‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 4)Chapitre 6 sur 62 · HISTOTRE DE LA^ DÉCADENCE · texte numérisé non relu

HISTOTRE DE LA^ DÉCADENCE

Après une longue marche, ils arrivèrent au pied du Caucase, dans le pays des Alains (i) et des Cirpasslens , où ils entendirent parler pour la première fois de la splendeur et de la faiblesse de l'Empire romain. Ils prièrent humblement le roi des Alains leurs confe'dérés , de les mener à cette source de richesses, et avec la permission du grouverneur de la Lazique , leur ambassadeur fut conduit a Gonstantinopîe parle Pont- Euxin, Tous les habitâns de la capitale se précipitèrent au-devant d'eux , pour examiner avec curiosité et avec effroi l'étrange figure de ces Barbares. Des rubans nouaient avec grâce leur longue chevelure qui tombait en tresses sur leur dos; mais ils avaient Lenr arn- dailleurs le costumc des Huns. Lorsqu'ils furent ad-

passade a ^

ConsMntino- mis a l'audicnce de Justinien , Candish, le premier 558. des ambassadeurs , adressa ces paroles à l'empereur:

(( Vous voyez devant vous , ô puissant prince ! les j'cprésentans de la plus forte et de la plus nombreuse des nations , des invincibles , des irrésistibles Avares. Nous voulons mourir à votre service , et nous sommes en état de vaincre et de détruire tous les ennemis qui troublent aujourd'hui votre repos; mais nous attendons pour prix de notre alliance , et pour récompense de notre valeur, des largesses précieuses , des subsides annuels et de fertiles domaines. » Justinien

(i) On trouve les Alains dans V Histoire généalogique des Tartares , p. 617 , et dans les Cartes de d'An ville. Ils s'opjujsèrent à la marche des généraux 'de Zingis autour de la mer Caspienne ,. et ils furent détruits dans une grande bataille, ( Hlst. de Gengis-Khan , 1. iv, c. 9 , p. 447*)

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ïTgnail depuis plus de trente ans, et il en avait au moins soixante - quinze lorsque cette ambassade se présenta devant lui. Son esprit et son corps étaient faibles et languissans; et le vainqueur de l'Afrique et de l'Italie , peu occupe d'assurer le bien-être futur de ses peuples, ne songeait qu'à finir sa carrière au sein (le la paix, même de celle qui devait compromettre sa gloire. Il prononça au sénat un discours étudié: il y annonça la résolution de dissimuler l'insulte et d'acbeter l'amitié des Avares; et le sénat applaudit, comme les mandarins de la Cbine, à l'incomparable sagesse et à la rare prévoyance du souverain. On prépara pour ces Barbares des objets de luxe capables de les captiver : des vêtemens de soie , des lits moelleux et brillans , des chaînes et des colliers incrustés d'or. Les ambassadeurs partirent de Constantinople satisfaits d'une si magrufique réception ; et Valentin, un des gardes de l'empereur, fut envoyé à son tour comme ambassadeur dans leur camp situé au pied du Caucase. Comme leur destruction ou leur succès était également avantageux à l'empire , il les engagea à former une invasion dans les pays ennemis de Rome; on les excita sans peine, par des dons et des promesses, à une entreprise analogue à leur passion dominante. Ces fuyards , que la terreur précipitait loin des armes turques , passèrent le Tanaïs et le Borysthène , et pénétrèrent dans le centre de la Pologne et de l'Allemagne , violant la loi des nations et abusant des droits de la victoire. En moins de dix ans, leurs camps se trouvèrent assis sur les rives du

Danube et de l'Elbe ; ils exterminèrent plusieurs tribus de Bulg^ares et d'Esclavons ; et ce qui resta de ces deux nations devint tributaire et vassal sous le drapeau des Avares. Le Cliagan , c'est ainsi que se nommait leurroi , affectait toujours de cultiver famitiede l'empereur ; et Justinien songeait à les e'tablir dans la Pannonie, afin de balancer la force des Lombards; mais la vertu ou la perfidie d'un Avare annonça la secrète inimitié et les ambitieux desseins de ses compatriotes ; et ils se plaignirent hautement de la politique timide et jalouse de la cour de Gonstantinople, qui retenait leur ambassadeur , et leur refusait les armes qu'on leur avait permis d'acheter dans la capitale de l'empire (i).

Ambassades C'cst pcut-êtrc à uuc ambassade des vainqueurs des Romains fies Avarcs (p.) qu'il faut attribuer le changement 58». ^' ^^^ ^^ ^*^ remarquer alors dans la disposition des em-

pereurs. Le ressentiment des Turcs n'était point ra-

(i) Les détails sur les ambassades et les premières conquêtes des Avares , se trouvent dans Ménandre {E.rcerpt, /e^«?. , p. 99, loo, ICI, i54, i55 ) ; Théopliane , p. 196; Hlstoria Miscella , 1. xvi, p. 1 09 ; et saint Grégoire de Tours, 1. IV, c. 23, 2g; dans les Historiens de France , tom. 11, p. 214, 217.

(2) Théophane ( Chron., p. 204), et VHistoria Miscella (1. XVI, p. 110), selon l'interprétation que donne M. de Guignes (t. i , part. 11, j). 354) semblent -ç^LvleY d'une ambassade turque auprès de Justinien; mais il est sûr que celle de Maniach, dans la quatrième année du règne de Justin , successeur de Justinien , est la première qui vint à Constan<tinople. Menander, p. 108.

DE l'empire romain. CHA.P. XLII. 2^

ienti par l'énorme distance qui mettait les Avares à Tabri de leurs armes. Leurs ambassadeurs suivirent les pas des vaincus a travers le Jaik , le Volga , le mont Caucase, la mer de l'Euxin et jusqu'à Constantinople ; ils arrivèrent enfin devant le successeur de Constantin , pour lui demander de ne pas embrasser la cause d'une troupe de rebelles fugitifs. Le commerce eut aussi quelque part à cette négociation; et les Sogdoïtes , alors tributaires des Turcs, profitèrent de l'occasion pour ouvrir , par Je nord de la mer Caspienne , une nouvelle route à l'exportation des soies de la Chine dans l'Empire romain. Les Persans , préférant la navigation par l'île de Ceylan , avaient arrêté les caravanes de Bocliara et de Samarcande ; ils avaient brûlé avec dédain les soies qu'elles portaient. Des ambassadeurs turcs moururent en Perse ; on crut qu'ils étaient morts empoisonnés , et le khan permit à Maniach, prince des Sogdoïtes, son fidèle vassal, de proposer à la cour de Byzance un traité d alliance contre leur ennemi commun. Maniach et ses collègues se distinguaient des grossiers sauvages du Nord par la richesse de leurs présens et de leurs vêtemens , fruit du luxe de l'Asie. Leurs lettres, écrites en caractère et en langue Scythes , annonçaient un peuple instruit au moins des premiers rudimens ^e la science (i). Ils firent

(i) Les Russes ont remarqué de grossiers caractères hiéroglyphiques sur les médailles, les tombeaux, les idoles, les rochers , les obélisques , etc. , trouvés aux environs de i'IrtisU et du Jeuissea. Strahlenberg , Hàt. de la Sibérie,

3o HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

i'enumératioii des conquêtes des Turcs; ils offrirent leur amitié et leurs secours ; et , pour montrer leur bonne foi, ils dévouèrent aux plus affreux malheurs eux et DisalDul leur maître , s'ils manquaient à leur parole. Les ambassadeurs d'un monarque puissant et éloigné furent accueillis par l'empereur d'une manière hospitalière. La vue des vers à soie et des métiers qui travaillaient la matière précieuse que fournissent ces insectes , anéantit les espérances des Sogdoïtes : Fempereur renonça ou parut renoncer aux fuo^itifs Avares ; il accepta l'alliance des Turcs; et un de ses ministres porta au pied du mont Altaï la ratification du traité. Sous les successeurs de Justinien, l'amitié des deux nations s'accrut par des rapports fréquens et sincères; les vassaux du khan les plus favorisés eurent aussi la permission de traiter avec la cour de Byzance ; et cent six Turcs qui étaient venus à Gonstantinople à différentes époques , en partirent en même temps pour retouiner dans leur patrie. L'histoire n'indique pas le temps qu'il fallait pour se rendre de cette ville au mont Altaï ; il eût été difficile de donner les détails de cette route qui traversait les déserts , les montagnes , les rivières et les marais sans nom de la Tartarie ; mais il nous

p. 324 , 346, 406, 429. Hyde {Dereligione veter. Persaruiu, p. 5'2i , etc.) a donné deux alphabets du Thibet et des Eygours. Je soupçonne depuis long- temps que toutes les connaissances des Scythes, quelques-unes et; peut-être une grande partie des connaissances des Indiens sont venues des Grecs de la Bactriane.

DE l'empire JIOMAIN. CHAP. XLIf. 3l

reste une description curieuse de la réception qu'on fit aux ambassadeurs romains dans le camp des Turcs. Lorsqu'on les eut purifies avec du fieu et de l'encens, d'après un usage qu'on observait encore sous les fils de Zingis , on les admit à l'audience de Disabul La tente de ce prince se trouvait au fond d'une vallée de la montagne d'Or; il était assis dans un fauteuil monté sur des roulettes , auquel on pouvait au besoin atteler un cbeval. Dès qu'ils eurent remis leurs présens aux officiers chargés de les recevoir, ils exposèrent, dans une harangue pompeuse, les vœux de l'empereur r/)main pour que la victoire accompagnât les armes des Turcs , pour que leur règne fut long et prospère , et que sans jalousie et sans tromperie, une alliance étroite se perpétuât à jamais entre les deux nations les plus puissantes de la terre. La réponse de Disabul ne fut pas moins amicale; et les ambassadeurs se placèrent a côté de lui à un festin qui dura la plus grande partie de la journée. Des tapisseries de soie environnaient la tente; et on servit une liqueur tartare qui ressemblait du moins au vin par ses qualités enivrantes. Le repas de la journée suivante fut plus somptueux ; les tapisseries de soie de la seconde tente représentaient en broderie diverses figures ; la chaise du prince , les coupes et les vases étaient d'or : des colonnes d'un bois doré soutenaient un troisième pavillon ; un lit d'un or pur y reposait sur quatre paons de même métal , et devant la* tente, on voyait sur des chariots, des plats, des statues et des bassins d'argent massif et

3a HISTOIRE DÉ LA BÉGADENCE

d'un travail admirable , monument de la valeur des Turcs plutôt que de leur industrie. Lorsque Disabul marcha à la tête de ses armées vers la frontière de la Perse, les envoye's romains suivirent le camp des Turcs durant plusieurs jours , et on ne les renvoya qu'après leur avoir accordé la préséance sur un ambassadeur du g^rand roi , dont les clameurs immodérées interrompirent le silence du banquet royal. La puissance et l'ambition de Chosroès cimentèrent l'union des Turcs et des Romains , situés des deux côtés sur les confins de ses états ; mais ces nations éloignées écoutèrent bientôt leurs intérêts particuliers sans se souvenir de leurs sermens et de leurs traités. Tandis que le successeur de Disabul célébrait les obsèques de son père , il reçut les ambassadeurs de l'empereur Tibère , qui venaient lui proposer d'envahir la Perse , et soutinrent avec fermeté les reproches violens et peut être justes de cet orgueilleux Barbare. « Vous voyez mes dix doigts , leur dit le khan en les appliquant sur sa bouche ; vous autres Romains, vous avez un aussi grand nombre de langues ; mais ce sont des langues de tromperie et de parjure. Vous me tenez un langage, et vous en tenez un autre à mes sujets; et chaque nation est trompée tour à tour par votre perfide éloquence. Vous précipitez vos alliés clans la guerre et dans les périls ; vous jouissez de leurs travaux , et vous négligez vos bienfaiteurs. Retournez promptement chez vous, et dites à votre maître qu'un Turc est incapable de proférer et de pardonner un mensonge; et qu'il recevra

DE l'empire BOMAIIV. CFIA.P. XLII. 33

bientôt le châtiment qu'il mérite. Tandis qu'il sollicite mon amitié par des paroles flatteuses et perfides, il s'est liguéavec mes fu^^itifs Varclionites. Si je daigne marcher contre ces mise'rahles esclaves , le bruit de nos fouets les fera trembler. Mes innombrables cavaliers les e'craseront comme des fourmis sous les pieds de leurs chevaux. Je sais la route qu'ils ont suivie pour envahir une partie de votre empire; et je ne serai point trompé par ce vain préjugé que le Caucase sert de barrière aux Romains , et que cette barrière est imprenable; je suis instruit du cours du Niester, du Danube et de l'Hèbre. Les nations les plus guerrières onP cédé aux Turcs ; et tous les pays qu'éclaire le soleil , depuis son lever jusqu'à son coucher , forment mon héritage. » Malgré cette menace, les Turcs et les Romains ne tardèrent pas à renouveler une alliance conseillée par leurs mutuels intérêts. Mais l'orgueil du khan dura plus que sa colère; et en annonçant à son ami Tempereur Maurice la nouvelle d'une conquête importante, il se qualifia de maître des sept races, et de souverain des sept climats de la terre, (i)

Le titre de roi du monde a produit souvent des Etat de la disputes entre les souverains de l'Asie ; et ces dis- 500*53^' ^' putes mêmes prouvent qu'il n'appartenait à aucun

( I ) Tous ces détails sur les ambassadeurs des Turcs er des Romains , si curieux dans l'histoire des mœurs des hommes, sont tirés des Extraits de Menaiidre ( p. 106-110, i5i-i54, 161-164), où l'on regrette souvent le défaut d'ordre et de liaison.

viir. 3

des compétiteurs. Le royaume des Turcs était borné par l'Oxus ou le Gihon , et cette grande rivière séparait le Touran de la monarchie rivale d'Iran ou de la Perse, moins étendue, mais contenant peut-être des forces et une population plus nombreuse. Les Perses , qui alternativement attaquèrent et repoussèrent les Turcs et les Romains, étaient toujours gouvernés par la maison de Sassan , monté sur le trône trois siècles avant le règne de Justinien. Kabades ou Kobad, son contemporain , avait fait la guerre avec succès contre l'empereur Anastase ; mais des dissensions civiles et religieuses troublèrent le règne de ce prince. D'abord prisonnier de ses sujets , et exilé ensuite parmi les ennemis de la Perse , il recouvra sa liberté en prostituant sa femme , et il remonta sur le trône avec le secours dangereux et mercenaire des Barbares qui avaient tué son père. Les nobles sentirent que Kobad ne pardonnerait jamais a ceux qui l'avaient chassé, peut-être même à ceux qui l'avaient rétabli. Le peuple fut trompé et excité par le fanatisme de Mazdak (i), qui prêchait la communauté des femmes (2) et l'égalité de tous les hommes ,

(i) Voyez d'Herbelot , Bibl. orient. , p. 568 , 929 ; Hyde, De 7'elig. vet. Persar. ,c. 2 i , p. 290 , 291 ; Pocock , spécimen Hist. Arab. , p. 70, 7 1 ; Eutychius , Annal.y tom. il , p. 1 76 ; Texeira , in Stevens , Hist. of Pers. , 1. i , c. 34.

(2) Le bruit de cette nouvelle loi sur la communauté des femmes se propagea bientôt en Syrie (Asseman., Biblioth. orient. , t. m , p. 402 ) et dans la Grèce. (Procope , Persic. , l.i.c, 5).

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tandis qu'il appropriait à l'usage de ses sectaires les domaines les plus fertiles et les femmes les plus belles. Ces désordres , que fomentèrent ses lois et son exemple ( i ) , remplirent d'amertume la vieillesse du monarque de Perse ; et ses craintes étaient augmentées par le sentiment secret du projet qu'il avait formé de changer l'ordre de succession suivi jusque alors en faveur de son troisième fils , celui qu'il aimait le plus, et qui s'est rendu si célèbre ;sous les noms de Chosroès et de Nusliirwan. Pour relever encore ce jeune homme dans l'esprit des peuples , il pria l'empereur Justin de l'adopter. L'espoir de la paix disposait la cour de Byzance à y consentir, et Chosroès allait se procurer un titre spécieux à l'héritage de son père adoptif ; mais le questeur Proclus fit sentir les maux qui pouvaient résulter de ce projet. On éleva une difficulté sur la question de savoir si l'adoption se ferait comme une cérémonie civile ou comme une cérémonie militaire (2). La négocia-

(i) Il offrit sa femme et sa sœur au prophète; mais les prières de Nusliirwan sauvèrent sa mère; et le prince indigné , se souvenant toujours de l'humiliation où sa piélé filiale l'avait réduit : Pedes tuos deosculatus , dit-il ensuite à Mazdak , cujusfetor adhuc nares occupât» ( Pocock , Spe-^ cimen Hist. Arah, , p. qi^

(2) Procope, Persic. , 1. i , c. 11. Proclus n'eut-il pas trop de prévoyance? Les dangers qu'il craignait n'étaient-ils pas imaginaires ? L'excuse du moins qu'on adopta était injurieuse à une nation qui savait lire : a y^cif^y,ct(n ot ^»^(iufoi Tnç ^etiàetç Trotuvrui uX?^ oTrXav a-KtV'^. Je doute beaucoup qu'il y eût des formes d'adoption en Perse.

lion fut brusquement rompue,; cette offense demeura profonde'ment gravée dans l'esprit de Chosroès , qui avait pris la route de Constantinople , et qui se trouvait déjà, sur les bords du Tigre. Le père de Chosroès ne survécut pas long-temps à l'événement qui avait trompé ses désirs. On lut le testament dans l'assemblée des nobles ; et une faction puissante , préparée à le soutenir, éleva, sans égard aux droits de primogéniture , Chosroès sur le trône de la Perse. Il l'occupa pendant quarante - huit ans d'un règne prospère (i), et les nations de l'Orient ont proclamé d'âge en âge la justice de Nushlrwan.

Règne de Mais dans l'opinion des sujets et dans celle des

Nushirwan • a i • i* iî i» i t

ou Chosroès. ^^is eux-meuics, la justice d un monarque ne 1 oblige 5. ^^''que rarement au sacrifice de ses passions et de ses intérêts. Les vertus de Chosroès furent celles d\m conquérant qui , dans le choix de la paix et de la guerre , est excité par l'ambition et retenu par la prudence, qui confond ensemble la grandeur et le bonheur d'une nation , et qui immole tranquillement

(1) Pagi (t. II, p. 543-626) a affirmé, d'après Procope et Agathias , que Chosroès Nushirwan monta sur le trône la cinquième année du règne de Justinien, A. D. 33i , avril i ; A. D. 532 , avril i ; mais Jean Malala (t. ii , p. 211) nous donne la véritable chronologie , qui est d'accord avec celle des Grecs et des Orientaux. Cabades ou Kobad, après un règne de quarante-trois ans et deux mois, tomba malade le 8 , et mourut le i3 septembre (A. D. 53i), à l'âge de quatre-vingt-deux ans. Selon les Annales d'Eulychius, Nushirwan régna quarante-sept ans et six mois; et si cela est , il faut placer sa mort au mois de mars de l'année 679.

T)E l'eatpire romain, crap. xltt. 37 des milliers d'hommes à la réputation ou au plaisir d'un seul. On qualifierait aujourd'hui de tyrannie l'administration domestique du juste Nushirwan. Ses deux frères aînés avaient ete prives de leurs droits à la couronne : placés depuis cette époque entre le rang" suprême et la condition de sujets , ils craignaient pour leur vie et étaient redoutés de leur maître. La frayeur ainsi que la vengeance pouvait les porter à la rébellion : on les accusa d'une conspiration ; l'auteur de leurs maux se contenta de la preuve la plus légère , et Chosroès assura son repos en ordonnant la mort de ces deux princes malheureux , de leurs familles et de leurs adhérens. Un vieux général , touché de compassion , sauva et renvoya un jeune innocent ; et cet acte d'humanité, révélé par son fils , lui fit perdre le mérite d'avoir soumis douze nations à la Perse. Le zèle et la prudence de Mébodes avaient affermi le diadème sur la tête de Chosroès ; mais ayant un jour tardé d'obéir aux ordres du roi jusqu'à ce qu'il eût achevé une revue dont il était occupé , on lui ordonna tout de suite de se rendre au trépied de fer placé devant la porte du palais ( i) : on était puni de mort lorsqu'on soulageait ou qu'on approchait la victime qui s'y trouvait. L orgueil inflexible et la froide ingratitude du fils de Kobad se plurent à y laisser languir plusieurs jours Mébodes

(l)Procope, PersLC, 1. i , c. 23; Brisson , De regn. Pers.y p. 494- C'est à la porte du palais d'Ispahan qu'on envoie ou qu'on envoyait les hommes disgraciés ou condamnes à la mort. (Chardin, Foyage en Perse, t. iv, p. 3i2 , 3i3).

avant de lui envoyer son arrêt; mais le peuple, et surtout celui de l'Orient, est disposé à pardonner et même à applaudir a la cruauté des princes qui frappent les têtes élevées , ces esclaves ambitieux que leur choix volontaire a dévoués à vivre des sourires et à mourir du coup d'œil irrité d'un monarque capricieux. Nushirwan ou Ghosroès mérita le surnom de Juste par la manière dont il exécuta les lois qu'il n'eut pas la tentation de violer, et dont il punit les crimes qui attaquaient sa dignité en même temps que le bonheur des individus. Son gouvernement fut ferme , sévère et impartial. Un des premiers soins de son règne, fut de dissiper les dangereuses maximes de la communauté ou de l'égalité des biens; il restitua les terres et les femmes que les sectaires de Mazdak avaient usurpées ; et les peines modérées qu'il infligea aux fanatiques ou aux imposteurs confirmèrent les droits domestiques de la société. Au lieu de donner toute sa confiance à un ministre favori , il établit quatre visirs dans les quatre grandes provinces de son empire , l'Assyrie , la Médie , la Perse et la Bactriane. Lorsqu'il avait a choisir des préfets , des juges et des conseillers , il s'efforçait de faire tomber le masque qu'on porte toujours devant les rois; il désirait substituer les droits du talent aux distinctions accidentelles de la naissance et de la fortune. Il déclara , en termes propres à produire de l'effet, son intention de préférer les hommes qui portaient les pauvres dans leur sein, et de bannir la corruption des tribunaux , comme on excluait les chiens du temple

i)K l'empjrk romain, chap. xlii. 39

des mages. On renouvela et on publia le code de lois d'Artaxerxès i^^ : on ordonna aux magistrats de le suivre ; mais la certitude d'être punis sur-le-champ fut le meilleur gage de leur vertu. Mille agens publics ou secrets du trône surveillaient leur conduite et écoutaient leurs paroles; et les provinces de Perse , des frontières de l'Inde à celles de l'Arabie , furent souvent éclairées de la présence d'un prince qui affectait de vouloir, par la rapidité et l'utilité de sa course , imiter le Soleil , son frère. Il jugea que l'éducation et l'agriculture méritaient principalement ses soins. Dans toutes les villes de la Perse , on entretenait et on instruisait, aux dépens du public, les orphelins et les enfans des pauvres ; on mariait les filles aux plus riches citoyens de leur classe; et selon les talens divers des garçons , on les employait aux arts mécaniques , ou ils étaient élevés a des emplois plus honorables. Il donna des secours aux villages abandonnés ; il distribua du bétail , de la semence et des instrumens de labourage aux paysans et aux fermiers qui se trouvaient hors d'état de cultiver leurs terres; sous son règne , le rare et inestimable tribut des eaux fut partagé avec économie et avec habileté sur l'aride terrain de la Perse (i). La prospérité de

(i) En Perse, le prince des eaux est un officier de l'état. Le nombre des puits et des canaux souterrains est aujourd'hui fort diminué , et la fertilité du sol a diminué dans la même proportion. Dans ces derniers temps , quatre cents puits se sont perdus près de Tamis j et on en comptait jadis

ce royaume fut la suite et la preuve de ses vertus. Ses vices furent ceux du despotisme oriental , et dans la longue riv.dite entre Ghosroès et Juslinien, l'avantage du mérite et de la fortune fut presque toujours du côte du Barbare, (i) SoQ amour Nushirwan , célèbre par sa justice , l'est aussi par

pour les let- . t ■ i ■> i- • ^

très. son savoir: on disait de toutes parts qu un disciple

de Platon occupait le trône de la Perse; et cetfe étrange nouvelle séduisit et trompa les sept philosophes grecs qui se rendirent à sa cour. Croyaientils donc qu'un prince occupé vSans relâche des soins de la guerre et du gouvernement, discuterait avec une habileté égale à la leur les questions abstraites qui amusaient le loisir des écoles d'Athènes? Pou- \aient-iîs espérer que la philosophie dirigeât la conduite et réprimât les passions d'un despote instruit dès son enfance à regarder sa volonté absolue et capricieuse comme la seule règle du devoir moral (2)?

quarante-deux mille dans la province de Khorasan. (Chardin, t. 111 , p. 99 , 100; Tavernier , t. i, p. 4' 6).

(i) Ce que nous avons d'il du caractère et du gouverne» ment de Cliosroès , est exprimé quel;!uefois dans les propre» termes de d'Herbelot ( Bihl. orient. , p. 680 , etc. , d'après Khondemii ) ; d'Eutycliius ( ^/2««/. , t. 11, p. 179, 180), qui est très- détaillé ; d'Abulpharage [Dynast. , vu , p. 94 , gS ), qui est très pauvre ; de Tarlkh-Sdiikhard p. i 44-i 5o) ; de Te\e\v3i {^in Stevcns , 1. i, c. 35); d'Asseman {Bibl, orient., t. m , p. 404 -4 1 0 ) ; et de l'abbé Fourmout ( Hist. de l" Acad. des infscript. , t. vu , p. 325-334 )' ^^^ ^ traduit un Testament authcnlique ou supposé de Nushirwan.

(2) Mille ans avant sa naissance, les juges de Perse avaient

DE l'ft\ipire romain, chap. xlii. 4'

Les études de Cliosroès s'étaient bornées à de vaines et superficielles connaissances; mais son exemple éveilia la curiosité d'un peuple ingénieux, et les lumières se répandirent dans la Perse (i). Il fonda une académie de médecine à Gondi Sapor , située aux environs de la ville royale de Suze. Cette académie devint peu à peu une école de poésie , de philosophie et de rhétorique (q). On écrivit les Annales de la monarchie (3) ; et tandis que l'histoire récente et authentique donnait d'utiles leçons au prince et au pfrupde, on remplit l'histoire des premiers âges des géans , des dragons et des héros fabuleux des romans orientaux (4). Tout étranger doué de savoir ou de

prononcé solennellement : ra ^atrtXivovri Tltçc-icùv t^siveit yroietv To ttv /Zou^j^rut. (Hérodote, 1. m , c. 3i , p. 210, édit. de Wesseling ). Celte maxime constitutionnelle n'avait pas été négligée comme une vaine et stérile théorie.

(1) Agarhias (1. 11, c. 66-7 1 ) montre beaucoup de savoir et de grands préjugés sur la littérature de la Perse , sur les versions grecques, sur les philosophes et les sophistes, sur le savoir ou l'ignorance de Chosroès.

(2) Assemàn. Bibl. orient. , t. iv, p. dccxlv, vi, vu.

C^) Le Shah Naraeh ou le Livre des llois, contient peutêtre les matériaux originaux de l'histoire qui fut traduite en grec par Sergius (Agathias 1. v, p. 141), conservée après la conquête des Mahométans , et mise en vers Tan 954, par Ferdoussi, poète Persan. Voyez Anquetil, Mém. de V Acad des inscript. , t. xxxi, p. 879, et sir William Jones , Hist. of Nader Shah , p. i6i.

(4) Au cinquième siècle , le nom de Restoni ou de Rostam, héros qui avait la force de douze éléphans , était familier chez les Arméniens. (Moïse de Chorène, Hist. Arménienne,

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