‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 4)Chapitre 20 sur 62 · I20 HTSTOIRE DE LA DECADENCE · texte numérisé non relu

I20 HTSTOIRE DE LA DECADENCE

Le premier des Romains était toujours l'esclave de sa femme ; mais cet esclavage de l'habitude et de l'affection devint moins avilissant lorsque la mort de Théodora en eut écarte le honteux sentiment de la crainte. Joannina , leur fille et la seule héritière de leur fortune, était fiancée h. Anastase, petit -fils ou plutôt neveu de l'impératrice (i), dont l'indulgence avait favorisé leurs amours et hâté leurs plaisirs. Théodora eut à peine rendu le dernier soupir , qu'on oublia ses volontés ; Bélisaire et Antonina ne voulurent plus consentir a ce mariage; et l'honneur , et peut-être le bonheur de Joannina furent sacrifiés à la vengeance d'une mère insensible , qui rompit cette union que n'avaient pas sanctifiée les cérémonies de l'Église (2).

d'une charge militaire , on le rendrait d'une manière plus exacte et plus convenable par magister rnilitum. (Ducange, Gloss. grœc, p. 1468 , 1459).

(1) Alemannus {ad Hist. Arcan.\ p. 68), Ducange ( F^m. Bjzant. , p. 98) , et Heineccius ( Hist. juris clvilis , p. 434 ) :, parlent tous trois d'Anastase comme du fils de la fille de Théodora, et leur opinion est fondée sur le témoignage non équivoque de Procope. ( Anecd.^ c. 4 > 5 , ^vy(x.T^t§~a^ répété deux fois ). Toutefois j'observerai, i^ qu'en 647, Théodora pouvait difficilement avoir un petit-fiis en âge de puberté j 2t°. qu'on ne connaît point du tout cette fille et son mari ; 3°. que Théodora cachait ses bâtards , et que son pelit-fils , issu de Justinien, aurait été l'héritier présomptif de l'empire.

(2) Les u^u^TTi^ecTct ou fautes du héros en Italie et après son retour , sont dévoilées , ecTreipccKdXvTrrcoç , et vraisemblablement exagérées par l'auteur des Anecdotes, c. 4 1 5. La jurisprudence incertaine de Justinien favorisait les des-

PF l'fMPîRE POTVIATW. CHAP. XTIfT. I2T

Lorsque Bolisaire quitta Fltalie ,Perouse était as- T^omepme

1 i ' <le nouveau

siefifce , et peu de villes re'sistaient aux armes des parles Ootb Goths. Ravenne , Ancone et Crotone étaient au nombre de celles qui continuaient à se défendre ; etlorsque Totila demanda en mariage une des princesses de France , on lui repondit que le roi d'Italie ne mériterait ce titre qu'au moment oii il serait reconnu par le peuple romain ; ce reproche le piqua. Trois mille des plus braves soldats défendaient la capitale. Ils massacrèrent legouverneur,soupçonnéde monopole; et unedéputation du clergé annonça à Justinien que, si on ne pardonnait pas cette violence , et si on différait le payement de la solde des troupes , elles souscriraient aux propositions séduisantes de Totila. Mais l'officier qui fut chargé ensuite du commandement delà place ( il se nommait Diogènes ) , mérita leur estime et leur confiance; et les Goths, au lieu d'une conquête facile , trouvèrent une résistance vigoureuse de la part des soldats et du peuple , qui souffrirent patiemment la perte du port et de tous les secours qu'ils recevaient par mer. Le siège de Rome eût peut-être été levé , si la libéralité de Totila envers les Isauricns n'eût excité à la trahison quelquesuns de leurs avides compatriotes. Pendant une nuit obscure, ceux-ci ouvrirent en secret la porte de Saint -Paul, tandis que les trompettes des Goths se faisaient entendre d'un autre côté. Les Barbares se

seins d'Antoiiina. Sur la loi du mariage et du divorce cet empereur était trocho versatilior. (Heineccius, Eleni, jurU civil, , ad ordinem Pandcct. , part, iv , n** ^33. )

précipitèrent dans la ville , et la garnison qui s'enfuyait fut arrêtée avant qu'elle eût gagné la porte de Centumcellse. Un soldat élevé à l'école de Bélisaire , Paul de Cilicie , se retira avec quatre cents hommes dans le môle d'Adrien. Ces braves gens repoussèrent les Gotlis ; mais ils étaient menacés de la famine , et leur aversion pour la chair de cheval les confirma dans la résolution désespérée de risquer une sortie décisive ; mais leur courage céda insensiblement à l'offre d'une capitulation. Ils reçurent, en s'engageant au service de Totila , les arrérages de la solde que leur devait l'empereur, et conservèrent leurs armes et leurs chevaux. Leurs chefs s'étant excusés sur une louable affection pour leurs familles , qu'ils avaient laissées dans l'Orient , furent renvoyés avec honneur, et la clémence du vainqueur épargna plus de quatre cents guerriers qui s'étaient réfugiés dans les églises. Le roi des Goths ne songeait plus à renverser les édifices de Ptome (i), où il voulait établir le siège de son gouvernement ; il rappela le sénat et le peuple ; il leur fournit des vivres en abondance ; et, revêtu d'un habit de paix , il donna des jeux équestres dans

(i) Les Romains étaient toujours attachés aux monumens de leurs ancêtres ; et selon Procope ( Goth. , 1. iv, c. 22) la galère d'Enée , à un seul rang de rames, de vingt-cinq pieds de largeur et de cent vingt de longueur, se conservait bien entière dans le Navalla , près du mont Testacco , au pied de T Avenlin ( Nardini , Roma antica , 1. vu, c. 9 , p. 466 ; Donatus , Roma andqna ,1. iv , c. i3, p. 334 )> inais cette précieuse relique est demeurée inconnue à tous les auteurs de l'antiquité.

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le cirque. Tandis qu'il amusait l'attention de la multitude , on préparait quatre cents navires pour l'embarquement de ses troupes. Après avoir réduit les \illes de Reggio et de Tarente , il passa dans la Sicile, l'objet de son implacable ressentiment, et cette île fut dépouillée de ce qu'elle contenait d'or et d'argent, des fruits de la terre et d'un nombre infini de chevaux, de moutons et de bœufs. La Sardalgne et la Corse suivirent le sort de l'Italie, et une flotte de trois cents galères se portasur les côtes de la Grèce ( i }. Les Gotbs débarquèrent à Corcyre et sur l'ancien territoire de l'Épire : ils s'avancèrent jusqu'à Nlcopolis, monument de la gloire d'Auguste , et jusqu'à Dodone, fameuse autrefois par l'oracle de Jupiter (2). A chaque victoire , le sage Totila renouvelait à Justinlen ses offres de paix ; il applaudissait à la bonne intelligence qu'on avait vu régner entre la cour de Ravenne et celle de Constantin ople , et offrait d'employer ses troupes au service de l'empire.

(1) Procope chercha vainement dans ces mers l'ile de Calypso. On lui monira à Phéacie ou Corcyre le vaisseau pétrifié d'Ulysse ( Odjss. , xui, 16^) ; mais il trouva que c'était une fabrique récemment composée de pierres séparées et dédiée par un marchand à Jupiter Cassius ( I. iv , c. 22.) ; Euslatlie croyait que c'était un rocher d'une forme bizarre, élevé par la main des hommes.

(î2) M. d'Anville [Mém. del'Acad. des inscript. , t. xxxii , p. 5 1 3-628) éclaircit très-bien ce qui regarde le golfe d'Ambracie ; mais il ne peut déterminer la position de Dodone. Les déserts de l'Amérique sont plus connus qu'un pays situé à la vue de l'Italie.

Préparatifs Justinien ne voulait point entendre à la paix , et

^e Justinien ^ . . iv i i

pouriaouer- neglig^eait de soutenir la guerre ; et i indolence de

le contre les -, . ^ , , , ,, . .^ ,

Gotbs. A. D. son naturel trompait a quelques égards 1 opiniâtreté •'' '*^' de ses passions. Il fut tire de ce salutaire repos par le pape Vigile et le patricien Cetliegus : ils se présentèrent au pied de son trône. le conjurant , au nom de Dieu et au nom du peuple , de conque'rir et de délivrer l'Italie. La sagesse et le caprice concoururent également au choix des généraux chargés de cette guerre.Une flotte et unearméeallèrent,souslesordies de Liberius , au secours de la Sicile : on ne tarda pas a reconnaître son trop d'âge et son peu d'expérience, et on lui ôta le commandement avant qu'il eût touché les côtes de l'île. Artaban, ce conspirateur dont nous avons parlé plus haut , fut tiré de sa prison et mis à la place de Liberius , dans la confiante espérance que la reconnaissance animerait sa valeur et soutiendrait sa fidélité. Bélisaire se reposait à l'ombre de ses lauriers ; on réservait le commandement de l'armée principale à Germanus (i), neveu de l'empereur, que dans une cour jalouse son rang et son mérite condamnaient depuis longtemps à l'obscurité. Théodora l'avait blessé dans ses droits de citoyen en ce qui

concernait le mariage de ses enfans et le testament

(i) Voyez les actions de Germanus dans VHist. publique de Procope {^Vand. ,1. ii, c. i6, 17, 18; Goth., 1. m, c. 3i, 32 ) et dans V Histoire secrète {^Anecd. ^ c. 5 ) ; et celles de son iils Justin, dans Agathias (1. IV5 p. i3o, 1 3 1). Malgré l'expression équivoque de Joi'nandès , fratrl suo , Aleman a prouvé qu'il était fds du frère de l'empereur.

DE l'empire romain. CHAP. XLIII. 1^5 de son frère ; et toute la pureté d'une conduite sans reproche ne pouvait le préserver de l'humeur qu'éprouvait Justinien en le voyant digne de la confiance des mécontens. Il donnait aux sujets de l'empereur l'exemple d'une parfaite obéissance ; il avait noblement refusé de prostituer son nom et son caractère dans les factions du cirque ; une innocente gaîté tempérait la gravité de ses mœurs , et ses richesses étaient employées a secourir sans intérêt le mérite ou le besoin. Sa valeur avait triomphé autrefois des Esclavons du Danube et des rebelles de l'Afrique. La première nouvelle de son élévation ranimal'espoir des Italiens ; et il reçut en secret l'assurance qu'une foule de déserteurs romains abandonnerait , a son approche , le drapeau de Totila, Son second mariage avec Malasuinthe , petite-fille de Théodoric , le rendait cher aux Goths eux-mêmes ; et ils marchèrent avec répugnance contre le père d'un enfant royal , dernier rejeton de la ligne des Amafi (i). L'empereur lui assigna des honoraires considérables. Germanus ne craignit pas de sacrifier sa fortune" particulière : ses deux fils étaient remplis d'activité et jouissaient de la faveur populaire ; il forma son armée et ses recrues avec tant de célérité , qu'il surpassa les espérances publiques. On lui permit de choisir quelques escadrons parmi les cavaliers de la Thrace. Les vétérans , ainsi que les jeunes gens de Gonstantinople et

( I ) Conjuncta Aniciorurn gens cuni Ainalâ stirpe , spem odhuc utriusque genciis promittit. ( Jornandès , c. 60, p. 7o3.) Cet auteur écrivait à Ravenne avant la mort de Totila,

des autres pays soumis à l'empereur, servirent en qualité de volontaires; sa réputation ainsi que sa libéralité lui amenèrent des Barbares , même du centre de l'Allemagne. Les Romains s'avancèrent jusqu'à Sardica ; une armée d'Esclavons prit la fuite devant eux ; mais , au bout de deux jours de marche, la maladie et la mort mirent un terme aux projets de Germanus. L'impulsion qu'il avait donnée à la guerre d'ilalie se fît toutefois sentir avec énergie et avec succès. Les villes maritimes d'Ancône, de Grotone et de Centumcellse résistèrent aux assauts de ïotila. Le zèle d'Artaban réduisit la Sicile , et la flotte des Gotlis fut battue près de la cote de l'Adriatique. Les deux escadres, composées, l'une de quarante - sept galères , l'autre de cinquante , se trouvaient presque égales en force; l'adresse et l'habileté des Grecs décidèrent la victoire. Les vaisseaux s'attachèrent si bien les uns aux autres , que les Goths n'en purent sauver que douze de cette malheureuse affaire. Ils affectèrent derdéprécier les combats sur mer , dans lesquels ils se montraient mal habiles : mais leur expérience servit à confirmer cette vérité, que le maître de la mer le sera toujours de la terre (i). Caractère Après la inort de Germanus , les peuples se per- *i* Tîlimi*' ue unirent des railleries en apprenant qu'un eunuque ve- Naisès. A. D. ^-j^jj. d'obtenir le commandement des armées ro-

maines ; mais l'eunuque Narsès (.>.) est du petit

(i) Procope termine son troisième livre par la mort de Germanus. Add. , I. iv, c., 23, 24, î>.5 , 26.

(2) Procope raconte tout ce qui a rapport à celte seconde

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nombre des hommes de cette classe infortunée qui ont échappe au mépris du genre liumain. Sa petite stature , un corps grêle et faible cachaient en lui l'âme d'un homme d'état et d'un guerrier. Il avait passe sa jeunesse à manier le fuseau ou à travailler au me'tier de tisserand, ou dans les soins d'un ménage et au service du luxe des femmes : toutefois, au milieu de ces ignobles travaux , il exerçait secrètement les facultés d'un esprit plein de vigueur et de pénétration. Etranger aux sciences et au métier de la guerre, il apprenait, dans l'intérieur du palais, à dissimuler, à flatter et à persuader; et lorsqu'il approchait de la personne de l'emper.eur, le prince prêtait l'oreille avec surprise et avec satisfaction aux mâles conseils de son chambellan et de son trésorier privé (i). Plusieurs ambassades déployèrent et per-

guerre contre les Gollis et à la victoire de Narsès (1. iv, c. 21 , 26-35). C'est un magnifique tableau , et un des six sujets de poèmes épiques que le Tasse avait dans l'esprit ; il hésitait entre la conquête de l'Italie par Bélisaire et la conquête de ce même pays par Narsès. ( Eayley's Works, vol. 4 ■> page 70.)

(i) On ignore la patrie de INarsès , car il ne doit pas être confondu avec Narsès , l'Arménien Persan. Procope ( Goth. , 1. II, c. i3) l'appelle /ict<riXi»ov x^vif^uràiv ru^iug ; Paul Warnefrid ( 1. 11 , c. 3. p. 776 ) lui donne le titre de chartularius ; et Marcellin y ajoute celui de cubicularius . Une inscription du pont Salaria le qualifiait à' exconsul exprœpositus , cuhiculi patricius, ( Mascou, Hlst. des Gei^malns , 1. xiii , c. 25.) La loi de Théodosc contre les eunuques était tombée en désuétude ou abolie. ( Annotât. 20. ) Mais la ridicule prophétie

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fectionnèrent les talens de Narses : il conduisit une armée en Italie; il acquit une connaissance pratique de la guerre et de ce pays, et il osa lutter contre le génie de Be'lisaire. Douze ans après, on lui donna le soin d'achever la conquête que le premier des ge'né* raux romains avait laissée imparfaite. Loin de se laisser éblouir par la vanité ou par l'émulation , il déclara que si on ne lui accordait pas des forces suffisantes , il n'exposerait jamais sa gloire ni celle de son souverain. Justinien accorda au favori ce qu'il aurait peut-être refusé au héros. La guerre desGoths se ralluma de ses cendres , et les préparatifs ne furent pas indignes de l'ancienne majesté de l'empire. On mit entre les mains de Narses la clef du trésor public, pour former des magasins , lever des soldats, acheter des armes et des chevaux, payer aux troupes les arrérages de leur solde, et tenter la fidélité des fugitifs et des déserteurs. Les troupes de Germanus n'avaient point quitté leurs drapeaux; elles attendaient à Salone un nouveau général ; et la libéralité bien connue de Narses lui créa des légions parmi les sujets et les alliés de l'empire. Le roi des Lombards (i) remplit ou excéda les obligations de son

des Romains subsistait dans toute sa vigueur. ( Procope , 1. IV , c. 21 . )

(i) Le Lombard Paul Warnefrid raconte avec complaisance les secours , les services de ses compatriotes , et l'honorable congé qu'ils reçurent ensuite. {Reipithlicœ romance ach'crsus ^rniUos adjutores fucrant , I. il , c. i , p. 774» édii. Grot. ) Je suis surpris qu'Alboin , leur vaillant roi ,

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