‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 5)Chapitre 15 sur 68 · DE L^EMPIRE ROMAIN. CHAP. T,V · texte numérisé non relu

DE L^EMPIRE ROMAIN. CHAP. T,V

avantage. Dans une période de cent quatre- vine^t- tre Constan-

, X r • 1 li titiople.

dix ans , les Russes essayèrent quatre fois de piller les trésors de Conslantinople : ces expéditions navales n'obtinrent pas toutes le même succès , mais les motifs et l'objet en avaient été les mêmes et les moyens semblables (i). Les négocians russes avaient vu la magnificence et goûté du luxe de la cité des Césars. Leurs merveilleux récits , quelques échantillons de ces richesses, excitèrent les désirs de leurs sauvages compatriotes; ils enviaient les bienfaits de la nature que refusait le climat de leur pays : ils convoitaient les ouvrages de l'art que la paresse ne leur permettait pas d'imiter, ni leur pauvreté de se procurer. Les princes varangiens arborèrent les drapeaux de la piraterie , et tirèrent leurs plus braves soldats des nations qui habitaient les îles septentrionales de l'Océan (2). On a pu voir au dernier siècle une image de cet armement dans les flottes des Cosaques qui sortirent du Borysthène pour parcourir ces mêmes mers dans les mêmes intentions (3). Le nom grec de

(i) Les guerres des Russes et des Grecs aux neuvième , dixième et onzième siècles, sont racontées dans les Annales de Byzance, et surtout par Zonare et Cedrenus; et leurs divers témoignages se trouvent réunis dans la Russica de Slritter(t. 11, part. 11, p. 939-1044).

(2) Tl^oin']»i^t<raiHivoç ^t xui a-uf^f^o-x,"^'''' «" o><tyov «.■jra tui Ktt']<ttKiSM']ay tvTuiç -xçoTu^xTIiots 7is Oxeavis v)j<r»is eflcâ;». (Cedren. , in Compend. , p. 768 ).

(3) Fbjez Beauplan [Description de V Ukraine , p. 64-61). Ses descriptions sont animées et ses plans exacts j et, si l'on

'jS HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

monojcj/la, canots d'une seule pièce, convenait bien à la quille de leurs navires. Ce n'était autre chose qu'une longue tige de httre ou de bouleau creuse; mais sur cette base légère et étroite , piolongée au moyen de planches jusqu'à soixante pieds de longueur, on élevait des bordages a !a hauteur d'environ douze pieds. Ces navires n'avaient point de pont; mais ils avaient deux gouvernails et un mât : ils marchaient à la rame et à la voile , et portaient de quarante à soixante-dix hommes avec les armes nécessaires, et des provisions d'eau douce et de poisson salé. Les Russes employèrent deux cents bateaux dans leur première expédition ; mais lorsqu'ils déployaient toutes les forces de la nation , ils pouvaient conduire mille ou douze cents navires sous les murs de Constantinople. Leur flotte n'était guère inférieure à celle d'Agamemnon , mais les Grecs effrayés la supposaient dix ou quinze fois plus forte et plus nombreuse. Avec de la prévoyance et de la vigueur, les empereurs auraient pu trouver moyen de fermer, par une flotte, l'embouchure du Borysthène. La côte d'Analolie se vit , par leur indolence, en proie aux pirates qu'on n'avait pas rencontrés dans TEuxin depuis six siècles ; mais , tant que la capitale fut respectée , les malheurs d'une province éloignée échappèrent à l'attention du prince et des historiens. L'orage, qui avait balayé les rives du

en excepte les armes à feu , ce qu'il dit des modernes Cosaques s'applique parfaitement aux anciens Russes.

DE l'kmpiiie romain, ciiap. lv. 79

Pliaze et de Trcbisonde , éclata enfin sur le Bosphore de Thrace, détroit de quinze milles , où un adversaire plus habile aurait pu arrêter et détruire les navires grossiers des Russes. Dans leur première entreprise, sous les princes de Kiow (i) , ils passèrent sans oh- La première.

. -i A« JD. oOD.

stacle, et occupèrent le port de Constanttnople , en l'absence de Tempereur Michel , fils de Théophile, Ce prince parvint , à travers mille dangers , à débarquer à l'escalier du palais, et se rendit sur-le champ à une église consacrée à la vierge Marie (2). D'après l'avis du patriarche , une relique précieuse , le vêtement de la mère de Dieu , fut tiré du sanctuaire et plongé dans la mer, et Ton attribua dévotement à sa protection une tempête qui , arrivant à propos ,

détermina la retraite des Russes (3). Le silence des La seconde,

(1) On doit regretter que Bayer n'ait public qu'une dissertation de Russorum prima erpeclitione Constantinopoli-> tann {^Comment, acad. Petrop., t. vi , p. 365-3gi). Après avoir fait disparaître quelques difficultés de chronologie , il fixe l'époque de cette expédition aux années 864 ou 865 , date qui aurait à\x dissiper les doutes et aplanir les difficultés qu'on trouve au commencement de lliistoire de M. Lévesque.

(2) Lorsque Photius écrivit sa lettre circulaire sur la conversion des Russes , le miracle n'était pas encore nsûr. Il reproche à la nation, tis(i>f*o6ij']ciKi)i(fiici'i(povtciv7rcivruçê'£VTî^}iç

TXT'^O/U.iVOV.

(3) Léon le Grammairien , p. 463 , 464 ; Constantini , coutinuator , in script, post Theophanem , p. 1 21 , 1 u?. ; Si -néon Logolhet,p. 445, 446 ; Georg. Monach. , p. 535, 536; Cedrenus , 1. 11 , p. 55 1 ; Zonare , t. n , p. 162.

8o HISTOIRE DE LA. DECADENCE

Grecs fait naître des doutes sur la ve'rite', ou du moins sur l'importance de la seconde tentative faite par Oleg^, tuteur des fils de Ruric (i). Une barrière bien fortifiée et garnie de soldats défendait le Bosphore ; les Russes éludèrent cet oi)Stacle comme ils étaient accoutumés à le faire, en traînant leurs embarcations par-dessus l'isthme; les chroniques nationales parlent de cet expédient bien simple, comme si la flotte russe avait navigué sur la terre au moyen La tçoisième. tl 'Ju vcut favorablc. Igor, fils de Ruric, qui com- A. D. 941. jjjjj^Ja la troisième expédition , avait choisi un moment de faiblesse et d'embarras, oîi les armées navales de l'empire étaient employées contre les Sarrasins ; mais où ne manque pas le courage , il est rare de manquer de moyens de défense. On lança hardiment contre l'ennemi quinze galères brisées et en désordre; mais, au lieu d'une seule bouche de feu grégeois qu'on établissait ordinairement sur la proue, les flancs et l'arrière de ces quinze navires eu furent abondamment pourvus. Les artificiers étaient habiles, le temps était favorable; des milliers de Russes , qui aimèrent mieux se noyer que devenir la proie des flammes , sautèrent dans la mer; et ceux qui se réfugièrent sur la côte de Thrace furent

(ï) Voyez Nestor et Nicon , dans VHistoire de Russie^ de M. Lévesque, tom. i, p. 74-80; Katona , ( Hist. Ducum ^ p. "5-79) use de ses avantages pour rejeter cette victoire des Russes , qui diminuerait l'éclat du sicge de Kiow par les Hongrois.

DE l'eimpire romain. CIIA.P. Lv. 8r

inhumainement massacrés par les paysans et les soldats. Toutefois le tiers des bateaux russes e'chappa à la destruction en gagnant des eaux basses, et Tannée suivante , Igor se prépara à venger sa défaite (i). Laqnatrième. Après une longue paix , Jaroslas , arrière-petit- fils ^•^■^°'i^d'Igor, tenta une quatrième invasion. Le feu grégeois repoussa encore, à l'entrée du Bosphore, une flotte commandée par son fils. Mais l'avant - garde des Grecs, poursuivant les fuyards sans précaution , se trouva environnée de la multitude des embarcations russes : les provisions du feu grégeois se trouvaient vraisemblablement épuisées, et vingt-quatre de leurs galères furent prises , coulées bas ou détruites d'une autre manière (2).

L'empire détournait plus souvent par les négo- NéTociaciations que par les armes, les menaces ou les *'""! ^' P''°*

^ ' ' phetie.

malheurs d'une guerre contre les Russes. Dans ces hostilités maritimes, tout le désavantage était du côté des Grecs. Le peuple farouche qu'ils combat-

(1) Léon le Grammairien, p. 5o6 , 607; Incert. contin , p. 263 , '^64 ; Simpon Logothet , p. 490? 49' '■> Georg. Monach., p. 588, 58q ; Cedrenus , 1. 11 , p. 629 ; Zonare , t. 11 , p. 190, igi ; et Luitprand (1. v , c. 6) qui écrivait d'après la narration de son beau-père, alors ambassadeur à Constan— tinople , et qui corrige les exagérations de la 'Vanité des Grecs.

(2) Je ne puis citer ici que Cedrenus (t. 11, p. 768 , 75.9) «t Zonare (t. 11 , p. 253 , 254 ) j rnais leur témoignage devient plus sûr , et ils sont pins dignes de foi à mesure qu ils approchent de l'époque où ils vécurent.

xr. 6

talent ne donnait point de quartier; sa pauvreté ne laissait pas l'espoir du butin ; ses impénétrables retraites ôtaient au vainqueur l'espoir de la vengeance, et soit orgueil ou faiblesse, c'était une opinion établie que l'empire ne pouvait ni augmenter, ni perdre sa gloire par ses rapports avec des Barbares. Les propositions de ceux-ci furent d'abord immodérées et inadmissibles : ils demandèrent trois livres d'or pour chaque soldat ou matelot de la flotte ; la jeunesse russe voulait faire des conquêtes ; la sagesse des vieillards prêchait la modération : a Contentezvous, disaient ils, des magnifiques offres de César. Ne vaut-il pas mieux obtenir sans combattre , l'or, l'argent, les étoffes de soie et tout ce qui est l'objet de nos désirs? Sommes -nous sûrs de la victoire? Pouvons-nous conclure un traité avec la mer? nous ne marchons pas sur terre , nous flottons sur l'abîme des eaux , et la mort est également suspendue sur la tête de tous (i). » Le souvenir de ces flottes arctiques qui semblaient descendre du cercle polaire , laissa dans la cité impériale une profonde impression de terreur. Le vulgaire de tous les rangs assurait et croyait qu'une statue équestre , qu'on voyait dans la place du Taurus, portait une inscription secrète, annonçant que les Russes, dans les derniers jours , deviendraient maîtres de Constantinople (2).

(1) Nestor, apud Lévesque, Hist. de Russie , t. i , p. 87.

(2) CeUe stat ue d'airain venait d'Anlioche , et les Latins la fondirent : on supposait qu'elle représentait Josué ou Bel-

DE l'empire romain, chap. lv. 83

Il y a peu d'années qu'une escadre russe , au lieu de sortir du Borysthène , a fait le tour de l'Europe : ikous avons vu la capitale des Ottomans menacée par de grands et forts vaisseaux de ligne , dont un seul, par l'habileté de son équipage et sa foudroyante artillerie , aurait coulé bas ou dispersé cent bateaux pareils à ceux de leurs ancêtres ; et les Turcs doivent craindre que la génération actuelle ne soit témoin de l'accomplissement de cette prédiction , prédiction bien rare dont le style n'est point équivoque , et dont on ne peut contester la date.

Les Russes étaient moins redoutables sur terre Règne de

• 1 1 II • .. . Swatoslas.

que sur mer; comme ils combattaient presque tou- a. d. gSSjours à pied, il y a lieu de croire que leurs légions ^^"'* irrégulières furent souvent renversées et mises en déroute par la cavalerie des hordes scythes; mais leurs villes naissantes, malgré l'état d'imperfection où elles se trouvaient, présentaient un asile aux sujets et une barrière à l'ennemi : la monarchie de Kiow, jusqu'à l'époque où elle fut divisée, donna des lois à tout le Nord; et Svi^atoslas (j),fils d'Igor,, fils d'Oleg, fils de Ruric, subjugua ou repoussa les

lérophon. Bizarre alternative ! Fojez Nicelas Choniates (p. 41 3, 414 ); Codinus {De Originibus , C. P. p. 24 ) ; et l'auteur anonyme de De Antiqidlale , C. P. ( Banduri, irap. orient., t, 1 , p. 17 , 18) qui vivait vers l'an 1 100. Ils attestent qu'on croyait à la prophétie : le reste est indifférent. (1) M. Lévesque ( Hist. de Russie^ t. i, p. 94-107 ) a donné, d'après les chroniques de Russie , un extrait de la vie de Swatoslas ou Sviatoslaf , ou enfin Spheodosîhlabus.

Page 1