‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 3)Chapitre 31 sur 44 · DE L*EMPIRE ROMAIN. CIIAP. XXVIII · texte numérisé non relu

DE L*EMPIRE ROMAIN. CIIAP. XXVIII

peut attribuer la conversion précipitée du sénat qu'à une impulsion surnaturelle ou à des motifs d'intérêt personnel; et une partie de ces prosélytes forcés laissa voir dans toutes les circonstances favorables une disposition secrète à dépouiller le masque odieux de la dissimulation : mais ils se confirmèrent dans la nouvelle religion à mesure que la destruction de l'ancienne parut plus inévitable. Ils cédèrent a l'autorité de l'empereur , à l'usage des temps et aux sollicitations de leurs femmes et de leurs enfans, dont le clergé de Rome et les moines de l'Orient gouvernaient la conscience (i). Presque toute la noblesse imita l'exemple édifiant de la famille Anicienne : les Bassi, les Paulini et les Gracques embrassèrent la religion chrétienne. « Les flambeaux de l'univers , la vénérable assemblée des Gâtons , tels sont les magnifiques expressions de Prudence , se hâtaient de quitter leurs habits pontificaux , de se dépouiller de la peau du vieux serpent, pour se revêtir de la robe blanche de l'innocence baptismale , et humilier l'orgueil des faisceaux consulaires sur la tombe des martyrs (2). » Les citoyens qui subsistaient du fruit

qui n'a été le partage que d'un bien petit nombre d'entre eux.

(1) Saint Jérôme cile le pontife Albinus , dont la famille chrétienne, les enfans et les petits-enfans étaient en si grand nombre , qu'ils auraient suffi pour convertir Jupiter luimême : étrange prosélyte ! (T. 1 , «rf Lœtam , p. 64. ) (a) Exsnltare patres vidcas , pulcherrlmn mundi

Lumina ; conciliumque senum gestire Çutoniiin ,

de leur industrie , la populace qui vivait de la libéralité' publique, remplirent les e'glises de Latran et du Vatican d'une foule ine'puisable de zélés convertis. Le consentement général des P».omains(i) ratifia les décrets du sénat, qui proscrivaient le culte des idoles; la magnificence du Capitole s'obscurcit , et les temples déserts furent abandonnés à la ruine et au mépris (2). Rome se soumit au joug de l'Évangile, et son exemple entraîna les provinces conquises qui n'avaient pas encore perdu tout respect pour son nom et pour son autorité.

Desirnction La piété filiale des empereurs les engageait à pro-

des temples , i * i • i

dans les pro- ceder avcc douceur et prudence a la conversion de r.D."sr,etc. ï^ ^'^^^^ éternelle; mais ils n'eurent pas la même indulgence pour les préjugés des villes des provinces. Le zélé Théodose reprit avec ardeur, et exécuta complètement les pieux travaux suspendus plus de vingt ans après la mort de Constance (3). Tandis que

Candidlore togâ uiveum pietalis amicttim Sujnere ; et exnvias deponere pontificales.

L'imagination de Prudence est échauffée et élevée par le sentiment de la victoire.

(i) Prudence , après avoir décrit la conversion du peuple et du sénat , demande avec confiance et assez de raison : Et dubitamus adhuc Romani , tibi ChrisU dicatam In leges transisse tuas ?

(2) Saint Jérôme triomphe de la désolation du Capitole et des autres temples de Rome , t. i , p. 64 ; t. 11 , p, 95.

(3) Libanius {^orat. pro T emplis , p. 10 , Genev. i634:. publiée par Jacques Godefroy , et très -rare aujourd'hui)

DE l'empire ROMATTV. CHAP. XXVIII. 347

ce prince guerrier combattait encore contre les Goths, moins pour la gloire que pour la sûreté de l'empire , il hasarda d'offenser une grande partie de ses sujets par quelques entreprises qui pouvaient me'riter la protection du ciel , mais que ne saurait approuver la prudence humaine. Les succès de ses premiers efforts contre les païens , encouragèrent le pieux empereur à réite'rer ses e'dits de proscription , et aies faireexe'cuterà la rigueur. Les lois originairement ptd^lie'es pour les villes de l'Orient , s'e'tendirent , après la de'faite de Maxime , dans toutes les provinces de l'empire d'Occident , et chaque victoire de ce prince orthodoxe fut un nouveau triomphe pour l'Église catholique (i). Il attaqua la superstition jusque dans ses fondemens, en proscrivant l'usage des sacrifices, qu'il déclara criminels et infâmes ; et quoique ses e'dits condamnassent plus particulièrement la curiosité impie qui examine les entrailles des victimes (2), toutes les interprétations

accuse Valens et Valentinien d'avoir défendu les sacrifices. L'empereur d'Orient peut avoir donné quelques ordres particuliers ; mais le silence du code et le témoignage de l'histoire ecclésiastique attestent qu'il ne publia point de loi générale.

(1) Voyez ses lois dans le Code de Théodose, 1. xvi, tit. 10, leg. 7-11.

(2) Les sacrifices d'Homère ne sont accomp.ignés d'aucunes recherches dans les entrailles des victimes. Voyez Feithius , Àntiquiiat. ; Homère , 1. 1 , c. lo, 16. Les Toscans qui fournirent les premiers aruspices , introduisirent

postérieures tendirent à envelopper gene'ralement dans le crime l'acte ^immolation qui constituait essentiellement la religion des païens. Les temples étaient principalement destines à ce'lébrer les sacrifices, et le devoir d'un bon prince était d'ôter à ses sujets la dangereuse tentation de transgresser les lois qu'il avait établies. Théodose chargea par une commission spéciale , d'abord Cynegius, préfet du prétoire de l'Orient, et ensuite les comtes Jovius et Gaudentius , deux officiers d'un rang distingué dans l'empire d'Occident, de fermer les temples, d'enlever ou de détruire tous les instrumens de l'idolâtrie , d'abolir les privilèges des prêtres, et de confisquer les terres consacrées , au profit de l'empereur , de l'Église catholique ou de l'armée (i). On pouvait s'en tenir là et sauver des mains destructrices du fanatisme des édifices magnifiques qui, dépouillés de tout , ne pouvaient plus servir au culte de l'idolâtrie. Une grande partie de ces temples étaient des chefsd'œuvre de l'architecture grecque , et l'intérêt personnel de l'empereur lui défendait de détruire l'ornement de ses villes , et de diminuer la valeur de ses propriétés. On pouvait laisser subsister ces superbes

leurs pratiques chez les Grecs et les Romains. (Cicero , De divin. , II, 23 ).

(i) Zosime , 1. iv , p. 245-249 ; Théodoret , 1. v , c. 21 ; Idacius , in Chron. Prosper. Jquit. , 1. ni , c. 38 ; ap. Baron., Ann. ecclés. (A. D. SSg) , n° 62. Libanius (^ pro Teinplis , p. 1 o) tâche de prouver que les ordres de ïhéodose n'étaient ni pressans ni positifs.

T>T. l'f.mpirIv romain, chap. XXVIII. 349 monumens comme autant de trophées de la victoire du christianisme. Dans le déclin des arts on les aurait convertis utilement en magasins , en manufactures ou en places d'assemblées publiques. Peut-être lorsque les murs des temples se seraient trouvés suffisamment purifiés par des cérémonies pieuses , le culte , du vrai Dieu aurait daigné effacer le souvenir de l'idolâtrie ; mais tant qu'ils subsistaient, les païens se flattaient secrètement que quelque heureuse révolution, qu'un second Julien rétablirait peut-être les autels de leurs dieux; et les pressantes sollicitations dont ils importunaient le souverain (i), animaient le zèle des réformateurs chrétiens à extirper sans miséricorde les racines de la superstition. Il paraît, par quelques édits des empereurs, qu'ils adoptèrent des sentimens moins violens (2); mais ce fut avec une froideur et une indifférence qui les rendirent inutiles, et n'opposèrent qu'une barrière impuissante contre ce torrent d'enthousiasme et d'avidité dont les chefs spirituels de l'Église dirigeaient ou plutôt

(1) Code (le Théodose j 1. xvi, lit. 10 , leg. 8, 18. Il y a lieu de croire que ce temple d'Édesse, que Théodose voulait conserver pour servir à quelque autre usage , ne fut bientôt qu'un monceau de ruines. (Libanius , pro Templis , p. 26 , 27 ; et les notes de Godefroy , p. 5g. )

(2) F'ojrezla. curieuse harangue de Libanius (/?ro Templis), prononcée ou plutôt composée vers l'année 3go. J'ai consulté avec fruit la traduction et les remarques du docteur Lardner. ( Témoignages des Païens , vol. iv , p. i35-i63.

35o HISTOIRE DE LA. DÉCADENCE

excitaient la furie. Saint Martin, e'vêque de Tours (i), parcourait la Gaule a la tête de ses moines , et détruisait les idoles, les temples et les arbres consacrés, dans toute l'étendue de son vaste diocèse. En Syrie, l'excellent, le divin évêque Marcellus (2), ainsi que l'appelle Théodoret, animé d'un zèle apostolique, résolut de raser tous les temples du diocèse d'Apamée. La solidité de celui de Jupiter, et l'art avec lequel il était construit , résistèrent d'abord aux attaques de Marcellus. Ce temple situé sur une éminence, avait quatre façades, soutenues chacune par quinze colonnes massives , de seize pieds de circonférence , et toutes les pierres qui les composaient étaient fortement ensemble agrafées avec du fer et du plomb. Inutilement essaya-t-on contre cette construction les outils les plus forts et les plus tranchans, il fallut miner lesfondemens des colonnes, qui s'écroulèrent enfin lorsque le feu eut consumé les élançons qui avaient servi à soutenir le travail de la mine. Les difficultés de cette entreprise sont décrites sous l'allégorie d'un malin démon , qui , ne pouvant en empêcher le suc-

(1) Voyez la Vie de saint Martin , par Sulpice-Sévère , c. 9- l4- Le saint se trompa une fois comme l'aurait pu faire Don Quichotte, et, prenant un enterrement pour une procession païenne , il se permit imprudemment ua miracle.

(21 Comparez Sozomène (1. vu , c. if») avec Théodoret (1. V , c. 21 ). Ils racontent entre eux deux la croisade et la mort de Marcellus.

DK l'empire romain. CHAP. XXVIII. 35 F

ces, tâchait du moins de le retarder. Fier de cette victoire , Marcellus se mit lui-même en campagne contre les puissances des ténèbres , suivi d'une bande nombreuse de soldats et de gladiateurs reunis sous la bannière épiscopale; il attaqua successivement les temples répandus dans les villages et dans les campagnes du diocèse d'Apamée. Dans les occasions où la résistance annonçait du danger, le champion de la foi , qu'une jambe de'fectueuse empêchait également de fuir et de combattre , se plaçait hors de la portée des traits; mais cette précaution fut la cause de sa perte ; des paysans en fureur le surprirent et le massacrèrent, et le synode de la province prononça sans hésiter que le pieux Marcellus avait sacrifié sa vie au service de la foi. Les moines se précipitaient impétueusement et en tumulte hors du désert pour signaler leur zèle en faveur d'une semblable cause, lis méritèrent la haine des païens et tous ne furent point exempts du reproche d'avarice et d'intempérance. Ces pieux destructeurs satisfaisaient l'une en pillant les ennemis de leur religion , et l'autre aux dépens des insensés qui admiraient leurs vêtemens en lambeaux, leurs chants lugubres et leur pâleur artificielle (i). Le goût, la prudence, la crainte ou la vénalité de quelques gouverneurs de

( i) Libanius ,/>ro Temples, p. io-i3. Il se déchaîne contre ces hommes vêtus de robes noires , les moines chrétiens , qui mangent plus que des éléphans.... Pauvres éléphans ! ce sont des animaux tenipérans.

provinces , sauvèrent un petit nombre de temples. Celui de la Venus céleste , à Carthage , formait une enceinte d'environ deux milles de circonférence ; on eut le bon esprit d'en faire une Église (i), et une consécration semblable a conservé le dôme majestueux du Panthéon de Rome (2). Mais dans presque toutes les provinces du monde romain , une armée de fanatiques, sans discipline comme sans autorité, assaillaient les paisibles habitans , et les ruines des plus beaux monumens de l'antiquité attestent encore les ravages de ces barbares , qui avaient seuls le loisir et la volonté d'exécuter des destructions si pénibles.

Le temple Daus ccltc scèue de dévastation générale, le A*iexaudrfe.* spectateur peut distinguer les ruines du fameux temple de Sérapis à Alexandrie (3). Sérapis ne paraît

(i) Prosper , Aquitan. , 1. m , c. 38 ; ap. Baron, , Annal, eccles. , A. D. 889 , n° 58 , etc. Le temple avait été fermé pendant quelque temps , et le sentier qui y conduisait était rempli de ronces et de branches nouvellement poussées.

(2) Donat , Roma antiq. et nnv. , 1. iv ^ c. 4 * P- 4^8. Ce fut lepapeBonifaceiv qui célébra cette consécration. J'ignore quel concours de circonstances heureuses avait pu conserver le Panthéon plus de deux siècles après le règne de Théodose.

(3) Sophronius composa peu de temps après une histoire séparée ( Saint Jérôme, in Script, eccles. , t. i , p. 3o3 ) , qui a fourni des matériaux à Socrate (1. v , c. 16) , Théodoret (1. V , c. 22) et Ruffin (1. 11 , c, 2?. ). Cependant , ce dernier qui avait été à Alexandrie avant et après l'événement, peut en quelque façon passer pour témoin oculaire.

M-: I.'uMlMRi: R03rAIN. CHAP. XXVIII. 353

pns être du nombre des dieux ou des monstres enlàntes par la fertile superstition des Égyptiens (i). Le premier des Plolemëes avait reçu en songe Tordre d'apporter ce mystérieux étranger de la côte du Pont , où les habitans de Sinope l'adoraient depuis long-temps ; mais son règne et ses attributs étaient si obscurs, que l'on disputa long-temps pour savoir s'il représenterait l;i brillante lumière du jour ou le monarque ténébreux des régions souterraines Çi). Les Egyptiens , inviolablement attachés à la religion lie leurs ancêtres, refusèrent d'admettre dans l'eiiceinte de leni- vilJe celte divinité étrangère (3j; mais les prêtres dociles, séduits parla libéralité de Ptolémée , se soiunirent sans résistance au pouvoir <le la divinité du Pont. On lui fit une généalogie honorable et nationale, et cet heureux usurpateur prit sa place sur le trône et dans le lit d Osiris (4j>

(i) Gérard Vossius ( oper. , t. v, p. 80 , et Deidolatr,, 1. 1 , <r. 2y ) tàchp de di'fendre létrange opinion des Pères , qu'ott adorait en Egypie le patriarche Joseph comme le bœuf Apis et le dieu Séi apis.

(2) Origo Dei iiondum nostris celebrala , j^gyptiorurn anthtiten sic mcmorant ^ etc. Tacit. , Hist. iv , 83. Les Grecs qui avaient voyagé en Egypte , ignoraient aussi l'existence de cette nouvelle divinité.

(3) Macrob. , SaturnaL ,1, i , c 7. Ce fait atteste évidemment son extraction étrangère. •

(4) On avait réuni à Rome Isis et Sérapis dans le mtrae temple. La préséance que conservait la reine pourrait indiquer son alliance obscure avec l'étranger venu du Pont, Mais la supériorité du sexe féminin était , en Egypte , un»'

le mari d'Isls et le monarque ce'leste de lEgypte. Alexandrie, qui était particulièrement sous sa protection , se fit gloire du nom de la ville de Se'rapis. Son temple (i), qui, pour l'orgueil et la magnificence , le disputait au Capitole, s'élevait sur le vaste sommet d'une montagne artificielle qui dominait toute la ville. On montait cent marches pour y arriver , et la cavité intérieure , soutenue fortement par un grand nombre d'arches, formait différentes voûtes et des appartemens souterrains. Un portique quadrangulaire environnait les, bàtimens consacres; la magnificence des salles et des statues déployait le triomphe des arts , et la fameuse bibliothèque d'Alexandrie , sortie de ses cendres avec une nouvelle splendeur , recelait les trésors de l'érudition ancienne (2). Quoique les édits de Théodose eussent déjà défendu sévèrement toute espèce de sacrifices,

institution civile et religieuse. (Diodore de Sicile, tome r , 1. 1 , p. 3i , édit. Wesseling. ) Plutarque a observé le mèrae ordre dans son Traité dlsis et d'Osiris , qu'il identifie avec Sérapis.

(i) Ammien , xxii , ï6. ISExpositio totius miindi ( p. 8 , Geograph. min. (ÏHudson , tom. m ) et Rufin ( 1. xxii ) célèbrent le Serapeum comme une des merveilles du monde.

(2) Voyez les Mémoires de V Académie des inscriptions , tom. IX, p. 3q7 -4'6. L'ancienne bibliothèque des Ptolémées fut totalement consumée dans l'expédition de César contre Alexandrie. Maix - Antoine donna la collection entière de Pergame à Cléopàtre , deux cent mille volumes, comme les fondeme-ns d'une nouvelle bibliothèque d'Alexandrie.

DE LIMPIHE KOMAIN. CllW. XXVIII. 355 -y

on les tolérait encore dans le temple de Se'rapis , et on donnait imprudemment pour motif de cette singulière indulgence les terreurs superstitieuses des chrétiens. Ils semblaient craindre eux-mêmes d'abolir des cérémonies anciennes qui pouvaient seules assurer les inondations régulières du Nil , les moissons de l'Egypte , et la subsistance de Constantiiiople(i).

Un homme audacieux et pervers (2). l'ennemi .^^ ''«■"*' "<5' perpétuel de la paix et de la vertu, dont les mains ^•^- ^^â» se souillaient alternativement d'or et de sang, Théophile occupait alors le siège archiépiscopal d'Alexandrie (3). Les honneurs du dieu Sérapis excitèrent sa pieuse indignation; et les insultes qu'il fît à l'ancienne chapelle de Bacchus, avertirent les païens de l'entreprise plus importante qu'il méditait. Dans la tumultueuse cité d'Alexandrie le sujet le plus léger suffisait pour donner lieu à une guerre civile. Les adorateurs de Sérapis, fort inférieurs en

(1) Libanius (pro Ternplis) irrite indiscrètement ses maîtres chrétiens par cette remarque insultante.

(2; Nous pouvons choisir entré la date de Marcellin (A. D. 389) et celle de Prosper (A. D. 391). Tillemont ( Hi\t. des empereurs , t. v , p. 3 10-766 ) préfère la première, et Pagi choisit la dernière.

(3) Tillemont , Mctn. ecclés. , t. xi , p. 44'~5oo. La situation équivoque de Théophile , que saint Jérôme , son ami , a peint comme un saint , et saint Clirysostôme , son ennemi, comme un diable, produit une sorte d'impartialité ; cependant , à tout résumer , le résultat semble lui être défavorable.

nombre et en force à leujs adversaires, prirent les armes à l'instigation du philosophe Olympius (i), qui les exhortait à mourir pour ia déi'ense des autels de leurs dieux. Ces païens fanatiques se retranchèrent dans le temple ou plutôt dans la forteresse de Sërapis, repoussèrent les assic'geans par d'audacieuses sorties , par une défense vigoureuse, et jouirent au moins dans leur desespoir de la consolation d'exercer sur leurs prisonniers chrétiens les plus horribles cruautés. Les efforts prudens des magistrats obtinrent enfin une trêve jusqu'au moment où les ordies de Thëodose auraient décidé du destin de Sérapis. Les deux partis s'assemblèrent sans armes dans la place principale de la ville , où l'on lut à haute voix le mandat de l'empereur. Dès que la sentence de destruction fut prononcée contre les idoles d'Alexandrie , les chrétiens firent entendre un cri de joie et de triomphe, tandis que gardant un profonisilence les malheureux païens, dont la fureur s'était changée en consternation , se retirèrent précipitamment pour échapper par la fuite ou par leur obscurité aux effets du ressentiment de leurs ennenns. Théophile exécuta la démolition du temple , sans autre difficulté que celles que lui opposèrent lo poids et la solidité des matériaux; mais cet obstacle

(i) Lardner( Témoignages des Païens , vol. iv , p. 4' » ) a allégué un fort beau passage lire de Suidas , ou plutôt de Daraascius , qui représenîe le vertueux Olyuipius , non souS les traits d'un guerrier , mais sous ceux d'un prophète.

ni'. L EMPIRE ROMAIN. CHAP. XXVIIl. ÔD'J

insurmontable obligea l'archevêque à laisser subsister les fondemens, et à se contenter d'avoir fait du bâtiment un vaste amas de ruines. On en déblaya dans la suite une partie , pour construire sur le terrain une église en l'honneur des saints martyrs. La précieuse bibliothèque d'Alexandrie fut pillée et détruite, et près de vingt ans après, les cases vides excitaient le regret et l'indignation de ceux chez cjui les préjugés religieux n'avaient pas tout-à-fait obscurci le bon sens (i). Les œuvres du génie des anciens, dont un si grand nombre sont irrévocablement perdues, auraient pu être exceptées de la ruine de l'idolâtrie, pour l'aniusement et pour l'instruction de la postérité. Le zèle ou l'avarice du prélat (a) auraient dû se trouver satisfaits des riches dépouilles, qui furent le prix de sa victoire. Tandis que l'on fondait avec soin , les vases et les effigies d'or et d'argent , et que l'on voyait les objets moins précieux brisés avec mépris et dispersés dans les rues, Théophile travaillait à faire connaître les fraudes et les vices des ministres des idoles , leur adresse à se

( I ) Nos vidiinus armarla Ubrorum , quihus cUreptis , exi~ nanita ea h noslris hominihus , nostris temporibus inemorant, (Orose, 1. VI , c. i5, p. 4^1 , édil. Havercanip.) Quoique bigot et controversiie , Orose rougit de cette dévastation.

(a) Eunape, dans les Vies d'Antonin et d'^Edesius, parle avec horreur du brigandage sacrilège de Théophile. Tilleinont ( Méin. ecclés, , t. siii , p. 4^3) cite une épître d'Isi- «lore de Pelnse , qui reproche au primat le culte idolâtre de l'or j uuri sacra fa?nes.

servir de la pierre d'aimant , leurs méthodes secrètes d'introduire une créature humaine dans une statue creusce en dedans, et l'abus criminel qu'ils faisaient de la confiance des époux pieux et des femmes crédules (i). Ces accusations sont trop conformes à l'esprit astucieux et intéressé de la superstition , pour ne pas mériter quelque degré de croyance; mais il faut se méfier de ce même esprit, quand il s'efforce d'insulter et de calomnier son ennemi vaincu; et on di.it réfléchir qu'il est bien plus facile d'inventer une histoire scandaleuse que de pratiquer long-temps une fraude avec succès. La statue colossale de Sérapis (2) fut enveloppé dans la ruine de son temple et de sa religion. Un grand nombre de plaques , de différens métaux joints ensemble, composaient la figure majestueuse de la divinité, qui touchait des deux côtés aux murs du sanctuaire. Sérapis, assis et un sceptre à la main, ressemblait beaucoup aux représentations ordinaires

(1) Rufiii le nomme le prêtre de Saturne^ qui , en jouant le rôle du dieu , conversait familièrement avec un grand nom-bre de dévotes de la première qualité , mais qui se trahit dans un moment de transjiort , où il oublia de contrefaire sa voix. Le récit authentique et impartial d'^Eschine ( voyez Bayle , Diction, crit.f Scamandre) et l'aventure de Mundus (Josèphe , Antiq.jud. , 1. xviii, c. 3 , p. 877 , éd. Havercamp, ) prouvent que ces fraudes amoureuses se pratiquaient souvent avec succès.

(2) Voyez les images de Sérapis dans Montfaucon , t. 11 , p. 297. Mais la description de Macrobe ( Saturn. , 1. 1 , c. 20) est i>lus pittoresque et plus satisfaisante.

DE l'empire romain. CHAP. XXVIIf. 35g de Jupiter, dont il n était distingué que par le panier ou boisseau placé sur sa tête , et par la figure emblématique du monstre qu'il portait dans sa main droite ; ce monstre offrait le corps et la tête d'un serpent qui se partageait en trois queues, terminées chacune par une tête , l'une de chien , l'autre de lion et la troisième de loup. On affirmait avec confiance que si la main d'un mortel impie osait insultera la majesté du dieu , le ciel et la terre rentreraient à l'instant dans le chaos. Un soldat intrépide , animé par le zèle, et muni de sa hache d'armes, monta à l'échelle , et les chrétiens eux-mêmes n'étaient pas sans inquiétude sur l'événement du combat (i). Le soldat frappa un coup violent sur la joue de Sérapis; elle tomba à terre ; le tonnerre ne gronda point , les cieux et la terre conservèrent leur ordre et leur tranquillité. Le soldat victorieux continua de frapper^ l'énorme idole fut renversée et mise en pièces , et ses membres furent ignominieusement traînés dans les rues d'Alexandrie. Sa carcasse mutilée fut brûlée

(i) Sed fortes trelnuêre manus , motique verendâ Majestatc loci , si robora sacra ferireut , In sua credebant redituras membra secures,

( Lijcain , m , 429. ) « Est-il vrai , dit Auguste à un vétéran clicz lequel il soupait , que celui qui frappa le premier la statued'ord'Anaïtis, fut à l'instant privé de la vue, et mourut presque au même moment ? — C'est moi, répondit le vétéran , jouissant de ses deux yeux, qui suis celui dont vous pnrlez , et c'est d'une des jambes de la déesse que vous soupez aujourd'hui. » ( Pline , Hist. natur. , xxxiii , 24.)

36o HISTOIRE UE LA DECADENCE

dans l'amphithéâtre, aux acclamations delà populace ; et un grand nombre de citoyens donnèreîit l'impuissance reconnue de leur dieu fufélaire pour le motif de leur conversion. Les religions qui offrent au peuple un objet de culte matériel et visible , ont l'avantage de s'adapter à la nature des sens et de les familiariser avec les idées religieuses ; mais cet avantage est contre-balancé par les accidens divers et inévitables auxquels est exposée la foi de l'idolâtre. Il est presque impossible qu'il puisse conserver, dans toutes leâ situations d'esprit, un respect implicite pour les idoles ou les reliques que le tact et la vue ne sauraient distinguer des productions les plus ordinaires de Tart ou de la nature; et si, au moment du danger, leur vertu secrète et miraculeuse est impuissante pour leur propre conservation , l'adorateur détrompé méprise les vaines excuses des prêtres, et l'objet de son ancienne superstition , ainsi que la folie qui l'y attachait , deviennent avec raison le sujet de ses railleries (i). Après la destruction de Sérapis , les païens espérèrent quelque temps que le Nil refuserait son influence bienfaisante aux impies dominateurs de l'Egypte : un retard extraordinaire de l'inondation semblait annoncer la colère de la divinité du fleuve; mais ce délai fut compensé par la crue rapide des eaux ; elles s'élevèrent même tout à coup à une si grande hauteur, que le parti

(i) L'histoire de la réforraation offre de fréquens exemple* du passage soudain de la superstition au mépris.

DE l'empire romain. CHAP. XXVIIl. 36 f mécontent se flatta d'être venge par un de'luge , jusqu'au moment où la rivière se réduisit paisiblement au dfgré ordinaire des seize coudées nécessaires à la fertilité (i).

Les temples de l'Empire romain étaient déserts ou La religion

... , . . . , païenne est.

abattus; mais hngenieuse superstition des païens dëiendne. tâchait d'éluder les lois sévères par lesquelles Théo- ' ^* dose avait défendu toutes sortes de sacrifices. Les habitans de la campagne, dont la conduite était moins exposée aux regards de la curiosité malveillante , déguisaient leurs assemblées religieuses sous l'apparence d'assemblées de plaisir. Aux jours de fttes solennelles, ils se réunissaient en grand nombre sous le feuillage épais des arbres consacrés ; ils tuaient et rôtissaient des bœufs et des brebis; des hymnes chantés en l'honneur de leur divinités sanctifiaient cette champêtre réjouissance ; mais comme on ne faisait d'offrande d'aucune partie des animaux, comme il n'y avait ni autel pour recevoir le sang des victimes, ni oblations préliminaires de gâteaux salés, et que la cérémonie finale des libations était soigneusement supprimée , ils se prétendaient à l'abri de tout reproche et des peines portées contre ceux qui par-

(i) Sozomène, 1. vu , c. 20. J'ai ajouté à la mesure. La même évaluation de l'inondation , et conséquemnient la même coudée a subsisté invariablement depuis le temps d'Hérodote. Voyez Freret , Mém. de V Acacl. des inscript. , t. XVI , p. 344-^''^3 ; les Mtlatigcs de Greave , vol. l , p. 233. La coudée d'Egypte contient environ vingt -deux pouces, mesure anglaise.

ticiperaient aux sacrifices défendus par la loi : mais quoi qu'on pût penser de la vérité des faits ou de la solidité des distinctions alléguées en leur faveur (i), le dernier édit de Théodose anéantit la ressource de ces vains subterfuges et porta un coup mortel aux superstitions du paganisme. Cette loi prohibitive s'exprime dans les termes les plus clairs et les plus absolus (2). (( C'est notre plaisir et notre volonté , dit l'empereur (3), de défendre à tous nos sujets, soit magistrats ou citoyens , depuis la première classe jusqu'à la dernière inclusivement, d'immoler désormais, soit dans une ville , soit dans tout autre endroit, aucune victime innocente en l'honneur d'une idole inanimée. » L'acte du sacrifice et la pratique de la divination par les entrailles des victimes, sont déclarés , quel qu'en soit le motif, des crimes de haute trahison contre l'état , qui ne peuvent s'expier que par la mort du coupable. On abolit celles des céré-

(1) Libanius ( pro Teinplix , p. 1 5 , 16 , 17) plaide leur cause avec douceur et d'une manière séduisante. De temps immémorial , des fêtes de ce genre avaient égayé les camp.Tgnes , et celles de Bacchus avaient ])roduit le théâtre d'Athènes. ( Georgiq. il , 38o. ) Fojez Godefroy , ad loc. Liban, et le Cod. de Theod. , t. vi , p. 284.

( 2) Honorius toléra ces fêtes rustiques ( A.. D. ^Ç)9^- .'ihsque ullo sacrijicio , atqiie ulLâ superstitioue damnahili. Mais neuf ans après, il crut devoir réitérer et mettre en vigueur cette même défense. [Cad. Theod. , I. xvi , tit. 10, leg. 17, 19.)

(3) Cod. Theod. , 1. xvi , tit. 10 , leg. J 2. Jorlin (iîema/v;. sur l'Hist. ecclés. , vol. iv , p. i34 ) blâme avec une juste se» vérité la. teneur et le style de cette loi lyrannique.

DE l'empire romain, chap. xxviit. 363 monies païennes qui pouvaient paraître moins cruelles et moins odieuses , comme injurieuses à l'honneur de la seule et véritable religion. L'édit défend nommément les luminaires , les guirlandes , les encensemens , les libations de vin , et comprend dans l'arrêt de proscription j usqu'au culte des génies domestiques et des dieux pénates. Celui qui se rendait coupable de quelqu'une de ces cérémonies profanes , perdait la propriété de la maison ou du terrain où elle avait été exécutée ; et si , pour éluder la confiscation , il faisait de la propriété d'un autre le théâtre de son impiété, l'édit le condamnait à payer sur-le-champ une amende de vingt-cinq livres d'or, environ mille livres sterling. Il punissait par la même amende la connivence des ennemis secrets de la religion, qui se rendaient coupables de négligence dans le devoir qui leur était imposé selon la diHérencede leur situation , de révéler ou de punir le crime de l'idolâtrie. Tel était l'esprit persécuteur des lois de Théodose , que ses fils et ses petits-fils exercèrent souvent avec rigueur et avec les applaudissemens unanimes du monde chrétien (j).

Sous les règnes sanguinaires de Dèce et de Dio- Le papacletien , le christianisme avait ete prosent comme caié.

(i) On ne doit pas hasarder légèrement une pareille accusation ; mais elle paraît suffisamment fondée sur l'autorité de saint Augustin , qui s'adresse ainsi aux donatisles : Quis finstrûrn , quis vestrûni non laudat Icf^e.s ah imperatorihus datas achcrstis sacr/ficia paganorutn ? Et certè longé ihi pœna sevcrior consùtuta est ; illius quippe impleiatis capi—

36/| HrsToirE de la décadence

une révolte contre l'ancienne religion et le culte he'réditaire de l'empire. L'union inséparable de l'Église catholique et la rapidité de ses conquêtes appuyaient en quelque sorte les injustes soupçons qui la représentaient comme une faction dangereuse et criminelle : mais les empereurs chrétiens qui violèrent les lois de l'Évangile et de l'humanité, ne pouvaient alléguer ni l'excuse de la crainte ni celle de l'ignorance. La faiblesse et la folie du paganisme étaient prouvées par l'expérience de plusieurs siècles; les lumières de la raison et de la foi avaient déjà démontré a la plus grande partie du genre humain l'impuissance et le ridicule des idoles et on pouvait accorder sans inquiétude aux restes de cette secte expirante la permission de suivre en paix et dans l'obscurité les coutumes religieuses de leurs ancêtres. Si les païens eussent été animés par le zèle indomptable qui exahait les premiers fidèles , leur sang aurait inévitablement souillé le triomphe de l'Église , et les martyrs de Jupiter et d'Apollon auraient embrassé avec ardeur l'honorable occasion de sacrifier au pied de leurs autels leur fortune et leur vie. L'apathie indolente du polythéisme n'admettait pas un zèle si obstiné ; le défaut de résistance amortit la violence des coups dont les empereurs orthodoxes frappèrent , à plusieurs reprises , le paganisme ; et par la docilité

telle supplicium est. Epist. g3 , n° lo, citée par Le Clerc [Bibliothèque choisie , t. viii , p. 277 ) , qui ajoute quelques remarques judicieuses sur l'intolérance des chrétiens dans leur triomphe.

DE l'empire romain. CHAP, XXVIII. 3G5

de leur obéissance les païens e'vitèrent les rigueurs du code de Theodose (i). Au lieu de pre'tendre que l'autorité des dieux dût l'emporter sur celle de l'empereur , ils firent à peine entendre quelques murmures en renonçant aux cérémonies que le souverain condamnait. Si quelquefois un moment d'impatience ou l'espérance de n'être point découverts les entraînaient à satisfaire leur superstition favorite , l'humilité du repentir désarmait la sévérité des magistrats chrétiens ; et les païens refusaient rareïnent d'expier leur imprudence par une soumission apparente aux préceptes de l'Évangile. Les églises se remplissaient d'une multitude de faux prosélytes , qui s'étaient conformés par des motifs d'intérêt personnel à la religion dominante, et qui, tandis qu'on les voyait imiter les fidèles dans leur maintien et en apparence dans leur prières, obéissaient secrètement à leur conscience , en invoquant dans le fond de leur cœur les dieux de leurs ancêtres (i ). Si la patience manquait aux païens pour souffrir , le courage leur manquait pour résister ; et les milliers d'idolâtres qui, répandus de tous côtés, déploraient la ruine de leurs

(i) Orose , 1. VII , c. 28 , p. 687. Sainl Augustin ( £/î«rrat. inpsalm. i4o, o/?wf/Lardner , Témoignages des Païens^ vol. IV, p. 4ôSj insulte à leur lâcheté : Quis eoruin coinprehen»us est in sacrijicio , cinn his Icgibus ista pt ohihercntur, et non negavit ?

(2) Libanius {pro Templis , p. 17 , 18 J rapporte , sans la blâmer, cette hypocrite soumission comme une scène de comédie.

temples , subirent sans effort la loi de leurs adver-n saires. Le nom et l'autorité' de l'empereur suffirent pour désarmer les paysans de Syrie (i) et la populace d'Alexandrie , qui s'e'taient oppose's tumultueusement à la rage d'un fanatisme sans autorité'. Les païens de l'Occident ne contribuèrent point à l'élévation d'Eugène , mais leur attacbement pour cet usurpateur rendit sa cause et sa personne odieuses. Le clergé fit entendre ses clameurs, et lui reprocha d'ajouter le crime d'apostasie à celui de la rébellion; d'avoir laissé rétablir l'autel de la Victoire , et de déployer dans ses armées contre l'invincible étendard de lu croix les symboles idolâtres de Jupiter et d'Hercule ; mais la défaite d'Eugène anéantit bientôt l'espoir des païens , et ils restèrent exposés à la vengeance d'un conquérant qui tâchait de mériter la faveur du ciel par la destruction de l'idolâtrie (2), Le paga- xine nation esclave est toujours empressée d'ap-

nisine toiit-à-

fait aboli. plaudir à la clémence de son maître , quand dans l'a-

4^0, etc. bus du pouvoir absolu il ne pousse pas I mjustice et l'oppression jusqu'à la dernière extrémité. Théodose pouvait sans doute proposer à ses sujets païens l'alternative du baptême ou de la mort ; et l'éloquent

(1) Libanius conclut son Apologie (p. 32) en déclarant à l'empei-eur , qu'à moins qu'il n'ordonne expressément la destruction des temples, les propriétaires défendront leur* lois et lenrs privilèges. l<rêi rm ru* w/pav ^e;7i-orxç,x.u) tcvriif, KUi Tû» }iofii» ^oy,byj<rù\irci,ç .

(2j Paulin , in Vit. Arnbros. , c. î26 ; saint Augustin , De civitate Dei , 1. v , c. 26 ; Théodoret , 1. v , c. 524.

nE l'empire ROAr,\.iN. ciiap. xxvin. 867 Libanius donne des louanges à la modération d'un prince absolu qui ne contraignit jamais ses sujets par une loi positive a embrasser la religion de leur souverain (i). Il n'était pas indispensablement nécessaire de professer le christianisme pour jouir des droits de la socie'té civile; il n'y avait point de punition particulière prononcée contre ceux dont la crédulité adoptait les fables d'Ovide , et rejetait obstinément les miracles de l'Évangile. Un grand nombre do païens zélés et déclarés occupaient des places dans le palais , dans les écoles , dans les armées et dans le sénat ; ils obtenaient sans distinction tous les honneurs civils et militaires de l'empire. Théodose témoigna sa généreuse estime pour le génie et pour la vertu, en décorant Symmaque (2) de la dignité consulaire , et par son attachement particulier pour Libanius f 3). L'empereur n'exigea jamais de ces deux

(1) Libanius suggère la forme d'un édit de perséciilion que Théodose aurait pu publier {pro Templis , p. 32). La plaisanterie était imprudente et l'essai dangereux : quelques princes auraient été capables de profiter de l'avis.

(2) Deniq u€ pro meritis terrestrihus œque reptndem dlunera , sacricofis sitminos impertit honores.

Ipse magistrat um tibi consulis , ipse tribunal Contulit,

PRUDENrE, dans Symmaque , i , 617, etc.

(3) Libanius [pro 'remplis , p. 32 ) se félicite de ce que l'empereur Théodose a revêtu de cette dignité un homme qui ne craignait pas de jurer par Jupiter en présence de son pieux souverain. Cependant $di préience n'est probablement qu'une figure de rhétorique.

apologistes éloquens du paganisme qu'ils changeassent ou dissimulassent leurs opinions religieuses. Les païens jouissaient du droit de dire et d'écrire leurs sentimens avec la plus excessive liberté. Les fragmens historiques et philosophiques d'Eunape (i ), de Zosime et des prédicateurs fanatiques de l'école de Platon , sont remplis des phis violentes invectives contre les principes et contre la conduite de leurs adversaires. Si ces audacieux libelles étaient publics, nous devons applaudir à la sagesse des princes chrétiens, qui voyaient d'un œil de mépris ces derniers efforts de la superstition et du désespoir (2) ; mais ils faisaient exécuter à la rigueur les lois qui proscrivaient les sacrifices et les cérémonies du paganisme , et chaque jour contribuait à détruire une religion soutenue par Thabitude plutôt que par le raisonnement. La dévotion d'un poète ou d'un philosophe peut se nourrir en secret par la prière, l'étude et la méditation ; mais les sentimens religieiix du

(1) Zosime , qui se qualifie du litre de comte et d'ancien avocat du trésor, diffame indécemment les princes chrétiens , et même le père de sou souverain. Il est probable que cet ouvrage se distribuait avec précaution , puisqu'il aéchappé aux invectives des historiens ecclésiastiques ;ni!érieurs à Évagre (1. m, c. 40-42), qui vivait à la fin du sixième siècle.

(2) Cependant les païens d'Afrique se plaignaient de ce que le malheur des temps ne leur permettait pas de répondre avec liberté à la Cité de Dieu. Saint Augustin (v , 26 ) ne nie point le fait.

DE l'empire ROMATIN'. CUW. XXVflI. 3Gc)

peuple , dont toute la force vient de l'habitude et de l'imitation , ne peuvent guère avoir de fondeniens solides que Texercicedu culte public. L'interruption de ce culte est capable d'opérer dans un petit nombre d'années l'ouvrage important d'une révolution nationale. Le souvenir des opinions theologiques ne se conserve pas long-temps prive du secours artificiel des prêtres , des temples et des livres (i). Un vulgaire ignorant, dont l'imagination est en proie aux terreurs et aux espérances d'une aveugle superstition, se laissera facilement persuader par ses supérieurs de diriger ses vœux vers les dieux du siècle ; et son zèle s'enflammera insensiblement pour la défense et la propagation de la nouvelle doctrine que le seul besoin d'une religion l'avait forcé d'abord à recevoir. La génération qui vint au monde après la promulgation des lois impériales , se laissa sans peine attirer dans le sein de l'Église catholique , et la chute du paganisme fut en même temps si douce et si rapide , que , vingt-huit ans après la mort de Théodose , ses faibles restes n'étaient plus sensibles aux yeux du législateur (2).

La ruine de la religion païenne est rapportée par Culte des

(1) Les Maures d'Espagne , qui professèrent secrètement, pendant plus d'un siècle, la religion lualiométane sous la \crge de rin{[uisition , possédaieut le Koran, et avaient entre eux l'usage exclusif de la langue arabe. Voyez l'histoire curieu-.e et fidèle de leur expulsion dajis les Mélanges de Gcdiles , vol. I , p. i-K)8.

(ij Pdganos que supersunt , qunnqitain juin nullos esse

3~0 IirSTOFRE HE LA DÉCAHENCK

martyrschré- les sophistes comme un prodige effravant qui couvrit la terre de ténèbres et rétablit l'ancien règne du chaos et de la nuit. Ils racontent en style pompeux et pathétique , que les temples se convertirent en sépulcres , et que les domiciles sacres , ornés naguère dei> statues des dieux , furent déshonorés par les reliques des martyrs chrétiens. «Les moines (race d'animaux immondes , auxquels Eunape est tenté de refuser le nom d'hommes) sont, dit-il, les auteurs de la nouvelle doctrine qui , à des divinités conçues par l'esprit , a substitué les plus méprisables esclaves. Les têtes salées et marinées de ces infâmes malfaiteurs que la multitude de leurs crimes a justement conduits à une mort ignominieuse, leur corps, où l'on voit encore les traces des fouets et des tortures ordonnées par les magistrats; tels sont, ajoute Eunape, les (lieux que la terre produit de nos jours ; tels sont les martyrs , les juges suprêmes des prières et des vœux adressés à la Divinité, et dont on respecte aujourd'hui les tombes comme des objets consacrés à la vénéiation des peuples (i) ». Sans approuver l'animosité du sophiste, il est assez naturel de partafifer sa surprise d'une révolution dont il (ut le témoin, et qui éleva les victimes obscures des lois

credamus, etc. Cad. T/ieo(L,].i(\i,lh. :o,Iec:. <22. A.D, 423. Théodose le jeune convint dans la suite que cette opinion avait été un ])eu prématurée.

(1) Voyez Eunape , dans la Vie du sophiste ^desius. Dan* celle d'Eustaihe, il j-rédit la raine du paganisme, xui ti

DE l'empire romaix. chap. XXVIII. 371 romaines au rang des protecteurs ce'lestes et invisibles de TEmpire romain. Le temps et les succès convertirent en avHoration religieuse la respectueuse reconnaissance des clnvtiens pour les martyrs de la foi, et on accorda les mtmes honneurs aux plus illustres des saints et des prophètes. Cent cinquante ans après les morts glorunjses de saint Piètre et de î-aint Paul , les tombes, ou plutôt les trophées de ces héros spirituels (r) décorèrent le Vatican et la voie d'Ostie. Dans le siècle qui suivit la conversion de Constantin , les empereurs, les consuls et les généraux des armées, visitaient dévotement les sépulcres d'un faiseur de tentes et d'un pêcheur (2); et Ton déposa respectueusement leurs os sous les autels du Christ, oîi les évêques de la ville impériale faisaient tous les jours à Dieu l'offrande de leur sacrifice (3). La nouvelle capitale de l'Orient ne pouvant fournir par elle-même de ces glorieux monumens , s'appropria

(1) Caïus [ap. Euseb. , Hi.st. ecclcs. , 1. ii , c. 25) , pi'ètre romain qui vivait du temps de Zejihiriniis ( \. D. 202-210), rend témoiçjnage decvtte pratique superstitieuse.

(a) Saint Chrysostôme , qiiàd Christtts sit Deux , t. i , nov. édit. , n° 9. La lettre pastorale de Benoit xiv , sur le jubilé de Tannée i75o , m'a fourni ce; te citation. Foycz les Lettres cuiieuses et intéi'essanles do 3Î. flliais , t. m.

(3) Mille fcicit er^o romanus episcopus ? qui super inortunrutn hoi/unum , Pétri et Pauli , secunliji/i nos , ùssa veneran'Ja.... offert Durninô sacrifria , et tutnulos eoruin , Cliristi arbitratnr altaria. (Saint Jérôme , t. 11 , advers. Vigilant. , p. i53.)

372 1II.ST0[RK DU LA DKCADKKf.F.

les {k'pouilles des provinces ; les corps de saint André, de saint Luc et de saint Timothée avaient reposé pfès de trois cents ans dans des tombeaux obscurs, d'où on les transporta en pompe à l'église des Saints- Apôtres, fonde'e par Constantin sur les bords du Bosphore de Thrace (i). Environ cinquante ans après, ces mêmes rivages furent honores do la présence de Samuel, juge et prophète d'Israël. Les évoques se jjassèrent de mains en mains ses cendres déposées dans un vase dor et couvertes d'un voile de soie. Le peuple reçut les reliques de Samuel avec autant de joie et de respect qu'il aurait pu en montrer au prophète vivant : la foule des spectateurs formait une procession continuelle depuis la Palestine jusqu'aux portes de Gonstantinople ; l'empereur Arcadius , suivi tles plus illustres membres du clergé et du sénat, vint à la rencontre de cet hôte extraordinaire , qui toujours avait mérité et exige; l'hommage des souverains (1). L'exemple de Rome et de Gonstantinople

(i) Saint: Jérôme ( t. 11 , j). 122) atlesie ces translations négligées par les écrivains ecclésiastiques. On trouve la Passion de saint André à Pa^trae , délaillée dans une épîlre du clergé de l'Achale , que Baroiiius voudrait admettre [j^nnal. .eccles.jA^D.^o^n" â^ ) , et que Tillemoiit se trouve forcé de rejeter. Saint Andi'é fut adopté comme le fondateur spirilaei de Gonstantinople. i^Méin, ecclés ^ t. 1 , p. 817-

(2) Saint Jérôroe ( t. li j, p.,i2!ï*) décrit pompeusement la translation de Sainu^^^çai se; trouve citée dans toutes les chroniques de ce temps:

T>E l'empire lîOMATN. CHAP. XXVIir. 373

affermit la foi et la discipline du monde catholique. Les honneurs des saints et des martyrs, après quelques faibles et inutiles murmures d'une raison profane (i), s'établirent universellement; et dans le siècle de saint Ambroise et de saint Jérôme , il semblait manquer quelque chose à la sainteté d'une ('glise, jusqu'à ce qu'elle eût été consacrée par une parcelle de saintes reliques qui pussent fixer et enflammer la dévotion des fidèles.

Dans la longue période de douze cents ans qui Réflexions

, / I I \ ^ r^ • 1 'f générales.

S écoula entre le règne de Lonstantm et la rerormation de Luther, le culte des saints et des reliques corrompit la simplicité pure et parfaite de la religion chrétienne, et on peut observer déjà quelques symptômes de dépravation chez les premières génélations qui adoptèrent et consacrèrent cette pernicieuse innovation.

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