‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 4)Chapitre 7 sur 62 · HISTOIRE DE LL DECADENCE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LL DECADENCE

confiance était honore de l'entretien du monarque et enrichi par ses libéralités : il récompensa noblement un médecin grec (i) en lui accordant la délivrance de trois mille captifs ; et. Uranius , l'un des sophistes qui se disputaient la faveur du prince , irrita par sa richesse et son insolence ses rivaux moins heureux que lui. Nushirwan suivait ou du moins respectait la religion des mages ; et l'on aperçoit sous son règne quelques traces de persécution (2). Il se permettait toutefois de comparer les dogmes des différentes sectes ; et les disputes théologiques auxquelles il présida souvent, diminuèrent l'autorité des prêtres, et éclairèrent l'esprit du peuple. Les plus célèbres écrivains de la Grèce et de l'Inde furent traduits par ses ordres en langue persane, idiome plein de dou-

1. II , c. 7, p. 96 , édit. de Whiston). Au commencement du septième , le roman de Rostam et Isfendiar , écrit en langue persane , avait un grand succès à la Mecque ( Koran , éd. de Sale, c. 3 1 , p. 335 ). Cependant Maracci {Refut. Alcoran., p. 544-548) ne nous donne pas cette exposition du ludicrum novœ historiœ.

( 1 ) Procope , Goth. , 1. 1 v, c. i o . Un médecin grec, nommé Etienne d'Édesse, était le médecin favori de Kobad. (Pers, , 1. 11^ c. 26). Le roi de Perse tirait depuis long-temps ses médecins de la Grèce , et Hérodote raconte les aventures de Democèdes de Crotone , 1. m , c. i25-i37.

(a) Voyez Pagi , t. 11 , p. 626. L'un des traités qu'il signa contenait un article honorable concernant les sépultures des catholiques et la tolérance qu'il leur accordait dans ses états. (Menandrè , m iS'jîCéJr/?^ légat. y p. 142). Nushizad, fils

de Nushirwan, fut chrétien, rebelle et martyr. (D'Her-

belot , p. 681 ).

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ceur et d'élégance , dont Mahomet recommande de se servir en paradis, quoique l'ignorance et la présomption d'Agathias le représentent comme un idiome sauvage et contraire à l'harmonie (i). Au reste , cet historien grec pouvait s'étonner avec raison qu'on eût traduit exactement et en entier les ouvrages de Platon et d'Aristote, dans un dialecte étranger, peu fait pour exprimer l'esprit de liberté et les subtilités des recherches philosophiques ; et si la raison du philosophe de Stagyre a la même obscurité ou la même clarté dans toutes les langues , la manière dramatique et le mérite des dialogues du disciple de Socrate (2) paraissent tenir essentiellement à la grâce et à la perfection de son style attique. Nushirwan, portant ses recherches sur tout ce qui pouvait augmenter les lumières , apprit que les fables morales et politiques de l'ancien brame Pilpay se conservaient avec un respect mystérieux parmi les trésors des rois de l'Inde. Il envoya secrètement le médecin Perozes sur les bords du Gange, et lui enjoignit de se procurer, à quelque prix que ce fût, la communication de cet ouvrage

(1) Consultez sur la langue persane et ses trois dialectes, Anquetil , p. 339-343, et Jones, p. i53-i85. Ayi^i» nvt yXeûr']vi kui uf^atraTccru ; tel est le caractère qu'Agaihias (Lu, p. 66) attribue à un idiome renommé dans l'Orient pour sa douceur poétique.

(2) Agathias désigne en particulier le Gorgias , le Phédon , le Parménides et le Timée. Renaudot ( Fabricius Bibl. grœc, t. XII , p. 1246-261 ) ne parle pas de celte version d'Aristote en langue barbare.

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précieux. Perozes eut l'adresse d'en obtenir une copie qu'il traduisit avec soin (i), et ces fables furent lues et admirées dans une assemblée de Nushirwan et de ses nobles. L'original, écrit dans la langue de l'Inde, et la traduction en langue persane, ont disparu dès long-temps ; mais la curiosité des califes arabes a conservé ce monument respectable; ils lui ont donné une nouvelle vie dans le dialecte moderne de la Perse, dans les idiomes de la Turquie, de la Syrie, du peuple hébreu et du peuple grec; et plusieurs versions l'ont successivement répandu dans les diverses langues modernes de l'Europe. Les fables de Pilpay, ainsi traduites, n'offrent plus le caractère particulier, les mœurs ni la religion des Indous ; et leur mérite réel est bien au-dessous de la concision élégante de Phèdre et des grâces naïves de La Fontaine. L'auteur a développé, dans une suite d'apologues, quinze maximes de morale et de politique; mais leur composition est embarrassée , la narration est prolixe, et

(i) J'ai Yu trois copies de ces Fables en trois langues diverses :i°. une traduction en grec, faite par Siméon Seth , A. D. 1 loo , d'après l'arabe , et publiée par Starck à Berlin , en i6q7 , in-12; 2". une traduction latine, d'après le grec, intitulée : Sapientia Indorum , et insérée par le père Poussin à la fin de son édition de Pachymère, p. 647-620, éd. Roman ; 3°. une traduction en français , d'après le turc , dédiée , en i54o, au sultan Soliman. Contes et Fables indiennes de Pilpay et de Lokman, par MM. Galland et Cardonne. Paris , 1778, trois vol . in- 1 2. M. Warton ( Hist. of english Poëtry , vol. I, p. 129, i3i ) a sur cette matière des idées plus étendues.

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la moralité triviale et de peu d'utilité. Pilpay a cependant le mérite d'avoir inventé une fiction agréable , qui orne la vérité, et qui adoucit peut-être a l'oreille des rois la rudesse de l'instruction. Les Indiens voulant , par cette même méthode , avertir les monarques qu'ils n'ont de forces que celles de leurs sujets , avaient imaginé le jeu des échecs, qui s'introduisit encore dans la Perse sous le règne de Nushirwan (i).

Le fils de Kobad monta sur le trône au milieu d'une Paix et

, ,, . , . • / 1 guerre avec

guerre avec 1 empereur d-Orient , et les mquietudes les Romains. que lui donnait sa position domestique le détermi- ^L nèrent à accorder une suspension d'armes que Justinien était impatient d'acheter. Chosroès vit les ambassadeurs romains à ses pieds; il accepta onze mille livres d'or pour prix d'une paix perpétuelle ou indéfinie (2) : on régla des échanges réciproques ; le roi de Perse se chargea de garder les postes du Caucase , et la démolition de Dara fut suspendue ,à condition que le général de l'Orient ne résiderait jamais dans cette place. L'ambition de l'empereur eut soin de profiter de cet intervalle de repos qu'elle avait demandé. Ses conquêtes en Afrique furent le premier fruit de son traité ; et l'avidité de Chosroès put être

(i) Voyez VHistoria Shahiludii à\i docteur Hyde. Syntag. Dissert., t. 11, p. 61-69.

(2) La paix perpétuelle ( Procope , Persic, 1. i, c, 21 ) fut signée ou ratifiée la sixième année du règne de Justinien et sous son troisième consulat (A. D. 533), entre le premier janvier et le premier avril. (Pagi , tom. 11^ p. 55o). Marcellin, dans sa Chronique, prend le langage des Mèdes et des Persans.

flattée par le don d'une portion considérable des dépouilles de Cartilage, que ses ambassadeurs réclamèrent sur le ton de la plaisanterie et comme un présent d'amitié (i) ; mais les trophées de Bélisaire troublaient le sommeil du grand roi , qui apprit avec étonnement , avec jalousie et avec frayeur, que la Sicile , l'Italie et Rome elle-même avaient été soumises à Justinien en trois campagnes. Peu formé dans l'art de violer les traités, il excita en secret son vassal , l'audacieux et rusé Almondar. Ce prince des Sarrasins , qui résidait à Hira (2) , n'avait pas été compris dans la paix générale , et il entretenait toujours une guerre obscure contre Aréthas , son ennemi , chef de la tribu de Gassan et allié de l'empire. Il s'agissait d'un vaste pâturage dans la partie du désert située au sud de Palmyre. Un tribut immémorial pour les moutons qu'on y envoyait semblait attester les droits d' Almondar , et le Gassanite alléguait le nom latin de strata , chemin pavé , comme un témoignage incontestable de la souveraineté et des travaux des Romains (3). Les deux monarques

(i) Procope, Pcrsic, 1. i , c. 26.

(2) Almondar, roi de Hira, fut déposé par Kobad , et rétabli sur le trône par Nushirwan. La beauté de sa mère la fît surnommer VEau céleste , dénomination qui devint héréditaire, et qu'on accorda pour une plus noble cause aux princes arabes de la Syrie, leur libéralité au milieu d'une famine. (Pocock , Spécimen Hist. Arah. , p. 69, 70).

(3) Procope, Fersic. , 1. u, c. i. Nous ignorons l'origine et l'objet de ce strata , chemin pavé qui se prolongeait sur un espace de dix journées, depuis l'Auranitide jusqu'à la

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appuyèrent la cause de leurs vassaux respectifs ; et sans attendre un lent et douteux arbitrage , l'Arabe , secondé par la Perse , enrichit son camp errant des dépouilles et des captifs de la Syrie. Justinien , au lieu de repousser Almondar , essaya de le corrompre , tandis qu'il appelait des extrémités de la terre les nations de TÉthiopie et de la Scytliie , pour les engager à envahir les domaines de son rival : mais le secours de pareils alliés était éloigné-^t précaire ; et la découverte de cette correspondance justifia les plaintes des Goths et des Arméniens , qui implorèrent presque en même temps la protection de Chosroès. Les descendans d'Arsace , encore nombreux en Arménie , avaient été excités à défendre les restes de leur liberté nationale et de leurs droits héréditaires ; et les ambassadeurs de Vitigès avaient traversé l'empire en secret, pour aller exposer le danger imminent et presque inévitable du royaume d'Italie. Ils se réunirent dans les mêmes plaintes ; elles étaient bien fondées, et elles eurent du succès. « Nous venons, dirent -ils, plaider devant votre trône vos intérêts ainsi que les nôtres. L'ambitieux et perfide Justinien veut être le seul maître de la terre. Depuis le mo-* ment où cette paix perpétuelle , qui compromet la liberté du genre humain , a été signée , ce prince , qui se dit votre allié , et se conduit comme votre ennemi , a également insulté ceux qui lui sont attachés et ceux qui le haïssent , et il a rempli le monde de

Babylonie. Voyez une note latine dans la Carte de l'empire d'Orient par Delille. Wesseling et d'Anville n'en parlent pas.

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troubles et desang. N'a-t il pas attenté aux privilèges de l'Arme'nie , à l'indépendance de Golchos , et à la sauvage liberté des montagnes Tzaniennes ? N'a-t-il pas envahi avec la même avidité la ville de Bosphore sur les Méotides glacées , et la vallée des Palmiers sur les côtes de la mer Rouge ? Les Maures , les Vandales et les Goths ont été opprimés tour à tour; et chaque nation a vu d'un œil tranquille la ruine de ses voisins. Prince , saisissez le moment favorable : l'Orient n'est pas défendu , et les armées de Justinien se trouvent avec son célèbre général dans les régions éloignées de l'Occident. Si vous hésitez et si vous différez , Béhsaire et ses troupes victorieuses reviendront des bords du Tibre aux rivages du Tigre, et il ne restera plus à la Perse que la misérable consolation d'être dévorée la dernière (i). » Ces raisons déterminèrent aisément Chosroès à suivre l'exemple qu'il désapprouvait ; mais ce roi, ambitieux de la gloire militaire, dédaigna d'imiter un rival qui, tranquille et en sûreté, donnait ses ordres sangîans du fond de son palais de Byzance.

Il envahit Qucls quc fusscut Ics sujcts de plainte de Chos- D. 540.^ * roès , il abusa de la confiance des traités , et l'éclat de ses victoires (2) put seul couvrir les reproches

(1) J'ai réuni dans une courte harangue les deux discours des Arsacides de l'Arménie et des ambassadeurs des Goths. Procope dans son histoire publique paraît convaincu que Justinien donna véritablemenl lieu à cette guerre. Persic. , 1. 11 , c. 2 , 3.

(2) Procope raconte en détail et sans lacunes, l'invasion

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de dissimulation et de fausseté qu'on elait en droit de lui faire. Laiinee persane , assemblée dans les plaines de Babylone , évita sagement les villes fortifiées de la Mésopotamie : elle suivit la rive occidentale de TEuphrale jusqu'au moment où la ville de Dura, qui avait peu d'étendue , mais une population nombreuse, osa an êter la marche du grand roi. La trahison et la surprise ouvrirent à l'ennemi les portes de cette ville; et dès que Chosroès eut souille son cimeterre du sang des habitans, il renvoya l'ambassadeur de Justinien, en le chargeant de dire à son maître en quel lieu il avait laisse' les Perses.* Il voulait toujours passer pour humain et équitable; voyant une noble matrone violemment traînée à terre avec son enfant, il soupira, il pleura, et implora la justice divine contre Tauteur de ces calamités. Il y fît douze mille captifs, qu'il vendit quatre cents marcs d'or. L'éveque de Sergiopolis, ville des environs, garantit cette somme, et l'année suivante, l'insensible cupidité de Chosroès lui fît porter la peine de cet engagement généreusement contracté , mais impossible à remplir. Il s'avança vers le milieu de la Syrie; un faible corps de troupes qui disparut à son approche lui ôta les honneurs de la victoire: et comme il ne

de la Syrie, la ruine d'Antioche , etc. [Persic. , 1. 11 , c 5-i4)m Les Orientaux fournissent quelques secours. D'Herbelot (p. 680 ) aurait dû rougir Iors([u'il les a blâmés d'avoir fait Justinien et Nushirwan contemporains. D'Anville ( YEu^ phrate et le Tigre ) explique d'une manière claire cette guerre.

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pouvait espérer de retenir ce pays sous sa domination , il y déploya toute la rapacité et toute la cruauté d'un brigand. Il assiégea successivement Hiérapolis, Bœrée ou Alep , Apamée et Chalcis. Chacune de ces villes paya une somme proportionnée à sa force et à son opulence; et leur nouveau maître les assujettit aux termes de la capitulation sans les observer luimsme. Élevé dans la religion des mages, il trafiqua sans remords du sacrilège, et après avoir enlevé l'or et les pierreries d'un morceau de la vraie croix , il abandonna le boisa la dévotion des chrétiens d'Apa- Roines méc. Quatorzc années auparavant , un tremblement de terre avait tait d Antioche un monceau de ruines. Justinien venait de rebâtir cette ruine de l'Orient sous le nom nouveau de Théopolis. Les bâtimens qui s'élevaient de toutes parts dans son enceinte , sa population toujours croissante, avaient déjà presque effacé le souvenir de ce désastre. Antioche se trouvait défendue d'un côté par la montagne , et de l'autre par l'Oronte ; mais une colline dominait la partie la plus accessible ; la méprisable crainte de découvrir sa faiblesse à l'ennemi y fît négliger les précautions nécessaires ; et Germanus , neveu de l'empereur , ne voulut point hasarder s^ personne et sa dignité dans les murs d'une ville assiégée. Les habitans conservaient l'esprit frivole et satirique de leurs ancêtres ; un renfort de six mille soldats les enorgueillit; ils dédaignèrent une capitulation avantageuse qu'on leur offrait; et du haut de leurs remparts, ils insultèrent par des clameurs immodérées

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îa majesté du grand roL Ses innombrables troupes escaladèrent les murs sous ses yeux ; les mercenaires romains s'enfuirent par la porte opposée, dite de Daphné; et la noble résistance des jeunes citoyens d'Antioche ne servit qu'à aggraver les malheurs de leur patrie. Chosroès descendit de la montagne voisine avec les ambassadeurs de Justinien, qui ne lavaient pas encore quitté : il affecta de déplorer d'une voix plaintive l'obstination et la ruine de cette peuplade malheureuse; mais le massacre continuait, et il ordonna de brûler la ville. S'il épargna la cathédrale, ce fut par avarice et non par esprit de piété : il sauva par une exemption plus honorable l'église de Saint-Julien et le quartier qu'habitaient les ambassadeurs ; le vent qui changea préserva aussi quelques rues éloignées; et les murs qu'on laissa dans leur entier servirent encore d'asile aux habitans , et attirèrent bientôt sur eux de nouveaux malheurs. Le fanatisme avait détruit les ornemens du bosquet de Daphné ; mais Chosroès respira un air plus pur au milieu de ses ombrages et au bord de ses fontaines; et quelques idolâtres qu'il menait a sa suite, se permirent impunément des sacrifices aux nymphes de cette agréable retraite. L'Oronte tombe dans la Méditerranée , à dix-huit milles au-dessous d'Antioche. L'orgueilleux monarque alla contempler le terme de ses conquêtes; et après s'être baigné seul dans la mer, il offrit un sacrifice d'actions de grâces au soleil, ou plutôt au créateur du soleil adoré par les mages. Si cet acte de superstition blessa les préjugés des

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