HISTOIRE DT. LA DÉCADEIYCE
mes dans un camp ouvert où tout reposait sur la confiance publique, était aussi puni comme le plus dangereux.il se trouvait d'ailleurs parmi les Barbares un assez grand nombre d'individus dont les vertus naturelles supple'aient pour eux aux lois en perfectionnant leurs mœurs, qui remplissaient les devoirs de la vie sociale , et en éprouvaient toutes les affections.
Éiatlisse- Lcs hordcs turques, après avoir long-temps erré ,
roent et in- ^ . a • • ■>
corsions des tantot miscs en luite, et tantôt victorieuses , sapa.^d!sIX prochèrent des frontières communes de l'empire des Francs et de l'Empire grec. Leurs premières conquêtes et leurs établissemens définitifs s'étendirent des deux côtés du Danube , au - dessus de Vienne , au-dessous de Belgrade , et au-delà des bornes de la province romaine de Pannonie ou du royaume moderne de la Hongrie (i). Sur ce vaste et fertile territoire étaient répandus les Moraves , tribu d'esclavons , qu'ils repoussèrent et resserrèrent dans l'enceinte d'un petit canton. L'empire de Cbarlemagne s'étendait, du moins de nom, jusqu'aux confins de la Transylvanie ; mais, après l'extinction de sa lignée légitime , les ducs de la Moravie cessèrent de rendre obéissance et tribut aux monarques de la France orientale. Le bâtard Arnolphe se laissa entraîner, par le ressentiment, à demander le secours des Turcs ; ils se précipitèrent à travers les barrières que leur avait ouvertes son imprudence , et on a justement
(i) Fojrez Kalona , Hist. ducum Hangar. , p. 3a! -352.
DE l'empire romain. CHAP, I.V. 5^
reproché a ce roi de la Germanie d'avoir trahi les
intérêts de la socie'te' civile et eccle'siastiqne des
chre'tiens. Durant la vie d'Arnolphe , la reconnais- A. d. 900,
etc.
sance ou la crainte arrêta les Hongrois ; mais , dans l'enfance de Louis, son fils et son successeur, ils de'couvrirent et envahirent la Bavière; et telle e'tait leur diligence tout-a-fait scythe , qu'en un jour ils enlevaient et consommaient la dépouille d'un terrain de cinquante milles de circonférence. A la bataille d'Augsbourg, les chrétiens conservèrent l'avantage jusqu'à la septième heure de la journée; mais ils furent ensuite surpris et vaincus par la fuite simulée de la cavalerie turque. L'incendie se répandit sur les provinces de la Bavière, de la Souabe et de la Franconie ; et les Hongrois (i) en obligeant les plus puissans d'entre les barons à discipliner leurs vassaux et à fortifier leurs châteaux , furent les premiers moteurs de l'anarchie. C'est à cette époque désastreuse qu'on place l'origine des villes murées : Téloignement ne garantissait pas d'un ennemi qui presque au même instant réduisait en cendres le monastère de Saint-Gall en Suisse, et la ville de Brème, située sur les côtes de l'Océan septentrional. L'empire ou
(1) Hungarorum gens , cujus omnesfere nationes expertce sœvitiam^ etc. ; c'est ainsi que commence la préface de Luitprand ( 1. i , c. 2 ) , qui s'étend souvent sur les malheurs de son temps. {^Foyez 1. 1 , c. 5 ; 1. 11 , c. 1,2, 4, 5, 6, 7 ; 1. m, c. 1 , etc. ; 1. V , c. 8 , i 5 , /« Légat. , p. 485.) Son coloris est brillant, mais il faut reclifier sa chronologie d'après les remarques de Pagi et de Muratori.
9^ HISTOIRE DE LA DÉCA.DENCE
le royaume d'Allemagne fut soumis plus de trente ans à riiumiliation du tribut , et toute re'sistauce céda à Ja menace que firent les Hongrois de traîner en captivité les enfans et les femmes , et d'égorger tous les mâles qui auraient plus de dix ans. Je ne puis ni ne désire suivre les Hongrois au-delà du Rhin; j'observerai seulement avec surprise, que les provinces méridionales de la France se ressentirent de l'orage , et que l'approche de ces redoutables étrangers effraya l'Espagne derrière ses Pyrénées (j).
A. D. 900. Le voisinage de l'Italie avait attiré leurs premières incursions , mais de leur camp de laBrenta ils virent avec quelque terreur la force et la population apparentes de la contrée qu'ils venaient de découvrir. Ils îiollicitèrent la permission de se retirer ; le roi d'Italie rejeta leur demande avec orgueil : son obstination et sa témérité coûtèrent la vie à vingt mille chrétiens. De toutes les villes de l'Occident, Pavie , siège du gouvernement, était la plus célèbre par son éclat , et Rome elle même ne l'emportait que par
AD. 924 la possession des reliques des apôtres. Les Hongrois parurent, et Pavie fut ei^ flammes; ils réduisirent en cendres quarante - trois églises , massacrèrent les
(l)Katona ( H/st. ducum , etc. , p. 107-499) a répandu le jour de la criliquc sur les Irois r«-giu:s sanguinaires d'Aspad , de Zoltan et de Toxns. Il a recherché soigneusement ce qui avait rapport aux naturels du pays et aux étrangers ; toutefois j'ai ajouté à ces annales de gloire et de ravage la destruction de Brème , dont il ne semble pas avoir eu connais- ■^iince ( Adam de Brème, 1 , 43).
DÉ l'empire romain. cnAP. Lv. 59
habltans, et n'épargnèrent qu'environ deux cents misérables qui , selon les vagues exagérations des contemporains , payèrent leur rançon de quelques boisseaux d'or et d'argent tirés des ruines fumantes de leur patrie. Tandis que les Hongrois partaient chaque année du pied des Alpes, pour faire des incursions aux environs de Rome et de Capoue , les églises qui n'avaient pas encore été détruites par les Barbares retentissaient de cette lamentable litanie : « Sauvez- V nous et délivrez - nous des traits des Hongrois; » mais les saints furent sourds ou demeurèrent inexorables , et le torrent ne s'arrêta qu'à l'extrémité de la Calabre (1). Les vainqueurs consentirent à composer pour la rançon de chaque individu de l'Italie , et dix boisseaux d'argent furent versés dans le camp des Turcs ; mais la fausseté est l'adversaire qu'on oppose naturellement à la violence, et on trompa
(1) Muratori a examiné , avec un soin patriotique , le danger que courut Modène et les ressources qu'elle avait alors. Les citoyens conjurèrent saint Geminien , leur patron, de détourner , par son intercession , le rahies , Jlagellutn , etc.
Niinc te rogamus Ucet servi pessimi Ab Ungaroriim nos defendas jaculis.
L'évêque éleva des murailles pour la défense publique , non pas contra dominos serenos [Jndq. Italie, med. œvi , t, 1 , Dissertât, i , p. 21 , 22 ); et la chanson de la garde de nuit n'est pas sans élégance et sans utilité (t. m , Dissertât. 4a, p. 709). L'annaliste italien a indiqué d'une manière exacte la suite de leurs incursions ( Annali d'italia , t. vii , p. 365- 3G7 393-401-437-440; t. Yiii, p. 1(3-41-52 , etc. ).
6o HISTOIRE DE LA DECADENCE
les voleurs dans le nombre des contribuables et dans le titre du me'tal. Du côte' de l'Orient, les Hongrois eurent à combattre à forces e'gales et avec un succès douteux, les Bulgares, à qui leur religion ne permettait pas de s'allier à des païens, et qui , par leur position , servaient de barrière à l'empire de Byzance. AD. 924. ^QiiQ barrière fut renversée; l'empereur de Constantinople vit flotter devant ses yeux les drapeaux des Turcs, et un de leurs plus audacieux guerriers osa frapper la porte d'or d'un coup de sa hache de bataille. L'adresse et les trésors des Grecs détournèrent l'assaut; mais les Hongrois purent se vanter d'avoir assujetti à un tribut la valeur de la Bulgarie et la majesté' des Ce'sars (i). Les ope'rations de cette campagne furent si rapides et d'une telle étendue, qu'elles exagèrent à nos yeux la force et le nombre des Turcs; mais leur courage n'en mérite que plus d'éloges, car un corps de trois ou quatre cents cavaliers
(i) Les Annales de Hongrie et de Russie supposent qu'ils assiégèrent, attaquèrent ou du moins insultèrent Constantinople (Pray , Dissert. 10, p. aSg; Katona , Hist. ducum., p. 354-860 ) , et les historiens de Byzance ( Léo grarnmaticus, p. 5o6; Cedrenns , t. 11 , p. 629) conviennent/>/-^j(7//e de ce fait ; mais Katona , et même le notaire de Bêla , le contestent ou le révoquent en doute, quoiqu'il soit glorieux pour leur nation. Leur scepticisme est digne d'éloges : sans doute ils ne pouvaient ni copier ni adopter les rusticorum fabulas ; mais Katona aurait dû faire attention au témoignage de Luitprand; Bulgarorum gcntern atque Gr^ecorum trihnlariam fecerant {Hist., 1. II, c. 4 , p. 435).
DE l'empire romain. CHAP. LV. 6f
entreprit et exe'cuta souvent des courses jusqu'aux portes de Thessalonique et de Constantlnoplè, A cette époque désastreuse des neuvième et dixième siècles, TEurope se vit assaillie du côté du nord, du côté de l'orient et du côté du midi ; plusieurs cantons furent ravagés tour à tour par les Normands, les Hongrois et les Sarrasins , et Homère aurait pu comparer ces sauvages ennemis à deux lions grondant sur le corps déchiré d'un cerf (i).
L'Allemagne et la chrétienté durent leur déli- victoire de vrance à deux princes saxons, Henri l'Oiseleur i^t Ig^^^"^' ^^^'o* Othon-le-Grand, qui, dans deux batailles mémora 934blés, abattirent pour toujours la puissance des Hongrois (2). Le brave Henri était malade lorsqu'il apprit la nouvelle de l'invasion ; oubliant sa faiblesse , il se mit à la tête des troupes ; son esprit conservait toute sa vigueur, et ses mesures furent suivies du succès. « Mes camarades , dit-il à ses soldats le matin du combat, gardez vos rangs, recevez sur vos boucliers les premiers traits des païens , et avant qu'ils
(1) — Ae«v6' cnç ê^>jçtv6)!Ti!»
Or euçtoç xopv^tjo-i TTiÇi fcrec/^îviiç i>icc^oio
(3) Kalona ( Hàt. ducum , p. 360-368-427-470) discute longuement ce qui a rapport à ces deux balailles. Luitprand 1. 11,0. 8,9) offre le témoignage le plus sûr sur la première, et Witichin (^Jnnal. saxon. ^ 1. 111) sur la seconde; mais l'historien critique ne passera pas sous silence le cornet d'un guerrier, conservé, dit-ou, à Jaz-Berin.
' 62 HISTOIRE DE LA DÉCAnENCE
n'en puissent faire une seconde décharge, courez sur eux rapidement la lance à la main. » Ils obéirent et furent victorieux. Dans un siècle d'ignorance, Henri recourut aux beaux-arts pour perpétuer son nom, et les peintures historiques du cl.àteau de Mersebourg nous ont transmis ses traits ou du moins les actions qui font connaître son caractère (r). Vingt ans après, les enfans des Turcs tombés sous ses coups envahirent les états de son fils; et, selon les calculs les plus modérés, leur armée était composée D'Othon- de cent mille cavaliers. Ils furent excités par les fac-
le-Grand. • i n • 11 n n
A. D. 9V5. tions de 1 empire d Allemagne ; profitant des passages ouverts par des traîtres , ils pénétrèrent fort au-delà du Rhin et de la Meuse jusque dans le cœur de la Flandre. Mais la vigueur et la prudence dOlhon dissipèrent la conjuration ; les princes du corps germanique sentirent que s'ils ne demeuraient pas fidèles les uns aux a(itres , ils perdraient infaillible-
(l) Hune veto triumphum tam laude quarn memorin dig— num , ad Meiesburguin rex in supcriorl cœnaculo domûs per ^a)yp«^(«y, id est , picliirarn notciri , prœcepil , adeo ut retn veram potius quani verisirnilem videas ( Luitprand, 1. ii , c. g). Charlemagne avait tait peindre des sujets sacrés dans dans un autre palais d'Alieniagne , et Muratori observe avec raison : Nu/la sœcula fuêre in quibus pictores desiderntifuerint{^ Antiq. ital. rned. œvii , t. ii , Diss. 24 , p. 36o-36 1 ) ; les prétentions des Anglais à Tantiquilé de lignoranceet de l'imperfection originale , selon les piquantes expressions de M. AValpole , sont d'une date beaucoup plus récente. ( Anecdotes o/Painting, Yoi. i , p. 2 , etc. )
DE l'1']MPIRE ROMAllV. CHAP. LV. 6i
ment leur religion et leur pays, et les forces de toute la nation se rassemblèrent dans laplaine d'Augsbourg : elles marchèrent et combattirent en huit le'gions , selon le nombre des provinces et des tribus ; la première, la seconde et la troisième étaient composées de Bavarois; la quatrième, de Franconiens; la cinquième , de Saxons commandés par leur monarque; la sixième et la septième, d'habitans de la Souabe ; et la huitième, composée de mille Bohémiens, faisait l'arrière-garde de larmée. Les moyens de la superstition qui, en pareil cas, peuvent être regardés comme honorables et salutaires, s'unirent aux ressources de la discipline et de la valeur; les soldats se purifièrent par le jeûne; le camp fut rempli des reliques des saints et des martyrs ; le héros chrétien ceignit l'épée de Constantin , s'arma de 1 invincible lance de Charlemagne, et fit flotter dans les airs la bannière de saint Maurice , préfet de la légion thébaine. Mais il comptait en particulier sur la sainte lance (i), dont la pointe avait été forgée avec les clous de la vraie croix, et que son père avait arrachée au roi de Bourgogne en le menaçant de la guerre et en lui donnant une province. On croyait que les Hongrois attaqueraient de front; mais ils passèrent secrètement le Lech , rivière de la Bavière
(i) Voyez Baronius, Annal, eccles.y A. D. 929 , n°* !2-5. Lxiitprand (1. iv , c. 12 ), Sigebert et les Actes de saint Gérard , témoignages très-dignes de foi, parlent de la lance de Jésus -Christ- mais ce que j'ai dit des autres reliques n'est fondé que sur les Gesta Anglorum post Bedaoi , 1, 11 , a. 8.
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qui tombe dans le Danube , tournèrent les derrières de l'armée chrétienne , pillèrent le bagage et mirent en désordre les légions de la Bohême et de la Souabe. Les Franconiens rétablirent le combat ; leur duc , le brave Conrad, fut percé d'un trait dans un moment où il s'e'tait retiré du champ de bataille pour goûter quelque repos. Les Saxons combattirent sous les yeux de leur roi, et sa victoire surpassa , par ses difficultés et par ses suites, les triomphes des deux derniers siècles. Les Hongrois perdirent encore plus de monde dans la fuite que dans l'action ; ils étaient environnés des fleuves de la Bavière, et leurs cruautés passées ne leur laissaient aucun espoir de miséricorde. Trois de leurs princes tombés entre les mains des vainqueurs furent pendus à Ratisbonne; on mutila ou on égorgea les autres prisonniers; et les fuyards qui osèrent retourner auprès de leurs compatriotes, y vécurent pauvres et déshonorés (i). Cependant cet échec avait abattu le courage et l'orgueil de la nation : on fortifia d'un fossé et d'un rempart les passages les plus accessibles de la Hongrie. L'adversité inspira à ce peuple des pensées de modération et de paix: les dévastateurs de l'Occident A. D, 972.se soumirent à mener une vie sédentaire, et un prince éclairé apprit à la génération suivante tout ce qu'elle pouvait gagner par la culture et l'échange des productions d'un sol fertile. La race primitive, le sang turc ou finnique se mêla à de nouvelles colonies
(i) Katona , Hist, ilucum Hangar. , p. 5oo , etc.
DE l'empire romain, cii vp. lv. 65
d'origine scythe ou esclavonne (i) ; des milliers de captifs robustes et industrieux y avaient été transportes de tous les pays de l'Europe (a), et Geisa, après son mariage avec une princesse de Bavière , accorda des dignités et des domaines aux nobles de l'Allemagne (3). Le fils de Geisa prit le titre de roi,
(i) Parmi ces colonies on peut distinguer, i°. les Chozares ou Cabari , qui se joignirent aux Hongrois ( Constant., De admin. imper. , c. 3g, 40, p. 108, loc) ); 2°. les Jazyges, les Moraves et les Sicules , que les Hongrois trouvèrent sur le territoire où ils s'établirent ; les derniers, qui étaient /?e«?êlre les restes des Huns d'Attila , furent ch?Tgés de garder la frontière; 3°. les Russes, ainsi que les Suisses aujourd'hui chez les Français , donnèrent leurs noms aux portiers des maisons royales ; l^ . les Bulgai'es , dont les chefs ( A. D. q56 ) furent appelés , cum magna maltitudine Hismahelitarum. Quelques-uns de ces Esclavons avaient -ils embrassé la religion musulmane ? 5°. les Bissènes et les Cumans , mélange de Patzinacites, d'Uzi et de Chozares , etc. , qui s'étaient répandus jusqu'à la partie inférieure du Danube. Les rois de Hongrie reçurent ( A. D. 1239) et convertirent la dernière colonie de quarante mille Cumans , et reçurent de cette colonie un nouveau titre ( Pray , Dissert. 6, 7 , p. 109-173 ; Katona , Hist. ducum , p. gS-gg , 269-264, 476-479 , 483, etc. ).
(2) Christiani autem , quorum pais major popnli est , qui ex omni parte mundi illuc tracti snnt captivi , etc. Ainsi parlait Piligrinus, le premier missionnaire qui entra en Hongrie , A. D. 978. Pars major est fort ( Hist. ducum , p. 617).
(3) Les anciennes Chartres font mention àes, fidèles Teutoriicide Geisla ; et Katona , avec son habileté ordinaire, est parvenu à évaluer avec justesse la force de ces colonies, si