DE LLMPIRE ROMAIN. CHAP. LVI
Constantinople ; la famille royale de Ducas fut emprisonne'e dans le palais ou dans le cloître ; et Robert, afflig-é du malheur de sa fille et de l'expulsion de son allié , médita des projets de vengeance. Un Grec, qui se disait père de Constantin, parut bientôt à Salerne , et raconta l'histoire de son détrônenient et de son évasion. Le duc ne méconnut point cet ami malheureux ; il l'environna de la pompe , et le revêtit des titres de la dignité impériale. Michel ( i) parcourut en triomphe la Fouille et la Calabre : les peuples le reçurent avec des larmes et des acclamations ; et le pape Grégoire vu exhorta les évêques à concourir, par leurs sermons, et les catholiques parle secours de leurs bras, au rétablisseraeiU de ce prince. Ses conversations avec Robert étaieuÉ fréquentes et familières ; la valeur des Normands et les trésors de l'empire grec donnaient quelque fondement à leurs promesses réciproques. Cependant, de l'aveu des Grecs et des Latins , ce Michel n'étaif qu'un fantôme et un imposteur : c'était un moine échappé de son couvent, ou un domestique qui avait
(1) Anne Comnène , 1. i , p. 28-29 5 ^uill. de la Fouille , 1. IV, p. 271 ; Geoffroy Malaterra, 1. m, c. i3, p. 679, 58o. Malaterra est plus réservé , mais l'Apulien dit positivement :
Mentitus se Michaelem Venerat à Danais quidam seductor ad illum.
Comme Grégoire vu avait été trompé à cette fourberie , Baronius presque seul ne manque pas de la soutenir (A. t), 1080 , n" 4^),
l4o HISÏOIKE DE LA DLiCADLJiCJi
.servi dans le palais. L'adroit Giiiscard avait imaginé cette fourberie : il comptait qu'après avoir donné ainsi une apparence de justice à ses armes, le faux, empereur rentrerait, au premier signe , dans l'état obscur d'où il venait de le tirer; mais on ne pouvait déterminer la croyance des Grecs que par la victoire, et l'ardeur des Latins n'égalait pas leur crédulité : les soldais normands voulaient jouir en paix du fruit de leurs travaux, et la lâcheté des Italiens frémissait de la seule idée des périls connus et inconnus d'une expédition au - delà de la mer. Robert employa , sur ces nouvelles levées, le pouvoir des présens et des promesses , les menaces de l'autorité civile et de l'autorité ecclésiastique ; et quelques actes de violence ont doiuié lieu au reproche qui lui fut fait d'avoir enrôlé, sans distinction et sans pitié, des "vieillards et des enfans. Après deux années employées sans relâche en préparatifs, l'armée de terre et les forces navaîes s'assemblèrent a Olrante, dernier promontoire de l'Italie , situé à Textrémité du talon de la botte; Robert s'y rendit accompagné de sa femme , qui combattit à ses côtés , de son Ci\^ Bohémond et de l'imposteur qu'on donnait poui l'empereur Michel. Treize cents chevaliers (i) nor-
(i) Jpse annatœ militue non plu\qitam MCCC milites secutn habuisse , ah eis qui eidein negutio interfuerunt at- /e.vfaftt/\Malaterra , I. m , c. 24 , p. 583). Ce sont les mêmes que l'Apulien (1. iv, p. 273)appelte equcstris gens ducis , équités de gente diicis.
r)T. L'orPIRÏÏ ROMATIV. CHAT. LVI. 1 f\()
mands, ou elevo's à leur école, e'taient le nerf de celte arme'e composée dVnviron trente mille hommes (i)de toute espèce. Cent cinquante navires furent destines à transporter les soldats, les chevaux , les armes , les machines de guerre et les tours de bois couvertes de peaux non travaillées. Ces hatimens avaient e'té construits en Italie, et la re'publique de Raguse , devenue l'alliée de Robert , avait fourni les galères.
A l'entre'e du golfe Adriatique?*, les côtes de l'Italie sié^edeDuet de l'Épire se rapprochent l'une de l'autre. L'es- !o'8T.'juini7." pace qui est entre Brindes et Durazzo, connu sous le nom du passage romain , n'a pas plus de cent milles (a) ; en (ace d'Otrante , il n'en a que cinquante (3) , et le peu de largeur du détroit donna
(i) Ets r^tuKov']» z'>^"*^'*s 3 (Ut Anne Comnène {Alexias ^ J. I, p. Sy), et son calcul s'accorde avec le nombre et la charge des navires, hdt in Dyrrachium cum XV mUitibus hominum , dit le Chronicon Brève Normannicum (Muratori, Scriptores , l. v, p. 278 ). J'ai tâché de concilier ces diverses notions,
(2) \J Itinéraire de Jérusalem (p. 609, édit. Wesseling) indique un intervalle raisonnable et vrai de mille stades ou de cent milles, que Strabon (I. vi , p. 433) et Pline {^Hiat. nat., m, 16) ont assez étrangement porté au double.
(3) Pline {Hist. nat., m, 6, 16) donne quinquaginta inillia à ce brevissimus cursus, et indique la véritable dislance d'Otrante à la Vallona ou Aulon {à' kns'iWe , Analyse de sa carte des côtes de la Grèce , etc. , p. 3-6). Herinolaus Barbarus, qui y subslituc le mot ccntum (Hardouin, Nnt.
l50 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
à Pyrrhus et à Pompée l'idée sublime ou extravagante d'y élever un pont. Robert , avant d'embarquer ses munitions et ses troupes , de'tacha Bohémond avec quinze galères pour aller subjuguer ou menacer l'île de Corfou , reconnaître la côte opposée, et s'assurer, aux environs de Vallone, d'un havre pour ses troupes. Bohémond fit sa traversée et son débarquement sans apercevoir d'ennemis ; et cet heureux essai fit connaître l'état de décadence où la négligence des Grecs avait réduit la marine. Les îles et les villes maritimes de l'Epire cédèrent aux armes de Robert ou à la terreur de son nom; et après son arrivée à Corfou ( que je désigne par son nom moderne), il conduisit son escadre et son armée pour faire le siège de Durazzo. Celte ville , qui était la clef de l'empire du côté de l'occident, se trouvait gardée par son ancienne réputation , par des ouvrages récens , par le patricien George Paléologue qui avait gagné des batailles en Orient, et enfin par une garnison d'Albanais et de Macédoniens , peuples connus de tout temps pour fournir de bons soldats. Le courage de Guiscard fut éprouvé dans cette entreprise par des dangers et des accidens de toute espèce : dans la saison la plus favorable de Tannée, sa flotte, qui loiTgeait la côte , fut assaillie tout à coup d'un ouragan mêlé de neige ; de furieux vents du sud enflèrent la mer Adriatique, et un nouveau naufrage
66 , ùi Plin. , 1. m) , aurait pu être corrigé par tous les pilotes vénitiens qui étaient sortis du golfe.
DE l'fMPIRE romain. CHAP. LVI. i5i
conriimaVtnfàme réputation des rochers Acroce'rauniens (i). Les voiles , la mâture et les rames furent mises en pièces ou enleve'es au loin. La mer et les rivages furent couverts de débris de vaisseaux, d'armes et de cadavres ; et les eaux engloutirent ou endommagèrent la plus grande partie des munitions. La galère ducale n'échappa qu'avec beaucoup de peine à la fureur des vagues , et Robert s'arrêta sept jours sur le cap voisin, pour rassembler les restes de sa flotte, etranimerle courage abattu de ses soldats. Les Normands n'étaient plus ces audacieux marins qui avaient reconnu l'Océan , du Groenland au mont Atlas , et qu'on avait vus sourire aux misérables dangers de la Méditerranée. Ils pleurèrent durant la tempête , et tremblèrent à l'approche des Vénitiens, que les prières et les promesses de la cour de Byzance avaient engagés à les attaquer. L'action du premier jour ne fut pas désavantageuse à Bohémond, jeune homme imberbe (2) , qui commandait
(i) Infâmes scopulos Acroceraunia, Horat. , Carmen i , 3. Il y a un peu d'exagération dans le prœcipitem Jfricum decertantem aquilonibus et rahiem Noti , et dans les momtra natantia de l'Adriatique ; mais c'est un exemple intéressant pour l'histoire de la poésie et de l'amitié , qu'Horace tremblant pour la vie de Virgile.
{2) Tûiv «Te £<5 Tov -xaiymu. uu^n ï<^o?g«r«v']<«i/ ^Alexias , 1. iv, p. 106). Cependant les Normands coupaient leur barbe ; les Vénitiens la portaient dans toute sa longueur. C'est de là qu'on doit avoir inféré le défaut de barbe de Bohémond ; interprétation bien peu naturelle. (Ducange, Not.adAlex.^. 385.)
l52 HISTOIRE DE LA DECADENCE
les vaisseaux de son père ; les galè?-es de la république de Venise demeurèrjent toute la nuit sur leurs ancres, rangées en forme de croissant ; l'habileté' de leurs évolutions , la manière dont ils avaient poste leurs archers, le poids de leurs javehnes et le feu grégeois que leur avait prêté l'empereur, décidèrent la victoire de la seconde journée. Les vaisseaux de la Fouille et de Raguse se réfugièrent à la côte ; plusieurs virent couper leurs câbles et tombèrent au pouvoir du vainqueur. Une sortie de la garnison de Durazzo porta le carnage et l'épouvante jusque dans les tentes de Robert : on jeta des secours dans la place , et dès que les assiégeans ne furent plus maîtres de la mer , les îles et les villes maritimes cessèrent de leur envoyer des tributs et des provisions. Une maladie pestilentielle infecta bientôt l'armée des Normands : elle fit périr sans gloire cinq cents chevaliers ; et , en supposant que les morts obtinrent tous des funérailles , on voit , d'après la liste des enterremens , que Guiscard perdit dix mille personnes. Seul , inébranlable au milieu de tant de calamités, tandis qu'il faisait venir de nouvelles forces de la Fouille et de la Sicile , il ébranlait de ses machines de siège, escaladait ou sapait les murs de Durazzo ; mais son industrie et sa valeur rencontraient une valeur égale et une industrie supérieure. Il avait conduit au pied du rempart une tour mobile qui renfermait cinq cents soldats ; la descente de la porte ou du poiit-levis fut arrêtée par une
DE l'empire romain. CHAP. LVI. 1 53
énorme poutre , et la tour devint en un moment la proie du feu grégeois.
Tandis que les Turcs fondaient sur l'empire ro- Aiméo tr.
1 /» r 1 1) • 11 ' 1 /T • 11 niaicbe de
main du cote de 1 orient , et 1 armée de Guiscard du ivmpeinu-
A^in -i,! • inî'il Alexis. A\ ril-
cote de 1 occident, le vieux successeur de Michel jg^lj,^, remettait le sceptre aux mains d'Alexis, illustre général et fondateur de la dynastie de Comnène. La princesse Anne , qui a écrit l'histoire d'Alexis son père, observe, dans son style affecté, qu'Hercule lui-même n'aurait pu suffire à un double combat; et sur ce principe , elle approuve la paix précipitée que son père conclut avec les Turcs , et qui lui permit d'aller lui-même au secours de Durazzo, Alexis trouva le camp vide de soldats et le trésor vide d'argent ; mais telles furent la vigueur et l'activité de ses mesures , qu'en six mois il rassembla une armée de soixante-dix mille hommes (i) , et fit une marche de cinq cents milles. Il leva ses troupes en Europe et en Asie , depuis le Péloponnèse jusqu'à la mer
{i)Mnraiiov\ [Jnnali (V Itnlia ^ t. ix , p. i 36-i 37) observe que quelques auteurs ( Pierre , diacre , Chron. Ca.nn. , 1. iir, t. 49) ^on\. monter l'armée des Grecs à cent soixante-dix jnille hommes ; mais qu'on peut en ôter cent, et que Malalerra en indique seulement soixante-dix mille; légère inattention ! Le passage auquel il fait allusion se trouve dans la Chronique de Lupus Protospata [Script, ital. , t. v, p. 45). Malaterra ( 1. i v, c. 27) parle en termes élevés , mais vagues, de la marche de l'empereur : Cuin copiis innumcrabilihiis , et le poêle Apulien (1. iv, p. 272 ) :
More locustartim montes et plana tcgiintur.
l54 HISTOIRE DE LA. DECADENCE
Noire ; la pompe de son rang se de'ployait dans la magnificence de sa garde composée de cavaliers couverts d'armes d'argent et richement équipés; il marchait entouré d'un nombreux cortège de nobles et de princes , dont plusieurs (preuve de la douceur des mœurs du temps), un moment revêtus de la pourpre dans les révolutions du palais, vivaient riches et revêtus de charges considérables. Jeunes et ardens , ils devaient animer la multitude par leur exemple ; mais leur goût pour le plaisir, et leur mépris pour la subordination , étaient une source de désordres et de maux : ils voulaient qu'on les menât tout de suite au combat, et leurs clameurs impor-» tunes déconcertèrent la prudence d'Alexis , qui aurait pu environner et affamer l'armée des assiégeans.L'énumération des provinces établit une triste comparaison entre les anciennes limites de l'empire et celles qu'il avait alors. Les nouveaux soldats avaient été levés à la hâte et dans la terreur ; l'on n'avait pu emmener les garnisons de l'Anatolie ou Asie Mineure , qu'en livrant aux Turcs les villes qu'elles défendaient. La force de l'armée grecque était dans les Varangiens , les gardes Scandinaves , dont le nombre s'était accru depuis peu d'une troupe d'exilés et de volontaires de l'île de Thulé ou de la Grande-Bretagne. Les Danois et les Anglais gémissaient ensemble sous le joug des Normands; de jeunes aventuriers résolurent d'abandonner une terre d'esclavage ; la mer leur offrait un moyen de se sauver, et dans leur long voyage ils parcoururent
DE l'empire BOMAIN. CnAP. LVT. i55
toutes les côtes qui présentaient quelque espoir de liberté et de veng eance. L'empereur grec les prit à son service , et on les établit d'abord dans une nouvelle ville de la côte d'Asie ; mais Alexis les appela bientôt au secours de sa personne et de son palais, et légua depuis à ses successeurs l'héritage de leur bravoure et de leur fidélité (i). Se rappelant avec indignation ce qu'ils avaient souffert de la part des Normands, ils marchèrent avec joie contre l'ennemi national , et ils brûlaient de recouvrer en Épire la gloire qu'ils avaient perdue à la bataille de Hastings. Les Varangiens étaient soutenus de quelques compagnies de Francs ou de Latins ; les rebelles, qui s'étaient réfugiés à Constantinople pour échapper à la tyrannie de Guiscard, s'empressaient de signaler leur zèle et de satisfaire leur vengeance. Dans ces circonstances difficiles l'empereur n'avait pas dédaigné les secours impurs des pauliciens ou des manichéens de la Thrace et de la Bulgarie , et ces hérétiques réunissaient à Tintrépidité des martyrs, la valeur active et la discipline des plus braves soldats (2). Le traité avec le sultan avait procuré à
(i) Voyez Guillaume de Malrasbury , De Gestis Ànglor. , 1. II , p. g2. Ale.jcius fidein Anglorurn suscipiens , prœcipuis farniliaritatibus his eos applicabat , arnorem eorum jilio transcribens. Ordericus Vitalis {Hist. eccles. , 1. iv, p. 5o8 ; 1. VII , p. 641 ) raconte leur départ d'Angleterre et leur ser- ■vice dans l'empire grec.
(2) Voyez l'Apulien, 1. i, p. 266. J'ai tracé dans le cin»
l'empereur un renfort d'environ mille Turcs, et on opposa les traits de la cavalerie des Scythes aux lances de la cavalerie des Normands. Aux premiers bruits qui lui parvinrent de la force redoutable de l'armée qu'il voyait de loin s'avancer vers lui, Robert assembla un conseil composé de ses principaux officiers. «Vous voyez, leur dit-il, dans quel péril vous êtes ; il est pressant et inévitable. Les collines sont couvertes de guerriers et de drapeaux , et l'empereur des Grecs est accoutumé aux guerres et aux triomphes. Nous ne pouvons nous sauver que par l'obéissance et l'union , et je suis prêt a céder le commandement à un général plus habile, » Les acclamations même de ses ennemis secrets l'ayant assuré en ce périlleux moment de leur estime et de leur confiance: «Comptons, ajouta- t-il, sur les fruits de la victoire , et ne laissons aux lâches aucun moyen d'échapper. Brûlons nos vaisseaux et nos bagages , et combattons sur ce terrain, comme si c'était le lieu de notre naissance et de notre sépulture. » Cette résolution fut unanimement approuvée, et dédaignant de se renfermer dans les lignes, Guiscard , à la tête de son armée rangée en bataille, attendit l'approche de l'ennemi. Une rivière de peu de largeur couvrait ses derrières; son aile droite se prolongeait jusqu'à la mer , et sa gauche aboutissait à des collines : il ne savait peut-être pas qu'en ce
quanJe-quatrième chapitre le caractère et l'histoire de ces manichéens.
DE l'empire romain, chap. ivi. i57
même lieu Gesar et Pompée s'étaient disputé l'empire du monde (i).
Alexis ayant résolu, contre l'avis de ses plus sages Bataille de
•. ■ 1 • 1' ' ' 1. T u i. Ml Durazxo. A.
capttauies , de risquer [événement d une bataille , ^ j^g^Q^t. exhorta la garnison deDurazzo à concourir, par une ^^* sortie faite à propos, à la délivrance de la ville. Il marcha sur deux colonnes pour surprendre les Normands avant la pointe du jour, et de deux côtés sa cavalerie légère se répandit sur la plaine ; les archers formaient la seconde ligne , et les Varangiens se réservèrent l'honneur de combattre à l'avant-garde. Au premier choc , les haches de bataille des étrangers portèrent des coups teiribles à l'armée de Guiscard, réduite alors à quinze mille hommes. Les Lombards et les Calabrois prirent honteusement la fuite ; ils coururent vers les bords de la rivière et vers ceux de la mer; mais on avait détruit le pont, afin d'arrêter les soldats de la place, et la côte était borde'e de galères vénitiennes qui firent jouer leurs machines au milieu de cette mullilude en désordre. Prête à périr, elle fut sauvée par la valeur et la conduite de ses chefs. Les Grecs représentent Gaita, femme de Robert, comme une amazone et une seconde Pallas; moins habile dans les arts, mais non moins terrible à la guerre
(i) Foyezle simple et admirable récif, de César ( Comment. de bell. civil. , m , 41-76 ). Il esl dommage que Quinlus Icilius (M. Guilhard) n'ait pas assez vécu pour analyser ces opérations, ainsi qu'il a analysé les campagnes d'Afrique et d'Espagne.
l58 HISTOIRH DE LA DÉCADENCE
que la déesse des Athe'niens (i). Quoique blessée d'un trait, elle demeura sur le champ de bataille , et par ses exhortations et son exemple, rallia les troupes dispersées (2). Sa faible voix était secondée par la voix plus forte et le bras plus vigoureux de Guiscard : aussi calme au milieu de l'action que magnanime dans les conseils : a Où fuyez-vous ? s'écriait-il ; votre ennemi est implacable , et la mort est moins fâcheuse que la servitude.» Le moment était décisif; les Varangiens en se portant au-devant de la ligne, laissèrent leurs flancs à découvert ; les huit cents chevaliers qui formaient le corps de bataille du duc n'avaient point été entamés (ils se précipitèrent la lance
(1) nccX>iceç «AA;? iceti jtttj Aènji»!. Le président Cousin ( /7/a/, de Constantinople , l, iv, p. 1 3 1 , in- 1 9. ) a fort bien traduit : <« Qui combattait Gomme une Pallas, quoiqu'elle ne fût pas aussi savante que celle de la Grèce. » Les Grecs avaient composé les attributs de leur déesse de deux caractères liès-peu faits pour s'accorder , celui de Neitli , l'ouvrière de Sais en Egypte , et celui d'une vierge amazone du lac Tritonien dans la Libye ( Banier , Mythologie , t, iv, p. 1 -3 1 , in-i 2).
(a) Anne Comnène (1. iv, p. 1 16) admire avec une sorte d'effroi ses mâles vertus. Elles étaient plus familières aux Latins; et quoique l'A-pulien (1. i\, p, 273) fasse mention de sa présence et de sa blessure , il lui donne beaucoup moins d'intrépidité :
Vxor in hoc bello Roberti forte sagi'uâ
Qttâdain. Iccsa Juil : quo vulnere TERii T .1 nttUam
Dum sperabat opem , se pœne svnr.OEn^T hosti.
Le mot de subegerat n'est pas heureux lorsqu'il s'agit dnrie femme prisonnière.
DE l'fMPIRE romain. CHAP. LVf. 1^9
en arrêt , et les Grecs parlent avec douleur du choc impétueux et irrésistible de la cavalerie française (i). Alexis remplit tous les devoirs d'un soldat et d'un général ; mais lorsqu'il vil le massacre des Varangiens et la fuite des Turcs, méprisant ses sujets, il désespéra de sa fortune. La princesse Anne , qui verse une larme sur ce triste événement, est réduite à vanter la force et l'agilité du cheval de son père , et la vigueur avec laquelle celui-ci se défendit contre un chevalier qui, d'un coup de lance, avait brisé son casque. Sa valeur désespérée s'ouvrit un passage à travers un escadron de Français qui s'opposait à sa fuite ; et après avoir erré deux jours et deux nuits au milieu des montagnes , il put jouir de quelque repos, non de l'esprit, mais du corps, dans les murs de Lychnidus. Robert se plaignit de ce que ses troupes , par la mollesse et la lenteur de leur poursuite , avaient laissé échapper une si brillante proie ; mais il en fut consolé par les trophées et les drapeaux enlevés à l'ennemi , la richesse et le luxe du camp des Grecs , et la gloire d'avoir défait une armée cinq fois plus nombreuse que la sienne. Une multitude d'Italiens avaient été victimes de leur frayeur , mais cette
Ti>v wçoituv Kuree raii tveiVTio)» far-ZTeca-toiv reev KtXjav avuTfoiço» {^Anna, 1. v, p. i33; et ailleurs kut yuf Kt?C]oç <»»j;p ttuç izfû^ssfttvos fiîv uvvsrotsos rfjv oçfttj* ^ xeii t>}v êtcc» tçiy (p. llfO'), La pédanterie de la princesse , dans le choix des dénominations c]assi<|ues, a encouragé Ducange à donner à ses compatriotes le caractère des anciens Gaulois.
[izzopris D. I réviier 8
]6o TiiSTOir.E r>E la décadence
im'morable journée ne lui coûta que trente cheva' liers. L'armée de l'empereur perdit, soit Grecs, Turcs ou Anglais , environ cinq ou six mille hommes (i), parmi lesquels on compta beaucoup de nobles et de guerriers du sang royal; l'imposteur Michel trouva dans la plaine de Durazzo une mort plus honorable que sa vie.
Durazzopris. ^^ ^^^ plus quc probable que Guiscard s'affligea A. D. 1082. £qj,|. ^^^ çjg jg perte de ce fantôme d'empereur qui lui coûtait fort cher, et n'avait eu d'autre avantage que de l'exposer à la dérision des Grecs. Après leur défaite, la garnison continua à se défendre : l'empereur avait eu l'imprudence de rappeler George Paléologue , et un Vénitien commandait dans la ville. Les tejites des assiégeans furent converties en baraques , capables de soutenir les rigueurs de l hiver ; et en réponse au défi de la place, Robert insinua que sa persévérance égalait au moins l'obstination des assiégés (2). Peut-être comptait-il déjà sur sa liaison
(i) Lupus Protospala (t. m, p. 45) dit six mille; Guillaume de la Fouille plus de cinq mille (1. iv, p. 273). Leur modestie est singulière et louable : il leur était si aisé de tuer d'un coup de plume 20 ou 3o mille scliismatiques ou infidèles !
(2) Les Romains avaient trouvé le nom à'Epidamnus de mauvais augure, et ils y avaient substitué celui de Dyrrachium (Pline ,111 , 26% et le peuple en a^ait fait Duraciuni [Voyez Malalerra), qui a quelque analui^ic avec le mot de dureté. Durand était un des noms de Robert; ainsi Robert était un Z)i<r<7«r/o; misérable jeu de mots ! ( Alberic.Monach. in Chron. , apud MuratoTÏ, Jnna/i d' lia/ia , lom. ix, p. 1 37.)
DE l'empire rvOM\TN. CHAP. LVI. i6r
secrète avec un noble Vénitien , qui , séduit par l'espoir d'un grand et riche mariage, eut la bassesse de les trahir. Au milieu de la nuit, des échelles de corde furent jetées du haut des murs ; les légers Calabrois les montèrent en'silence , et les Grecs furent éveillés par le nom et les trompettes du vainqueur. Cependant ils défendirent trois jours les rues contre un ennemi déjà maître du rempart; ils se rendirent enfin après un siège de sept mois depuis le moment où la place avait été investie. Robert pénétra ensuite au centre de l'Epire ou Albanie ; il passa les premières montagnes de laThessalie, surprit trois cents Anglais dans la ville de Castoria, s'approcha de Thessalonique, et fit trembler Gonstantinople.Un devoir plus pressant ne lui permit pas de suivre ses desseins ambitieux. Le naufrage , les maladies pestilentielles et le glaive de l'ennemi avaient détruit les deux tiers de son armée; et au lieu des recrues qu'il attendait de l'Italie , de douloureuses missives l'instruisirent des malheurs et des dangers auxquels l'Italie était livrée par son absence , de la révolte des villes et des barons de la Fouille , de la détresse du pape et de l'approche ou de l'invasion de Henri, roi d'Allemagne. Il osa penser que sa présence suffirait à la Retour de sûreté de ses états , et repassa la mer avec un seul ï^'^^^''* ' ^'
" 1 comluile de
brigantin , laissant l'armée sous les ordres de son Bohémond. fils et des comtes normands, en exhortant Bohémond a respecter la liberté de ses égaux , et les comtes à obéir à l'autorité de leur général. Le fils de Guiscard marcha sur les traces de son père. Les Grecs comxr. 1 1
lG-2 HISTOIRE DE LA. DECADENCE
parent ces deux guerriers à la clienille et à la sauterelle , dont Tune de'vore tout ce qui a échappé aux ravages de l'autre (i). Après avoir gagné deux batailles contre l'empereur, il descendit dans la plaine de Thessalie, et assiéga Larisse , capitale du royaume fabuleux d'Achille (a) , qui contenait le trésor et les magasins de l'armée des Grecs. Au reste, on doit des éloges à la fermeté et a la prudence d'Alexis , qui lutta courageusement contre le malheur du temps. Dans la pauvreté de l'état, il osa emprunter les ornemens superflus des églises; il suppléa à la désertion des manichéens par quelques tribus de la Moldavie; sept mille Turcs remplacèrent et vengèrent la perte de leurs frères; les soldats grecs apprirent à monter à cheval , à lancer des traits ; ils s'exercèrent à la pratique journalière des embuscades et des évolutions. Alexis savait, par expérience, que la cavalerie si redoutable des Français ne pouvait ni combattre ni presque se mouvoir à pied (3). Il or-
(0 B|8;tj»? Kcit UK^iiaç itzriv etv tis ctvTHÇ va!]i^ci xeti vvor (^J/i7ïa, 1. 1 , p. 35). Par ces comparaisons si différentes de celles d'Homère, elle veut inspirer du mépris et de l'horreur pour le méchant petit animal qu'on appelle le conquérant. BJalheurensement le sens commun ou la déraison publique contrarient ses louables desseins.
(2) Prodiit hâc Auctor Trojancc cladis Achilles. Virgile [JEncid. ii , Larisxœus Jchilles) autorise la supposition de l'Apulien ( 1. v, p. 276 ), qui n'est pas justifiée par les détails géograpliiques qu'on trouve dans Homère.
(3) L'ignorance a traduit par les éperons les tuv Tri^iPiUf
DE l'empire romain, ciiap. lvi. i63 donnait à ses archers de viser le cheval plutôt que le cavalier ; il semait de pointes de fer et de différentes sortes de pièges le terrain sur lequel il pouvait s'attendre à une attaque. La guerre se prolongea aux environs de Larisse , où se balancèrent les succès des deux armées. Dans toutes les occasions, le courage de Bohcmond se montra d'une manière brillante et souvent lieureuse; mais les Grecs imaginèrent un stratagème qui occasionna le pillage de son camp : la ville était imprenable , et les comtes , mécontens ou corrompus par l'ennemi, quittèrent ses drapeaux, livrèrent leurs postes et s'emôlèrent au service de l'empereur Alexis, qui retourna à Constantinople , remportant l'avantage plutôt que l'honneur de la victoire. Après avoir abandonné des conquêtes qu'il ne pouvait plus défendre, le fils de Guiscard s'embarqua pour l'Italie , où il fut très-bien reçu par son père , qui connaissait son mérite et plaignait son infortune.
Parmi les princes latins alliés d'Alexis et ennemis L'empereur
-, , . • 11 . 11 11 Henri m ap-
de Robert , Henri m ou iv, roi d Allemagne et d ita- jeié par les lie, qui devint ensuite empereur d'Occident, était j'Jgj^* le plus puissant et le plus zélé. La lettre que lui
rrpo»X/u,ocr<>i, qui embarrassaient les chevaliers lorsqu'ils se trouvaient à pied (Anne Coinnène, Alcjcias ^ 1. v, p. i4o)- Ducange en a fait voir le véritable sens par un usage ridicule et incommode qui a subsisté depuis le onzième jusqu'au quinzième siècle. Ces pointes , en forme de scorpion, avaient quelquefois deux pi«ds, et une cliaîne d'argent le» attachait au genou.
l64 HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
adressa le monarque grec (r) respire une vive amitié et un extrême désir de fortifier leur alliance par des liens de famille aussi-bien que par des rapports politiques. Il félicite Henri de ses succès dans une juste et sainte guerre ; et il se plaint de ce que les entreprises audacieuses des Normands troublent la prospérité de son empire. La liste de ses présens est ana. logue aux mœurs de ce siècle : il lui envoyait une couronne d'or garnie de rayons , une croix pectorale garnie de perles, une boîte de reliques avec les noms et le titre des saints , un vase de cristal , un vase de sardoine , du baume , vraisemblablement de la Mecque, et cent pièces de pourpre. Il y joignait cent quarante-quatre mille byzantins d'or , avec la promesse d'en donner deux cent seize mille de plus lorsque Henri se trouverait en armes sur le territoire de la Fouille , et confirmait par serment leur ligue contre l'ennemi commun. Le prince allemand (2)^ qui était déjà dans la Lombardie , à la tête d'une armée et d'une faction, accepta ces offres magnifiques, et marcha vers le midi ; il fut arrêté par la nouvelle
(1) L'épitre entière mérite d'être lue {^Alexias ^ 1. m, p. g3,g4, f)5).Ducaiige n'a pas entendu ces mots, ««s-poîB-EAexu» ^i^if^ivov f^iTct ; ^^uirci(pni. J'ai tâché d'en tirer un sens supportable ; x^vs-xÇiov signifie une couronne d'or : Simon Portius (i« Lexico grœco-barhar.^ dit que u?^cTs-iM>cus équivaut à x£|«t;voî , 7rg(î?;jp, un éclair.
(2) Je renvoie , sur ces faits principaux, aux liistoriens^ généraux Sigonius, Baronius , Muratori , Mosheira, Saint- Marc, etc.
Î)E l'i-MPIRE ROMAIlNr. ClIAP. i.vi. i65
de la bataille de Durazzo ; mais la terreur de ses armes ou de son nom , en rappelant pre'cipitamment Robert dans la Pouille , paya suffisamment le pre'sent qu'il avait reçu de l'empereur. Henri détestait les Normands allie's et vassaux de Gre'goire vu , son implacable ennemi. Le zèle et l'ambition de ce prêtre orgueilleux avaient rallume' la longue querelle du sacerdoce et de l'empire (i); le roi et le pape se déposaient mutuellement , et cbacun d'eux avait établi un rival sur le trône de son antagoniste. Après la défaite et la mort du rebelle de la Souabe , Henri passa en Italie pour y prendre la couronne impériale et chasser du Vatican le tyran de FÉglise (2); mais
(1) Les Vies de Grégoire vu sont ou des légendes ou des invectives ( Saint-Marc , Abrégé, t, iii^ p. iî35 , etc.), et les lecteurs modernes ne croiront ni à ses miracles ni à ses œuvres magiques. On trouve des détails instrnctifs dans Leclerc (JTie de Hildehrand , Bibliothèque ancienne et modeine , t. vni), et beaucoup d'amusans dans Bayle {^Dictionnaire critique , Gréffoire y n). ï^e pape fut sans doute un grand homme, un second Atlianase dans un siècle plus fortuné pour l'Église. Me permettra-t-on d'ajouter que le portrait d'Athanase est un des morceaux de mon Histoire.(chap.xxi) dont je suis le moins mécontent?
(2) Anne, avec la rancune d'un scliismatique grec, l'ap. ^elle >c.ecrcc7!-Tv;os auroç U'Atio.? ( Î. I , p. 32 ) , un pape ou un prêtre qui mérite qu'on craclie sur lui ; elle l'accuse d'avoir fustigé, d'avoir rasé les ambassadeurs de Henri, et peutêtre de les avoir privés des organes de la virilité (p. 3 1 -33} j mais ce cruel outrage est invraisemblable et douteux. Fojej la préface judicieuse de Cousin.
Mars 21-24- 3i.
l66 HISTOIRE DE LA. DECADENCE
les Romains soutinrent la cause de Grégoire ; leur courage était encore raffermi par les secours d'hommes et d'argent qui leur arrivaient de la Fouille , et le roi d'Allemagne assiéga trois fois en vain la ville Il assiège de Rome. La quatrième année , Henri corrompit , los'i-iosV dit-on, avec l'or de Byzance, les nobles romains qui avaient vu leurs domaines et leurs châteaux ruinés A. D. 1084. par la guerre. On lui livra les portes, les ponts et cinquante otages : l'antipape Clément m fut sacré dans le palais de Latran , et , plein de reconnaissance , couronnason protecteur dans le Vatican. L'empereur Henri , en qualité de légitime successeur d'Auguste et de Charlemagne , fixa sa résidence au Capitole. Le neveu de Grégoire défendait encore les ruines du Septizonium ; le pape était bloqué dans le château Saint-Ange , et ne comptait plus que sur le courage et la fidélité de son vassal normand. Des injures et des plaintes réciproques avaient interrompu leur amitié; mais, dans ce pressant danger, Guiscard ne vit plus que ses sermens , son intérêt plus fort que les sermens, l'amour de la gloire et son inimitié pour les deux empereurs. Déployant la sainte bannière, il résolut de voler au secours du prince des apôtres; il se mit en route après avoir rassemblé six raille cavaliers et trente mille fantassins, c'est-à-dire l'armée la plus nombreuse qu'il ait jamais eue , et ses troupes, durant toute leur marche de Salerne a Rome, furent encouragées par les applaudissemens publics et la promesse des secours du ciel. Henri , vainqueur dans soixante-six batailles, trembla à son
DE l'empire ROMAIIV. CIIAP. LVf. l6j
approche : se souvenant de quelques affliires indispensables qui exigeaient sa présence enLombardie, il exhorta les Romains à demeurer fidèles , et partit à la hâte trois jours avant l'arrive'e des Normands. En il prend la moins de trois ans, le fils de Tancrède de Hauteville pmchédeiio. eut la gloire de de'livrer le pape et de chasser devant '^"' ^ "'* ses armes victorieuses l'empereur d'Orient (i) et celui d'Occident ; mais l'éclat du triomphe de Robert fiit obscurci par les malheurs de Rome. A l'aide des partisans de Grégoire, on était venu à bout de percer ou d'escalader les murs; mais la faction impériale était toujours active et puissante; le troisième jour il s'éleva une sédition furieuse, et un mot inconsidéré échappé au vainqueur, et qui semblait commander la défense ou la vengeance , fut le signal de l'incendie et du pillage (2). Les Sarrasins de la
(i) sic uno tempore "victi
Sunc terrée Domini duo : rex AUmannicus iste , Imperii rector romani maximus ille.
/ AUer ad arma ruens armis superatur ; et aller Nominis aiiditi solâformidine cessit.
Il est assez singulier que ce poète latin parle de l'empereur grec comme gouvernant l'Empire romain (). iv, p. 374).
(2) La narration de Malaterra (1. m, c. 87, p. 687 , 588) est authentique , circonstanciée et impartiale. Du.v ignern exclamans urhi incensa , etc. L'Apulien affaiblit le malheur (^inde quibusdam œdibiis ecrustis) que des chroniques partiales exagèrent encore. ( Muratori , Annaliyt.ix^ p. 147).
l68 HISTOIRE DE LA DECADENCE
Sicile , les sujets de Roger et les auxiliaires de Guiscard, saisirent cette occasion de dépouiller et de profaner la sainte cité des chrétiens : des milliers de citoyens furent outragés , égorgés ou réduits en captivité , sous les yeux et par les alliés de leur père spirituel ; un quartier spacieux , qui se prolongeait du palais de Latran au Colisée , fut consumé par les flammes , et de nos jours c'est encore un désert (i). Grégoire , abandonnant une ville qui le détestait et qui ne le craignait plus , alla finir ses jours dans le palais de Salerne. L'adroit pontife fit sans doute espérer à Guiscard la souveraineté de Rome ou la couronne impériale ; mais cette mesure dangereuse, qui, selon toute apparence , aurait donné une nouvelle ardeur à l'ambition du duc normand , aurait indisposé pour jamais les fidèles princes de l'Allemagne. Secondées- Le libérateur et le fléau de Rome aurait pu se îiobert^dans livrer enfin au repos ; mais , dans la même année où la Grèce. A. -j avait VU fuir l'empereur d'Allemagne , l'infatiirable
D. 1084. Oct. i^ G ? o
Robert reprit ses projets de conquête en Orient. Le zèle ou la reconnaissance de Grégoire avait promis à sa valeur les royaumes de la Grèce et de l'Asie (2).
(i) Le Jésuite Douât (Z)e Româ veterc et nocd , 1. iv, c, 8, p. 489 ), après avoir parlé de cette dévastation, ajoute agréablement : Dura/et hodieque in Cœllo monte inlerque ipsum et CapiloUiim miserahilis faciès prostratœ urbis , ni.û in îiortoriun vinetorurnque amenitatcm Roma resurrcxisset ul perpétua viriditatc conte gerct vaincra et ruinas suas.
(2) Le tilre de roi , promis ou donné à Robert par le pape
DE l'empire romain, chap. lvi. 169 Les troupes de Guiscard e'taient sous les armes, enorgueillies par le succès et prêtes à marcher aux combats. La princesse Anne , dans le langage d'Homère , compare leur troupe a un essaim d'abeilles (1 ) ; mais j'ai fait connaître plus haut quelles e'taient les plus grandes forces du duc des Normands : il les embarqua cette fois sur cent vingt navires , et comme la saison e'tait très-avancee , il préféra le havre de Brindes (2) à la rade ouverte d'Otrante. Alexis , crai-
{Jn7ia,\. 1, p. 32) est assez prouve par le poète Apulien (1. IV, p. 270):
Romani regni sibi piomisisse coronam Papaferebatur.
Et 3e ne conçois pas pourquoi ce nouveau trait de la juridiction apostolique déplaît à Gretser et à quelques autres défenseurs des papes.
(1) Voyez Homère, Iliade '& ( Je hais cette manière pédantesque de citer les livres de l'Iliade par les fettres de l'alphabet grec), 87, etc. Ses abeilles présentent l'image d'une foule en désordre. Leur discipline et leurs travaux publics semblent être les idées d'un siècle postérieur (Virgile, Enéide , 1. 1).
(a) Guill. de la Fouille (1. v, p. 276). L'admirable port de Brindes était double ; le havre extérieur présentait un golfe qui se trouvait couvert par une île , se rétrécissait par degrés, et communiquait par une passe avec le havre intérieur, qui embrassait la ville des deux côtés. César et la nature ont travaillé à sa ruine : et que peuvent contre de pareils agens les faibles efforts du gouvernement napolitain ! (Swinburne's Travels in the tivo Sicilie , vol. 1, p. 384-390.)
/ "jO HISTOIRE DE LA DECADENCE
gnant d'être attaqué une seconde fois , s'était occupé avec assiduité ;i rétablir la marine de l'empire. Il avait obtenu de la république de Venise un secours considérable , consistant en trente - six navires de transport, quatorze galères et neuf galiotes ou vaisseaux d'une grandeur ou d'une force extraordinaire : ce secours avait été libéralement payé par la liberté ou le privilège exclusif de commerce accordé à la république, le don que lui avait fait l'empereur d'un assez grand nombre de boutiques et de maisons dans le port de Constantinople , et un tribut d'autant plus agréable, que c'était le produit d'un impôt sur les citoyens d'Amalfi , rivale de Venise. La réunion des Grecs et des Vénitiens couvrit la mer Adriatique d'une escadre ennemie ; mais leur négligence ou l'habileté de Ptobert , la variation des vents ou l'obscurité d'une brume, ouvrirent au duc un passage, et les troupes des Normands débarquèrent saines et sauves sur la côte d'Épire. L'intrépide duc , à la tête de vingt fortes galères, chercha l'ennemi sans perdre de temps , et quoique plus habitué à combattre à cheval, il exposa sa vie et celle de son frère et de ses deux fils à l'événement d'une bataille navale. L'empire de la mer fut disputé dans trois combats livrés a la vue de l'île de Gorfou : l'habileté et le nombre des alliés prévalurent dans les deux premiers ; mais, au troisième , les Normands remportèrent une victoire complète et décisive (i).Uiie fuite
(i) Guillaume de la Pouille (1. v, p. 27G) dcciit ]a vie-
l)Ti L EMPIRE ROMAIN. CIIAP. LVI. lyi
ignominieuse dispersa les légers brigantins des Grecs ; les neufs forteresses mouvantes des Vénitiens soutinrent un combat plus opiniâtre; sept furent coulées bas, et les deux autres tombèrent au pouvoir de Tennenii; deux mille cinq cents captifs implorèrent en vain la pitié du vainqueur, et la fille d'Alexis évalue à treize mille hommes le nombre des Grecs ou alliés qui perdirent la vie en cette occasion. Le génie de Guiscard avait suppléé au défaut d'expérience : chaque soir, après avoir sonné la retraite , il examinait avec tranquillité les causes de sa défaite , et imaginait de nouvelles méthodes pour remédier à sa faiblesse et rendre inutiles les avantages de l'ennemi. L'hiver suspendit ses opérations : au retour du printemps , il songea de nouveau à se rendre maître de Constantinople; mais au lieu de traverser les collines de l'Épire , il se porta dans la Grèce et dans les villes de l'Archipel, dont la dépouille pouvait le payer de ses travaux, et oii son armée et ses vaisseaux pouvaient agir ensemble avec plus de vigueur et de succès ; ses projets furent déconcertés par une maladie épidémique qui se répandit sur son camp dans
toire des Normands , et oublie les deux défaites antérieures qu'Anne Comnène a soin de rappeler (1. vi , p. iSg, 160, 161). A son tour, elle invente ou elle exagère une quatrième action, où les Vénitiens sont vengés de leur perte et récompensés de leur zèle. Les Vénitiens ne pensaient pas ainsi, puisqu'ils déposèrent leur doge, prvjjier excidinm stoli. (Dandolo, in Chron. in Muratori. Script, rerum italicarum, t. XII, p. 249)
172 HISTOIRE DE L.i DÉCADENCE
Sa mort, l'île de Céplialonie : Robert lui-même y mourut dans
A, D. io85. ..\i'v 1 • T Ti- 11-
Juillet 17. sa tente a lage de soixante-dix ans. Le bruit public fut que ce prince avait été. empoisonné par sa femme ou par l'empereur grec (i). Cette mort prématurée permet à l'imagination de s'égarer dans la carrière des exploits qui pouvaient lui être réservés, et il est assez prouvé que la grandeur des Normands dépendait de son existence (2). Une armée victorieuse , qui ne voyait plus d'ennemis autour d'elle , se dispersa ou se retira avec le désordre de la consternation , et Alexis , qui avait tremblé pour son empire , se réjouit de sa délivrance. La galère qui portait les restes de Guiscard fit naufrage sur la côte d'Italie;
(1) Les auteurs les plus authentiques, Guillaume de la Fouille (1. V, p. 277), Geofroy Malaterra (1. m, c. 41, p. 589), et Romuald de Salerne (C/iron. in Muratori, Script, rerum ital., t. vu), ne parlent point dece crime , qui paraît si évident à Guillaume de Malmsburi (1. m , p. 107), et à Roger de Hoveden ( p. 7 1 o , ?'« Scrip. post Bedani). Hovedea explique comme quoi Alexis-le-Juste épousa , couronna et fit brûler vive sa complice. Cet historien anglais est si aveugle , qu'il place Robert Guiscard oti Wiscard au nombre des chevaliers de Henri i^"^ , qui monta sur le trône quinze ans après la mort du duc de la Fouille.
(2) Anne Comnène jette avec joie quelques fleurs sur le tombeau d'un ennemi {^Aleœiade ^ l.v, p. 162—166) ; mais le mérite de Guiscard est bien mieux prouvé par l'estime et la jalousie de Guillaume-le-Conquérant , dans les états duquel vivait sa famille. Grœcia (dit Malaterra ) hostibus recedentibus libéra lœta qnicvil: JpuUa tota , sive Calnbria turbatur.
DE l'empire romain, cpiap, lvi. 173 mais on retira le corps , et il fut dépose dans les tombeaux de Vénuse (i), lieu plus célèbre par la naissance d'Horace (2) que par la sépulture du héros normand. Roger, son second fds et son successeur, se trouva réduit à la modeste condition de duc de la Fouille. Soit estime ou partialité, Guiscard> n'avait laissé au brave Bohémond d'autre héritage que son épée. Les prétentions de celui-ci troublèrent la tranquillité nationale jusqu'à l'époque où la première croisade contre les Sarrasins de l'Orient lui ouvrit une carrière plus éclatante de gloire et de conquêtes (3).
Les plus brillantes comme les plus modestes es- Règne et pérances de la vie sont toutes et bientôt terminées Ro"ér,g^antî^
par le tombeau. La lig^née masculine de Robert *^°"^^^ ^^ ^'' * o elle. A.iior-
Guiscards'éteignitàlaseconde génération, soitdans ii54.Février
la Fouille , soit à Antioche ; mais son frère cadet fut la souche d'une ligne de rois , et le fils du grandcomte hérita du nom, des conquêtes et du courage
(i) Urès Venusina nitettantis decorata sepulchris.
C'est un des meilleurs vers du poème de l'Apulien (1. v, p. 278). Guillaume de Malmsbury (1. m, p. 107) rapporte une épitaphe de Guiscard , qui ne mérite pas d'être insérée ici.
(2) Horace toutefois avait peu d'obligations à Vénuse : il fut conduit à Rome dès son enfance {Sermon. 1,6), et ses allusions multipliées aux limites incertaines de la Fouille et de la Lucanie {Carm. m , 4 , Sermon 11 , i ) sont indignes de son siècle et de son génie.
(3) Voyez Giannone (t. 11, 'p. 88-93) et les historiens de la première croisade.
de Roger premier (1). Ce fils e'talt né en Sicile et n'avait que quatre ans lorsqu'il succéda à la souveraineté de ce pays , lot que la raison pourrait envier si elle se permettait un moment l'estimable mais chimérique désir du pouvoir. Si Roger s'était contenté de son fertile patrimoine , ses peuples reconnaissans auraient pu bénir leur bienfaiteur , et si une sage administration avait ramené les heureux temps des colonies grecques (a), la richesse et la puissance de la Sicile auraient égalé ce qu'on pouvait attendre des plus vastes conquêtes; mais Tambition du grand comte ne connaissait pas de si nobles desseins : ce fut par les vulgaires moyens de la violenoe et de l'artifice qu'il voulut la satisfaire II chercha à dominer seul à Palerme , dont la branche ainee avait obtenu la moitié; il s'efforça d'étendre la Calabre
(1) Les règnes de Roger et des trois Normands de la Sicile occupent quatre livres de Vlsiotia civile de Giannone (t. 11 , 1. xi-xiv, p. i36-3/}o)', et se trouvent épars dans les neuvième et dixième volumes des Annales de Muratori. La Bibliothèque italique (t. i, p. 175-2252) contient un extrait fort utile de Capacelatro , moderne Napolitain , qui a publié deux volumes sur l'histoire de son pays, depuis Roger 1" jusqu'à Frédéric 11 inclusivement.
(2) Selon le témoignage de Philistus et de Diodore , Denys , tyran de Syracuse , entretenait une armée de dix mille cavaliers , de cent mille fantassins et de quatre cents galères. Piapprochez Hume {Essays ,yo\. x^ p. 268-435) deWallace son adversaire (iVMW26e/\y«^iI/a«/?Y/î^, p. 3o6-3o7). Tons les voyageurs , d'Orville , Reidesel , Swinburne , etc. , parknl dos ruines d'Ayrigente.
DE l'empire romain. CHAP. LVI. 1^5
au-delà des bornes que fixaient les premiers traite's, et il e'pla avec impatience le de'clin de la santé chancelante de son cousin , Guillaume de la Pouille , pelit-fîls de Robert. A la première nouvelle de sa mort , Roger partit de Palerme avec sept galères , mouilla dans la baie de Salerne, reçut, après dix Dacdela jours de ne'gociation , le serment de fidélité de la 1 127/ * ' capitale des Normands , força les barons à lui rendre hommage, et arracha une investiture des papes qui ne pouvaient plus supporter l'amitié ou l'inimitié d'un vassal puissant ; il respecta le territoire de Bénévent comme le patrimoine de saint Pierre ; mais la réduction de Gapoue et de Naples compléta l'exécution des desseins formés par son oncle Guiscard , et il se trouva le maître de toutes les conquêtes des Normands. Fier du sentiment de son pouvoir et de son mérite , il dédaigna les titres de duc et de comte, et la Sicile , réunie à un tiers peut-être du continent de l'Italie, pouvait former la base d'un royaume (i) qui ne le cédait qu'aux monarchies de France et d'Angleterre. Il fut couronné à Palerme , et les chefs de la nation qui assistèrent à son couronnement , avalent sans doute le droit de décider sous quel nom
(c) Un auteur contemporain, qui décrit les actions de Roger, de l'an 1127 à l'an ii35, fonde les titres de ce prince sur son mérite et son pouvoir, sur le consentement des barons et l'ancienne monarchie de la Sicile et de Palerme, sans parler de l'investiture du pape Anaclet {^Alexand. cœnohu Telexini ahbatls de rébus gestis régis Rogerii , 1. iv, in Muralori , Script, rerum ilal, , t. v, p. 607-646).
il régnerait sur eux ; mais l'exemple d'un tyran grec et d'un émir sarrasin ne suffisait pas pour justifier son titre de monarque; et les neuf rois du monde latin (i) pouvaient refuser de le reconnaître jusqu'à ce qu'il eût obtenu la sanction du pape. L'orgueil d'Anaclet accorda avec plaisir un titre que l'orgueil Premier roi dc Rogcr s'e'talt soumls à demander (2). Mais son D.iiSo Dec! élection à lui-même était conteste'e; on avait élu un jainèfz"^^ autre pape sous le nom d'Innocent 11, et tandis qu'Anaclet siégeait au Vatican, son rival fugitif, mais plus heureux, était reconnu par les nations de l'Europe. La monarchie de Roger fut ébranlée et presque détruite par l'erreur qu'il avait commise dans le choix de son protecteur ecclésiastique ; l'épée de l'empereur Lothaire 11, les excommunications d'Innocent, les escadres de Plse et le zèle de saint Ber-
(1) Les rois de France , d'Angleterre , d'Ecosse, de Castille, d'Aragon, de Navarre , de Suède , de Daneraarck et de Hongrie. Le trône des trois premiers était beaucoup plus ancien que Charlemagne. Les trois suivans avaient établi le leur par le glaive, et les trois derniers parleur baptême. Le roi de Hongrie se trouvait le seul qui eût eu l'honneur ou l'affront de recevoir sa couronne du pape.
(2) Fazellus et une foule d'autres Siciliens ont imaginé un couronnement antérieur de quelques mois , et auquel le pape et l'empereur n'eurent aucune part (A. D. , ii3o, mai 1 ); Giannone le rejeUe malgré lui (t. ii , p. 137-144)* Le silence des contemporains renverse cette fable , que ne peut soutenir une prétendue charte de Messine. (Mura— tori, Annali cVItalia, t. ix, p. 34o ; Pagi , Critica^ t. iv, p. 467,468.)