‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 3)Chapitre 34 sur 44 · DE L EMPIRE ROMAIN. CIIAP. XXIX · texte numérisé non relu

DE L EMPIRE ROMAIN. CIIAP. XXIX

prouver sa modération en s'abstenant de prendre le diadème, et en continuant de fournir à Rome le tribut ou plutôt le subside ordinaire de grains. Dans tous les partages de l'empire, les cinq provinces de l'Afrique avaient toujours appartenu a l'Occident, et Gildon avait consenti à gouverner ce vaste pays au nom d'Honorius ; mais la connaissance qu'il avait du caractère et des desseins de Stilichon, l'engagea bientôt à adresser son bommage à un souverain plus faible et plus éloigné. Les ministres d'Arcadius embrassèrent la cause d'un rebelle peifide; et Tespe'rance illusoire d'ajouter les nombreuses villes de l'Afrique à l'empire de l'Orient, les engagea dans une entreprise injuste qu'ils n'e'taient point en e'tat de soutenir par les armes (i). jj ^^^ ^^^^

Stiliclîon , après avoir fait une réponse, ferme et ^«"'"^ par

' ' le seoat de

décisive aux prétentions de la cour de Byzance , ac- Rome, cusa solennellement le tyran de l'Afrique devant le tribunal qui jugeait précédemment les rois et les nations du monde entier; l'image de la république , oubliée depuis long-temps, reparut sous le règne dHonorius. L'empereur présenta au sénat un détail long et circonstancié des plaintes des provinces et des crimes de Gildon, et requit les membres de cette vénérable assemblée de prononcer la sentence du

(i) Inque tuam sortent numerosas transluUt urbes. Claudien {De bell. Gildon., i32-324) a parle avec une circonspertion politique des intrigues de la cour de Byzance, rapportées aussi par Zosime (1. v^ p. 3o2).

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rebelle. Leur suffrage unanime le déclara ennemi de la republique , et le de'cretdu sénat consacra, par une sanction légitime, les armes des Romains (i). Un peuple qui se souvenait encore que ses ancêtres avaient été les maîtres du monde, aurait sans doute applaudi avec un sentiment d'orgueil à ce,tte repre'sentation de ses anciens privilèges, s'il n'eût pas été accoutumé depuis long-temps à préférer une subsistance assurée à des visions passagères de grandeur et de liberté; cette subsistance dépendait des moissons de l'Afrique , et il était évidçnt que le signal de la guerre serait aussi celui de la famine. Le préfet Symmaque , qui présidait aux délibérations du sénat , fit observer au ministre qu'aussitôt que le More vindicatif aurait défendu l'exportation des grains , la tranquillité et peut-être la sûreté de la capitale seraient menacées des fureurs d'une multitude turbulente et affamée (2). La prudence de Stilicbon conçut et exécuta sans délai le moyen le plus propre ù tranquilliser le peuple de Rome. Il fit acheter, dans les provinces intérieures de la Gaule , une grande quantité de grains, auxquels on fit descendre le cours rapide du Rhône, et une navigation facile les conduisit du Rhône dans le Tibre. Durant toute la

(1) Symmaque (1. \\ ,epist. 4) décrit les formes judiciaires du sénat ; et Claudien ( 1 cons. Stilich. , 1. 1 , 325 , etc. ) semble être animé de l'esprit d'un Romain.

(2) Claudien emploie éloquemment les plaintes de Symmaque dans un discours de la divinité tutélaire de Piome , devant le trône de Jupiter. [^De hell. Gildon.^ 28-128.)

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guerre d'Afrique, les greniers de Rome furent toujours pleins; sa dignité fut délivrée d'une dépendance liuiniliante (i), et le spectacle d'une heureuse abondance dissipa l'inquiétude de ses nombreux habitans.

Stilichon confia la cause de Rome et la guerre Caerred'Ad'Afrique à un général actif et animé du désir de Â'^d.sqs. venger sur le tyran des injures personnelles. L'esprit de discorde qui régnait dans la maison de Nabal , avait excité une querelle violente entre deux de ses fils , Gildon et Mascezel (i). L'usufpateur avait poursuivi avec une fureur implacable la vie de son frère puîné , dont il redoutait le courage et les talens ; Mascezel, sans défense contre un pouvoir supérieur, avait cherché un refuge à la cour de Milan , d'où il apprit bientôt la mort de ses deux jeunes enfans , que leur oncle avait impitoyablement massacrés. L'affliction paternelle fut suspendue par la soif de la vengeance. Le vigilant Stilichon rassemblait déjà les forces maritimes et militaires de l'Occident , résolu , si Gildon se montrait en état de soutenir et de balancer la fortune, de marcher contre lui en personne. Mais

(j) f-'oycz Claudien, in Eutrop. ,\. i , 401 , etc. ; i consul, Sùlich. , 1. I , 3o6, etcj II cous. Stllich. , 91 , etc.

(2) 11 était d'un àgc mûr, puisqu'il avait précédemment servi ( A.. D. 3^3) contre son frère Fii mus ( A mm. xxix, 5). Claudien , qui connaissait l'esprit de la cour de Milan, appuie plus sur les torts de Mascezel que sur son mérite {De bcll. Gildon., 389-414)- telte guerre moresque n'était digne ni d'Honorius ni de Stilichon, etc.

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comme l'Italie exigeait sa pre'sence, comme il était dangereux de de'garnir les frontières , il jugea plus à propos que Mascezel tentât d'abord cette entreprise hasardeuse , à la tête d'un corps choisi de vétérans gaulois qui avaient servi sous les étendards d'Eugène. Ces troupes, que l'on exhorta à prouver au monde qu'elles savaient aussi bien renverser le trône d'un usurpateur que le défendre, étaient composées des légions Jonenne, Herculienne et Jugustienne, des auxiliaires Ne/viens, des soldats qui portaient pour symbole un lion sur leurs drapeaux, et des troupes distinguées par les noms àe Jortunee et d'invincible. Mais telle était la formation de ces différens corps ou la difficulté de les recruter, que ces sept troupes, d'un rang et d'une réputation distingués dans les armées romaines (i), ne montaient qu'à cinq raille hommes effectifs (2). Les galères et les bâtimens de transport sortirent par un temps orageux du port de Pise en Toscane, et gouvernèrent

(i) Clandien , hcll. GiUlon. , 416-423. La nouvelle discipline leur permettait de se servir indifféremment des noms de legio , cohors , manipulus. ( Voyez la Notitia imperii , s, 38-40.)

(2) Orose (1. VII, c, 36, p. 565) met dans ce récit l'expression du doute (ut aiuni) , ce qui est peu conforme au ê'uvocfntç uè'fd.s de Zosime ( l. v , p. 3o3 ). Cependant , Claudien , après un peu de déclamation relative aux soldats de Cadmus , avoue naïvement que S'ilichon n'envoya qu'une faible armée, de peur que le rebelle ne prît la fuile , ne timc/c fiineas ( 1 cuns, Stilich. , 1. 1 , 3 1 4 , etc. ).

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sur l'île de Capraria , qui avait pris ce nom des chèvres sauvages, ses premiers habitans, et était occupe'e alors par une nouvelle colonie d'un aspect sauvage et bizarre. « Toute l'île, dit un ingénieux voyageur de ce siècle, est remplie ou plutôt souillée par des hommes qui fuien|, la clarté du jour. Ils prennent le nom de moines ou de solitaires, parce qu'ils vivent seuls et ne veulent point de témoins de leurs actions. Ils rejettent les richesses dans la crainte de les perdre, et pour éviter de devenir malheureux, ils se livrent volontairement à la misère. Quel comble d'extravagance et d'absurdité, de craindre les maux de cette vie sans savoir en goûter les jouissances ! Ou cette humeur mélancolique est Teffet d'une maladie , ou les remords de leurs crimes obligent ces maheureux à exercer sur eux-mêmes les cliàtimens que la main de la justice inflige aux esclaves fugitifs ( i). »

Tel était le mépris d'un magistrat profane pour les moines de Capraria , révérés par le pieux Masce-r zel comme les serviteurs chéris du Tout-Puissant (a).

(i) Claudien , Rutil. Numatian. Itiner., i , 439-446. Knsuite ( 5i5-526 ) il fait mention d'un pieux insensé dans l'île de Gorgone. Choqué de ces remarques profanes , le commentateur Barthius appelle Rutilius et ses complices rabiosi canes diaboli. Tillemont ( Mém. ecclés. , t. xii , p. 47 1 ) observe avec plus de modération , que le poète incrédule donne un éloge en croyant faire une satire.

(2)Orose , 1. VII, f. 36, p. 664. Saint Augustin fait l'éloge de deux de ces saints sauvages de lîle des Chèvres

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Quelques-uns d'eux se laissèrent persuader par ses instances de monter sur ses vaisseaux; et l'on observe, à la louange du ge'ne'ral romain, qu'il passait les jours et les nuits à prier, à jeûner et à chanter des psaumes. Le dévot gênerai , qui , avec un pareil renfort, semblait compter s#r la victoire, e'vita les rochers de la Corse , longea les côtes orientales de la Sardaiene, et mit ses vaisseaux en sûreté contre la violence des vents du sud en jetant l'ancre dans le port vaste et sûr de Cagliari , a la distance de cent quarante milles des côtes de l'Afrique (i).

Défaite et Giidon avait mis sur pied, pour repousser l'inva-

niort de Gil- . ^ r i • i •

don, sion , toutes les forces de cette province. II avait

tâché de s'assurer par des dons et par des promesses, la fidélité suspecte des soldats romains, en même temps qu'il attirait sous ses drapeaux les tribus éloignées de la Gétulie et de TÉthiopie. Après avoir passé en revue une armée de soixante-dix mille hommes, l'orgueilleux usurpateur se vantait, avec une folle présomption qui est presque toujourj? l'avant coureur d'un revers, que sa nombreuse cavalerie foulerait aux pieds la petite troupe de Mascezel, et ensevelirait dans un nuage de sable brûlant ces soldats tirés des froides régions de la Gaule et de

( epist. 8 1 ) ; opiid Tillemont ( Mcin. ecclés. , t. xin , p. 3 1 7 ) ; çt Baronius {Annal, ecclés. , A. D. 3g8, n° 5i ).

(1) Ici se termine le premier livre de la gtxerre de Giidon. Le reste du poème de Claiidien a élé pe^dii ,i'l nous ignorons QÙ et comment l'armée a aborde eu Afrique.

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la Germanie (i); mais le More qui commandait les Ic'gions (l'Honoiius , connaissait trop bien le caractère et les usages de ses compatriotes, pour craindre une multitude confuse de Barbares presque nus, dont le bras gauche, au lieu de bouclier, n'était couvert que d'un manteau, qui se trouvaient totalement désarmés dès qu'ils avaient lancé le javelot qu'ils portaient dans leur main droite, et dont les chevaux n'avaient jamais appris à supporter le frein ni à suivre les mouvemens de la bride. Il campa avec ses cinq mille vétérans devant la nombieuse armée de ses ennemis ; et après avoir laissé reposer ses soldats pendant trois jours, il donna le signal d'une bataille générale (i). Mascezel s'élant avancé audevant de ses légions pour offrir le pardon et la paix, rencontra un porte-étendard des Africains qui refusa de se soumettre à lui. Le général le frappa sur le bras de son épée , la force du coup abaissa le bras et l'étendard, et cet acte de soumission imaginaire fut imité à Tinstant par tous les porte-drapeaux de la ligne. Les cohortes mal affectionnées procla-

(i) Orose est le seul garaiil de la véiilé de ce récit. Clau- (lien ( r cyw. Stilich,, \. i , p. 345-355) donne un grand détail de la présomption de Gildon et de la multitude de Barbares qu'il avait sous ses drapeaux.

(2) Saint Arabroise , mort environ un an avant , révéla , dans une vision, le temps et le lieu de la victoire. Mascezel raconta depuis son rêve à saint Paulin , premier biographe du saint , et par nui il peut facilement être venu à la connaissance d'Orose.

mèrent aussitôt le nom de leur souverain le'gitime. Les Barbares , surpris de la défection des troupes romaines , prirent la fuite en de'sordre , et se dispersèrent selon leur coutume. Mascezel obtint une victoire facile, complète, et presque sans effusion de sang (i). L'usurpateur s'échappa du champ de bataille, gagna le bord de la mer, et se jeta dans un petit vaisseau, espe'rant atteindre en sûreté un port allié de l'empire d'Orient ; mais l'opiniâtreté du vent contraire le repoussa dans le port de la ville de Tabraca (a), qui s'était soumise, avec le reste de la province, a la domination d'Honorius et à l'autorité de son lieutenant. Les liubitans, pour prouver leur repentir et leur fidélité , saisirent Gildon et le jetèrent dais un donjon; mais son désespoir lui sauva le tourment insupportable d'être conduit en la présence d'un frère victorieux et mortellement offensé (3). Les esclaves et les dépouilles furent déposés aux pieds de l'empereur. Stilichon, dont la modération ne se faisait jamais mieux admirer que dans la pro-

(i) Zosime (v, p. 3o3 ) suppose un combat opiniâtre; mais le récit d'Orose paraît contenir un fait réel , déguisé sous l'apparence d'un miracle.

(2) Tabraca était située entre les deux Hippone. (Cellarius , t. II , part. 11, p. lia ; d'Anville , t. m, p. 84.) Orose a nommé clairement le champ de bataille ; mais notre ignorance ne nous permet pas d'en fixer la situation précise.

(3) La mort de Gildon est rapportée par Claudien ( i cons. Stilich. , V. 357) , et par Zosime et Qrose , ses meilleurs interprèles.

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spcrité, voulut encore suivre les lois de la re'publique, et re'fe'ra au se'nat et au peuple romain du jugement des principaux criminels (i). L'instruction de leur procès fut publique et solennelle; mais les juges, dans l'exercice de cette juridiction précaire et tombe'e en désue'tude , se montrèrent impatiens de punir les magistrats d'Afrique qui avaient privé le peuple romain de sa subsistance. La province riche et coupable éprouva toute la rigueur des ministres impériaux, qui trouvaient un avantage personnel à multiplier les complices de Gildon ; et si un édit d'Honorius sembla vouloir imposer silence aux délateurs , dix ans après, l'empereur en publia un autre qui ordonnait de continuer et de renouveler les poursuites contre les crimes commis dans le temps de la révolte générale (2). Ceux des adhcrens de l'usurpateur qui échappèrent à la première fureur des soldats et à celle des juges , apprirent sans doute avec satisfaction le destin funeste de son frère qui ne put jamais obtenir le pardon du service signalé qu'il

(1) Claudien (11 cons. Stilich., gg-iig) donne les détails de leur procès. Tremuit quos Africa nuper , cernant rostra reos ; et il applaudit au rétablissement de l'ancienne constitution. C'est ici qu'il place cette sentence si familière aux partisans du despotisme :

S'un^itam Ubertas gratior extat ,

Qitain stib rege pio

Mais la liberté qui dépend de la piété d'un roi n'en mérite pas le nom.

(2) Voyez le Code de Théodose., 1. ix , tit. Sq ; leg. 3, tit. 40; leg. 19.

avait rendu à l'état. Après avoir terminé dans im seul hiver une guerre importante, Mascezel fut reçu à la cour de Milan avec des applaudissemens bruyans , une feinte reconnaissance et une secrète jalousie (i); sa mort, peut-être l'effet d'un accident, a été imputée à la perfidie de Stilichon. En traversant un pont , le prince more , qui accompagnait le maître général de l'Occident, fut tout à coup renversé de son cheval dans la rivière. Un sourire perfide et cruel qu'on entrevit sur le visage de Stilichon arrêta l'empressement de ceux qui se préparaient à le secourir, et tandis qu'ils balançaient , l'infortuné Mascezel perdit la vie (3). Mariage Les réjouissanccs de la victoire d'Afrique se trou-

et caractère ^ i- r \ m ^

d'Hono.ius. vcrcnt licureusement liées a celles du mariage de

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