‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 5)Chapitre 60 sur 68 · HISTOIRE DE LA DÉCADEXCE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA DÉCADEXCE

force (le Durazzo , la prudence d'Alexis , le commencement d'une famine et l'approche de Ihiver trompèrent ses espérances ambitieuses , et ses conféde'rés gagnés abandonnèrent honteusement ses drapeaux ; un traité de paix (i) suspendit la terreur des Grecs, et bientôt la mort les délivra pour toujours d'un adversaire que ne pouvait arrêter aucun serment , que ne pouvait effrayer aucun danger et qu'aucun succès ne pouvait satisfaire. Ses enfans succédèrent à la principauté d'Antioche ; mais on fixa strictement les limites , on stipula clairement l'hommage, et les villes de Tarse et de Malmistra retournèrent à l'empereur de Byzance, qui possédait le circuit entier de la côte de l'Anatolie depuis Trébisonde jusqu'aux confins de la Syrie. La dynastie de Seijouk établie dans le royaume de Roum (a) se trouva séparée, de tous côtés , de la mer et du reste des musulmans. Les victoires des Francs , et même leurs défaites , avaient ébranlé la puissance des sultans , qui , depuis la perte de Nicée,

gnifier l'Angleterre. Cependant nous savons , à n'en pas douter, que Henri i " ne lui permit point de lever des troupes dans ses états (Ducange, Not. ad Alexiad. , p. 4i ).

(i) La copie du traité [Alc.riad. , I. xiii , p. 406-416 ) est une pièce originale et curieuse qui exigerait et pourrait fournir une bonne carte de la principauté d'Antioche.

(2) Fojez dans le sa\ant ouvrage de M. de Guignes (t. ii, part. 11) riiistoire des Seijoucides d'Iconium , d'Alep et de Damas, autant qu'on a pu la recueillir chez les auteurs orecs , latins et arabes : ces derniers paraissent peu inslruiu des affaires de Roiim^

DE l'empire romain, chap. lix. 383 s'étaient retire's clans la petite ville de Cogni ou Iconium , situe'e dans l'intérieur des terres , à plus de trois cents milles de Constantinople (i). Loin de trembler pour leur capitale, les princes Gomnène faisaient aux Turcs une guerre offensive , et la première croisade suspendit la chute de leur empire chancelant.

Dans le douzième siècle , trois grandes e'migrations Expédipartirent de l'Occident pour aller par terre délivrer ,,g°°p|!g^|||!^^ la Palestine ; l'exemple et le succès de la première ^'"'"^«'^e- a«

' r r D. iioi.

croisade excitèrent le zèle des pèlerins et des soldats de la Lombardie , de la France et de l'Allemagne (2). Quarante -huit ans après la délivrance du Saint -Se- Deuxième pulcre, l'empereur Conrad m et Louis vu, roi de ""^^.g/jj^ ^^ France, entreprirent la seconde croisade pour se- '}'^i;°"**^"-

courir l'empire ébranlé oes Latins de la Palestine (3).

(i) Iconium est cité par Xénophon comme un poste ; Strabon lui-même donne le titre équivoque de Kai^o^rcAff (Cellarius , 1. 11 , p. 121 ) ; cependant saint Paul trouva dans cette place une multitude 7r>itjSos de juifs ou de gentils. Abulféda la décrit sous la dénomination corrompue deKunijah, comme une grande viile, avec une rivière et un grand nombre de magnifiques jarditis, à trois lieues des montagnes, et ornée , je ne sais pourquoi , du mausolée de Platon (Ahulféda , Tahiil. xvii , p. 3o3 , vers. Reiske , et V Index geographicus de Schultens, tiré d'ibn Saïd).

(2) Pour servir de supplément à l'histoire delà première Croisade, voyez Anne Comnène {^Alexias , 1. xi , p. 33 i , etc., et le huitième livre d'Albert d'Aix ).

(3) Pour la seconde croisade de Conrad met de Louis vu, V. Guill. de ïyr (1. xvi, c. 18-29), Ol^'O" de Freysingen (l. T , c. 34-45, 69,60), Matthieu Paris {^Hist. rnnjor.^

384 HISTOIRE I)F. LA. DÉCAnEXCE

Troisième, Une grande division de la troisième croisade marclia

ôe Frédéric °

i .A.D.1189. SOUS les ordres de l'empereur Frédéric-Barberousse (1 ) qui avait ressenti , comme les rois de France et d'Angleterre , la perte de Jérusalem commune à tous les chre'tiens. Ces trois expéditions se ressemblent parle nombre des croises , par leur passage à travers l'empire grec , et par les circonstances et l'événement de leurs expéditions contre lesTurcs. Un parallèle abrégé éviterala répétition d'un récit monotone et fastidieux. Quelque brillante qu'elle puisse paraître , une histoire suivie des croisades présenterait sans cesse les mêmes causes et les mêmes effets , el les efforts multipliés employés à défendre ou à reconquérir la Terre-Sainte paraîtraient autant de copies imparfaites du même original.

I. Les essaims nombreux qui suivirent de si près les traces des premiers pèlerins , étaient conduits par des chefs égaux pour le rang à Godefroi et à ses compagnons , quoiqu'ils leur cédassent en mérite et en

p. 68), Slruve {Cu/pus Hist. Germanlcœ ^^. 'i']2, SyS), Scriptorcs reritm Fianciaruiti , de Duchesne , t. iv ; Nicétas, in Fit, Manuel, 1. i , c. 4» 5, 6, p. /^i-Z^'è ; Cinnamus , 1. II, p. 41-49-

(r) Pour la Iroisièmo croisade de Frédéric Barberousse , •yoyez Nicétas , dans Isaac Lange (1. 11 , c. 3-8, p. 257-1266), Stru\e {^Corpus Hisi, Gcrm. , p. 4 i4), et deux Lisloriens ([ui furent pvobableniont s])eclaleurs : Taj^inou ( in Scriptor. Freher.f t. 1 , p. 4*^6-416 , édit. Struv.) el l'Anonyme de Expedillone. Asiaticâ^ Fred. x {^in Cnni.sii antiquit. Lection. ^ l. m , part. 11 , p. 49^-526 , édit. Basnage ).

renommée. On voyait à leur tête les bannières des ducs de Bourgogne , de Bavière et d'Aquitaine : le premier descendait de Hugues Capet , et le second fut la tige de la maison de Brunswick. L'archevê(|ue de Milan , prince temporel , emporta les richesses de son église et de son palais, dont profitèrent les Turcs; et les anciens croise's, Hugues- le -Grand et Etienne de Chartres , revinrent achever de remphr le vœu c[u'ils n'avaient point accompli. L'immense multitude qui les suivait en désordre s'avançait sur deux colonnes : la première était composée de deux cent soixante mille personnes, et la seconde d'environ soixante mille chevaux et cent mille hommes d'infanterie (i). Les armées de la seconde croisade auraient pu prétendre à la conquête de toute l'Asie. La noblesse de France et d'Allemagne était animée par la présence de ses souverains ; le mérite personnel de Conrad et de Louis servait, autant que leur rang , à relever l'éclat de leur expédition et à donner aux troupes une discipline que des chefs subordonnés auraient difficilement obtenue. L'empereur et le roi de France conduisaient chacun un corps de cavalerie formidable, composé de soixante-dix mille

(i) Anne , qui fixe le nombre de celte émigration à <jua rante mille chevaux et cent mille hommes d'infanterie , les appelle des Normands , et met à leur tête deux frères de l'iandre. Les Grecs claient singulièrement ignorans des noms des familles et des possessions des j)r!nces lalins.

xr. 2 5

?>86 HISTOIKE \)t: LA DÉCADEi^CE

chevaliers et de leur suite ordinaire (i) ; ainsi , sans compter les troupes légères, les paysans, les femmes, les enfans, les prêtres et les moines, il faut évaluer la totalité au moins à quatre cent mille âmes. Tout fut en mouvement dans l'Occident , depuis Rome jusqu'à la Bretagne. Les rois de Bohême et de Pologne obéirent aux ordres de Conrad; le témoignage unanime des Grecs et des Latins atteste que les agens de Byzance , après avoir compté neuf cent mille âmes au passage d'une rivière ou d'un défilé , renoncèrent à suivre cet effrayant dénombrement (2). A la troisième croisade , l'armée de Frédéric-Barberousse fut moins nombreuse , parce que les Anglais et les Français préférèrent la navigation de la Méditerranée. Quinze mille chevaliers et autant d'écuyers composaient la fleur de la chevalerie allemande ; soixante mille chevaux et cent mille hommes d'infanterie passèrent en revue devant l'empereur dans les plai-

(i) Guillamne de Tyr et Mathieu Paris comj)tent dans chaque armée soixante- dix mille loricati.

(2) Cinnanius cite ce dénombrement imparfait ( êvv£»i;x«»t« fi.vftoii'is), et il est confirmé par Odon de Diogile , û/?«c? Ducange , ad Cinnamiun , au nombre exact de neuf cent mille cinq cent cinquante-six : pourquoi donc la traduction et le commentaire adoptent~ils le calcul insuffisant de neuf cent mille ? Godefroi de Viterbe ne s'écrie- t-il pas {Panthéon^ p. XIX , /«Muratori, t. vu , p. 462 ) :

— Ninneiiiin si poscere qiiœrns , Millia tnilletia milites <t°mi-n eraC?

DE l'empire ROMAIN^. ClfAP. LIX. 887

nés de Hongrie ; et , après ce que nous avons vu des premières croisades , nous ne nous étonnerons plus que la crédulité ait porté à six cent mille pèlerins le nombre de ceux qui composaient cette dernière émigration (i). Ces calculs extravagans ne prouvent que la surprise des contemporains; mais cette surprise constate évidemment une très-grande multitude, quoiqu'elle ne la définisse pas. Les Grecs pouvaient s'applaudir de leur supériorité dans l'art et les stratagèmes de la guerre ; mais ils rendaient justice à la valeur puissante de la cavalerie française et de l'infanterie des Allemands (2); ces étrangers sont dépeints comme une race de fer, de taille gigantesque, dont les yeux lançaient des flammes, et qui versait le sang comme de l'eau. Conrad avait à sa suite une troupe de femmes armées comme des chevaliers. Les bottines et les éperons dorés du clief de

(1) Ce calcul extravagant est d'Albert de Stade (apud Struv. , p. 414 )• J'^i pris Je mien dans Godefroi de Viterbe , Arnold de Lubeck , apud eumdeni^ et Bernard le Trésorier (c. i6g, p. 804 ). Les auteurs originaux gardent le silence ; les mahométans évaluaient son armée à deux cent ou deux cent soixante mille hommes, (Bohadin, in vit. Saludin. , p. 110.)

(2) Je dois observer que dans la seconde et la troisième croisades, les Grecs et les Orientaux appellent les sujets de Conrad et de Frédéric, Alurnnnni ; les Lechi ou'Tzeclii de Cinnaraus sont les Polonais et les Bohémiens ; il réserve aux Français l'ancienne dénomination de Germains. I! cile aussi les B^i'Jcti'voi ou B^riToi.

ces amazones lui firent donner le surnom de la dame aux pieds d'or.

Passage des II. Le nombre et le caractère des croisés étaient

croisés dans i-^i^ l/~> ce • '

les états de un ODjet dc tcrrcur pour les drecs ettemines, et lempereur pQ^^jg!- jg notre Crainte devient facilement celui de

grec. j

notre aversion. Mais la frayeur que leur inspirait la puissance des Turcs assoupit pour quelque temps ces sentimens de haine ; malgré les invectives des Latins, nous croyons pouvoir assurer qu'Alexis dissimula leurs insultes , éluda leurs hostilités , dirigea leur imprudence, et ouvrit à leur courage la route du pèlerinage et de la conquête. Mais dès que les sultans eurent été chassés de Nicée et des côtes maritimes , dès que, retirés dans Cogni, ils n'alarmèrent plus de leur voisinage les empereurs de Byzance , les Grecs se livrèrent davantage à l'indignation que leur causait le fréquent et libre passage des Barbares d'Occident qui menaçaient la sûreté de l'empire et insultaient à sa majesté. Les seconde et troisième croisades furent entreprises sous les règnes de Manuel Comyène et d'Isaac Lange. Le premier à des passions toujours impétueuses joignit souvent les sentimens d'une âme malveillante. Le second , modèle de lâcheté et de perfidie , avait puni sans mérite comme sans pitié le tyran dont il occupait alors la place. Le prince et le peuple convinrent secrètement, et peut-être tacitement , de détruire ou au moins de décourager les pèlerins par toutes sortes d'injures et de tyrannies; leur défaut de prudence et de discipline en fournissait continuellement le pré-

T)È l'empire ROMAITV. CÎTAP. LIX. 889

texte et l'occasion. Les monarques de l'Occident avaient stipule que leurs troupes auraient un libre passage dans les états de l'empereur grec , et y seraient approvisionne'es à des prix convenables ; le traité était de part et d'autre garanti par des serniens et des otages , et le plus pauvre des soldats de Frédéric portait avec lui trois marcs d'argent qui lui avaient été donnés pour les frais de sa route. Mais Pinjustice et la perfidie violèrent tous les engagemens , et l'aveu sincère d'un historien grec, qui préférait la vérité à l'honneur (i) de ses compatriotes, atteste les injures multipliées dont eurent à se plaindre les Latins. Au lieu de les recevoir amicalement, les villes d'Europe et d'Asie leur fermèrent leurs portes , et du haut des murs on leur descendait dans des paniers des provisions insuffisantes. L'expérience du passé et la crainte de l'avenir pouvaient excuser cette timide inquiétude ; mais l'humanité défendait de mêler dans leur pain de la chaux et d'autres ingrédiens mortels. Quand on pourrait acquitter Manuel du soupçon de connivence dans ces odieuses manœuvres , on ne peut le laver du reproche d'avoir fait battre de la monnaie a un faux titre pour commercer avec les pèlerins. A chaque pas on les arrêtait ou on les égarait dans leur route ;

(1) IVicétas ('lait encore enfant au temps de la seconde croisade ; mais à la troisième, il défendit contre les Francs le poste important de Philippopolis. Cinnamiis est rempli d'orgueil et de partialité nationale.

3f/0 HISTOIRE DE LA DKCADFTfCF

Ips gouverneurs recevaient ries ordres secrets de fortiHer les passages et d'abattre les ponts ; on pillait et l'on assassinait inhumainement les traîneurs ; dans le passage des forêts , des flèches lancées par des mains invisibles perçaient les chevaux et les soldats. On brûlait les malades dans leur lit, et les Grecs pendaient à des gibets , le long des routes , les cadavres de ceux qu'ils avaient égorgés. Ces injures enflammèrerit le courroux des champions de la croix, qui n'étaient point doués d'une patience évangélique ; et pour éviter les suites d'une inimitié qu'ils avaient provoquée sans être de force à la repousser, les princes grecs hâtèrent le départ et l'embarquement de ces hôtes formidables. Près de la frontière des Tuics, Barberousse épargna la coupable Philadelphie (i), récompensa les services de Laodicée, et déplora la nécessité fatale qui l'avait forcé de répandre le sang de quelques chrétiens. Dans leurs entrevues avec les souverains de la France et de l'Allemagne, l'orgueil des princes grecs fut exposé à de fréquentes mortifications. La première fois que Louis parut devant Manuel, on ne lui donna qu'un tabouret !)as auprès du trône T^); mais dès que son armée

(i) Kicétas blâme la conduite des habitans de Philadelpliie , landis que l'anonyine allemand accuse ses compa— triol.es de brulalilé {ciilpâ nostrd). Il serait à souhaiter qu'on lie rencontrât dans l'iiistoire que des contradictions de cette espèce. C'est aussi Nicélas qui nous apprend la pieuse douleur et les scntimens humains de Frédéric.

(2) X9cif4,<xÀ>j £^ç«, qjie Cinnamus traduit en latin par le

hv. l'empire ROMATiv. c.nxv. Lix. 39 r fut au-delà du Bosphore , le monarque français refusa de se prêtera une seconde entrevue, à moins que sou frère l'empereur ne consentît à conférer avec lui comme avec son égal, soit sur mer, soit sur terre. Avec Conrad et Frédéric, le cérémonial éprouva encore plus de difficidtés. Ils prétendaient être les empereurs de Rome et les successeurs de Constantin ( i ), et soutenaient avec hauteur la pureté de leur titre et de leur dignité. Le premier de ces représentans de Charlemagne ne voulut converser avec Manuel qu'à cheval au miheu de la plaine; le second, en traversant l'Hellespont au lieu du Bosphore, évita de passer à Constantinople et d'en voir le souverain. Le prince grec ne donnait dans ses lettres à un empereur couronné à Rome que le titre de rex ou de prince des allemands ; le faible et vain Isaac Lange affectait d'ignorer le nom d'un des plus grands hommes et des plus grands monarques de sonsiècle. Tandis que les empereurs grecs ne voyaient dans les croisés que des objets de haine et d'inquiétude, ils entretenaient une correspondance secrète

mot SeAAmi/. Ducange fait tout son possible pour sauver cette circonstance liiimilianle pour son souverain et pour son pays (sur Joinville , Dissert. 37, p. 3i 7-320). Louis insista depuis sur une entrevue , in mari ex œquo , et non pas e.rc/j'//o, selon la ridicnle version de quelques mannscrifs. (1) Ego Rornanonun iinperator surn , ille Romanionim (Anonym. Canis. , p. 5 1 3 ). Le style public et historique des Grecs était r;î| ou princcps ; cependant Cinnamus a\on« que lf<.-z!!i^ct']ofi est le synoijyine deB«<rM£!>r.

392 nrsToirT: df la DT^CAui-NrE

avec les Turcs et les Sarrasins. Isaac Lange se plaignit de ce que son amitié pour le grand Saladin l'avait brouillé avec les Francs, et il fonda une mosquée à Constantinople pour l'exercice public de la religion mahométane (i).

Gneiredts III. Les uombrcux essaims de pèlerins qui pas- Tares. , , > , 11 y ■ ^ r

serent le Rhin a la suite de la première croisade , furent détruits dans l'Anatolie par la peste, la famine et les armes des Turcs ; les princes s'échappèrent avec quelques escadrons pour accomplir leur lamentable pèlerinage. On peut juger de leurs lumières par le dessein qu'ils avaient conçu de soumettre, chemin faisant, la Perse et le Rhorasan, et de leur humanité par le massacre des habitans d'une ville chrétienne qui venaient au-devant d'eux, des palmes et des croix à la main. L'expédition de Conrad et de Louis fut moins cruelle et moins imprudente. Mais l'événement de la seconde croisade fut encore plus ruineux pour la chrétienté que ce qui l'avait précédé; et Manuel est accusé, par ses propres- sujets, d'avoir trahi les princes latins en instruisant le ipltan de toutes leurs démarches, et en leur donnant des guides infidèles. Au lieu d'attaquer au même instant i'ennemi commun de deux côtés di.f^férens, rémulalicn hâta le départ des Allemands , et le soupçon retarda celui des Français. Louis venait de passer

([) Fojcz dans Us /''p/ncs d'Innocenl m (i3, p. 184) et dans V Histoire de Bohadin (p. 1 29 , i3o ) , l'opinion d'un pape et d'un cadi sur cette singulière marque de tolérance.

niî t.'fjïpirk !)oir\iN. ttïm». rix. 3^3 le Bosphore , lorsqu'il renconlra rempereur qui ramenait les ck'bris de Tarmee dont il avait perdu la plus grande partie sur les bords du Méandre , dans une action glorieuse , mais malheureuse. La retraite de Conrad fut hâte'e par le contraste de la pompe do son rival avec son état actuel ; la désertion de ses vassaux indépendans le réduisit à ses troupes héréditaires, et il emprunta quelques vaisseaux grecs pour exécuter par mer son pèlerinage de la Palestine. Sans égard pour les leçons de l'expérience ou la nature de cette guerre , le roi de France s'avança dans le même pays, et y éprouva la même fortune. L'avant-garde , qui portait l'étendard royal et l'oriflamme (i) de saint Denis ,. a,vait imprudenmient doublé sa marche; et l'arrière-garde, que le roi commandait en personne , fut obligée de camper le soir sans avoir rejoint d'autres partis de l'armée. Ils furent environnés pendant la nuit par une multitude de Turcs , plus habiles dans l'art de la guerre que les chrétiens du douzième siècle , et qui, dans le désordre et l'obscurité, forcèrent son camp, et détruisirent ou dispersèrent l'armée. Dans le trouble général , Louis monta sur un arbre : sauvé par sa valeur

(i) Comme comtes du Vexin , les rois de IVance étaient les vassaux du monastère de Saint-Denis; la bannière du saint, qu'ils î'ecevaient de l'abbé était de forme cari'ée et de coideur rouge oujlainhoyantc. L'oriflamme parut à la îèle des armées depuis le douzième jusqu'au quinzième siècle (Ducange, sur Joinville, Z^iVitr/. i8, p. a44-253).

et par l'aveuglement de ses ennemis , il s'échappa au point du jour; et , presque seu! , il rejoignit son avant-garde. N'osant plus poursuivre son expédition par terre , il se trouva heureux de pouvoir rassembler en sûreté les débris de son armée dans le port allié de Satalie , d'où il s'embarqua pour Antioche. Mais les Grecs luifouinirent un si petit nombre de vaisseaux , qu'il ne put emmener que les nobles et les chevaliers. La uïalheureuse infanterie périt abandonnée au pied des montagnes de la Pampliilie. L'empereur et le roi s'embrassèrent et pleurèrent ensemble a Jérusalem. Ils joignirent leurs troupes aux forces des chrétiens de la Syrie, et les derniers efforts de la seconde croisade vinrent se briser sans succès sous les murs de Damas. Conrad et Louis s'embarquèrent pour l'Europe avec une grande réputation personnelle de courage et de piété. Mais les Orientaux avaient bravé la puissance de ces monarques, dont le nom et les forces militaires les menaçaient depuis long- temps (i). Peut-être auraient-ils du redouter d'avantage Frédéric i^"^ et son expérience acquise en Asie sous son oncle Conrad. Quarante campagnes en Allemagne et en Italie lui avaient appris à commander; et sous son règne ses sujets,

(i) Les originaux des histoires françaises delà seconde croisade sont , Gesta Ludovici vu , publiés dans le quatorzième volume de la collection de Ducliesne, Ce même volume contient plusieurs lettres originales du roi, de Suger son ministre, etc.; ce sont les documens les plus aulheutiques que nous fournisse riiisloire.

DE l'fmpjrk noM,\iN. cnw. lix. 3o5 même les princes de l'einpirc , étaient accoutumes a obc'ii-. Dès qu'il eut perdu de vue Thiladelphie et Laodicée , les dernières villes de l'Empire grec , Barberousse s'enfonça dans une terre déserte , stérile et imprégnée de sel ; pays , dit riiistorien , d'horreur et de tribulation (i). Durant vingt jours d'une marche pénible et accablante, il fut attaqué à chaque pas par des hordes innombrables de Turcomans (2) , qui semblaient renaître sans cesse plus furieux de leurs défaites. L'empereur ne se rebuta point de souffrir et de combattre; et tel était l'excès de sa détresse, lorsqu'il atteignit Iconium , qu'à peine mille de ses chevaliers avaient encore la force de se tenir sur leurs chevaux. Cependant, par une attaque violente et imprévue, il renversa les musulmans, prit la ville d'assaut, et força le sultan (3) d'implorer sa clémence et la paix. La route une fois ouverte , Frédéric avança victorieusement jusqu'en Cilicie, où il fut malheureusement englouti dans un torrent (4)-

(t) Terrain horroris et. salsuginis, terrain siccam , sterileni^ inainœnnin (Anonym. Canis., p. 617). C'est le langage emphatique d'un homme souffrant.

(2) Gens innumera , xylvestris ^ indomita^ prœdones sine ductore. Le sultan de Cogni pouvait se réjouir sincèrement de leurs défaites (Anonym. Canis., p. 617 , 5i8).

(3) Voyez dans l'écrivain anonyme de la collection de Canisius, dans Taginon et Bohadin [vit. Salad.,-^. iig et 120), la conduite équivoque de Kiiidge Arslan, sultan de Cogni, qui haïssait et redoutait également Saladin et Frédéric.

(4) Le désir de comparer deux grands hommes a fait

396 HISTOIRE nE LA. DECADENCE

Les maladies ou les de'sertions de'truisirent ou dispersèrent le reste des Allemands , et le fils de l'empereur périt au sie'gc d'Acre avec la plus grande partie des Souabes ses vassaux. De tous les héros latins, Godefroi de Bouillon et Frédéric Barberousse furent les seuls qui parvinrent à traverser l'Asie Mineure. Cependant leur succès même servitd'avertissement; etdans les siècles plus éclairés des croisades suivantes , toutes les nations préférèrent les hasards de la mer à cette route pénible et dangereuse (1).

Oi)iniàireté L'cntliousiasme de la première croisade est un de '«-'"tl^oii- événement simple et naturel. L'espérance était en-

sinsine des 1 r

tioiiadcs. core alors dans toute sa fraîcheur, le danger inconnu , et l'entreprise conforme au génie du siècle; mais dans l'opiniâtre persévérance de l'Europe , c'est avec autant de surprise que de compassion qu'on voit l'expérience des malheurs sans fruit pour l'instruction, les mêmes travers produisant toujours la même

croire à plusieurs écrivains , ou du moins écrire , que Frédéric s'était noyé dans le Cydnus , où Alexandre se baigna si imprudemment (Q.-Curt. ,1. m, c. 4, 5). Mais la marche de l'empereur me ferait plutôt supposer quj le Saleph est le même que le Calycadnus , rivière moins célèbre que le Cydnus , mais d'un plus long cours.

(1) Marin Sanut (A. D. i32i ) pose pour principe , quod itolus Ecclesiœ per terrant nullatenus est ducenda. Il écarte au moyen d'un secours divin , l'objection ou plutôt l'exception que présente la première croisade. {Sécréta fidcliurn crucis ^ 1. il , pars 11, c. 11 , p. 37.)

DE l'empire nOMAITS'. CFIAP. LIX. 897

confiance; six générations successives se précipitant tcte baissée dans le gouffre ouvert devant elles; et des hommes de toutes les conditions, risquant leur fortune et leur existence, contre le fol espoir d'acquérir ou de conserver une tombe de pierre placée à deux mille milles de leur pays. Durant une période de deux cents ans , après le concile de Clermont , chaque printemps et chaque été produisirent une nouvelle émigration de pèlerins armés pour la défense de la Terre-Sainte; mais les sept grands arméniens ou croisades, eurent pour motif une calamité récente ou un danger pressant. Les nations furent entraînées par l'autorité de leur pontife et l'exemple de leurs souverains. A la voix des saints orateurs , le zèle s'enflammait, la raison devenait muette. La première place parmi les orateurs doit être assignée au moine Bernard, autrement saint Bernard (i). Wé Caractère

,, n -M 1 1 1 Tk • 1 • ^' mission

dune famille noble de Bourgogne , envn-on huit ans desaintUeravant la première conquête de Jérusalem; il sensé- "^''^j^' velit à l'âge de vingt-trois ans dans le monastère de Cîtaux, alors dans la première ferveur de son insti-

(i)Leséclaircissemens les])! us authentiquessur saint Bernard se trouvent dans ses propres écrits, publiés dans l'édition correcte du père Mabillon, et réimprimés à Venise en 1760 , en six volumes in-folio. Tout ce que l'at lâchement personnel a pu recueillir , tout ce que la superstition a pu ajouter , se trouve dans deux Vies de ce saint , composées par ses disciples, dans le sixième volume : tout ce que l'érudition et la saine critique peuvent adopter, se trouve dans les préfaces dos éditeurs bénédiclins.

SgS HISTOIRE DE LA DÉCADENCE

tution. Au bout de deux ans il alla, à la tête de la troisième colonie de cet ordre, s'établir à Clairvaux en Champagne (i), et se contenta, durant toute sa vie, de Thumble titre d'abbé de celte communauté. Les philosophes de notre siècle ont répandu trop indistinctement le ridicule et le mépris sur ces héros spirituels. Les plus obscurs d'entre eux se sont distingués par quelque énergie. Ils étaient au moins supérieurs à leurs sectateurs et a leurs disciples ; et dans 1 âge de la superstition , ils ont atteint le but poursuivi par un grand nombre de concurrens. L'activité , l'éloquence et le talent d'écrire élevèrent saint Bernard fort au-dessus de ses rivaux et de ses contemporains. Ses compositions ne sontdépourvues ni d'esprit ni de chaleur; et il paraît avoir conservé autant de raison et d'humanité que le permet son caractère de saint. En demeurant dans le monde, il aurait eu la septième partie d'un héritage médiocre; par son vœu de pénitence (2) et de pauvreté , son

(1 ) Clairvaux , surnommé la vallée d'Absynthe , est situé dans les bois , près de Bar-sur-Aube , en Champagne. Saint Bernard rougirait aujourd'hui de voir le faste de l'Église ; il chercherait la bibliothèque , et ne serait pas fort édifie du spectacle d'un foudre de hjxil cents muids , presque égal à celui de Hcidelberg. [Mélanges d'une, grande Bibliothèque , t. xLvi , p. i5- 20.)

(2) Les disciples du saint {vit. prima, 1. m, c. 2, p. 1282 ; vit. secunda, c. 16, n°. 45 , p. i383) racontent un exemple frappant de sa pieuse apathie. Ju.rta lacum etiain Lansan ■ nensem totiut diei itinere pergens , penitus non attendit aut

DE L EMPIRE ROMAItV. CHAP. L[X. SoG

refus (le toutes les dignités ecclésiastiques, et en fermant les yeux aux vanités du monde, l'abbe de Clairvaux devint l'oracle de TEurope et le fondateur de cent soixante monastères. La liberté de ses censures apostoliques faisait trembler les princes et les pontifes, La France, l'Angleterre et Milan, le consultèrent dans un schisme de l'Église, et obéirent à son jugement. Innocent ii n'oublia point qu'il lui devait la tiare , et il eut pour successeur Eugène ni , le disciple et l'ami de saint Bernard. Ce fut dans la proclamation de la seconde croisade qu'il brilla comme missionnaire et comme prophète, appelant les nations à la défense du Saint - Sépulcre (i). Au parlement de Vézelai , il parla devant le roi , et Louis vu ainsi que ses vassaux reçurent la croix des mains de saint Bernard. L'abbé de Clairvaux entreprit ensuite la conquête moins aisée de l'empereur Conrad; ses gestes , sa voix , sa véhémence pathétique enflammèrent un peuple flegmatique et ignorant , qui nentendait point sa langue ; et sa route de Constance à Cologne fut le triomphe du zèle et de l'éloquence.

se videre non vUlct. Cum enim vespere facto de eodem lacu socii colloquerentur, interrogabat eox ubi lacus ille esset ; et tnirad sunt univcrst. Pour jup;er du sentiment que devait inspirer saint Bernard , il faudrait que le lecteur eût, comme moi , devant les fenêtres de sa bibliothèque, la superbe perspective de cet admirable paysage,

(i) Otiion , de Freysing. , 1. i , c. l^ ; S. Bernard, episL 363, ad Francos orientales , Opp., t. i , p, 3?.8 ; vit. prima^ 1. ni, c. 4, t. VI, p. 1235.

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Saint Bernard s'applaudit d'avoir réussi à dépeupler l'Europe; il affirme que les villes et les châteaux se trouvèrent sans habitans , et calcule qu'il ne restait qu'un liomiiie pour la consolation de sept veuves (i). Les aveugles fanatiques, entraînés par ses discours, voulurent le choisir pour leur général; mais il avait devant les yeux l'exemple de Pierre Termite; content d'assurer aux croisés la faveur divine , il eut la sagesse de refuser le commandement d'une entreprise militaire dont les revers ou les succès auraient également obscurci la réputation de ses vertus évangéliques (2). Cependant , après révénement désastreux de cette croisade, l'abbé de Clairvaux fut hautement traité de faux prophète et d'auteur des calamités publiques. Ses ennemis triomphèrent, ses amis demeurèrent confus, et l'on ne vit paraître que bien tard une apologie peu satisfaisante de sa conduite. Saint Bernard y allègue son obéissance aux ordres du pape, s'étend sur les voies mystérieuses de la Providence , impute les malheurs des chrétiens à leurs crimes, et insinue modeste-

(1) Mandastis et obedivi.... multiplicati sunt super numeruin ; vociiantur urbes et casiella ; et pene/aw non inveniunt quem appréhendant septeni muUeres unitm virum ; adeo ubique viduce vUns rémanent viris [S. Bern. epist., p. 247)- II faut avoir soin de ne pas faire de pêne un substantif.

(2) Qiiis ego surn ut disponarn acies ; utegrediar ante faciès annalorutn , aut qu'ul tain retnotum a professione nieâ , si vires , si per/tia , etc. {^Epis. aSG , t. 1 , p. aog ). Il parle avec mépris de Pierre l'ermilc, vir quidam [episl. 363).

KE l'eMPIRK ROM/VIjV. CHAP. LIX. 4^^ '

ment que sa mission avait été confirmée par des visions et des prodiges (i). Si le fait eût été certain , l'argument était sans réplique. Des vingt ou trente miracles que ses disciples affirment avoir été opérés en un seul jour dans les assemblées publiques de la France et de l'Anglelerre , qu'ils appellent en témoignage de leur réalité (2), aucun peut-être n'obtient aujourd'hui dé confiance hors de l'enceinte de Clairvaux; mais dans la guérison surnaturelle des malades , des boiteux et des aveugles présentés à l'homme de Dieu , il n'est plus possible aujourd'hui de distinguer ce qui doit être attribué au hasard , à l'imagination, à l'imposture ou à la fiction (3).

La toute-puissance divine est exposée elle-même Progrès

I I /Il des maho-

aux murmures des mortels opposes dans leurs vœux ; metuns. la délivrance de Jérusalem, que l'Europe regarda comme un bienfait du ciel, fut déplorée, et peut-

(1) Sic dicunl forsitan isti , unde sciinus quod à Domino serino egressus sit ? Qiice signa tu facis ut credamiis tihi? non est quod ad ista ipse respondeam ; parcendum vcrecundiœ ineœ , responde lu pro me , et pro te ipso , secundum quœ vidisti et aiidisù , et secundum quod te inspiraveril Deus. {^Consolât. ^ 1. 11, c. 1 , Opp. ^ t, 11, p. ^^21-423.)

(2) Voyez les témoignages , in vil. prima , I. iv, c. 5, 6 ; 0pp. ^ t. VI, p. I25H-I 261 ; ]. \i , c. 1-17 , p. I 286-13 1 4-

(3) Philippe, archidiacre de Liège , qui accompagnait S. Bernard, a composé une relation des miracles qu'on attribuait au saint, et qu'il porte au nombre de trenle-six par jour (l'ieury, Hist. ecclcs., 1, lxix , u" 16). {Noie de CÉdilcur.)

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