T)E L*EMPIRE HO^ATN". CHAP. XXVII
dessein aux entreprises de l'ennemi. Théodose descendit des montagnes , et découvrit , non sans un peu de surprise, le camp des Gaulois et des Germains qui couvraitla plaine depuis les murs d'Aquilée jusqu'aux bords du Frigidus (i) ou rivière froide (2). Un théâtre étroit, borné parles Alpes et parla mer Adriatique , offrait peu d'exercice aux talens militaires. Le fier Arbogaste dédaignait de demander grâce ; son crime lui otait tout espoir de réconciliation, et Théodose était impatient d'assurer sa gloire et de venger le meurtre de Valentinien. Sans peser les obstacles de la nature et de Fart , qui s'opposaient à ses efforts, l'empereur fit attaquer le camp des ennemis; et en donnant aux Goths le poste honorable du danger, il désirait secrètement que cette sanglante journée diminuât le nombre et l'orgueil de ces conquérans. Dix mille de ces auxiliaires, et Bacurius général des Ibères , périrent courageusement sur le champ de bataille ; mais la victoire ne fut pas le prix de leur sang. Les Gaulois tinrent ferme , et l'ap-
(1) Le Frigidus , rivière peu considérable dans le pays de Goretz , aujourd'liiii connue sous le nom de Vipao : elle se jette dans le Sonlius ou Lisonzo , au - dessus d'Aquilée , à quelques milles de la mer Adriatique. Voyez les Cartes anciennes et molernes de d'Anville , et Vltalia antiqua de Clu- •vier , t. I , j), 188.
(a) L'affectation de Claudien est intolérable, La neige éf ait teinte en rouge , la rivière froide fumait , et les cadavres auraient encombré le canal, si la grande quantité de sang n'avait pas augmenté le courant.
proche de la nuit favorisa la fuite ou la retraite tumultueuse des Romains. Théodose , retiré sur les montagnes , passa une nuit douloureuse dans l'inquiétude, sans provisions et sans autre espoir (i) que celui qui , au milieu des situations les plus désespérées, se soutient toujours dans une âme forte , capable de mépriser la fortune et la vie. Tandis que es troupes d'Eugène célébraient leur triomphe dans son camp par les orgies d'une joie insolente, le vigilant Arbogaste fît occuper les passages des montagnes par un corps nombreux, pour couper l'arrièregarde des ennemis , et Théodose aperçut au point du jour tout l'excès du danger de sa situation. Mais les chefs de ce corps firent bientôt cesser les craintes de l'empereur, en lui envoyant offrir de passer sous ses drapeaux. Théodose accorda sans hésiter toutes les récompenses honorables et lucratives qu'ils exigeaient pour prix de leur perfidie; et au défaut d'encre et de papier , qu'il n'était pas facile de se procurer , il écrivit sur ses propres tablettes la ratification du traité. Un renfort si nécessaire ranima le courage de ses soldats, ils retournèrent avec confiance , pour surprendre dans son camp un usurpateur dont les principaux officiers semblaient révoquer en doute les droits ou les succès. Au fort de la
(i) ïhéodoret affirme que saint Jean et saint Philippe apparurent à l'empereur éveillé ou endormi , montés sur des chevaux , etc. C'est la première apparition de la cavalerie apostolique , qui se renouvela souvent en Espagne et dans les croisades.
DE l'empire romain, chap. XXVII. 327 mêlée , il s'ëleva du côte de l'orient une de ces tempêtes dont les Alpes sont fre'quemment tourmentées (i). L'armée de Théodose était garantie , par sa position , de l'impétuosité du vent , qui soufflait un nuage de poussière dans le visage de l'ennemi , rompait ses rangs , arrachait les épées des mains des soldats , et repoussait contre eux leurs inutiles javelots. L'empereur sut profiter habilement de l'avantage que lui offrait la fortune. La superstition augmenta la terreur des Gaulois ; et ils cédèrent sans honte aux puissances invisibles qui semblaient combattre pour leurs pieux ennemis. La victoire de l'empereur fut décisive, et la mort de ses deux rivaux fut conforme à leurs différens caractères; le rhétoriclen Eugène , qui s'était presque vu maître du monde , fut réduit à Implorer la clémence du vainqueur, et tandis qu'il était prosterné aux pieds de Théodose, les impitoyables soldats lui abattirent la tête. Arbogaste, après la perte de la bataille , où il s'était acquitté des devoirs d'un général
(i) Te propter , gcUdis Aqidlo de monte procellis Obriiic adversas acies ; revolutaqtic tela Vertu in auctores , et turbine re/mlit hastas. O niminm dilecte Deo , cui fundit nb antris Mollis arinatas hyemes ; cui militât /^ther. Et conjurati veniunt ad classica venti !
Ces fameux vers de Claudieu (in m consul. Honor., g3, etc., A. D. 3<j6 ) sont cités par ses contemporains , saint Augustin et Orose, qui suppriment la divinité païenne d'EoIc , et d'après des témoins oculaires ajoutent quelques circonstances. Quatre mois après cette victoire, saint Ambroise la compara aux victoires miraculeuses de Moïse et de Josu«.
328 HISTOIRE HE LA DÉCxVDENCE
et d'un soldat, erra quelques joursdans les montagnes. Convaincu qu'il n'avait plus de ressource, et que sa fuite e'tait impossible , l'intrépide Barbare imita l'exemple des anciens Romains, et se perça de sa propre épe'e. Le sort du monde romain se décida dans un coin de l'Italie. Le successeur légitime de la maison de Valentinien embrassa l'archevêque de Milan , et reçut la soumission des provinces de l'Occident : elles étaient toutes complices de la rébellion. L'intrépide Ambroise avait seul résisté aux sollicitations et aux succès de l'usurpateur, et rejeté la correspondance et les dons d Eugène avec une mâle liberté qui aurait été fatale à tout autre qu'à lui. Il s'était retiré de Milan pour éviter l'odieuse présence du tyran, et il osa même prédire sa chute en termes équivoques. Le vainqueur applaudit au mérite d' Ambroise, qui lui assurait l'attachement du peuple par l'influence de la religion ; et on attribue la clémence de Théodose à l'intercession de l'archevêque (i). Mort de x'iprès la défaite et la mort d'Eugène , tous les ha-
Théodose. i • i i • • • i
A. D. 3ç)5;, bitans du monde romam reconnurent avec joie le
1/ janvier, jj^j;j,j{g gj. l'autorité de Théodose. Sa conduite jusqu'à
celte époque donnait les espérances les plus flatteuses
(i) Le récit Hes événeinens de la guerre civile a été tiré des écrits de saint Ambroise, t. ii, épît. 62, p. 1022; Paulin , in vit. Amhros. , c. 3.6-34 5 saint Augustin , De civit. Dei^ V , 26 ; Orose , 1. vu , c. 35 ; Sozoraène , I. vu , c. 24 ; Théodoret, 1. V ,c, 24; Zosinie , 1. iv , p. 281 , 282; Claudien ^ in m consul. Honor. 63-io5 ; in iv consul. Hoiwr. 70— i 1 7 ; et des Chroniques publiées par Scaligcr.
DE l'empire ROMAIN. CHAP. XXVIf. '32g
pour la suite de son règne ; son âge , qui n'excédait pas cinquante ans, laissait encore la perspective d'une longue fe'licite' , et sa mort arrive'e quatre mois après cette victoir^e , fut reçue comme un malheur inattendu qui détruisait toutes les espe'rances de la génération naissante. Les jouissances du luxe et l'inaction avaient affaibli la constitution de Théodose (i); il ne put supporter ce passage subit du repos d'un palais aux fatigues de la guerre , et des symptômes effrayans d'hydropisie annoncèrent qu'on allait bientôt perdre l'empereur. L'intérêt du public avait peutêtre confirmé l'opinion de la nécessité du partage de l'empire. Les princes Arcadius et Honorius, que la tendresse de leur père avait déjà revêtus du titre d'Auguste, étaient destinés à occuper les trônes de Rome et de Constantinople. Théodose ne leur avait pas permis de partager la gloire et les dangers de la guerre civile (2) ; mais dès que l'empereur eut triomphé de ses rivaux, Honorius, son second fils, vint
(i) Socrate (1. v, c. 36) impute celte maladie aux fatiffues de la guerre ; mais Philostorgiirs ( 1. xi , c. 2) la considère comme la suite de Ja mollesse et de l'intempérance ; ce qui lui vaut de la part de Pholius le titre d'impudent menteur ( Dissert, de Godefroy , p. 438 ).
(2) Zosime suppose qu'Honorius, encore enfant, accompagna son père (I. iv , p. i28o ). Cependant le Quantoflagru' hnnt pectora voto est tout ce que la flatterie a pu permettre à un poète contemporain. Il ra{)porte clairement le refus d« l'empereur , et le voyage d'Honorius après la victoire. (Claudirn , m m co«.s-. 7b- 1 25. )
33o HISTOIRE DE LA DECADENCE
jouir du fruit de la victoire et recevoir le sceptre de l'Occident des mains de son père expirant. On célébra l'arrivée d'Honorius à Milan par une magnifique représentation des jeux du cirque où Théodose, quoique accablé par la maladie , voulut contribuer, par sa présence, à la joie publique; mais l'effort pénible qu'il fît pour assister aux jeux du matin épuisa le reste de ses forces. Honorius tint sa place pendant le reste de la journée , et l'empereur expira dans la nuit suivante. Les animosités d'une guerre civile récente n'empêchèrent point qu'il ne fût unanimement regretté. Les Barbares qu'il avait vaincus et le clergé dont il subissait respectueusement la loi, lui prodiguèrent à l'envi des louanges et célébrèrent chacun les vertus auxquelles ils donnaient la préférence. Les dangers d'une administration faible et divisée épouvantaient les Romains , et chaque événement fâcheux des règnes malheureux d'Arcadius et d'Honorius leur rappela la perte irréparable du grand Théodose.
Corraption Daus Ic tablcau fidèle des vertus de cet empereur,
du siècle. ' '
nous n'avons point. dissimulé ses imperfections, son indolence habituelle, et le trait de cruauté qui a imprimé une tache ineffaçable sur la gloire d'un des plus grands d'entre les princes romains. Un historien acharné à déchirer sa mémoire, a exagéré ses vices et leurs suites pernicieuses. Il assure que les sujets de toutes les classes imitèrent les manières efféminées de leur souverain; qu'ils se livraient à toutes sortes de débauches , et que les lois affaiblies de
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l'ordre et de la décence ne suffisaient point pour arrêter les progrès de cette corruption de mœurs , qui sacrifiait sans i-ougir toute considération de devoir ou d'intérêt à une basse complaisance pour des goûts énervés ou déréglés (i). Les complaintes des auteurs contemporains qui déplorent les progrès du luxe et la dépravation des mœurs , ne peignent communément que leur situation personnelle et leur caractère. Peu d'observateurs se sont fait une idée juste et claire des révolutions de la société; peu d'entre eux sont capables de découvrir les ressorts secrets et délicats qui donnent une direction uniforme aux passions aveugles et capricieuses d'ime multitude d'individus. S'il est vrai qu'on puisse affirmer avec une apparence de raison que le luxe des Romains ait été plus imprudent et plus effréné sous le règne de Théodose que du temps de Constantin ou d'Auguste , ce changement ne put provenir d'une augmentation d'opulence nationale. Une longue suite de pertes et de calamités avait arrêté l'industrie et diminué l'aisance des peuples. Leurs profusions étaient i<ans doute le résultat de ce désespoir indolent qui jouit du moment et craint de penser à l'avenir. L'incertitude de la propriété décourageait les sujets de Théodose et les détournait des entreprises utiles qui exigeaient de la dépense et des travaux pénibles, et qui n'offraient qu'une perspective d'avantages éloignés. Les exemples fréquens de ruine
(i) Zosime, I. iv, p. 244.
et de désolation les engageaient à ne pas ménager les restes d'un patrimoine qui pouvait à tout instant devenir la proie des Barbares ; et la prodigalité' extravagante à laquelle les hommes se livrent dans la confusion d'un naufrage ou dans une ville assiége'e , peut expliquer les progrès du luxe au milieu des alarmes d'un peuple qui prévoyait sa prochaine destruction.
L'infante- Lcs villes adoptèrent le luxe efféminé de la cour ;
rieqnitteson ., ,. , . . . , i » •
armure. Il S mtroduisit jusquc daus le camp des légions. Un écrivain militaire qui a soigneusement étudié les premiers principes de l'ancienne discipline des Romains, marque les progrès de leur corruption. Végèce observe que depuis la fondation de Rome jusqu'au règne de Gratien , l'infanterie romaine avait toujours été couverte d'une armure. Dès qu'on eut laissé» perdre aux soldats l'esprit de disciphne et l'habitude des exercices, ils furent moins propres et moins disposés à supporter les fatigues du service. Les légions se plaignaient du poids insupportable d'une armure qu'elles portaient rarement, et elles obtinrent successivement la permission de quitter leurs casques et leurs cuirasses. Les armes pesantes de leurs ancêtres, la courte épée et le formidable piliun qui avait subjugué l'univers , échappèrent insensiblement de leurs mains impuissantes ; et comme l'usage de l'arc est incompatible avec celui du bouclier, ils s'exposaient avec répugnance dans la plaine à être criblés de blessures ou à les éviter par la fuite , et ils étaient toujours disposés à préférer l'akci-na-
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live la plus ignominieuse. Les Huns , les Gotlis et les Alains sentirent Tavantag-e, pourleur cavalerie, d'une armure défensive et en adoptèrent Tusage. Comme leurs soldats excellaient dans l'art de lancer les javelots, ils mettaient aisément en déroute des soldats tremblans et presque nus , dont la tête et la poitrine étaient exposés sans défense aux traits des Ikubares. La perte des armées , la destruction des villes et le déshonneur du nom romain, sollicitèrent inutilement les successeurs de Gratien de rendre le casque et la cuirasse à l'infanterie. Les soldats énervés négligèrent leur propre défense et celle de la patrie , et leur indolence pusillanime peut être considérée comme la cause immédiate de la destruction de l'empire (i).
( i ) Végèce , De re militari, 1. i , c. i o. La suite de calamités dont il parle, nous donne lieu de penser que le héros à qui il dédie son livre est le dernier et le plus méprisable des Valent,iniens.