‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 3)Chapitre 23 sur 44 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Blort de Gratieii. Destruction de l'arianisme. Saint Ambroise. Première guerre civile contre Maxime. Caractère, administralion et pénitence de Théodose. Mort de A alentinien ii. Seconde guerre civile contre Eugène. Mort de Théodose.

Caractère Avais T cFavoir accompli sa vingtième année, Gra-

et conduite . ...,, '^i- 'i' ni

de Tempe- tien jouissait ti unc réputation égale a celle des * A V^Vq° princes les plus célèbres. Sa douceur et sa bonté ^^^' le rendaient cher à ses amis ; une affabilité' remplie

de grâce lui avait gagné l'affection du peuple; les gens de lettres qui joui.ssaient de ses libéralités célébraient son goût et son éloquence. Les soldats applaudissaient à sa valeur et à son adresse dans tous les exercices militaires , et le clergé regardait l'hinnble piété de Gratien comme la première et la plus utile de ses vertus. La victoire de Colmar avait délivré rOccident d'une invasion formidable , et les provinces reconnaissantes de l'Orient rapportaient tout le mérite de Théodose ù celui qui, en l'élevant sur le trône , avait été le premier auteur du salut de l'empire. Gratien ne survécut que quatre ou cinq ans à des événeniens mémorables, mais il survécut à sa gloire , et quand il tomba victime de la rébellion, il avait déjà perdu en grande paftie le respect et la confiance du monde romain.

Défants de On ne peut attribuer le changement remarquable v;.ranen. ^^j g'op^ip^^ ç]^,^s sa conduite et son caractère, ni aux

1>E l'eMP[RE ROMA.IN. CH AP. XXVII, 23q

artifices des flatteurs dont il avait toujours été également environné depuis son enfance, ni à l'impétuosité des passions dont la douce modération de ce prince paroît l'avoir garanti. JJn examen plus approfondi de la vie de Gratien nous fera peut-être découvrir la cause qui anéantit les espérances du public. Ses vertus apparentes n'étaient point de ces jets vigoureux que produisent l'expérience et l'adversité, c'étaient les fruits précoces d'une éducation de prince. La tendre sollicitude de son père s'était occupée sans relâche à lui procurer des talens qu'il estimait peut-être d autant plus, qu'il en sentait la privation; et les plus habiles maîtres dans les sciences et dans les arts avaient contribué à former et à embellir l'esprit et le corps du jeune Gratien (i) : on répandait avec ostentation, on célébrait par des louanges immodérées les connaissances qu'ils lui avaient péniblement communiquées : son caractère doux et docile recevait facilement l'impression de leurs sages préceptes ; et l'absence des passions passait en lui pour l'effort d'une raison prématurée. Ses précepteurs, élevés insensiblement au rang de ministres d'état (a), dissimulèrent sagen)ent aux veux du pu-

(i) Valentinieii était plus iiidifférei)t sur la religion de son llls, jiuisi^u'il confia réducatiou de Gratien à Ausone , qui faisait publi(jut;ment profession du paganisme. (^Mém. de C Acad. dex inscript, , ton», xv , p. i ^5-1 38. ) La réputation qu'Ausone (ibliiit comme poêle donne mauvatâe idée du goût de son siècle.

(2) Aiisone fut successivement préfet du prétoire deTI-'a-

a/jO HISTOIRE DE LA DÉCADElVrCE

blic l'autorité qu'ils conservaient sur leur pupille ; et par leur secours secret , le jeune souverain parut agir, dans les circonstances les plus importantes de sa vie et de son règne, avec autant de prudence que de fermeté' ; mais l'influence de leurs instructions ne fit qu'une impression peu profonde, et les habiles instituteurs qui dirigeaient si judicieusement la conduite de Gratien, ne purent introduire dans son âme indolente et faible le principe d'activité, germe vigoureux et indépendant des grandes actions qui rend la poursuite de la gloire nécessaire au bonheur et même à l'existence d'un héros. Dès que le temps ou les événemens eurent éloigné de son trône ces fidèles conseillers, l'empereur d'Occident redescendit insensiblement au niveau de son génie naturel. Il abandonna les rênes du gouvernement aux mains ambitieuses toujours prêtes à s'en saisir, et consuma ses loisirs dans les occupations les plus frivoles. Les indignes agens de son pouvoir, sur le mérite desquels on ne pouvait élever un doute ?ans devenir coupable de sacrilège (i) ^ vendaient publiquement à la cour et dans les provinces leur faveur

lie (A. D. 377 ),de la Gaule (A. D. 378), et obtinl enfin le consulat (A. D. 379). Il ])ul)lia sa reconnaissance dans un morceau rempli d'une adulation hassc et insipide [Jctio gratiarnm , p. 699-736 ), qui a survécu à des productions beaucoup plus estimables.

(1) Disputare de principoli juduio non opporlet. Sacrilegii eni'in instar est dubitare , an is dignus sit , quern imperator elegerit. ( Codex Justin. , 1. ix , lit. aQ , leg. 3, ) A^)rès la mort

DE l'kmpire romvin. chap. xxvii. 241 et leurs injustices. Des saints et des évêques (i) dirigeaient la conscience du cre'dule Gratien , et ils en obtinrent un édit qui condamnait à une peine capitale la violation, la négligence et même Tignoiance de la doctrine divine (2). Parmi les exercices dont le monarque s'était occupé pendant sa jeunesse , ceux du cheval , de l'arc et du javelot avaient particulièrement attiré son attention ; mais i! appliqua ces talens , utiles à un soldat, aux moins nobles plaisirs de la chasse. De vastes parcs furent enclos de murs et abondamment peuplés de toutes sortes d'animaux sauvages. Gratien, négligeant les devoirs et la dignité de son rang, passait des journées entières à déployer sa vigueur et ses talens pour ce jeu frivole. L'orgueil que mettait l'empereur à exceller dans un art où le plus vil de ses esclaves aurait pu l'emporter sur lui , rappelait aux spectateurs le souvenir de Néron et de Commode ; mais le chaste et doux Gratien était

de Gratien , la faible cour de Milan rappela et promulgua dé nouveau cette loi commode.

(i) Saint Ambroise composa peut son instruction un Traité théologique sur la foi relative à la Sainte - Trinité ; et Tillemont {Hist. des empereurs^ t. v, p. 168-169) donne à l'archevêque tout le mérite des lois intolérantes de Gratien.

(2) Qui divince legis sanctitatem , nesciendo omittunt , aut negligendo violant , et offcndunt , sacrilegium conunittunt. (Cod. Justin. , 1. ix^ tit. 2y , leg. i.) Théodose peut , à la vérité, réclamer en partie le mérite de cette loi si claire.

exempt de leurs vices monstrueux, et sa main ne se teignit jamais que du sang des animaux (i). Mécontea- La conduitc qui de'gradàit Gratien aux yeux de

tement des . . i i / i 'n- " i

troupes ro-ses sujcts u aurait pas trouble la tranquillité de son A. D. 383. règne , s il n eut point excite le ressentiment de son arme'e par des injures particulières. Tarit qu'il fut guidé par les instructions de ses sages instituteurs, le jeune monarque se de'clara l'ami et l'élève de ses soldats. Il causait dans le camp familièrement avec eux des heures entières , et semblait s'occuper avec soin de leurs santé , de leurs besoins , de leurs récompenses et de tous leurs intérêts ; mais dès que Gratien fut livré à son ardente passion pour la chasse et les jeux de l'arc , il n'eut plus de relation qu'avec ceux dont l'adresse pouvait contribuer à ses plaisirs favoris. Il admit un corps d'Alains au service militaire et domestique du palais , et ils exercèrent dans les parcs et les enclos de la Gaule la dextérité surprenante qu'ils étaient accoutumés à déployer dans les plaines immenses de la Scythie. Gratien admirait les talens et les usages de ses gardes favoris, et leur confiait exclusivement la sûreté de sa personne ; et comme s'il eût voulu insulter à l'opinion publique, il se mou-

(i) Ammien (xxxi, lo) et Victor le jeune conviennent des vertus de Gratien, et lui reprochent seulement, ou plutôt déplorent des goûts qui l'abaissaient. Le parallèle odieux de Commode est adouci par iicet incruentux ; et peutêtre Philoslorgius(l.x, c. lo )et Godefroy (p. 4 12) avaientils mis quelque réserve pareille à la comparaison avec Néron.

DE l'empire ROMAIj>r. CHAP. XXVII. 243

trait souvent vêtu de Thabit fourré , armé de l'arc Jong et du bruyant carquois qui composaient le costume d'un guerrier scythe. Ce révoltant spectacle d'un prince romain qui renonçait à l'habillement et aux usages de son pays , enflammait les légions de douleur et d'indignation (i). Les Germains euxmêmes, qui composaient une si redoutable partie des armées de l'empire, affectaient de mépriser l'étrange et horrible figure des sauvages du Nord, qui , dans le cours de peu d'années , avaient poussé leurs courses vagabondes depuis le Volga jusqu'aux bords de la Seine. De bruyans et licencieux murmures s'élevèrent et se répondirent de tous les camps et de toutes les garnisons de l'Occident; et comme la paivsible indolence de Gratien négligea d'arrêter ces rumeurs dans leur commencement, l'influence de la crainte ne suppléa point au manque de respect et d'affection. Mais un gouvernement élabli ne se renverse pas sans quelques difficultés , plus considérables encore en apparence qu'elles ne le sont en réalité. L'empire de l'habitude , la sanction des lois, la religion et la balance adroite des autorités civiles et militaires introduites par Constantin , protégeaient le trône de Gratien. Il n'est pas fort important desavoir

( 1 ) Zosime ( 1. iv , p. 247 ) et Victor le jeune attribuent la icvolulion à la faveur qu'il accordait aux Alains et au ressentiment des troupes romaines. Dum exercituin negligeret^ et paucos ex Alunis , quos ingenti auro ad se transUilerat , anieferret veteri ac roinano militi.

quelles causes amenèrent la rébellion de la Grande- Bretagne , le hasard est souvent la source du desordre , et les semences de la révolte tombèrent sur un sol qu'on regardait comme plus fertile qu'aucun Révolte de autre en tyrans et en usurpateurs fi). Les le'ofions de

Maxime fl;ins "^ r V / o

la Grande- cette île sc distinguaient depuis lonff-temps par leur

Bretagne. , ^ . ^ & f r

arrogante présomption (a) , et le nom de Maxime fut proclamé par les voix tumultueuses mais unanimes des soldats et des habitans de la province. L'empereur ou le rebelle, car la fortune n'avait point encore justifié son titre , était espagnol , compatriote, compagnon d'armes et rival de Théodose , dont il n'avait pas vu l'élévation sans quelques mouvemens d'envie et de ressentiment. Les événemens de sa vie le fixaient depuis plusieurs années en Bretagne , et j'aurais désiré trouver quelque preuve du mariage qu'il avait contracté, dit-on, avec la fille d'un seigneur opulent du Caernavonshire (3); mais son rang

(i) Brilannia , fertilis provincia tyrannorum , est une expression remarquable , dout saint Jérôme se servit dans la controverse de Pelage , et que nos antiquaires ont expliquée dans leurs disputes , fort différemment l'un de l'autre. Les révolutions du dernier siècle semblent justifier l'image du sublime Bossuet : « Cette île plus orageuse que les mers qui l'environnent. »

(2) Zosime dit des soldais bretons : ruv uXXov u.Tr<i)iTuyxMc* uvùci^iiet y-ctt Bufi») vtKoy.VJHs.

(3) Hélène, fille d'Eudda. On peut encore voir sa chapelle à Caer-Segont , aujourd'hui Caer-Narvon. ( Hist. cF Angleterre par Carte , vol. i , p. i68 , d'après la Mona antiqua de Row-

DE l'empire ROMAIIV. CHAP. XXVII, s/jS

dans cette île peut être raisonnablement considéré comme un état d'exil et d'obscurité; et si Maxime y occupait un poste civil ou militaire, ce n'était ni celui de gouverneur ni celui de général (i). La partialité des écrivains n'a pu refuser de rendre justice à son habileté et même à son intégrité ; et il fallait sans doute que son mérite fut incontestable pour arracher cet aveu en faveur de l'ennemi vaincu de Théodose. Le sentiment de l'envie pouvait engager Maxime à blâmer la conduite de son souverain et à encourager, peut-être sans aucune vue d'ambition , les murmures des troupes ; mais au moment du tumulte, il refusa modestement ou artificieusement de monter sur le trône; et il paraît qu'on ajouta quelque foi à la déclaration positive du nouveau César, qui protestait avoir accepté maigre lui le dangereux présent de la pourpre impériale (2).

land, )^Le lecteur judicieux n'aura peut-être pas grande confiance à cette autorité galloise.

(i)Cambden (vol. 1, Inlrod.^ p. cj ) en fait un gouverneur de la Bretagne , et ses dociles successeurs ont suivi aveuglément le père de nos antiquités. Pacatus et Zosime ont fait quelques efforts pour détruire cette erreur ou cette fable , et je m'appuierai de leur autorité. Regali habita exulern suiirn ; illi exules orbis induerunt^ (In Panegyr. vet. xii, 23 ) ; et l'historien grec d'une manière encore moins équivoque : auras- ( Maximus ) ^i nê'i itç a,^x,1^ ivri/xov irv^ij ■xfoiX^uv (l.iv , p. 248.)

(2) Sulpice-Sévèrc , Dialogue 2,7; Orose, 1. vu, c. 34 , p. 556. Ils conviennent l'un et l'autre ( Sulpice avait été son

Fuite et ]\jgjg [[ n'était pas moins dangereux de refuser

mort de Gra- * ^

tien. l'empire ; et dès que Maxime eut violé la fide'lité qu il

devait à son souverain , il ne put se flatter ni de re'gner , ni même de conserver la vie , s'il bornait son ambition à la possession de la Bretagne. Il prit donc la re'solution hardie et prudente de prévenir Gratien. Toute la jeunesse de l'île accourut en foule sous ses étendards , et il conduisit dans la Gaule une armée et une flotte dont on parla long-temps comme de l'émigration d'une partie considérable de la nation (i). L'empereur, dans sa paisible résidence de Paris, fut alarmé à l'approche des rebelles. Les dards qu'il lançait contre les ours et contre les lions auraient été employés plus utilement contre ses ennemis; mais la faiblesse de ses efforts faisant connaître l'abaissement dans lequel il était tombé et le peu d'espoir qui lui restait, le priva des ressources qu'il aurait

sujet ) de son mérite et de sou innocence. Il est assez singulier que Maxime ait été traité moins favorablement par Zoslrae, l'ennemi juré de son rival.

(l) L'archevêque Usher (^«?/<7. brù. eccles. , p. 107, 108) a rassemblé avec soin toutes les légendes de l'île et du continent. L'émigration totale consistait en trente mille soldais et cent mille plébéiens, qui s'établirent dans la Bretagne. Leurs épouses futures , sainte Ursule accompagnée de ODze mille vierges nobles et de soixante mille plébéiennes, prirent une fausse route et abordèrent à Cologne, où les Huns les massacrèrent impitoyablement. Mais les plébéiennes n'ont point participé aux honneurs du martyre ; et ce qu'il y a de plus sûr, c'est que Jean Trithèrae a eu la hardiesse de citer la postérité de ces vierges bretonnes.

T)E LEMPIRr. noMAIN. CHAP. XXVII. 247

encore pu trouver dans les secours de ses sujets et de ses allies. Les arme'es de la Gaule , loin de fermer Je passage à Maxime , le reçurent avec des acclamations de joie et des protestations de fidélité, et ce fut le prince qu'on accusa d'avoir abandonné son peuple. Les troupes qui étaient plus immédiatement employées au service du palais, abandonnèrent l'étendard de Gratien la première fois ({u'on le déploya dans les environs de Paris. L'empereur s'enfuit vers Lyon avec un petit corps de trois cents chevaux ;et les villes situées sur sa route , où il espérait trouver un refuge ou au moins un passage, lui apprirent, en fermant leurs portes, qu'il ne s'en trouve jamais d'ouvertes pour les malheureux. Il aurait encore pu parvenir sans danger aux états de son frère et revenir avec toutes les forces de l'Italie et de l'Orient , s'il ne se fût pas laissé tromper par le perfide gouverneur du Lyonnais. Le crédule Gratien accorda sa confiance à des protestations de fidélité suspectes et aux promesses d'un secours qui ne pouvait être qu'insuffisant. L'arrivée d'Andragathius , général de la cavalerie de Maxime , le tira de son erreur. Cet audacieux officier exécuta sans remords les ordres ou les intentions de l'usurpateur. On livra Gratien, ausortirde son souper, entre les mains de l'assassin , et son corps même fut refusé aux pieuses et pressantes instances de son frère Valentinien (i). La mort a. d. 383

2 j août.

(i) Zosime (]. iv , p. 248, 24g) a transporté ]a mort de Cratien de Lvgdunum en Gaule, à Singidunum en Moesie.

248 HISTOIRE DE LA DE'cA.DENCE

de l'empereur fut bientôt suivie de celle de son puissant ge'néral Mellobaudes. roi des Francs , qui conserva jusqu'à la fin flesa vieunereputation équivoque, juste récompense de sa politique intrigante et ténébreuse(i). Ces exécutions pouvaient être nécessaires a la tranquillité publique; mais l'heureux usurpateur, dont l'autorité était reconnue par toutes les provinces de l'Occident , eut le mérite et la satisfaction de se vanter qu'excepté ceux qui périrent par le hasard des combats , son triomphe n'avait coûté la vie à aucun de ses sujets (2).

Traité de Celte révolution avait été terminée avec tant de

paix entre • i- r i / i • i i t •

Théodose et rapidité, que Theodose apprit la défaite et la mort

On peut tirer quelques faibles lumières des Chroniques , et découvrir plus d'un mensonge dans Sozomène(l.vii ,c. i3) et dans Socrate (1. v , c. 2). L'autorité de saint Ambroise est la plus authentique (t. 1 , Enarrat. in Psalin. lxi, p. 961 ; t. II , épit. 24 , p. 888, etc.j et De obitu Valentln. consolât.^ xP 28, p. 1182).

(1) Pacalus (xii , 28 ) fait l'éloge de sa fidélité, tandis que la Chronique de Prosper atteste sa perfidie , et l'accuse de la perte de Gratien. Saint Ambroise , qui sentait le besoin de se disculper lui-même , se borne à blâmer la mort de Vallion , fidèle domestique de Gratien ( t. 11, epist. 24, p. 291, édit. Benedict. ).

(2^ II protesta nulluin ex adversariis nisi in acce accu~ huisse. ( Suîpice -Sévère, in F'it. B. Martin., c. 23.) L'orateur cle Théodose donne à la clémence de Maxime des louanges d'autant moins suspectes, qu'elles sont accordées à contre cœur. Si cui i/le , pro cœteris sceleribus suis, minus, crudths fuisse videtur. (Pauegyr. vet. , 12 , 28. )

DE l'empire romain, chap. XXVII. 249 de son bienfaiteur avant qu'il lui fut possible de Maxime.

marchera son secours. Le temps destine aux regrets 33^^ sincères, à la douleur ou à l'étiquette du deuil, n'e'tait point encore expiré lorsqu'on vit arriver le premier chambellan de Maxime ; et le choix d'un vieillard ve'nérable pour un poste ordinairement occupé par un eunuque^ annonça à Constantinople les mœurs graves et sévères de l'usurpateur. L'ambassadeur daigna justifier ou excuser la conduite de son maître , et protester , dans un langage spécieux , que le meurtre de Gratien avait été commis à son insu et contre son intention , par le zèle indiscret des soldats; mais il ajouta d'un ton ferme et tranquille , que Maxime offrait à Théodose le choix de la paix ou de la guerre ; et il acheva son discours en déclarant que quoique son maître préférât , comme Romain et comme père de ses sujets, d'employer ses forces militaires à la défense commune, il était cependant prêt à disputer l'empire dans une bataille décisive, si Théodose rejetait ses propositions de paix et d'amitié. Maxime exigeait une réponse prompte et claire; mais dans cette circonstance, il était difficile à Théodose de satisfaire les sentimens de son âme ou l'attente du public. La voix de la reconnaissance et de Thonneur criait vengeance. Il devait le diadème à la libéralité de Gratien; la patience de Tbéodose pouvait f^ire présumer qu'il serait plus sensible aux anciennes injures qu'aux services récens; mais accepter l'amitié dun assassin

était en quelque sorte partager son crime. Laisser Maxime impuni était d'ailleurs donner une atteinte funeste aux lois de la justice et à TinteVet de la socie'té ; et le succès d'un usurpateur tendait à de'truire rédifice artificiel du gouvernement, et à replonger l'empire dans les calamite's du siècle précédent : mais les sentimens d'honneur et de reconnaissance qui doivent régler invariablement la conduite des citoyens sont quelquefois contraints de céder dans l'âme d'un monarque à des devoirs supérieurs ; les lois delajustice et de l'humanité tolèrent l'impunité du crime même le plus atroce lorsque sa punition entraînerait inévitablement la perte d'un grand nombre d'innocens. L'assassin de Gratien avait sans doute usurpé le gouvernement des provinces les plus belliqueuses de l'empire , mais ces provinces se trouvaient réellement en sa possession. L'Orient était épuisé par les revers et même par le succès de la guerre des Goths ; il y avait lieu de craindre qu'après avoir consumé le reste des forces de la république dans une guerre destructive et douteuse, le vainqueiu' affaibli ne devînt bientôt la proie des Barbares du Nord. Ces puissantes considérations forcèrent Théodose à dissimuler son ressentiment et à accepter l'alliance de Maxime ; mais il stipula que le nouvel empereur se contenterait des provinces au-delà des Alpes et que le frère de Gratien conserverait la souveraineté de l'Italie, de l'Afrique et de l'illyrie occidentale. On inséra dans le traité quel-

DE l'empire R0MA1]\\ ciiap. xxvii. 25i ques conditions honorables en faveur de la mémoire et des lois du dernier empereur (i). Les portraits des trois augustes collègues furent exposes , selon la coutume, à la ve'nération des peuples, et on ne doit pas supposer le'gèrement qu'au moment de cette réconciliation solennelle , Théodose méditât secrètement des projets de vengeance et de perfidie (2).

Le mépris de Gratien pour les troupes romaines Baptême i-t l'avait exposé aux funestes effets de leur ressenti- j^xes c!e ment; mais sa profonde vénération pour le clergé ^ ^d 38o chrétien reçut sa récompense dans les louanges d'un ^^ février. ordre puissant, qui a réclamé dans tous les siècles le privilège de distribuer les honneurs sur la terre et dans le ciel (3). Les évêques orthodoxes déplorèrent sa mort et leur perte irréparable; ils s'en consolèrent bientôt en découvrant que Grafien avait confié le sceptre de l'Orient à un prince dont la foi docile et le zèle ardent étaient soutenus par un génie plus vaste et un caractère plus vigoureux. Parmi les bienfaiteurs de l'Église, la gloire de Théodose a rivalisé avec celle de Constantin. Si Constantin eut

(1) Saint Ambroise cite les lois de Gratien : Quas non abrogavit /lostis , t. 11 , epist. 17 , p. 827.

(2) Zosime , 1. iv , p. 262. Nous pouvons rejeter ses odieux soupçons, mais non pas le traité de paix que les amis de Théodose ont lout-à-fait oublié, ou sur lequel ils passent dti moins fort légèrement.

(3) Leur oracle, l'archevêque de Milan, assigne à Gratien , son pupille , une place distinguée dans le paradis (t. ijf. De Obit. Val. consol. , p. i igS).

l'avantage d'élever l'étendard de la croix , son successeur- et son émule subjugua Thérésie arienne et détruisit le culte des idoles dans tout le monde romain. Théodose fut le premier des empereurs baptisés dans la foi orthodoxe de la Trinité. Quoique né dans une famille chrétienne, il retarda , selon les maximes ou l'usage du siècle , la cérémonie de son initiation jusqu'au moment où une maladie, qui menaça ses jours sur la fin de la première année de son règne , lui fit sentir le danger du retard. Avant de rentrer en campagne contre les Goths , il reçut le sacrement du baptême (i) d'Acholius , évoque orthodoxe de Thessalonique (2); et en sortant des fonts sacrés tout brûlant encore du pieux sentiment de sa régénération , l'empereur dicta un édit qui publiait les règles de sa foi et fixait la religion de ses sujets. «C'est notre bon plaisir (tel est le style impérial) que tous les peuples gouvernés par notre clémence et noire modération , adhèrent strictement à la religion enseignée par saint Pierre aux Romains, fidèlement conservée par la tradition, et

(i)Pour le baptême de Théodose ,voYez Sozomène(l.vir, c. 4 ) , Sociale ( 1. v , c. 6 ) , et Tillemout ( Hist. des cmper., t. v,p. 728).

(2) Saint Ambroise honora Ascolius ou Acbolius de ses louanges et de son amitié; il le nomme iniirus fidei atque sanctitatls (t. \\, epist. 1 5 , p. 820) , et fait ensuite un grand éloge de la rapidité avec laquelle il courut à Coustantinople, en Italie , etc. ( éy^w?. 16, p. 822). Celte rapidité ne convient ni à un mur ni à un évéqite.

DE l'empire romain. CIIAP. XXVII. 253

professée aujourd'hui par le pontife Damase , et par Pierre, évêque d'Alexandrie, homme d'une sainteté apostolique. Conformément à la discipline des Apôtres et à la doctrine de l'Evangile, nous devons croire à la seule divinité du Père , du Fils et du Saint-Esprit, sous une majesté égale et une pieuse Trinité. Nous autorisons les disciples de cette doctrine a prendre le titre de chrétiens catholiques; et comme nous jugeons que tous les autres sont des aveugles et des insensés, nous les flétrissons du nom odieux d'hérétiques , et nous défendons à leurs assemblées d'usurper désormais le respectable nom d'églises. Indépendamment de la condamnation divine, ils doivent s'attendre à souffrir les châtimens sévères que notre autorité, guidée par la sagesse céleste, jugera à propos de leur infliger (i). « La croyance d'un soldat est plus communément le fruit de Tinstruction qu'il a reçue , que celui de son propre examen; mais comme l'empereur se renfermait dans les bornes de l'orthodoxie qu'il avait prudemment fixées , ses opinions religieuses ne furent jamais ébranlées par les textes spécieux , les argumens subtils ou les symboles équivoques des docteurs ariens. Il montra une seule fois un faible désir de s'entretenir avec le savant et éloquent Eunomius , qui habitait une retraite dans

(i)(?oc?. Theod.y 1. xvi , tit. i , leg. 2; et les Commentaires de Godefroy , t. vi , p. 5-g. Cet édit a mérité les louanges de Barorius. Aurcam sanctioncm , cdlctum pium et salutare. Sic itur ad aalra.

les environs de Constantinople ; mais les instances de l'iuipératrice Flacilla, qui tremblait pour le salut de son époux , prévinrent cette dangereuse entrevue , et l'empereur fut irre'vocablement confirmé dans son opinion par un argument à la portée de l'intelligence la plus grossière. Il avait récemment revêtu Arcadius, son fils aîné, de la pourpre et du titre d'Auguste ; les deux princes , placés sur un trône magnifique , recevaient lliommage de leurs sujets. Amphilocliius , évêque d'Iconiuîn , s'approcha des empereurs , et après avoir salué Tliéodose avec le respect dû à un souverain, il aborda Arcadius avec les caresses Oimilières qu'il aurait pu emplover envers l'enfant d'un plébéien. Irrité de cette msolence, le monarque ordonna que ce prêtre campagnard fût à rinstant chassé de sa présence ; mais tandis que les gardes l'entraînaient à la porte , l'adroit théologien eut le temps d'exécuter son projet, en s'écriant d'une voix forte : « Tel est le traitement, ô empereur ! que le roi du ciel réserve aux hommes impies qui feignent d'adorer le Père en refusant de reconnaître la majesté divine et égale de son Fils, » L'empereur embrassa tendrement l'évéque d'Iconium, et n'oublia jamais l'importante leçon qu'il lui avait donnée par cette parabole dramatique (i).

(!)Sozomène, 1. vu, c. 6; Théodoret, l.v, c. i6. Tillemont ( Mé/n. ecclës. , t. vi , p. 627 , 628) est scandalisé des termes à^évcque campagnard , cité obscure. Je réclame la liberté de croire quiconium et Amphilocliius n'étaient pas dans l'Einpire romain des objets d'une grande importance.

DE LEMPIRE ROMAIN. CHAP. XXVir. 2j!>

Constantinople était le siège principal de l'aria- Aiinaisme nisme, elles e'coles orthodoxes de Rome etd'Alexan- linopie.* ^" drie avaient constamment rejeté, durant l'espace 330/^" ^^^' de quarante ans (1) , la foi des princes et des êvcques qui gouvernaient la capitale de l'Orient. Le siège archiépiscopal de Mace'donius, souille' d'une si grande quantité de sang chrétien , avait été successivement occupé par Eudoxe et par Damophile, Les vices et les erreurs de toutes les provinces de l'empire affluaient librement dans leur diocèse; l'ardeur des controverses religieuses offrait une occupation de plus à l'oisiveté turbulente de la métropole, et nous pouvons en croire l'observateur intelligent qui décrit, sur le ton de la plaisanterie, les effets de leur zèle verbeux, a Cette ville, dit-il, est pleine d'esclaves et de gens de métier qui sont tous de profonds théologiens , et qui prêchent dans les boutiques et dans les rues. Priez un homme de vous changer une pièce d'argent , il vous apprendra en quoi le Fils diffère du Père. Demandez à un autre le prix d'un pain , il vous répondra que le Fils est inférieur au Père, Informezvous si le buin est prêt , on vous dira que le Fils a été créé de rien (u). » Les hérétiques de toutes les dé-

(i) Sozomène, l.-vii, c. 5; Socrate , 1, v , c. 7 ; Marcellin, in C/iron. L'histoire des quaraiile années doit dater de l'élection ou de l'intrusion d'Eusèbe , qui troqua fort adroitement l'évèclié de Nicomédie contre la chaire archiépiscopale de Constantinople.

'2) y oyez les Remarques de Jortin sur l'Histoire ecclésiastique, vol. IV, p. 71. Le trente-troisicme discours de

iBG HISTOIRE DE LA. DECADENCE

nominations vivaient en paix sous la protection des ariens de Constat! tinople , qui tâchaient de s'affectionner ces sectes obscures , tandis qu'ils abusaient avec la plus violente sévérité de leur victoire sur les partisans du concile de Nicée. Durant les règnes de Constance et de Vaîens , les faibles restes des homoousiens furent privés de l'exercice public et particulier de leur religion ; et l'on a observé , en style pathétique , que ce troupeau dispersé sans berger dans les montagnes^ était abandonné à la voracité des loups (i);niais comme leur zèle, loin de se laisser vaincre par la tyrannie, semblait en recevoir une nouvelle vigueur, ils saisirent le premier instant de hberté imparfaite que leur procura la mort de Vaîens , pour former une congrégation régulière sous

Saint Gré- la couduite d'un évêque. Saint Basile et saint Grégoire de Na- ... , ' /-^ i / \ iianze. goire de Nazianze , tous deux nés en Cappadoce (2;,

saint Grégoire de Nazianze contient , à la vérité , des idées semblables ou même encore plus ridicules ; mais je n'ai jamais pu découvrir les expressions de ce passage remarquable, que jadmets sur le témoignage dun érudit exact et sans préjugés.

(1) Forez\e trente-deuxième discours de saint Grégoire de Is'azianze , et l'histoire de sa propre vie , qu'il composa en vers ïambiques, au nombre de dix huir cents ; mais on peut dire que tout médecin est disposé à exagérer la maladie qu'il a guérie.

(2) J'ai trouvé de très-grands secours dans les deux Vies de saint Grégoire de Nazianze , composées dans des vues bien différentes l'une de l'autre, par Tillemont {Méin. ceci., t. ix, p. 3o5-56o ; 692-73 i ) et par Le CAtvc{Bibl. univers. , t. xviii, p. 1-128}.

Page 1