‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire RomainChapitre 10 sur 105 · CHAPITRE IIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIL

De la eonatiiution de l'empire romain dans le siècle des Antoains.

Une monarchie, selon la définition la plus générale, est un état dans lequel une seule personne, quelque nom qu'on lui donne, e$t chargée de l'exécution des lois, de la direction des revenus , et du commandement des armées. Mais, à moins que des protecteurs vigijans et intrépides ne veillent à la liberté publique, l'autorité d'un magistrat aussi formidable dégénère bientôt en despotisme.

Dans le siècle d< la superstition , le genre humain , pour assurer ses droits , aurait pu tirer parti de l'influence du clergé ; mais il existe une union si intime entre le trône et l'autel, que l'on. a vu bien rarement la bannière de l'église flotter du côté du peuple : une noblesse belliqueuse et des communes inflexibles , attachées à leur propriété , prêtes à.la défendre les armes à la main , et rcu-

> liongini traité du Sublime, e. 45, p. 229, édil. Toll. Mous pouvons dire de ce grand écrivain qu'il joint l'eiemplc au précepte. Au lieu de proposer ses sentimens avec hardiesse, il les insinue arec la plus grande résen'e; il les met dans la bouche d'un ami; cl, autant que nous en pouvons juger d'après un texte corrompu, il parait vouloir lal-niCme les réftitcr.

nies dans des assemblées régulières , sont la seule digue qui puisse résister aux attaques continuelles d'un prince entreprenant.

La constitution de la république romaine n'existait plus ; la vaste ambition du dictateur l'avait renversée; la main cruelle du triumvir lui porta les derniers coups. Après la victoire d^Actium , le destin de l'univers dépendait de cet Octave, surnommé César en vertu de l'adoption de son oncle , et décoré ensuite du titre d'Auguste par la flatterie du sénat. Le vainqueur était à la tête de quarante-quatre légions*, toutes composées de vétérans, fièresde leurs propres forces, méprisant la faiblesse de la codstitution, accoutumées, pendant vingt ans de guerre, à répandre des flots de sang et à commettre toutes sortes de violences, enfin passionnément dévouées à la maison de César, dont elles avaient déjà reçu et dont elles attendaient encore des récompenses excessives. Les provinces , longtemps opprimées par les ministres d'une république orageuse, soupiraient après le gouvernement d'un seul homme, qui fàt le maître' et non le complice de cette foule de petits tyrans. Le peuple dé Rome, triomphant en secret de la chute de l'aristocratie , ne demandait que du pain et des spectacles, et il était séduit par la libéralité d'Auguste, qui s'empressait de satisfaire à ses désirs. Les plus riches habitans de l'Italie avaient presque tous embrassé la philosophie d'Épicure ; ils jouissaient des douceurs de la paix et d'une heureuse tranquillité, sans se livrer aux idées de cette ancienne liberté si tumultueuse, dont le souvenir aurait pu troubler le songe agréable d'une vie entièrement consacrée au plaisir. Le sénat perdit sa puissance avec sa dignité. La plupart des familles nobles étaient éteintes; les républicains, dont le zèle et les talens auraient pu sauver l'état, avaient péri dans les proscriptions , ou les armes à la main. Ce sénat, si long-temps renommé pour sa sagesse, était composé de plus de mille personnes, multitude rassemblée sans choix, et qui , loin de retirer quelque lustre de leur rang , dégradaient par leur conduite la dignité dont elles se trouvaient revêtues *.

< Orose, n, 18.

2 Jules-Cé-^or introduisit dans le sénat des soldats, des

DECADENCE DE L'ÉMt»IRE ROIUIN ,

(50 dep. J.-C.)

Lorsque Auguste n'eut plus d'ennemis, il montra, par le toin qu'il prit dç réformer le sénat, qu'il ne voulait pas être le tyran de sa patrie , mais qu'il aspirait à en être le père. Elu censeur avec son fidèle Agrippa, il examina la liste des sénateurs; il en chassa un petit nombre dont les vices ou l'opiniâtreté exigeaient un exemple public. Près de deux cents, à sa persuasion, prévinrent, par une retraite volontaire , la honte d'une expulsion. Il fut ordonné que l'on ne pourrait entrer dans le sénat sans posséder environ deux cent milles livres. De nouvelles familles patr»> ciennes remplirent le vide qu'avaient occasioné les fureurs des guerres civiles. Enfin Auguste se fitnonuner prince du sénat : titre honorable, que les censeurs n'avaient jamais donné qu'au citoy« le plus distingué par son crédit et par ses services'. Mais, tandis qu'il rétablissait la dignité de ce corps respectable,, il en détruisait l'indépendance. Les principes d'une constitution libre sont perdus à jamais, lorsque rautoritë législative est créée par la pdissance executive.

Auguste crut devoir paraître déférer aux avis d'une assemblée qu'il avait lui-même formée. Il prononça devant elle un discours étudié, où l'ambition était cachée sous le voile du patriotisme. < Il déplorait, il justifiait même * sa conduite passée; la piété filiale avait

> exigé qu'il venge&t le meurtre de son père ;

> son humanité s'était trouvée quelquefois

> obligée de céder |aux lois crudles de la né-

> cessité; il s'était vu foreé de s'unir à d'in-

> dignes collègues. La république, menacée » par Antoine, lui avait défendu de la livrer

> entre les mains d'un citoyen déshonoré et

> d'une reine barbare. Libre maintenant de » satisfaire à la fois son devoir et son incli- » nation , il rendait solennellement au sénat

> et au peuple leurs anciens droits. Son seul

> désir était de se mêler dans la foule de ses » concitoyens, et de partager avec eux le

> bonheur dont jouissait la patrie *. >

étrangers et des barbares nonvelleinent conquis (Saftone, vie de César, c. 77, 80). Après sa mort , cet abus devint encore plus scandaleux.

« Dion Cassius, 1. m, p. 693. Suétone, ne d'Auguste , c. 55.

2 Dion Cassius (1- wn, p. 698) met » ceUe oecaàon dans la bouche d'Auguste un discours prolixe et enflé. J'ai

(50 dep. J.-C.)

Si Tacite avait été préMtt à cette Ééatice , H n'eât appartenu <pi'à ce gttnà ëcrivaiB d'éxpriAér l'agitation du aënat. Sa plame éénle aarait pn décrire le» sentiffiens cachés des «Us et le sèie afFeeté dM Éatre«. II était dangereux d'^outer foi aut parole» d'Aoguste; paraître douter de 6a «incérité aurait pu devenir encore plus funeste. Les avantages respectifs de la monarchie et dn gouv^ne* ment républicain avaient aourent été balancés. La grandeur de Rome, la corruption-des mœurs, la licence des soldats faisaiem pencher beaucoup d'esprits spéculatifs du côté de la monaréliie; ces principes généraux d'administration se trouvaient mêlés avec les espérances et avec les craintes de chaque particulier. An miliett de cette incertitude, la réponse des sénatearsfut unanimeet décisive; ils refusèrent d'accepter la résignation d'Au-^ guste ; ils le conjurèrent de ne pas abandonner la république qu'il avait sauvée. Après une feinte résistance, l'habile tyran se soumit aux onh'es du sénat. 0 consentit à recevoir le gouvernement des provinces, et le commandement général des armées romaines , sous les titres si connus de proconsul et d'empereur ' ; mais il déclara qu'il n'acceptait ce pouvoir que pour dix ans. Il se flattsut, disaitil, qu'avant l'expiration de ce terme les blessures faites à l'état par les discordes civiles seraient entièrement fermées, et que la république, rendue à son ancienne splendeur, n'aurait plus besoin de la présence dangereuse d'un magistrat si extraordinaire. Cette comédie fut jouée plusieurs fois pendant la vie d'Auguste; et l'on en conserva la mémoire jusqu'aux derniers âges de l'empire; les monarques perpétuels de Rome célébrèrent toujours, avec une pompe solennelle, la dixitoie année de leur règne *.

Le général des armées romaines pouvait,

emprairié ée Taduet de SaAoM kt txttmioM ({ui pooraieiiteoDTenir à ce priaoe.

< Imperator (d'où pout avons tiré le mot empereur) ne signifiait, wras la république, que gtinëro/; et les soldats donnaient solennellement ce titre sur le champ de batailleà leur dief victorieux. Lorsque les empereurs romains le prenaient dans ceseas, ils le plaçaient après leur nom, et ils désignaient combien de fois ils en avaient été revêtus.

JDiOD, 1. Lm, p. 703, etc.

PAR £D. GlàBOM. GH. UL

sans enfreindre en aucune manière les principes de la constitution, recevoir et exercer tme autorité presque despotique sur les soldats, sur les ennemis et sur les sujets de la république. Rome, si jalouse de sa liberté dans les premiers sièdes, la sacrifiait à l'espoir des conquêtes, et à une connaissance profonde de la discipline militaire.Le dictateur ou le consul pouvait exiger de tout jeune Romaiu qu'il portât les araues. Ceux qui , par lâcheté ou par opiniâtreté, refusaient d'obéir, s'exposaient aux cbâtimens les plus sévères et les plus ignominieux. Le coupable[ était retranché de la liste des citoyens , ses biens confisqués, sa personne vendue pour l'esclavage *. Plus fort que les lois, l'engagement militaire suspendait les institutions les plus sacrées. Le général avait droit de vie et de mort dans son camp. Son autorité n'était soumise à aucune forme légale ; il jugeait en dernier ressort, et l'exécution suivait de près la sentence *. L'autorité législative désignait l'ennemi que la république avait à combattre. Dans les occasions les plus importantes, le sénat décidait de la guerre et de la paix, et ses résolutions devaient être ratifiées solennellement par le peuple; mais, dans les régions situées à une grande distance de l'Italie, les généraux n'attendaient pas d'ordre sspérieur pour déclarer la guerre à une nation; ils agissaient de la manière qui leur paraissait la plus avantageuse au bien public. Ce n'était point sur la justice de leurs entreprises qu'ils s'appuyaient pour demander l'honneur du triomphe ; le succès était leur seul titre. Ils usaient de la victoire en despotes, et ils exerçaient nie ailtorité sans bornes, principalement lorsqu'ils n'étaient plus retenus par la présenôe des commissaires du sénat. Pompée, dans son gouvernement de l'Asie, récompensa les légions et les alliés de l'état, détrôna des princes, démembra des royaumes, fonda des colonies, et distribua les trésors de Mitbridate. A son retour à

t Tiie^ive, Eplt. , I. xiv. Valère Maxime, n, 3.

i Voyez dans le huitième livre de Tite-Live la conduite deManliusTorquatusel de Papirius Carsor. Ils violèrent les lois de la nature et de l'humanité-, mais ils assurèrent celles de la (ttscipline militaire ; et le peuple, qui abhorrait l'acUoD, (Ut obligé de respecter le principe.

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAm,

(6d dep. i.-C.y

Rome, il obtint, par on seul acte du sénat et du peuple, la ratification générale de tout ce qu'il avait fait'.

Tel était le pouvoir dont jouissaioit légalement , ou par usurpation, les commandans des années romaines sur les soldats et sur les ennemis de la république. Ces généraux étaient en même temps gouverneurs des provinces conquises ; ils réunissaient l'autorité civile et militaire , administraient la justice , étaient chargés de la (firection des finances , et exerçaient la puissance executive et législative de l'état.

D'après ce que nous avons déjà rapporté dans le premier chapitre de cet ouvrage , on peut se former une idée des armées et des provinces de l'empire, lorsque Auguste prit en main les rênes du gouvernement. Comme il eût été impossible à ce prince de commander en personne les légions répandues sur des frontières éloignées , il obtint , comme Pompée , la permission de confier son autorité à des lieutenans. Ces officiers paraissent avoir eu le même rang et le même pouvoir que les anciens proconsuls ; mais leur commandement était subordonné et précaire; ils tenaient leur commission des mains d'un chef suprême , qui s'attribuait la gloire de leurs exploits ; ils n'agissaient que sous ses auspices*; eu un mot, ils étaient les représentans de l'empereur, seul général de la république , et dont l'autorité civile et mili-. taire s'étendait sur tous les domaines de Rome. Le sénat avait la satisfaction de voir que les membres de leur corps jomssaient

i Pompée obtint, par les sufGrages Inconsidérés, mais libres, du peuple, un commandement militaire à peine inférieur à celui d'Auguste. Parmi pluàeurs actes extraordinaires d'autorité, le vainqueur de l'Asie fonda ringt-nenr viUes, et distribua anx troupes soixante ou quatre-vingts millions. La ratifleation de ces actes souflKt des délais et quelques oppositions dans le sénat. Voy«z Plutarque, Appia, Dion Cassius, et le premier livre des lettres à Atticus.

2 Sous la république, le triomphe n'était accordé qu'au Rénéral, autorisé à prendre les auspices au noln du peuple. Par nne conséquence juste, tirée de ce principe de religion et de politique, le Iriompbe lUt réservé à l'empereur; et SCS lieutenans, au milieu des emplois les plus éclatans, se contentèrent de quelques marques de distinction, qui, sous le titre de dignités triomphales, fUreni imaginées eo leur faveur.

seuls de ces dignités importantes. Les lieutenans de l'empire étaient choisis parmi le& anciens consulaires ou les anciens préteurs; les légions avaient à leur tête des sénateurs ; et, de tous les gonvememens de provinces, il n'y eut que la préfecture d'Egypte qui fut. ccHifiée à un chevalier romain.

Auguste venait d'être élevé au premier, rang; six jours après il résolut de satisfaire,, par on sacrifice aisé, la vanité des sénateurs. Il leur représenta que son pouvoir s'étendait même au-idelà des bornes qu'il avait été nécessaire de tracer, pour remédier aux maux de l'état, t Ou ne lui avait, pas permis de refu- » ser le cfitmmandement pénible des armées

> et des frontières; mais il demandait en * grâce la liberté de faire passer les. pro-

> vinces plus tranquilles sous la douce admi-

> nistration du magistrat civil. > Dans la division des provinces, Auguste consulta également son intérêt personnel et la dignité de la république. Les proconsuls nommés par le sénat, et principalement ceux de l'Asie, de la Grèce et de l'Afrique , jouissaient d'une distinction plus honorable que les lieutenans de l'empweur, qui commandaient dans la.

Gaule ou en Syrie. Les premiers étaient accompagnés de licteurs; ceux-ci avaient à leur suite des soldats ; cependant le souverain ne perdait rien de ses droits réels ; en effet, il fut ordonné par une loi que la présence de l'empereur suspendrait , dans chaque département, l'autorité ordinaire du gouverneur. Les nouvelles conquêtes devin-, rent une portion du domaine impérial; et l'on s'aperçut bientôt que la puissance du. prince, dénomination favorite d'Auguste., était la même dans toutes les parties de l'empire.

Auguste exigea, pour cette concession, imaginaire, un privilège important, qui lui livrait Rome et l'Italie. Il fut autorisé à retenir le commandement militaire, et à conserver auprès de sa personne nne garde nombreuse , même en temps de paix et dans le centre de la capitale ; prérogative dangereusequi renversait les anciennes maximes. Il n'avait réellement d'autorité que sur les. citoyens engagés dans le service; mais les Romains étaient si portés à l'esdavago, que-

(50dep.J>C.)

PAR ED. GIBBON. CH. tll.

SB

les magistrats, les sénateurs et l'ordre équestre s'empressèrent de prêter serment. Enfin, l'hommage de la flatterie fut converti insensiblement en une protestation de fidélité, qui se renouvelait tous les ans avec une pompe solennelle.

Auguste regardait la force militaire comme la base lapins solide du gouvernement; mais il ne pouvait se dissimuler combien un pareil instrument devait paraître odieux. Son caractère et sa politique lui firent adopter des mesures plus sages; il aima mieux régner sous les titres respectables de l'ancienne magistrature , et rassembler sur sa tête tous les rayons épars de l'autorité civile. Dans cette vue , il permit au sénat de lui donner pour sa vie le consulat ' et la puissance tribunitienne *.

Tous les empereurs imitèrent son exemple : les consuls avaient succédé aux premiers rois de Rome; ils représentaient la nation, avaient l'inspection sur les cérémonies de la religion, levaient et commandaient les armées , donnaient audience aux ambassadeurs étrangers, et présidaient aux assemblées du sénat et du peuple. L'administration des finances leur était confiée; et, quoiqu'il leur fût rarement possible de rendre la justice en personne, la nation voyait en eux les défenseurs suprêmes des lois , de la paix et de l'équité. Telles étaient leurs fonctions ordinaires ; mais ce premier magistrat se trouvait au-dessus de toute juridiction, dès que le sénat lui enjoignait de veiller à la sûreté de la république. Alors, pour conserver la liberté, il exerçait un despotisme momentané*.

1 Cieeron (de legibus, m, 3) donne à la cQgnitë eonsnlaire le nom de regia potestas; et Polybe (1- vi, c. 3) ob- «erre trois pouvoirs dans la conslilulion romaine. Le pouvoir mouarchique était représenté et exercé par les eonsuls.

2 Comme la pnissance tribunitienne (difTérente de l'emploi annad de tribun) nil inventée pour le dictateur César (Dion, I. unr, pi^e 384), elle lui fut probablement donnée eomme une récompense , pour avoir si généreusement assuré par les armes les droits sacrés des tribuns et dn peuple. Voy. ses Commentaires, de Bell, civil. , 1. 1.

i Auguste exerça le consulat pendant neuf ans sans intemiptioD, ensuite il refusa arlificieusemenl cette dignité aussi bien que la dictature, et, s'éloignant de Rome , il attendit quejes suites Ainest|^u tumulte et de l'esprit

Bien diiférens des consuls, les tribuns n'en imposar^it point par une pompe extérieure: ils paraissaient humbles et modestes ; mais lem* personne était sacrée; ils avaient moins de force pour agir que pour repousser. Ghai^ gés par leur institution de défendre les opprimés, de pardonner les oHenses et d'accuser les ennemis du peuple, ils pouvaient, lorsqu'ils le jugeaient à propos, arrêter d'un seul mot toute la machine du gouvernement.

Tant que la république subsista, on n'eut rien à redouter du crédit que des citoyens auraient pu retirer de ces places importantes. Elles étaient entourées de plusieurs barrières : l'autorité qu'elles donnaient expirait ait bout d'un an; on élisait deux consuls; et les tribuns étaient an nombre de dix. De plus , comme les vues publiques et particulières de ces différens magistrats se trouvaient diamétralement opposées, cette diversité d'intérêts , loin de détruire la constitution, contribuait à en maintenir la balance toujours égale ; mais lorsque les puissances consulaire et tribunitienne furent réunies, lorsqu'une seule personne s'en trouva revêtue pour toute sa vie, lorsque le général de l'armée devint en même temps le ministre du sénat et le représentant du peuple , il fut impossible de résister à l'autorité impériale; on eût même entrepris difficilement d'en tracer les limites.

Tant d'honneurs accumulés sur la tête d'Auguste ne contentaient point encore sa politique. Ce prince y ajouta les dignités splendides et importantes de grand-pontife et de censeur. L'une lui donnait le droit de veiller à la religion , l'autre .une inspection légale sur les mœurs et sur les fortunes du peuple romain. Quel assemblage monstrueux ne devait pas former la réunion de tant de pouvoirs distincts, et jusqu'alors séparés l'un de l'autre? Mais la complaisance du sénat faisait disparaître ces imperfections; elle remplissait tous les intervalles par les concessions les plus étendues. Les empereurs étaient les premiers ministres de la républi-

de totcMon eussent forcé le sénat à le revfiUr du consulat pour toute sa vie. Ce prince et ses successeurs alTcctèreiit cependant de caclicr un titre qui pouvait leur attirer la haine de leurs sujets.

40 DEGAJESNGE DS

4]ue : omnine tels , ils forant ifispenaés de l'obligation et de la peine de plusiaun lois incomnodes. Ils pouvaient conTaqver le sénat, proposer dans le même jour ploepewra -qaesiioaa, présenter les candidats destina aux grandes charges, étendre les llnùtes de la ville, disposer à le«r gré des revenus de l'état, faire la paix et la gnerre, ratifier les traités; ei^, en vertu de la clause la pins étendue, ii knr était permis d'exécuter ce qui leur paraissait être le plus avantageux à l'empire, et convenir le mieux à la majesté des lois, du gouvernement, et de la religion*, Lorsque toutes les dillëren.tes branches de la puissance exéoutive eurent été remises à un seul chef, les autres magistrats languirent 4ans l'obscurité. Dépouillés de leur autorité, ^ peine même leur laissait-on la connaissance de qwlqnes afbires. Auguste conserva avec le plu» grand soin le nom et les formes de l'ancienne administration. On élisait tous les ans, avec les cérémonies ordinaires, le même nombre de consuls, de préteurs et dejtribuns*, qui tous continuaient à exercer quelquesunes des fonctions les moins - importantes de leitf charge. Ces honneurs flattaient In vanité des Romains. Les empereurs même, quoique revêtus pour toute leur vie du consulat, se mettaient souvent sur les rangs pour obtenir ce titre; et ils ne dédaignaient pas de le partager avec les plus illustres d'entre leurs concitoyens \ Sous le-règne d'Auguste, l'élection

< Voya un fragment d'un décret du sén«it, qui conférait à l'empereur Vespasien tous les pouvoirs accordés à ses prédécesseurs , Auguste , Tibère et Claude. Ce monument curioii et important se trouve dans les inscriptions deGruter.n'cexu.

t Un disait deux consuls aux calendes Ae^Qvier ) mais, dans le cours de l'année, on leur en substituait d'autres, jusqu'à ce que le nombre des consuls annuels se montSt au moins à douze. On choisissait ordinairement seize ou dixhnit préteurs (Jnste-LIpse, in txeurt. D. ad TadU Jnnal., 1. 1). Je n'ai point parlé des édiles ni dM questeurs. De simples magislrats, chargés de la police on des revenus, se prttent aisément à toutes les Tonnes de gouvernement. Sous le règne dcNéron, les tribuns possédaient Mgalefflent le droit A'intereession, quoiqu'il eût été dangereux Sea Ikire usage (Tacite, Au., x<n, 28). Du temps de Tnyan on ignorait si le tribunat était une dignité ou un nom (lettres de Pline , i, 23).

3 Les tyrans eux-mêmes briguèrent le consubt. Les |)rineesvatueux demandèrent cette ^gnité avec modération, et l'exercèrent avec exactitude. Trajan renouvela

(«> dep. J.-C.)

des magistrats fut sourart accompagnée des mêmes troubles auxqtiels elle avait été exposée dans les derniers temps de la république. Loin de laisser aperoewùr le moindre signe d'impaUence, ce prince dissimulé sollicitait humblement pour lui, ou pour ses amis , les suffrages du peuple, et il remplissait avec la dernière exactitude tous les devoirs d'un candidat ordinaire*. Mais, aelon toutes les ap< parences, son successeur n'agit que par ses conseils, lorsqu'il transféra le droit d'élection au sénat de Rome*. Les assemblées du pei^le furent abolies pour jamais, et les souverains n'eurent plus i redouttr les caprices d'une multitude dangereuse, qui, svis rétablir la liberté, aurait pu troul^ la nouvelle administration, et peut-être y porter des atteintes mortelles.

Marius et César, en se déclarant lei protecteurs du peuple, avairat renversé la constitution de leur patrie : mais dès que le sén nat eut été humilié, et qu'il eut per(fai toute sa force, cette «œembléê, composée de cinq ou six cents personnes, devint entre lesraaias du despoUme un instrument utile et flexible. Ce fut principalement sur la dignité du sé> nat, qu'Auguste et ses successeurs fondèrent leur nouvel empire; ils affectèrent, en toute occasion, d'adopter le langage et les principes des patriciens. Dans l'exercice de leur puissance), ils consultaient le souverain conseil de la nation, et ils paraissaient se conformer à ses décisions poiv les grands intérêts de la paix et de la guerre. Rome* l'Italie et les provinces intérieures étaient sous le gouvernement direct du sénat. Ce tribunal décidait en dernier ressort de toutes les affaires civiles : il connaissait des prévarications commises par des hommes en place, et des délits qui concernaient la paix ou la majesté du peuple romain. Ses occupations ordinai-

l'ancien serment, et jura devant le tribunal du consul qu'il observerait les lois (Pline, Panégyrique, c. 64).

1 < Quoties Magistratuum comitiis interesset, tribus » cum candi'datis suis circuibat; supplicabatque more so- » lemni. Ferebat etipse sufTTagium in tribubus, ntOBUS • è populo. » Suétone, vie d'Auguste, c. 56.)

î « Tumprimum comMa è campo ad patres trtaa- » lata sunt, » Tadte, Ann. i , 15. Le mot prim«m semble foire alluàon à quelques faibles et inutiles efforts qui (urait faits pour roidre au peuple le droit d'âectiou.

(50 dep. J.-C.)

res consistaient à rendre la justice. Les causes importantes ouvraient une carrière brillante anx grands orateurs; c'était le dernier asile où venait se réfugier l'ancien génie de l'éloquence. Comme conseil de la nation, et comme cour de justice , le sénat jouissait de prérogatives très-considérables, tandis qu'en sa qualité de corps législatif il était supposé représenter le peuple et paraissait avoir conservé les droits de la souveraineté; les lois recevaient leur sanction de ses décrets ; toute puissance était dérivée de son autorité. Ce corps respectable s'assemblait régulièrement trois fois par mois, aux calendes, aux nones et aax ides. On discutait les affaires avec une honnête liberté ; et les empereurs, qui se glorifiaient du titre de sénateur, prenaientséance, donnaient leur voix, et se confondaient avec leurs égaux.

Résumons en peu de mots le système du gouvernement impérial institué par Auguste, et maintenu par les princes qui connurent leurs véritables intérêts et ceux du peuple. C'était une monarchie absolue , revêtue de toutes les formes d'une république. Les souverains de ce vaste état plaçaient leur trône au milieu des nuages. Soigneux de dérober aux yeux de leurs sujets leur force irrésistible, ils faisaient profession d'être les ministres du sénat, et obéissaient aux décrets suprêmes qu'ils avaient eux-mêmes dictés '.

La cour était formée sur le modèle de l'administration publique. Si nous en exceptons ces tyrans , qui , emportés par leurs folles passions , foulaient aux pieds toutes les lois de la nature et de l'honneur , les empereurs dédaignèrent une pompe dont l'éclat aurait po offenser leurs concitoyens, sans rien ajouter à leur puissance réelle. Dans tous les devoirs de la société , ils semblaient oublier la supériorité de leur rang; souvent ils visitaient

* Dion (1. un, p. 703-714) a tracé d'une main partiale une bien bible esquisse du gouvernement impérial. Pour l'édairdr, souvent même pour le corriger, j'ai médité Tadte , examiné Suétone et consulté parmi les modernes les anteurssuivans : l'abbé de la Blélerie, Mém. de l'Acad. lom. xn, XXI, xxnr, xxr, xxm ; Beaufort, Rép. rom. tom. 1, p. 255-275; deux dissertations de Noodt et de Gronovias, de Lege regia, imprimées à Leyden en 1731 ; Gravina, de Jmperio romano, p. 47^-544 de ses opuscules ; Maffd, Verona iUustrata, part, i, p. 255, etc. 91BBON I.

PAR ÉD. GIBBON. CH. III

leurs sujets, et les invitaient à venir partager leurs plaisirs ; leurs habits, leurs tables, leurs palais , n'avaient rien qui les distinguât d'un sénateur opulent; leur maison, quoique nombreuse et brillante, n'était composée que d'esclaves et d'affranchis*. Auguste ou Trajan auraient rougi d'employer aux services domestiques le dernier des citoyens. Que devons-nous penser , en voyant les seigneurs les plus fiers de l'Europe rechercher avec tant d'empressement l'honneur d'être admis dans l'appartement d'un monarque dont la puissance est si différente de celle des anciens souverains de Rome?

Si les empereurs peuvent être accusés d'avoir passé les bornes de la prudence et de la modestie qu'ils avaient eux-mêmes tracées, c'est lorsqu'ils ont voulu être mis au rang des dieux '. Ce culte impie, et dicté par une basse adulation , fut institué dans l'Asie en l'honneur des successeurs d'Alexandre. Des monarques il fut aisément transféré aux gouverneurs de cette contrée ; bien ôt les magistrats romains , adorés comme des divinités de la province , eurent des temples où brillait la pompe des fêtes et des sacrifices *. Il était bien naturel que les empereurs acceptassent ce que de simples proconsuls n'avaient pas refusé. Ces honneurs divins , rendus dans les provinces, attestaient plutôt le despotisme que la servitude de Rome; mais les nations vaincues enseignèrent à leurs maîtres l'art de la flatterie.

Le génie impérieux du premier des Césars l'engagea trop facilement à recevoir pendant sa vie une place parmi les divinités tutélaires de la république. Une démarche si dangereuse était bien éloignée du caractère modéré de son successeur; et même par la suite tous les princes, excepté Caligula et Domitien, renoncèrent à cette folle ambition. Au-

> Un prince (iible sera toujours gouverné par ses domestiques. Le pouvoir des esclaves aggrava la honte des Romains , et les sénateurs firent leur cour à un Pallas, à un Narcisse. Il peut arriver qu'un Tavori moderne soit de naissance illustre.

2 Voyez un Traité de V»B-DUe,,de Conseeratiom principum. D me serait plus aisé de copier, qu'il ne me l'a été de vérifier les citations de ce savant hollandais.

s Voyez une dissertation de l'abbé de Mongault , dans le premier volume de l'Académie des inscriptions.

DECADENCE DE L'EtfPiftfi ROMAIN,

{îusic, it est vrai, permit à quelques villes de lui élever des temptes; mais il exigea qoe l'on célébrerait le culte de Rome avec celai du souverain. 11 tolérait une superstition particulière dont ii était l'objet"; tandis que, satisfait des bominstges du sénat et du peuple , il laissait sagement à son successeur le soin de sa déification. Die là s'introduisit, à la mort des empereurs, la coutume coustante de les placer au nombre de dieux. Le sénat accordait, par un décret solennd, cet bonœur aux princes dont la conduite n'avait point été ceUe d'un tyran ; et les cérémonies de l'apothéose accompagnaient la pompe des funérailles. Cette profanation léf;ale, mais si opposée à nos principes, n'excitait aucun murmiu'e * dans un siècle où le polythéisme avait tant multiplié les objets sacrés.

Au reste, cette institution avait été dictée mcnns par ki religion que par la politique. Ce serait dégrader les Aatonins, que de mettre leurs vertus eu paraUèire avec les vices de JupUer ou d'Hercule : le caractère même de César ou d'Auguste était bien supérieur à celui d«8 dtvisUés populaires. Ces princes d'jùUeurs vivaient dans un siècle trop éclairé , et leurs actions avaient trop déckit, pour que rh«;tQir9 de leiv vl9 fût m^Ue de ces fab^ et d^ ces myUèrw qu'exige la dévotiim du peuple : à peine leur divinité eutrcUe été établie par les Ipis, qu'elle tiomba dans l'oubli , sans contribuer à. leiir réputation, ou à la dignité de leurs 9«<Qe$s^ur6t.

l^OF^que npa9> «vous exa^iiné tontes les parties qui coiqpo$ajient l'édifice de la puissance i^j>érial^, novs avons souvent donné U titre d'Augvste à celui qui en avait jeté les foitdeQkens avec taqt d'art : cependant il ne fut, coniim soitt C4 noiq qu'après avoir mis la dernière main à SQp o|ivr«ge. Né d'up^ famille obscure, dans la petite ville d'Aricie, il s'appelait Octave, nom souillé f^ar^jpiqt le sang

1 Junuideuque tuum per nemen ponimus aras , dit Horace à reopcKirlui-otaie-, et ce peète courlisan «XHinaissait bien la cour d'Auguste.

2 Voytz Cieéron , PbiKp. i , 6 ; Jufién , inCasaribus : Inipt* Oeim tenpUt jurabit Borna per umbras!

«>crie Ldcain indigné; mais ceUe indignaliou est c«ll« d'uD patriote, cl non d'uB dérot.

(60dep..J.-C.)

versé dans les proscriptions. Lorsqu'il eut asservi la république , 3 désira pouvoir effacer le souvenir de ses premières actions. Comme fils adoptif du dictateur, il avait pris lesnmom glorieux de César; mais il avait trop de jugement pour imaginer qu'il serait jamais confondu avec ce grand homme, pour aspirer même à lui être comparé. L'on proposa dans le sénat de donner un nouveau titre au chef de Fétat. Après une dbcussien sérieuse, celui d'Auguste fut choisi parmi plusieurs autres, et parut rendre d'une manière propre le caractère de paix et de modération que le tyran affectait*.

Ainsi le nom d'Auguste était use distiaotion personnelle ; cdui de César indiquait la famille illustre qui s'était frayé un ehemiu au trône. Il semblait que le premier dût expirer avec le prince qui l'avait reçu : l'autre pouvait se transmettre par adoption , et passer avec les femmes dans use oouvdle branche. Néron aurait donc été lé dernier prinee qui eût eu le droit de réclamer une si noUe extraction : cependant à sa mort ces titres s« trouvaient déjè liés, par une pratique cobstante, avec k dignité impériale ; et, depuis la chute de ta république jusqu'à nos jours, ils ont été conservés par uoe longue suite d'empereurs rooKiins, grecs, fraac* et allemands. Le monarque se réservait le «Mn sacré d'Atiguste , tandis que ses parens étaient plus communément appelés Césars.

Tel fi|t, au moins depuis 1q règnp d' Adrie», le' titre que l'on donna à l'héritipr présomptif de la couroBoe.

Les égards respectueux d'Auguste pour une constitution Ûbre qu'il avait Inii-qiéma renversa , ne peuvent être expliqués que par une ocmBaissance approfondie du caractère de ce tyran subtil, tjne télé fnoide, nnr' cour inaensible, une âme tuùde, Ini fireat prendre, à l'âge de dix-neuf ans, le masque de l'hypocrisie, que jamais il ne quitta. Il signa de la même main, et probablement dans le même esprit , la mort de Cicéron et le pardon de Cinna. Ses vertus, ses vices même, étaient artificiels; son intérêt seul le

< Dion, 1. tm, p. 710, avec les notes curieuse» de. Keymar.

(50 dep. J.-C.)

rendit d'abord l'enBeaii de la république romaine; il le porta dans la suite à eu être le père*. Lorsque ce prince éleva le système ingénieax de l'administration impériale, ses alarmes lut dictèrent la modération qu'il affectait; il cherobait à en imposer an peuple, en Im présoitant oae ombre de liberté, et à tromper les armées psn* une image du gou- Tdrftement civil.

La mwt de César se présentait sans cessn k ses yenx. A.ugoste avait comblé ses partiraos de biens et d'hoaaeurs; mais il Se rappelait, en frémbsant, que les pins intimes «mi» de son oncle avaient été aa nombre des conapiratènrt. Si la idélité des légions le rassurait c«rtré ies efforts inpoissuis d'une réfoelli<m on verte, kt vigilance éet troupes poiivaifr^lie mettre «a personne à l'abri du poignatd d'uÉ républicain déterminé? Les Romains, qui révérai^t la tnénleire de Blutas*, auraient af^ilaudi à l'imitation de sa vertu. César avait provoqué «on destin, autant par l'ostoitation de sa puissance, que par sa puissance èlle»tt)énie. Le consul ou le tribun pouvait régner en sAretë t le titre seni de roi fit voler les citoyens aux armés; Auguste savait que le genre humain se laisse gonvemer par des noms. Il ne fut pas trompé daiKS son attente, lorsqu'il s'imagina que te sénat et le peuplé se soumettraient à l'esclavage, s'ils pouvaient être persuadés qu'ils jouissaient toujours de leur ancienne liberté. Un sénat faible et un peuple énervé chérirent eeite illusion agréable, tant qu'elle fut soutenue par la Vérlu ou par la prudence des successeurs d'Auguste. Ce fut un motif de défense personnelle, et non un principe de liberté, qui anima les meurtriers de Caligula,

' • EnmMte Odare se présenta. A voir les couleurs se

• succéder sorsoB visage, voas l'eussiez pris pour lUi vrai

• caaiâéon. Pâle d'abord, ensuite rouge, puis noir, brun, » sombre, il prenait un air serein et gracieux. » Césars de .lulim, trad. de l'abbé de la Bléterie.) Cette Image, que Julien mploie dans son ingénieuse fiction , est juste et E^réable. Mais lorsqu'il considère ce diangeOient de caraclire comme réel, et qu'il l'auribue an pouvoir de la phîlosopbM, il fak trop d'honneur à la philosophie et â Oclare.

2 Deux cents ans après l'établissement de la monarchie, remperoir Maro-Aurèle vante le caractère de Brutus comme un modèle parfait de la vertu romaine.

PAR ÉD. GIBBON. CH. III

de Néron et de Domitien. Ils attaquèrent le tyran, sans diriger leur coup contre l'autorité de l'eiiipereur.

L'histoire nous présente cependant une époque mémorable où le sénat, après un silence de soixante-dix ans, s'éleva tout-à-ebup et fit de vains efforts pout- réclamer desdroits si loilg-temps ôtiblié». Les consuls, convoquèrent cette respectable dssemblée dans le Gapitole, lorsque le trône devint vacant par le meUrtré de Caligula : as condamnèrent la méiUoire dés Césars, et donnèrent le mot de liberté ait petit nombre de cohortes qtii paraissaient vouloir Suivre leurs étendards. Enfin» pendant quarante-huit heures, ils agirent comme les chefs indépendans d'une constitution I^re; mais» tandis qu'ils délibéraient, les gardes prétorieitnes avaient pris lenr résolution. L'imbécile Gldude était déjà dads leur darap, révétn dé la pourpre impériale, et disposé à soutenir son élection les arines à la main. Cette lueui^ de liberté , disparut» et le sénat n'aperçut de tous côtés que les horreurs d'une servitude inévitable. Abandonnée par le peuple, menacée par les troupes , cette faible a&semblée fut forcée de ratifier le choix des prétoriens, trop heureuse de pouvoir profiter d'une amnistie qne Claude eut la prudence d'ofirir et la générosité d'observer*.

L'insolence des armées inspirait à l'empereur Auguste des alarmes beaucoup plus vives. Le désespoir pouvait porter les citoyens à des entreprises dangereuses; mais les soldats étaient toujours maîtres de l'exécution. Quelle devait être l'atMerité de ce prince sur des homm^ sans principe, auxquels il avait appris hii-méne à violer tontes les lois de la société! Il avait entendu leurs clameurs séditiénses; il redoutait les momens calmes de la réflexion. Une révolution avait été achetée par des récompenses immenses : il aurait fallu les doiUiler pour opérer une seconde révolution. Quoique les troupes témoignassent un attachement invio-

• PfoBg ne pouvons trop regretter l'endroit de Tacite qui traitait de cet événement , cl qni a été perdu. Noor sommes tartes de nous contenter des brtiits popubnres rapportés par Josèphe, et de la narration haparfoite de Dion et 4c Suétone.

DÉCADENCE DE I

Itble à la maison de César, était-il possible de se 6er à une multitude inconstante et capricieuse? Auguste sut tirer parti de ce qui restait encore d'idées romaines dans ces âmes fières. n apposa le sceap des lois à la rigueur de la discipline; et, faisant briller la majesté du sénat entre l'empereur et l'armée, il osa bien exiger une obéissance qu'il prétendait Ini être due comme au premier magistrat de la république *.

Durant une période de deux cent vingt ans, qui s'écoulèrent depuis l'établissement de son système jusqu'à la mort de l'empereur Commode , l'état n'éprouva point les malheurs attachés à un gouvernement militaire; le danger était encore éloigné. Le soldat eut rarement occasion alors de connaître sa propre force et la faiblesse de l'autorité civile ; découverte fatale qui, dans la suite , enfanta de si terribles maux! Caligula et Domitien furent assassinés dans leur palais parleurs domestiques. A la mort de ces princes, les secousses qui agitèrent la ville de Rome ne s'étendirent point au-delà de l'enceinte de cette capitale. A la vérité, Néron enveloppa tout l'empire dans sa ruine. Dans l'espace de dix-huit mois quatre princes furent massacrés, et le choc des armées ennemies ébranla l'univers. Mais cet orage violent , formé par la licence des soldats , fut bientôt dissipé. Les deux siècles qui suivirent la mort d'Auguste ne furent point ensanglantés par des guerres civiles, ni troublés par aucune révolution. L'empereur était élu par l'autorité du sénat et par le consentement des troupes. Les légions respectaient leur serment de fidélité; et on serait obligé de faire une recherche exacte et minutieuse des annales romaines dans ce long intervalle, pour y découvrir trois rébellions un peu considérables, étouffées au bout de quelques

* Auguste rétablit la sévérité de l'ancienne discipline. Après les guerres ciriles , il ne se servit plus du nom de eamarade$ en parlant à ses troupes, et il lesappda simplement soldats (Suétone dans Auguste, c 25). Voyez comment Tibère se servit du sénat pour apaiser la révolte des légions de Pannonie. (l'adte, Ann. 1).

3 Ces mots , l'autorité du sénat et le consentement des troupes , semblent avoir été le langage consacré pour cette cérémonie (Voyez Tacite, Annal., un, W).

;EMP1RE romain, (aodcp. J.-C.)

mois, sans même que l'on eût été obligé d'en venir au hasard d'une bataille *.

Dans les monarchies électives, la mort du souverain est un moment de crise et de danger. Les empereurs romains, témoins de l'esprit séditieux des légions , craigiiirent qu'elles ne profitassent de ces momens où toute autorité est suspendue. Pour éviter un choix qui aurait pu devenir funeste à l'état , ils consentirent à se dépouiller d'une partie de leur pouvoir en faveur de l'héritier présomptif de la couronne. A la mort de ce prince , son successeur était si puissant , qu'il montait paisiblement sur le trône ; à peine même l'empire s'apercevait-il qu'il changeait de maître. Ainsi l'empereur Auguste tourna ses regards vers Tibère , lorsque des pertes réitérées eurent fait évanouir des espérances plus douces. Il obtint pour ce fils adoptif la censure et le tribunat, et il l'associa par une loi formelle au commandement des armées et au gouvernement des provinces *. Ainsi Yespasien sut enchaîner l'âme généreuse de l'ainé de ses fils. Titus était l'idole des légions de l'Orient qui venaient d'achever sous ses ordres la conquête de la Judée. Sa puissance devenait redoutable ; et, comme les passions de la jeunesse jetaient un voile sur ses vertus, on se défiait de ses projets. Loin de se livrer à de pareils soupçons, le prudem monarque posa la couronne sur la tête de son fils, et le revêtit de toute la dignité impériale. Titus , pénétré de reconnaissance, se conduisit toujours comme le ministre respectueux et fidèle d'un pèresi indulgent.

L'habile Yespasien prit toutes les mesures

■ Le premier de ces rebelles fut CamiUus Scriboni»nus, qui prit les armes en Dalmatie contre Claude, et qui fut abandonné par ses troupes en dnq jours : le second , Luàus Antonius, dans la Germanie, qui se révolta contre DomiUen; et le troisième, Avidius Casùos, sous le règne de Marc-Aurèle. Les deux derniers ne se soutinrent que peu de mois, et ils (tirent trahis par leurs partisans. Camillus et Cassius colorèrent leur ambition dn projet de rétablir la république; mtreprise, disait Cassius , principalement réservée à son nom et à sa i^millr.

*Velleius Paterculus, 1. n,c.<21; Suétone , vie de Tibère, c. 20.

3 Suétone , vie de Titus , c. 6 ; Pline , préCue de IHi»* toire nat.

' dep. J.-C.)

PAR ED. GIBBON. CU. III

nécessaires pour confirmer son élévation récente et peu assurée. Depuis un siècle , le serment militaire et. la fidélité des troupes avaient été consacrés au titre et à la maison de César. Quoique cette famille ne se fût soutenue que par adoption , le peuple respectait toujours dans la personne de Néron le petitfils de Germanicus et le successeur direct de l'empereur Auguste. Les prétoriens n'avaient abandonné qu 'à regret la cause du tyran : cette désertion avait excité leurs remords * . La chute rapide de Galba , d'Othon , de Yitellins, apprit aux armées à regarder les empereurs comme leurs créatures et comme l'instrument de leur licence. Vespasien, né dans l'obscurité, ne tirait aucun lustre de ses ancêtres : son aïeul avait été soldat; et son père possédait un emploi médiocre dans les fermes de l'état*. Le mérite de ce prince l'avait fait parvenir à l'empire dans un âge avancé; ses talens avaient plus de solidité que d'éclat; ses vertus mêmes étaient obscurcies par une avarice sordide. II importait donc à l'intérêt de ce monarque de s'associer un fils dont le caractère aimable et brillant pût fixer les regards du public, faire oublier une origine obscure , et assurer à jamais la gloire des Flaviens. Sous le règne de Titus , l'univers goûta les douceurs d'une félicité passagère; et le souvenir de ce prince adorable fit supporter, pendant plus de quinze ans, les vices de son frère Domitien^

Dès que Nerva eut été revêtu de la pourpre , il s'aperçut que son grand âge le rendait incapable d'arrêter le torrent des désordres publics qui s'étaient multipliés sous la longue tyrannie de son prédécesseur. Les gens de bien respectaient sa vertu; mais les Romains dégénérés avaient besoin d'un caractère ferme , dont la justice imprimât la terreur dans le cœur des coupables. Nerva ne fut point déterminé dans son choix par des vues personnelles. Quoiqu'environné de pa-

■ Celle idée est souvent et rortemcnt exprimée dans Tacite. Voyez Hist 1 , 5 , 16; n , 76.

i L'empereur Vespasien , avec son bon sens ordinaire, se moquait des géfléal(^stes qui élisaient descendre sa famine de Flavius, fondateur de Réate (son pays natal) et l'un des eompagnoos d'Hercule. Suétone, vie de Vespasien, c 12.

rens, il adopta Trajan, âgé pour lors de quarante ans, et qui commandait une grande armée dans la Basse-Germanie. Ce général fut aussitôt déclaré, par le sénat, collègue et successeur du prince*. Les crimes et les fureurs de Néron' ont été transmis à la postérité par le plus grand peintre de l'antiquité : qu'il est malheureux que nous n'ayons, pour connaître les actions brillantes de Trajan , que le récit obscur d'un abrégé ou la lumière douteuse d'un panégyrique! II existe cependant à la gloire de ce prince un autre pan^yrique que la flatterie n'a point dicté : deux cent cinquante ans environ après sa mort , le sénat, au milieu des acclamations ordinaires qui retentissaient à l'avènement d'un nouvel empereur, lui souhaita la félicité d'Auguste et la vertu de Trajan *.

Selon toutes les apparences, un monarque qui chérissait si tendrement sa patrie dut long-temps balancer sur le choix de son successeur. Il ne pouvait se résoudre à confier la puissance souveraine à son neveu Adrien, dont le caractère singulier ne lui était pas inconnu. Mais l'artifice de l'impératrice Plotine sut fixer l'irrésolution de Trajan dans ses derniers momens. Peut-être supposa-t-elle hardiment une fausse adoption*. Quoiqu'il en soit , il eût été dangereux d'approfondir la vérité; ainsi Adrien fut reconnu paisiblement dans tout l'empire. Nous avons déjà parlé de la prospérité de l'état sous son règne. Ce prince encouragea les arts , réforma les lois, resserra les liens de la discipline militaire , et parcourut lui-même toutes les provinces. Son génie vaste et actif embrassait également les vues les plus étendues et les plus petits détails de l'administration; mais la vanité et la curiosité furent ses passions dominantes. Comme elles étaient sans cesse excitées par une foule d'objets différens , on aperçut tour à tour dans Adrien un prince

1 Dion, I. ixvm, p. 1121. nine, Panég.

2 FeUeior Jugusto, melior Trajano. Ëutrope , vm, 5.

3 Dion (I. hxa. , p. 1249) regarde le tout comme une Action, d'après l'autorité de son père , qui, étant gouverneur de la province Où Trajan mourut , pouvait bcilemenldébrouillerce mystère. Cependant Dodwd {Pralect. Cambdcn , xvn) a soutenu qu'Adrien fut désigné sucesseur de Trajan pendant la rie de ce prince.

Diginzed by

excellent , un sophiste ridicule et uii tjran jaloux de son autorité. £a général sa cob' dnite avait pour base une modération et une équité bien recommandables. Cependant il fit monrir, dans les premiers jours de son règne , quatre sénateurs consulaires, ses ennemis personnels, et dont tout le crime était d'avoué paru dignes de la pourpre impériale. Tounneoté sur la fin de sa vie par une ma* liidie longue et douloureuse, Û devint fa> roHche et cfuel ; le sénat ne savait même s'il devait le placer au rang des dieux, ou le confondre parmi les tyrans; et les honneurs •rmdus à sa mémoire ne furent accordés qu'aux vive* sollicitations d'Antonin-le- Pienx'.

Adrien no consulta d'abord qu'un caprice aveugle pour le choix de son successeur. Après avoir jeté les yeux sUr plusieurs citoyens d'nn mérite distingué , qu'il estimait et qu'il haïssait, il adopta Ëlius Verus, Jeune seigneur livré aux plaisirs , dont la grande beauté était une recommandation puissante aaprès de l'amant d'Antinoiis *. Mais, tandis que l'empereur s'applaudissait de son choix, et des ftcclamatiotts des soldats dont il avait obtenu le consentement par des libéralités excessives , une mort prématurée vint toutrà*conp arracher de ses bras le nouveau césar \ Elias Yerus laissait un fils ; Adrien en confia l'éducation à ses successeuiit. Ce jeune prince fM adopté par Antonin-le-Pieux , et partagea dans la suite avec Marc-Aurèle la dignité impériale. Parmi tous ses vices , il possédait une seule vertu : c'était une déférence aveugle pour la sagesse de son collègue ; il lui idôndonaa volontairement les soins pénibles du gouvernement. L'empereur philosophe ferma les yeux sur la conduite de Verus , pleura sa mort , «t jeta un voile sur 8« mémoire.

< DioDj. Lxx, p. 1171. Aurd. Victor.

2 La déification , les médailles , les statues , les temples, les villes, les oracles et ta constellation d'Antinoiis s«nt bien connus, et dédionoroit aux yeux de la postérité la mémoire de l'empereur Adrien. Cependant nous poDTons ttmarquer que, des quinze premiers Césars, Claude (Ut le seul dont les amours n'aient pas fait rougir ta nature. Pour les honneurs rendus à Antinoiis , voyez Spanheim , Commentaires sur les Césars de Julien , p. 80.

3 Hist. Aug. p. 13. Aurel. Victor , in Epitom.

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

Adrien venait de satisfaire sa passion.

Lorsque toutes ses espérances furent évanouies , il résolut de mériter la reconnaissance de la postérité , en plaçant sur le premier trône de l'univers le mérite le plus éminent; son œil pénétrant démêla facilement, dans la fouie de ses sujets , un sénateur âgé de cinquante ans environ , dont toute la vie avait été irréprochable , et un jeune homme de dix-sept ans , dont la sagesse annonçait le germe des vertus qui devaient se développer dans la suite avec tant d'éclat. Le premier fut déclaré fils et successeur d'Adrien, à condition toutefois qu'il adopterait aussitôt le plus jeune. Ainsi les deux Anlonias gouvernèrent le monde pendant près d'un demi-siècle, avec le même esprit de modération et de sagesse.

Antoniu-le-Pieux avait deux fils '; mais il préférait Rome à sa famille. Après avoir donné sa fille Faustine en mariage au jeime Marcus , il engagea le sénat à lui accorder les dignités de proconsid et de tribun ; enfin , toi^ours occupé du bien public, et incapable d'aucune jalousie, il l'associa, par un noble désintéressement, à tous les travaux de l'administration. De son côté , Marc-Aurèle respecta son bienfaiteur, le chérit comme un père, et lui obéit comme à son souverain*; et lorsqu'il tint seul les rênes de l'état, il s'empressa de marcher sur ses traces, et d'adopter les maximes d'un si grand prince. Ces deux règnes sont peut-être la seule période de l'histoire dans laquelle le bonheur d'un peuple immense ait été l'unique objet du gouvemementt

C'est avec raison que Titus Antonin a été nommé un second Numa. Le n»ême zèle pour la religion , la justice et la paix, caractérisait ces deux princes; mais la situation de l'empereur ouvrait un champ bien plus vaste à ses vertus. Les soins de Numa se bornaient à empêcher les habitans grossiers de quelques villages de piller les campagnes et de détruire la récolte de leurs voisins. Antonin ,

< Sans le secours des médailles et des inscriptions, nous ignorerions celte action d'Antonio-le-Pieux, qui bit tant d'honneur à sa mémoire.

2 Pendant les vii^l-trois années du règne d'Antonin , Mare-Aurèlc ne (Ut que deux nuits absent du Palais, et mémo à deux fois diiTérenlcs. Hist. Aug., p. 26.

{117dep. J.-C-)

PAR ÉD. GIBBON. CH. III

maître d« presque toute la terre, maintenait fondre e€ 1^ tranquillité dans tomes les parties d'an état immense. Son règne a le rare avantage de ne fournir qu'un très-peUt nombre de matériaux à l'histoire , ce tableau effrayant des erimes , des forfaits et des malliem^ du genre humain.

Ce prince n'était pas moins admirable dans sa vie privée; il possédait toutes les qualités qui font le charme de la société ; sa vertu simple et naturelle (iiyait la vanité et l'affectation. Il jouissait avec modération de son rang élevé; et, au milieu des plaisirs innocens qu'il partageait avec ses concitoyens', la sensibilité de cette Ame bienfaisante se peignait, avec une douce majesté, sur hb front toujours serein.

La veitu de Marc-Anrèle Antcmin paraissait plus austère et moins naturelle *. Elle était le frak de l'édacatioD , d'une étude profonde , et d'un travail infatigable. A l'âge de douée ans il embrassa le système rigide des stoïciens, dont les préceptes lui apprirent à soumettre son corps à son esprit, à faire usage de sa nisen pour enchaîner ses passions, à considérer la vertu comme le bien suprême, le vice comme le seul mal, et tous les objets extérieurs comme des choses indifférentes -*.

Les Réfletàont de Marc-Aurèle , ouvrage composé dans le tumulte des camps, sont venues jusqu'à BOUS. U est vrai que ce prince, oubliant quelquefois la modestie du sage et la dignité d'un empereur , ne dédaignait pas

* Ce prince aimait tes spectacle^ , et n'était poiq) insepsB»le aux diannes du beau sexe. Marc-Aurèle, 1 , 16; Histoire AuguAine, p. 20, 21; Julien, dans les Césars.

2 Marc-Auréleaété accusé d' liypocrisie , et ses ennemis loi ont reprocU d« n'avoir point eu cette ùmplicité qni cmctérinit Aatonin-le-Pieui, et m&oe Vérus (Hist. Augurtine, 6, 34). Ce soup^n nous fait voir combien les talens personnels l'onportent, aux yeux des hommes, surlw vertus sociales. Mare-Auréle lui-même est qualifié d'hypocrite; mais le sceptique le plus outré M dir* Jamais que César ftat peuirètre un poltron, on CleéroD un imbi^le. L'esprit et la valeur sédidsent bien davantage qae l'humanité et l'amour de la justice.

3 Tadte a peint a peu de mol$ les principes de l'Eeole du Portique. 'Doctores sapientias seoubuest, qui

• toia bonaqua honesta , mala tantùmqua turpia;

• potentiam, nobUUatem, ceeteraque extra ammum, > neque bonis, neque malù adnumerant. • Hist.iv, S.

de donner an public des leçons de pUieso* phie* ; mais en général sa vie est le commottaire le plus noble qni ait jamais été fait dw principes de Zenon. Sévère pour hù-méme ^ Marc-Aurèle était rempli dlndulgenos pour les faiblesses des autres; il distr^ait égal»> ment la justice, et se plaisait à répandre ses bienfaits surtout le genre humain; il déplora la perte d'Avions Cassius qni avak excité une révolte en Syrie, et dont la mort voloataire lui enlevait le plaisir de se faire un ami; il monb-a combien ses regrets étaient siac^ res, par le soin qu'il prit de modérer k léie du séiiat contre les partisans d* ee trattre^. La gueire était à ses yeux le iéau de la natnve humaine; cependant, lorsque la néeessîtë d'une juste défense le forçait de prendre les armes, il ne craignait pas d'exposer sa personne, et de paraître à la tête des troupes.' On le vit, pendanthuit hivers rigoureux, camper sur les bords glacés du Danube. Tant do iadgues portèrent enfin ledpmier coup à la faiblesse de sa constitution. $a mémoire fta long-temps chère à la postérité ; et, plus d'ut» siècle encore après sa mort , plmieurs per-^ sonnes plaçaient l'image de Marc-Aurèio parmi celles de leurs dieux domestiques *.

Quel spectacle magnifique que cet état heureux etilorissant, 4ont la ualure humaine a joui depuis la mort de Domitien jusqu'à Favénement de Commode! Ce serait en vain que l'on chercherait une autre pérwMle semblable dans les annales du monde. Un seul monarque gouvernait alors l'étendue immense de l'empire, sous la direction immédiate de la sagesse et de la vertu. Les armées furent contenue)» par la main ferme de quatre empereurs successifs , dont le caraetère imprimait la vénération, et qui savaient se faire obéir, sans avoir recours à des moyens violens. Les formes de fadmisistration furent respectées par Nerva, Trajan, Adrien et les deux Antonins, qui, loin de vouloir ren- '

■ Avant sa seconde expédition contre les Germains , il donna , pendant trois jours, des leçons de philosophie au jieuple romain. Il avait déjà joué le même rôle dans les villes de Grèce et d'Asie. Histoire Augustine, tn Cassio , , C.3.

î Dion.l. ixxi, p. 1190; Hist. Aug., inÂvUl. Cassio.

3 Hist. Aug., m Mare. Anton., c. 18.

verser rimage de la liberté , se glorifiaient de n'être que les dépositaires et les ministres de la loi. De tels princes auraient été dignes de rétablir la république, si les Romains eussent été capables de goûter les avantages d'une constitution libre.

Ces monarques recueillaient sans cesse le fruit de leur travaux. Ils avaient pour récompense la pureté de leurs mœurs, l'orgueil qu'inspire la vertu , et le plaisir inexprimable qu'ils éprouvaient à la vue de la félicité générale dont ils étaient les auteurs. Cependant une réflexion juste, mais bien triste, venait obscurcir ces idées brillantes. De quelle douleur ne devaient-ils pas être pénétrés, en pensant à l'instabilité d'un bonheur qui dépendait d'un seul homme? Le moment fatal approchait pent-étre où cette puissance, dont ils ne faisaient usage que pour rendre leurs sujets heureux , allait devenir un instrument terrible entre les mains d'un jeune prince emporté par ses passions, ou de quelque tyran jaloux de son autorité. Le frein idéal du sénat et des lois pouvait bien servir à développer les vertus des empereurs; mais il était trop faible pour corriger leurs vices : le despotisme trouvait dans les troupes une multitude immense de bras prêts à frapper, et dont la force paraissait irrésistible; et les mœurs des Romains étaient si corrompues, qu'il se présentait sans cesse des flatteurs empressés à applaudir aux déréglemens du souverain, et des ministres disposés à servir ses cruautés, son avarice ou ses crimes.

L'expérience avait déjà justifié ces sombres alarmes. Les fastes de l'empire sont bien précieux pour celui qui veut approfondir la nature de l'homme. Les caractères faibles et incertains que l'on trouve dans l'histoire moderne, ne nous présentent pas des peintures si fortes ni si variées. Il serait facile de découvrir, dans la conduite des empereurs romains, toutes les nuances de la vertu et du vice, la perfection la plus sublime, et la dégradation la plus basse de notre espèce. L'&ge d'or de Trajan et des Antonins avait été précédé par un siècle de fer. Il serait inutile de parler des indignes successeurs d'Auguste : s'ils ont été sauvés de l'oubli, ils en

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(117 dep. J.-C.)

sont redevables à l'excès de leurs vices et à la grandeur du théâtre sur lequel ils ont paru. Le farouche Tibère , le furieux Cali-: gula, l'imbécile Claude, le cruel Néron, le brutal Vitellius', et le lâche Domitien, sont condamnés à une réputation immortelle. Pendant près de quatre-vingts ans, Rome ne respira que sous Vespasien et sous Titus. Si l'on en excepte ces deux règnes qui durèrent peu, l'empire', dans ce long intervalle, gémit sous les coups redoublés d'une tyrannie qui exteiv mina les anciennes familles de la république, et qui se déclara l'ennemie de la vertu et du talent.

Tant que ces monstres tinrent les rênes del'état, deux circonstances particulières vmrent encore aggraver la servitude des Romains, et rendirent leur position bien pins affreuse que celle des victimes de la tyrannie dans tout autre siècle et dans tonte autre contrée : l'une était le souvenir de leur ancienne liberté, l'autre l'étendue de la monarchie. Ces causes proditisirent la sensibilité excessive des opprimés , et l'impos-r sibilité où ils se trouvaient d'échapper aux poursuites de l'oppresseur.

I. Lorsque la Perse était gouvernée par les descendans de Sefi , princes barbares qui faisaient leurs délices de la cruauté, et dont le divan, le lit et la table étaient tous les jours teints du sang de leurs favoris, on rapporte d'un jeune courtisan, qu'il ne sortait jamais de la présence du monarque, sans essayer si sa tête était encore sur ses épaules. Une expérience journalière justifiait le scepticisme de Rustan' : cependant il parait que la vue de l'épée fatale ne troublait point son sommeil, et n'altérait en aucune manière sa tranquillité.

) ViteUius dépensa, pour sa table, au moins ccdI trente millions pendant environ sept mois, n serait dilBdle d'exprimer les vices de ce prince avec dignité ou même avec décence. Tacite l'appelle un pourceau ; mais c'est en substituant à ce mot grossier une très-belle image. • Jt » UteHUit, umbraeulis hortorum abdibu, ut ignava

• animalia, quibus si cibum suggérai, jacent, torpetU-

• que, prueterUa, ùutantia, futura, pari oblivioae » dintiserat. Atque iUum nemore Arieino desidem et > marcentem, etc. > Tacite, Hist. m, 36, n, 95. Suétone, in ruel.,c. 13. Dion.l. Lxv.p. 1062.

2 L'exécution d'HdvidiusPriscus et de la vertueuse Eponinedédionorent le règne de Vespasien. î Voyages de Chardin en Perse, vol. m, p. 293.

(190 dep. J.-C.)

Il savait que le regard du souverain pouvait le faire rentrer dans la poussière; mais un éclat de la foudre, une maladie subite, n'étaient pas moins funestes. La sagesse ne commandait-elle pas de détourner les regards de dessus les malheurs inévitables de Ja vie humaine, pour se livrer entièrement aux plaisirs qui en font le charme? Rustan se glorifiait d'être appelé l'esclave du roi. Vendu peut-être par des parens obscurs dans un pays qu'il n'avait jamais connu, il avait été élevé dans la discipline sévère du sérail ' : son nom, ses richesses, ses honneurs étaient autant de présens d'un maître qui pouvait, sans injustice, les lui retirer. L'éducation qu'O avait reçue, loin de détruire ses préjugés, les imprimait plus fortement dans son âme : la langue qu'il parlait n'avait de mot pour exprimer une constitution , que celui de monarchie absolue. II lisait dans l'histoire de l'Orient que cette forme de gouvernement était la seule que les hommes eussent jamais connue*. L'AIcoran et les commentaires sacrés de ce livre divin lui enseignaient que le sultan descendait du grand prophète, et tenait son autorité du ciel même; que la patience était la première vertu d'un musulman, et qu'un sujet devait à son souverain une obéissance sans bornes.

Les Romains avaient reçu pour l'esclavage des dispositions bien différentes. Courbés sons le poids de leur corruption , asservis par la violence militaire, ils conservèrent longtemps les sentimens de leurs ancêtres; et le souvenir de cette noble liberté dont ilsavaient joni paraissait ne pouvoir être entièrement effacé de leur mémoire. L'éducation d'Helvidius et de Thraséas, de Pline et de Tacite , était la'mênie que celle de Gicéron et de Caton. Les sujets de l'empire avaient puisé dans la philosophie des Grecs, les notions les plus justes et les plus sublimes sur la dignité

> L'usage d'élever des esclaves aux pretnières dignités de l'étal est encore plus commun diezles Turcs que dbez les Perses. Les misérables contrées de Géorgie e( de Circassic donnent des maîtres à la plus grande partie de l'Orient.

S Cbardin prétend que les voyageurs européens ont répandu, parmi les Perses, quelques idées de la liberté et de la douceur du gouvememenl de leur patrie : ils leur ont Ifndu un très-mauvais office.

PAR ED. GIBBON. GH. III

de la nature humame, et sur l'origine de la société civile. L'histoire de leur pays leur inspirait une vénération profonde pour cette république dont la liberté, les vertus et ks triomphes avaient été si célèbres. Pouvaientils ne pas frémir au récit des forfaits heureux deGésar et d'Auguste? Comment n'auraieotils pas méprisé intérieurement ces tyrans, auxquels ils étaient obligés de prostituer l'encens le plus vil? Comme magistrats et comme sénateurs, ils étaient admis dans ce conseil auguste, qui avait autrefois donné des lois à l'univers, qui jouissait du privilège de confirmer les décrets du monarque, et qui faisait indignement servir sa puissance aux entreprises méprisables du despotisme. Tibère et les empereiu^ qui marchèrent sur ses traces cherchèrent à couvrir leurs attentats du voile de la justice. Peut-être goûtaient-ils un plaisir secret à rendre le sénat complice aussi bien que victime de leur cruauté. Le mérite n'osa plus se montrer. On voyait tous les jours les Romains les plus illustres condamnés pour des crimes imaginaires et pour des vertus réelles : leurs vils accusateurs prenaient le langage de zélés patriotes, qui auraient cité devant le tribunal de la nation un citoyen dangereux. Un service aussi important était récompensé par les richesses et par les honneurs '. Des juges iniques et corrompus vengeaient la majesté dn la république, violée dans la personne de son premier magistrat*: ils vantaient surtout la clémence de ce chef suprême, dans le moment où ils redoutaient le plus les suites de sa fureur et sa cruauté inexorable". Lety-

< Ils all^;uaient l'exemple de Sdpion et de Caton (Tacite, Ann., ni, 66). Marcellus Eprius et Crispus Vibius ga gnèrent, sous le régne de Néron, cinquante-six millions Loirs richesses, qui aggravaient leurs crimes, les prot^d rent sous Vespasien. Voyez Tacite, Hist. iv, 43, Dialog. de Orat., c. 8. Régulus, dont Pline-le-Jeune nous a laissa le portrait, reçut du sénat, pour une seule accusation, les ornesiens consulaires et un présent d'un million trois cent soixante mille livres.

2 Le crime de lèse-msgesté fut d'abord une oITense de haute trahison contre le peuple romain. Comme tribuns du peuple, Auguste et Tibère appliquèrent le nom de crime de lèse-majesté auxolTenses contre leurs personnes, et ils y donnèrent une extension infinie.

3 Lorsqu'Agrippine, celte vertueuse et infortunée veuve de Germanicus, eut éternise à mort, le sénat rendit dvi

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(ISOdep. J.-C.)

ran regardait cette bassesse avec un juste mépris; et, loin de déguiser ses soMimens» il opposait, à l'aversion secrète qu'il inspirait, une haine ouverte pour le sénat et pour le corps entier de la nation.

II. L'Europe est maintenant partagée en (fifférens états indépendanslesunsdesantres, mais cependant liés entre enx par les rapports généraux de la religion , du langage et des mœnrs. Cette division est un avantage bien précieux pour la liberté du genre humain. Aujourd'hui un tyran qui voudrait fovler aux pieds les Ims de son état, et dont le peuple serait trop faible potir oser lui résister , se trouverait enchaîné par une foule de liens. Le soin de sa propre gloire, l'exemple de ses égaux , les repr^entations de ses alliés , la crainte des puissances ennemies, tout contribuerait à le retenir ; la faite on l'exil lui déroberait bientôt les victimes de sa violence. Après avoir franchi sans obstacles les limite» étroites d'un royaume peu étendu , un sujet opprimétrouveraitfacitement, dans un climat plus heureux, un asile assuré, vue fortune proportionnée à ses talens , la liberté d'élever la voix, peut-être même les moyens de se venger. Mais l'empire romain remplissait l'univers; et, lorsqu'il fut gouverné par un seul homme, le monde entier devint une prison affreuse, où l'ennemi du souverain était sans cesse poursuivi. L'esclave dn despotisme luttait en vain contre le désespoir. Obligé de porter une chaîne dorée à la cour des empereurs, OH de traîner dans f exil sa vie infortunée, il attendait son destin en silence à Rome, dans le sénat, sur les rochers affreux de l'Ile de Sériphos , ou sur les rives glacées dn Danube*. La résistance eût été fatale, la fuite impossible. Partout une vaste étendue de terres et de mers s'opposait à son passage.

actions de grices à Tibère ponr sa démence. EUe D'arait pas été âranglée pnbUquemenl, et son corps n'avait point Aé exposé arec ceux des malbileurs ordinaires. Voyez Tacite, Ann., VI, 25; Suétone, vie de Tibire, c â3.

> Sériplios, tle de la mer Egée, était un petit nxiher dont on méprisait les habitans ploqsés dans les ténèbres de l'ignorance. Les chants d'Ovide nous ont bien bit coanattretettendeson eiD. Dparattque ce poète reçut simplement ordre de quitter la eapittdeen tant de Joars, et de se rendre à Tomes. Il obéit, sans être accompagné de gardes ni de geôUoï,

Il courait à tout-moment le danger inévitable d'être découvert, saisi et Kvré à un mahre irrité. An delà des frontières, de quelque c6té qu'il tournât ses regards inquiets, il ne s'offrait à lui que le redoutable Océan, des contrées désertes, des peuples ennemis, tm langage barbare , des mœurs féroces, on enfin des rois dépendans , disposés à acheter la protection de l'empereur par le sacrifice d'un malheureux fugitif. < Partout où vous serez, * disait Cicéron à Marcellus , n'oubliez pas » que vous vous trouverez également à la » portée du bras dn vainqueur *. >

Page 1