‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain (volume 5)Chapitre 61 sur 68 · XI · texte numérisé non relu

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4o2 HISTOIRE DE LA. DÉCADENCE

être regardée en Asie comme une calamité. Après la prise de celte ville , les Syriens fug-itifs répandirent au loin la consternation; Bagdad pleura prosternée dans la poussière. Zeineddin , cadi de Damas s'arracha la barbe en présence du calife; et tout le divan répandit des larmes au récit de cette triste aventure (i). Mais les commandeurs àe&Jideles, captifs eux-mêmes entre les mains des Turcs , ne pouvaient offrir que des larmes. Dans le dernier siècle des Abbassides , leur puissance temporelle se rétablit un peu; mais elle était bornée à la ville de Bagdad et aux provinces des environs. Leurs tyrans, les descendans de Seljouk, avaient éprouvé, comme toutes les dynasties asiatiques , les vicissitudes de la valeur, de la puissance, de la discorde, de la faiblesse et de la décadence. Leurs forces ni leur courage ne suffisaient pas à la défense de la religion ; et Sangiar, le dernier héros de leur race, retiré au fond de la Perse , n'était pas même connu de nom des chrétiens Los Aiabeks orientaux (2). Tandis que les faibles sultans languis-

de Syrie. ^^

(1) A-bul-Mahazen , apud de Guignes , Histoire des Huns, t. II, part. II, p. 99.

(2) Voyez son article dans la Bibliothèque orientale de d'Herbelot et de Guignes, t. 11, part, i , p. 23o-a6i. Sa valeur brillante le fit surnommer le second Alexandre, et tel était l'excès d'amour que lui porlèrent ses sujets, qu'ils prièrent pour le sultan durant une année entière après sa mort. Cependant Sangiar aurait pu être fait prisonnier par les chrétiens aussi bien que par les Uzes. Il régna près de cinquante ans (A. D. iioi-iiôa), et fut le patron généreux des poètes de la Perse.

DE l'empire romain. CITAP. LIX. /fO'^

saient dant leurs harems , retenus par des chaînes de soie , cette pieuse tâche fut entreprise par leurs esclaves, les Atabeks (r), dont le nom turc peut, comme celui des patrices de Byzance, se traduire par père du prince. Le vaillant Turc Ascanzar avait été le favori de Malek Shaw , dont il obtint le privilège de se tenir à la droite de son trône; mais dans les guerres civiles qui suivirent la mort du prince, il perdit son gouvernement d'Alep et la vie. Les fidèles Zenghi. a. émirs qui lui avaient été soumis persistèrent dans ■^'^'■" leur attachement pour son fils Zenghi , qui fit ses premières armes contre les Francs à la défaite d'Antioche. Trente campagnes au service du calife et des sultans établirent sa renommée militaire ; et il obtint le commandement de Mosul, comme le seul champion qui pût venger et défendre la cause du prophète. Zenghi ne trompa point l'espoir de sa nation; après un siège de vingt-cinq jours, il prit d'assaut la ville d'Edesse, et chassa les Francs de toutes leurs conquêtes au-delà de l'Euphrate (2). Le souverain

(1) Voyez la Chronologie des Atabeks d'Irak et de Syrie, dans de Guignes , t. t , p. aS/j , et les règnes de Zenghi et de Noureddin dans le même auteur (t. 11 , part, n, p. 147- 221 ), qui se sert du texte arabe de Benelathir, Ben-Schounah et Abulfcda ; la Bibliothèque orientale , sous les articles Atabeks et Nourreddin, et les Dynasties d'Abulpharage , p. 260-267 , vers. Pococke.

(2) Guillaume de Tyr (1. xvi, c. 4 , S-y ) rend compte de la prise d'Edesse et de la mort de Zenghi. La corruption de son nom, que l'on transforma en Sanguin , fournit aux

4o4 TIISTOIRE IJK LA DEC.VDKNCE

indépendant de Mosiil et d'Alep soumit les tribus martiales du (Kurdistan; ses soldats apprirent à considérer les camps comme leur patrie . et se fièrent à sa libe'ralité de leurs re'compenses , et à sa protection du soin de leurs familles délaisse'es. A la tête de

NoureddJn. ces ve'te'rans , son fils Noureddin re'unit insensible- A. D. 1145-

1174. ment les possessions mahométanes, ajouta le royaume

de Damas à celui d'Alep , et fit avec succès une longue guerre aux chre'tiens de la Syrie. Il e'tendit son vaste empire depuis le Tigre jusqu'au Nil ; et les Abbassides de'corèrent leur fidèle serviteur du titre et des prérogatives de la royauté. Les Latins eux-mêmes admirèrent la sagesse, la valeur, et même l'équité et la de'votion de cet implacable adversaire (i). Dans sa vie privée et dans son gouvernement , ce pieux guerrier ranima le zèle et ramena la simplicité des premiers califes : l'or et la soie furent bannis de son palais; il défendit l'usage du vin dans ses états, appliqua scrupuleusement les revenus publics au ser-

Latins une assez plate allusion sur son caractère sanguinaire et sur sa fin malheureuse : Fuit sanguine sanguinolentus.

(i) Noradinus (dit Guillaume deTyr, 1. xx, 33) nia.timus nominis et fidei christiance persccutor; princeps tainen j'ustus , vafer, providus , et secunduin gentis suce traditiones religiosus. Nous pouvons ajouter à cette autorité d'un catholique , celle du primat des jacobites. ( Abulpharage, p. 267) , Quo non aller erat inter reges vitœ ratinne magis laudabili : aut quœ pluribus juslitiœ e.rperimentis abundaret. L'éloge des rois qui mérite Je plus de coniiance est celui qu'ils obtiennent après leur mort de la bouche de leurs ennemis.

i»r: rVjviprr.E romaiw. €ii\p. lix. 4o^

vice des peuples, et n'employa jamais à la dépense de sa frugale maison que le revenu du bien qu'il avait acheté de sa part légitime du butin fait sur l'ennemi. La sultane favorite avait montré le plus vif désir d'obtenir un objet de parure. « Hélas ! lui répondit le monarque, je crains Dieu , et je ne suis que le trésorier des musulmans. Leurs richesses ne m'appartiennent pas; mais je possède encore trois boutiques dans la ville de Hems, vous pouvez en disposer, et je ne puis donner autre chose. » Sa chambre de justice était la terreur des grands et le refuge des pauvres. Quelques années après la mort du sultan , im citoyen opprimé sortit dans la rue en s'écriant : « O Noureddin ! Noureddin ! qu'es-tu devenu? Prends pitié de ton peuple , et viens le secourir. » On craignit un tumulte , et un tyran sur son trône rougit ou trembla au nom d'un monarque qui avait cessé de vivre.

Les armes des Turcs et celles des Francs avaient Conquête chassé les fatimites de la Syrie; mais le déclin de ^^P^^^

J ' parles Inrrs.

leur réputation et de leur influence en Egypte eut"*^- ^- "^^ des suites encore plus importantes. On les respectait comme les descendans et les successeurs du prophète. Renfermés invisiblement dans le palais du Caire , leur personne sacrée était rarement profanée par les regards , soit de leurs sujets , soit des étrangers. Les ambassadeurs (i) latins ont décrit la céré-

(i) D'après le récit de l'ambassadeur, Guillaume de Tyr (1. xiXjC. 17, 18) décrit le palais du Caire. Ou trouva dans

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monie de leur introduction à travers une suite de passages obscurs et de portiques illuminés. La scène était animée par le gasouillement des oiseaux et le murmure des fontaines ; ils ne voyaient de tous côtés que des animaux rares et des meubles précieux. On leur fit voir une partie du trésor, et ils supposèrent le reste. Après avoir passé un grand nombre de portes gardées par des noirs et des eunuques , ils parvinrent au sanctuaire ou à la chambre où le souverain était caché par un rideau. Le visir, qui conduisait les ambassadeurs , quitta son cimeterre et se prosterna trois fois sur le plancher. Le rideau fut enfin tiré, et ils contemplèrent le commandeur des fidèles , qui donna ses ordres à son premier esclave ; mais cet esclave était son maître : les visirs ou sultans avaient usurpé l'administration suprême de l'Egypte : les contestations des candidats à cette place se décidaient par les armes, et l'on insérait le nom du plus digne ou du plus fort dans la patente royale du commandement. Les factions de Dargham et de Shawer s'expulsaient alternativement de la capitale et du royaume , et le vaincu implorait la dangereuse protection du sultan de Damas ou du roi de Jérusalem , les ennemis jurés de la secte et de la

le trésor du calife une perle de la grosseur d'un œuf de pigeon , un rubis qui pesait dix sept drachmes d'Egypte, une émeraude longue d'une palme et demie, et un grand nombre de cristaux et de porcelaines de la Chine (Renaudot,

nr. l'empire romain. ch\p. lix. t\on monarchie des fatiinitcs. La puissance et la religion des Turcs les rendaient plus formidables; mais les Francs pouvaient sans obstacles s'avancer directement de Gaza jusqu'au Nil , tandis que Noureddin par la situation de ses e'tats e'tait forcé de faire faire à ses troupes , autour de l'Arabie , un circuit pénible et dangereux qui les exposait à la soif, à la fatigue et aux vents brûlans du désert. Un mélange de zèle et d'ambition faisait désirer au prince turc de régner en Egypte sous le nom des Abbassides: mais le rétablissement de Shawer, qui avait imploré sa protection , fut le motif spécieux de sa première expédition. Il en chargea l'émir Shiracouh , général renommé par sa valeur et son expérience. Dargham perdit la bataille et la vie ; mais l'ingratitude , les soupçons et les craintes fondées de son heureux rival , l'engagèrent bientôt a solliciter le secours du roi de Jérusalem pour délivrer l'Egypte de ses insolens bienfaiteurs. Shiracouh ne put résister à leurs forces réunies : il abandonna sa conquête récente et évacua Belbeis ou Peluse , à condition qu'on lui laisserait faire librement sa retraite. Tandis que les Turcs défilaient devant l'ennemi et que leur général fermait la marche , attentif à tout ce qui se passait et armé de sa hache de bataille , un Franc osa lui demander s'il ne craignait point qu'on l'attaquât. « Il ne tient qu'à vous sans doute , lui répondit l'intrépide émir, de commencer l'attaque ; mais tenezvous pour assuré qu'aucun de mes soldats n'ira en paradis sans avoir envoyé un infidèle aux enfers. )>

4o8 HFSTOTRE DE LA DÉCADENCE

Le rapport qu'il fit de la richesse du pays, de la mollesse des habitans et de leurs discordes , ranima l'espoir de Noureddin. Le calife de Bagdad applaudit à son pieux dessein , et Shiracouh descendit une seconde fois dans l'Egypte avec douze mille Turcs et onze mille Arabes. Cependant ces forces se trouvèrent encore inférieures aux arme'es confédérées des Francs et des Sarrasins ; et il me semble que son passage du Nil , sa retraite dans la Thébaïde , ses évolutions à la bataille de Babain , la surprise d'Alexandrie, ses marches et ses contremarches dans les plaines et les vallées de l'Egypte, depuis le tropique jusqu'à la mer, indique un degré supérieur et nouveau d'intelligence militaire. La valeur de ses troupes seconda son habileté, et à la veille d'une action un mameluck s'écria (i) : u Si nous ne pouvons pas délivrer l'Egypte de ces chiens de chrétiens , pourquoi ne renonçons-nous pas aux honneurs et aux récompenses que promet le sultan ? Pourquoi n'allons-nous pas labourer la terre avec les paysans , ou filer avec les femmes dans un harem ? » Cependant , malgré tous ses efforts (2) , malgré la belle dé*

(i) Mamluc , plur. Mamalic. Pococke {Proleg. ad Abul— pliarage , p. y ), d'Herbelot (p. 646 ) le définissent par servum emptitlum , seu qui pretio numerato in Domini possessionem ceilit. Ils se présentent souvent dans les guerres de Saladin (Bobadin , p. 236 , etc.). Ce furent les Mamelucks BaHarties qui furent les premiers introduits en Egypte par ses descendans.

(2) Jacques de Vitry (p. i n6) ne donne au roi de Jcru-

DE l'empire p.omain. chap. lix, 4^9 fense que son neveu Saladin fît à Alexandrie (r) , Shiracoulî termina sa seconde expédition par une retraite precéde'e d'une capitulation honorable, et Noureddin attendit impatiemment l'occasion de tenter avec plus de succès une troisième entreprise. Elle lui fut bientôt offerte par l'ambition ou la cupidité d'Amalric ou Amauri , roi de Jérusalem, qui s'était pénétre de cette pernicieuse maxime, qu'on ne devait point de bonne foi aux ennemis de Dieu. Un guerrier religieux, le grand-maître de l'Hôpital , l'encouragea dans ses projets; l'empereur de.Constantinople donna ou promit une flotte pour seconder les armées de la Syrie ; et le perfide chrétien , peu content du butin et des subsides de l'Egypte, en entreprit la conquête. Dans cette extrémité , les musulmans tournèrent les yeux vers le sultan de Damas; le visir, environné de tous côtés par des dangers , céda aux désirs unanimes de sa nation , et Noureddin parut satisfait de l'offre d'un tiers des revenus du royaume. Les Francs étaient déjà aux portes du Caire ; mais, à leur approche, on brûla les faubourgs de la vieille cité , on les

salem que trois cent soixante-quatorze clievaliers ; les Francs et les musulmans attribuent chacun à l'ennemi la supério— l'ité du nombre ; ce qui peut se concilier en faisant entrer dans l'un des calculs les timides Egyptiens, et en les rclranchant de l'autre.

(i) C'était l'Alexandrie des Arabes , terme moyen , relativement à rétendue et aux richesses, entre l'Alexandrie des Grecs et des Romains et celle des Turcs {^Sdvary , Lettres sur t Egypte^ t. I , p. 25 , 26).

/|IO HfSTOIRK DF LA DÉCADENCE

trompa par une négociation insidieuse , et leurs vaisseaux ne purent remonter le Nil. Ils évitèrent prudemment un combat avec les Turcs au milieu d'un pays ennemi ; et Amauri retourna dans la Palestine avec la honte et le reproche qui suivent toujours l'injustice , quand elle n'est point couronnée par le succès. Après le départ des Francs , Shiracouh fut revêtu d'une robe d'honneur, comme libérateur de l'Egypte ; mais il la souilla bientôt du sang de l'infortuné Shawer. Les émirs turcs daignèrent , durant quelque temps, occuper le poste de visir ; mais cette conquête étrangère précipita la chute des fatimites , et cette paisible révolution fut l'affaire d'un ordre et d'un mot ; les califes étaient dégradés dans l'opinion publique par leur propre ' faiblesse et par la tyrannie des visirs ; leurs sujets

avaient été scandalisés de voir le descendant et le successeur du prophète tendre sa main nue à la main grossière d'un ambassadeur latin. Ils avaient versé des larmes en lui voyant adresser au sultan de Damas des cheveux de ses femmes , comme un emchute des blême de détresse et de douleur. Par l'ordre de mites. A. D. Nourcddin et la sentence des docteurs, on rétablit ^*"*' solennellement les noms sacrés et les honneurs d'A-

bubeker, d'Omar et d'Othman ; le calife Mostadi de Bagdad fut reconnu , dans les prières publiques , pour le vrai commandeur des fidèles ; et la livrée verte des fils d'Ali fit place à la couleur noire des Abbassides. Le dernier de sa race , le calife Adhed expira , dix jours après , dans l'heureuse ignorance

DE l'empire romain. CHAP. IIX. 4^'

de son sort : ses trésors assurèrent l'obéissance des soldats et firent cesser les murmures des sectaires ; et dans aucune (i) des révolutions suivantes , les Égyptiens ne se sont écartés de la tradition orthodoxe des musulmans.

Les collines situées au-delà du Tigre sont occu- ^^^^^^^'^

nées par les Curdes , tribus de patres hardis (2) , vi- saïadin. a. r r ,.11/ I • D.11711193.

goureux, sauvages, mdociles, adonnes au brigandage et opinâtrément attachés au gouvernement de leurs chefs nationaux. La ressemblance du nom , de la situation et des mœurs nous autorisent à penser que ce sont les Carduchiens des Grecs (3) , et ils dé-

(i) Relativement à cette grande révolution d'Egypte, rojez Guillaume de Tyr(l. XIX, 5, 6, 7-1 2-3 i ;xx,5-i.î), Rohadin (m vit. Saladin. , p. So-Bg) , Abulféda {in excerpt. Schultens , p. 1-12 ), d'Herbelot {^Bihl. orient. , Jdhecl , Fathema , mais fort peu correct ), Renaudot {Hist. patr. Alex.., p. 522-525, 532-537), Vertot {Hist. des chevaliers de Malte, t. I , p. 141-163, in-4°) et M. de Guignes ( t. 11 , part. II, p. i85-2iv5).

(3) Pour les Curdes , voyez de Guignes, t. 1 , p. A16 , 417; V Index géographique de Schultens, et Taverniei', Voyages , part, i , p. 3o8, Sog. Les Ayoubites descendaient de la tribu des Rawadiai , une des plus nobles ; mais comme elles étaient infectées de l'hérésie de la métempsycose, les sultans orthodoxes insinuèrent qu'ils ne tiraient leur origine des Curdes que par leur mère, qui avait épousé un étranger établi parmi eux.

(3) Voyez le quatrième livre de V Anahasis de Xénophon j les dix mille furent plus maltraités par les flèches des Carduchiens que par tout le reste de l'armée dn grand roi.

4l2 HISTOIRE DE LA DECADENCE

fendent encore contre la Porte ottomane l'antique liberté' qu'ils maintinrent malgré les efforts des successeurs de Cyrus. L'indigence et l'ambition leur firent embrasser la profession de soldats mercenaires ; le règne du grand Saladin fut préparé par les services militaires de son père et de son oncle (r), et le fils de Job ou Ayub , simple Curde , était assez grand pour sourire de sa généalogie, que la flatterie faisait remonter aux califes arabes (a). Noureddin prévoyait si peu la ruine prochaine dont sa maison était menacée, qu'il força le jeune Saladin de suivre en Egypte son oncle Shiracouh. La défense d'Alexandrie avait établi sa réputation militaire ; et , si nous pouvons en croire les Latins , il sollicita et reçut du général des chrétiens les honneurs profanes de la chevalerie (3). A la mort de Shiracouh, Saladin , le

(i) Nous devons au professeur SchuUens les matériaux les plus précieux et les plus authentiques ; une Vie de Saladin , composée par son ministre et son ami , le cadi Bohadin , et de nombreux Extraits de l'histoire composée par son parent, le prince Abulféda de Hamah, auxquels nous pouvons ajouter l'article Salahaddin dans la Bibliothèque orientale , et tout ce qu'il est possible de tirer des DynaX' lies d'Abulpharage.

(2) Puisque Abulféda était lui-même un Ayoubite , il doit partager le mérite d'avoir imité, au moins tacitement, la modestie du fondateur.

(3) Hist. Hieros., dans les Gesta Delper Francos, p. 1 iSa. On peut trouver un exemple semblable dans Joinville (p. 42, édit. du Louvre); mais le pieux S, Louis refusa aux infi-

DE l'empire romain, citap. i.ix. 4'^ plus jeune et le moins puissant des eniirs, obtint par cette considération le poste de grand visir; mais aidé des conseils de son père, qu'il invita de se rendre au Caire , son génie prit de l'ascendant sur ses égaux , et sut attacher l'armée à sa personne et à ses intérêts. Tant que Noureddin vécut, ces Curdes ambitieux furent les plus soumis de ses esclaves ; et le prudent x\yub imposa silence aux murmures indiscrets du divan, en déclarant que, si le sultan l'ordonnait , il conduirait lui-même au pied du trône son fils chargé de chaînes. « J'ai dû , ajouta-t-il à Saladin en particulier , tenir ce langage dans une assemblée composée de vos rivaux ; mais nous sommes aujourd'hui au-dessus de la crainte et de l'obéissance , et les menaces de Noureddin n'obtiendront pas de nous le tribut d'une canne à sucre. » La mort du sultan vint à propos leur sauver le danger et le reproche d'une telle contestation. Son fils, âgé de onze ans , demeura quelque temps entre les mains des émirs de Damas, et le nouveau maître de l'Egypte fut décoré par le calife de tous les titres (i) qui pouvaient sanctifier son usurpation aux yeux du

dèles l'honneur de les admettre dans un ordre chrétien. (Ducange, Observ. , p. 70).

(i) Dans ces litres arabes, il faut toujours sous-entendre religionis. Noureddin, lumen r. ; Ezzodin , decus ; Ama~ doddin, colunien : le nom propre de notre héros était Joseph , et on le nomma Salahaddln, salus ; al-Malichus , al-Nasirus , rex defensor; Ahu-Modafjir , paler -victoriîe ( Schultens , Pré/ace).

4l4 HISTOIRE DE L\ DECADENCE

peuple : mais Saladin ne se contenta pas long-teinps de la possession de l'Egypte ; il chassa les chrétiens de Jérusalem, et les Atabeks de Damas , d'Alep et de Diarbekir. La Mecque et Médine le reconnurent pour protecteur temporel ; son frère conquit l'Yé- ;. men ou l'Arabie Heureuse; et, à sa mort, son empire s'étendait de Tripoli en Afrique jusqu'au Tigre, et depuis l'océan indien jusqu'aux montagnes de l'Arménie. Dans nos principes d'ordre et de fidélité aux souverains , son caractère nous frappe d'abord comme fortement entaché du reproche d'ingratitude et de perfidie; mais son ambition peut trouver, en quelque façon, son excuse dans les révolutions de l'Asie (i), où il ne restait pas même l'idée de succession légitime , dans l'exemple récent des Atabeks eux-mêmes, dans le respect qu'il montra toujours au fils de son bienfaiteur, dans sa conduite humaine et généreuse pour les branches collatérales , dans son mérite et leur incapacité , dans l'approbation du calife, source unique de l'autorité légitime, et enfin dans le vœu et les intérêts des peuples, dont le bonheur est le premier objet du gouvernement. Ils admiraient chez Saladin , comme chez son prédécesseur, l'union heureuse et rare des vertus d'un saint avec celles d'un héros ; car ces deux princes

(i) Abuiféda, qui descendait d'un frère de Saladin , observe, d'après plusieurs exemples, que les fondateurs des dynasties se chargent du crime ou du reproche, et en laissent le fruit à leurs innocens collatéraux [Excerpt., p. lo).

''de l'empire r.OMAIN CHAP. LIX. 4 '5

sont également rangés au nombre des saints du mahométlsme ; constamment occupés à méditer de saintes guerres , ils semblent avoir contracté dans l'habitude de cette pensée une teinte de caractère sérieuse et tempérée qui se répand sur leur vie et sur leurs actions. Le dernier avait été , durant sa jeunesse, adonné au vin et aux femmes (i): mais l'ambition le fit bientôt renoncer aux plaisirs des sens , pour les folies plus graves de la puissance et de la renommée. Saladin portait une robe de laine grossière; l'eau était son unique boisson. Il se montra aussi sobre et beaucoup plus chaste que le prophète arabe, et sa foi ainsi que sa pratique furent toujours celles d'un rigide musulman. Il s'affligea toujours de ce que les soins qu'exigeait la défense de la religion ne lui avaient pas permis d'accomplir le pèlerinage de la Mecque; mais aux heures fixées, le sultan, cinq fois par jour, priait avec ses frères; et lorsqu'il avait commis l'omission involontaire de quelques jeûnes m^escrits par son prophète, il la réparait scrupuleusement. On peut citer comme une preuve , un peu fastueuse à la vérité, de son courage et de sa dévotion, l'habitude quil avait, avant les batailles, de lire le Koran sur son cheval , tout en marchant à la tête de ses troupes, entre les deux armées prêtes à se charger (2). H ne daigna encourager d'autre

(1) Voyez sa vie et son caractère dans Renaudot , pag- 537-5/,8.

(2) Bohadin , témoin oculaire et dévot de bonne foi ,

4l6 HISTOIRJ;: DE LA DÉCADENCE.

étude que Ui doctrine superstitieuse de la secte de Shal'ei : son nicpris pour les poètes faisait leur sûreté, mais toutes les sciences profanes étaient l'objet de son aversion : un philosophe qui avait mis aujour quelques nouveautés spéculatives, fut saisi et étranglé par l'ordre du pieux sultan. Le plus obscur de ses sujets pouvait réclamer la justice du divan contre le sultan ou contre ses ministres; Saladin ne dérogeait à l'équité que lorsqu'un royaume était le prix de son injustice. Tandis que les descendans de Seljouketde Zenghilui tenaient l'étrier et rangeaient ses vêtemens , les derniers de ses domestiques éprouvaient sa douceur et son affabilité. Il prouva l'excès de sa libéralité en distribuant douze mille chevaux au siège d'Acre; et au moment de sa mort , on ne trouva dans son trésor que quarante-sept drachmes d'argent et une seule pièce dor. Cependant durant son règne, presque entièrement consacré à la guerre, il diminua les tributs , et les citoyens jouirent paisiblement des fruits de leur industrie ; il fonda dans l'Egypte , dans la Syrie et dans l'Arabie , des mosquées, des collèges et des hôpitaux, et bâtit une citadelle au Caire, qu'il fît environner de murs: mais tous ses ouvrages avaient le public pour objet (i), et

célèbre dans son premier cliapitre les vertus civiles et i-eligieuses de Saladin.

(i) L'ignorance des nationaux et des voyageurs a confondu dans plusieurs ouvrages, et particulièrement dans le puits de saint Josepli , dans le château du Caire , les travaux du sultan et ceux du patriarche.

DE l'empire romain, cttap. lix. 417 le sultan ne s'accorda ni un palais ni un jardin destines a. son luxe personnel. Dans un siècle de fanatisme, les vertus naturelles d'un héros fanatique subjuguèrent l'estime et l'admiration des chrétiens: l'empereur d'Allemagne se glorifiait de son amitié( i ); l'empereur grec soUicitait son alliance (2), et la conquête de Jérusalem répandit et enfla peut-être sa renommée dans l'Orient et dans l'Occident.

Le royaume de Jérusalem dut sa courte exis- Sa conqiute

oC !• 1 1 m 1 o . d'i royaume

tence (d) aux discordes des lurcs et des harrasms. (],.j,.,us.iiem. Les califes fatimites et les sultans de Damas se lais j,„iiet5? ' sèrent entraîner à sacrifier la cause de leur rel'gion à quelques avantages présens et personnels. Mais les forces de l'Egypte, de la Syrie et de l'Arabie se trouvaient alors réunies sous l'empire d'un h('ros que la nature et la fortune semblaient avoir armé contre les chrétiens ; tout , autour de Jérusalem , portait un aspect menaçant; tout, au dedans, était faible et ruiné. Après la mort des deux Baudouin , l'un frère et l'autre cousin de Godefroi de Bouillon , le sceptre passa à Mélisende , fille du second Baudouin , et a. son mari Foulques , comte d'Anjou , tige , par un premier mariage , de nos Plantagenet d'Angleterre. Leurs deux fils, Baudouin m et Amauri ,

(i) Anonym. Casisii, t. m, part. 11, p. 604.

(2) Bohadin, p. 12C), iSo.

(3) Relativement au royaume latin de Jérusalem, voyez Guillanme de Tyr , depuis le neuvième jusqu'au vingtdeuxième livre. Jacques de Vifry, Ilist. Hieros. , 1. i , et jSanut, Sccrela fidetlum crucis, 1. m, part, vi, vu, viii, ix.

xr. 27

4t8 histoire de l4 décadence

soutinrent avec quelques succès une guerre trèsvive contre les infidèles. Mais la lèpre , fruit des croisades, priva Baudouin iv, fils d'Amauri, des faculte's du corps et de l'esprit. Sa sœur, Sybllle , mère de Baudouin v, se trouvait son he'ritière naturelle , et celle-ci , après la mort suspecte de son fils , couronna son second mari, Guy de Lusignan, prince d'une belle figure , mais de si peu de réfutation , qu'on entendit Geoffroi , son propre frère, s'e'crier : « Puisqu'ils en Ont fait un roi , ils auraient sûrement fait de moi un dieu. » Ce choix, fut généralement blâmé. Raimond, comte de Tripoli, le plus puissant des vassaux qu'on avait exclus de la succession et de la régence , conçut contre le roi une haine implacable , et vendit au sultan son honneur et sa conscience. Tels étaient les gardiens de la sainte cité , un lépreux, un enfant, une femme , un lâche et un traître. Sa chute fut cependant encore retardée douze années par quelques secours d'Europe , par la valeur des religieux militaires, et par les occupations que trouva son grand ennemi , soit dans l'intérieur de son empire , .soit à une grande distance de celui de Jérusalesn. A la fin, cet état, sur le penchant de sa ruine, se trouva environné et pressé de tous côtés par un cercle d'ennemis, et les Francs violèrent imprudemment la trêve qui prolongeait leur existence. R.enaud de Chàtillon, soldat de fortune, avait surpris une forteresse voisine du désert , d'où il pitiait les caravanes, insultait la religion du prophète , et menaçait les villes de Médine et de la

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Mecque. Saladin daigna se plaindre et demander une satisfaction qu'il ne désirait pas d'obtenir : on la refusa, et il attaqua immédiatement la Terre-Sainte à la tête d'une armée de quatre-vingt mille hommes. Sa première expédition fut le siège de Tibériade , c[ue lui sugge'ra le comte de Tripoli à qui cette ville appartenait. Le roi de Jérusalem se laissa persuader d'épuiser ses garnisons, et d'armer soi) peuple pour secourir cette place (i) importante. Le perfide Raimond fît surprendre les chrétiens dans un camp dépourvu d'eau , et prit la fuite au moment du combat , chargé des malédictions des deux partis (2). Lusignan fut défait et pris après avoir perdu trente mille hommes ; et la vraie croix , épouvantable malheur î tomba entre les mains des infidèles. On conduisit dans la tente de Saladin le roi captif, presque mourant de soif et de frayeur. Son vainqueur généreux lui présenta une coupe de sorbet rafraîchi dans de la neige ; mais il ne permit pas que Renaud de Châtiilon partageât ce garant de sa clémence et de son hospita-

(1) Templarii ut apes bomhahant ^ et Hospitalaril ut vente stridehant , et harones se e.ritio offerehant et Turcopoli (les Uoupes légères des chrétiens), semetipsi in igneininjiciehant ( Ispahani de e.rpugnatione Kudsiticd , p. 18, apud Schultens). Cet essai de l'éloquence des Arabes est un peu différent du style de Xénophon.

(2) Les Latins affirment cpie Raimond avait trahi les chrétiens, cl les Arabes le donnent à entendre ; mais s'il eût embrassé leur religion , les Mahométans l'auraient regardé comme un héros et comme un sninl.

420 HISTOIRE DE LA DÉCADF.ISrCE

lité, « La personne et la dignité d'un roi, lui dif Saladin , sont sacre'es : mais ce l)rigand impie rendra sur-le-champ hommage au prophète qu'il a blaspht'mé, ou souffrira la mort qu'il a si souvent méritée. » Soit org-ueil , soit conscience , le guerriei* chrétien refusa; le sultan frappa Renaud sur la tête avec son cimeterre, et ses gardes l'achevèrent (i). On conduisit à Damas , dans une prison honorable , le souverain tremblant de Jérusalem , qu'une prompte rançon devait bientôt mettre en liberté. Mais la victoire de Saladin fut souille'c par l'exécution de deux cent trente chevaliers de l'Hôpital , intrépides champions et martyrs de leur foi. Le royaume se trouvait sans chef, et des deux grandsmaîtres des ordres militaires , l'un avait été tué, et l'autre fait prisonnier. On avait rassemblé pour ce fatal combat les garnisons de la capitale et de toutes les villes de la côte maritime et de l'intérieur du. pays. Tyr et Tripoli purent seules résister à la rapide invasion de Saladin , et trois mois après la ba-

(i) Renaud , Reginald ou Arnold de Châlillon , est célèbre chez les Latins par sa vie et par sa mort , dont les circonstances sont racontées clairement par Boliadin et Abul— fôda. Joiiiville [Hist. de saint Louis , p. 70) rapporte l'usage «le Saladin de ne jamais faire mourir un prisonnier auquel il avait offert du pain et du sel. Quelques-uns des compagnons d'Arnold avaient été massacrés , et pour ainsi dire sacrifiés dans la vallée de la Mecque , iilji sacrificia mactanlur (Abulféda,p. Sa).

DE l'i'Mpirf, rxOMiViA'. rnAi'. Ltx. 421 taille de Tiberiade , le sultan parut à la tête de son arme'e aux portes de Jérusalem (i).

Il pouvait imaginer que le sie'ge d'une ville dont PHsede Je-

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