‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 3)Chapitre 33 sur 44 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Partage définitif de l'Empire romain entre les fils de Théodose. Règne d'Arcadius et d'Honoi ius. Administration de Rufin et de Stilichon. Révolte et défaite de Gildoii en Afrique,

JLe génie de Rome expira avec Théodose, le der- Division nier des successeurs d'Auguste et de Constantin qui entre ^Arca^ parut à la tête des armées , et dont l'autorité fut uni- J'àg.^*"°°''" versellement reconnue dans toute l'étendue de l'em- ^- P ^«^'

17 janvier.

pire. Cependant la jeunesse et l'inexpérience de ses deux fils furent protégées quelque temps par le souvenir de sa gloire et de ses vertus. Après la mort de leur père, Arcadius et Honorius furent reconnus, du consentement de l'univers , légitimes empereurs de l'Orient et de l'Occident. Tous les ordres de l'état, toutes les classes de citoyens , les sénats de l'ancienne et de la nouvelle Rome, le clergé, les magistrats, les soldats et le peuple, prononcèrent avec zèle le serment de fidélité. Arcadius , alors âgé d'environ dix-huit ans, était né en Espagne, dans l'humble habitation d'un simple citoyen; mais il avait reçu dans le palais de Constantinople une éducation convenable à sa nouvelle fortune : ce fut dans la paix et la magnificence de cette royale demeure qu'il passa entièrement une vie sans gloire ; ce fut de là qu'il sembla régner sur les provinces de la Tlirace , de l'Asie Mineure, de la Syrie et de l'Egypte, depuis le Bas-Danube jusqu'aux confins de la Perse et de

l'Ethiopie. Le jeune Honorius, son frère, fut décoré, dans la onzième année de son âge , du titre d'empereur de l'Italie, de l'Afrique, de la Gaule, de l'Espagne et de la Grande-Bretagne ; les troupes qui gardaient les frontières de son empire servaient de barrière , d'un côté contre les Mores , et de l'autre contre les Calédoniens. Les deux princes partagèrent entre eux la vaste et belliqueuse préfecture de l'illyrie ; les provinces de Norique , de Pannonie et de Dalmalie appartinrent à l'empire d'Occident ; mais les deux grands diocèses de Dacie et de Macédoine , confiés autrefois par Gratien à la valeur de Théodose , furent irrévocablement réunis à l'empire de l'Orient. Les bornes en Europe étaient à peu près celles qui séparent aujourd'hui les Turcs des Allemands. Dans cette division définitive et durable de l'Empire romain , on pesa de bonne foi , et l'on compensa les différens avantages de territoire , de richesses, de population et de forces militaires. Le sceptre héréditaire des enfans de Théodose semblait leur appartenir par le droit de la nature et le don de leur père. Les généraux et les ministres s'étaient accoutumés à révérer dans les jeunes princes la dignité impériale ; l'exemple dangereux d'une nouvelle élection ne vint point avertir le peuple et les soldats de leurs droits et de leur puissance. Les preuves qu'Arcadius et Honorius donnèrent successivement de leur faiblesse et de leur incapacité, les malheurs multipliés de leur règne , ne suffirent point pour détruire les sentimens de fidélité dont leurs

DE l'empire romain. CHAP. XXIX. 3S']

sujets avaient de bonne heure reçu la profonde empreinte. Plein de respect pour la personne , ou plutôt pour le nom de ses souverains , le peuple chargea également de sa haine les rebelles qui attaquaient l'autorité de son monarque et les ministres qui en abusaient.

Théodose a terni la gloire de son règne par Télé- Caractèrs

■\ -n r 1- r • V -1 •' I '^^ Rufin, et

vation de Kutm , odieux lavori a qui , dans un siècle son adminis-

\ r . • -M . 1 • ■ . 1 • trafion.

de factions civiles et religieuses, tous les partis ont a. d. 386imputé tous les crimes. Poussé par l'avarice et par ^ l'ambition (i), Rufin, né dans un coin obscur de la Gaule (a), quitta son pays natal pour chercher fortune dans la capitale de l'Orient. Le talent naturel d'une élocution facile et hardie (3) lui obtint des succès au barreau, et ces succès le conduisirent naturellement aux premiers emplois de l'état. Il parvint graduellement , par des promotions régulières , à la charge de maître des offices , et dans l'exercice de

(i) Alecton , envieuse de la félicité publique , convoque un synode infernal ; Mégère lui recommande Rufin son pupille, qu'elle excite à exercer toute sa noirceur, etc.; mais il y a autant de différence entre la verve de Claudien et celle de Virgile , qu'entre les caractères de Turnus et de Rufin.

(2) Tillemont, Hist. des emper. , t. v , p. 770. Il est évident, quoique de Marca paraisse honteux de son compatriote, que Rufin est né à Éluse , capitale de la Novefs^opulanie , et à présent petit village de Gascogne. ( D'Anville^ Notice de l'ancienne Gaule , p. 289.)

(3) Philostorg. , 1. xi , c. 3 j et le» Dissertations ^e Godefroy , p. 440-

388 HISTOIRE DE L^ DÉCADEJVCE

ses nombreuses fonctions, lie'es si essentiellement avec tout le système du g^ouvernement civil , il acquit la confiance d'un souverain qui de'couvrit en peu de temps sa diligence et sa capacité' dans les affaires , et ignora long-temps la fausseté, l'orgueil et l'avidité de son favori. Il déguisait soigneusement ses vices sous le masque de la plus profonde dissimulation (i), et ses passions étaient toujours au service de celles de son maître. Cependant, dans le massacre odieux de Thessalonique , le barbare Rufin enflamma la colère de Théodose , et n'imita point son repentir. Cet homme, qui regardait le reste des humains avec une indifférence dédaigneuse , ne pardonnait jamais la plus faible apparence d'une injure , et en devenant son ennemi , on perdait à ses yeux tous les droits que pouvaient avoir acquis des services rendus à l'état. Promotus, maître général de l'infanterie , avait sauvé l'empire en repoussant l'invasion des Ostrogoths; mais il souffrait avec indignation la prééminence d'un rival dont il méprisait le caractère et la profession. Le fougueux soldat, irrité de l'arrogance du favori, s'emporta jusqu'à le frapper au milieu du conseil. On représenta cet acte de violence à l'empereur comme une insulte personnelle , que sa dignité ne lui permettait pas de laisser impunie. Promotus fut instruit de sa disgrâce etdeson exil par l'ordre péremptoire qu'il reçut de se retirer

( 1 ) Un passage de Suidas peint sa profonde dissimulation :

BE l'empire romain, chap. XXIX. 389 sans délai dans un poste militaire sur le Danube. La mort de ce général , quoique tué dans une escarmouche contre les Barbares, a été imputée à la perfidie de Rufin (i). Le sacrifice d'un héros satisfit sa vengeance, et les honneurs du consulat augmentèrent encore sa vanité; mais sa puissance lui paraissait imparfaite et précaire , tant que Tatien (2) et son fils Proculus occupaient les préfectures importantes de l'Orient et de Gonstantinople , et balançaient par leur autorité réunie les prétentions et la faveur du maître des offices. Les deux préfets furent accusés de fraude et de concussion dans l'administration des lois et des finances ; l'empereur pensa que des coupables si importans devaient être jugés par une commission particulière. On nomma plusieurs juges, afin de partager entre eux le crime et le reproche de l'injustice ; mais le droit de prononcer la sentence fut réservé au président , et ce président était Rufin lui-même. Le père dépouillé de sa préfecture, fut jeté dans un donjon ; le fils prit la fuite , convaincu

(1) Zosime , 1. iv , p. 272 , 273.

(2) Zosime , qui raconte la chute de Tatien et de son fils ( 1. IV , p. 273 , 274 ) , assure leur innocence , et même son témoignage suffit pour l'emporter sur les accusations de leurs ennemis [Cod. Théodos. , t. iv , p. 489), qui prétendent que ces deux préfets avaient opprimé les curies. La liaison de Tatien avec les ariens dans sa préfecture d'Egypte (A. D. 373) dispose Tillemont à le croire coupable de tous les crimes. ( Hist. des empereurs , t. v , p. 36o ; Mém. eccl. , t. VI, p. 589.)

Sc^O HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

que peu de ministres peuvent compter sur le triomphe de leur innocence , quand ils ont pour juge un ennemi personnel; mais plutôt que de se voir obligé à borner sa vengeance à celle de ses deux victimes qui lui e'tait la moins odieuse , Rufîn abaissa l'insolence de son despotisme jusqu'aux artifices les plus vils. On conserva dans la poursuite du procès une apparence de mode'ration et d'e'quité , qui donna à Tatien les espe'rances les plus favorables sur l'e'vénement. Le pre'sident augmenta sa confiance par des protestations solennelles et des sermens perfides. Il alla même jusqu'à abuser du nom de l'empereur; et le père infortune' se laissa enfin persuader de rappeler son fils par une lettre particulière. Ason arrive'e, Proculusfut arrêté, examiné, condamné et décapité dans un des faubourgs de Constantinople , avec une précipitation qui trompa la clémence de l'empereur. Sans aucun respect pour la douleur d'un sénateur consulaire , les barbares juges de Tatien l'obligèrent d'assister au supplice de son fils : ilavait lui-même au cou le cordon fatal ; mais au moment où il attendait , où il souhaitait peut-être une prompte mort qui eût terminé tous ses malheurs , on lui permit de traîner les restes de sa vieillesse dans l'exil et dans la pauvreté (i). La punition des deux

(i) Juvenum. rorantia colla

Ante Patrum vtdtus strictâ cecidére securi.

Ibat grandœvtis nato moriente siiperstes

Pose trabeas exsul. In Rafin. i , 248.

IjCS Faits de Zosime expliquent les allusions de Claudien ;

DE l'empire ROMAirr. CHAP. XXIX. 391 préfets peut trouver une excuse peut-être dans les fautes ou les torts de leur conduite ; l'esprit jaloux de l'ambition peut pallier la haine de leur persécuteur; mais Rufin poussa la vengeance à un excès aussi contraire à la prudence qu'à l'équité, en dégradant la Lycie , leur patrie , du rang de province romaine , en imprimant une tache d'ignominie sur un peuple innocent , et en déclarant les compatriotes de Tatien et de Proculus incapables à jamais d'occuper un emploi avantageux ou honorable dans le gouvernement de l'empire (i). Le nouveau préfet de l'Orient , car Rufin succéda immédiatement aux honneurs de son rival abattu , ne fut jamais détourné par ses plus criminelles entreprises des pratiques de dévotion qui passaient alors pour indispensables au salut. Il avait bâti dans un faubourg de Chalcédoine , surnommé le Chêne , une magnifique maison de campagne, à laquelle il joignit pieusement une superbe église , consacrée aux apôtres

mais ses traducteurs classiques n'avaient aucune connaissance du quatrième siècle. J'ai trouvé \e/atal cordon avec le secours de Tillemont , dans un sermon de saint Asterius d'Amasée.

(1) Cette loi odieuse est rapportée et révoquée par Arcadius (A. D. 3g6 ) dans le Code de Théodose ( 1. ix , lit. 38, leg. 9). Le sens , tel que Claudien l'explique (/« Rufin, , i , 2?>4) et Godefroy (t. m , p. 279) , est parfaitement clair.

Exscindere cives

Fitnditks , et nomen geiitis delere laborat.

Les doutes de Pagi et de Tillemont ne peuvent naître que de leur zèle pour la gloire de Théodose.

saint Pierre et saint Paul, et sanctifiée par les prières et la pénitence continuelles d'une communauté de moines. On convoqua un synode nombreux et presque ge'neral des évêques de l'Orient, pource'le'brer en même temps la de'dicace de l'e'glise et le baptême du fondateur. La plus grande pompe re'gna dans cette double ce'rëmonie; et lorsque les eaux saintes eurent purifie' Rufin de tous les pe'che's qu'il avait pu commettra jusqu'alors, un ve'ne'rable ermite d'Egypte se pre'senta imprudemment pour la caution d'un ministre plein d'orgueil et d'ambition (i).

rodrnî""^ ^^ caractère du vertueux Thëodose miposait à A. D. 395. son ministre la ne'cessitë de l'bvpocrisie, qui de'guisait souvent et retenait quelquefois l'abus de la puissance. Rufin se gardait de troubler le sommeil d'un prince indolent, mais encore capable d'exercer les talens et les vertus qui l'avaient ëleve' à l'empire (a).

(1) Ammonius..., Rufinum propriis manibus siiscepit sacro Jonle mundatum. Voyez Rosweyde , Vitœ Patrum , p. 947.

Sozomène ( 1. vin , c. 17) parle de l'église et du monastère ; et Tillemont [Mémoires ecclésiastiques , t. ix , p. 5()3) cite ce synode dans lequel saint Grégoire de Nice joue un grand rôle.

(2) Montesquieu ( Esprit des Lois, I. xii, c. 1 2 ) fait l'éloge d'une des lois de Théodose adressée au préfet..Rufin (1. ix , tit. 4» leg. unie. ) , dont le but est de ralentir les poursuites intentées pour cause de discours attentatoires à la religion ou à la majesté du prince. Une loi tyrannique prouve toujours l'existence de la tyrannie ; mais un édit louable peut ne contenir que les protestations spécieuses et les vœux

DE l'empire romain. CHAP. XXIX. ScjS

L'absence, et bientôt après la mort de ce grand prince, confirmèrent l'autorité absolue de Piufin sur la personne et sur les e'tats d'Arcadius, prince faible et sans expe'rience, que l'orgueilleux pre'fet regardait plutôt comme son pupille que comme son souverain. Indiffe'rent pour l'opinion publique, il se livra dès lors à ses passions sans remords et sans re'sistance ; son cœur avide et pervers était inaccessible aux passions qui auraient pu contribuer à sa propre gloire ou au bonheur des citoyens. L'avarice semble avoir été le besoin dominant de cette âme corrompue (i) : des taxes oppressives , une vénalité scandaleuse , des amendes immodérées , des confiscations injustes, de faux tesfamens, au moyen desquels il dépouillait de leur héritage les enfans de ses ennemis , ou même de ceux qui n'avaient point mérité sa haine; enfin tous les moyens, soit généraux, soit particuliers, que peut inventer la rapacité d'un tyran, furent em-

inuliles du prince ou de ses ministres. Cette triste réflexion pourrait être, je le crains bien, une sûre règle de critique.

(i) Fluctibits aitri

Expleri illc calor neqiàt

Congestœ ciimulantur opes , orbisque rapinas j4ccipit iina domus

Ce caractère (Claudien , in Rufin. , i , 184 - 220) est confirmé par saint Jérôme , témoin désintéressé ( Dedecus insatiabilis avaritlœ , t. 1 , ad Heliodor. , p. 26), par Zosime(l. V , p. 286) et par Suidas, qui a copié l'histoire d'Eunape.

ployes pour attirer dans ses mains les richesses de l'Orient; il vendait publiquement la justice et la faveur dans le palais de Constantinople. L'ambitieux candidat marchandait avec avidité , aux dépens de la meilleure partie de son patrimoine, les honneurs lucratifs d'un gouvernement de province ; la vie et la fortune des malheureux habitans étaient abandonnées au dernier enchérisseur. Pour apaiser les cris du public, on sacrifiait de temps en temps quelque odieux coupable dont le châtiment n'était profitable qu'au préfet, qui devenait son juge après avoir été son complice. Si l'avarice n'était pas la plus aveugle des passions , les motifs de Rufin pourraient exciter notre curiosité ; nous serions peut-être tentés d'examiner dans quelles vues il sacrifiait tous les principes de l'honneur et de l'humanité à l'acquisition d'immenses trésors qu'il ne pouvait ni dépenser sans extravagance, ni conserver sans danger. Peutêtre se flattait-il orgueilleusement de travailler pour sa fille unique, de la marier à son auguste pupille , et d'en faire l'impératrice de l'Orient. Il est possible que , trompé par de faux calculs , il ne vît dans son avarice que l'instrument de son ambition, et qu'il eût l'intention de placer sa fortune sur une base solide, indépendante du caprice d'un jeune empereur. Cependant il négligeait maladroitement de se concilier l'amour du peuple et des soldats, en leur distribuant une partie des richesses qu'il amassait à force de crimes et de travaux. L'extrême parcimonie

T)E l'eMPIEE ROMAIIV. CHAP. XXIX. SqS

de Rufin ne lui laissa que le repioche et l'envie d'une opulence mal acquise. Ceux qui dépendaient de lui le servaient sans attachement, et la terreur qu'inspirait sa puissance arrêtait seule les entreprises de la haine universelle dont il e'tait l'objet. Le sort de Lucien apprit à tout l'Orient que si Rufin avait perdu une partie de son activité' pour les affaires, il était encore infatigable quand il s'agissait de poursuivre sa vengeance. Lucien, fils du préfet Florentius y l'oppresseur de la Gaule et l'ennemi de Julien , avait employé' une partie de sa succession, fruit de la rapine et de la corruption, à acheter l'amitié de Rufin , et le poste important de comte de l'Orient ; mais le nouveau magistrat eut l'imprudence de renoncer aux maximes de la cour et du temps , d'offenser son bienfaiteur par le contraste frappant d'une admftîistration équitable et modeste , et de se refuser à un aci^e d'injustice qui aurait pu devenir profitable a l'oncle de l'empereur. Arcadiusse laissa facilement persuader de punir cette insulte supposée, et le préfet de l'Orient résolut d'exécuter en personne l'affreuse vengeance qu'il méditait contre l'ingrat à qui il avait délégué une partie de sa puissance. Rufin partit pour Antioche, parcourut sans s'arrêter l'espace de sept à huit cents milles qui sépare cette ville de Conslantinople, arriva au milieu de la nuit dans la capitale de la Syrie , et répandit une consternation universelle chez un peuple qui ignorait ses desseins, mais qui connaissait son caractère. On traîna le comte de quinze provinces de l'Orient , comme un vil mal-

faiteur, devant le tribunal arbitraire de Rufin; malg^re' les preuves les plus e'videntes de son inte'grite' , et quoiqu'il ne se pre'sentât pas un seul accusateur, Lucien fut condamné, presque sans proce'dure , à souffrir un supplice cruel et ignominieux. Les ministres du tyran , par l'ordre et en présence de leur maître , le frappèrent sur le cou , à coups redoublés, de longues courroies garnies de plomb à leur extrémité; et lorsque l'infortuné Lucien tomba sans connaissance sous la main de ses bourreaux , on l'emporta dans une litière bien fermée, pour dérober ses derniers gémissemens a l'indignation des citoyens. Aussitôt après cette action barbare , seul objet de son voyage, Rufin partit d'Antioche pour retourner à Constantinople, chargé de la haine profonde et des secrètes malédictions d'un peuple tremblant; et sa diligence fut accélérée par l'espoir de célébrer en arrivant le mariage de sa fille avec l'empereur de l'Orient (1).

Son espé- Mais Rufin éprouva bientôt qu'un ministre ambi-

rance est de- * •»

truite par le ticux et prudcut , qui ticut un monarque enchaîné

inariaged'Ar- . . ., , i m 1 • i i • '

cadius. par les liens mvisibles de 1 habitude ^ ne doit jamais

A.D. SgS, , ri • 1 1 •! 1 •

27 avril, s en cloigncr , et que dans son absence il doit peu compter sur le mérite de ses services, et moins en-

(i) Caetera segnis ;

^dfacinus velox ; jienitùs regione remotas Impiger ire inas.

I/allusion de Claudien [in Rufin. , 1 , 241) est encore expliquée par le récit circoostancié de Zosirae ( 1. v , p. 288, 289).

DE l'empire romain. CHAP. XXIX. 897

core sur la faveur d'un prince faible et capricieux. Tandis que le préfet rassasiait à Antioclie son implacable vengeance , le grand chambellan Eutrope, a la tête des eunuques favoris , travaillait secrètement à de'truire sa puissance dans le palais de Constantinople. Ils de'couvrirent qu'Arcadius n'avait point d'inclination pour la fille de Rufin , et que ce n'e'tait point de son aveu qu'elle lui était destinée pour épouse. Ils travaillèrent à lui substituer la belle Eudoxie, fdle de Bauto (i), général des Francs, au service de Rome, et qui avait été élevée, depuis la mort de son père , dans la famille des fils de Promotus. Le jeune empereur, dont la chasteté était encore intacte , grâce aux soins pieux et vigilans d'Arsène (2), son gouverneur, écoutait avec l'émotion du désir les descriptions séduisantes des charmes d'Eudoxie, Son portrait acheva de l'enflammer , et le faible Arcadius sentit la nécessité de cacher ses desseins à un ministre intéressé à les combattre. Peu de jours après l'arrivée de R.ufin, la cérémonie du mariage de l'em-

(i) Zosime (1. iv , p. 248 ) loue la valeur , la prudence et l'intégrité de Bauto. Voyez Tillemont , Histoire des empereurs ^ t. V , p. 771.

(2) Arsène s'échappa du palais de Constantinople , et vécut cinquante-cinq ans , de la manière la plus austère , dans les monastères de l'Egypte. ( Voyez Tillemont, Mém. ecclés., t. XIV , p. 676-702 ; et Fleuri, Hist. ecclés. , t. v, p. 1 , etc.) Mais le dernier , au défaut de matériaux plus authentiques, accorde trop de confiance à la légende de Métaphraste.

SqB histoire de la décadence

pereur fut annoncée au peuple de Constantinople , qui se pre'parait à ce'lébrer , par des acclamations mensongères, les noces de la fille du pre'fet. Une suite brillante d'eunuques et d'officiers sortit des portes du palais avec toute la pompe de Thyme'ne'e, portant à de'couvert le diadème, les robes et les ornemens pre'cieux destinés à fimpe'ratrice. Les rues oïl devait passer ce cortège solennel e'taient orne'es de guirlandes et remplies de spectateurs; mais quand il fut vis-à-vis de la maison des fils de Promotus , le premier eunuque y entra respectueusement, revêtit la belle Eudoxie de la robe nuptiale , et la conduisit en triomphe au palais et dans le lit d'Arcadius (i). Une conspiration tramée contre Rufin avec tant de secret , et exécutée avec un si grand succès , imprima un ridicule indélébile sur le caractère d'un ministre qui s'était laissé tromper dans un poste où la ruse et la dissimulation constituent le mérite essentiel. Il vit avec un mélange de crainte et d'indignation la victoire de l'eunuque audacieux qui l'avait supplanté dans la faveur de son maître; et sa tendresse, ou du moins son orgueil fut blessé de l'affront fait à sa fille , dont l'intérêt était Inséparablement lié avec le

(i) Cette histoire (Zosime, 1. v, p. 290) prouve que les cérémonies nuptiales de l'antiquité se pratiquaient encore sans idolâtrie chez les chrétiens d'Orient. On conduisait de force l'épousée de la maison de ses pareus à celle de son mari. Nos usages exigent avec moins de délicatesse le consentement public de la jeune fille.

DE l'empire romain, chap. xxiX. 399 sien. Au moment où il se flattait de devenii- la tige d'une longue suite de monarques , une fille obscure et étrangère , e'ieve'e dans la maison de ses implacables ennemis , se trouvait introduite dans le palais et dans le lit de l'empereur; Eudoxie de'ploya bientôt une supériorité' de courage et de génie qui assura son ascendant sur l'esprit d'un époux jeune et épris de ses charmes. Rufin sentit avec effroi que l'empereur serait conduit sans peine à haïr, à craindre et à détruire un sujet puissant qu'il avait outragé; le souvenir de ses crimes ne lui laissait point l'espoir de trouver la paix ou la sûreté dans la retraite d'une vie privée ; mais il était encore en état de défendre sa dignité , et d'exterminer peut-être tous ses ennemis. Le gouvernement civil et militaire de l'Orient était encore soumis à son autorité absolue; et ses trésors, s'il se déterminait à s'en servir, pouvaient faciliter l'exécution dés desseins les plus hardis que l'orgueil, l'ambition et la vengeance, pussent suggérer à la puissance au désespoir. Le caractère de Rufin semblait justifier les imputations de ses ennemis. On l'accusait d'avoir conspiré contre la personne de son souverain, pour s'emparer du trône après sa mort, et d'avoir invité, pour augmenter la confusion publique , les Huns et les Goths à envahir les provinces de l'empire. Le rusé préfet, qui avait passé sa vie dans les intrigues du palais , combattit à armes égales les artifices d'Eutrope son rival ; mais son àme timide fut épouvantée à l'approche menaçante d'un ennemi plus formidable, du grand Stili-

chon , le général ou plutôt le maître de l'empire d'Occident (i).

Caractère Stilichou a ïoui , à un plus haut deffré que ne sem-

ile Stiiicnon , . o i

ministre et \j\g^[i \q promettre le déclin des arts et du génie , du

général de *■ i -ii i j • • i

l'empire Jou divin qu Âchille a obtenu et qu enviait Alexandre , d'un poète digne de célébrer les actions des héros. La muse de Clàudien (2) , dévouée à son service , était toujours prête à couvrir de ridicule et d'infamie Eutrope et Rufin , ses rivaux , ou à peindre, sous les couleurs les plus brillantes, les victoires et les vertus de son puissant bienfaiteur. Dans l'examen d'une période assez mal fournie de matériaux authentiques , nous sommes forcés d'éclaircir les annales d'Honorius par les satires ou par les panégyriques d'un auteur contemporain ; mais comme Clàudien paraît avoir usé amplement des privilèges de poète et de courtisan , nous aurons besoin des lumières de la critique pour réduire le langage de la fiction ou de l'exagération à la simple vérité qu'exige un récit historique. Son silence sur la famille de Stilichon peut être regardé comme une preuve que son protecteur ne pouvait ni désirait s'honorer d'une longue suite d'illustres aïeux, et la légère mention qu'il fait de son

(1) Zosime (l.v , p. 290), Orose(l. vu ,c. Sj) et la Chronique de Marcellin. Clàudien {in Biifw. , 11 , 7-100) peint très-énergiquement la détresse et les crimes du préfet.

(2) Stilichon sert toujours ou directement ou indirectement de texte à Clàudien. On trouve dans le poème de son premier consulat l'histoire de sa jeunesse et de sa vie privée, assez vaguement racontée , 35-1 40.

DE LHMPIRE ROMAIN. CIIAP. XXIX. /jOf

père , officier de cavalerie barbare au service de Valons, semble confirmer l'opinion que Stilicbon , qui commanda si long-temps les arme'es romaines , descendait de la race sauvage et perfide des Vandales (i). Si ce général n'eût pas possédé les avantages de la taille et de la force , toute l'adulation de la poésie n'aurait pas donné au chantre de Stilichon le courage d'affirmer sans crainte, devant des milliers de témoins, qu'il surpassait la taille des demidieux de l'antiquité, et que quand il traversait à pas lents les rues de la capitale , le peuple étonné faisait place à un étranger qui , dans la condition d'un simple particulier , présentait la majesté imposante d'un héros. Dès sa plus tendre jeiuiesse , il avait embrassé la profession des armes. Sa valeur et son habileté se firent btentôt remarquer sur le champ de bafaill^. Les cavaliers et les archers de l'Orient admiiaient la supériorité de son adresse ; et à chaque grade militaire où il fut élevé , le jugement du public prévint et approuva le choix du souverain. Théodose lo chargea de la latification d'un traité avec le roi de Perse. Dans cette ambassade importante, il soutint la dignité du nom romain, et après son retour à Constantinople, il obtint pour récompense l'honneur d'une étroite alliance avec la famille impériale. Le sentiment respectable de l'aïuitié fraternelle avait

(i) f^anclalorinn iinbellls ^ avarœ , pcrjida: , et dùlosœ genti.s, gcncre ecUtiis. Orosc, 1. vu, c. 38. Saint Jérôme ( t. i , ad Gerontiain , p. g3) l'appelle un demi-barbare.

engage Théodose à adopter la fille de son frère Honorius. Une cour adoratrice admirait à l'envi les talens et la beauté' de Sérène (i), et Stilichon obtint la pre'ference sur une foule de rivaux qui se disputaient ambitieusement la main de la princesse et la faveur de son pèreadoptif (2). Convaincu que le mari de Sérène demeurerait fidèle aux souverains qui l'avaient rapproché d'eux , Théodose se plut à élever la fortune et à exercer les talens du sage et intrépide Coinmande- Stilicliou. Il passa successivcment du grade de maître

ment miii- i - i i i

laiie de stiii- de la cavalcrie et de comte des domestiques, au

^^a'^^d 385- l'ang distingué de maître général de toute la cavaleiie

*°^' et infanterie de l'Empire romain , ou du moins de

l'empire d'Occident (3) , et ses ennemis avouaient

qu'il ne s'était jamais abaissé à vendre à la richesse

les récompenses dues au mérite , et à frustrer les

(1) Claudien a fait, dans un poème incomplet , un portrait brillant , et peut-être flatté , de la princesse Sérène. Cette nièce favorite de Théodose était née , ainsi que sa sœur Thermantia , en Espagne , d'où elles furent conduites honorablement , dès leur tendre jeunesse , dans le palais de Constantinople.

'2) On ne peut pas bien décider si cette adoption fut faite légalement , ou si elle n'est que métaphorique. ( Voyez Ducange, Fom. hyzant., p. 76). Une ancienne inscription donne à Stilichon le titre singulier àe pro-gener divi Theodosii.

(3) Claudien {Laus Serenœ , igo-igS) exprime en langage poétique le dilectus equonim et le gemino mo.v idem culmine duxit agmina. I/inscription ajoute : Comte des domestiques y "poste important, qu'au faîte de la grandeur la prudence aurait dû peut-être engoger Stilichon à conserver.

DE l'oipire ro^iaiiv. chap. XXIX. 4o^ soldats de la paye ou des gratifications qu'ils méritaient ou prétendaient pouvoir reclamer de la libéralité du gouvernement (i). La valeur et riiabileté dont il donna depuis des preuves dans la dLfcnse de l'Italie contre les armées d'Alaric et de Radagaise peuvent paraître confirmer ce que la renommée avait déjà publié de son mérite ; et dans un siècle moins scrupuleux que le nôtre sur les lois de l'honneur ou celles de l'orgueil , les généraux romains purent céder la prééminence du rang à la supériorité reconnue du génie (u). Stilichon déplora et vengea la mort de Promotus , son rival et son ami ; le massacre de plusieurs milliers de Bastarnes est représenté par le poète comme un sacrifice sanglant que rAchille romain offrait aux mânes d'un second Patrocle, Les vertus et les victoires de Stilichon éveillèrent la jalousie et la haine de Rufin ; les artifices de la calomnie auraient peut-être prévalu , si la tendre et vigi-

(i) Les beaux vers de Claudien [in i conx: StiUch. , 1 1 , 1 13) sont une preuve du génie de l'auteur ; mais rintégrité invariable de Stiiiclion dans l'administration militaire , est bien mieux constatée par le témoignage que Zosime semble donner malgré lui. Voyez \.y , p. 345.

(2) SI belUca moles

, IngruercC , qiiamvis annis et jure minori, Cedere giandœvos equitum pedituinque magistros

Adspiccies

Claudien, LansSeren, p. 196, etc.

Un général moderne regarderait leur soumission , ou comme un héroïsme patriotique , ou comme une bassesse méprisable.

4^4 HISTOIRE DK LX OLCAIJl xNCJi;

lante Sérène n'avait protège son mari contre ses ennemis personnels , tandis qu'il repoussait ceux de l'empire (i). Tiie'odose ne voulut point abandonner • un indigne ministre à l'activité duquel il confiait le gouvernement de son palais et de tout 1 Orient ; mais quand il marcha contre Eugène , le sage empereur associa son fidèle général aux travaux glorieux de la guerre civile ; et dans les derniers instans de sa vie, le monarque expirant lui recommanda le soin de ses deux fils et la défense de Tempire (a). Celte fonction importante n'était point au-dessus des talens ni de l'ambition de Stiliclion , et il réclama la régence des deux empires durant la minorité d'Arcadius et d'Honorius (3). La première démarche de son admi-

(i) Comparez le poëme sur le premier consulat ( i , gS- 1 1 5') avec la Laus Serenœ ( 227 - aSy ) , où ce morceau est nialheureuseraent in'errompu) : on y aperçoit aisément la haine invétérée de Rufin.

(2) Q(iem fraliibus ipse

Discedens , clypeumqiie defemoremque dedistt.

Cependant la nomination (iv cons. Honor. , /{il) ne fut point publique, et peut en conséquence paraître douteuse (m cons. Honor. , l'^z) ,cunctos discedere.... Jtibet. Zosinie et Suidas donnent également à Sliiichon et à Rufia le titre de ETTirpoTTût , tuteurs ou procurateurs.

(3) La loi romaine distingue deux minorités : l'une cesse à rage de quatorze ans, et l'autre à vingt-cinq. La première était sujette à obéir personnellement à un lutciir ou ganlien de la personne ; l'autre n'avait qii'un curateur ou sauvegarde de la fortune (Heinec. , Antiq. roin. ur! Jtirnp. perdu. y 1. I , tit. 22 , 23 , p. 1» 18-332) ; mais ces idées légales ne lu-

VT. I.'fMPJPF, P.OMAIN^. riIAP. XXIX. 4^'>

nistration ou plutôt de son règne, annonça la vigueur et l'activité d'un génie fait pour commander. Il passa les Alpes au cœur de l'hiver , descendit le Rhin depuis le fort de Bàle jusqu'aux frontières delà Batavie, examina l'état des garnisons , arrêta les entreprises des Germains; et, après avoir établi sur les bords du fleuve une paix honorable et solide, il retourna au palais de Milan (i) avec une rapidité incroyable. Honorius et sa cour obéissaient au maître général de l'Occident , et les armées et les provinces de l'Europe reconnaissaient, sans hésiter, une autorité légale exercée au nom de leur jeune souverain. Deux rivaux .seulement disputaient les droits de Stilichon et provocpiaient sa vengeance. En Afrique , le more Gildon soutenait une insolente et dang^ereuse indépendance, et le ministre de Constantinople prétendait exercer sur l'empire et l'empereur d'Orient un pouvoir égal à celui de Stilichon dans l'Occident.

L'impartialité que Stilichon voulait montrer dans Mort de sa qualité de tuteur des deux monarques , l'engagea ^'n. 305, à régler un partage égal des armes , des bijoux , des "ovemb. 27. meubles et de la magnifique garde-robe de l'empereur défunt [1) ; mais l'objet le plus important de la

rent jamais adoptées exactement dans la constitution d'une monarchie élective.

(i) Fojez Claudien ( 1 cons. SûUch. 1 , 188-242) ; mais il faut qu'il se décide à accorder plus de quinze jours pour aller et revenir de Milan à Leyde , et de Leyde à Milan.

(2) Premier cons, Stilich. , 2 j 88-94. Non -seulement les Uabillemens et les diadèmes du défunt empereur ,, mais ses

4o6 HISTOIRE DE LA. DECADEITCE

succession consistait dans les légions , les cohortes et les escadrons nombreux de Romains et de Barbares que les succès de la guerre civile avaient réunis sous les étendards de Tliéodose. Les animosités récentes qui enflammaient les uns contre les autres les nombreux soldats tirés de l'Europe et de l'Asie, se turent devant l'autorité d'un seul homme , et la sévère discipline de Stiliclîon mit les citoyens et leurs possessionsà l'abri de la licence et de l'avidité des soldats (i). Impatient toutefois de débarrasser l'Italie de cette armée formidable qui ne pouvait être utile que sur les frontières de l'empire, il parut se rendre à la juste demande du ministre d'Arcadius, déclara son inteution de reconduire en personne les troupes de l'Orient, et profita habilement des rumeurs d'une incursion des Gollis , pour couvrir ses desseins et faciliter sa vengeance personnelle (3^. Le coupable Rufm apprit avec frayeur l'approche d'un guerrier,

casques , cuirasses , épées , baudriers , etc. , étaient tous enriciiis de perles , de diamans et d'<'-ineraudes.

(1) • . . Tan toque rcmoto

Principe , mutatas orbls non sensit habenas.

Ce bel éloge ( 1 cans. Stitich. , i , 149) peut être justifié par les craintes de l'empereur mourant i^Dc bell. Gildon. , 202-3oi ) , et par la paix et le bon ordre qui régnèrent après sa mort (1 cofzs. Slilich. , i , i5o-i68).

(2) La raarclie de Stiliclîon et la mort de Rufin sont décrites par Claudien {in Rujin. , 1. 11, loi-'iSS); Zosirae (1. V , p. 296, 297) ; Sozomène (1. -vin, ci); Philostorg. (1. XI , c, 3)^ et Godefroy (p. 441 ) ; et la Chronique de Marcellin.

DE l'empire ROMAn?f. CHAP. XXFX. /(O^

son rival , dont il avait mérité la haine ; il voyait, avec une terreur toujours croissante , s'écouler le peu de temps qui lui restait à jouir de la vie et de la grandeur ; il essaya , comme dernier moyen de salut, d'interposer l'autorité d'Arcadius. Stilichon , qui paraît avoir dirigé sa marche le long des hords de la mer Adriatique , n'était pas éloigné de la ville de Thessalonique quand il reçut les ordres absolus de l'empereur qui rappelait les troupes de l'Orient , et lui signifiait, à lui en particulier, que s'il avançait plus loin , la cour de Byzance regarderait sa démarche comme un acte d'hostilité. L'obéissance prompte et inattendue du général de l'Occident , fut, dans l'opinion du peuple , un garant de sa fidélité et de sa modération; mais comme il avait déjà réussi à s'affectionner les troupes de l'Oi ient , il remit à leur zèle l'exécution du sanglant projet qui pouvait s'accomplir en son absence avec moins de danger peut-être et d'une manière moins odieuse. Stilichon céda le commandement des troupes de l'Orient à Gainas le Goth, dont la fidélité ne lui était point suspecte ; il était sûr du moins que l'audacieux Barbare ne serait arrêté dans son entreprise ni par la crainte , ni par le remords. Les soldats consentirent facilement à immoler l'ennemi de Stilichon et de Rome ; et l'odieux Rufin était tellement l'objet de la haine générale , que le secret funeste , confié à des milliers de soldats , fut fidèlement gardé durant une longue marche , depuis Thessalonique jusques aux portes de Constantinople. Dès qu'ils eurent résolu sa mort,

4o8 HISTOIRE DE LA ]>ÉCADE]VCE

ils ne refusèrent plus de flatter son orgueil. Le préfet ambitieux se laissa persuader que ces puissans auxiliaires se détermineraient peut-être a le décorer du diadème; et leur multitude indignée reçut, moins comme un don que comme une insulte , les trésors qu'il répandit à regret et trop tard. Les troupes firent halte environ à un mille de la capitale , dans le champ de Mars , et en face du palais d Hebdouion. L'empereur et son ministre s'avancèrent pour saluer respectueusement , selon l'ancienne coutume , la puissance qui soutenait le trône. Tandis que Rufin passait le long des rangs , et déguisait avec soin son arrogance naturelle sous un air d'affabilité, les ailes se serrèrent insensiblement de droite et de gauche , et la victime dévouée se trouva environnée d'un cercle d'ennemis armés. Sans lui laisser le temps de réfléchir sur le danger de sa position, Gainas donna le signal du meurtre ; un soldat plus audacieux et plus ardent que les autres plongea son épée dans le cœur du coupable préfet ; Rufin tomba en gémissant , et expira aux pieds du monarque effrayé. Si la douleur d'un moment pouvait expier les crimes de toute une vie; si les horreurs commises sur un corps inanimé pouvaient être un objet de compassion , notre humanité souffrirait peut-être des affreuses circonstances qui suivirent le meurtre de Rufin. Son corps déchiré fut abandonné à la fureur de la populace des deux sexes , qui sortait par bandes de tous les quartiers de Constantlnople pour fouler aux pieds le ministre impérieux , dont , quelques heures auparavant , un signe

DE l'empire romain. CIIAP. XXIX. 4^9

la faisait trembler. Sa main droite abattue fut porte'e dans les rues de la capitale , pour demander , par une dérision barbare , des contributions au nom du tyran avaricieux, dont la tête ficbee sur le fer d'une lance, servit de spectacle au public (i). Dans les maximes sauvages des républiques grecques , sa famille innocente aurait partage' le cbâtiment de ses crimes : la femme et la fille de Rufin y échappèrent par l'influence de la religion ; son sanctuaire leur servit d'asile , et les défendit des outrages d'une populace en fureur. Elles obtinrent la liberté de passer le reste de leur vie dans les exercices de la dévotion chrétienne , et dans la retraite paisible de Jérusalem (a).

Le panégyriste servile de Stilichon applaudit avec Discorde une joie féroce à cet acte de barbarie , qui , bien empires. qu'il satisfit peut-être à la justice , n'en violait pas '^■^■^•'^''^"'"

(i) La dissection de Rufin , dont Claudien s'acquitte avec le sang-froid barbare d'un anatoniisle (^'« Rufin. , xi , 4o5-4i5), est aussi rapportée par Zosime et saint Jérôme (t. 1 , p. 26).

^2) Le païen Zosime fait mention du sanctuaire et du pèlerinage. La sœur de Rufin , Sylvania , qui passa sa vie à Jérusalem , est célèbre dans l'histoire monastique. \°. La studieuse vierge avait lu avec attention et plusieurs fois les Commentaires de la Bible , Origène , saint Grégoire, saint Basile , etc. , jusqu'au nombre de cinq millions de lignes ; 'i°. à l'âge de soixante ans , elle pouvait se vanter de n'avoir jamais lavé ses mains , son visage , ni aucune partie de son corps, excepté le bout de ses doigts pour recevoir la communion. (Voyez Vilœ Patrum , p. 779-977-)

t\lO HISTOIRE DE LA DECADENCE

moins les lois de la nature et de la société, profanait la majesté du prince , et renouvelait les exemples dangereux de la licence militaire. En contemplant Tordre et l'harmonie de Tunivers , Claudien s'était convaincu de l'existence d'un Dieu créateur; mais le triomphe du vice lui paraissait en contradiction avec la Divinité; et le sort de Rufin fut le seul événement qui pût faire cesser les doutes du poète (i). La mort du préfet, si elle vengea l'honneur de la Providence, contribua peu au bonheur des peuples; ils apprirent , environ trois mois après, à connaître les maximes de la nouvelle administration , par la publication d'un édit qui confisquait la dépouille entière de Ruiln au profit du tiésor impérial , et imposait silence , sous peine de punition exemplaire, à toutes \es réclamations des victimes de sa tyrannie (2). Stilichon lui-même ne tira point du meurtre de son rival l'avantage qu'il s'en était proposé. Il satisfit sa vengeance , mais son ambition fut trompée. Sous le nom de favori , la faiblesse d'Arcadius avait besoin d'un maître; mais il préféra naturellement la complaisante bassesse de l'eunuque Eutrope , à. qui

(i) Voyez le superbe exorde de sa satire contre Bufint que le sceptique Bayle a soigneusement discutée , Dictionnaire critique , Rufin , note e.

(2) Fojez Cod. Tkéodos. , 1. ix , lit. 42 , leg. 14, 15. Les nouveaux ministres voulaient ,.dans l'inconséquence de leur avarice , se saisir des dépouilles de leurs prédécesseurs , et pourvoir en raêiae temps , pour l'avenir , à leur propre sûreté.

DE l'empire romain. CHAP. XXIX. J4IT

il donnait sa confiance par haliitiirle ; et le génie sévère du général étranger n'inspira au monarque que de la crainte et de l'aversion. Jusqu'au moment où la jalousie de la puissance les divisa , Tépée de Gainas et l'influence dEudoxie soutinrent la faveur du grand chambellan ; mais le perfide Goth , devenu maître général de l'Orient, trahit sans hésiter son bienfaiteur , et employa les troupes qui avaient massacré récemment l'ennemi de Stilichon ,à maintenir contre lui l'indépendance du trône de Constantinople. Les favoris d'Arcadius fomentèrent une guerre secrète et irréconciliable contre un héros qui aspirait à gouverner et a défendre les deux empires et les deux fils de Théodose. Ils employèrent sans relâche les plus odieux artifices pour lui enlever l'estime du prince, le respect du peuple et l'amitié des Barbares. Des assassins , séduits par l'appât de l'or, attentèrent plusieurs fois à la vie de Stilichon : un décret du sénat de Constantinople le déclara l'ennemi de l'état et confisqua ses vastes possessions dans les provinces de l'Orient. Dans un temps où l'union constante de tous les sujets de l'empire et des secours mutuels pouvaient seuls retarder la ruine du monde romain , Arcadius et Honorius apprirent à leurs sujets à regarder les deux états comme tout-à-fait étrangeis l'un à l'autre, ou même comme ennemis; à se réjouir mutuellement de leurs calamités réciproques, et à traiter comme des alliés fidèles les Barbares qu'ils excitaient à envahir le territoire de leurs compa-

4l'2 HISTOIRE DE LA DECADENCE

triotes (i). Les Italiens affectaient de me'priser les Grecs effëmine's de Byzance , qui prétenilaient imiter l'habillement et usurper la dignité des sénateurs romains (2), et les Grecs conservaient encore une partie de la haine d'édaigneuse que leurs ancêtres policés avaient nourrie si long-temps contre les habitans grossiers de TOccident. La distinction de deuxGouvernemens qui sépara bientôt tout-à-fait les deux nations , m'autorise à suspendre un moment le cours de l'histoire de Byzance, pour suivre sans interruption le règne honteux , mais mémorable , de l'empereur Honorius.

Kévoite (le Le prudeiit Stilichon , au Heu de persister à con-

Gildon «" • 1 IV I- • 1 • 1 1

Afrique. traincirc 1 nichnation du pmice et des peuples qui

3qS. rejetaient son gouvernement , abandonna sagement

Arcadiusà ses indignes favoris; et sa répugnance à entraîner les deux empires dans une guerre civile, prouva la modération d'un ministre qui avait signalé si souvent sa valeur et ses talens militaires. Mais si Stilichon eût souffert plus long-temps la révolte

(i) Foyez Claudien ( i conx. Stilich. , 1. i , 275-292-296; 1. 11,83); et Zosime(l. V , p. 3o2).

(2) Le consulat de l'eunuque Eutrope fait faire à Claudien une réflexion sur l'avilissement de la nation.

Platidentcin cerne senatiim

Et Bjzanlinos proceres , Graiosqiie Qiiirites. O patribits plèbes , ô digni consiile patres.

Les premiers symptômes de jalousie et de schisme entre l'ancienne et la nouvelle Rome , entre les Grecs et les Latins, méritent l'attention d'un observateur.

TÎE l'empire ROMAIIV. CHAP. XXIX. 4' 3

d'Afrique, il aurait exposé la capitale et la majesté de l'empereur d'Occident a tomber sous l'insolente et capricieuse domination d'un More rebelle. Gildon (r) , frère du tyran Firmus , avait obtenu et conservé pour récompense de sa fidélité apparente , l'immense patrimoine dont la rébellion de son frère avait privé sa famille. Ses longs et utiles services dans les armées de Rome relevèrent à la dignité de comte militaire. La politique bornée de la cour de Théodose avait adopté le dangereux principe de soutenir un gouvernement légal par l'influence d'une famille puissante; et le frère de Firmus obtint le commandement de l'Afrique. L'ambitieux Gildon usurpa bientôt l'administration arbitraire et absolue de la justice et des finances , et se maintint pendant douze ans dans la possession d'une autorité dont on ne pouvait le dépouiller sans courir les risques d'une guerre civile. Durant ces douze années , les provinces de l'Afrique gémirent sous la puissance d'un tyran qui semblait réunir l'indifférence d'un étranger au ressentiment particulier, suite des factions civiles. L'usage du poison remplaçait souvent les formes de la loi; et lorsque les convives tremblans que Gildon invitait à sa table osaient annoncer leur crainte, ce

(i) Claudien peut avoir exagéré les vices de Gildon ; mais son extraction moresque , ses actions connues et les plaintes de saint Augustin , justifient en quelque façon les invectives du poète. Baronius {Jnn. eccl.^ A. D. 3q8 , n°' 35-56) a traité de la révolte de l'Afrique avec autant d'intelligence que ^i'érudition.

4l4 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

soupçon insolent excitait sa fureur, et les ministres de la mort accouraient à sa voix. Gildon se livrait alternativement à son avarice et à sa lubricité (i) ; et si ses jours étaient l'effroi des riches , ses nuits n'étaient pas moins fatales au repos et à l'honneur des pères et des maris. Les plus belles de leurs femmes et de leurs filles , après avoir rassasié les désirs du tyran , étaient abandonnées à la brutalité d'une troupe féroce de Barbares et d'assassins pris parmi les races noires et basanées que nourrissait le désert, et regardés par Gddon comme les uniques soutiens de son trône. Durant la guerre civile entre Eugène et Théodose , le comte, ou plutôt le souverain de l'Afrique, conserva une neutralité hautaine et suspecte, refusa également aux deux partis tout secours de troupes et de vaisseaux , attendit les décisions de la fortune, et réserva pour le vainqueur ses vaines protestations de fidélité. De telles protestations n'auraient pas suffi au possesseur de l'Empire romain ; mais Théodose mourut. La faiblesse et la discorde de ses fils confirmèrent la puissance du More , qui daigna

(i) I/utat terribilis vU'is , morientibiis hœres ,

Virginibiis raptor , thalamis obscœnus adulter. Nulla quies : orittir prcedâ cessante libido , Divitibnsqiie dies , et nox metiienda maritis.

Mauris clarissima qiiœqiie

Fastidita datur. .......

Baronius condamne rinconlinence de Oildon avec d'autant plus de sévérité, que sa femme et sa fille étaient des exemple» de chasteté. Les empereurs sévirent , par une de leurs lois ^ contre les adultères des soldats africains.

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