‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 4)Chapitre 43 sur 62 · HISTOIRE DE LA. DÉCIDENCE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA. DÉCIDENCE

bords du Danube le vainqueur des Gëpides tourna les yeux vers les fertiles rivages du Pô et du Tibre. Quinze ans auparavant, ses sujets , allies de Narsès , avaient visité le beau climat de l'Italie ; ses montagnes , ses rivières et ses grands chemins étaient encore présens et familiers à leur mémoire : le bruit de leurs succès , peut-être la vue du butin qu'ils avaient rapporté , excitaient dans la génération actuelle l'émulation et le goût des entreprises. La valeur et l'éloquence d'Alboin échauffèrent leurs désirs; et on assure que pour parler plus puissamment à leurs sens , il fît servir dans un banquet les fruits les plus beaux et les plus exquis de ceux qui croissent spontanément dans ce jardin de l'univers. Dès qu'il eut arboré son étendard, l'entreprenante jeunesse de la Germanie et de la Scytbie vint en foule grossir son armée. Les robustes paysans de la Norique et de la Pannonie avaient repris les mœurs des Barbares; et les races des Gépides, des Bulgares, des Sarmates et des Bavarois, peuvent se retrouver d'une manière distincte dans les différentes provinces de l'Italie (i). Les Saxons étaient d'anciens alliés des Lombards , et vingt mille de leurs guerriers , suivis de leurs femmes et de leurs enfans, acceptèrent l'invitation d'Alboin. Leur bravoure contribua a ses succès ; mais tel était le nombre de ses troupes qu'on s'y apercevait peu de leur présence ou de leur ab-

(i) Paul ( L II, c 6-26 ) parle des autres nations. Muratori {Antlch. Ital., 1. 1 , Dissert, i , p. 4 ) a découvert à trois snilles de Modène le village des Bavarois.

t)E l'fmpire romain. CHAP. XLV. 323

sence. Chacun y exerçait librement sa religion. Le roi des Lombards avait été élevé dans l'hérésie d'Arius; mais on permettait aux catholiques de prier publiquement dans leurs églises pour sa conversion, tandis que les Barbares , plus opiniâtres, sacrifiaient une chèvre ou peut-être un captif aux dieux de leurs ancêtres (i). Les Lombards et leurs alliés étaient unis par leur commun attachement pour un chef doué au plus haut degré de toutes les vertus et de tous les vices d'un héros .sauvage. La vigilance d'Alboin avait préparé pour son expédition un immense magasin d'armes offensives et défensives. Tout ce que les Lombards purent emporter de leurs richesses suivait l'armée ; et s'exilant volontairement, ils abandonnèrent joyeusement leurs terres aux Avares , d'après une promesse solennelle faite et reçue sans sourire , que s'ils échouaient dans la conquête de l'Italie, ces exilés volontaires rentreraient dans leurs anciennes possessions.

Ils n'auraient peut-être pas réussi, s'ils avaient eu Méconten-

^ , ^ ^ I . • ij 11 • trment fie

a combattre INarses ; et les vieux guerriers d Alboni, Naisès et sa qui avaient eu part à la victoire de ce général ro- ^^^ ' main sur les Goths , se seraient présentés avec répugnance contre un ennemi qu'ils redoutaient et qu'ils estimaient. Mais la faiblesse de la cour de Byzance seconda les projets des Barbares , et ce fut

(i) Grégoire-le-Romain (^Dialog. , 1. m, c. 27, 28, apud Baron., Annal, ecclés.^ A. D. 679, n° lo) suppose qu'ils adoraient aussi la chèvre. Je ne connais qu'une religion où le dieu soit en même temps la victime-

3':i4 HISTOIRE DE LA. DECADENCE

pour la ruine de l'Italie que rempereur écouta une fois les plaintes de ses sujets. L'avarice souillait les vertus de Naisès, et durant les quinze années qu'il avait gouverné l'Italie , il avait accumulé , soit en or, soit en argent, un trésor fort au-dessus de la fortune qui convient à un particulier. Son administration était tyrannique ou du moins odieuse au peuple ; et les députés de Piome à Gonstantinople énoncèrent avec liberté le mécontentement général. Ils déclarèrent hautement, au pied du trône , que leur servitude, sous lesGoths, avait été plus supportable que le despotisme d'un eunuque grec ; et que si on ne se hâtait de déposer leur tyran , ils ne songeraient qu'à leur bonheur dans le choix d'un maître. L'envie et la calomnie, qui avaient triomphé depuis peu du mérite de Bélisaire , surent accroître cette crainte d'une révolte. Un nouvel exarque, Longin, remplaça le vainqueur de l'Italie ; et la lettre insultante de l'impératrice Sophie lui révéla les vils motifs qui déterminaient son rappel. Elle lui écrivit : « Qu'il devait laisser a des hommes l'exercice des armes , et revenir dans la place qui lui convenait parmi les filles du palais , où on mettrait de nouveau une quenouille dans sa main. » On dit que dans son indignation le héros, pénétré du sentiment de sa force, laissa échapper ces paroles: a Mes fils seront tissus de manière qu'elle ne les débrouillera pas aisément. » Au lieu d'aller se présenter comme un esclave ou comme une victime à la porte du palais de Byzance, il se retira à Naples, d'où, si Ton s'en rapporte à l'opinion

DE l'eMPI^^E romain. CTÎAP. XLV. 3^5

de ses contemporains , il excita les Lombards a punir l'ingratitude du prince et du peuple (i). Mais les passions du peuple sont mobiles autant que furieuses, et les Romains ne tardèrent pas à se rappeler le mérite ou à redouter la colère de leur gênerai victorieux. Ils employèrent la médiation du pape , qui , étant allé trouver Narsès à Naples, lui fît agréer leur repentir, il adoucit la sévérité de son maintien, la fierté de son langage , et consentit à fixer sa résidence au Capitole ; mais quoiqu'il eût atteint le dernier terme de la vieillesse (2), sa mort, arrivée bientôt après ^ put être regardée comme prématurée; car son génie seul pouvait réparer la fatale erreur des derniers temps de sa vie. La réalité ou le bruit d'une conspiration désarma et désunit les Italiens.

(1) Les reproches que le diacre Paul (1. n , c. 5) fait à iS'arsès , peuvent être sans fondement ; mais les meilleurs critiques rejettent la faible apologie qu'a publiée le cardinal Baronius. ( Annal, ecclés. , A. D, 667, n°^ 8-12 ) J'indiquerai parmi ces critiques Pagi (tom. 11, p. 63g , 640) , Muratort ( Annal. cVltal. , t. v, p. 160-1 63 ), et les derniers éditeurs, Horace Blancus [Script, rer. Italie. , t. i, p. 427 , 428) et Philippe Argelatus (Sigon. , Opéra ^ t. ir, p. 11, 12 ). Il est clair que le Narsès qui assista au couronnement de Justin ( Corippe , 1. m , 221 ) , était une autre personne du même nom.

(2) Paul (1. II , c, 1 1 ) , Anastase {in vit. Johan.j iir, p. 43), Agnellus {Liber pontifical. Raven. in Script, rer. Ital. , t. 11, part. I, p. 1 14-124), font mention de la mort de Narsès. Mais je ne puis croire , avec Agnellus , que ce général fût âgé de quatre-vingt-quinze ans. Est-il probable que l'âge de quatre-vingts ans ait été l'époque de ses exploits ?

SaÔ HISTOIRE DE LA. DÉCADENCE

Les soldats avaient été irrités de la disgrâce de leur général, et ils déplorèrent sa perte. Ils ne connaissaient pas leur nouvel exarque , et Longin ignorait aussi l'état de l'armée et celui de la province. L'année précédente la peste et la famine avaient désolé l'Italie; et le peuple mécontent attribuait les calamités de la nature aux crimes ou à l'imprudence de ses administrateurs (i).

Lps Lom- Quels que fussent les motifs de sa sécurité, Alboin

hard' font • i • ^ •

Ja conquête Comptait bien ne pas trouver une armée romaine

d'une crande -i i. ^ ' ,. m. r c l m. '

Page 1