premiers détachemens ; mais telle était la pusillanimité des conseils de Yalens , que les braves officiers qui avaient rempli leur devoir en défendant leur pays, perdirent leur emploi et sauvèrent difficilement leur vie. On reçut enfin Tordre impérial de flaire passer le Danube h toute la nation des Goths (i); mais
(i) Oïl trouve le récit du passage du Danube dans Amm,
DE l'empire nOMAITV. CHAP. XXVI. 1^3
Texécution n'en était pas facile : des pluies continuelles avaient prodigieusement augmenté le cours du Danube , dont la largeur s'étend, en cet endroit, à plus d'un mille (i) ; et dans ce passage tumultueux , un granît^ nombre d'individus périrent, emportés par la violence du courant. Une foule de vaisseaux , de bateaux et de canots, passaient et repassaient nuit et jour d'un rivage à l'autre , et les officiers de Valens veillèrent, avec le soin le plus actif, à ce qu'il ne demeurât pas sur l'autre rive un seul de ces Barbares destinés à renverser l'Empire romain jusque dans ses fondemens. On essaya de prendre une liste exacte du nombre des émigrans; mais ceux qui en furent chargés renoncèrent avec effroi à cette impraticable et interminable entreprise (2) ; et le
(xxi, 3,4); Zosime (I. iv , p. 223, 224); Eunape {in Excerpt. légat. .^ p. 19, 20); et Jornandès (c. 26, 26). Ammien déclare (c. 5) qu'il n'entend seulement que ipsas rerurn digérera suinmitatcs ; mais il se trompe souvent sur leur importance , et son inutile prolixité est désagréablement balancée par une concision mal placée.
(i) ChishuU, voyageur attentif, a observé la largeur du Danube, qu'il traversa au sud de Bucharest, près le confluent de l'Argish (p. 77); il admire la beauté et la fertilité naturelle de la Mœsie et de la Bulgarie.
(2) Qiiem qui sclre 'vclit, Libyci -velit ocquorh idem
Discere qtiàin inultcc zcphyro turbentur arence.
Amraien a inséré dans sa prose ces vers de Virgile {^Georg,, I. Il), destinés originairement par le poète à exprimer l'impossibilité de calculer les différentes sortes de vins. ( Voyez Pline, Hist. nat.^ 1. xiv. )
principal historien de ce siècle affirme sérieusement que la multitude innombrable des Goths pouvait faire croire aux prodigieuses arme'es de Darius et de Xerxès , regarde'es jusqu'alors comme de vaines fables adoptées par une antiquité' crédule. Un dénombrement qui paraît assez probable fait monter les guerriers des Goths à deux cent mille hommes : en ajoutant une juste proportion de femmes, d'enfans et d'esclaves, la totalité de cette redoutable émigration peut être évaluée à un million de personnes de tout sexe et de tout âge. Les enfans , du moins ceux des personnages au-dessus du commun , furent séparés du reste du peuple ; on les conduisit sans délai dans lesdifférens endroits choisis pour leur résidence et leur éducation , et sur toute leur route , ces otages ou ces captifs excitèrent, parleur riche et brillante parure , par leur figure robuste et martiale , l'étonnement et l'envie des habitans des provinces. Mais la clause la plus humiliante pour les Barbares, et la plus importante pour les Romains, fut honteusemunt éludée. Les Goths, croyant leur gloire et leur sûreté également intéressées à la conservation de leurs armes , se montrèrent disposés à les racheter d'un prix bien propre à tenter les désirs ou l'avarice des officiers impériaux. Pour conserver leurs armes, ces orgueilleux Barbares consentirent, bien qu'avec quelque répugnance , à prostituer leurs femmes et leurs filles. Les charmes d'une jeune beauté, ou ceux d'un jeune garçon , étaient des moyens indubitables pour s'assurer la connivence des inspecteurs, dontlacupi-
DE l'empire romain. CHAP, XXVI. l']5
dite était aussi excitée quelquefois par les lapis ornés de franges ou par les toiles précieuses que possédaient leurs nouveaux alliés , ou bien dont le devoir était sacrifié à l'avidité méprisable de remplir leurs maisons d'esclaves ou leurs fermes de troupeaux (i). Les Goths passèrent dans les bateaux les armes à la main ; et quand ils se trouvèrent tous rassemblés sur le bord opposé du fleuve , leur vaste camp, répandu sur la plaine et sur les hauteurs de la Basse-Mœsie , offrait l'aspect menaçant d'une armée ennemie. Les chefs des Ostrogoths, Saphrax et Alathéus, qui avaient sauvé leur jeune roi , parurent peu de temps après sur la rive septentrionale du Danube , et envoyèrent immédiatement leurs ambassadeurs à ValenSj pour solliciter, avec les mêmes protestations de reconnaissance et de fidélité , une faveur pareille à celle qui avait été accordée aux supplications des Visigolbs; mais le refus absolu de l'empereur suspendit leur marche, et découvrit le repentir, les craintes et les soupçons de son conseil.
Une nation de Barbares , sans asile et sans disci- Mîsère et pline , exigeait les mesures a la fois les plus fermes '^en't"des"viet les plus adroites. On ne pouvait suffire à la sub- s'go'^^sistance journalière d'un million de nouveaux sujets
(i) Eunape et Zoslme citent soitjneusement ces preuves du luxe et de la richesse des Golhs. Cependant on peut présumer que ces objets étaient le fruit de l'industrie des provinces romaines , et étaient passés entre les mains des Goths, soit comme butin en temps de guerre, soit par des présens ou des achats faits durant la paix.
que par une prévoyance active que le moindre accident ou la moindre méprise était susceptible de déranger. Il était également dangereux dexciter, par l'apparence de la crainte ou du mépris , l'insolence ou l'indignation des Goths ; et le salut de l'état semblait dépendre de la prudence et de l'intégrité des généraux de Valens. Dans cette circonstance difficile, le gouvernement militaire de la Thrace était confié à Maxime et à Lupicinus , dont les âmes vénales eussent sacrifié toute considération du bien public à l'espoir du plus léger profit, et dont là seule excuse était leur incapacité qui leur dérobait les pernicieuses conséquences de leur coupable administration. Au lieu d'obéir aux ordres de l'empereur et de satisfaire avec une honorable générosité aux demandes des Goths , ils se firent bassement et cruellement un revenu des besoins de ces Barbares affamés: ' vres les plus communs se vendirent à im prix exurbitant; au lieu de viandes saines et nourrissantes, on remplissait les marchés de chair de chien et d'animaux dégoûtans morts de maladie. Pour obtenir une livre de pain , un Goth sacrifiait souvent la possession d'un esclave utile, mais qu'il ne pouvait pas nourrir, et une très-petite quantité de viande s'évaluait jusqu'à dix livres d'un métal précieux, mais devenu inutile (i).
(i) Decem llbras. Il faut sous-entendre le mot à' argent. Jornandès laisse percer les passions et les prt'jugés dun Goth. Les méprisables Grecs, Eunape et Zosime, détruisent la tyrannie des Romains , et parlent avec horreur de la perfidie des Barbares. Ammien, historien patriote, passe légè-
DE L EMPIRE HOMAfN. CHAP. XXVF. I77
Quand ils eurent épuisé tous les autres moyens, ils vendirent, pour subsister, leurs enfans des deux sexes; et, malgré l'amour de la liberté qui brûlait dans leurs cœurs, les Gotlis se soumirent à cette bumiliante maxime , qu'il valait mieux que leurs enfans fussent nourris dans la servitude, que de les laisser mourir de faim dans l'indépendance. C'est un ressentiment bien vif que celui qu'excite la tyrannie d'un prétendu bienfaiteur, lorsqu'il exige encore de la reconnaissance pour un service qu'il a effacé par des injures. Un esprit de mécontentement s'éleva insensiblement dans le camp des Barbares fatigués de faire valoir sans succès le mérite de leur patience et de leur respect; ils commencèrent à se plaindre hautement du traitement indigne qu'ils recevaient de leurs nouveaux alliés, et jetèrent autour d'eux les yeux sur ces riches et fertiles provinces au milieu desquelles on leur faisait souffrir toutes les horreurs d'une famine artificielle : mais ils avaient encore entre les mains des moyens de salut et même de vengeance, puisque l'avance de leurs tyrans, en les outrageant, leur avait laissé leurs armes. Les clameurs d'une multitude peu accoutumée à déguiser ses sentimens, annoncèrent les premiers symptômes de la résistance, et jetèrent l'épouvante dans l'àme timide et crimi-
rement , et à regret , sur ces circonstances odieuses. Saint Jérôme , qui écrivit presque dans le teinj)s de l'événement, est franc et clair, quoique concis. Ver avaritiam Maxhni ducis , ad reheliioncui faine coacll sunt. (In Cliron. ) V. 12
lyS HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
nelle de Maxime et de Lupicinus. Ces ministres artificieux, substituant la ruse de quelques expediens momentanés à la sagesse d'un plan général , essayèrent d'éloigner les Goths des frontières de l'empire et de les disperser en différens cantonnemens situés dans l'intérieur des provinces. Sentant bien qu'ils avaient peu mérité le respect ou l'obéissance des Barbares , ils rassemblèrent à la hâte une force militaire capable de hâter la marche tardive d'un peuple qui , obéissant avec répugnance , n'avait cependant pas encore renoncé au titre et aux devoirs de sujets de lEmpire romain : mais les généraux de Valens , uniquement occupés du ressentiment des Visigoths , eurent l'imprudence de désarmer les vaisseaux et les forts qui défendaient le passage du Danube. Ce fatal oubli fut promptement aperçu et mis à profit par Saphrax et Alathéus, qui guettaient avec inquiétude le moment favorable d'échapperà la poursuite des Huns. A l'aide des bateaux et des radeaux qu'ils purent rassembler à la hâte, les chefs des Ostrogolhs transportèrent, sans opposition, leur jeune roi et leur armée, et les Pvomains virent un camp indépendant et téméraire se fixer audacieusememt sur leurs terres (i). Révolte des Sous le uom de juges , Alavivus et Fritigern gou-
Goths dans
la Mœsie, et vernaient les Visigoths en temps de guerre et en
leurs prenne- , . i i-i i i
tes yicioires. temps de paix , ct le consentement libre de la nation avait ratifié le pouvoir qu'ils tenaient de leur naissance. Dans un temps de tranquillité , leur autorité
(i) Ammien , xxxi , 4 » 5-
T)E LEMPIRK ROMAIN. CHAP. XXVI. f]^
aurait pu être égale ainsi que leur rang". Mais lorsque la faim et l'oppression eurent porté le désespoirdans l'âme des Visigoths , ï'ritigern , fort supérieur en talens à son collègue, prit seul le commandement militaire, dont il était capable de faire usage pour le bien public. Il suspendit l'impétuosité des Visigoths jusqu'au moment où les insultes de leurs oppresseurs pouiraient justifier la résistance dans l'opinion publique : mais il n'était pas disposé à sacrifier à une vaine réputation de justice et de modération des avantages d'une solidité plus réelle. Sentant de quelle utilité serait à son parti la réunion de tous les Goths sous les mêmes étendards , il cultiva secrètement l'amitié des Ostrogotlîs ; et affectant d'obéir aveuglément aux ordres des généraux romains , il avança lentement avec son armée jusqu'à Marcianopolis , capitale de la Basse-Mœsie, environ à soixante-dix milles du Danube, et ce fut en ce lieu fatal que l'explosion de la discorde et de la haine mutuelle éclata dans une révolte générale. Lupicinus avait invité les chefs des Goths à un superbe festin , et leur suite guerrière restait sous les armes à la porte du palais : mais les portes de la ville étaient exactement gardées , et les Barbares se trouvaient exclus d'un marché abondant , auquel ils croyaient avoir droit comme alliés et comme sujets de l'Empire romain. On rejeta leurs instances avec hauteur et dérision ; leur patience était épuisée , et bientôt les soldats et les Goths se trouvèrent mêlés dans un violent combat d'injures et de reproches. Un premier coupfortimprudemment porté , et une épée
l8o HISTOIRE IlE LA. IlÉCADF.NCF
imprudemment tiiëe dans cette dispute accidentelle répandit le premier sang , qui devint le signal funeste d'une guerre longue et destructive. Au milieu du bruit et des excès de l'intempérance , Lupicinus apprit, par un avis secret, que plusieurs de ses soldats avaient perdu leurs armes et la vie. Échauffé par le vin et troublé par le sommeil, le général romain ordonna, sans réflexion, de les venger par le massacre des gardes de Fritigern et d'Alavivus. Les cris perçans et les gémissemens des mourans avertirent Fritiffern de son extrême dane^er. Il sentit oui! était perdu s'ir donnait le moment de la réflexion à celui qui venait de lui faire une si cruelle injure, et conservant l'intrépidité tranquille d'un héros: « Il semble, dit-il aux Romains d'un ton ferme mais doux , qu'il s'est élevé quelque dispute entre les deux nations : elle peut avoir les suites les plus funestes si nous ne nous hâtons de calmer le tumulte en tranquillisant nos troupes sur notre sûreté et en les contenant par notre présence. » A ces mots , Fritigern et ses compagnons tirèrent leurs épées et souvrirent sans peine un chemin à travers la foule qui remplissait les cours du palais , les rues, et jusqu'aux portes de la ville, où ils montèrent précipitamment à cheval, et disparurent aux veux desPiomains étonnés. A leur arrivée au camp , l'armée les reçut avec des acclamations de joie et de fureur. La guerre fut immédiatement résolue et commencée sans délai. Ils déployèrent l'étendard national, selon la coutume de leurs ancêtres, eti'air retentit du son perçant et lugubre de la trom-
DE l'empire IlOMAI?r. CHAP. XXVI. i8i
pelle des Barbares (i).Le faible et coupable Lupiciiius , qui , après avoir ose outrager un ennemi redoutable, avait négligé de l'anéantir et avait encore l'audace de le mépriser, marcha contre les Goths à la tête des forces militaires qu'il put rassembler dans cette circonstance pressante. Les Barbares l'attendaient à neuf milles de Marcianopolis ; et dans cette occasion , les talens du général l'emportèrent sur les armes et sur la discipline de ses ennemis. Le génie de Fritigern dirigea si habilement la valeur des Goths, que, par une attaque serrée et impétueuse, ils rompirent les légions romaines. Lupicinus laissa sur le champ de bataille ses armes, ses drapeaux , ses tribuns et ses plus braves soldats; leur courage inutile ne servit qu'à faciliter la fuite ignominieuse de leur commandant. « Cet heureux jour mit fin aux malheurs des Barbares et à la sécurité des Romains. Dès
(i) Vexiliis de more sublatis ^ auditisque triste sonantlbus classicis. (Atnmien, xxxi , 5.) Ce sont les rauca coriiua de Claudien ( in Rufin 11,67), les longues cornes des uri ou taureaux sauvages , telles que celles dont les cantons suisses d'Uric et d'Underwald se sont servis plus récemment. ( Sim- 1er , De rep. hel. , 1. 11, .p. 201, éd. Fuselin , Tigiir. 1 734. ) On trouve sur un cornet militaire, dans une relation originale de la bataille de Nanci , quelques mots frappans , quoique dits peut-être au hasard ( A. D. 1 477 ) : « Attendant le combat, ledit cor fut corné par trois fois, tant que le vent du corneur pouvait durer; ce qui esbahit fort M. de Bourgogne ; car déjà à Morat l'avait ouy. » ( ployez les pièces justificatives dans la quatrième édition de Philippe de Comines, t. iii,p. 49I)
iSl HISTOIRE DE LA DECADEXCE
ce moment , les Goths s'e'levant au-dessus de la condition pre'cîiire d'e'trangers fugitifs, jouirent des droits de citoyens et de conquérans. Ils exercèrent un empire indépendant sur les possesseurs des terres, et furent maîtres absolus dans les provinces septentrionales bornées par le Danube. » Telles sont les expressions d'un historien des Gotbs (i) , qui , avec t, une éloquence sans art , célèbre la gloire de ses com-
patriotes. Mais le gouvernement des Barbares ne tendait qu'à la rapine et à la destruction : les ministres de Valens avaient privé les Goths des jouissances Ils pénè- de la vie et des droits de Ihumanité; cette nation
trent dans la . . ,
Thrace. irritée se vengea cruellement de leur inj ustice sur les sujets de l'empire, et les crimes de Lupicinus furent expiés par la ruine des paisibles laboureurs de la Thrace, par l'incendie de leurs villages, par le massacre ou la captivité de leurs innocentes familles. La nouvelle de la victoire des Goths se répandit en peu de temps dans le pays environnant ; et les Romains, frappés d'épouvante et de terreur, contribuèrent, par leur précipitation et leur imprudence, à augmenter les forces de Fritigern et les calamités de la province. Un peu avant la grande émigration, une nombreuse colonie de Golbs , conduite par Suérid et Colias , avait été reçue au service et sous la
(i) Jornandès, De rehus geticis , c. 26 ,p. 6^8 , cdit. Grot. Ces splendidi parmi [car il faut les regarder ainsi relativement au reste) sont probablement tirés des histoires plus complètes de Priscus, Ablavius et Cassiodore.