DE LKMPIRE ROMAIN. CHAP. XXVII
que ne pouvait atteindre la justice humaine , à respecter les lois et les ministres d'un juge invisible. « Le prince, dit Montesquieu , qui aime la religion et qui la craint , est un lion qui cède à la main qui le flatte ou à la voix qui l'apaise (i), » Les forces de ce puissant animal sont conse'quemment à la disposition de celui qui a acquis sur lui cette dangereuse autorité; et le prêtre qui dirige la conscience d'un souverain peut enflammer ou contenir ses passions sanguinaires au gré de son inclination ou de son inte'rêt. Saint Ambroise a de'fendu alternativement la cause de l'humanité' et celle de la persécution avec la même véhémence et le même succès. Après la défaite et la mort de l'usurpateur de la Gaule , Théodose fut maître absolu dans toute l'étendue du monde romain : il régnait sur les provin- Oénérosiiê
,, . 111 111 • de Théodose.
ces de 1 Orient par le choix honorable de Gratien , et a. d. 38»sur celles de l'Occident par le droit de conquête. Le ^'" vainqueur employa utilement trois années de séjour en Italie à rétablir l'autorité des lois et à réformer les abus qui s'étaient introduits sous l'administration de Maxime et sous la minorité de Yalentinien. Les actes publics portaient toujours le nom de Valentinien ; mais Tàge et la foi suspecte du fils de Justine exigeaient toute la prudence d'un tuteur orthodoxe. Théodose aurait pu lui ôter l'administration de ses états ou le renverser du trône sans s'exposer a des combats ou même à des murmures. S'il avait écouté
(l) Es/jn't des Lois , 1. xxiv , c. 2.
3l6 HISTOIRE DE LA. DÉCA-DENCÏ:
Ja voix de la politique ou de l'inte'rêt personnel, ses amis auraient trouvé moyen de le justifier ; mais la générosité de sa conduite , dans cette occasion mémorable , a arraché les applaudissemens de ses plus implacables ennemis : il replaça Valentinien sur le trône de Mdan , rendit au prince détrôné toutes les provinces enlevées par Maxime , sans rien stipuler a son avantage , soit pour le présent ou pour l'avenir, et y ajouta le don magnifique de tous les pays au delà des Alpes, que son heureuse valeur avait reconquis sur le meurtrier de Gratien (i). Satisfait de la gloire qu'il avait acquise en vengeant son bienfaiteur et en délivrant l'Occident du joug de la tyrannie, l'empereur quitta Milan pour retournera Constantinople, et dans la paisible possession de son empire , retrouva bientôt ses habitudes de luxe et d'indolence. Il remplit également ses devoirs envers le frère de Valentinien , et ce que lui prescrivait sa tendresse conjugale pour la.sœur de ce jeune empereur; la postérité, qui admire la pure et singulière gloire dont le couvrit son élévation , applaudira de même à l'incomparable générosité avec laquelle il usa de la victoire.
CarnciL-re L'impératricc Justine ne survécut pas long-temps
de Valenti- • •> il • ' '
D'en. à son retour en Italie , et quoiquelle ait encore ete
' ^ ' témoin du triomphe de Théodose , elle n'eut pas le
(i) Tara yrefi raç tuif/iruç y.a^tjxov i^o^n tivui. Telle est la misérable louange de Zosinie ( 1. iv , p. 267 ). Saint Augustin
se sert d'une expression plus heureuse : Falenlinianum
misericonUsalmd venejat'ione restitint.
iML l'oipirk romain, chap. xxvii. 3i7 temps de reprendre aucune influence sur le gouvernement de son fils (i). Une e'ducation orthodoxe effaça bientôt les principes d'iie'resie arienne qu'elle lui avait donnes par son exemple et par ses instructions. Le zèle naissant de Valentinien pour la foi de Nice'e , son respect pour le caractère et pour l'autorité de saint Ambroise, faisaient concevoir aux catholiques la plus favorable opinion du jeune empereur de rOccident (2) : ils applaudissaient à sa chasteté, à sa sobriété , à son mépris pour les plaisirs , à son application aux affaires et à sa tendresse pour ses deux sœurs, en faveur desquelles il ne se permettait cependant pas la plus faible injustice contre le moindre de ses sujets. Mais cet aimable prince , avant d'avoir accompli la vingtième année de son âge , tomba victime d'une trahison domestique , et l'empire se trouva de nouveau accablé des horreurs de la guerre civile. Arbogaste (3), vaillant soldat de la nation
(i) Sozomène, 1. vu, c. 14. Sa chronologie est fort incertaine.
(2) Voyez saint Ambroise, t. 11, De oblt. Valentinian. , c. i5 , p. 1 178 ; c. 36 , p. 1 184. Tandis que le jeune empereur donnait un festin , il jeûnait lui-même. Il refusa de A'oir une actrice dont on \antait la beauté , etc. D'après Tordre qu'il donna de tuer les animaux sauvages qu'il réservait pour les plaisi|^ de la chasse, il est peu généreux à Philostorgius ( 1. xi, c. i) de lui reprocher son penchant pour cet amusement.
(3) Zosime ( 1. iv , p. 276 ) fait l'éloge de l'ennemi de Théodose ; mais il est abhorré de Socrale (1. v, c. aS) et d'Orose (1. VII , c. 35).
3l8 HISTOIRE DE LA DECADENCE
des Francs , avait tenu le second rang dans Tarme'e de Gratien. A la mort de son maître, il avait passé sous les drapeaux de Theodose , et avait contribua , par sa valeur et par ses talens militaires , à la défaite de Maxime. Après la victoire, l'empereur le nomma maître général des armées de la Gaule. Son mérite réel et sa fidélité apparente avaient gagné la confiance du prince et de ses sujets. Il séduisit les troupes par ses largesses ; et tandis qu'on le regardait comme la colonne de l'état, le rusé Barbare formait secrètement le projet de monter sur le trône de l'Occident ou de le renverser. Les Francs , ses compatriotes , occupaient tous les postes importans dans l'armée ; les créatures d'Arbogaste obtenaient tous les honneurs et tous les emplois du gouvernement civil. Le progrès de la conspiration éloignait tous les sujets fidèles de la présence du jeune empereur; et Yalentinien, sans pouvoir et sans moyen de communication avec qui que ce fut , se trouva insensiblement resserré dans une étroite et dangereuse captivité (i\ L'indignation qu'il en fit paraître n'était peut-être que le résultat de l'imprudente vivacité de la jeunesse; il est permis cependant de l'attribuer au noble courage d'un prince qui se sentait digne de régner. Il engagea secrètement l'archevêque de Milan à entreprendre le
(i) Saint Grégoire de Tours (1. ii , c. g, p. i65 , dans le second -volume des historiens de France) a conservé un fragment curieux de SulpiceAlexandre, historien fort supérieur à saint Gréîroii'c.
DE l'empire romain. CIJAP. XXVII. OlQ
rôle de médiateur, et le prit pour garant de sa sincérité en mcme temps que de sa sûreté. Il parvint a faire instruire l'empereur de l'Orient de sa situation humiliante. Valentinien déclarait à Théodose , que s'il ne pouvait pas marcher promptement à son secours , il serait forcé d'essayer de fuir de son palais , ou plutôt de sa prison de Vienne dans la Gaule , où il avait imprudemment fixé sa résidence au milieu d'une faction ennemie ; mais dans latlente de secours éloignés et douteux , l'empereur recevait chaque jour d'Arbogaste quelque provocation nouvelle. Le monarque irrité , mais dépourvu de conseil et d'appui, résolut trop précipitamment de rompre avec un puissant rival. U reçut Arbogaste assis sur son trône , et au moment où le général s'en approchait avec quelque apparence de respect, Valentinien lui remit un papier par lequel il lui annonçait la perte de tous ses emplois. « Mon autorité, répondit l'audacieux Arbogaste , avec un sang froid insultant , ne dépend ni de la faveur, ni de la disgrâce d'un monarque. » Etiljeta dédaigneusement le papieràterre. Valentinien, indigné, saisit l'épée d'un de ses gardes, qu'il s'efforça de tirer du fourreau , et ce ne fut pas sans quelque violence qu'on parvint à l'emptcher de s'en servir contre un ennemi ou contre lui-même. Peu de jours après cette querelle extraordinaire , qui W<"' ''»
Valentinien,
attestait sa faiblesse autant que sa colère , on trouva le i5 mai. l'infortuné Valentinien étranglé dans son apparte- " " ^ * ment; Arbogaste prit quelques précautions pour sd laver d'un crime qui était si manifestemcut le sien ,
et persuader que la mort du prince était l'effet de son propre desespoir (i). On conduisit le corps de l'empereur avec la pompe ordinaire dans le sépulcre de Milan, et l'archevêque prononça une oraison funèbre, dans laquelle il déplora ses malheurs, et fit l'éloge de ses vertus (aj. Dans cette occasion, saint Ambroise dérogea singulièrement , sans doute par humanité , à son système de théologie , et tâcha de calmer la douleur des deux sœurs de Valentinien , en leur affirmant que le pieux empereur serait admis sans difficulté dans le séjour de la béatitude éternelle quoiqu'il n'eût pas reçu le sacrement de baptême (3). iTsnrpaiion Aborgaste avait préparé avec prudence le succès A. D. 392- de ses desseins ambitieux; et les habitans des pro- ^'^^' vinces , en qui se trouvait éteint tout sentiment de
patriotisme et de fidélité , attendaient avec résignation le maître inconnu qu'il plairait à un Franc de placer sur le trône impérial. Quelques préjugés d'orgueil semblaient encore s'opposer à l'élévation d'Ar-
(1) Godefroy ( Dissert, ad Philostorg. , p. 4 29-484) a rassemblé avec soin toutes les circonstances de la mort de Valentinien II. Les sentimens opposés et l'ignorance des contemporains prouvent qu'elle fut secrète.
(2) Deohltu Valenûnian. , 1. 11 , p. 1 lyS-i 196. Il est contraint de s'envelopper dans un langage obscur ; cependant il s'exprime avec plus de liberté qu'aucun laïque ou aucun autre ecclésiastique n'aurait osé le faire.
(3) Voyez c. 5i , p. 1 188 ; c. 76, p. iigS. Don Chardon {^Hist. des Sacremens , t. i , p. 86 ) , en avouant que saint Ambroise affirme la nécessité indispensable du baptême , tâche de concilier cette contradiction.
r>F l'oipire romain, chap. xxvir. 32 r bogaste , et le judicieux Barbare consentit à re'gner sous le nom d'un Romain obscur. Il revêtit de la pourpre Eugène, professeur de rhétorique ''i), qui, de la place de son secrétaire, était passé à celle de maître des offices. Le comte avait toujouris été satisfait de l'attachement et de Thabileté d'Eugène dans le cours de ses services publics et particuhers. Le peuple estimait son érudition, son éloquence et la pureté de ses mœurs; la répugnance avec laquelle il consentit à monter sur le trône , peut donner une opinion avantageuse de sa vertu et de sa modération. Les ambassadeurs du nouveau souverain partirent immédiatement pour la cour de Théodose, et lui communiquèrent , avec l'apparence de la douleur , la mortfuTOstede l'empereur Valentinien. Sans prononcer le nom d'Arbogaste, ils sollicitèrent le monarque de rOrient de recevoir pour collègue légitime un citoyen respectable , appelé au trône par les suffrages unanimes des peuples et des armées de rOccident (2). Théodose fut justement irrité de
( I ) Quein sibi Germanus fam iilitm dele^erat exid. Telle est l'expression dédaigneuse de Ciaudien (^i\ conxul. Honor. 74 )• Eugène professait le christianisme ; mais il paraît assez probable (Sozoïnèiie, 1. vii , c. 2-2 ; Philostorg. , 1. XI , c. 2 ) , d'après son état de grammairien , qu'il élait secrètemenl attaché au paganisme , et c'en était assez pour lui assurer l'amitié de Zosime (1. iv , p. 276, 277 ),
(2) Zosime ( 1. iv , p. 278 ) parle de cette ambassade, mais sans en dire le résultat ; il passe sur-le-champ à une autre histoire.
voir détruire en un instant, par la perfidie d'un Barbare , le fruit de ses travaux et de sa victoire. Les larmes d'une épouse chérie l'excitaient à venger ia^ mort de son malheureux frère , et à rétablir une seconde fois la majesté du trône (i). Mais comme cette seconde conquête de l'Occident p.iraissait difficile et dangereuse , il renvoya les ambassadeurs d'Eugène avec des présens magnifiques et une réponse obscure , et employa près de deux années aux préparatifs de la guerre civile. Avant de prendre une résolution décisive , le pieux empereur désirait de connaître les volontés du ciel ; e\ comme les pro- Théodose gi'ès du christianisme avaient imposé silence aux 'agame? ** oraclcs de Delphes et de Dodone, il consulta un moine égyptien , qui , dans l'opinion du siècle , possédait le don des miracles et la connaissance de l'avenir. Eutrope , eunuque favori de l'empereur, s'embarqua pour Alexandrie , d'où il remonta le Nil jusqu'à la ville de Lycopolis ou des Loups, dans la province écartée de la Thébaïde (2), Aux environs de
( I ) 2uvÉr«{Ç«|Ev }j TUTU yuftirfj FesAAos ra fiartMtu roy uê'iX^n c>ioÇufo/Ltiv>}. ( Zosiine , 1. iv , p. 277. ) II dit ensuite (p. 280 ) que Galla mourut en couches , et insinue que l'affliction de son mari fut excessive , mais de peu de durée.
(2) Lycopolis est la même que la moderne Siut ou Osiot , une ville de Saïd , à peu prés de la grandeur de Saint-Denis, qui fait un commerce lucratif avec le royaume de Sennaar , et possède une fontaine très-commode : Cujus potû signa virginitads cripiiintur. Voyez d' Anville, Z>ejcr//>/. de t Egypte^ p. 181 ; Abulféda , Descript. ^gypt^ , p. 14; et les notes curieuses de son éditeur Michaelis, p. 35-92.
DE l'empire ROMAIIS'. CHAP. XXVFI. 323
cette ville , saint Jean ( i ) avait construit dé ses mains , sur le sommet d'une montagne , une cellule dans laquelle il avait demeuré plus de cinquante ans sans ouvrir sa porte , fans voir la figure d'une femme , et sans goûter aucun aliment cuit au feu ou préparé par la main des hommes. Il passait cinq jours de la semaine dans la prière et la méditation; mais les samedis et les dimanches il ouvrait régulièrement une petite fenêtre , et donnait audience à une foule de- supplians qui s'y rendaient de toutes les parties du monde chrétien. L'eunuque de Théodose approcha respectueusement, lui proposa ses questions relatives à l'événement de la guerre civile , et rapporta un oracle favorahle qui anima le courage de l'empereur par la promesse d'une victoire sanglante , mais infaillible (2). A l'appui de la prédiction , on prit toutes les mesures que pouvait suggérer la prudence humaine. Les deux maîtres généraux Stilicon et Timasius reçurent Tordre de recruter les légions romaines et de ranimer leur discipline. Les troupes formidables des Barbares marchaient sous les ordres de leurs chefs
(1) Deux amis de saint Jean de Lycopolis ont donné l'histoire de sa vie: Rufîn (l.ii , c. i , p. 449) ^^ Palladius (Hisl. Lausiac. , c. /\1> , p. 738). Voyez la grande Collection Vitœ Patruin, itar Rosweide. Tillemont {Mém. ecclés,, t. x, p. 718- 720) a mis de l'ordre dans cette Chronologie,
(2) Sozomène ,\.\n , c. 12. Claxiâieii [in Eutrop.,]. 1,3 12) parle du voyage de l'eunuque ; niais il montre le plus grand mépris pour les souges des Égyptiens et pour les oracles du
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3^4 HISTOIRE DE LA 1;ECAI)ENC£ '
nationaux. On voyait rassembles sous les drapeaux, du même prince, l'Ibère, l'Arabe et le Goth, occupé» à se considérer avec une mutuelle surprise ; et le célèbre Alaric acquit à l'école de Théodose les talens militaires qu'il employa depuis , d'une manière si funeste, à la destruction de Rome et de l'empire (i). Victoire de L'cmpcrcur d'Occidcnt , ou plutôt son général sur Engene. xirbogaste , avait appris par les fautes et la défaite e^btembi'e. Je Maxime , combien il était dangereux d'étendre la ligne de défense contre un ennemi habile qui pouvait à son gré presser ou suspendre , restreindre ou multiplier ses attaques (2). Arbogaste posta son armée sur les confins de l'Italie. Les troupes de ïhéodose s'emparèrent, sans résistance, des provinces de la Pannonie jusqu'au pied des Alpes Juliennes , il trouva même les passages des montagnes gardés négligemment, ou peut-être abandonnés à
(i) Zosime , 1. iv , p. 280; Socrate , 1. vu , 10. Alaric luimême {De bell, getic. , 624) s'étend avec plus de complaisance sur ses premiers exploits contre les Romains.
Tôt Augiistiis Uebro qui teste fiigavi.
Cependant sa vanité aurait difficilement dik plusieurs empereurs fugitifs.
(2) Clandien {in w consul. Honor. 77, etc.) compare le.« plans militaires des deux usurpateurs.
Diovltas aiidere priorem
Suadebat , caiitumque dabant exempta sequentein. Hic nova moliri prceceps : hic qiiœrere tutus Providus. Hicfusis; collectis viribus ille. Hic vagus excurrens ; hic intta claustra reduettu, JDissiiniles; sed morte pares.