‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 3)Chapitre 26 sur 44 · V. . IC · texte numérisé non relu

V. . IC

peur. L'ambassadeur dirigea la marche des auxiliaires, et on les admit sans méfiance dans les forteresses des Alpes ; mais le perfide Maxime les suivit précipitamment , et sans bruit , avec le reste de son arme'e. Comme il avait soigneusement intercepté tous les avis qu'on aurait pu avoir sur ses mouvemens , la réverbération du soleil réfléchie par les armes, et la poussière qu'élevait la cavalerie , furent la première annonce que l'on reçut de l'arrivée d'un ennemi aux portes de Milan. Dans cette extrémité, Justine et son fils ne pouvaient que regretter leur imprudence et accuser la perfidie de Maxime; mais ils n'avaient ni le temps , ni la force , ni le courage nécessaires pour résister à une armée de Germains , soit en rase campagne , soit dans Ifs murs d'une grande ville remplie de sujets mécontens ; la fuite était leur seule ressource , et Aquilée leur seul refuge. Maxime ne daignait plus dissimuler la perversité de son caractère , et le frère de Gratien pouvait attendre de son assassin le même sort que lui. Maxime entra dans Milan en triomphe; et quoique le sage archevêque de Milan évitât le crime et le danger de communiquer avec l'usurpateur, en refusant toute relation avec lui , il contribua peutêtre indirectement au succès de ses armes , en prêchant aux citoyens le devoir de la résignation plutôt que celui de la résistance (1). L'infortunée Justine

( I ) Baronius i^ A. D. 887 , n° 63 ) applique à ces temps de calamités publiques quelques-uns des scrnioii3 pénitentiaux de l'archevêque.

DE r; EMPIRE ROMAllV. CIIAP. XXVII, 2qi

arriva sans accident à Aquilce; mais les fortifications ne lui parurent pas capables de la rassurer. Elle craignit un siège , et résolut d'aller implorer la protection du grand Thëodose, dont on célébrait la puissance et les vertus dans toutes les provinces de l'Occident. Elle fit approvisionner en secret un vaisseau pour transporter la famille impériale , s'embarqua précipitamment dans un petit port de la province des Yénètes ou de l'Istrie , traversa toule l'étendue de la mer Adriatique et de la mer d'Ionie, doubla le promontoire du Péloponnèse , et après une longue mais heureuse navigation se trouva enfin en sûreté dans le port de Tessalonique. Tous les sujets Fuite de de Valenlinien abandonnèrent le parti d'un prince dont l'abdication les dispensait de la fidélité; et sans la résistance d'Emone, petite ville sur les confins de l'Italie qui essaya d'arrêter le cours de ses victoires si peu glorieuses , Maxime aurait conquis tout l'empire d'Occident sans tirer l'épée.

Au lieu d'inviter ses aue^ustes botes à venir le iiieoQose

O nrniepourse-

joindre à Constantinople , Théodose fixa , par quel- «-"'""^Vaienques motifs secrets, leur résidence à Thessalonique. a. d. 3S7. Ce ne fut ni par mépris ni par indifférence , puisqu'il se hâta de les y aller trouver , suivi de la plus grande partie de sa cour et du sénat. Après les avoir tendrement assurés de son intérêt et de son attachement, le pieux Théodose avertit , avec douceur, rimpératrice que le crime d hérésie était quelquelbis puni dans ce monde aussi-bien que dans l'autre, et

292 HISTOIRE DE LA DECADEiVCE

qu'en consentant èi adopter publiquement la foi de Nicée , elle faciliterait la restauration de son fils , en se ménageant ainsi l'approbation de la terre et da ciel. L'empereur remit à son conseil le choix important de !a paix ou de la guerre. La justice et l'honneur criaient maintenant bien plus haut encore que dans le temps de la mort de Gratien. Le perse'cuteur de cette famille impériale, à laquelle Théodose devait son élévation, venait d'ajouter de nouvelles injures à celles qui avaient déjà été souffertes. On ne pouvait plus compter sur des sermens ni sur des traités pour contenir l'ambition sans frein de l'usurpateur, et en tardant à employer des moyens vigotu'eux et décisifs, loin de conserver la paix, on pouvait exposer rOrient au danirer d'une invasion. Les Barbares

qui avaient passé le Danube , convertis depuis peu en soldats et en citoyens, conservaient encore une partie de leur férocité nationale; la guerre, en exerçant leur valeur, avait encore l'avantage d'en diminuer le nombre, et de soulager les provinces qu'ils accablaient. ]Malgré tous ces raisonnemens, approuvés par la majorité du conseil, Théodose hésitait encore à prendre les armes pour une cause qui ne pouvait plus admettre de réconciliation; et sa grande âme pouvait sans honte éprouve;'de l'inquiétude pour des peuples épuisés et pour la sûreté de ses propres enfans. T.aidis que le cloute d'un seul homme sus* pendait le destin de l'empire , les charmes de la princesse Galla plaidaient en fliveur de son frère Valen-

DE l'eMPIRI: r.OMAlN. CHAI». XXVII. 2()3

tînlen (r). Theodose se sentit e'mu des larmes de la beauté, et son cœur ne put se défendre des charmes de la jeunesse et de Tinnoccnce. L'impératrice Justine sut profiter habilement de sa passion , et la célébration de son mariage fut le gage et le signal de la guerre civile. Les critiques insensibles , qui regardent la faiblesse de l'amour comme une tache indélébile pour la mémoire d'un grand homme , et surtout d'un empereur orthodoxe, rejettent en cette occasion l'autorité suspecte de Zosime. Pour moi, j'avoue naïvement que je me plais à trouver et même à chercher dans les sanglantes révolutions de ce monde quelques traces des sentimens moins funestes et plus doux de la vie domestique. Dans la foule des conquérans ambitieux et sanguinaires, je distingue avec satisfaction le héros sensible ciui reçoit ses armes des mains de l'amour. On s'assura par un traité de l'alliance du roi de Perse. Les Barbares belliqueux qui environnaient l'empire consentirent à respecter les frontières ou à suivre les drapeaux d'un monarque actif et généreux ; et les préparatifs de guerre se firent avec ardeur, tant sur mer que sur terre , dans les étals de Tbéodose , depuis l'Euphrate jusqu'à la mer Adriatique. L habileté des

(i) Zosime (1. iv . p. 263 , 264) raconte la fu'do de Va]pntinien et l'amour de Théodose pour sa sœur. Tillemont , <à l'appui de quelques autorités faibles et équivoques , anlidate le second mariage de Thcodose ( Hist. dex empereurs ^ t. v , ]). 740) et tâche de réfuter ces contes de Zosùnc , qui seraient trop contraires à la piété de Théodose.

294 HISTOIRE DE LA DECAnENCE

dispositions semblait multiplier les forces de l'Orient, et partageait l'attention de Maxime. Il avait lieu de craindre qu'un corps de troupes choisies et commande'es par l'intre'pide Arbogaste , ne dirigeât sa marche le long du Danube , et ne pe'nétrât à travers la Rhétie dans le cœur de la Gaule. On e'quipa une flotte puissante dans les ports de la Grèce et de l'Épire ; le dessein apparent e'tait de conduire Valentinien et sa mère en Italie , dès qu'une victoire navale aurait ouvert le passage , de les mener sans de'Iai à Rome, et de les mettre en possession du siège principal de l'empire et de la religion. Dans le même temps, The'odose lui-même, à la tête d'une arme'e courageuse et bien disciplinée, s'avançait à la rencontre de son indigne rival, qui, après le siège d'Émone , avait assis son camp dans les environs de Siscie , ville de Pannonie , fortement défendue par le cours large et rapide de la Save.

Défaite et Lcs vc'tc'rans , qui se rappelaient encore la longue

mort de , • i . ■«»

Maxime, rcsistancc et les ressources successives du tyran Ma-

Juin août, gnencc , se préparaient sans doute aux travaux de deux ou trois campagnes sanglantes ; mais l'expe'dition entreprise contre celui qui avait usurpe' comme lui le trône de l'Occident, ne dura que deux mois (i), et ne leur fit pas parcourir plus de deux cents milles. Le ge'nie de l'empereur d'Orient devait naturellement pre'valoir contre le faible Maxime , qui ne

(i) Voyez la Chronologie des Lois , par Godefroy , Code Théodos. , t. I j p. 1 19.

DE l'empire romain, ciiap. XXVII. 295 montra dans cette crise fatale , ni courage personnel ni talens militaires. L'avantage d'une cavalerie nombreuse et agile seconda puissamment riiabileté de The'odose. Les Huns, les Alains et les Goths, a leur exemple, formèrent des escadrons d'archers qui combattaient à cheval , et étonnaient la fermeté des Gaulois et des Germains par la rapidité des évolutions d'une guerre de Tarlares. Après une longue marche, et dans la plus forte chaleur de l'été, ils s'élancèrent sur leurs chevaux couverts d'écume , dans les eaux de la Save, passèrent la rivière à la nage en présence de l'ennemi, chargèrent les troupes qui défendaient la rive opposée , et les mirent en fuite. Marcellinus , frère de l'usurpateur, accourut à leur secours avec des cohortes choisies , qu'on regardait comme l'espoir et la ressource de l'armée. Le combat, interrompu par l'approche de la nuit , recommença le lendemain matin; et après une défense opiniâtre, le reste des plus braves soldats de Maxime posa les armes aux pieds de l'empereur. Sans perdre le temps à écouter les acclamations des fidèles habitansd'Émone, Théodose continua sa marche pour terminer la guerre par la mort ou la prise de l'usurpateur, qui fuyait devant lui avec toute l'agilité de la crainte. Du sommet des Alpes Juliennes, il descendit si rapidement dans les plaines d'Italie, qu'il arriva le même jour à Aquilée ; et Maxime , environné de toutes parts, eut à peine le temps d'en fermer les portes : mais elles ne pouvaient résister long-temps aux efforts d'un ennemi victorieux: l'indifférence, le mécontente-

2q6 HISTOIRE DE LA DÉCÂ:DENCE

nient et le désespoir du peuple et des soldats , hâtèrent la chute du niise'rable Maxime. Arrache' violemment de son trône , et dépouillé des ornemens impériaux, de la robe, du diadème et des sandales de pourpre , il fut traîné dans le camp de Théodose, environ à trois milles d'Aquilée. Loin d'insulter à son infortune , l'empereur parut louché de compassion, et disposé à quelque indulgence, pour un homme qui n'avait jamais été son ennemi personnel , et qui ne lui inspirait que du mépris. Les malheurs auxquels nous sommes exposés excitent plus aisément notre sensibilité, et ce n'était pas sans de profondes et sérieuses réflexions que le vainqueur pouvait voir son orgueilleux compétiteur maintenant prosterné devant lui. Mais la mort de Grati^n, et le respect pour la justice, bannirent bientôt la faible impression d'une pitié involontaire. Théodose abandonna Maxime au pieux ressentiment des soldats, qui remmenèrent de sa présence et lui tranchèrent la tête. La nouvelle de sa victoire fut reçue partout avec une joie sincère ou habilement feinte. Victor, fds de l'usurpateur, que son père avait décoré du titre d'Auguste , périt par l'ordre, et peut-être par la main de l'audacieux Arbogaste; et toutes les dispositions militaires de Théodose furent couronnées du succès. Dès qu'il eut ainsi terminé une guerre civile moins sang^lante et moins difficile qu'il n'avait du s'y attendre, l'empereur de TOrient s'occupa , durant plusieurs mois de résidence à Milan, de rétablir l'ordre dans les provinces; et au commencement du

])E L'rMPIRE ROMzMN. CIIAP. XXVII. 297

printemps , il fit , à l'exemple de Constantin et de Constance (i),son entrée triomphale dans l'ancienne capitale de Tcnipire.

L'orateur qui peut sans daneer e^arder le silence , ,y«"'''"'' ^''

^ , , Tneodose.

peut aussi louer sans peine et sans répugnance (2). La postérité avouera sans doute que le caractère de Théodose (3) offrait le sujet abondant d'un justepanégyrique. La sagesse de ses lois et le succès de ses armes faisaient respecterson administration de ses sujets et de ses ennemis. Il aimait et pratiquait les vertus de la vie

(1) En outre des passages que l'on peut recueillir dans les Chroniques et dans X'Hist. ecclés. , Zosime ( 1. iv , p. 269-267), Orose (1. A'ii, c. 35) etPacatus {in Panegyr. net., y.\\, 3o- 47 ) suppléent à la disette des matériaux sur la guerre civile. Saint Ambroise (t. ir , épit. xl, p. 932, gôS) fait allusion, d'une manière assez obscure , aux événemens connus d'un magasin enlevé , d'une action à Pétovio , et d'une victoire en Sicile, peut être une victoire navale , etc. Ausone ( p. 256 édit. Toll.) félicite Aquilée de sa bonne fortune, et fait l'éloge de la conduite de ses habitans.

(2) Quàni promptum laudare principeni , tain tutum siluisse de principe. (Pacalus , in Panegyr. vet. , xii , 2.) Latinus-Pacalus-Drepanius, né dans la Gaule, prononça ce discours à Rome (A. D. 388). Il fut nommé depuis consul d'Afrique , et son ami Ausone compare ses poésies à celles de Virgile. Voyez Tillemont , Hist. des empereurs , tom. v , p. 3o3.

(3) Voyez le portrait que Victor le jeune fait de Théodose. Les traits sont bien frappés, mais les couleurs sont mêlées. L'éloge de Pacalus est trop vague , et Claudien semble craindre toujours d'ék'ver la gloire <le Théodose au-dessusdecelle de son fils.

domestique , qui habitent rarement dans les palais des rois. Theodose était sobre et chaste ; à table , il jouissait sans excès des plaisirs du repas et de la conversation , et sa passion pour les femmes ne l'emporta jamais à des affections illégitimes. Décoré des titres fastueux de la grandeur impériale , il aimait encore à mériter les tendres noms d'époux fidèle et de père indulgent. Sa tendre estime donna près de lui à son oncle le rang d'un second père. Théodose reçut comme ses propres enfans ceux de son frère et de sa sœur, et ses soins s'étendirent à ses parens les plus éloignés. C'était dans le nombre de ceux qu'il avait vus sans masque avant son élévation , qu'il choisissait ses amis particuliers; le sentiment d'un mérite supérieur le rendait capable de mépriser les distinctions accidentelles de la pourpre et du diadème, et sa conduite, loisqu'il fut monté sur le trône , prouva qu'il savait oublier les injures, pour ne se souvenir que des bienfaits. Il avait l'attention obligeante de conformer le ton léger ou sérieux de sa conversation à l'âge, au rang ou au caractère de ceux de ses sujets qu'il admettait dans sa société; et l'affabilité de ses manières était la peinture naïve de son âme. Théodose respectait la simplicité des hommes bons et vertueux , et l'habileté dans tous les genres : tous les talens , pourvu qu'ils fussent utiles ou seulement innocens , étaient sûrs d'éprouver sa judicieuse libéralité. En exceptant les hérétiques , qu'il persécuta avec une haine implacable, on peut dire que sa bienveillance n'avait de bornes que celles

DE l'empire romain, ciiap. XXVII. 299 du genre humain. Le gouvernement d'un grand empire suffit sans doute pour occuper le temps et tous les talens d'un mortel : cependant ce prince actif, sans aspirer à la re'putation d'un savant , reservait toujours quelques momens de son loisir à une lecture instructive ; l'histoire , oli il allait puiser de quoi augmenter son expe'rience , était son étude favorite. Les annales de Rome lui pre'sentaient , dans la longue révolution de onze siècles , des tableaux variés et frappans de la fortune et de la vie des hommes ; et on avait particulièrement remarqué que les cruautés de Cinna, de Marins ou de Sylla , lui arrachaient une exclamation dliorreur pour ces fléaux des hommes et de la liberté. Son opinion impartiale sur les événemens passés servait de règle à sa conduite , et il eut le rare mérite d'étendre ses vertus en proportion de sa fortune. Le moment de la prospérité était pour lui celui de sa modération. Il fit admirer plus que jamais sa clémence après le danger et le succès de la guerre civile. Dans la première chaleur de la victoire , on avait massacré les Mores qui composaient la garde de l'usurpateur , et livre au glaivede la justice quelques uns des criminels les plus marquans de son parti ; mais l'empereur se montra plus empressé de sauver les innocens que de punir les coupables. Les infortunés citoyens de l'Occident, qui se seraient crus trop heureux d'obtenir la restitution de leurs terres , reçuient avec étonnement une somme d'aigent équivalenteà leurs perles , et le vainqueur pourvut libéralement à l'entretien

de la mère et à Te'ducatlon des filles de Maxime (i). Un caractère si accompli excuserait presque l'extravag-anle supposition de l'orateur Pacatus, qui affirme avec enthousiasme , que si Brulus l'ancien revenait sur la terre, ce sévère re'publicain abjurerait aux pieds de Théodose la haine de la royauté , et avouerait ingénument qu'un tel prince est le plus fidèle soutien du bonheur et de la dignité du peuple romain (2).

T-i^'^j^"''' ^^ Cependant l'œil perçant du fondateur de la république aurait aperçu sans doute deux défauts essentiels et capables de détruire son goût récent pour le despotisme. L'indolence de Théodose affaiblissait souvent l'activité Çj) de ses vertus, et il se livrait quelquefois à l'impétuosité de sa colère (4)- Dans la pour-

(1) Saint Ambroise , 1. 11 , epist. 40 , p. gSS. Pacatus, faute de courage ou d'intelligence , néglige cette circonstance glorieuse.

(2) Pacatus , in Panegyr. vet. , xii , 20.

(3) Zosime, 1, iv , p. 271 , 272. Son témoignage porte , dans cette occasion , l'empreinte di? la candeur et de la vérité. Il observe cette alternative d'indolence et d'activité, non pas comme un vice , mais comme une singularité du ca-« raclère de Théodose.

(4) Victor avoue et excuse cette disposition à la colère. Sed habcx , dit saint Ambroise à son souverain, en termes fermes et respectueux , naturœ iinpetum , qitcm si quis lenire velit , cilo vertes ad misericordiam : se quis stitnulet , in inagis exsuscitas , ut eurn revocare viv possis (t. n, epist, , 1. I , p. 90)8 ).Tliéodose(Claud.,/« IV cons. Honor., 266, etc.) çxliorle son fils à modérer son penchant à la colère.

DE l'empire ROMAIIV. CHAP. XXVIÎ. 3o t

suite d'un objet impoi tant , son courage devenait capable des plus grands effot ts ; mais après la re'ussite d'une entreprise, après la crise d'un danger, le •héros retombait dans un repos sans gloire; et, oubliant que le temps d'un prince appartient à ses sujets, il se livrait aux plaisirs innocens mais frivoles d'une cour fastueuse, iliéodose était naturellement impatient et colère ; et dans un rang où personne ne pouvait lui résister, oii peu d'hommes osaient lui faire des représentations, le monarque sensible craignait également le danger de ses faiblesses et celui de sa puissance. Il travaillait sans cesse à vaincre ou du moins à modérer l'impétuosité de ses passions, et le succès de ses efforts augmentait le mérite de sa clémence. JMais la vertu pénible qu'exige toujours un combat n'est pas toujours sûre de la victoire; le règne d'un prince sage et clément fut souille par im acte de cruauté qu'on attendait à peine d un Néron ou d'un Domitien; et par un étrange contraste , l'historien de Tliéodose , dans le cours seulement de trois années , rapporte et le pardon généreux que ce prince accorda aux citoyens d'Antiocbe, et le massacre inhumain des habitans de Thessalonique.

L'esprit inquiet du peuple d Antioche ne lui per- séJitioa mettait jamais de se trouver content de sa propre Â. d. 387. situation , ni du caractère et du gouvernement de ses souverains. Les sujets ariens de Tliéodose déploraient la perte de leurs églises ; trois évTfjues rivaux se disputèient le siège d'Antiocbe. et la sentence qui décida de leurs prétentions excita les murmures

3o'2 HISTOIRE 1>E LA. DECADENCE

des deux congrégations qui succombaient. Les besoins de la guerre contre les Goths , et la de'pense inévitable qu'entraîna le traité de paix , avaient obligé l'empereur à augmenter les impôts ; et les provinces d'Asie qui n'avaient point souffert des malheurs de l'Europe , contribuaient avec répugnance à les soulager. La dixième année de son règne approchait , et la fête d'usage à cette époque était plus agréable aux soldats qui recevaient une gratification considérable , qu'aux citoyens dont les dons volontaires avaient été convertis depuis long-temps en taxes extraordinaires. Les édits bursaux troublèrent le repos et les plaisirs de la ville d'Antioclie ; le tribunal du magistrat fut assiégé par une foule suppliante qui sollicitait en termes pathétiques et d'abord respectueux , la réformation des abus. L'arrogance des commissaires, qui traitaient les plaintes de résistance criminelle, enflamma peu à peu la colère du peuple ; sa disposition satirique se tourna bientôt en violentes et piquantes invectives , qui , d'abord lancées contre les ministres subordonnés du gouvernement, s'élevèrent insensiblement jusqu'à l'empereur 26 icvrier. lui-même; la fureur de la multitude animée par une faible résistance, se déchargea sur les images de la famdle impériale qu'on avait exposées à la vénération publique dans les plus belles places de la ville. Les statues de Théodose, celles de son père, de rlaccilla son épouse , et de ses deux fils Arcadius et Honorius, furent abattues, mises en pièces, ou traînées ignominieusement dans les rues, et les ou-

DF L'oiPrRE ROMAIN. CHAP. XXVII. 3o3

trages que la multitude prodigua aux images de la majesté impériale, manifestèrent assez quels étaient ses vœux coupables et sacrilèges. L'arrivée d'un corps d'archers fît cesser presque sur-le champ le tumulte, et les habitans d'Antioche eurent le temps de réfléchir sur l'énormité de leur faute et sur le danger du châtiment (i). Le gouverneur de la province rendit à la cour, comme il y était ol)ligé par les devoirs de sa place , un compte exact de toutes les circonstances de l'émeute; et de leur côté, pour porter a la cour l'aveu de leur crime et l'assurance de leur repentir, les citoyens Iremblans se confièrent au zèle de Flavien,leur évêque, et à l'éloquence d'Hilaire, l'ami et probablement le disciple de Libanius, dont le génie, dans cette triste circonstance, ne fut pas inutile à sa patrie (2). Une distance de huit cents milles séparait Antioche de Constant,inople ; et malgré la diligence des postes impériales, ce fut déjà pour la ville coupable une punition sévère que le long effroi qui précéda les réponses. La moindre

(1) Les chrétiens et lespaïei)S crurent unanimement que la sédition avait élé excitée par les démons. Une femme d une taille ^gigantesque, dit Sozomi'ne , se promenait dans les rues un fouet à la main ; un vieillard , dit Libanius (oral, xii , p. '^C)6) , se transforma d'abord en jeune homme, et ensuite en petit enfant , etc.

(2) Zosime se trompe sûrement dans son récit court et dénué de bonne foi (t. iv, p. 258, 269), lorsqu'il envoie Libanius en jiers.tnne à Coiistanlinople ; ses propres discours prouvent qu'il resta à Antioche.

3o4 HtSTOIRE DE LA DKCAnENCE

rumeur excitait la brainte ou l'espérance des citoyens d'Antioche. Ils entendaient avec frayeur annoncer que l'empereur, violemment irrité des insultes faites à ses statues^ et plus encore des indignités commises sur celles de son épouse bien aimée, avait résolu de raser la ville et de massacrer, sans distinction d'âge ou de sexe, tous les habitans (i), dont une partie cbercba un refuge dans les montagnes de Syrie et dans le désert voisin. Enfin, après vingt-quatre jours d'attente et d'inquiétude , le général Hellebicus et Césarius, maître des offices , prononcèrent les ordres de l'empereur et la sentence d'Antioche. Cette org^ueilleuse capitale fui dégradée de son rang et perdit le nom et les droits de cité. On dépouilla la métropole d'Orient de ses terres , de ses privilèges et de ses revenus, et on l'assujettit, sous la dénomination humiliante de village , à la juridiction de Laodicée (2) ; on ferma les bains , le cirque et les théâtres ; et pour la priver en même temps des plaisirs et de l'abondance, Théodose enjoignit sévèrement de sup-

(l)Libanius (ora?. 1, p. 6, edit. A^e/ze/.) déclare que sous un semblable règne la crainte du massacre était absurde , surtout pendant l'absence de l'empereur; car sa présence, selon cet éloquent esclave , aurait pu légitimer les actions les plus sanguinaires.

(2) Laodicée , sur le bord de la mer , à soixante-cinq milles d'Antioche [Foyez Noris-Epocll^Syro-Maced., Dissert, m, p. 23o). Les habitans d'Antioch?"trouvèrent mauvais que la ville de Séleucie, qui dépendait de leur capitale, eût la présomption d'intercéder eu leur faveur.

DE l'empire romain. CHAP. XXVII, 3o5

primer à l'avenir toute distribution de grains. Ses de'le'gue's proce'dèrent ensuite aux informations contre les particuliers qui avaient de'truit les statues, et contre ceux qui ne s'y étaient point oppose's. Helle^ bicus et Ce'sarius sie'geaient au milieu du Forum, sur leur tribunal , environné de soldats; les citoyens d'Antioche les plus distingués par leur naissance et leurs richesses , y comparurent chargés de chaînes ; on leur fit souffrir la torture , et les deux magistrats prononcèrent ou suspendirent, de leur seule autorité , la sentence des criminels. On mit leurs maisons en vente; leurs femmes et leurs enfans tombèrent de l'opulence dans l'excès de la misère, et l'on s'attendait à voir terminer, par les plus sanglantes exécutions (i) un jour de calamités que le prédicateur d'Antioche, l'éloquent saint Ghrysoslôme, a représenté comme un tableau frappant du jugement dernier de l'univers. Mais les ministres de Théodose exécutaient avec répugnance sa cruelle commission. La désolation du peuple leur arracha des larmes, et ils écoutèrent avec respect les sollicitations pressantes des moines et des ermites ([ui descendaient en foule des montagnes (2). Heljebicus et Césarius consentirent à suspendre l'exécution de leur sen-

(i) Comme la date des jours où le tumulte eut lieu se rapporte à la fête mobile de Pâques , on ne peut: la déterminer sans avoir auparavant fixé l'année. Tillemont ( Hixt. des empereurs , t. v , p. 741-744) ^' Montfaucon ( Saint Chrysostôme y t. XIII, p. io5-iio) ont préféré l'année 387.

(2) Saint Clirysostôme compare leur courage , qui ne les

v. ao

3oG IliSTOIRE DE LA DECADENCE

tence; il fut convenu que le premier resterait à Antioche, tandis que l'autre, retournant en diligence à Constantinople , se hasarderait à consulter Clémence yne secoudc fois la volonté de son souverain, La

de Théodose. i mi ' i ' • ^ f\ i r i -, , ,

colère de Theodose était deja calmée ; les députes du peuple, Tévêque et l'orateur, avaient obtenu une audience favorable , et les reproches de l'empereur furent plutôt les plaintes de la tendresse offense'e que les menaces se'vères et hautaines de l'orgueil et de la puissance. Un pardon général et absolu fut accordé à la ville et aux citoyens d'Antioclie; on ouvrit les portes des prisons; les sénateurs, qui n'attendaient plus qu'une mort ignominieuse, recouvrèrent leurs maisons et leurs fortunes, et la capitale de l'Orient reprit son éclat et la jouissance de tous ses privilèges. Théodose honora de ses éloges la générosité avec laquelle le sénat" de Constantinople avait intercédé en faveur des malheureux sénateurs d' Antioche; il récompensa l'éloquence d'Hif laire en le nommant gouverneur de la Palestine , et

l'évoque d'Antioclie, à son départ, reçut de lui les plus vifs témoignages de respect et de reconnais- ;^5 avril, sancc. Tliéodosc vit élèvera sa clémence mille nouvelles statues ; son cœur ratifiait les applaudissemens de ses sujets, et l'empereur avoua que si rendre > la justice est le devoir le plus sacré des souverains,

pardonner est leur plus délicieuse jouissance (i).

exposait pas à un grand danger , à la fuite honteuse des cyniques.

(i) Deux orateurs égalomont dislingues par leur mérite.

i»E l'oipire romain, chap. xxvir. 3o7 On attribue la sédition âe Thessalonique à une Sédition et

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