f. 1 rnassacie Je
cause plus iionteuse, et les suites en furent plus ihessaionifunestes. Cette grande ville, la métropole de toutes ^2! d 3 o les provinces de l'Illyrie, avait ëte preserve'e du ravage des Goths par des fortifications redoutables et une garnison nombreuse. Botheric , gëne'ral de ces troupes, et probablement d'après son nom , barbare lui-mêaje, avait dans le nombre de ses esclaves un jeune garçon dont la beauté' excita les de'sirs impurs d'un des cocliers du cirque. Botheric punit par la prison son insolente brutalité , et se refusa sévèrement aux importunes clameurs de la multitude , qui, dans une représentation des jeux publics, se plaignit de l'emprisonnement de son cocher favori, à l'habileté duquel elle attachait infiniment plus d'importance qu'à sa vertu. Quelques anciens sujets de mé^ contentement avaient déjà excité le ressentiment du peuple, et la garnison, affaiblie par le nombreux détachement employé à la guerre d'Italie et par la désertion, ne put sauver son général de la fureur d'une multitude sans frein; Botheric et plusieurs de
quoique d'opinions différenles, onl décrit la sédlllon d'An— tioche dans un style presque dramatique. ( /^'ores Liban , orat. i4> lô, p. 389-420; édit. Morel , orat. i , p. 1-14. f^enet. , 1764 , et les vingt Discours de saint Jean Chrysostôme ,Dc xtatuis , t. h, p. 1-225, édit. Montfaucon.) Je connais peu les ouvrages de saint Chrysostôme ; mais Tillemont [Hlxt. des empereurs ^ t. v , p. 263-283) et Hermant [Vie de saint Chrysostôme , t. 1 , p. 137-244) avaient lu ses Jffiuvres avec soin , et avec une pieuse exactitude.
3o8 HISTOIRE DE LA DÉCADEXCE
ses principaux officiers furent inhumainement massacre's. Leurs corps mutilés furent traînés à travers les rues. L'empereur, qui résidait alors à Milan, apprit avec étonnement l'insolence et la cruauté effrénée du peuple de Thessalonique. Le juge le plus modéré aurait puni sévèrement les auteurs de ce crim.e , et le mérite de Botheric pouvait contribuer à augmenter l'indignation de Théodose. Le monarque fougueux, trouvant les formalités de la justice trop lentes au gré de son impatience, résolut de venger la mort de son lieutenant par le massacre d'un peuple coupable. Cependant son âme flottait encore entre la clémence et la vengeance. Le zèle des évêques lui avait presque arraché malgré lui la promesse d'un pardon général ; mais Ruffin , son ministre, armé des artifices de la flatterie , parvint à ranimer sa colère ; et l'empereur, après avoir expédié le fatal message , essaya , mais trop tard , de prévenir l'exécution de ses ordres. On confia avec une funeste imprudence le châtiment d'une ville romaine à la fureur aveugle des Barbares , et l'exécution fut tramée avec tous les artifices perfides d'une conjuration. On se servit du nom du souverain pour inviter les habitans de Thessalonique aux jeux du cirque ; et telle était leur avidité pour ces amusemens, qu'ils oublièrent, pour y courir en foule, tout sujet de crainte et de soupçon. Dès que l'assemblée fut complète, au lieu du signal des jeux, celui d'un massacre général fut donné aux soldats qui environuaieut secrètement le cirque. Le carnage continua
DE l'empire romain, ciiap. XXVII. 309 pendant trois heures , sans distinction de citoyen ou d'e'trang-er , d'âge ou de sexe, de crime ou d'innocence. Les relations les plus mode'rées portent le nombre des morts à sept mille, et quelques e'crivains affirment que l'on sacrifia quinze mille victimes aux mânes de Botheric. Un marchand étranger, qui probablement n'avait pris aucune part à la mort du ge'néral , offrit sa propre vie et toute sa fortune pour sauver un de ses fils ; mais tandis que ce père infortuné balançait , incapable de choisir et plus incapable de condamner l'un des deux , les Barbares terminèrent son anxie'té en immolant au même instant ces deux jeunes gens sans défense. Les assassins donnaient pour excuse de leur inhumanité, un motif qui augmenterait encore, par l'idée d'im froid calcul , riiorreur de ce massacre exécuté par les ordres de Théodose : ils assuraient qu'on avait fixé le nombre de têtes que chacun d'eux devait présenter. Ce qui aggravait le crime de l'empereur, c'est qu'il avait fait souvent de longs séjours à Thessalonique, La situation de cette ville infortunée, ses rues, ses maisons, et jusqu'à l'habillement et aux fraits de ses habitans, étaient familiers à Théodose, et l'existence du peuple qu'il faisait massacrer devait frapper vivement son imagination (i).
(i) Saint Ambroise (t. 11 , epist. 5i , p. 998 ) , saint Augustin i^De civitate Dei , v , 26 ) et Paulin (m vit. sancd Amh rosit , c. 24 ) , expriment en termes vagues leur horreur et leur compassion. On peut y ajouter l'autorité de Sozomène (1. vij , c. 25); Théo{loret(l. V , c. 17 ) ; Tliéophane( Chro-
3io
HISTOIRE rJE LA DECADENCE
Influence L attachement respectueux de l empereur pour le de saiQt Ain- cierge ortiiodoxc le disposait a aimer et a admirer A. D. 388. ï^ caractère de saint Ambroise , qui réunissait au plus haut degré' toutes les vertus épiseopales. Les ministres et les amis de The'odose imitaient l'exemple de leur souverain , et il apercevait avec plus de surprise que de me'contentement , que l'archevêque était immédiatement instruit de tout ce qui se passait dans son conseil. Le prélat jugeait que toutes les opérations du gouvernement civil pouvaient intéresser la gloire de Dieu ou la vraie religion. Les moines et la populace de Callinicum , petite ville sur les frontières de la Perse, animés par leur fanatisme et par celui de leur évêque , avaient incendié, à la suite d'une émeute, un conventicule de Valentiniens et une synagogue de Juifs. Le magistrat condamna le séditieux prélat à rétablir la synagogue ou à payer le dommage, et l'empereur confirma cette sentence modérée ; mais l'archevêque de Milan n'y donna pas son approbation (ï). Il dicta une lettre de censure et pleine de reproches amers , tels que l'empereur aurait pu les mériter s'il eût reçu la circonci-
nogf. , p. 63) ; Cedrenus (p. 3i7 ) ; et Zonare( 1. 11, 1. xiii, p. 34 ) ; témoignages dont le poids n'est pas égal. Le seul Zosime , l'enneini juré de Théodose , passe sous silence la plus condamnable de toutes ses actions.
(i) Voyez \.o\i\.e l'affaire dans saint Ambroise (t. n , épit. 40 , 41 , p. 946-956 ) et son biographe Paulin (c. 23). Bayle et Barbeyrac {^Morale des Pères , c. 17, p. 320, etc.) ont justement condamné l'archevêque.
DE l'empire romain. CHAP. XXVfl, 3u sion et renoncé au baptême. Saint Ambroise y considère la tolérance du judaïsme comme une ptrséculion cor.tre la religion chrétienne; il déclare hardiment que, comme fidèle croyant, il envie à l'évêque de Callinicum le mérite de l'action et la palme du martyre, et il déplore , en termes palliétiques , le tort que cette sentence doit faire à la gloire et au salut de Théodose. Cet aTerlissement particuHer n'ayant pas produit l'effet qu'il en attendait (i), l'archevêque s'adressa , du haut de sa chaire, à l'empereur sur son trône (2), et refusa obstinément de faire l'oblation de l'autel jusquau moment où Théodose assura, par une promesse solennelle, l'impunité de l'évoque et des moines de Callinicum. La rétractation (3) de Théodose fut sincère, et, durant sa résidence à Milan, son commerce familier, ses pieux entretiens avec l'archevêque, augmentèrent tous les jours l'attachement qu'il lui portait.
(1) Son sermon est une étrange allégorie lir^e de la verge de Jcrémie et de l'amandier , de la femme qui lava et oignit les pieds du Christ; mais la péroraison est directe et personnelle.
(2) Hodie y episcopc , de me proposiiisti. Saint Ambroise l'avoue modestement ; mais il réprimande sévèrement Timésius , général de la cavalerie et de l'infanterie , qui avait osé dire que les moines de Callinicuirt méritaient punition.
(3) Cependant cinq ans après , éloigné de son guide spirituel , Théodose toléra les Juifs , et d-'fendit la destruction de leurs synagogues. [Cod, Théod., 1. xvi, tit. 8, leg. 9 , avec les Commentaires de Godefroy , t. vi , p. 225.}
Pénitence Lorsque Saint Ambroise apprit le massace de
de Iheodose. i i .
A. D.390. Thessalonique , son âme se remplit d'horreur et d'effroi. Il se retira à la campagne pour s'y livrera sa douleur et e'viter la présence de Théodose; mais , songeant qu'un silence timide le rendrait comme complice du crime , il écrivit une lettre particulière a l'empereur, dans laquelle il lui en peignait l'énorniite , en l'avertissant qu'il ne pourrait l'effiicer que par les larmes de la pénitence. Saint Ambroise joignant la prudence à la fermeté épiscopale , au lieu d'excommunier directement l'empereur (1), se contenta de lui mander qu'il avait été averti dans une vision de ne plus présenter l'oblation de l'Église au nom et même en présence de Théodose; il lui conseillait de s'en tenir aux exercices de la prière , et de ne point penser à s'approcher des autels pour recevoir la sainte eucharistie avec des mains impures, encore teintes du sang d'un peuple innocent. L'empereur , profondément affecté des reproches de l'archevêque et déchiré de ses propres remords , après avoir pleuré quelque temps les suites funestes de son aveugle fureur, se disposa, comme de coutume, a faire ses dé volions dans la cathédrale de Milan.
(i) Saint Ambroise, t. 11, cpist. 5i , p. ggy-iooi. Son épitre est une mauvaise rapsodie sur un sujet qui méritait d'être traité plus dignement. Saint Ambroise savait mieux agir qu'écrire ; ses compositions manquent de goût et de génie. Il n'a ni le fe'j de Tertullien, ni l'élégante abondance de Lactance , ni la vivacité Spirituelle de saint Jérôme , ni la grave énergie de saint Augustin.
DE l'empire romain. CRAP. XXVII. 3l3
L'intrépide archevêque arrêta son souverain sous le portique, et, prenant le ton et le langage d'un envoyé du ciel, il lui déclara qu'un repentir secret ne suffisait pas pour expier un crime public et apaiser la justice d'un Dieu irrite. Theodose lui représenta avec humilité, que s'il s'était rendu coupable d'homicide, David, l'homme selon le cœur de Dieu , avait non-seulement commis le meurtre, mais encore l'adultère. « Vous avez imité David dans son crime, lui re'pondit le courageux archevêque, imitez -le dans son repentir. » The'odose accepta respectueusement les conditions qui lui furent imposées; et sa pénitence publique est regardée comme un des événemens les plus honorables pour l'Eglise, Selon les règles les plus modérées de la disciphne ecclésiastique établie dans le quatrième siècle, le crime dhomicide exigeait une pénitence de vingt ans(i); et comme le cours de la plus longue vie humaine ne suffisait pas pour expier la multiplicité des meurtres commis à Thessalonique, l'assassin devait être exclu durant toute sa vie de la sainte communion ; mais l'archevêque , suivant les maximes
(i) Selon la discipline de saint Basile ( canon 56 ) , l'homicide volontaire devait porter quatre ans le deuil , passer les cinq autres années daus le silence , rester prosterné jusqu'à la fin des sept années suivantes, et se tenir debout durant les quatre dernières. J'ai entre les mains l'original ( Beve— ridge ,Pandectcs,t.n ,p. 47-i5i ) et une traduction ( Cliard., Hist. (les Sacremens , t. iv, p. 219 277) des Épîtres canoniques de saint Basile.
3l4 HISTOIRE DE LA. DÉCiDEFCE
de la politique relig-ieuse , accorda liti peu d'indulgence à un pe'nitent illustre qui humiliait à ses pieds l'orgueil du diadème, et l'e'dification publique qui re'sultait d'un tel abaissement était un motif puissant pour abre'ger la durée de la pénitence. Il sufïîsait que l'empereur des Piomains , dépouillé de toutes les marques de la royauté , se présentât dans l'attitude affligée d'un suppliant, et qu'au milieu de la cathédrale de Milan , ses humbles prières , accompagnées de soupirs et de larmes, sollicitassent la rértiission de ses péchés (i). Saint Ambroise employa sagement, dans cette cure spirituelle, un mélange de douceur et de sévérité. Après un délai d'environ huit mois, Théodose fut admis a la communion des fidèles; et l'édit qui ordonne de différer de trente jours l'exécution des sentences , doit être regarde comme le fruit salutaire de son repentir (2). La postérité a applaudi à la pieuse fermeté de l'archevêque, et l'exemple de Théodose démontrée l'utilité des principes qui forcèrent un monarque absolu^
(i) I.a pénitence de Théodose est attestée par saint Am- Broise ( t. vi , De obitu Theodos. , c. 84 , p. 1 207 ) , saint Augustin ( De civit. Dei , v , 26 ) , et Paulin (/« vit. sanct. Am^ bros.iC. 24). Socraten'enestpointiiistruit.Sozomène(l.vii, c. 25 ) est fort concis, et il faut user avec précaution du récit prolixe de Théodoret (1. v , c. 18}.
(2) Cod, Theodos. , 1. ix, t. xl , leg. i3. La date et les circonstances de celte loi présentent beaucoup de difficultés ; mais je me sens porté à favoriser les honnêtes efforts de Titleraont, Hist. des empereurs , t. 5 , p. 271 ; et de Pagi , Critica , t. I ,p. 578.