HISTOIRE HE LA DECADENCE
l'Eglise (i). Le nouveau patriarche se saisit aussitôt du sceptre acquis par le sang et les travaux des pèlerins : Godefroi et Bohe'mond se soumirent à recevoir de ses mains l'investiture de leurs possessions ; mais cet hommage lui parut insuffisant; Daimbert réclama la proprie'te' immédiate de Jaffa et de Jérusalem. Au lieu de repousser cette prétention par un refus franc et positif, le héros négocia avec le prêtre ; l'Eglise obtint un quart des deux villes , et le modeste prélat se contenta de la réversion éventuelle du reste, en cas que Godefroi mourût sans enfans , ou que , par la conquête du Caire ou de Damas , il se trouvât en possession d'un nouveau royaume. Leroyannie Saus Cette bonté de l'évêque , le conquérant se A. D. 1099, serait trouve a peu près dépouille de son royaume naissant , qui ne comprenait que Jérusalem , Jaffa et une vingtaine de villes ou villages des environs (2) ; encore les mahométans possédaient-ils, dans ce faible district , plusieurs forteresses imprenables; et les lal^oureurs , les marchands et les pèlerins étaient exposés sans cesse à leurs hostilités. Les exploits de Godefroi , ceux des deux Baudouin ,
(') Voyez les réclamalions du patriarche Daimbert , dans Guillaume de Tyr (1. ix , c. i5-i8 ; 1. x , c. 4> 7) 9 )î qui soutient avec une étonnante bonne foi l'indépendance des con— quérans et des rois de Jérusalem.
(2) Guill. de Tyr (1. x , p. 19), VHistoria Hierosolymitana «le Jacques de VUry (I. 1 , c. 2i-5o ), et les Sécréta Fidelium Crucis , de Marins Sanut (1. m , p. 1 ) , font connaître l'état et les conquêtes du royaume latin de Jérusalem.
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son frère et son cousin, qui succédèrent au trône , procurèrent par la suite aux Latins plus de sûreté et de tranquillité; et ses états se trouvèrent enfin, à force de travaux et de combats , égaux en étendue , mais non pas en population , aux anciens royaumes de Juda et d'Israël (i). Après la réduction des villes maritimes de Laodicée , Tripoli, Tyr et Ascalon (2) , à laquelle contribuèrent puissamment les flottes de Venise , de Gênes , de Pise et même de Flandre et de Norwége (3), les pèlerins d'Occi-
(1) Au momenr d'un dénombrement , David se trouva avoir, sans comprendre les tribus de Lévi et de Benjamin, un million trois cent mille ou un million cinq cent soixantequatorze mille combattans ; ce qui , en ajoutant les vieillards , les femmes, les enfans et les esclaves, devait composer une population d'environ treize millions d'iiabitans dans un pays long de soixante lieues sur trente de large. Le judicieux et véridique Le Clerc {Comment, sur a , Samuel, XXIV et 1 , Chron. xxi) , œstuat angusto in limite , et il laisse apercevoir quelque soupçon d'une faute dans les copies; soupçon dangereux.
(2) La relation de ces sièges se trouve, chacune à la place qui lui convient, dans la grande histoire de Guillaume de Tyr, depuis le neuvième livre jusqu'au dix-huitième , et d'une manière plus concise dans Bernard le Trésorier (Z)e acquisitione Terrœ Sanctœ ^ c. 89-98 , p, 732-740). On trouve dans les Chroniques de Pise , Gênes , Venise', quelques faits particuliers relatifs à ces républiqties , ainsi que dans les sixième , neuvième et douzième tomes de Muratori.
(3) Quidam populu.i de insulis Occidentis cgresxus et maJT.ime de eâ parte quœ Non>egia dicitur. Guillaume de
dent possédèrent toute la côte depuis Scanderoon jusqu'aux frontières de l'Egypte. Le prince d'Antioche rejeta la suprématie du roi de Jérusalem ; mais les comtes dEdesse et de Tripoli se recormurent ses vassaux. Les Latins étendirent leur royaume au-delà de l'Euphrate , et les maliométans ne conservèrent de leurs conquêtes de Syrie (i) que les quatre villes dHems, de Hamali , Alep et Damas. Les lois , le langage , les mœurs et les titres de la nation française et de l'Eglise latine , furent adoptés dans ces colonies d'oulre-mer. Selon la jurisprudence féodale, les principaux états et les baronnies subordonnées passaient aux héritiers mâles ou femelles (2) ; mais le luxe et le climat de l'Asie anéantirent la race mélangée et dégénérée des premiers conquérans (3), et l'arrivée de nouveaux croisés
Tyr (1. XI, c. 14, P- 804) décrit leur course per Britannicurn mare et Calpen , au siège de Sidon.
(1 ) Benelalliir , apiid de Guignes , Histoire des Huns , t. 11 , part. II, p. i5o, i5i , A. D. 1127 ; il P^^"'^ certainement de rintérieur du pays.
(2) Sanut blâme avec raison le droit de succession par les femmes dans une terre , hostibus circuindata ^ ubicuncta virilia et virtuosa esse deberent. Cependant , par l'ordre et avec l'approbation de son seigneur suzerain , une héritière noble était obligée de faire choix d'un mari ou d'un champion [Assises ileJêrusalem^c. 242, etc.) ^oy. M. de Guignes (t. I , p. 441-471 )• Les tables exactes et utiles de celte dynastie sont particulièrement tirées des Lignages d'outre-mer,
(3) On les appelait par dérision poullains , pullani , et leur nom ne se prononçait qu'avec mépris (Ducange, Gloss.
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d'Europe était un événement incertain sur lequel on ne pouvait compter. Le nombre des vassaux tenus au service militaire (i) se montait à six cent soixantesix chevaliers , qui pouvaient espérer le secours de deux cents de plus sous la bannière du comte de Tripoli ; chaque chevalier marchait au combat accompagné de quatre écuyers ou archers à cheval (2) : les églises et les vdles fournissaient cinq mille soixante-quinze sergens , probablement des soldats d'infanterie; et la totalité des forces régulières du royaume n'excédait pas le nombre de onze mille hommes, faible défense contre les troupes innombrables des Turcs et des Sarrasins (3) ; mais la sûreté de Jérusalem se fondait principalement sur les
lat. , t. V, p. 535 , et les Observations sur Joinville , p. 84 , 85 ; Jacques de Vitry , Hist. Hierosol. ,1. i , c. 67 , 73 ). IIlustrium viroruin qui ad Terrœ Sanctœ... liberationeni in ipso, manserunt dégénères jilii.... in deliciis enutriti , molles et ejfœminati. {Voy. Sanut, 1. m, part, viii, c. 2 , p. 182,) (1 ) Ce détail authentique est tiré des Assises de Jérusalem (c. 324-326-33 1 ). Sanut (liv. m, part, m, c. 1 , p. 174) ne couiple que cinq cent dix-huit chevaliers et cinq mille sept cent soixante-quinze hommes d'armes.
(2) Le nombre total et la division fixent le service des trois grandes barounies à cent chevaliers pour chacune j et le texte des Assises , qui porte le nombre à cinq cents ,, ne peut se justifier que par cette supposition.
(3) Cependant dans les grands dangers de l'état , dit Sanut , les chevaliers amenaient volontairement une suite plus nombreuse , decentein comilivani militum jnxta slaluni suuin.
chevaliers de l'hôpital (i) de Saint-Jean et du temple de Salomon (2); sur cette étrange association de la vie monastique et de la vie militaire, suggérée sans doute par le fanatisme, mais que dut approuver la politique. La fleur de la noblesse d'Europe aspirait à porter la croix et à prononcer les vœux de ces ordres respectables dont la discipline et la valeur ne se sont pas démenties , et la donation de vingthuit mille fermes ou manoirs dont ils fm-ent promptement enrichis (!5) , les mit en état d'entretenir des troupes régulières de cavalerie et d'infanterie pour la défense de la Palestine. L'austérité du couvent
(i) Guillaume de Tyr (liv. xviii , c. 3,4? 5 ) raconte l'origine ignoble et l'insolence précoce des hospitaliers , qui renoncèrent bientôt à leur humble patron saint Jean-l'Au— mônier , pour un plus auguste protecteur, saint Jean-Baptiste, f^oj-, les efforts inutiles de Pagi ( Critîca, A.. D. 109g , n°* 14-18). Ils embrassèrent la profession des armes vers l'année 1 120. L'hôpital était mater; \e temple, yZ/Za; l'ordre Teutonique fut fondé A. D. 1 190 , au siège d'Acre (Mosh , Instit., p. 389 , 390 ).
(2) Voyez saint Bernard , De laude novœ milltiœ Templiy composé A. D. 1 i32-i i36 , in 0pp. , t. 1 , part. 11 , p. 647- 5G3 ; édlt. Mabillon , Venise., iqbo. Un pareil éloge donné aux templiers morts, serait très-prise par les historiens de Malle.
(3) Matthieu Paris, Hist. major., p. 544' I^ donne aux hospitaliers dix- neuf mille , et aux templiers neuf mille maneria , mot qui, comme Ducange l'a fort bien observé, a un sens plus étendu en anglais qu'en français. /T/artor en anglais signifie une seigneurie , et manoir en français ne veut dire qu'une liabitation.
DE l'empike romain, chap. lviii. 3Gr) se dissipa bientôt dans l'exercice des armes. L'avarice, l'orgueil, la corruption de ces moines militaires scandalisèrent bientôt le monde chrétien ; leurs prétentions d'immunité et de juridiction troublèrent l'harmonie de l'Église et de l'état , et la jalousie de leur émulation menaçait sans cesse la tranquillité publique 5 mais dans le fort de leurs désordres les chevaliers de l'Hôpital et du Temple conservèrent leur caractère de fanatisme et d'intrépidité; ils négligeaient de vivre selon les lois du Christ , mais ils étaient toujours prêts à mourir pour son service; et cette institution transporta du Saint-Sépulcre dans l'île de Malte l'esprit de la chevalerie , cause et effet des croisades (i).
L'esprit de liberté qui respire dans les institu- Assises de lions. féodales , se faisait sentir avec toute son éner- n^'^"'''^^"^:^"
gie aux champions volontaires de la croix , qui choisirent parmi leurs chefs le plus digne de les commander. Un modèle de liberté politique s'établit au milieu des esclaves de l'Asie, incapables d'en apercevoir ou d'en suivre l'exemple. Les lois de ce royaume français découlent de la source la plus pure de la justice et de l'égalité. La première et la plus indispensable condition de ces lois est le consente-
(1) Dans les premiers livres de V Histoire des Chevaliers de Malle , par l'abbé de Vertot , le lecteur peut s'amuser du tableau brillant et quelquefois flatteur de l'ordre, tant qu'il fut employé à la défense de la Palestine. Les livres sui- \ans racontcnl leur éniigralion à Rhodes et à Malle. Xf. 2 \