‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 5)Chapitre 34 sur 68 · DE L EMPIRE ROMAIN. CHAP. LVII · texte numérisé non relu

DE L EMPIRE ROMAIN. CHAP. LVII

de la Transoxiane aux environs cl'Ispahan , et des rives de la mer Caspienne à l'embouchure de l'Indus ; mais la sainte guerre qu'il fit aux Gentoux de rindoustan fut la principale source de sa réputation et de ses richesses. Un volume suffirait à peine pour Sescfoaze

,/.,,.,, , . , , , / expéditions

decnre Jes batailles et les sièges de ses douze expe- dans l'inditions qui , e'trangères à mon sujet , doivent être ici resserre'es en moins d'une pagq. Le sultan de Gazna ne fut jamais arrêté par l'inclémence des saisons , la hauteur des montagnes, la largeur des rivières , la stérilité des déserts, la multitude des enriemis, ou le formidable appareil de leurs éléphans de guerre (i): ses victoires le portèrent au-delà des bornes des conquêtes d'Alexandre. Après une marche de trois mois dans les collines de Cachemire et duThibet, il arriva à la cité fameuse de Kinnoge (2), située sur les

(1) Ferishta [apud Dow, Hist. of Hindoustan^ vol. 1 , p. 49) parle d'une arme à feu qu'on disait trouver dans l'armée des Indous ; mais je ne croirai pas aisément à cet usage prématuré (A. D. 1008) de l'artillerie : je voudrais examiner d'abord le texte, et ensuite l'autorité de Ferishta, qui vivait à la cour mongole dans le dernier siècle.

(2) On place Kinnouge ou Canouge (l'ancienne Palimbotlira ) , par 27 degr. 3 min. de latit. , et 80 degr. 1 1 min. de longitude. Voyez d'Anville [J/itiq. de Vlnde , p. 60-62), corrigé par le major Rennel , qui a été sur les lieux {^voyez son excellent Mémoire sur sa carte de V Indoustan ^ p. 37-43 de ce Mémoire). Il faut réduire beaucoup des trois cents joailliers , des trente mille boutiques de noix d'arrèque , des soixante mille troupes de musiciens , etc. , comptés par Abulfcda, Ceogr. Tub. xv, p. 274 j Dow, vol. i , p. 16.

bords du Haut-Gange ; et dans une bataille navale qui eut lieu sur une branche de l'Indus, il mit en déroute quatre mille bateaux charge's des naturels du pays. Dehly, Lahor et Moultan , se virent forcées d'ouvrir leurs portes : la conquête du royaume de Guzarate tenta son ambition; la fertilité de ce pays l'eng-ag^ea a y faire un établissement , et son avarice se laissa séduire à l'inutile projet de découvrir les îles de l'Océan méridional qui produisent l'or et les aromates. Les rajahs conservèrent leurs domaines en payant un tribut; le peuple racheta au même prix sa vie et sa fortune; mais le zélé musulman fut cruel et inexorable pour la religion des Gentoux : on compte par centaines les temples et les pagodes qu'il fît raser ; il brisa des milliers d'idoles , et la matière précieuse dont elles étaient formées servit d'appât et de récompense aux serviteurs du prophète. La pagode de Sumnat se trouvait sur le promontoire de Guzarate , aux environs de Diu , l'une des villes demeurées aux Portugais de leurs anciennes possessions (i). Elle était riche du revenu de deux mille villages ; deux mi lie brames y étaient consacrés au service de la divinité du lieu , qu'ils lavaient le matin et le soir dans de l'eau apportée du Gange , placé a une distance considérable ; ceux-ci avaient sous leurs ordres trois cents musiciens, trois cents bar-

(i) Les idolâtres de l'Europe, dit Ferishta (Dow, vol. i, p. 66 ). Voyez Abulféda , p. 272 , et la Carte de rindoustarty par Hemie!.

DE L EMPIRE ROMAIN. CHAP. LVII. âO-y

biers et cinq cents danseuses distinguées par leur naissance ou leur beauté'. De trois côte's ce temple était défendu par l'Océan ; un précipice , soit naturel , soit creusé par la main des hommes, fermait l'entrée de l'étroite langue de terre sur laquelle il se trouvait situé, et une nation de fanatiques remplissait la ville et les environs. Les ministres et les dévots déclarèrent que Kinnoge et Dehly avaient été justement punies; mais que l'impie Mahmoud serait sûrement écrasé par les foudres du ciel s'il osait approcher du temple de Sumnat. Excité par le défi , le zèle religieux du sultan le porta à essayer ses forces contre celles de la divinité indienne. Cinquante mille de ses adorateurs tombèrent sous le fer des musulmans; les murs furent escaladés , le sanctuaire fut profané, et le vainqueur frappa de sa massue de fer la tête de l'idole. Les bramines effrayés offrirent , dit-on , dix millions sterling pour sa rançon. Les plus sages des courtisans de Mahmoud lui firent observer que la destruction d'une statue de pierre ne changerait pas les cœurs des Gentoux , et qu'une si grande somme pourrait être employée au soulagement des fidèles. « Vos raisons , répondit le sultan , sont spécieuses et fortes , mais jamais Mahmoud ne consentira a se montrer aux regards de la postérité comme un marchand d'idoles. » Il redoubla ses coups, et un amas de perles et de rubis , cachés dans le ventre de la statue , expliqua en quelque sorte la dévote prodigalité des brames. Les débris de l'idole furent envoyés à Gazna , à la Mecque et à Médiue. Bagdad écouta avec inté-

rêt cet édifiant récit, et le calife honora Mahmoud du titre de gardien de la fortune et de la foi de Mahomet.

Son carac- Engagé dans ces sentiers sanglans dont se compose l'histoire des nations , je ne puis cependant me refuser à m'en détourner pour recueillir quelquesunes des fleurs de la science et de la vertu. Le nom de Mahmoud le Gaznevide est encore respecté en Orient ; ses sujets jouirent de la prospérité et de la paix; ses vices se cachèrent sous le voile de la religion, et deux exemples prouveront sa justice et sa magnanimité, i**. Un jour qu'il siégeait au divan, un malheureux vint se prosterner au pied du trône pour faire entendre des plaintes contre l'insolence d'un soldat turc, qui l'avait chassé de sa maison et de son lit. « Suspendez vos cris , lui dit Mahmoud ; ayez soin de m'avertir lorsque le coupable retournera chez vous, et j'irai moi-même le juger et le punir. » Le sultan, averti bientôt après, suivit son guide , rangea ses gardes autour de la maison , et faisant éteindre les flambeaux , il prononça la mort de celui qu'on venait de surprendre dans un crime de vol et d'adultère. L'arrêt exécuté, on ralluma les flambeaux ; Mahmoud se mit à genoux, et lorsque sa prière fut achevée , il demanda quelques alimens grossiers qu'il mangea avec la voracité de la faim. Le pauvre homme auquel il venait de rendre justice ne put contenir l'expression de son étonnement et de sa curiosité , et l'affable sultan daigna expliquer les motifs d'une conduite si singulière. « J'avais

DE LE3IPIRE ROMAIN. CHAP. LVlI. 209

iîeu de croire, lui dit-il, qu'il n'y avait qu'un de mes fils qui osât se permettre un pareil attentat ; j'ai éteint les flambeaux afin que ma justice fût aveugle et inflexible. J'ai ensuite remercie le ciel de la découverte du coupable ; et telles ont été mes inquiétudes depuis l'instant de votre plainte, que j'ai passé ces trois jours sans prendre de nourriture. » 2". Le sultan de Gazna avait déclaré la guerre à la dynastie des Bowides , souverains de la Perse occidentale : il fut désarmé par une lettre de la sultanemère , et différa son invasion jusqu'à ce que l'enfant alors sur le trône eût atteint l'âge d'bomme (i). «Tant que mon mari a vécu , lui écrivit l'adroite régente, j'ai redouté votre ambition : c'était un prince et un guerrier digne de votre valeur. Il n'est plus ; son sceptre a passé à une femme et à un enfant ; vous n'oserez pas attaquer l'enfance et la faiblesse. Votre conquête n'aurait rien de glorieux , et combien votre défaite serait honteuse ! car enfin le Tout -Puissant dispose de la victoire. » Un seul défaut , l'avarice , ternissait le beau caractère de Mahmoud , et jamais passion ne fut si richement satisfaite. Les Orientaux passent toute vraisemblance dans la description de ses trésors , qu'ils composent de plus de millions d'or et d'argent que n'en a jamais accumulés l'avidité de l'homme; de perles, de diainans et de rubis, tels,

(i) D'Herbelot, Biblloth, orientale^ p. 537. Au reste, ces lettres , ces apophtegmes , etc. , offrent rarement le langage du cœur et le motif des actions publiques.

Page 1