‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 5)Chapitre 54 sur 68 · IIISTOIRK DE LA DÉCADENCE · texte numérisé non relu

IIISTOIRK DE LA DÉCADENCE

marcs d'argent pour le prix d'une chèvre (i), et quinze marcs pour celui d'un chameau e'tique , le comte de Flandre fut réduit à mendier un dîner , et Godefroi à emprunter un cheval ! Soixante mille chevaux qui avaient passé la revue dans le camp , se trouvèrent , avant la fin du siège , réduits à deux mille ; et à peine deux cents étaient en état de servir dans un jour de bataille. L'affaiblissement du corps et les terreurs de l'imagination éteignirent l'enthousiasme des pèlerins, et l'amour de la vie (2) l'emporta sur tous les sentimens de l'honneur et de la religion. Parmi les chefs , on peut compter trois héros sans peur et sans reproche : Godefroi de Bouillon était soutenu par sa piété magnanime ; Bohémond par l'ambition et l'intérêt personnel ; et Tancrède déclara, comme un vrai chevalier, qu'aussi long-temps qu'il serait suivi de quarante compagnons , il n'abandon- Jierait point l'expédition de la Palestine. Mais le

(i) Le prix d'un bœuf monta de cinq solidi (^quinze schellings ) à deux marcs ( 4 liv. sterling) , et ensuite beaucoup plus haut; un chevreau ou un agneau, d'un schelling à l5 ou environ 18 liv. tourn. Dans la seconde famine, une miche de pain ou la tête d'un animal se vendaient une pièce d'or. On pourrait citer encore beaucoup d'exemples ; mais ce sont les prix ordinaires , et non pas les prix extraordinaires qui méritent l'attention du philosophe.

(■2) yiilu jnulti , quorum omnia non tenemus , quia delela de libro vltœ prœ senti ope ri non sunt inscrenda (Guillaume de Tyr, 1. vi, c. 5, p. 71 5). Guibert , p. 5 1 8-62 3, cherche à excuser H ueucs-le-Grand et même Etienne de Chartres»

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comte (le Toulouse et de Provenee iut soupçonné d'une indisposition volontaire ; les censures de l'Eglise rappelèrent des bords de la mer le duc de Normandie. Hugues - le - Grand , bien qu'il commandât l'avantgarde de Tarme'e , saisit un prétexte équivoque pour retourner en France , et Etienne de Cbartres déserta honteusement l'étendard qu'il portait et le conseil dont il était président. Les soldats perdirent courage envoyantpartir Guillaume, vicomte de Melun, que les coups vigoureux de sa hache d'armes faisaient surnommer le Charron; et les saints furentscan- <lalisés de la chute de Pierre l'ermite, qui, après avoir armé l'Europe contre l'Asie, tentade se soustraire aux mortifications d'un jeûne forcé. Les noms d'une multitude de guerriers sans courage ont été effacés, dit un historien , du livre de vie ; et l'on appliqua l'épithète ignominieuse de danseurs de corde aux déserteurs qui descendirent, durant la nuit, des murs d'Antioclie. L'empereur Alexis, qui semblait s'avancer au secours des Latins (i), fut découragé en apprenant que leur situation était sans ressource. Livrés à un morne désespoir, ils semblaient attendre leur sort avec tranquillité. On essaya sans succès des sermens et des punitions ; et , pour forcer les soldats à la dé-

( i) Voyez la suite de la croisade, la retraite d'Alexis , la victoire d'Antioche et la conquête de Jérusalem dans VAlexiade , 1. xi , p. 317-827. Anne était si portée à l'exagération , qu'elle ne peut y renoncer , même en racontant les exploits des Latins.

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fense des murs, il fallut mettre le feu à leurs quartiers.

Léftcnde Le fanatisme qui les avait conduits à une destruc-: lancé. tion presque inévitable , les fit sortir victorieux de ce

(langer. Dans une telle expédition et dans une telle armée , les visions , les prophéties et les miracles devaient être fréquens et familiers. Durant la détresse où les chrétiens se trouvèrent dans Antioche , ils se répétèrent avec une énergie et un succès extraordi* naires. Saint Ambroise avait assuré un pieux ecclésiastique que l'époque de la grâce et de la délivrance devait être précédée par deux années d'épreuve. Des déserteurs avaient été arrêtés par Tapparition et les reproches du Christ en personne ; les morts s'étaient engagés à sortir de leurs tombeaux pour combattre avec leurs frères ; la Vierge avait obtenu le pardon de leurs péchés , et leur confiance fut ranimée par un signe visible , l'heureuse et brillante découverte àiQ\-d,sainielance. Ona louédans cette occasion la politique de leurs chefs, et elle serait au moins certainement très-excusable. Mais un conseil nombreux concerte rarement une fraude pieuse , et un imposteur volontaire pouvait compter sur l'appui des hommes éclairés et sur la crédulité du peuple. Un prêtre , nommé Pierre Barthélemi , du diocèse de Marseille, d'un esprit grossièrement artificieux et de mœurs fort suspectes , fut se présenter à la porte du conseil, pour y révéler une apparition de saint André , qui s'était présenté à lui trois fois durant son sommeil , en le menaçant des plus terribles châtimens s'il osait

PE LEMPIT^r, T^OMATTV. rUAP. lAIir. 3/|7

résister aux ordres du ciel. « A Antioclie, dit l'apôtre, dans Peglise de mon frère saint Pienc, près du maîtreautel , on trouvera , en creusant la terre , le fer de la lance qui perça le côté de notte Rédempteur. Dans trois jours, cet instrument du salut éternel sera manifesté à ses disciples et opérera leur délivrance. Cherchez et vous tiouverez ; élevez ce fer mystique au milieu de l'armée , et il ira jusqu'à l'âme des mécréans. » L'évêque du Puy , légat du pape, affecta d'écouter froidement et de montrer peu de confiance; mais la révélation fut reçue avidement par le comte Raimond , que son fidèle sujet avait choisi au nom de l'apôtre pour le gardien de la sainte lance. On résolut de tenter l'expérience. Le troisième jour , après s'être préparé , comme il convenait , par le jeûne et par la prière , le prêtre de Marseille introduisit dans l'église douze spectateurs de confiance , du nombre desquels étaient le comte Raimond et son chapelain, et fit barricader les portes pour éviter l'affluence d'une multitude impatiente. On ouvrit la" terre à l'endroit indiqué; mais les ouvriers, qui se relevaient alternativement , creusèrent jusqu'à la profondeur de douze pieds sans trouver l'objet de leurs recherches. Dans la soirée , lorsque le comte se fut retiré à son poste et qsie les spectateurs, fatigués, commençaient à murmurer, Barthélemi , en chemise et sans souliers , descendit hardiment dans la fosse. L'obscurité de riipuie et du lieu lui donna la facilité de cacher et de déposer le fer d'une lance qui avait appartenu à quelque Sarrasin. Au premier son , au pre-

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mier éclat de l'acier , on le salua avec des élans de joie et de dévotion. La sainte lance , tirée du lieu où elle était cachée , fut enveloppée dans un voile de soie brodé en or , et exposée à la vénération des croisés; leur inquiétude se convertit en cris de joie et d'espérance , et l'enthousiasme rendit aux troupes découragées leur ancienne valeur. Quelle qu'eût été dans cette affaire la conduite des chefs , et quels que fussent leurs sentimens , ils soutinrent cette heureuse révolution par tous les moyens que pouvaient leur fournir la discipline et la religion. On renvoya les soldats dans leurs quartiers, en leur recommandant de se fortifier le corps et l'âme pour le prochain combat ; de consumer sans ménagement les dernières provisions des hommes et des chevaux , et d'attendre au point du jour le signal de la victoire. Le jour de la fête de saint Pierre et de saint Paul , les portes d'Antioche s'ouvrirent , et une procession de moines et de prêtres sortit en chantant un psaume martial : « Que le Seigneur se lève et que ses ennemis soient dispersés ! » On composa l'ordre de bataille de douze divisions en l'honneur des douze apôtres ; et en l'absence de Raimond , son chapelain fut chargé de porter la sainte lance. L'influence de cette relique ou de ce trophée se fit vivement sentir aux serviteurs du Christ, et peut-être même à. ses ennemis (r). Un

(i) Le mahoméfan Aboulmahasen {^apud de Guignes, t. IX , part. 2 , p. f)5 ) est plus correct dans ce qu'il rapporte de la sainte lance, que les chrétiens Anne Comnène et Abul-

DE l'empire iîomain^. ciiap. lviii. 349 hasard ou un stratagème , ou le bruit d'un miracle, vint encore ajouter à sa puissante énergie. Trois clie- Gneniers

,. ^ 111 11 1-11 célestes.

valiers vêtus de blanc et couverts d armes brillantes , sortirent ou semblèrent sortir des montagnes : Adhe'mar, le légat du pape , s'écria que c'étaient les martyrs saint George , saint Théodore et saint Maurice. Le tumulte du combat ne laissa ni le temps du doute ni celui de l'examen , et cette apparition favorable éblouit les yeux et l'imagination d'une armée de fanatiques. Dans les momens du danger et de la victoire, la révélation de Barthélemi de Marseille fut unanimement adoptée ; mais dans le calme qui les suivit , la dignité personnelle et la quantité d'aumônes que la garde de la sainte lance procurait au comte de Toulouse , excitèrent l'envie et réveillèrent la raison de ses rivaux. Un clerc de Normandie osa examiner philosophiquement la vérité de la légende , les circonstances de la découverte et la réputation du prophète, et le pieux Bohémond attribua exclusivement la délivrance des croisés au méri te et à l'intercession de Jésus-Christ. Les clameurs etiesarmes des Provençaux défendirent pendant quelque temps leur palladium national , et de nouvelles visions annoncèrent la mort et la damnation des sceptiques impies qui oseraient sonder le mérite ou la vérité de la découverte : mais l'incrédulité prévalut et força Barthélemi a soumettre

pharage. La princesse grecque confond cette lance avec un clou de la croix (1. xi , p. 326), et le primat jacobite avec le bâton de saint Pierre (p. 342).

35o HISTOIRE DE LA. DlirVOENCE

sa véracité et sa vie au jugement de Dieu. On éleva au milieu du camp une pile de fagots secs , de quatre pieds de hauteur et de quatorze en longueur ; la violence des flammes montait à trente coudées , et le prêtre de Marseille fut obligé de traverser un sentier étroit , d'environ un pied , qu'on avait pratiqué dans cette fournaise. Malgré son adresse et son agilité , le malheureux eut le ventre et les cuisses grillés ; il expira dans les vingt-quatre heures, et les protestations, qu'il fit en mourant, de son innocence et de sa véracité, seront peut-être de queic[ue poids pour les esprits disposés à croire. Les Provençaux essayèrent en vain de substituer une croix , un anneau ou un tabernacle à la sainte lance , dont le souvenir n'excitait plus que le mépris f i). Cependant les historiens des siècles suivans attestent gravement larévélation d'Antioche ; et telle est la marche de la crédulité, que les miracles qui ont paru suspects au temps et au lieu de leur naissance, sont reçus avec une foi implicite à une certaine distance de Tun et de l'autre. Situation La prudcucc ou le bonheur des Francs avait dif-

Jes Turcs et„,,, '!•• • y l'i- i i'

«les califes 1ère Icur expédition jusqu au decun de 1 empire

d'Egypte.

(i) Les deux antagonistes qui annoncent une connaissance pins intime et une conviction plus forte du miracle et de \a fraude^ sont Raimond des Agiles et Radulphe deCaon, l'un allaclié au comte de Toulouse , et l'autre au prince normand. Foidclier de Chortres ose dire : Audite fiaudern et non fraudein ! et ensuite , imenit lanceam , falLacite.r oc— culiatam forsUan : le reste du troupeau crie fort et ferme en faveur du mirade.

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turc (i). Sous le gouvernement vigoureux des trois premiers sultans, les royaumes de l'Asie étaient unis par la paix et la justice ; les innombrables armées qu'ils conduisaient en personne égalaient en valeur les Barbares de l'Occident et leur étaient supérieures en discipline; mais au temps de la croisade, .quatre fils de Malek-Shah se disputaient son héritage. Occupés de leur ambition personnelle, ils s'embarrassaient peu du danger public ; et les vicissitudes de leurs succès rendaient les princes vassaux de l'empire incertains et indifférens sur le véritable objet de leur fidélité. Les vingt-huit émirs qui avaient suivi les drapeaux de Kerboga étaient ses rivaux ou ses ennemis. On avait composé une armée de levées faites à la hâte dans les villes et dans les tentes de la Syrie et de la Mésopotamie , tandis que les vieilles bandes étaient retenues au-delà du Tigre , où elles se détruisaient dans les guerres civ-iles. Le calife d'Égyple saisit ce moment de faiblesse et de discorde pour recouvrer ses anciennes possessions ; son sultan Aphdal assiégea Tyr et Jérusalem , expulsa les fils d'Ortok, et rétablit dans la Palestine l'autorité civile et ecclésiastique des fatimites (2). Ils apprirent avec

(i) F'oyezM. de Guignes (t. ii , part. 2 , p. 223, etc.), et les articles de Barldaroh ^ Mohammed , Sangla?-, dans (l'Herbelot.

(2) L'émir ou sultan A plidal recouvra Jérusalem et Tyr, A. H. 489 (Renaudot, Hlst. patiiarch. Alerand. , p. 478; de Guignes, t. i , p. 24Q , depuis Abulfcda et i]en-.Schou-

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étonnement que de nombreuses armées de chrétiens avaient passé d Europe en Asie , et se réjouirent des sièges et des batailles qui détruisaient la puissance des Turcs , les persécuteurs de leur secte et les adversaires de leur monarchie ; mais ces chrétiens étaient les ennemis jurés du prophète, et après la conquête de Nicée et d'Antioche , leur entreprise, dont les motifs commençaient à être connus , devait les conduire sur les bords du Jourdain et peut- être du Nil. La cour du grand Caire entra avec les Latins dans une correspondance de lettres et d'ambassades dont le ton s'élevait ou s'abaissait selon les divers événemens de la guerre. Leur orgueil réciproque prenait sa source dans l'ignorance et dans l'enthousiasme. Les ministres de l'Egypte déclarèrent tantôt impérieusement, tantôt insinuèrent d'un ton plus doux que leur monarque , le véritable et légitime commandeur des fidèles, avait délivré Jérusalem de la tyrannie des Turcs , et que les pèlerins pouvaient librement visiter le sépulcre de Jésus , où on leur ferait la réception la plus amicale , pourvu qu'ils y vinssent sans armes et en divisions successives. Un moment le calife Mostali les crovant perdus sans ressources, méprisa leurs armes et fît mettre en prison leurs députés; mais la conquête et la victoire d'Antioche abaissèrentsa fierté. Il crut devoir chercher à se concilier ces formidables champions de la croix par des présens de chevaux, de

nali). Jérusalem antc ndventmn vestriim recuperaviiniis , Turcos ejccimus , dirent les ambassadeurs des fatimiles.

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robes de soie , de vases et de bourses d'or et d'argent. Dans l'opinion qu'il se formait de leur mérite et de leur autorité , Bobémond tenait la première place, et Godefroi la seconde. Sans se laisser ébranler par leurs diverses fortunes, les croisés répondirent toujours que, sans examiner les droits particuliers de chacun des sectateurs de Mahomet , l'usurpateur de Jérusalem , quels que fussent son nom et son pays , était leur ennemi; et qu'au lieu de leur prescrire l'ordre ou les conditions de leur pèlerinage , il ferait prudemment de leur livrer la ville et la province , leur héritage sacré et légitime , s'il voulait conserver leur alhance et prévenir sa propre destruction (i).

Cependant presque à la vue de ce but glorieux de Délai des leur entreprise, bien qu'ils semblassent y toucher, lÔqs!^ juillet. ils n'attaquèrent la vil'e de Jérusalem que dix mois î^;',,;^ ^'^^^' après la défaite de Kerboga. Le zèle et le courage des croisés se refroidirent au moment de la victoire; et au lieu de profiter, en s'avançant, de l'épouvante qu'ils-avaient répandue , ils s'empressèrent de se disperser pour jouir du luxe de la Syrie, On doit attribuer probablement cet étrange délai au défaut de forces et de subordination. Durant les pénibles et divers travaux du siège d'Antioche , toute leur cavalerie s'était anéantie. Ils avaient perdu des milliers de

(i) ^'o/<?3 les transactions entre le calife d'Egypte et les croisés dans Guillaume de Tyr (1. iv, c. 24 ; I. vi , c. iq) , et Albert d'Aix (1. m , c. 69) , qui soniblciitcn senlii" mieux l'importance que les écrivains contemporains.

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