DE LFIMPIRK ROMAIN. CHAP. XXVI
sister sur les difficultés que présentait la guerre des Goths, on loua sa valeur, mais on rejeta ses avis; et Valens , aveuglé par les suggestions flatteuses des eunuques de son palais , s'empressa de recueillir luiniOme la gloire d'une conquête qu'on lui peignait comme sûre et facile. Un corps nombreux de vétérans joignit son armée ; et sa marche de Constantinople à Adrianople fut conduite avec tant d'intelligence , qu'il prévint l'activité des Barbares qui projetaient d'occuper les défilés intermédiaires , et d'arrêter l'armée ou d intercepter ses convois. Valens plaça son camp sous les murs d'Adrianople , le fortifia , selon l'usage des Romains, d'un fossé et d'un rempart, et assembla le conseil qui devait décider du destin de l'empereur et de l'empire. Victor, né chez les Sarmates , mais dont l'expérience avait tempéré l'impétuosité, soutint le parti de la raison, et conseilla de temporiser , tandis que Sébastien , en courtisan docile , se conformait aux inclinations de la cour , et représentait toutes les précautions, toutes les mesures qui pouvaient indiquer le doute de la victoire, comme indignes du couiage et de la majesté ne leur invincible monarque. Les artifices de Fritigern et les avis prudens de l'empereur d'Occident précipitèrent la ruine de Valens. Le général dos Barbares connaissait parfaitement l'avantage de mêler lés négociations aux opérations de la guerre : il envoya un ecclésiastique chrétien , comme ministre de paix, pour pénétrer et diviser, s'il était ppssible, le conseil de ses ennemis. L'ambassadeur fit une peinture
vraie et touchante des cruaute's et des injures dont la nation des Goths avait à se plaindre , et protesta au nom de Fritigern , qu'il était encore disposé à quitter les armes , et à ne s'en servir que pour la défense de l'empire , si on voulait accorder à ses compatriotes un établissement paisible dans les contrées incultes de la Thrace , et une quantité suffisante de grains et de bétail. Il ajouta secrètement et comme en confidence, que les Barbares irrités accepteraient peut-être difficilement ces conditions raisonnables , et que Fritigern ne se flattait pas de pouvoir conclure un traité si désirable, à moins que le voisinage d'une armée impériale n'ajoutât le sentiment de la crainte à l'influence de ses sollicitations. A peu près dans le même temps , le compte Richomer arriva de l'Occident et annonça la défaite et la soumission des Allemands. Il apprit à Valens que son neveu avançait à grandes journées à la tête des vétérans et des légions victorieuses de la Gaule , et le pria, au nom de Gratien et de la république , de suspendre toute entreprise hasardeuse jusqu'au moment où le succès serait assuré par la jonction des deux armées et des deux empereurs ; mais les, illusions de la jalousie et de la vanité aveuglaient le faible monarque de l'Orient. Dédaignant ce conseil important'et un secours qui lui paraissait humiliant, il con)parait en lui-même son règne sans gloire , ou peut-être honteux , à la réputation brillante d'un prince adolescent. Agité par ces cruelles réflexions , Valens se précipita sur le champ de bataille pour y ériger ses trophées imaginaires
DE L*EMPIRE ROMAIN. CHAP. XXVT. IQf)
avant que la diligence de son collègue ne vînt usurper une partie de la gloire qu'il se promettait.
Le 9 du mois d'août, jour quia dû être marqué Batailled'A-
I 1 1 • 1 drianople.
au nombre des plus funestes sur le calendrier des a. d. 378, Romains ( i ) , l'empereur Valens , après avoir laissé ^ sous une forte garde son bagage et son trésor militaire, partit d'Adrianople pour attaquer les Goths campés à douze milles de ses murs (2). Par quelque méprise d'ordre ou faute de connaître suffisamment le terrain , l'aile droite , formée par la colonne de cavalerie, se trouva en vue de l'ennemi, tandis que la gauche en était encore considérablement éloignée, Les soldats, malgré labrûlante chaleur de l'été , furent obligés de précipiter leur marche, et la ligne de bataille se forma avec lenteur, confusion, et d'une manière irrégulière. La cavalerie des Goths fourrageait dans les environs, et Fritigern, pour lui donner le temps d'arriver , eut recours a ses artifices ordinaires. Il envoya plusieurs officiers porter des paroles de
(i) Aminien (xxxi, 12, i3) est presque le seul qui parle des conseils et des événemens qui furent terminés par la funeste bataille d'Adrianople. Nous avons critiqué les défauts de son style , le désordre et l'obscurité de ses narrations ; mais au moment de perdre le secours de cet historien impartial , nos reproches sont arrêtés par le regret que noui cause cette perte difficile à réparer.
(2) La différence des huit milles d'Ammien aux douze milles d'Idacius ne peut embarrasser que ces critiques ( Valois ad loc.) qui regardent une grande armée comme un point mathématique qui n'a ni espace ni dimensions.
paix ; il fit des propositions , demanda des ôf âges et retarda l'attaque de plusieurs heures , durant lesquelles les Piomains restaient exposes , après une marche précipitée , à la faim, à la soif et aux ravons d'un soleil insupportable. L'empereur consentit à envoyer un ambassadeur au camp des Goths , et on applaudit au zèle de Richomcr, qui seul eut le courage d'accepter cette dangereuse commission. Le comte des domestiques, de'coré des marques de sa dignité , était déjà en chemin quand il fut rappelé précipitamment par l'alerte de la bataille. Bacurius Tlbérien, qui commandait un corps d'archers et de cuirassiers , avait imprudemment commencé l'attaque , et comme ils s'étaient avancés en désordre, ils prirent honteusement la fuite et furent fort maltraités. En ce moment, les rapides escadrons de Saphrax et d'Alalhéus , attendus avec tant d'nnpatience par le général des Goths , descendirent, comme un tourbillon, des montagnes voisines, traversèrent la plaine et appuyèrent la charge tumultueuse, mais irrésistible, de l'armée Défaite des l^^'^t^l^^i'Ê. L'événement de la bataille d'Adrianople , Romains. ^- f^j ^jg >^ l'empcreur et à l'empire , peut être rapporté en peu de mots. La cavalerie des Romains prit la fuite; l'infanterie futabandonnée , entourée et taillée en pièces. Les plus savantes évolutions et la valeur la plus ferme suffisent rarement pour sauver un corps d infanterie environné dans une plaine par une cavalerie supérieure en nombre. Mais les troupes de Valens, serrées par les ennemis, affaiblies encore par la frayeur , se trouvaient entassées sur un terrain
DE l'empire ROMAI]>r. CHAP. XXVI. 201
étroit où il était impossible d'e'tendre les rangs et où elles pouvaient a peine se servir de l'epee et du javelot. Au milieu du tumulte, du carnage et du désespoir, Tempereur, abandonné de ses gardes et blessé, dit on , par un dard , chercha sa sûreté dans les rangs des lanciers et des Mattiaires, qui conservaient encore leur terrain avec un peu plus d'ordre et de fermeté que le reste. Ses fidèles généraux, Victor et Trajan , le voyant en danger, crièrent à haute voix que tout était perdu si l'on ne parvenait à sauver l'empereur. Quelques troupes , animées par cette exhortation , accoururent à son secours: elles ne trouvèrent qu'un monceau sanglant d'armes brisées et de cadavres défigurés , sans pouvoir découvrir leur malheureux souverain ni parmi les vivans ni au nombre des morts; et leur recherche devait nécessairement être inutile, si on peut ajouter foi aux récit des historiens qui racontent les circonstances de sa mort. Les serviteurs Défaite «le
1 TT 1 1 \ 11 1 1 -Il l'empereur
de Valens le transportèrent du champ de bataille Valens. dans une cabane des environs , où ils essayèrent de panser sa blessure et de pourvoir à sa sûreté. Mais une troupe d'ennemis environna bientôt cette humble retraite. Ils tâchèrent d'en forcer la porte: mais, irrités de la résistance et de «quelques traits lancés du comble de la cabane , les Barbares mirent le feu à une pile de bois, qui consuma la cabane , l'empereur et sa suite. Un jeune Romain qui tomba de la fenêtre se sauva seul pour rendre témoignage de ce douloureux événement, et apprendre aux Gotbs quel prisonnier ils avaient perdu par leur imprudente cruauté. Un
grand nombre d'officiers braves etdistingue's périrent à la bataille d'AdrianopIe , dont la perte fut e'gale à celle delà de'faitede Cannes , et dont les suites entraînèrent des malheurs infiniment plus funestes (i). On trouva parmi les morts deux maîtres généraux de la cavalerie et de Tinfanterie, deux grands officiers du palais , trente-cinq tribuns , et l'univers put apprendre avec quelque satisfaction, que Sébastien, l'auteur du désastre public , en avait été aussi la victime. L'armée romaine, réduite à moins d'un tiers, regarda comme un grand bonheur l'obscurité de la nuit qui favorisait la fuite de la multitude dispersée et la retraite plus régulière de Victor et de Richomer, qui, seuls, au milieu de la consternation générale, montrèrent ce que peuvent le calme et la discipline (2).
( 1 ) Nec ulla annalihus , prœler Cannensem pugnam , ita ad internecionem res legitur gesta. ( Aminiea, xxxi , i3. ) Selon le grave Polybe, il ne s'échappa du champ de bataille de Cannes que six cent soixante- dix cavaliers , et trois mille soldats d'infanterie ; dix mille furent faits prisonniers , et le nombre des morts se monta à cinq mille six cent trente cavaliers, et soixante- dix mille fantassins. (Polybe, 1. m, p, 371 , éd. Casaubon, in %".) Tite-Live (xxii, 49) est un peu moins sanglant ; il ne compte parmi les morts ([ue deux mille sept cents cavaliers et quarante mille hommes d'infanterie. L'armée romaine consistait, à ce que l'on suppose, en quatre-vingt-sept milledeux cents hommes effectifs (xxii, 36).
(2) J'ai tiré quelcpics faibles lumières de saint Jérôme (t. i , 2(3, et dans la Chronique , p. 18S), de Viclur ( /« Epit.)^ d'Orose (1. \u , c. 33, p. 554) , Jornandès (c. 27 ), Zosime (1. IV, p. sSo), Socrate (1. iv, p. 38), Sozomène (1. vj ,
DE L EMPIRE ROMATIV^. CRAP. XXVI.
Tandis que l'impression récente de la crainte et Oraîsonfu- •delà douleur agitait encore l'imagination des Ro-iensetdcson mains, le plus ct'lèbre orateur du siècle composa l'oraison funèbre d'une arme'e vaincue et d'un empereur haï du peuple, dont le trône était déjà occupé par un étranger. « Nous ne manquons pas , dit Libanius , de censeurs qui attribuent nos désastres à l'impétuosité de l'empereur ou à l'indiscipline et à la lâcheté de nos soldats ; pour moi , je respecte le souvenir de leurs victoires précédentes ; je respecte le courage avec lequel ils ont reçu une mort glorieuse , fermes à leur poste et les armes à la main ; je respecte le champ de bataille teint de leur sang et de celui des Barbares. Les pluies ont déjà effacé ces marques honorables ; mais leurs ossemens amoncelés , les os des généraux , ceux des centurions et des braves soldats , sont un monument plus durable. L'empereur lui-même combattit et tomba aux premiers rangs. En vain on lui offrit les chevaux les plus rapides pour le mettre à l'abri de la poursuite de l'ennemi ; en vain on le conjura de conserver sa vie pour le bien de l'empire; il répondit constamment qu'il ne méritait pas de survivre à tant de vaillans guerriers, à tant de sujets fidèles , et il fut honorablement enseveli sous un monceau de morts. N'imputons pas la victoire des Barbares à la terreur, à la faiblesse ou à l'imprudence des troupes romai-
c. 40) > Walius(//2 CJirnn.). ™.Tais toutes ces autorités réunies ne peuvent balancer celle d'Ammien,
nés ; les chefs et les soldats avaient tous la valeur de leurs ancêtres , ils les égalaient en discipline et dans la science militaire. L'ainour de la gloire animait leur noble intrépidité; ils combattirent à la fois contre les rayons d'un soleil brûlant, contre les angoisses d'une soif dévorante et contre le fer et la flamme des ennemis; enfin ils préférèrent une mort honorable à une fuite ignominieuse. L'indignation des dieux a seule causé nos malheurs et le succès des Barbares, n L'impartialité de l'histoire dément une partie de ce panégyrique (i), où l'on ne reconnaît ni le caractère de Valens, ni les circonstances de la bataille ; mais on ne peut trop louer l'éloquence , et surtout la générosité de l'orateur d'Antioche. Les GotLs Cette victoire mémorable enfla l'orgueil des
assiègent . . -.^ . ,, ,
Adrianople. Gotlis ; mais leur avaricc souffrit cruellement , quand ils apprirent qu'on avait sauvé dans Adrianople la plus riche partie du trésor impérial. Ils se hâtèrent d'arriver à cette dernière récompense de leurs travaux ; mais ils furent arrêtés par les restes de l'armée vaincue , dont le courage était animé par le désespoir et par la nécessité de conserver la ville , son dernier refuge. On avait garni les murs d'Adrianople et les remparts du camp qui y était appuyé , de machines de guerre qui lançaient des pierres d'un poids énorme, et effrayaient les Barbares ignorans, plutôt par le bruit et la rapidité de leur décharge
(i) Libanius , De ulcisc. Julian, nece , c. 3 ; Fal)ricius , BibL grœc. , t. \ii , p. 146-148.
T)E L E:\IPIRE ROMATlîf. CHAP. XXVI. i03
que par le dommage réel qu'elles leur causaient. Les soldats et les citoyens, les habitans de la piovince et les domestiques du palais , se réunirent tous pour la défense commune ; ils repoussèrent les attaques furieuses des Barbares, et éventèrent tous leurs stratagèmes. Après un combat soutenu avec opiniâtreté durant plusieurs heures, les Golhs se retirèrent dans leurs tentes, convaincus , par cette nouvelle expérience, de la sagesse du traité que leur habile chef avait tacitement conclu et de l'inutilité de leurs efforts contre les fortifications de villes grandes et populeuses. Après avoir très-impolitiquement massacré , de premier mouvement, trois cents déserteurs , dont la mort bien méritée ne pouvait être utile qu'à la discipline des Komains , les Goths levèrent en frémissant le siège d'Adrianople. Le théâtre du tumulte et de la guerre se changea tout à coup en une silencieuse solitude; la multitude disparut en un instant; on n'aperçut dans les sentiers secrets des bois et des montagnes que les traces des fugitifs tremblans qui cherchaient au loin un asile dans les villes de l'illyrie et de la Macédoine, et les fidèles officiers de la maison et du trésor de Yalens se mirent avec précaution à la recherche de leur empereur dont ils ignoraient la mort. L'armée de» Golhs, comme un torrent dévastateur, se précipita des murs d'Adrianople vers les faubourgs de Constantinople. Ils admirèrent avec surprise l'extérieur magnifique de la capitale de l'Orient, la hauteur et l'étendue de ses murs, cette multitude opulente et ef-
2o6 HISTOIRE DE LA DECADENCE
frayée assemblée sur les remparts, et la double perspective de la terre et de la mer. Tandis qu'ils contemplaient avec envie les beaute's inaccessibles de Constantinople, un parti de Sarrasins (i) que Valens avait heureusement pris à son service , fît une sortie. La cavalerie des Scythes ne tint point contre la vitesse étonnante et l'impétuosité martiale des chevaux arabes. Leurs cavaliers étaient très-exercës à la petite guerre , et la férocité des Barbares du Sud fît fre'mir les Barbares du Nord. Ils virent un Arabe nu et velu qui venait de tuer un soldat goth d'un coup de poignard , appliquer ses lèvres à la plaie, et sucer avec une horrible expression de plaisir le sang" de son ennemi vaincu (2). L'armée des Goths, chargée des dépouilles des riches faubourgs de Constantinople et de tous les environs , s'achemina lente-
(1) Valens avait, obtenu ou plutôt acheté l'amitié des Sar- , rasins, dont les irruptions continuelles désolaient la Phé—
nicie , la Palestine et l'Egvpte. La foi chrétienne avait été récemment introduite chez un peuple destiné à établir et propager dans la suite une autre religion. (Tillemont, Hist. des empereurs , t. v, p. io4 -, 106 , 141J Mém. ecclés. , t. vu, p. 593. )
(2) Crinitns quidam , niidus omnia prœter pubem, subrau~ cum et lugubre strepens. (Amtnien, xxxi, 16, et Valois ad locum.) Les Arabes combattaient souvent tout nus, coutume qu'on peut attribuer à la chaleur du climat autant qu'aune ostentation de bravoure. La description de ce Sauvage inconnu est le portrait frappant de Derar, dont le nom sema si souvent la terreur parmi les chrétiens de Syrie. ( Voyez Ockley, Hist. des Sarrasins, vol. 1 , p. 7 2, 84, 87).
DE l'empire romain. CHA.V. XXVI. 20^
ment du Bosphore aux montagnes qui bordent la Thrace du côté de l'occident. La terreur ou l'incapacité de Maurus leur livra le passage de Succi , et n'ayant plus de résistance à craindre des armées de l'Orient vaincues et dispersées, les Goths se répandirent sur la vaste surface d'un pays fertile et cultivé , jusqu'aux confins de l'Italie et de la mer Adriatique (i).
Les Romains , qui racontent avec tant de froideur Les Gotbs
. 1 • • I 1 J • t" ' 1 ravageât les
et de concision les actes de justice exerces par les provmcesrolégions (2) , réservent leur compassion et leur élo- ™^^"^j^ ^ ^ quence pour les maux dont ils furent affligés eux- ^79mêmes , lorsque les Barbares victorieux envahirent et saccagèrent leurs provinces. Le récit simple et circonstancié (si toutefois il en existe un seul de ce genre ) de la ruine d'une seule ville , ou des malheurs
(i) On peut encore suivre le fil des événemens dans les dernières pages d'Aramien (xxxi, i5, 16). Zosime (I. iv, p. 227 , aSi ) , des secours duquel nous sommes maintenant réduits à nous féliciter, place mal à propos l'irruption des Arabes avant la mort de Valons. Eunape (/« Excerpt. leg. , p. 20 ) parle de la Thrace et de la Macédoine comme de pays très-fertiles , etc.
(2) Observez avec quelle indifférence César raconte dans ses Commentaires sur la guerre des Gaules, qu'il fit périr tout le sénat des Vénètes qui s'étaient rendus à discrétion (m, 16); qu'il fit son possible pour extirper toute la nation des Eburons(vi, 3i); que ses soldats exercèrent à Bourges une juste vengeancu , et massacrèrent quarante mille personnes, sans distinction de sexe ni d'âge (vu, 27 , etc.).
2o8 HISTOIRE D!-: LA. DECADENCE
d'une seule famille (i) , pourrait offrir un tableau intéressant et instructif des mœurs et du caractère desjiommes; UK^is une re'pe'tition fastidieuse de complaintes vag^ues et de'clamatoires, fatiguerait l'attention du lecteur le plus patient. Les écrivains sacres et les écrivains profanes de ce siècle malheureux, méritent tous , bien qu'avec quelque différence , le reproche de s'être laissé entraîner aux mouvemens d'une imagination enflammée par l'animosité populaire ou religieuse, en sorte que leur éloquence fausse et exagérée ne laisse à aucun objet sa grandeur ou sa couleur n^tu^elle. Le véhément saint Jérôme peut déplorer , avec raison , les horreurs commises par les Goths et par leurs barbares alliés dans la Pannonie, sa patrie , et dans toute l'étendue des provinces depuis les murs de Constantinople jusqu'au pied des Alpes Juliennes; les viols, les meurtres, les incendies, et par-dessus tout, la profanation des églises, que les Barbares convertirent en écuries, et leur mépris sacrilège pour les saintes reliques des martyrs. Mais saint Jérôme (2) a sûrement outrepassé les limites de l'histoire et de la raison, lorsqu'il affirme « que dans ces contrées désertes il ne resta rien
(i)Tel est le récit que les ecclésiastiques et les pêcheurs firent du sac de Magdebuurg, et que M. Harte a inséré dans l'histoire de Gustave- Adolphe (v, 1 , p. 3i3-32o) avec quelque crainte de manquer à la dignité de l'histoire.
(2) Et vaslatis urbibus , hominihuxquc interfectis , solitudinem et raritatem bestlarum quoque fieri , et volatilium , pi'iciumque : testis Jllyricurn est , tatis Thracia , textis in quo
DE l'empire romain. CHAP, XXVr. 20f)
que le ciel et la terre ; qu'après la destruction des •villes et de la race humaine , le sol se couvrit de ronces impénétrables et d'e'paisses forêts , et que la rareté des animaux, des oiseaux , et même des poissons , accomplissait la désolation universelle , annoncée parle prophète Zéphanie. » Jérôme prononça ces complaintes environ vingt ans après la mort de Valens ; et les provinces de l'Illyrie , où les Barbares passaient et repassaient sans cesse, fournirent encore, pendant et après dix siècles de calamités , des alimens au pillag-e et à la dévastation. Quand on pourrait supposer qu'un pays très-vaste serait resté sans culture et sans habitans , les conséquences n'auraient pas été si funestes aux autres productions animées de la nature , les races utiles et faibles des animaux nourris par la main de l'homme auraient pu périr privées de sa protection ; mais les bêtes sauvages des forêts, ennemies ou victimes de l'homme, auraient multiplié en paix dans leur domaine solitaire. Les habitans de l'air ou des eaux ont encore moins de relation avec le sort de l'espèce humaine , et il est très-probable que l'approche d'un brochet vorace aurait causé plus de dommage et de terreur aux poissons du Danube que les incursions d'une armée de Barbares.
Quelle qu'ait été la véritable mesure des calamités Massacre
ortus sum solum (^Pannonia') ; uhi prœter cœlutn et terrarn, et crescentes vêpres , et condensa sylvarum cuncta perierunt, ( T. VII , p. a5o , ««^ 1 c. Sophonias ; et t. i , p. 26. ) V. l4
des jeunes de l'EuFope , OH pouvait craindre avec raison qu'elles l'Asie. "^ S etentlissent bientôt aux paisibles contrées de l'Asie. On avait judicieusement distribue' les fils des Gotlis dans toutes les villes de 1 Orient , et employé avec soin la culture de l'e'ducation à vaincre la férocité de leur caractère. Dans l'espace de douze ans, leur nombre s'était considérablement augmenté , et les enfans de la première émigration, placés au-delà de l'Hellespont, possédaient déjà la force et le courage de la virilité (i). Il était impossible de leur cacher les événemens de la guerre des Goths, et ces jeunes audacieux, peu faits encore au langage de la dissimulation , laissaient apercevoir leur désir et peut-être leur dessein de partager la gloire de leurs pères. L'inquiétude et les soupçons des habitans de la province étaient justifiés par le danger de leur situation ; et ces soupçons furent admis comme une preuve évidente que les Goths d Asie avaient formé secrètement une conspiration contre la sûreté publique. La mort de Valens laissait l'Orient, sans souverain ; et Julius, maître général des troupes, officier qui jouissait d'une grande réputation de talent et d'activité , crut devoir consulter le sénat de Constantinople, qu'il regardait comme le représentant de la nation pendant la vacance du trône. Dès qu'il eut obtenu la
(i) Euna])e ( in Excerpt légat. , p. 20 ) suppose ridiciilement que les jeunes Gollis avaient grandi avec une rapidifé surnaturelle, et cela, afin de pouvoir rappeler les hommes armés de Cadmus qui sortaient des dents du dragon. Telle était dans ce temps-la l'éloquence grecque.
DE l'empire romain. CHAP. XXVI. 211
liberté de prendre , selon sa prudence , les mesures qu'il croirait les plus avantageuses au bien public , il assembla les principaux officiers, et concerta avec eux les moyens les plus propres à faire réussir son sanglant projet. On publia immédiatement un édit qui ordonnait à tous les jeunes Goths de s'assembler, à un jour fixé , dans les différentes capitales des provinces qu'ils habitaient ; et par un avis débité adroitement, on leur persuada que l'intention était de leur faire une distribution de terres et d'argent. Cette insidieuse espérance calma la violence de leur ressentiment et suspendit peut-être les progrès de la conspiration. Au jour marqué, et dans toutes les villes désignées, toute cette jeunesse désarmée fut rassemblée soigneusement dans la place ou le Forum ; les troupes romaines occupaient les rues et les avenues , et les toits des maisons étaient couverts d'archers et de frondeurs, A la même heure on donna dans toutes les villes de l'Orient le signal du massacre général ; et la prudence barbare de Julius délivra les provinces de l'Asie d'un ennemi domestique , qui , quelques mois plus tard, aurait peut-être porté le fer et le feu des rives de THellespont aux bords de TEuphrate (i). Le danger pressant de la sûreté publique peut sans doute autoriser à violer les lois éta-
( I ) Ammien approuve évidemment cette exécution , efficacia velox et salutarls ^ dont le récit termine son ouvrage (xxxi, 16). La narration de Zosime (I. IV, p. 223-236)est étendue et détaillée 5 mais il se trompe sur la date , et se fatigue à chercher la raison qui a empêché Julius de consulter
blies ; mais j'espère ignorer toujours à quel point
de semblables considérations , ou toute autre du
même genre, peuvent permettre d'oublier les droits
naturels de la justice et de l'humanité.
fbéodose L'cmpcreur Gratien était fort avancé dans sa mar-
eraperear de chc vers Ics plaincs d'Adrianoplc , lorsqu'il apprit ,
Gratien, ira- ^^^^ord par Ic bruit public , et ensuite par le récit
{î^''^f"ijg^j*^* circonstancié de Victor et de Richomer, que son
A. p. 379, collègue impatient avait perdu la bataille et la vie ,
jg Janvier. . ...
et que les deux tiers de l'armée romaine avaient péri par le glaive des Goths victorieux. Quoique l'imprudente et jalouse vanité de son oncle méritât son ressentiment, l'âme généreuse de Gratien fut émue de douleur et de compassion ; mais ces mêmes sentimens furent bientôt obligés de faire place a. de sérieuses et effrayantes réflexions sur le danger de la république. Gratien n'avait pu arriver à temps pour sauver son infortuné collègue , et il était trop faible pour le venger: ce jeune prince, vaillant et modeste, ne se crut point en état de soutenir seul un monde chancelant. Une irruption de Barbares de la Germanie semblait prête à fondre sur la Gaule , et l'empereur se trouvait dans ces circonstances accablé et tourmenté des soins que lui demandait le seul empire d'Occident. Dans cette crise funeste , le gouvernement de l'Orient et la conduite de la guerre des Goths , exigeaient l'attention exclusive d'un prince
l'empereur Théodose qui n'était point encore placé sur le trône de l'Orient.
T)E l'empire romain. CHAP. XXVI. 21 3
également habile dans les sciences de la politique et de la guerre. Un sujet revêtu d'un commandement si étendu, ne serait pas resté long-temps fidèle à sou bienfaiteur éloigné , et le conseil impérial adopta la noble résolution d'accorder un bienfait , plutôt que de s'exposer à un affront. Gratien voulait faire de la pourpre la récompense de la vertu ; mais à l'âge de dix-neuf ans, il n'est pas facile à un prince né sur les marches du trône , de connaître le véritable caractère de ses ministres et de ses généraux. Il essayait de peser d'une main impartiale leur mérite et leurs défauts , et en même temps qu'il repoussait la confiance trop imprudente de l'ambitieux, il se méfiait de la prudence trop timide , toujours prête à désespérer du salut de la république. Cependant ce n'était pas ]& moment de la délibération ; chaque instant de délai diminuait la puissance et les ressources du futur empereur de l'Orient. Le choix de Gratien se déclara bientôt en faveur d'un exilé, dont le père avait souffert, seulement trois ans auparavant, sous la sanction de son autorité , une mort injuste et ignominieuse. Théodose-le-Grand , nom célèbre dans l'histoire et cher à l'Église (i) catholique, reçut
(i) On a composé dans le dernier siècle (Paris ^ 167g) une Vie de Théodose , in-^° (en 1680 , in-i2 ) , pour animer le jeune dauphin du zèle de la foi catholique. Fléchier , l'auteur de cette histoire, et depuis évêque de Nimes , était un prédicateur éloquent , et l'éloquence de la chaire orne ou défigure son ouvrage ; mais il a pris ses faits chez Baronius , et ses principes dans saint Ambroise et saint Augustin,
2l4 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
ordre de se rendre à la cour impériale , qui s'e'tait insensiblement retirée des confins de laThrace dans la ville plus sûre de Sirmium. Cinq mois après la mort de Valens , Gratien présenta aux troupes assemblées son collègue et leur maître , qui , après une résistance modeste , et peut-être sincère , fut forcé d'accepter , au milieu des acclamations unanimes , la pourpre , le diadème et le titre d'Auguste qui le rendait l'égal de Gratien (i). Il eut en partage les provinces de Thrace , d'Asie et d'Egypte , gouvernées précédemment par Valens ; mais comme il était spécialement chargé de la guerre des Goths, on démembra la préfecture d'Illyrie , et les deux vastes diocèses de la Dacie et de la Macédoine appartinrent à l'empire d'Orient (2).
Naissance i^a province et peut-être la ville (3) ^i avait fourni
(i) On trouve les détails de la naissance , du caractère et de l'élévation de Théodose dans Pacatus , in Pancgyr. vet. xn, 10, II , 12 ; Themistius , orat. i4î P- 182 ; Zosime, 1. IV , p. 23 1 ; saint Augustin , De civ. Dei , v. aS ; Orose, 1. VII , c. 34 ; Sozomène , 1. vu , c. 2 ; Socrate , 1. v , c. 2 ; Théodoret , 1. v. , c, 5 ; Philostorg. , 1. ix , c. 1 7 ; a\tc les notes de Godefroy , p. 373 ; VÉpitome de Victor et les Chroniques de Prosper ; Idatius et Marcellin, dans le Thésaurus temporum de Scaliger.
(2) Tillemont , Hist. des emper. , t. v , p. 716, etc.
(3) Italien , que Scipion fonda pour les vétérans infirmes de V Italie. On en voit encore les ruines à une lieue de Séville , mais sur la rive opposée de la rivière. Voyez VHispania iUustrata de Nonius , ouvrage utile , quoique court (c. i '] , p. G4 , 67 ).
DE l'empire POMAIN. CIIAP. XXVI. 2l5
au trône les vertus de Trajan et les talens d'Adrien, «* caractère
. , • V r -Il n^ 1 deTlxeodose.
fut aussi la patrie dune autre lamille d Espagnols, qui , dans des temps moinsheureux , posséda pendant près de quatre-vingts ans l'Empire romain , déjà près de sa décadence (i). Le génie actif de Théodose, père de l'empereur , les fit sortir de l'obscurité des honneurs municipaux. Les exploits de ce général en Afrique et dans la Grande-Bretagne forment une des plus brillantes parties des annales de Valentinien. Le fils du général , portant le même nom , avait reçu , pendant sa jeunesse ,. une excellente éducation, sous la direction de maîtres habiles ; mais ce fut par les tendres soins et la sévère discipline de son père, qu'il s'instruisit dans l'art de la guerre (2). Sous les étendards d'un semblable guide , le jeune Théodose chercha la gloire et l'expérience dans toutes les provinces où la guerre lui en donna l'occasion. Il endurcit sa constitution aux différentes saisons et aux différens climats, rendit sa valeur célèbre dans les combats de terre et de mer, et examina soigneu-
(i) Je suis de l'avis de Tillemont , qui ( Hist. des einper. , t. V,, p. 726) regarde comme suspecte l'origine royale, qui fut un secret jusqu'au moment où Théodose monta sur le trône ; et , même après cet événement , le silence de Pacatus l'emporte sur le témoignage vénal de Themistius , Victor et Claudien , qui allient la famille de Théodose à celles de Trajan et d'Adrien.
(2) Pacatus compare , et par conséquent préfère les instructions que reçut la jeunesse de Théodose , à l'éducation militaire d'Alexandre, d'Annibal et du second Africain, qui avaient servi comme lui sous leurs pères ( xii , 8).
2l6 HISTOIRE DE LA DECADEIS'CE
sèment les usages militaires des Écossais , des Mores et des Saxons. Son mérite personnel et la recommandation du conqne'rant de l'Afrique lui obtinrent bientôt un commandement supérieur; et , nommé duc de Mœsie, il défit une armée de Sarmates, sauva la province, mérita la confiance des soldats, et s'attira l'envie de la cour (i). La disgrâce et l'exécution de son illustre père détruisirent ses espérances , et Théodose obtint , à titre de faveur , la permission de se retirer comme simple particulier dans sa patrie. La facilité avec laquelle il se conforma en Espagne à sa nouvelle situation, fît l'éloge de la modération et de la fermeté de son caractère. Moitié de l'année à la ville , et le reste à la campagne , il déployait , dans l'accomplissement de ses devoirs sociaux, ce caractère de zèle et d'activité qui avait marqué sa carrière publique , et il faisait tourner la vigilante exactitude d'un soldat au profit et à Tamélioration de son ample patrimoine (2), situé entre Valladolid et Ségovie , au milieu d'un canton fertile , et encore renommé aujourd'hui par la beauté de la laine de ses mou-
(i) Amraien ( xxix, 6 ) raconte cette victoire : Theodosius junior , dux Mœsiœ , prima edam tum . lanugine jiwenis , princeps postea perfectissimus. ïhemistius et Zosime attestent le fait ; mais Théodoret ( 1. v , c. 5 ) , qui y ajoute quelques circonstances intéressantes , le place par une singulière méprise dans le temps de l'interrègne.
(2) Pacatus {in Panegyr. vet. xii , 9) préfère la vie rustique de Théodose à celle de Cincinnatus. L'une était l'effet de l'inclination , et l'autre de la pauvreté.
DE l'empire romai]v. ciiap. xxvf. 217 tons(i). Des humbles et innocens travaux de la campagne , The'odose fut transporté en moins de quatre mois sur le trône de l'empire d'Orient ; et l'histoire du monde entier n'offrira peut-être pas un second exemple d'une éle'vation si pure et si honorable. Les princes qui héritent paisiblement du sceptre de leur père , s'appuient sur un droit le'gal , d'autant moins exposé à être contesté , qu'il est absolument indépendant de leur mérite personnel. Les sujets qui , soit dans une monarchie , soit dans une république , parviennent au pouvoir suprême , peuvent avoir acquis , par leur mérite ou leur vertu , le rang qui les élève au-dessus de leurs égaux; mais ils sont rarement exemptsd'ambition ,et leur succès est souventsouillé par le crime d'une conspiration ou par les horreurs d'une guerre civile. Dans les gouvernemens même qui autorisent le monarque régnant à se nonmier un collègue ou un successeur , son choix , rarement impartial et exposé à l'influence des plus aveugles passions , doit tomber bien souvent sur le moins digne objet ; mais l'envie la plus soupçonneuse ne put supposer à Théodose , au fond de sa retraite de Caucha , ni les artifices , ni les désirs , ni même les espérances d'un politique ambitieux. Le nom d'un exilé eût été oublié depuis long-temps , si l'éclat de
(1) M. d'Anville ( Géogr. anc. , t. 1 , p. 30 ) a fixé la position de Cauclia ou Coca, dans la province de la Vieille-Galice, oîi Zosime et Idatius ojit placé la naissance ou le patrimoine de Théodose.
2l8 HISTOIRE DE LA. DECADENCE
ses vertus naturelles n'avait pas laissé une impression prolonde dans la cour inipe'riale. On l'avait nég-ligé dans les temps de prospe'rite'; mais dans la crise du danger, son me'rite fut universellement senti et avoué. Quelle confiance ne devait pas avoir Gratien dans la probité de Théodose , lorsqu'il comptait que ce fils sensible oublierait , pour l'amour de la patrie , le meurtre de son père! Quelle opinion on manifestait de ses talens lorsqu'en le nommant , on plaçait en un seul homme l'espoir du salut et du rétablissement de l'empire d'Orient ! Théodose monta sur le trône dans la trente-troisième année de son âge. Le peuple admirait sa figure noble et sa taille majestueuse et pleine de grâce , qu'il se plaisait à comparer aux portraits et aux médailles de Trajan , tandis que les observateurs attentifs découvraient dans son cœur et dans son esprit une ressemblance plus précieuse avec le plus grand et le meilleur des empereurs romains.
Prndence C'cst avcc Ic rcffret le plus sincère que ie me vois et ses succès privc d'uu guidc cxact et impartial qui a écrit ihis-
(lanslaquerre . , -v i i-
tonne les toire de son siècle, sans se hvrer aux passions et A.D 3-0- 3"^ préjugés dont un contemporain se garantit dif- ^^^' ficilement. Ammien-Marcellin , qui a terminé son
utile ouvrage par la défaite et la mort de Valens, recommande l'histoire glorieuse du règne suivant à l'éloquence vigoureuse de la génération naissante (i); mais cette génération négligea son avis,
(i ) Ecoulons Ammien lui-même : Hœc ut miles quondarn
l^E L EMPIRE ROMAIN. CHAP. XXVI. OU)
et n'imita point son exemple ( i) ; et dans la recherche des faits du règne de Théodose, nous sommes réduits k démêler la vérité des récits peu impartiaux de Zosime , au moyen de quelques passages obscurs tirés de divers fragmens et de quelques chroniques ; du langage outré ou figuré des panégyriques et des poésies , et du secours suspect des écrivains ecclésiastiques , qui , dans la chaleur des factions religieuses, sont souvent disposés à négliger des vertus profanes , telles que la modération et la sincérité. Pénétré de ces désavantages auxquels je vais metrouver exposé pendant une portion considérable de ce qui me reste à tracer du déclin et de la chute de l'Empire romain, je n'avancerai désormais qu'arme du doute et de la précaution. Je puis cependant
et GrcBCUS , à principatu Cœsaris Nervœ exorsus , adusque Valenûs interitum , pro virium expUcavi mensurâ : nunqiiarn, ut arbitror, sciens , silentio ausus corrumpere vel mendacio. Scrihant r cliqua poliores œtate , doctrinisque flor entes. Quos id , si Ubuerit , aggressuros , procudere linguas ad majores moneo stylos. (Ammien, xxxi, 16.) Les treize premiers livres, qui contenaient une vue abrégée de deux cent cinquante-sept ans, sont perdus ; il ne reste que les dix-huit derniers , qui comprennent le court espace de vingt-cinq années , et offrent l'histoire complète et authentique du temps où vivait l'auteur.
(1) Animien fut le dernier sujet de Rome qui composa une histoire profane en langue latine. L'Orient produisit dans le siècle suivant quelques historiens déclamateurs , Zosime, OIympiodore,Malchus, Candidus, etc. Foj ez Vossius, De Hist. grœc, 1, ii, c. 1 8, etc. j De Hist. latin. ^ 1. 11, c, 10, elc.
a^O HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
assurer hardiment que The'odose ne se vengea de la bataille d'Adrianople par aucune victoire signale'e ou de'cisive sur les Barbares , et le silence non e'quivoque de ses pane'gyristes à cet e'gard est confirmé par l'examen des temps et des circonstances. La constitution d'un vaste empire , e'ievé par les travaux et la prospe'rite' d'une longue suite de siècles, n'aurait pas e'té de'trulte par l'infortune d'un seul jour, si les terreurs de l'imagination n'avaient pas exage're' l'e'tendue de cette calamité'. La perte de quarante mille Romains qui périrent dans les plaines d'Adrianople , pouvait être facilement re'pare'e par les provinces peuple'es de TOrient, qui contenaient tant de millions d'habitans. Le courage des soldats est de toutes les qualite's de l'espèce humaine la plus commune et la moins chère; et les centurions qui avaient survécu à la défaite , auraient bientôt formé des recrues suffisamment habiles pour combattre des Barbares indisciplinés. Si les Goths s'étaient emparés des chevaux et des armes de leurs ennemis vaincus , les haras d'Espagne et de Cappadoce pouvaient remonter de nombreux escadrons ; les trente-quatre arsenaux de l'empire étaient encore abondamment pourvus d'armes offensives et défensives , et les richesses de l'Asie pouvaient fournir des fonds suffîsans pour les dépenses de la guerre : mais l'effet qu'avait produit la bataille d'Adrianople sur l'esprit des Piomains et sur celui des Barbares , étendit à bien plus d'un jour les conséquences que devaient avoir des deux côtés et la défaite et la victoire. On
DE l'empire romain. CHAP. XXVI. 221
avait entendu un chef des Gotlis dire avec une insultante mode'ration, que pour lui, il e'tait las de carnage , mais qu'il ne pouvait pas concevoir comment des hommes qui fuyaient devant lui comme un troupeau de moutons , prétendaient encore disputer la possession de leurs tre'sors et de leurs provinces (i). Les Romains tremblaient au nom des Goths, comme les Goths avaient tremblé au nom des Huns (2). Si Théodose, rassemblant précipitamment ses forces dispersées , les eût conduites contre un ennemi victorieux, les frayeurs de son armée auraient suffi pour la dissiper, et son imprudence n'aurait pas été justifiée par une seule chance de succès ; mais dans une circonstance si dangereuse , Théodose le Grand mérka cette honorable épithète, et se montra le gardien soigneux et fidèle de ses états chancelans. Il prit ses quartiers à Thessalonique , capitale du diocèse de la Macédoine (3), d'où il veillait sur les mouvemens des Barbares , et dirigeait les opérations de ses lieutenans depuis les murs de Constantinople jusqu'aux rives de la mer Adriatique. Les forti-
(i) Saint Chrysostome , t. 1 , p. 344 1 éd.' Montfaucon. J'ai examiné et vérifié ce passage ; mais, sans le secours de Tillemont, je n'aurais jamais découvert une anedocte historique dans le bizarre amas d'exhortations morales et mystiques adressées à une jeune veuve par le prédicateur d'Antioche.
(2) Eunape , in Excerpt. legaî. , p. 21.
(3) Voyez la Chronologie des Lois , par Godefroy ; Codex Theod. , t. 1 j Prolegomen. , p, 99-104.
fîcations et les garnisons des villes furent augmentees; on ranima insensiblement parmi les troupes l'esprit de la discipline ; et en les accoutumant à se croire en sûreté , on leur rendit le sentiment de la confiance. On les faisait sortir fréquemment de leurs forteresses pour attaquer des partis de Barbares qui infestaient les environs. L'attention qu'on avait de leur ménager toujours l'avantage du nombre ou du terrain, faisait le plus souvent réussir leurs expéditions , et les soldats se convainquirent bientôt, par l'expérience, de la possibilité de vaincre des ennemis qu'ils croyaient invincibles. Les détachemens des différentes garnisons se rassemblèrent peu à peu , et formèrent de petits corps d'armée. Les mêmes précautions s'observèrent dans un plan étendu d'opérations bien concertées. Les événemens augmentèrent chaque jour les forces et le courage des Romains , et l'adresse avec laquelle l'empereur faisait répandre le bruit de ses succès militaires, contribuait à diminuer Torgueil des Barbares , et à ranimer l'espoir de ses sujets. Si , au lieu de celte esquisse faible et imparfaite , nous pouvions présenter au lecteur le récit circonstancié des dispositions et des actions de Théodose dans le cours de quatre campagnes , tous les militaires applaudiraient sans doute à ses talens consommés. Le sage Fabius avait sauvé précédemment la république en temporisant ; et tandis que les yeux de la postérité se fixent avec surprise sur les lauriers brillans que Scipion cueillit dans la plaine de Zama, les campemens et les marches