DE L EMPIRE ROMAIN. CHAP. XLVI
et les fuyards furent abandonnés , sans conseils et sans provisions , à la fureur d'un peuple maltraité. L'affection du général persan pour la ville de ses aïeux anima son patriotisme : au moment de la victoire chaque paysan devint soldat, et chaque soldat fut un héros. Leur ardeur fut encore excitée par le magnifique spectacle des lits, des trônes et des tables d'or massif dont brillait le camp ennemi. Un prince d'un caractère moins odieux n'aurait pas pardonné aisément à son bienfaiteur; et la haine secrète d'Hormouz s'augmenta par des délateurs qui lui rapportèrent que Bahram avait gardé la partie la plus précieuse du butin fait sur les Turcs: mais l'approche d'une armée romaine du côté de l'Araxe força cet implacable tyran à un sourire d'approbation ; et Bahram obtint , pour récompense de ses travaux , la permission d'aller combattre un nouvel ennemi que son habileté et sa discipline rendaient plus formidable qu'une horde de Scythes. Enorgueilli parla victoire, ï\ envoya un héraut dans le camp des Romains; il les laissa les maîtres de fixer le jour de la bataille , et leur demanda s'ils voulaient eux-mêmes passer la rivière ou laisser un libre passage aux troupes du grand roi. Le général de l'empereur Maurice se décida pour le parti le plus sûr ; et cette circonstance locale , qui aurait augmenté l'éclat de la victoire des Perses, rendit leur défaite plus meurtrière et leur fuite plus difficile. La perte de ses sujets et le danger de son royaume furent contrebalancés dans l'esprit d'Hormouz par la honte de son ennemi per-
Sqo histoire de la décadence
sonnel. Dès que Bahram eut réuni ses forces dispersées, un messager du prince lui apporta en présent une quenouille , un. rouet et un vêtement de femme. Selon la volonté de son souverain , il se montra aux soldats revêtu de cet indigne habit : irrités d'un outrage qui rejaillissait sur eux, ils poussèrent de toutes parts des cris de révolte, et Bahram reçut le serment qu'ils prononcèrent de lui demeurer fidèles et de le venger. Un second messager , qui avait ordre d'enchaîner le rebelle , fut foulé aux pieds d'un éléphant ; et l'on fit de toutes parts circuler des mani-
SareLeiiion. festes exhortant les Perses à défendre leur liberté contre un tyran odieux et méprisable. La défection fut rapide et universelle; le petit nombre des sujets demeurés fidèles à Hormouz et à l'esclavage tombèrent victimes de la fureur publique ; les soldats se réunirent sous le drapeau de Bahram , et les provinces saluèrent une seconde fois le libérateur de leur pays.
Dépositionet Comme les passages étaient bien gardés , Hormouz
emprisonne- . ^ • , -,
laeut d'Hor- ne pouvait Connaître le nombre de ses ennemis que mouz. p^^ l^g remords de sa conscience , et par le calcul
journalier des défections de ceux de ses courtisans que l'heure de sa détresse avertissait de venger les injures ou d'oublier les bienfaits qu'ils avaient reçus. Il voulut orgueilleusement déployer les signes de la royauté ; mais la ville et le palais de Modain ne reconnaissaient déjà plus le tyran. Bindoès , prince de la maison de Sassan , avait été une des victimes de sa cruauté ; il l'avait fait jeter dans un cachot : dé-
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livré par le zèle et le courage d'un de ses frères , Bindoès se présenta devant le monarque , à la tête des gardes qu'on avait choisis pour assurer sa détention , peut-être pour lui donner la mort. Effrayé par l'arrivée et les reproches du captif, Hormouz chercha vainement autour de lui des conseils ou des secours ; il découvrit qu'il n'avait de force que l'obéissance de ses sujets ; et il céda au seul bras de Bindoès , qui le traîna du trône dans le même cachot où peu de temps auparavant il se trouvait lui-même. Chosroès, l'aîné des fils d'Hormouz, se sauva de la ville, au commencement de l'émeute. Les instances pressantes et amicales de Bindoès , qui lui promit de rétablir sur le trône et qui comptait régner sous le nom d'un jeune prince sans expérience, le déterminèrent a revenir. De plus , convaincu avec justice que ses complices ne pouvaient ni pardonner ni espérer leur pardon , et qu'il pouvait s'en fier à la haine des Perses de leur décision contre un tyran , Bindoès soumit Hormouz à un jugement public dont on ne trouve que ce seul exemple dans les annales de l'Orient. Hormouz , qui suppliait qu'on lui permît de se justifier, fut amené comme un criminel dans l'assemblée des nobles et des satrapes (i). On l'écouta avec toute l'attention convenable tant qu'il s'étendit sur les bons effets de Tordre et de l'obéissance , le danger des innovations , et le tableau des inévitables dis-
(i) Les Orientaux supposent que ce fut Bahram qui convoqua cette assemblée , et proclama Chosroès ; mais Théopliylacte est ici plus clair et plus digne de foi.
cordes auxquelles doivent finir par se livrer ceux qui se sont mutuellement excites à fouler aux pieds leur légitime souverain : implorant ensuite , d'un ton pathétique , l'humanité de ses juges, il les força a cette compassion qu'on ne refuse guère à un roi détrôné. En considérant l'humble posture , l'air défait de leur prisonnier, ses larmes, ses chaînes, et les ignominieuses cicatrices des coups de fouet qu'il avait reçus , il leur était impossible d'oublier que peu de jours auparavant ils adoraient la divine splendeur de son diadème et de sa pourpre; mais lorsqu'il essaya de faire l'apologie de sa conduite , et de relever les victoires de son règne, un murmure d'indignation s'éleva dans l'assemblée ; les nobles Persans l'entendirent avec le sourire du mépris définir les devoirs des rois , et ne purent retenir leur indignation lorsqu'il osa outrager la mémoire de Chosroès ; ayant proposé indiscrètement d'abdiquer la couronne en faveur du second de ses fils, il souscrivit à sa propre condamnation , et sacrifia ce prince innocent qu'il désignait comme l'objet de ses affections. On exposa en public les corps déchirés de cet enfant et de la mère qui lui avait donné le jour. On creva les yeux à Hormouz avec un fer ardent , et ce châtiment fut suivi du couronnement de son fils aîné. Chosroès , Avènement parvenu G':r ^e trone sans crime, s'efforça d'adoucir "chos^r"!/^ les malheurs de son père : î1 tira Hormouz du cachot son fils. ^j^ Qjj |g j^etej^ait ^ et lui donna un appartement dans le palais : il fournit libéralement a ses plaisirs, et souffrit avec patience les saillies furieuses de son
DE l'impire romain, chap. xlvi. 393 ressentiment et de son désespoir. Il pouvait me'piiser la colère d'un tyran aveugle et détesté : mais la tiare ne pouvait être affermie sur sa tête qu'il n'eût renversé la puissance ou gagné l'amitié de l'illustre Baliram , qui refusait avec indignation de reconnaître la justice d'une révolution sur laquelle on n'avait consulté ni lui ni ses soldats , les véritables représentans de la Perse. On lui offrit une amnistie générale et la seconde place du royaume ; il répondit par une lettre , où il se qualifiait d'ami des dieux , de vainqueur des hommes , d'ennemi des tyrans , de satrape des satrapes , de général des armées de la Perse , et de prince doué de onze vertus (r). Il ordonnait à Chosroès d'éviter l'exemple et le sort de son père , de remettre en prison les traîtres dont on avait brisé les chaînes , de déposer dans un lieu saint le diadème qu'il avait usurpé , et d'accepter de son gracieux bienfaiteur le pardon de ses fautes et le gouvernement d'une province. Cette correspondance ne peut être regardée que comme une preuve de l'orgueil de Bahram et surtout de l'humilité du roi ; mais l'un sentait sa force et l'autre connaissait si bien sa faiblesse , que le ton modeste de sa réplique n'anéantit pas l'espoir d'un traité et d'une réconcilia-
(1) Voici les paroles de Théophylacte (1. iv , c. 7) : Boipuft>
ÇlXoç TOfç ôiOlç, VlKiJTi^Ç t7n(pclVt)ç y TVpelVVaV iZ^flOç, TUTfUTirilÇ
fiiyiçuvm y Tsjç Ui^TiKyjç up^av ê^uvu/^taç, , etc. Dans sa réponse, Chosroès se qualifie de r;j vukti ^uptl^o^tvoç 0/^f.cciTU.... c Tnç Atrmu.? (les génies) ^/<rô»^ÉVoj-. C'est le style oriental dans toute son enflure.