‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 5)Chapitre 23 sur 68 · XI · texte numérisé non relu

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diocèse de Coutances en Basse-Normandie , où ils habitaient le noble château de Hauteville ; Tancrède son père se distinguait à la cour et à l'armée du duc, auquel il était tenu de fournir dix soldats ou chevaliers. Deux mariages dans une famille qui n'était pas indigne de la sienne , rendirent Tancrède père de douze enfans qui furent tous élevés dans la maison paternelle , et chéris de sa seconde femme avec une égale tendresse. Mais un modique patrimoine ne suffisait pas à une progéniture nombreuse et entreprenante : les douze frères voyant autour d'eux les funestes suites de la pauvreté et de la discorde , résolurent de chercher fortune dans les guerres étrangères. Deux seulement se chargèrent du soin de perpétuer leur race et de soigner la vieillesse de leur père ; les dix autres partant du château à mesure qu'ils arrivaient à l'âge de virilité , traversèrent les Alpes et joignirent les Normands de la Fouille. Les aînés furent entraînés par leur valeur; le succès de ceux-ci encouragea les plus jeunes, et Guillaume , Drogon et Humphroy, les derniers de tous, méritèrent d'être les chefs de leur nation et les fondateurs de la nouvelle république. Robert, le premier des sept fds du second mariage , possédait , de l'aveu même de ses ennemis, toutes les qualités d'un capitaine et d'un homme d'étal. Sa stature excédait celle des hommes les plus grands de son armée : les proportions de spn corps étaient celles qui donnent à la fois la force et la grâce; au déclin de sa vie , il jouissait encore de cette ferme vigueur de santé capable de tout sup-

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porter , de cette noblesse de maintien faite pour imposer à tous. Son visage était vermeil, ses e'paules larges, ses longs cheveux et sa longue barbe avaient la couleur du lin, ses yeux jetaient du feu, et sa voix, coninae celle d'Achille , pouvait au milieu du tumulte d'une bataille , maintenir l'obéissance et répandre la terreur. Dans les siècles barbares de la chevalerie, ces avantages étaient trop imporlans pour échapper a l'attention du poète ou de l'historien. Ils observent que Robert faisait tout à la fois et avec la même dextérité, usage de son épée qu'il tenait de la main droite , et de sa lance qu'il tenait de la main gauche; qu'il fut désarçonné trois fois à la bataille de Civitella, et qu'à la fin de cette journée mémorable, il fut reconnu qu'il avait remporté le prix de la valeur sur tous les guerriers, soit de l'une ou de l'autre armée (i). Son insatiable ambition était fondée sur le sentiment de sa supériorité ; dans le choix de ses moyens d'élévation , il n'était jamais arrêté par les scrupules de la justice ; rarement par les sentimens de l'humanité ; et quoiqu'il ne fût pas insensible à

(i) Je vais citer quelques-uns des meilleurs vers de l'Apulien ( 1. II , p. 370 ) :

Pugnat utraque manu , nec lancea cassa, nec ensis Cassas erat , quociinque manu deciucere vellet. Ter dejectus equo , ter viribus ipse resiimptis Major in arma redit : stimulas Juror ipse ministrat. Ut leo cum frendens , etc.

Nulitis in hoc bello sicuti post beîla probatum est Victor vel -victus , tam magnos edidit ictus.

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la renommée, il agissait indifféremment en secret ou à découvert, selon que l'une ou l'autre de ces méthodes lui paraissait plus favorable à l'intérêt du moment. On donna le surnom de Guiscard(i)a. ce grand maître de la sagesse politique , trop souvent confondue avec la dissimulation et la fourberie. Et le poète Apulien le loue d'avoir surpassé l'astuce d'Ulysse et l'éloquence de Cicéron. Cependant ses artifices se déguisaient sous une apparence de franchise militaire : dans sa plus haute fortune, il demeura accessible et affable pour ses soldats , et tout en se montrant indulgent pour les préjugés de ses nouveaux sujets , il affectait dans son vêtement et dans ses mœurs l'ancien usage de son pays. Il pillait avec avidité, afin de répandre des largesses avec profusion. Sa première indigence lui avait donné les habitudes de la frugalité, le gain d'un marchand ne lui paraissait pas indigne de son attention; et il faisait subir sans pitié à ses captifs de longues et cruelles tortures pour les forcer à découvrir leurs trésors cachés. Selon les Grecs, il partit de la Normandie suivi seulement de cinq cavaliers et de trente fantassins, et ce calcul paraît encore exagéré ; ce sixième fils de

(i) Les auteurs et les éditeurs normands qui connaissaient le mieux leur langue, traduisaient le mot Guiscard ou fViscard , par Callidus , un homme rusé et astucieux. La racine H^ise est familière aux oreilles anglaises, et l'ancien mot Wiseacre , offre à peu près le même sens et la même terminaison. Ttjv •v|/w;^J^?> 5r<»v8çyo7«7af rend assez bien le surnom et le caractère de Robert.

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Tancrède de Hauteville passa les Alpes sous un habit de pèlerin , et leva ses premiers soldats parmi les aventuriers de l'Italie. Ses frères et ses compatriotes s'étaient partagé les fertiles terres de la Fouille , mais ils gardaient chacun leur part avec la jalousie ae l'avarice : le jeune homme plein d'ambition gagna les montagnes de la Calabre, et dans ses premiers exploits contre les Grecs et les naturels du pays , il n'est pas facile de distinguer le héros du brigand. Surprendre un château ou un couvent, attirer un riche citoyen dans un piège, enlever des vivres dans les villages des environs , tels furent les obscurs travaux qui exercèrent sa force et ses facultés intellectuelles. Les volontaires de la Normandie se rangèrent sous ses drapeaux , et les paysans de la Calabre commandés par lui , prirent le nom et le caractère des Normands.

Robert, dont l'ambition s'étendait avec sa fortune, Sonambitioa

. , . , et ses saccès.

excita la jalousie de son frère aine, qui, dans une a. d. 1054querelle passagère , menaça ses jours et mit des entraves à sa liberté. A la mort de Humphroy , ses fils en bas âge se trouvèrent exclus du commandement, et réduits à une vie privée par l'ambition de leur tuteur et de leur oncle ; Guiscard, élevé sur un bouclier, fut déclaré comte de la Pouille et général de la république. Plus puissant alors et revêtu d'une autorité plus considérable, il voulut achever la conquête de la Calabre, et acquérir un rang qui le mît pour jamais au-dessusde ses égaux. Le pape l'avait excommu; niépour quelques rapines ou quelquessacriléges; mais

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on persuada sans peine à Nicolas ii que des amis ne peuvent se brouiller sans se nuire mutuellement ; que les Normands étaient les fidèles défenseurs du saint siège, et que l'alliance d'un prince offrait plus de sûreté que la conduite capricieuse d'un corps aristocratique. Un synode de centévêques s'assembla h Bleiphi , et le comte interrompit une entreprise importante pour veiller en personne à la sûreté du pontife romain , et pour exécuter ses décrets. Celuici, par reconnaissance et par politique , accorda à Robert et à sa postérité le titre de duc (i), avec l'investiture de la Fouille , de la Calabre et de toutes les terres de l'Italie et de la Sicile qu'il enlèverait aux Grecs schismatiques et aux infidèles Sarrasins (2). Le consentement du pape pouvaitjustifier les conquêtes de Robert, mais non pas l'autoriser à disposer d'un peuple libre et vainqueur sans son aveu; Guiscard ne renditpublique sa nouvelle dignité qu'après avoir

(1) L'hisloh'ede l'acquisition du titre de duc par Pvobert Guiscard est une matière très-délicate et très-obscure. D'après les remarques judicieuses de Giannone, Muratori et Saint-Marc, j'ai tâché de faire ce récit d'une manière cohérente et Araisemblable.

(2)Baronius (^ Annal, ecclesiast.., A. D, io5g, n° 69 ) a publié l'acte original. 11 dit l'avoir copié sur le Liber censuum , manuscrit du Vatican. Cependant Muratori a imprimé {^«/Z^. mcd.œi'i, t. v, p, %b \-(^o^) un Liber censuum où il ne se trouve pas ; et les noms de Vatican et de cardinal éveillent les soupçons d'un protestant et même d'un philosophe.

nv. l'eMPIKE ROjMAIN. cti\p. iai. i35

illustré ses armes dans la campagne suivante , par la prise (le Consenza et deReggio. Au milieu de l'enthousiasme qu'inspirait son triomphe, il assembla ses troupes et leur demanda de confirmer par leur suffrage le jugement du vicaire de Je'sus-Christ : les soldats saluèrent leur valeureux duc par des acclamations de joie; et les comtes, jusque alors ses égaux , prononcèrent le serment de fidélité avec le sourire sur les lèvres et l'indignation dans le cœur. Robert se qualifia dès lors onc de la « deducdelaPouille, delaCalabreetde la Sicile, par ^°°;""-'^ "' lagrâcedeDieuetdesaint Pierre, » et travailla vingt années à mériter et à réaliser ces titres pompeux : des succès si tardifs dans un pays si peu étendu paraissaient au-dessous des^ talens du chef et de la nation; mais les Normands étaient en petit nombre ; ils avaient peu de ressources; leurs services étaient volontaires et précaires. Les grands desseins du duc furent quelquefois entravés par l'opposition de l'assemblée de ses barons; les douze comtes élus par le peuple conspirèrent contre son autorité; et les fils de Humphroy, dénonçant la perfidie de leur oncle, demandèrent justice et vengeance. L'habile Guiscard découvrit leurs complots , étouffa leur rébellion , et condamna les coupables à la mort ou à l'exil ; mais il consuma inutilement ses années et les forces de la nation dans ces querelles domestiques. Lorsqu'il eut mis en déroute ses ennemis du dehors , les Grecs , les Lombards et les Sarrasins, les villes fortifiées de la côte de la mer leur servirent d'asile. Ils excellaient dans fart des fortifications et celui de la défense; les

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