‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 3)Chapitre 32 sur 44 · I. Le clergé, instruit par l'expérience que les Reliqneset · texte numérisé non relu

I. Le clergé, instruit par l'expérience que les Reliqneset

V , 1 • . ".Il 1 \i , raaitvis fa-

reliques des samts avaient plus de valeur que l or et buleux. les pierres précieuses (2), s'efforça d'augmenter les

(i) I.e prêtre Vigilaritius , le prnteslaiil do son siècle , rejeta toujours avec fermeté , niais inutilement , les superstitions des moines , les reliqiies , les saints , les jeûnes , etc. ; en raison de quoi saint Jérôme le compare à l'hydre , à Cerbère , aux centaures , etc. , et ne voit en lui rjue l'oryane des démons (t. 11, p. 120-126). Quiconque lira la controverse de saint Jérôme et de Vigilantius , et IcVécit que l'ait: saint Augustin des miracles de saint Etienne , se formera une idée juste de l'esprit des Pères.

{?.) M. de Beausobre ( H/sf. du Manichéisme ^ t. 11 , p. 648)

trésors de l'Eglise. Sans beaucoup d'égard pour la "ve'rité ou même pour la probabilité, on donna des iioîDs à des squelettes , et on inventa des actions pour Ihs noms. Des fictions religieuses obscurcirent la gloire des apôtres et des saints imitateurs de leurs vertus; on ajouta à l'invincible armée des martyrs véritables et primitifs, une multitude de béros imaginaires qui n'avaient jamais existé que dans l'imagination de quelques légendaires artificieux ou crédules. Il y a même lieu de soupçonner que le diocèse de Tours n'est pas le seul où l'on ait adoré sous le nom d'un saint les os d'un malfaiteur (i). Une pratique superstitieuse, qui tendait à multiplier les occasions de fraude et les objets de crédulité , éteignit insensiblement dans le monde clirétien la lumière de l'histoire et celle de la raison.

II. Les progrès de la superstition auraient été beaucoup moins rapides et moins étendus si , pour aider la foi du peuple, on ne se fût pas servi a propos du secours des miracles et des visions propres à constater l'authenticité et la vertu des reliques les plus suspectes. Sous le règne de Théodose le jeune,

a altribué un sens profane à la pieuse observation du clerffé cîe Smyrne , qui conservait précieusement les reliques du mai lyr saint Polycarpe.

()) Saint Martin de Tnxir& (voyez sa Fie, par Sulpice- Sévère , c. 8) arracha cet aveu de la bouche d'un mort. On convient que l'erreur fut occasionnée par des causes naturelles , et la découverte est attribuée à un miracle. Laquelle des (Kux doit avoir lieu le pins fréquemment?

DE l'otpire romattv. chap. XXVIII. 37.5 Lucien , prêtre de Jérusalem , et ministre ecclésiastique du village de Caphargamala (i), environ à vingt milles de la ville , i^aconta un songe singulier, qui, pour écarter tous ses doutes, s'était offert à lui pendant trois samedis consécutifs. Une figure vénérable s'était présentée devant lui, dans le silence de la nuit, portant une longue barbe, vêtue d'une robe blancbe et tenant une verge d'or dans sa main. Ce fantôme s'annonça sous le nom de Gamaliel , et apprit au prêtre étonné que son corps, celui de son fils Abibas, de son ami Nicodème, et enfin celui de l'illustre Etienne, le premier martyr du christianisme , avaient été enterrés secrètement dans le champ voisin. Il .ajouta avec quelque impatience qu'il était temps de les délivrer, lui et ses compagnons, de leur obscure prison ; que leur apparition danji le monde serait un remède salutaire à ses maux, et qu'ils choisissaient Lucien pour avertir l'évêque de Jérusalem de leur situation et de leurs désirs. De nouvelles visions vinrent It mesure éclaircir les doutes et lever les difficultés qui retardaient l'exécution de cette importante entreprise; le prélat fit

(1) Lucien composa en grec son récit ; A vil us le traduisit, et Baronius le publia ( Annal, ccclés. , A D. 4 ' 5 , n"" 7-16 ). Les éditeurs bénc'diclins de saint Augustin ont donne, à la fin de l'ouvrage De cwilate Dei , deux différens textes , accompagnés de nombreuses variantes. C'est le caractère du mensonge qued'ètrc vague et inconséquent. Tillemont (^Mc'm. ecclés. , t. II , p. 9 , etc. ) a adouci les parties de la légende qui clioqnent le bon sens.

3^6 HfSTOlftE I)E LA DÉCADENCE

creuser la terre devant le peuple qui s'était rassemble' pour en être te'moin. On trouva les tombes de Ganialiel, de son fils et de son ami à côté l'une de l'autre; mais dès que l'on eut retiré la quatrième, qui contenait les précieux restes de saint Etienne , la terre trembla, et il se répandit une exhalaison semblable à celle qui doit remplir le paradis, et dont l'influence guérit en un instant les maux divers dont étaient affligés soixante- treize spectateurs. On laissa les compagnons de saint Etienne dans leur paisible demeure de Capliargamala ; mais les reliques du premier des martyrs furent transportées processionnellement dans l'église construite en son honneur sur la montagne de Sion ; et les effets de la vertu divine et miraculeuse que possédaient les plus petites parcelles de ces reliques , une goutte de sang ou les raclures d'un os, se firent sentir dans presque toutes les provinces de l'Empire romain (i). Le grave et savant saint Augustin (2), à qui la supériorité de son esprit ne laisse guère l'excuse de la crédulité, atteste les prodiges nombreux opérés en Afrique

(1) Une fiole du sang de saint Etienne se liquéfia tous les ans à Naples , jusqu'au moment où il fut remplacé par saint Janvier. (Ruinart , Hist persecut. Vamlal. , p. 029.)

(2) Saint Augustin composa les \ingt-deux livres De civitate Dei y en treize ans de travail, A. D. 4i3-/|26. (Tiilemont , Mérn. ecclés. , t. xiv , p. 'io8 , etc.) Il emprunte trop souvent son érudition , et raisonne trop souvpi.t d'ajires luimême ; mais la totalité de l'ouvrage a le mérite d'un magnifique dessein , exécuté avec vigueur, et non sans talent.

DE l'empire ro:\taiiv. citap. xxviir. 377 par les reliques de saint Etienne ; et ce récit merveilleux a été inséré dans l'ouvrage de la Cite de Dieu, composé avec tant de soin par Tévêque d'Hippone, et destiné à servir de preuve immortelle et irrécusable à la ve'rité du christianisme. Saint Augustin déclare solennellement qu'il ne parle que des miracles certifiés publiquement par ceux qui en ont éprouvé l'influence ou qui en ont été les spectateurs ou les objets : on omit ou l'on oublia beaucoup de prodiges; Hippone fut traitée moins libéralement que les autres villes de la province, et son évéque détaille cependant plus de soixante-dix miracles , au nombre desquels se trouvent trois résurrections, opérés en moins de deux ans dans les limites de son diocèse (i). Si l'on voulait parcourir tous les diocèses et compter tous les saints du monde chrétien , ce serait un calcul difficile peut-être à terminer que celui des fables et des erreurs qu'a dû produire cette inépuisable source ; mais il sera permis d'observer, au moins , que dans ce temps de superstition et de crédulité, les miracles devaient perdre en quelque sorte le nom de miracle et le droit d'attirer l'attention, lorsque, par leur fréquence, ils semblaient

(i) Voyez saint Augustin , De. civitate Dei , 1. xxii , c. 22 ; et \ Appendix , qui contient deux livres des miracles de saint Etienne , par Évodius , évéque d'Uzalis. Freculphus {^apud Basnage , Histoire des Juifs ^ t. viii, p. 2/1 g) a conservé un proverbe gaulois ou espagnol : « Quiconque prétendra avoir lu tous les miracles de saint Etienne, mentira. »

presque rentrer dans le cours des lois ordinaires de la nature.

Renais- ln. La multiplicité de miracles dont les tombes

sance 'l^' , ,7

poiyihéisme. dcs martyrs étaient continuellement le ihe'âtre , révélaient aux pieux croyans la constitution et l'état actuel du monde invisible , et leurs spéculations religieuses paraissaient fondées sur la base solide des faits et de l'expérience. Quel que put être le sort des âmes communes depuis l'instaTit de la dissolution de leurs corps jusqu'à celui de leur résurrection, il était évident que les esprits supérieurs des saints et des martyrs ne passaient pas ce long intervalle dans un sommeil honteux et inutile (i). Il était évident encore, quoiqu'on n'osât pas déterminer le lieu de leur habitation ni la nature dt- leur félicité, qu'ils jouissaient vivement et activement du sentiment de leur bonheur, de leur vertu et de leur puissance , et qu'ils étaient déjàassurésd'une récompense éternelle. L'étendue de leurs facultés intellectuelles s-i -passait évidemment ce que peut concevoir rimagination humaine , puis(jue Xexpérience démontrait qu'ils pouvaient entendre et comprendre dans le même instant les vœux que leur adressaient , de toutes les parties du monde, les nombreux supplians qui invo-

(i) Burnet {De statu mortuonun , p. 56-84) "'pcneille 1rs opinions des Pèrrs , qui affinnont le sommeil t)u le repos des Ames jusqu'au jour du jugement. Il expose e;isnite les inconvéïiieris qui pourraient arriver , si elles conservaient une existence sensible et active.

DE l'empire eomatn. ciiap, xxvjir. 3^9 quaicnt le nom et Tassistance de saint Etienne ou de saint Martin (i). Les fidèles fondaient leur confiance sur la persuasion que les saints qui régnaient avec le {]lirist s'intéressaient vivement à la prospérité de l'Eglise catholique, qu'ils jetaient sur la terre des regards de compassion, et qu ils honoraient principalement de leurs faveurs ceux qui les imitaient dans leur foi et dans leur piété. La bienveillance des martyrs daignait quelquefois admettre des motifs d'un genre moins relevé: ils avaient une affection particulière pour le lieu de leur naissance et pour celui qu'ils avaient habité, pour celui de leur mort et de Jeui- enterrement , et enfin pour l'endroit qui possédait leurs saintes relicjues. Les passions plus basses, telles que l'orgueil, l'avarice ou la vengeance devraient paraître au-dessous d'un esprit céleste; cependant les saints daignaient aussi témoigner leur approbation à ceux qui leur offraient des dons avec libéralité, et menaçaient des châtimens les plus sévères les impies qui dérobaient quelque ornement

(i) Yigilanlius plaçait les âmes des prophètes et des martyrs dans le sein d'Abraham , in loco rcfngerii , ou sons l'autel de Dieu. Nec posxesuis tumulis , et iiln vnluerunt , adesse prœscntfs. Mais saint Jérôme (t. ii , p. 122) réfute scvèreiiienl ce blasphème. Tu Dca leges pones ? Tu opostolis vin— cula injicies , ut usque ad diern judicii teneantur custodid , lier sint curn Domino suo ; de quibus scriptani est : Scquuntur iig/ium qnocumque vadit. Si af;nus uhiqne , ergo , et hi , qui ( uin ciguo siint , ubique esse credcndi sunt. Et ciini diabolus cl dcrnones loto vogentiir in orî^c . etc.

38o HfSTOIRE DE LA D]éCA.DENCE

a la magnificence de leur châsse, ou qui re'voquaient en cloute leur puissance surnaturelle (i). C'eût e'té, a la ve'rité , un crime bien punissable ou un étrange scepticisme que de rejeter les preuves d'une influence divine à laquelle les e'ie'mens, la nature entière et même les opérations invisibles de l'âme humaine, étaient force's d'obe'ir (2), L'effet salutaire ou pernicieux qui devait suivre immédiatement et presque au même instant les prières ou les offen>es . ne laissait aucun doute aux chrétiens sur 'a haute (veur et le crédit dont les saints jouisi-aient auprès de l'Être suprême; et il paraissait inutile d'examiner si ces puissans protecteurs étaiesit forcés d'intercéder continuellement au p '^d du trône de £;ràre ^ ou s'ils avaient la liberté d'exercer au gré de leur justice et de leur bienfaisance le pouvoir subordonné dont ils avaient reçu la délégation. L'imagination qui ne s'était élevée qu'avec peine à la contemplation et au culte d'une cause universelle , saisissait avec avidité des objets inférieurs de son adoration , plus proportionnés à ses conceptions grossières et à l'imperfec-

(i) Fipuri , Discours sur l'Hist. ecclés. , m , p. 80.

(2) A IMinorque , les reliques de saint Etienne convertirent en huit jours cinq cent quarante Juifs , avec le secours cependant de qiieiques sévérités salutaires , comme de brûler les synagogues et de chasser les opiniâtres dans les rochers , où ils mouraient de faim , etc. Voyez la lettre de Sévère, évèque de Minorque (^ad calcem saucti Augustini , De civitate Dei), elles Remarques judicieuses de Basnage (t. \in , p. 2/i5-2f)l ).

T>E l'empire romain. CHAP. XXVIII. 38 f tion de ses faculle's. La théologie simple?" et sublime des premiers ehreticns se corrompit insensiblement, et la monarcbie du ciel , déjà surcharg-ce de subtilités métaphysiques , fut totalement défigurée par l'introduction d'une mythologie populaire qui tendait à rétablir le règne du polythéisme (i).

IV. Comme les objets de la dévotion se rappro- introdnciion chaient insensiblement de la faiblesse de fimaffina- ''^'^ ceiemo-

O mes païen-

tion, on introduisit des rites et des cérémonies capables "^^• de frapper les sens du vulgaire. Si , au commencement du cinquième siècle (2) , Tertullien ou Lactance (3) fussent sortis du scindes morts pour assister à la fête d'un saint ou d'un martyr (Zj), ils auraient

(1) M. Hume ( Essais , vol. 11 , p. /^3/^ ) observe en philosophe le flux et le reflux du théisme et du polythéisme.

(2) D'Aubigiié (^rwjez ses Mémoires, p. 1 56- 160) offrit de honne foi , avec le conseiUenienl des ministres protestaiis , de prendre i)our règle de foi celle des quatre premiers siècles du christianisme. Le cardinal du Perron marchanda pour (jn'on y ajoutât quarante ans , qui lui furent imprudemment accordés ; cependant aucun des deux partis n'aurait trouvé son compte dans ce marché extravagant,

(3) Le culte pratiqué et prêché jiar Tertullien , Lactance , Arnobe , etc. , est si exclusivement j)ur et spirituel, que leurs déclamations contre les païens rejaillissent quelquefois jusque sur les cérémonies judaïques.

(4) Faustus le manichéen accuse les catholi<jues d'idolâtrie : Vcrtitis iclola in martyres.... quos votis siinilibus colitis. M. de Beausobe ( Histoire critique du Maiiieh. , t. ir , p. G2Q- 700) , prolestant , mais philosophe , a représenté , avec au-

contempléç avec autant de surprise que d'indignation, le spectacle profane qui avait succède au culte pur et spirituel d'une congrcgation chre'tienne. Dès que les portes de l'église se seraient ouvertes , leur odorat aurait été offensé par le parfum de l'encens et des fleurs, et ils auraient sans doute regardé comme sacrilège la clarté inutile et ridicule que répandaient en plein midi les lampes et les cierges. Ils n'auraient pu arriver à la balustrade de l'autel qu'à travers une foule prosternée , et composée, pour la plus grande partie , d'étrangers et de pèlerins accourus à la ville la veille des fêtes, et déjà dans l'ivresse du fanatisme et peut-être de l'intempérance, imprimant dévotement des baisers sur les murs et sur le pavé de l'église , et adressant leurs ferventes prières , quelles que fussent les paroles que prononçait alors I Eglise , aux os, au sang ou aux cendres du saintquun linge ou un voile ,de soie dérobait ordinairement aux resrards du vulgaire. Les chrétiens visitaient les lombes des martyrs dans l'espérance d'obtenir, par leur puissante intercession , toutes sortes de faveurs spirituelles , mais principalement des avantages temporels. Ils priaient pour la conservation ou pour le rétablissement de leur santé , pour !a fécondité de leurs femmes , pour la vie et le bonheur de leurs enfans. Lorsque les dévots entreprenaient un voyage

tant de candeur que d'érudition , l'introduction de Vidoldtrie chrétienne dans les quatrième et cinquième siècles.

rr. i/fmpirf romain, chap. xxvtii. 383 long ou dangereux , ils suppliaient les saints martyrs d'ttre leurs guides et leurs protecteurs dans la route; et s'ils revenaient sans avoir essuyé d'accident, ils se bâtaient encore d'aller aux tombes des martyrs , célébrer, avec toutes les expressions de la recoimaissance, leurs obligations envers le nom et les relicjues de ces protecteurs célestes. Tous les murs étaient garnis de symboles des faveurs qu'ils avaient reçues. Des yeux, des mains et des pieds d'or et d'argent, représentaient les services rendus aux fidèles; et des tableaux édifians,qui ne pouvaient manquer de donner lieu bientôt aux abus d'une dévotion indiscrète et idolâtre, offraient aux yeux l'image . les attributs et les miracles du saint. Un même esprit de superstition devait suggérer, dans les temps et les pays les plus éloignés , des moyens semblables de tromper la eiédulitéet de frapper les sens de lamultitudefi). On ne peut disconvenir cyae les ministres de la religion catholique n'aient imité le modèle profane qu'ils élaient impatiens de détruire. Les plus respectables jsrélats s'étaient persuadés que des paysans grossiers renonceraient plus facilement au paganisme , .s'ils trouvaient (juclque ressemblance , quelque conipensation dans les cérémonies du christianisme. La religion de Constantin acheva en moins d'un siècle la

(i) On peut trouver clans les diverses superstitions, depuis lo Japon jusqu'à Mexico , des ressemblances qui n'ont pu être le fruit de l'imitation. Warburton a saisi celte idée, qu'il a di-naturce en la rendant troj) j^énéraleet Iropabsolue. ^ Dà'. Icgat. , t. IV , p, 1 26 , etc. )

conquête de tout TEmpire romain ; mais les vainqueurs se laissèrent bientôt subjuguer parles artifices de ceux qu'ils avaient assujettis ( i ).

Ti) M. Middleton traite de l'imitation du paganisme dans son agréable lettre écrite à Rome. Les objections de "VVarburton l'obligèrent de lier ensemble (vol. m , p. 120-1 32) l'histoire des deux religions , et de prouver l'antiquité de la copie chrétienne.

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