XI
338 HISTOIRE DE LA DÉCA.l)ENCE
quatorze ans asservis à la race de Seljouk, Les murs étaient hauts et solides; d'après ce qui en reste, il paraît quils s'élevaient à la hauteur de soixante pieds dans les vallées , et les endroits où l'on avait employé moins d'art et de travaux étaient supposés suffisamment défendus par la montagne , les marais et la rivière : malgré ses fortifications, la ville a été prise successivement par les Persans , les Arabes , les Grecs et les Turcs. Une enceinte si vaste devait offrir plusieurs points d'attaque accessibles; et dans le siège que les chrétiens formèrent au milieu du mois d'octobre , la vigueur de l'exécution pouvait seule excuser la hardiesse de l'entreprise. Tous les exploits qu'on peut attendre de la force et de la valeur furent vaillamment exécutés par les champions de la croix. Dans les fréquentes occasions de combats que leur offrirent les sorties , les fourrages , la défense et l'attaque des convois , ils obtinrent souvent la victoire , et nous ne pouvons nous plaindre que de l'exagération qui , en racontant leurs prouesses , a passé les bornes de la probabihté. Dun seul coup de son épée , Godefroi (i) fendit en deux un
(i) Ensein elerat eurnque à sàiistra parte scapularuin ^ tantâ virtute intorsil ut quod pectux mcdiuni clisjunxit , .tpinam et vitalia interrupU , et sic lubricus ensis xupcr crus de.rtrum intcger e.vivlt , sicque coput intcgrum cuin dextrd parte corporis iminersit gurgite , partemque quœ equo prœsidebat rernisit civitati (Piobert Mon. , p. So ). Cujus ense trajectus Turcus duo factus est Turci ; ut inferior aller in urbern equitaret , aller arcitenens in Jluminc ««î^z-ff ( Radulph. Ca-
/ T>T l'empire romain. CIIAP. LVllI. 339
Turc depuis l'épaule jusqu'à la hanche ; moitié' de l'infidèle tomba , et son cheval emporta l'autre jusqu'aux portes de la ville. Robert de Normandie dit pieusement , en galoppunt à la rencontre de sou adversaire : « Je dévoue ta tête aux démons de l'enfer, » et , du premier coup de son sabre, le prince fendit cette tête jusqu'à la poitrine ; mais là re'alite ou le bruit de ces aventures gigantesques (i) dut apprendre aux musulmans à se renfermer dans leurs murs , et contre ces murs de pierre ou de terre la lance et l'epée sont des armes impuissantes. L'ignorance et la négligence des croise's les rendaient peu propres à conduire les longs travaux d'un siège et ses opérations successives ; ils manquaient d'intelligence pour rinvention des machines destine'es à faciliter l'assaut ; ils manquaient également d'argent pour s'en pourvoir, et d'industrie pour s'en servir. A la conquête de Nicée , ils avaient été puissamment aidés par les trésors et les lumières de l'empereur Alexis, dont les secours se trouvaient faiblement remplacés par ceux de quelques vaisseaux pisans et génois, que le commerce ou la religion
dom. , c. 53 , p. 3o4 ) ; il lâche cependant de justifier le fait par les stupendis viribus ou les forces surnaturelles de Godcfroi. Guillaume de Tyr met la vraisemblance à couvert par ces mots , ohstupuit populus facti novitate : cependant il ne devait pas paraître incioyable aux chcvalieis de ce siècle. ( i) Foyez les exploits de Robert , de Raimond et du modeste Tancrède, qui imposait silence à son écuycr (Radulp,, Cadom. , c. 53 ).
34o HISTOIRE DE LA DÉCADENCE
attiraient sur les côtes de la Syrie. Les provisions e'taient peu abondantes, les retours incertains, et la communication difficile et dangereuse. Par indolence ou par faiblesse , les chrétiens avaient négligé d'investir totalement la ville , et la liberté de deux portes fournissait continuellement à la garnison des subsistances et des recrues. En sept mois de siège , les croisés virent presque toute leur cavalerie détruite, et perdirent une quantité énorme de soldats par la fatigue, la famine et la désertion , sans obtenir d'avantages considérables. Leur succès aurait peut-être été long - temps douteux , si l'artificieux et ambitieux Boliémond , l'Ulysse des Latins , n'avait pas employé les armes de la ruse et de la trahison. Antioche renfermait un grand nombre de chrétiens mécontens. Phirouz , renégat syrien , jouissait de la faveur de rémir et du commandement de trois tours : le mérite de son repentir déguisa peut-être aux Latins et :» lui-même la bassesse de sa perfidie. Un intérêt mutuel établit une correspondance secrète entre Phirouz et le prince de Tarente , et Bohémond déclara aux chefs assemblés dans le conseil , qu'il était le maître de leur livrer la ville ; mais il leur demanda la souveraineté d'Antioche pour prix de ce service , et leur détresse les força d'acquiescer à cette proposition que leur avait fait d'abord rejeter la jalousie. Les princes français et normands exécutèient cette surprise en montant en personne sur les échelles de corde , qu'on leur jeta du haut des murs. Leur nouveau prosélyte, les mains encore teintes du sang de
1>E l'empire ROMAIiV. Cil \1>. IVIIF. 34*
son frère trop scrupuleux , embrassa les serviteurs de Dieu et les introduisit dans la ville. Ils ouvrirent les portes à l'arnie'e , et les musulmans éprouvèrent que, si la soumission était inutile , la résistance était impossible; mais la citadelle refusa de se rendre, et les vainqueurs se virent bientôt environnés et assiégés par l'armée innombrable de Kerboga, prince de Mosul, qui venait, accompagné de vingt-huit émirs, au secours d'Antioche. Les *irétiens restèrent vingtcinq jours dans cette situation désespérée , et l'orgueilleux lieutenant du calife ne leur laissait que l'alternative de la mort ou de la captivité (i). Ré- vktoire
1 • \ 1, >•/•■> I i\ I 1 <Jes croisés.
duits a 1 extrémité , ils rassemblèrent les restes de a. d. 1098. leurs forces sortirent de la ville , et par une victoire mémorable , détruisirent ou dispersèrent dans une seule journée cette multitude de Turcs et d'Arabes qu'ils ont pu, sans crainte d'être contredits, évaluer à six cent mille hommes (2). J'examinerai tout à
(1) Après avoir rapporté la triste situation des Francs et leur humble proposition , Abulpliarage ajoute la réponse hautaine de Codbuka ou Kerboga : Non evasuri estis nisi per gladium. (Dynast. , p, 242.)
(2) En décrivant l'armée de Kerboga, la plupart des historiens latins (l'auteur des Gesta , p. 17 ; le moine Robert , p. 56; Baldric , p. lit; Foulclier de Chartres, p. 3g2 ; Guibert , p. 5 ! 2 ; Guillaume de Ty r , 1, vi , c. 3 , p. 7 1 4 ; Bernard le Trésorier , c. Bg , p. 690) se contentent des expressions vagues de infinita multitudo , immensum aginc/i , innuinerœ copiée ou génies , qui se rapportent avec fcirec uvofièfAyjIm x^iXixêm d'Anne Comnèuc (^Alcvias, 1. xi, p. 3 1 8-
?)i\1 TIISTOIRF. DE L\ DÉCADEIVCE
l'heure ce qu'ils purent devoir au secours de leurs allie's surnaturels ; mais l'intre'pide de'sespoir des Francs fut la cause naturelle de la victoire d'Anlioclie, et on doit y ajouter la surprise , la discorde et peut rtre les fautes de leurs ignorans et pre'somptueux adversaires. La confusion de la bataille a passé dans la description : nous y pouvons remarquer cependant ce qu'on dit de la tente de Kerboga , vaste palais ambulant, enricfii de tout le faste de TAsie , et capable de contenir plus de deux mille personnes : on nous apprend aussi que ses gardes, au nombre de trois mille hommes , étaient , ainsi que leurs chevaux , complètement couverts d'une armure d'acier, ïïiiniine, Durant le siège et la défense d'Antioche , les croi-
détiesse des r • r r ■> ■ -it i
croisés ii;insses avaicut ctc alternativement enorgueillis par la nuoc c. Yi(.toire ou accablés de désespoir , nageant dans l'abondance ou épuisés par la famine. Un philosophe spéculatif pourrait imaginer que leur foi devait avoir une grande influence sur leurs actions , et que les soldats de la croix , les libérateurs du Saint-Sépulcre, se préparaient, par une vie sobre^et vertueuse, à l'attente journalière du martyre. Mais l'expérience dissipe cette charitable illusion , et l'histoire des guerres profanes offre rarement des scènes de débauche et de prostitution comparables à celles qui se
330). Albert d'Aix fixe le nombre des Turcs à deux cent mille hommes de cavalerie ( 1. iv, c. 10, p. 242 ), et Radulphe à qualre cent mille (c. 72, p. 3og).
DT. l'oIPTRK 1.0M,\I]V. CTTAP. TVTIT. ?)/j3
passaient sous les murs d'Anlioclie. l,o hosffiiet de Dapliné n'existait plus , mais l'air de Syrie c'tait encore impre'gne' des mêmes vices , et les chrétiens ne résistèrent ni aux tentations que la nature inspire , ni à celles qu'elle réprouve (j). Ils méprisaient l'autorité de leurs chefs ; les sermons et les édits étaient impuissans contre des désordres aussi contraires à la discipline militaire qu'à la pureté évangélique. Dans les premiers jours du siège et de la possession d'Antioche , les Francs dissipèrent, avec toute la prodigalité de l'insouciance et de l'irréflexion , des provisions qu'une frugale économie aurait pu faire durer plusieurs semaines et même plusieurs mois ; les environs dévastés ne pouvaient plus rien fournir, et l'armée des Turcs , dont ils étaient environnés , leur ôla même bientôt toute communication avec le reste du pays. Les maladies, fidèles compagnes de la disette, furent envenimées par les pluies de l'hiver , les chaleurs de l'été , la nourriture malsaine fet l'entassement de la multitude. Les tableaux repoussans de la peste et de la famine sont toujours les mômes, et notre imagination peut aisément nous indiquer la nature de leurs souffrances et de leurs ressources. Les restes des trésors ou du butin étaient prodigués pour se procurer les plus vils alimens ; et quelle devait être la misère du pauvre, puisque après avoir donné trois
(l) Voyez la fin tragique et scandaleuse d'nn archidiacre de race royale , qui fut tué par les Turcs, tandis qu'il jouait aux dés dans un verger avec une concubine syrienne.-