CHAPITRE XXVIII
Destruction totale du paganisme. Introduction du culte des saints et des reliques parmi les chrétiens.
Destruction JLj A. FLiine du paganisme dans le siècle de Theodose
totale dupa- au i • i n • • i
ganisn.e. cst Dcut-etre l excuiple unique de l extinction totale 395. ' ' d'une superstition ancienne et ge'néralement adopte'e, et on peut la considérer comme un e've'nement remarquable dans Thistoire de l'esprit humain. Les chrétiens, et principalement le clergé, avaient souffert avec impatience les sages délais de Constantin , et la tolérance universelle du premier des Valentiniens. Ils regardaient leur victoire comme imparfaite et peu sûre, tant qu'on laisserait subsister leurs adversaires. Saint Ambroise et ses confrères employèrent leur influence sur la jeunesse de Gratien et sur la piété de Théodose à inspirer des maximes de persécution à leurs augustes prosélytes. On établit deux principes spécieux de jurisprudence religieuse , d'où les prélats tirèrent une conclusion sévère et rigoureuse contre tous les sujets de l'empire qui persévéraient encore dans les cérémonies du culte de leurs ancêtres : )°. que les magistrats sont en quelque façon coupables des crimes qu'ils négligent de prévenir ou de punir; 2°. que l'idolâtrie des divinités fabuleuses et des démons est le crime le plus offensant pour la majesté du Créateur. Le clergé s'autori-
BE l'empire romain. CH.\P. XXVIII. 33j
sait (les lois de Moïse et de l'histoire des Juifs (i) , et les appliquait d'une manière irréfléchie et peut-être errone'e au règne plein de douceur et à l'empire du christianisme (2). Il excita le zèle des empereurs à soutenir leur propre honneur en même temps que celui de la Divinité', et tous les temples du monde romain furent détruits soixante ans après la conversion de Constantin.
Depuis le règne de Numa jusqu'à celui de Gra- Etatdapa tien , la succession régulière des dirterens collèges de Kome. l'ordre sacerdotal n'avait éprouve' aucune interruption f3). Quinze pontifes exerçaient leur juridiction suprême sur toutes les personnes et toutes les choses consacrées au service des dieux; et leur tribunal sacré décidait toutes les questions auxquelles devait
(1) Saint Ambroise ( t. 11 , De oint. Theod. , p. 1 208 ) fait l'éloge du zèle de Josué pour la destruction de l'idolâtrie. Julius-Firmicus-Maternus s'explique sur le même sujet avec une pieuse inhuma ni lé {^Dc. errore profnn. religionum^^. 467, édit, Gronov.j, Nec filio jubet (la loi mosaïque )/>«rc/, nec fratrl et per arnatain conjugein gladium vindicem ducit , etc.
(?) Bayle (t. ii, p. 40B) juslifie, dans son Commentaire philosophique , ces lois intoléranles , et restreint leur influence par la considération du règne temporel de Jehovah sur les Juifs. L'entreprise est louable.
(3) V^oyez l'esquisse de la hiérarchie romaine dans Cicéron , De leg. , 11 , 7 , 8 ; Tile-Live , 1 , 20 ; Denys d'Halyc, 1. II, p. iig-129, édit. Hudson ; BeaTifort , République romaine, lom. i , p. 1-90; et Moyle , vol. i , p. io-55. Ce dernier ouvrage annonce autant le «^f^ anglais que l'antiquaire romain.
donner lieu perpétuellement ce vague d'opinions religieuses transmises seulement par la tradition. Quinze graves et savans augures examinaient le cours des astres, et dirigeaient par le vol des oiseaux la marche des héros de Rome. Quinze conservateurs des livres sibyllins (nommés d'après leur nombre quindecemvirs^ y cherchaient l'histoire de l'avenir, et les consultaient, à ce qu'il paraît, sur tous les événemens dont la décision dépendait du hasard. Six vestales dévouaient leur virginité à la garde du feu sacré et des gages inconnus de la durée de Rome , qu'il n'était pas permis à un mortel de contempler(i). Sept épules préparaient la table des dieux , conduisaient la procession et réglaient les cérémonies de la fête annuelle. On regardait les \.vo\s,/l(imens de Jupiter, de Mars et de Quirinus , comme les ministres particuliers des trois plus puissantes divinités d'entre celles qui veillaient sur le destin de Rome et de l'univers. Le roi des sacrifices représentait la personne de Numa et de ses successeurs dans les
(i) Ces symboles mystiques et peut-êire imaginaires ont été l'origine de plusieurs fables et de différentes conjectures. Il paraît que le Palladium était une petite statue d'environ trois coudées et demie de hauteur, qui représentait Minerve portant une lance et une quenouille ; qu'elle était ordinairement renfermée dans un séria ou baril , et qu'il y avait à côté un second baril tout-à-fait semblable, pour dérouter le curieux ou le sacrilège, ^'oyez Meziriac, Commentaires sur les Épitres cV Ovide, t. l , p. 60 - 66 J et Lipse , t. lll , p. 610 , De Pesta , etc. , lo.
DE l'empire romain, chap. xxviii. 337 fonctions religieuses qui ne pouvaient être exercées que par le souverain. Les cérémonies ridicules que pratiquaient les confréries des saliens , des luper' cales y etc., dans la ferme confiance qu'elles leur obtiendraient la protection des dieux immortels , auraient arraché à tout homme de sens un sourire de mépris. L'établissement de la monarchie et le déplacement du siège de l'empire anéantirent peu à peu l'autorité qu'avaient prise les prêtres romains dans les conseils; mais les lois et les mœurs protégeaient la dignité de leur caractère , et leur personne était toujours sacrée. Dans la capitale , et quelquefois dans les provinces, ils exerçaient encore , et principalement le collège des pontifes, leur juridiction civile et ecclésiastique. Leurs robes de pourpre , leurs chars brillans et leurs festins somptueux excitaient l'admiration du peuple. Les terres consacrées et les fonds publics fournissaient abondamment au faste de la prêtrise et à tous les frais du culte religieux. Comme le service des autels n'était point incompatible avec le commandement des armées , les Romains, après leurs consulats et leurs triomphes , aspiraient à la place de pontife ou d'augure. Les plus illustres des sénateurs occupaient , dans le quatrième siècle , les sièges de Pompée et de Cicéron ; et l'éclat de leur naissance ajoutait à celui du sacerdoce (i). Les quinze prêtres qui composaient
(1) Cicéron avoue franchement (arf Attic. , 1, li , epist. 5), ou indirectement («f/ Fatniliar. , 1. yv , epist. 4 ) que la place Y. 22
le collège des pontifes jouissaient d'un rang d'autant plus distingué , qu'ils e'taient censés les compagnons du souverain ; et les empereurs chrétiens daignaient encore accepter la robe de pontife suprême et les ornemens attachés à cette dignité; mais lorsque Gratien monta sur le trône, ce prince , plus scrupuleux ou plus éclairé , rejeta sévèrement ces profanes symboles (i), appliqua les revenus des prêtres et des vestales au service de l'état ou de l'Église , abolit leurs honneurs et leurs privilèges , et détruisit tout l'édifice de la superstition romaine , consacrée par l'opinion et les habitudes de onze siècles. Le paganisme était encore la religion constitutionnelle du sénat : la statue et l'autel de la Victoire ornaient encore le temple dans lequel il s'assemblait (2). On y voyait cette déesse sous la forme d'une femme majestueuse, placée debout sur un globe, vêtue d'une robe flottante , les ailes déployées , le bras tendu, et tenant à la main une couronne de lauriers (3). Les
d'augure est l'objet de son ambition. Pline fait gloire de suivre les traces de Cicéron (1, iv, epist. 8) ; et l'histoire et les marbres pourraient continuer la chaîne de la tradition.
(i) Zosime , 1. iv, p. 249 , 525o. J'ai supprimé le jeu de mots ridicule sur Pontife.v et Maximus.
(2) Cette statue fut transportée de Tarenle à Rome , placée par César dans la Curia Julia , et décox'ée par Auguste des dépouilles de l'Egypte.
(3) Prudence (1. 11 , in inilco) a fait un étrange portrait de la Victoire ; mais le lecteur curieux sera plus satisfait des Jntiqiiités de Montlaucon , t. 1 , p. S^i-
DE l'empire romain, ciiap. XXVIII. 339 sénateurs faisaient serment sur son autel d'obéir aux lois de l'empereur et de l'empire; et dans toutes les délibérations publiques , ils commençaient par présenter une offrande de vin et d'encens à la déesse de la Victoire (1). La suppression de cet ancien monument était le seul outrage que Constance eût fait éprouver à la superstition des Romains. Julien rétablit l'autel de la Victoire, Valentinien le toléra, et le zèle de Gratien (2) le fît disparaître pour la seconde fois; mais l'empereur laissa subsister les statues des dieux offerts à la vénération publique : quatre cent vingt-quatre temples ou chapelles ouvertes dans les différens quartiers de Rome à la dévotion du peuple, offensaient la délicatesse des chrétiens par l'odeur des sacrifices de l'idolâtrie (3).
Mais les chrétiens ne composaient à Rome qu'une Le s^n.Vt de.
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laible partie du sénat \}\)-, et ils ne pouvaient decla- tabiissement rer que par leur absence leur opposition aux actes ia*^vic"ofre.
(i) Voyez Suétone (/« Aiigust. , c. 35 ) et l'exorde du Panégyrique de Pline.
(2) Ces faits sont avoués unanimement par les avocats des deux partis , Symraaque et saint Ambroise.
(3) La Notida ut bis , plus récente que Constantin , ne trouve pas une seule des églises chrélionnes digne d'être nommée au nombre des édifices de la ville. Saint Ambroise (t. II, épit. 17 , p. 825) déplore les scnndalcs public-; de Rome , qui incommodaient continuellement les yeux , les oreilles et l'odorat des fidèles.
(4) Saint Ambroise affirme à plusieurs reprises, au mépris du bon sens, que les chrétiens avaif^nt la majorité dans le sénat. {^Muvres de Moyle-, vol. 11 , j). 147. )
34o HISTOIRE DE LA. DÉCADENCE
profanes mais légaux de la majorité païenne. Le fanatisme ranima pour un instant, dans cette compagnie, les dernières e'tincelles de la liberté mourante. Elle vota et fit successivement partir pour la cour impériale (i) quatre députations respectables, chargées de représenter les griefs des prêtres et du sénat , et de solliciter la restauration de l'autel de la Victoire. Symmaque, sénateur riche et éloquent, fut chargé de cette commission importante (2). Il réunissait aux caractères sacrés de pontife et d'augure ^ les dignités civiles de proconsul d'Afrique et de préfet de Rome. Symmaque était enflammé du zèle le plus ardent pour la cause du paganisme expirant , et ses pieux adversaires déploraient l'usage qu'il faisait de son génie et l'inutilité de ses vertus morales (3). L'orateur, dont la requête à Valentinien existe en-
(i)La première (A. D. 382 ) à Gratieu , qui refusa l'audience ; la seconde (A. D. 384) ^ Valentinien , au moment de la dispute entre Symmaque et saint Ambroise; la troisième (A. D. 388 ) à Tliéodose ; et la quatrième ( A. D. 392 ) à Valentinien. Lardner ( Témoignages des Païens , vol. iv , p. 872-379) rapporte clairement toute cette affaire.
(2) Symmaque , qui était revêtu de tous les honneurs civils et sacerdotaux , représentait l'empereur covame ponti/ex Ma.r.et coinme princeps senatûs. Voyez ses litres orgueilleusement étalés à la tête de ses ouvrages.
(3) Comme si, dit Prudence {in Symmaq. i , 689), on devait fouiller dans la boue avec un instrument d'or et d'ivoire. Les saints , et même les saints qui entrèrent dans cette querelle , traitent cet adversaire avec politesse et ave» respect.
DE l'empire romain, ctlkv. XXVIII. 341 core , sentait la difficulté et le danger de son entreprise. Il évite avec soin toutes les réflexions qui auraient pu offenser la religion de son souverain; il déclare humblement que les prières et les instances sont ses seules armes, et argumente avec adresse moins en philosophe qu'en rhéteur. Symmaque tâche de séduire l'imagination du jeune monarque par l'étalage pompeux des attributs de la victoire. Il insinue que la confiscation des revenus consacrés au service des autels est indigne de son caractère noble et généreux, et soutient que les sacrifices des Romains perdraient leur force et leur influence s'ils ne se célébraient plus aux dépens et au nom de la république. L'orateur se sert même du scepticisme pour excuser la superstition. Le mystère incompréhensible de l'univers élude, dit-il, la curiosité des faibles humains, et on peut déférer à l'empire de l'habitude dans les occasions où la raison n'est d'aucun secours. L'attachement de toutes les nations pour les opinions consacrées par une longue suite de siècles , paraît dicte par les règles de la prudence. Si ces siècles ont ete couronnés de gloire et de prospérité , si la dévotion des peuples a obtenu des dieux les faveurs qu'ils sollicitaient sur leurs autels, tout engage à persister dans des pratiques salutaires et à éviter les dangers inconnus que pourraient attirer d'imprudentes innovations. Les preuves tirées de l'ancienneté et du succès étaient singulièrement en faveur de la religion de Numa ; en introduisant sur la scène Rome elle-même ou le génie céleste qui présidait à sa cûn«
servation , Symmaque le fait parler ainsi devant le tribunal des empereurs : « Très-excellens princes, dit la matrone ve'ne'rable, pères de la patrie, ayez de la compassion et du respect pour cet âge où je suis parvenue sans que ma pie'té ait souffert aucun refroidissement. Puisque je n'ai pas lieu de m'en repentir, laissez-moi continuer des pratiques que je révère; puisque je suis ne'e libre, laissez-moi jouir de mes institutions domestiques. Ma religion a soumis l'univers à mon empire. Mes pieuses cérémonies ont chassé Annibal de mes portes et les Gaulois du capitole. Ferez-vous à ma vieillesse cette cruelle injure? Je ne connais point le système que vous me proposez , mais je sais qu'en voulant corriger la vieillesse, on entreprend^une tâche ingrate et peu glorieuse (i) ». Les terreurs du peuple suppléèrent à ce que l'orateur avait discrètement supprimé, et les païens imputèrent unanimement à l'établissement de la religion de Constantin tous les maux qui affligeaient ou menaçaient l'empire.
Conversion La résistaucc ferme et adroite de rarchevêque de
de Rome. i i » • • i ' i o '
A.D. 388, etc. Milan détruisit les espérances de Symmaque et pre-
(i) Foyezla. cinquante-quatrième épitre du dixième livre de Symmaque. Dans la forme et la disposition de ses dix livres d'épîlres, il imite Pline-le-Jeune , que ses amis lui persuadaient qu'il égalait ou surpassait pour l'élégance et la richesse du style. (Macrob. ,Saturnal. ,].\ , ci.) Mais le luxe de Symmaque consiste en feuilles stériles sans fruits, et même sans fleurs. On trouve aussi peu de faits que de sentimens à extraire de sa verbeuse correspondance.
DE l'empire romain, ciiap. XXVIII. 343 munit les empereurs contre la trompeuse e'ioquence de l'avocat de Rome. Dans cette controverse , saint Ambroise daigne emprunter le langage de la philosophie , et demander avec me'pris pourquoi il serait ne'cessaire d'attribuer a un être invisible et imaginaire des victoires suffisamment explique'es par le courage et la discipline des le'gions. Il relève avec raison le ridicule d'un respect aveugle pour les institutions de l'antiquité' , qui tend à de'courager le progrès des arts , et à replonger la race humaine dans son ancienne barbarie. S'élevant ensuite peu à peu à un style plus haut et plus tlie'ologique, il prononce que le christianisme est la doctrine unique du salut et de la vérité , et que tous les autres cultes conduisent leurs prosélytes à travers les sentiers de l'erreur, dans l'abîme de la perdition éternelle (i). Ces argumens, prononcés par un prélat favori , furent suffisans pour empêcher la restauration des autels de la Victoire; mais ils eurent encore bien plus d'énergie
(1) Voyez saint Ambroise, t. 11 , épît. 17-18, p. 825-833. La première est un avertissement concis, et la dernière une réponse en forme à la requête ou au libelle de Symmaque. Les mêmes idées se trouvent exprimées plus en détail dans les poésies de Prudence , en supposant qu'elles méritent ce nom. Il composa deux livres contje Symmaque (A. D. 404)» durant la vie de ce sénateur. Il est assez extraordinaire que Montesquieu ( Considérations , elc. , c. ig , tom. m , p. 487 ) néglige les deux principaux antagonistes de Symmaque, et s'amuse à rassembler les réfutations indirectes d'Orose, saint Augustin et Salvien.
et d'influence dans la bouche d'un conquérant , et Théodose traîna les dieux de l'antiquité en triomphe après son char (i). Dans une assemblée complète du sénat , l'empereur proposa , selon les anciennes formes de la république, cette importante question: de la religion du Christ ou de celle de Jupiter , laquelle devait être désormais la religion des Romains? La crainte et l'espoir inspirés par la présence du monarque, détruisirent la liberté des suffrages qu'il affectait d'accorder ; et l'exil récent de Symmaque avertissait ses confrères qu'il serait dangereux de contrarier la volonté du souverain. Jupiter fut condamné par une majorité considérable , et il est étonnant que quelques-uns des membres du sénat aient eu l'audace de déclarer dans leurs discours ou dans leurs suffrages l'attachement qu'ils conservaient pour une divinité proscrite par l'empereur (2). On ne
(i) Voyez Prudence, in Symmach. , 1. 1 , 545, elc. Le chrétien , d'accord avec le païen Zosinie ( 1. iv , place 288 ) , place la visite de Tliéodose après la seconde guerre civile. Gemini bis victor cœde tyranni , 1. 1 , 410. Mais le temps et les circonstances semblent mieux convenir à son premier triomphe.
(2) Prudence , après avoir prouvé que les sentimens du sénat se sont manifestés par une majorité légale , ajoute (p. 60g, elc.) :
jidspice quam pleno subsellia nostra senatu Décernant infâme Jovis pulvinar, et omne Idolium longe pnrgatâ ab uibe fugandum.
Qiiâ vocal egregii sententia principis , iUiic Libéra; ciiin pedibus , tiim corde, freqiientia transit.
Zosime attribue aux pères conscrits une vigueur païeniir