‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 5)Chapitre 55 sur 68 · HISTOIRE IIE LA DÉCADENCE · texte numérisé non relu

HISTOIRE IIE LA DÉCADENCE

guerriers de tous les rangs par les maladies, la famine et la désertion. Le même abus de Tabondance avait e'te suivi d'une troisième famine, et les alternatives de la disette et de la débauche produisirent une maladie pestilentielle qui enleva cinquante mille pèlerins. Peu e'taient en e'tat de commander, et tous refusaient d'obe'ir. Les querelles particulières , assoupies pendant le danger commun , s'étaient ranimées avecla même violence d'action, ou du moins la même aigreur de sentimens ; les succès de Baudouin et de Bohémond excitaient la jalousie de leurs compagnons ; les plus braves chevaliers s'enrôlaient pour aller défendre leurs nouvelles acquisitions , et le comte Raimond épuisait vainement ses troupes et ses trésors pour une expédition inutile dans l'intérieur de la Syrie : l'hiver s'écoula dans la discorde et le désordre ; le printemps ramena quelques sentimens d'honneur et de religion , et les simples soldats, moins susceptibles d'ambition et d'envie, réveillèrent par leurs cris d'indignation l'indolence de leurs chefs. Dans le mois de mai , les restes de cetle puis- Lenr mar- santc armée, réduits à quarante mille hommes , dont

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]eni A. D. à pcmc vmgt mille hommes de pied et qumze cents JainG. clievaux étaient en état de servir , s avancèrent d An-

tioche à Laodicée,et poursuivirent leur marche sans obstacle entre la côte maritime et le mont Liban. Les "• vaisseaux de commerce génois et pisans , qui suivaient la côte , fournirent abondamment à leur subsistance , et les croisés tirèrent de fortes contributions des émirs de Tripoli , Tyr , Sidon , Acre et Césarée ,

1)1- l'empire romain, ciiap. lviit. 355 qui leur accordèrent le passage et promirent de suivre le sort de Jérusalem. De Césarée ils s'avancèrent dans le milieu du pays. Les clercs reconnurent la géographie sacrée de Lydda , Ramla , Emaiis et Bethléem ; et aussitôt qu'ils eurent de'couvert la sainte cité , les croise's oublièrent leurs travaux et re'clamè rent leur récompense (i).

Jérusalem a tiré quelque éclat du nombre et de la f^v.z.Q et

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diniculte de ses mémorables sièges. Ce ne tut qu après j6ius.-iitm.A. de longs et sanglans combats , que Babylone et Rome ^ juinéi "s!^ triomphèrent de l'obstination du peuple et des obstacles que leur opposait un terrain tel par ses escarpemens, qu'il pouvait dispenser de toute autre fortification , et des murailles garnies de tours capables de défendre la plaine la plus accessible (i). Dans le siècle des croisades , une partie de ces obstacles n'existait plus ; les remparts , totalement détruits , avaient été imparfaitement réparés; les Juifs et leur culte en étaient bannis pour toujours , mais la nature ne change point avec les hommes ; et la position de Jérusalem , bien que les abords en fussent un peu

(i) On trouve la plus grande partie de la marche des Francs soigneusement tracée dans le Voyage de Maundrell (V Alep à Jérusalem (p. i 1-67 ) , un des meilleurs morceaux sans contredit quon ait dans ce genre (d'Anville , Mémoire sur Jérusalem , p. ^q ).

(2) Voyez l'admirable Description de Tacite [Hist. v, 1 1 , 12, i3), qui prétend que les législateurs des Juifs avaient eu ponr but de mettre leur peuple on état d'Jiostililé perpétuelle avec le reste du genre biimain.

adoucis , pouvait encore arrêter long - temps les efforts d'un ennemi. L'expérience d'un siège récent et trois ans de possession avaient éclairé les Sarrasins d'Egypte sur les défauts d'une place que l'honneur et la religion leur défendaient d'abandonner , et sur les moyens qui pouvaient contribuer à sa sûreté. Aladin ou Istikhar , lieutenant du calife, qui commandait dans Jérusalem , tâcha de contenir les chrétiens qui l'habitaient par la crainte de leur propre destruction et de celle du Saint - Sépulcre , et anima la valeur des musulmans par l'espoir des récompenses qui les attendaient dans ce monde et dans l'autre. On assure que la garnison était composée de quarante mille Turcs ou Arabes; et , s'il est vrai que le commandant ait pu armer de plus vingt mille des habitans, il est certain que l'armée des assiégés surpassait en nombre celle des assiégeans (i). Si les Latins eussent été encore assez nombreux pour environner la ville, dont la circonférence était de quatre mille verges (environ deux milles anglais et demi) (2), à quel pro

(i) Le jugement et rérudition de l'auteur français de V Esj>rit des Croisades , contre-balancent fortement le scepticisme ingénieux de Voltaire. Cet auteur observe (t. iv, p. 386-388) que , selon les Arabes, les habitans de Jérusalem excédaient le nombre de deux cent milles qu'au siège de Titus , Josèphe compte treize cent mille Juifs , et que Tacite porte lui-m('rae leur nombre à six cent mille, et qu'avec l;i défalcation la plus considérable que puisse justifier son accepimus , il nous les montre encore plus nombreux que l'armée romaine.

(2) Maundrell, qui fit exactement le tour des murs, trouva

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pos seraient-ils descendus dans lu \allëe de Ben Himmon et vers le torrent de Cëdron (i) , et auraient-ils côtoyé les précipices du midi et de l'orient , d'où ils n'avaient rien à craindre ni à espérer? Ils prirent le parti de diriger le siège vers le nord et l'occident de la ville. Godefroi plaça son étendard sur la première éminence du mont Calvaire. Vers la gauche , jusqu'à la porte de Saint-Etienne , la ligne d'attaque fut prolongée par Tancrède et les deux Robert; et le comte Raimond établit ses quartiers depuis la citadelle jusqu'au pied de la montagne de Sion , qui n'était plus renfermée dans l'enceinte de la ville. Le cinquième jour, les Francs donnèrent un assaut général , dans l'espérance fanatique de renverser les murs sans machines ou de les escalader sans échelles. L'impétuo-

une circonférence de six cent trente pas ou quatre mille cent soixante-sept verges anglaises (p. log-i lo). D'après un plan authentique, d'Anville, dans son Traité court et précieux , suppose une étendue d'environ mille neuf cent soixante toises françaises (p. 23-29). Pour la topographie de Jérusalem , vojez R.eland [Palestina , 1. 11 , p. 832- 860). (i) Jérusalem ne tirait ses eaux que du torrent de Cédron, qui était à sec en été , et du petit ruisseau de Siloé(Reland, t. 1 , p. 294-300). Les nationaux et les étrangers se plaignaient également de la disette d'eau, qu'en cas de guerre les ennemis avaient soin d'augmenter. Selon Tacite, il y avait dans la ville une fontaine qui ne tarissait dans aucune saison , un aqueduc et des citernes pour recevoir les eaux de pluie ; l'aquéduc était fourni parle ruisseau Tekoe ou Etham , dont Bohadin parle aussi dans la Vie de Sakdin , p. 238.

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site de leurs efforts les rendit maîtres de la première liarrière , mais ils furent repousse's avec perte jusque dans leur camp. Le trop fréquent abus des stratagèmes pieux avait détruit l'influence des visions et des prophéties, et on trouva que la valeur, les travaux et la persévérance étaient les seuls moyens d'arriver à la victoire. Le siège ne dura que quarante jours, mais ce furent quarante jours de misère et de calamités. On peut attribuer à l'appétit vorace et imprévoyant des Latins les plaintes de disette continuellement renouvelées ; mais le sol pierreux de Jérusalem ne fournit presque pas d'eau; les chaleurs de l'été avaient tari les faibles sources et desséché les torrens ; et les assi^geans ne pouvaient pas y suppléer , comme on le faisait dans la ville , par des aqueducs et des citernes. Le pays d'alentour manque également d'arbres pour mettre "a couvert du soleil ou construire des bàtimens; mais les croisés découvrirent, dans une caverne , quelques pièces de bois d'une très - forte dimension. On coupa près de Sichem un bois ( le bocage enchanté du Tasse) (i). Tancrède, par son courage et son habileté , sut faire transporter au camp les matériaux nécessaires ; et des artistes génois , qui se trouvaient heureusement dans le port de Jafïk, construisirent des machines pour le service du siège. Le duc de Lorraine et le comte de Toulouse firent

(i) Gerusalemme lihcrata ^ canto xii. Il est intéressant d'observer avec quel soin le Tasse a conservé et embelli les moindres détails de ce siège.

DE l' KM PI RE r.OM\!.\. CIIVP. TVIIT. 3^)C)

élever, à leurs frais et clans leurs quartiers, deux tours roulantes que Ton conduisit avec de pieuses fatigues , non pas aux endroits les plus accessibles des fortifications, mais vers ceux qui étalent les plus négligés. La tour de Raimond fut réduite en cendres par le feu des assiégés ; mais son collègue , plus vigilant , fut aussi plus heureux ; ses archers chassèrent l'ennemi des remparts ; les Latins baissèrent le pontlevis, et un vendredi, à trois heures après-midi, le jour et l'heure de la Pas^pn : Godefroi de Bouillon parut en vainqueur sur les murs de Jérusalem. De tous côtés, les croisés, animés par sa valeur, imitèrent son exemple ; et environ quatre cent soixante ans après la conquête d'Omar, les chrétiens délivrèrent la sainte cité du joug des mahométans. Les assiégeans étaient convenus que , dans le pillage de la ville et des richesses des particuliers, ils respecteraient la possession du premier occupant ; et les dépouilles de la grande mosquée, soixante dix lampes et un grand nombre de vases d'or et d'argent récompensèrent l'activité de Tancrède et firent briller sa générosité. Les serviteurs du Dieu des chrétiens crurent, dans leur aveuglement , devoir l'honorer par de sanglans sacrifices. Leur implacable fureur, irritée par la résistance , ne se laissa désarmer ni par la faiblesse du sexe ni par celle de l'âge. Le massacre dura trois jours (i), et rinfection des cadavres produisit une

(i) Outre les Latins , qui ne rougissent point de ce massacre , voyez Elmacin (Hàt. Sarac. , p. 363) , Abulpliarage

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maladie epidemlque. Après avoir passe au fil de l'épee soixante-dix mille musulmans et brûlé les Juifs dans leur synagogue , ils purent encore conserver une multitude de captifs que l'avarice ou la fatigue du carnage leur fit épargner. Tancrède fut le seul de ces féroces héros de la croix qui laissât voir quelques sentimeus de compassion : on peut cependant accorder des éloges à la clémence intéressée de Raimond, qui accorda une capitulation et un sauf conduit à la garnison de la citadelle (j). Le Saint- Sépulcre était enfin libre , et les vainqueurs sanglans se préparèrent à accoinjj^ir leur vœu. T.a tête et les pieds nus, le cœur contrit et dans une humble posture, ils montèrent le Calvaire au milieu des antiennes chantées à haute voix parle clergé; leurs lèvres se collèrent sur la pierre qui avait couvert Je Sauveur du monde, et ils baignèrent de larmes de joie et de pénitence Je monument de leur rédemption. Deux philosophes ont considéré différemment ce mélange des passions les plus féroces et les plus tendres ; l'un le regarde

{Dynast. , p. 243), et M. de Guignes (t. ii, part, ii , p. 99), tl'aprés Aboul-Mahasen,

(1) L'ancienne tour de Psépliine , appelée Neblosa dans le moyen âge , fut nommée Caslellum Pisanum depuis le patriarche Daimbert. Elle est encore la citadelle et la résidence d'un aga turc ; de cette tour on découvre la mer Morte tt une partie de la Judée et de l'Ai'abie ( d'Anville , pages 19-23). On l'appela aussi la tour de David, îrwgyof

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comme facile et naturel ( r ) ; Vaulre comme absurde et incroyable (2). Il a peut-cLre été appliqué trop rigoureusementaux mêmes personneset au même moment: l'exemple du vertueux Godefroi réveilla la piété de ses compagnons ; en purifiant leur corps ils purifièrent aussi leur àme , et j'ai peine à croire que les plus ardens au massacre et au pillage aient été les plus édifians à la procession du Saint-Sépulcre.

Huit jours après cet événement mémorable, dont Électiou la mort du pape Urbain précéda la nouvelle , les oodefroi de

dr> 1 1- 'i\ ^ ^ ^1 '^ i' V ' Fouillon. A.

leis Jatms procédèrent a 1 élection d un roi pour ^ ,ogg j„ji.

défendre et gouverner les conquêtes de la Pales- / joo^juin^t tine. La retraite de Hugues-le-Grand et d'Etienne ^^^ de Cbartres avait nui à leur réputation qu'ils travaillèrent à réparer par une seconde croisade et une mort glorieuse. Baudouin était établi à Edesse , et Bohémond à Antioche ; les deux Robert , le duc de Normandie (S) et le comte de Flandre , préféraient leurs états héréditaires d'Occident à

(i) Histoire cVAngletene y par Hume, vol. i , p. '^w ^ 3i'i, édit. in-8°.

(3) E<!sai de Voltaire sur VHistoire générale , l. 11 , c. 54, p. 345 , 346.

(3) Les Anglais attribuent à Robert de Normandie, et les Provençaux à Raimond de Toulouse , la gloire d'avoir refusé la couronne de Jérusalem ; mais la voix sincère de la tradition a conservé le souvenir de Tambition et de la vengeance (Villeliardouin , n° i36) du comte Saint-Gilles; il mourut au siège de Tripoli, qui fut possédé par ses dcsceudans.

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des prétentions douteuses sur un trône peu solide. Les compagnons de Raimond blâmèrent son ambition et sa jalousie; et l'arme'e , par un choix libre , juste et ne'cessaire , proclama Godefroi de Bouillon , le premier et le plus digne champion de la chrétienté. Le héros accepta un dépôt non moins accompagné de danger que de gloire ; mais dans une cité où le Sauveur du monde avait été couronné d'épines , le pieux Gûdefroi rejeta le titre et les marques de la royauté; et le fondateur du royaume de Jérusalem se contenta du nom modeste de défenseur et baron du Saint-Sépulcre. Son règne qui , pour le malheur de ses sujets , ne dura qu'une seule année (i), fut troublé, dès la première quinzaine, par l'approche du visir ou sultan d'Egypte , qui , n'ayant pu arriver assez tôt pour prévenir la perte de Jérusalem , était impatient d'en tirer vengeance. EataïUr d'As- Sa défaite totale à la bataille d'Ascalon scella la puis-

ciiloa. A. D. -Il • -111

1099.A0Û112. sance des Latins dans la Syrie , et signala la valeur des princes français qui , après cette action , prirent congé pour long-temps de la Palestine et des guerres saintes. Les croisés purent tirer quelque gloire de la prodigieuse inégalité du nombre. Je ne m'arrêterai pas à compter les milliers de soldats , tant de cavalerie que d'infanterie , dont se composait l'armée des fatimiles ; mais, à l'exeption de trois mille

(1) Voyez l'élection et la bataille d'Ascalon dans Guillaume de Tyr (1. ix , c, i-ia), et dans la conclusion des histoires latines de la première croisade.

DE L'ri\îPn\E noMAiN. chat». LMir. 363 Éthiopiens ou Noirs armés de fléaux de fer, les Barbares du midi prirent la fuite dès lapremicre charge , et offrirent le contraste frappant de la valeur intrépide des Turcs et de la lâcheté efféminée des naturels de rÉgypte, Après avoir suspendu devant le Saint- Sépulcre rétendard et l'épée du sultan, le nouveau roi (du moins bien digne de ce titre) embrassa, pour la dernière fois, les compagnons de ses travaux, et ne put retenir, pour la défense de la Palestine , que le brave Tancrède avec trois cents chevaliers et deux mille soldats d'infanterie. Sa puissance fut bientôt attaquée par le seul ennemi contre lequel Godefroi se trouva sans courage. La dernière peste d'Antio^ che avait enlevé Adhémar, évêque du Puy, homme supérieur dans l'action et dans les conseils ; les autres ecclésiastiques ne conservaient de leur caractère que l'avarice et l'orgueil , et leurs clameurs séditieuses avaient exigé que le choix d'un roi fût précédé de l'élection d'un évêque. Le clergé latin usurpa les revenus et la juridiction du patriarche ; le reproche de schisme ou d'hérésie servit d'exclusion aux Grecs et aux Syriens (i) ; et , sous le joug de fer de leurs libérateurs , les chrétiens orientaux regrettèrent la tolérance des califes arabes. Daimbert, archevêque de Pise , initié depuis long -temps dans les secrets de la politique romaine , avait amené une flotte de Pisans au secours des croisés ; il fut installé sans réclamation chef temporel et spirituel de

(l) Renaudot , Hist. pair. Alexand., p. 479«

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