‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire RomainChapitre 9 sur 105 · IV. La culture du lin passa de l'Egypte · texte numérisé non relu

IV. La culture du lin passa de l'Egypte

« Voyez Homère, Odys., I. n , v. 358.

2 Pline, Hist. nat., 1. XJT.

3 Strabon, Gé<^r., 1. w, p. 223. Le (h>id excessif d'nn ver gtulois était presque proverbial parmi les anciens. * Dans le commencement da quatrième siècle , l'orateur Ëumèiic (Panégyr. toi, 6, édil. Delpli.) parle des Tins d'Autun , qui avaient perdu de leur qualité par la vétusté; et l'on ignorait alors entièrement le temps où les vignes étaient plantées pour la première fois dans le territoire de cette ville. M. d'Anville place le Pagus jirebrigniu dans le district de Beaune , célèbre encore à présent pour la bonté de ses vins,

*PUne, Hist. nalur., l. vr.

L'EMPIRE ROMAIN , (50 dep. J.-C.)

dans la Gaule , et fil la richesse de tout lé pays , quoique cette plante pût appauvrir les terres particulières dans lesquelles elle était semée'.

. Y. Les gazons artificiels devinrent commun» dans l'Italie et dans les provinces, particulièrement la luzerne, qui tirait son nom et son origine de la Médie*. Des provisions assurées, d'une nourriture saine et abondante pour le bétail pendant l'hiver, multiplièrent le nombre des troupeaux, qui, de leur côté , contribuèrent à la fertilité dn sol. A tous ces avantages l'on peut ajouter une attention particulière pour la pèche et pour l'exploitation des mines. Ces travaux employaient une multitude de sujets , et servaient également aux plaisirs dn riche et à la subsistance du pauvre.

Columelle nous a donné , dans son excellent ouvrage , la description de l'état florissant de l'agriculture en Espagne sous le règne de Tibère ; et l'on peut observer que ces famines, qui désolaient si souvent la république dans son enfance , se firent à peine sentir lorsque Rome donna des lois à un vaste empire. S'il arrivait qu'une province éprouvât quelque disette , elle trouvait aussitôt des secours prompts dans l'abondance d'un voisin plus fortuné.

L'agriculture est la base des manufactures , puisque l'art ne peut mettre en œuvre que les productions naturelles. Chez les Romains , un peuple entier d'ouvriers industrieux était sans cessse employé à servir, de mille façons différentes, les gens riches , dans leurs habits, leurs tables , leurs maisons et leurs meubles. Les favoris de la fortune réunissaient tontes les richesses de l'élégance , de l'utilité et de la magnificence; on voyait briller autour d'eux tout ce qui pouvait flatter leur vanité et satisfaire à leur sensualité. Ce sont ces raflinemens si connus sous le nom odieux de luxe qui ont excité, dans tous les siècles, l'indignation des moralistes. Peut-être la société serait-elle plus parfaite et plus heureuse si tous les hommes possédaient le nécessaire, et que personne

I Pline, Hist. nat.,1. zn.

î Voyez l'agréable Essai sur l'AgricuIlure de »I. Harte, qui a rassemblé dans cet ouvr<^e tout ce que les andens et les modernes ont dit de la luzerne

(SO dep. J.-C.)

PAR ED. GIBBON. CH. II

«eio«it du «uperflu. fllaU, dans l'état actnel, le luxe, quoique né du vice ou de la folie, parait seul pouvoir corriger la distribution inhale des bieas. L'ouvrier laborieux, Tartiate adroit ne possèdent aucune terre; mais ceux qui les ont en partage consentent à leur payer une taxe. C'est ainsi que les métiers et les arts contribuent à la perfection de l'agricultore; les propriétaires sont portés, par leur intérêt, à cultiver avec plus de soin des productions qu'ils échangent pour d'autres plaisirs. Cette réaction, dont toute société éprouve des effeu particuliers, se fit sentir avec une énergie bien plus puissante dans l'univers romain. Les provinces auraient été bientôt épuisées, si les manufactures et le commerce de luxe n'eussent rendu à des sujets industrieux les richesses que leur avaient enlevées les armes et la puissance de Rome. Tant que la eiroulation ne s'étendit pas audelà des limites de l'empire, elle imprima un nouveau degré d'activité à la machine politique, et ses effets, souvent utiles, ne furent jamais dangereux.

Mais rien n'est peut-être plus difficile que de renfermer le luxe dans les bornes d'un état. Les contrées les plus éloignées étaient épuisées, pour fournir de nouveaux alimens au faste et à la pompe de la capitale. Les forêts de la Scythie donnaient des fourrures précieuses. On transportait l'ambre par terre, depuis les rives de la Baltique jusqu'au Danube ; et les barbares étaient étonnés du prix qu'ils recevaient en échange pour une production de si peu d'utilité '. Les tapis de Babylonc et les autres ouvrages de l'Orient étaient fort recherchés ; mais c'était avec l'Arabie et avec l'Inde que se faisait le commerce le plus considérable et le plus riche. Tous les ans, vers le solstice d'été , une flotte de cent vingt vaisseaux partait de Myos-Hormos, port d'Egypte situé sur la mer Rouge. A l'aide des moussons, elle traversait l'Océan en quarante jours : la côte de Malabar et l'ile

1 Tacite, Germania, c 45. Pline, Hist. nat. , xxxnn, 1 i . Celui-d observe assez plaisammeilt que la mode n'avait point encore pu apprendre l'utilité de l'ambre. Néron envoya un chevalier romain sur les côtes de la mer Baltique, poar acheter une grande quantité de cette denrée précieuse.

de Ceyian ' étaient le terme ordinaire de cette navigation; et les marchands des régions de l'Asie les plus éloignées s'y rendaient pour y attendre l'arrivée des sujets de Rome. Le retour de la flotte d'Egypte était fixé au mois dedécembre ou de janvier. Aussitôt «es riches cargaisons, transportées sur des chameaux depuis la mer Ronge jusqu'au Mil , descendaient ce fleuve et abordaient au port d'Alexandrie ; de là elles affluaient dans la capitale de l'Empire •.

Les objets du commerce de l'Orient étaient brillans, mais au fond de peu d'utilité. Ils consistaient en soies qui se vendaient au poids de l'or', en pierres précieuses, parmi lesquelles la perle tenait le premier rang après le diamant*, et en différentes espèces d'aromates que l'on brûlait dans les temples et dans les pompes funèbres. Un profit presque incroyable dédommageait des peines et des fatigues du voyage. Mais ce commerce ne contribuait point à la prospérité de l'état; et un très-petit nombre de particuliers s'enrichissaient aux dépens de leurs concitoyens.

Comme les Arabes et les Indiens se contentaient des manufactures et des productions de leur pays; les Romains étaient obligés de donner leur argent en échange. Le sénat se plaignait que les richesses de l'état, employées à la parure des femmes, passaient sans retour entre les mains des nations étrangères et ennemies *. Un écrivain , connu par son exactitude, fait monter la perte à plus de seize millions de livres'; mais c'était le cri

1 Appelée Taprobane par les Romains , et Serandib par les Arabes. Celle tlcfUl découverte sous le régnede Claude,* et devint insensiblement le principal lieu de commerce de l'Orient.

2 Pline, Hist. nat., I. n. StraNn, I. xvn.

3 UisKure Aug.,p. HA. Une robe de soie était r^ardée comme un ornement pour une femme, et comme indigiie d'un homme.

4 Les deux grandes ptches de perles étaient le»mtmes qu'à présent , Onnuz et le cap Comorin. Autant que nous pouvons comparer la géographie ancienne avec la moderne, Rome tirait ses diamans de la mine de Jumelpur, dans le Bengale, dont on trouve nnc description au tom. n des voyages de Tavemier, p. 281.

s Tacite, Ann., ni, 52dans un discours de Tibère.

< Pline, Hist. nat., xn, 18. Dans un autre endroit, il calcule la moitié de cette somme ; ^tctnjvntû» H. S. pour l'Inde, sans comprendre l'Arabie.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(l'un esprit inquiet qui , livré à la mélancolie, croyait sans cesse voirapprocher la pauvreté; et si nous comparons la proportion qui existait entre l'or et l'argent du temps de PUne, et sous le règne de Constantin, nous trouverons à cette dernière époque le numéraire considérablement augmenté '. Rien ne nous porte à croire que l'or fàt devenu plus rare; il est donc évident que l'argent était plus commun. Ainsi, quelles qu'aient été les sommes exportées dans l'Arabie et dans l'Inde elles furent bien loin d'épuiser les richesses de l'empire; et les mines fournirent toujours au commerce des ressources immenses.

Malgré le penchant qu'ont tous les hommes à vanter le passé et à se plaindre du présent, les Romains et les habitans des provinces sentaient vivement, et reconnaissaient de bonne foi , l'état heureux et tranquille dont ils jouissaient. < Ils conviennent tous , que les

* vrais principes de la loi sociale, les lois,

> l'agriculture, les sciences, enseignées d'à-

* bord dans la Grèce par les sages Athéniens,

> ont pénétré dans toute la terre avec la

* puissance de Rome , dont l'heureuse in-

> flence sait enchaîner , par] les liens d'une

> langue commune et d'un gouvernement

> égal , les barbares les plus féroces. Ils pro-

* testent que le genre humain , éclairé par t les arts, leur est redevable de son bonheur

> et d'un accroissement visible : ils célèbrent

> la beauté majestueuse des villes et l'aspect

> riant de la campagne, ornée et cultivée

> comme un jardin immense: ils chantent

> ces jours de fêtes, où tant de nations ou-

* blient leurs anciennes animosités au milieu

> des douceurs de la paix , et ne sont plus I exposées à aucun danger *. > Quelque doute que puisse faire naître le ton de rhéteur et l'air de déclamation que l'on aperçoit dans ces passages, ces descriptions sont entièrement conformes à la vérité historique.

Il était presque impossible que l'œil des

< La proportion, qui était de un à dix , et à douze et demi, s'éleva jusqu'à quatorze sept cinquièmes, par une loi de Constantin. Voyez les tables d'Arbuthnot, sur les anciennes monnaies, c. t.

2 Parmi plusieurs autres passages, voyez Pline (Hist. n^t., lu, 5); Aristides {de urbe Romà), et TertulUeD (de anima, c. 30.)

contemporains découvrit , dans la félicité pnblique , des semences cachées de décadence et de destruction. Une longue paix , un gouvernement uniforme , introduisit un poison lent et secret dans toutes les parties de l'empire : les âmes perdirent cette force, 'cette énergie , si capables de produire de grandes choses; le feu du génie disparut; l'on vit même s'évanouir l'esprit militaire. Les Européens étaient braves «t robustes. Les provinces de la Gaule, d'Espagne , de la Bretagne, donnaient aux légions d'excellens soldats, et constituaient la force réelle de la monarchie. Les habitans de ces provinces conservèrent toujours leur valeur personnelle ; mais bientôt ils ne furent phis animés de ces nobles sentimens qu'inspirent l'honneur national , l'amour de la liberté, la vue des dangers et l'habitude du commandement. Leurs lois et leurs gouverneurs dépendaient de la volonté du souverain; et leur défense était confiée à une troupe de mercenaires. Les descendans de ces chefs invincibles qui avaient combattu pour leur patrie , se contentaient du rang de citoyens et de sujets; les plus ambitieux se rendaient à la cour des empereurs ; et les provinces abandonnées, sans force et sans union, éprouvèrent enfin les suites funestes de la langueur et de l'engourdissement.

L'amour des lettres est presque inséparable de la paix et de l'opulence : elles furent cultivées sous le règne d'Adrien et des deux Antonins, princes curieux, et eux-mêmes fort instruits. Ce goût pour les sciences se répandit dans toute l'étendue de l'empire : la rhétorique était connue dans le nord de la Bretagne : les rives du Rhin et du Danube retentissaient des chants d'Homère, de Virgile ; et les plus faibles lueurs dn mérite littéraire * étaient magnifiquement récompen-

< Hérode Atticus donna au sophiste Polémon cent quatre-vingt mille livres pour trois déclamations. Voyez Philostrate, 1. 1, p. 558. Les Antoums fondèrent à Athènes nne école dans laquelle on entretenait des professeurs pour apprendre auxjeunesgensla grammaire, la rhétorique, la politique et les principes des quatre grandes sectes de philosophie. Les appointemens que l'on donnait à un philosophe étaient de dix mille drachmes, entre huit et neuf mille livres par an. On forma de semblables établisserocns dans les autres grandes villes de l'empire. Voyez Lucien

PAR ED. GIBBON. CHTin.

la médecine et rastrbnomie ne furent pas négligées. Hais, si nous en exceptons Tinimitable Lucien , ce siècle ne produisit aucun écrivain de génie, digne d'attirer les regards de la postérité. L'autorité de Platon et d'Âristote, de Zenon et d'Epicure, était constamment suivie dans les ^oles : leurs systèmes, transmis d'âge en âge par leurs disciples avec une déférence aveugle, étoufTaient les efforts du génie qui auraient pu corriger les erreurs on reculer les bornes de l'esprit humain : les beautés des poètes et des orateurs n'inspirèrent que des imitations froides et serviles , au lieu d'allumer dans l'âme du lecteur ce feu sacré dont ces hommes divins étaient embrasés; et ceux qui osaient s'écarter de ces excellons modèles perdaient bientôt de vue la route de la raison et du bon sens. A la renaissance des lettres , le génie de l'Europe parut tont-à-coup : une imagination active et pleine de force , l'émulation nationale, une religion nouvelle , de nouvelles langues, un nouvel univers, tout l'invitait à sortir de l'engourdissement où il était enseveli ; mais, dans l'empire de Rome, les habitans des provinces , subordonnés au système uniforme d'une éducation étrangère, ne pouvaient entrer en lice avec ces anciens qui , jouissant de l'avantage d'exprimer dans leur langue naturelle la hardiesse de leurs pensées , s'étaient emparés des premiers rangs. Le nom de poète était presque oublié : les sophistes déàguraient l'éloquence : une nuée de critiques, de compilateurs et de commentateurs obscurcissait le champ des sciences ; et la corruption du goût suivit de près la décadence du génie.

Dans une période moins reculée, on vit paraître à la cour d'une reine de Syrie un homme qui, élevé en quelque sorte au-dessus de son 8iècle,fitrevivrerespritdcrancienneAtlTènes.

Le sublime Longin observe et déplore cette dépravation qui avilissait ses contemporains,

dans l'Eunuque, tom.n, p. 353, édlt. RelU.Phnost., I. u, R. 566. Hist. Aug.,p. 21. Dion Cassius, I. uxi, p. 1195. Javénal lui-même, malgré l'enrie et l'humeur chagrine qui le dominent, est cependant obligé de dire :

OJuvenes : circumspicit et stimulai vos, Uateriamque tUfi Ducit indulgeittia quarit.

Sal. vu 20.

énervait leur courage et étouffait les talens. t Comme on voit, dit-il, les enfans, dont les » membres ont été trop comprimés, rester tou-

> jours dans le même état de faiblesse; ainsi,

> lorsque nos âmes ont été enchaînées par le

> préjugé et par la servitude, elles sont inca-

> pables de s'élever. Jamais elles ne connal-

> Iront cette véritable grandeur si admirée

> dans les anciens qui, vivant sous un gou-

* vernement républicain , écrivaient avec la

* même liberté qui dirigeait leurs actions *.> Pour suivre cette métaphore, le genre humain éprouva de jour en jour une dégradation sensible ; et réellement l'empire romain n'était peuplé que de pygmées , lorsque les fiers géans du ^'o^d accoururent sur la scène, et firent disparaître cette race abâtardie. Ils déployèrent une noblesse de sentimcns et des vertus dont la trace était entièrement effacée; et, après une révolution de dix siècles , la liberté enfanta le goût et la science.

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