‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire RomainChapitre 11 sur 105 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Craautii, foUe* et meurtre de Cununode. —Élection de Pertinax. — Ce priDceentreprend de réformer le sénat. — Il est assassiné par les gardes prétoriennes

MjkRC-AuKÈLE , élevé dans l'école du Portique, n'y avait pas puisé toute l'austérité des stoïciens. Une douceur naturelle, qui rendait ce prince si cher i ses peuples , était peut-être le seul défaut de son caractère. Doué de qualités excellâtes, il ne pouvait imaginer qu'il se trompât en se livrant aux mouvemens de son cœur II était sans cesse entouré de ces hommes dangereux, qui sauvent déguiser leurs passions et étudier celles des souverains, et qui, paraissant devant lui revêtus du manteau de la philosophie, obtenaient des honneurs et des richesses en affeor tant de les mépriser''. Son indulgenceexcessive ponr son frère. Sa femme et son filsy passa les bornes de la vertu. L'exemple que donnèrent les vices de cette famille , et leurs suites funestes , firent les malheurs de l'état.

Faustine, fille d'Antonin et femme de Marc-Aurèle, ne s'est pas moins rendue célèbre par sa beauté que par ses galanteries. La grave simplicité du philosophe n'avait

t Sous le règne de Tibère, un chevalier romain entreprit de niir chez les Parthes. Il fUt arrêté dans le détroit de Sicile. Mais câexanple parut si peu dangereux qfte le pUu jaloux des tyrans dédaigna de punir le «onpable. Tacite , Ann., vt, 14.

2 Cicéron, ad FamUiares, nr, 7.

3 Voyez les reproches d'Avidios Cassius, hisl. Ang., p. 46. Ce sont, il est vrai, lesdiscours d'un rebfOe; mais la (action exagère plutôt <itt.'eile n'invente.

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point assez de charme aux yeux de l'impératrice pour fixer son inconstance, et satisfaire à la pasâion violente qui l'entraînait sans cesse, et qui souvent lui faisait apercevoir tm mérite personnel dans le dernier de ses sujets'. L'amour chez les anciens était en général une divinité fort sensuelle. Une souveraine, obligée de faire l'aveu de ses sentimens, connaissait peu cette délicatesse que la distance (ks rangs fait évanouir. Dans tous les siècles, les préju^^és ont toujours attaché l'honneur des maris à la conduite de leurs femmes ; mais Marc-Aurèle paraissait insensible aux désordres de FausUne. Peut-être était-il le seid dans l'empire qui les ignorât. Il éleva plusieurs de ses amans à des emplois considérables*; et, pendant trente ans que dura leur union, il ne cessa de lui donner des preuves de la confiance la plus intime; enfin il eut peur elle une -vénération et une tendresse qu'il eonserva jusqu'au tombeau.

Marc-Aurèle remercie les dieux, dans son ouvrage, de kà avoir accordé une femme si fidèle, si douée, et d'une sin^Ucité de mœurs si adrairaUe', Le sénat la déclara déesse à sa BoUieitatioB; «Ue était représentée dans ses tene^s avec les attributs de Junon, de Yénas et de Cérès. Les jeunes personnes de l'an et de l'autre sexe avaient ordre de s'y rendre le jour de leur mariage , et d'c^rir leurs vœux aux autels de cette chaste divinité*.

Les vices mtMBStrueux du fils ont affaibli aux yeux de la postérité l'éclat des vertus du père. On peut reprocher à Marc-Âurèle d'avoir sacrée le bonheur de plusieurs millions d'hommes à une tendresse excessive pour Commode, et d'avoir choisi un successeur

I • FtttuBnam satis constat apud Ca/etam, oondi- • tioiies*t6i et neaOieas et /^adiatoriaselegisse.t Hist. kag; p. 30. Lampride expUque l'espèce de mérite dont FHKiiiie bistit choix, elles contitions qu'elle exigeait. Hist.Alig.,p.l02.

>lii8LAn«^,p.31

3 BtfcKioBs, 1. 1. Le monde a souri de ta crédulité de Marcus ; mais madame Dacier nous assure que les maris sennU kNijoun abusés, toutes les fois que lenis temmes le voudront bien.

* Dion, L ixn, p. 1106; Ust. Aug., p. 33; Commentaire de ^aniieim sur lesCésars, p. 288. La déification de Fauatine est le seul défaut que le satirique Julien ait pu décoorrir dans le canct^ de Marc-Aurile.

PAR ED. GIBBON. CH. IV

fit

dans sa famille plutôt que dans la république. Cependant ce sage prince, aidé des soins de plusieurs hommes célèbres par leur mérite et par leur vertu, ne négligea rien pour développer le génie de Commode , étouffer ses vices naissans , et le rendre di^ne du trûne qu'il devait un jour occuper. En général, l'éducation n'a pas assez de force pour corriger la nature; elle peut être utile à ceux qui sont nés avec d'heureuses dispositions ;, mais alors même elle devient presque superflue. Commode montrait un d^oAt invinc3>le pour toute sorte «finstructiou; Jes discours, frivoles d'un favori faisaient oublier en un moment les graves leçons d'un philosophe. Marc-Aurèle perdit lui-même le fruit de tous ses soins en partageant la dignité impériale avec son fils à peine hors de l'enfance. Ce père trop indulgent mourut quaure ans après; mais il vécut assez pour se repentir d'une démarche inconsidérée, qui affranchissait un jeune prince si impétueux dujongde la raison et de l'aH£orité.Les lois de la propriété ont été établies puur mettre des bornes à la cupidité du genre buoiain; mais en donnant à quelques personnes ce que le grand nombre recherche avec le plus d'ardeur , elles sont devenues la source de toutes nos dissensions. Si le désir des richesses trouble la paix intérieure de la société, quels désordres ne doit pas Ganter k sràf du pouvoir? L'amlûtion est de toutes nos passions la plus impérieuse et la plus funeste, puisqu'elle ne connaît aucun frein, et que l'orgueil d'un seul exige la soumission de tous. Dans le tumulte des discordes civiles, les institutions sociales perdent toutes leurs forces ; souvent même la nature réclame en vain ses droits. L'animosité des partis, l'orgueil de la victoire, le désespoir du succès, le souvenir des injures reçues et la crainte de nouveaux dangers enflamment l'esprit et contribuent à étouffer le cri de la pitié. De là ces scènes cruelles et ensanglantées , dont l'histoire nous offre si souvent le tableau. Mais de pareils motifs ne peuvent justifier la conduite tyraonique de l'empereur Commode qoi, jouissant de tout, n'avait rien à désirer. L'heureux fils de Marc- Aurèle succéda à son père au milieu des acclamations du sénat et de l'année. Ce jeune

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prince, lorsqu'il monta sur le trône', n'avait autour de lui ni rival à combattre, ni ennemis à punir. Maître de la plus grande partie du globe, il devait naturellement préférer l'amour de ses sujets à leur haine, et la réputation des cinq empereurs qui l'avaient précédé, an sort ignominieux de Néron et de Domitien.

Cependant Commode n'était pas, comme on nous l'a représenté , un tigre altéré de sang, et capable, dès ses premières années , de se porter aux excès les plus cruels'. II était né faible plutôt que méchant. Une simplicité et une timidité naturelle le rendirent esclave de ses courtisans, qui s'emparèrent de son esprit. Sa cruauté fut d'abord l'effet d'une impulsion étrangère ; elle dégénéra bientôt en habitude, et devint enfin la passion dominante de cette âme corrompue '.

Commode, à la mort de son père, se trouva chargé du commandement pénible d'une grande année et de la conduite d'une guerre difficile*. L'on vit bientôt reparaître une foule de jeunes courtisans dont les vices avaient attiré l'indignation de Marc-Aurèle, et qui , sous le règne précédent, avaient été bannis de la cour. Ils gagnèrent la confiance du nouvel empereur, exagérèrent les fatigues et les dangers d'une campagne dans des contrées sauvages, situées au-delà du Danube, et assiu'èrent ce prince indolent que la terreur de son nom et les armes de ses lieutenans suffiraient pour réduire des barbares effrayés, ou pour leur imposer des conditions plus avantageuses qu'une conquête. Ils flattaient adroitement ses goûts et sa sensualité. On les entendait sans cesse comparer la tranquillité, la magnificence et les agrémens de Rome , aux tumultes d'un camp de Pannonie, où l'on

1 Commode fut ie premier i'<wpA/ro^enéte( né depuis l'avènement de son père an U^ne). Par un rafBnementde flatterie, les médailles égyptiennes datent des années de sa vie, comme si elles n'^aient pas dilTërentes de edles de son règne. Tillembnt, Histoire des empereurs, tome u, p. 752.

2IIist.Aagust.,p.46.

3 DioD, I. uzn, p. 1203.

* Selon TertuIUen (Apolog. c. 25), il monrut à Sirmiam; mais la situation de Vienne, flndobona, où les deux Victor placent sa mort, s'accorde mieux arec les opérations de la guerre contre les Quades el les Narcomans.

ne connaissait ni le luxe , ni les plaisirs qui volent à Sa suite*. Commode prêta l'oreille à des avis si agréables. Tandis qu'il était partagé entre sa propre inclination et le respect qu'il devait à la mémoire de son père , insensiblement l'été s'écoula ; il ne fit son entrée dans Rome que l'automne suivant. Ses grâces naturelles *, son air populaire et les vertus qu' on lui supposait lui attirèrent la bienveillance pid)liquc. La paix honorable qu'il venait d'accorder aux barbares inspi- . rait une joie universelle'; l'on attribuait à l'amour de la patrie l'impatience qu'U avait montrée de revoir la capitale; et l'on pardonnait à un jeune prince de dix-neuf ans les amnsemens frivoles auxquels H se livrait.

Marc-Aurèle avait laissé auprès de son fils des conseillers sages et fidèles. Commode parut d'abord les estimer et déférer à leurs avis. Pendant les trois premières années de son règne, il conserva les formes, l'esprit même de l'ancienne administration. Entouré des compagnons de ses débauches, il se livrait aux plaisirs avec la liberté que donne la puissance souveraine. Mais ses mains n'é' taient point encore teintes de sang; il avait même déployé une générosité de sentimens qui pouvait faire espérer un avenir plus heureux. Peut-être se serait-il jeté dans les bras de la vertu * : un accident fatal décida ce caractère incertain.

L'empereur sortait nn soir de son palais pour se rendre à l'amphithéâtre *. Comme il passait sous un portique obscur et très-étroit, nn assassin fondit sur lui l'épéeàla main, en criant à haute voix : < Voici ce que t'en- > voie le sénat. > La menace fit manquer le coup. L'assassin fut pris; et aussitôt il révéla ses complices. Cette conspiration avait été tramée dans l'enceinte du palais. Lucilla,

< Hérodien.l. i, p.12.

2Hérodien,l.i.p.l6.

3 Celle joie universdle est bien déoUe par M. Wottoa (d'après les médailles et les historiens). Histoire de Rome , p. 192. 193.

4 Manilius, secrétaire particulier d'Avidius Cassius, fltt découvert après avoir été caché plusieurs années. L'empereur dissipa noblement l'inquiétude publique, en redisant de le voir et en briilanl sxi papiers sans les ouvrir. DioB, 1. ixxn,p.l209.

i Voyez MafCei, degli AmphiOtcalri, p. 126.

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sœnr de Commode, et veuve de Lackis Ve^ rus, s'indignait de n'occuper que le second rang. Jalouse de l'impératrice régnante, dieavait armé le meurtrier contre la vie de son frère. Claudins Pompeianus, son second mari, sénateur distingué par ses talens et par une fidélité inviolable, ignorait ses noirs complots. Cette femme ai^itieuse n'aurait point osé les hii découvrir. Elle trouva dans la foule d& ses amans des hommes perdus, déterminés à tout entreprendre, et prêts à servir les monvemens que lui inspiraient tour à tour la fureur et l'amour. Les conspi^ rateurs éprouvèrent les rigueurs de la justice; Lncilla fut d'abord punie par l'exil et en» suite par la mort *.

Les paroles de l'assassin laissèrent dans l'àme ie Commode des traces profondes. Ce prince, sans cesse alarmé, conçut une haine implacable contre le corps entier du sénat. Ceux qu'il avait d'^aboni redoutés comme des ministres importuns lui parurent tout-àcoup des ennemis secrets. Les délateursavaient été découragés sous les règnes pré-' cédcns; on les croyait presque anéantis; ils parurent de nouveau dès qu'ils s'aperçurent que l'empereur cherchait partout des crimes et des complots. Cette assemblée^ que-Maro< Aurèle r^ardait comme le grand conseil de la nation, était composée des plus vertueux Romains. Bientôt le mérite devint im crime. Le zèle des délateurs, excité par l'attrait puissant des richesses, cherchait partout de nouvelles victimes. Une vertu rigide passait pour une censure tacite de la conduite irrégulière du prince; et les services les plus éminens décelaient une supériorité dangereuse; enfin Faraitié du père suffisait pour encourir toute la haine du fils. D^ns ces temps malheureux, le soupçon tenait lieu.de preuve; et il suffisait d'être accusé pour être aussitôt condamné. La mort d'un sénateur entraînait la perte de tous ceux qui déploraient son sort, ou qui auraient pu le venger. Lorsqu'une fois Commode eut commencé à répandre le sang de ses sujets, son coeur devint inaccessible aux remords ou à la pitié.

' Dion, I. Lxxn,p. iKS; HérodifD,!. i,p. 16;Histoire àug.,p.46.

Pami les viMunes Imtoceates qui tombèlrent sous les coups de la tyrannie, il n'y en eut pas de plus regrettées que Maximus et Condianus, de la famille Quintilienne. Leur amour fraternel a sauvé leur nom de l'oubli, et l'a rendu cher à la postérité. Leurs études, léups occupations, leurs emplois, leurs plaisirs étaient les mêmes; jouissant tous deux d'uœ fortune considérable , ils ne conçurent jamais l'idée de séparer leurs inté> rets. U existe encore des fragmens d'un ouvrage qu'ils ont composé ensemble; enfin, dans toutes Jes actions de leur vie, leurscorps paraissaient n'être animés que par une seule âme. Les Antonins, qui chérissaient leurs vertus et se plaisaient à voir leur union, les élevèrent dans la même année à la dignité de consul. Maro-Aurèle leur donna dans la suit» le gouvernement: de la Grèce, et leur confia le commandement. d'une armée, à la tête de laquelle ils remportèrent une victoire signa» lée sur les Germains. Le baiitare Commode eut la générosité de leur faire subir un sort égal. Ffïippés du ;ttéme conp, ils descendirent dans le même, tombeau *.

Après avttirpoité la désolation dans le sein, des premières famHIes de la république, le tyran toum» toute sa rage contre le [wincipaL instrument de ses fureurs. Tandis que, renfermé dans son palais , Commode nageait dans le sang ou se livrait aux plaisirs , l'ad-

: mimStratioB de l'empire était entre les.mains de Perennis ^ ministre vil et ambitieux,, qui avait assassiné son prédécesseur pour en occuper la place,, mais qui possédait de grands talens et beaucoup de fermeté. Il avait amassé une fortune immense par ses exactions , et en s'emparant des biens des nobles sacrifiés, à son avarice. Les cohortes prétoriennes lut obéissaient comme à leur chef. Son fils, déjà connu dans la carrière des armes, commandait les l^;i0ns.d'lllyrie. Perennis aspirait au trône; ou, ce qui paraissait également criminel aux yeux de Commode,

, il pouvait y aspirer, s'il n'eût été prévenu, surpris et mis à mort.

I Casaubon a rassemblé, Aum nue noie sur l'Histoire Augustine, beaucoup de particularités cuucernant ces illustres firires. Voyez son savant Commentaire ^ p. 69

La dinte «fan imoistre est un ëvëoement de peu (fimportance dans Thistoira générale de Tempire; mais la ruine de Perennis fut accélérée par une circonstance extraordinaire, qui fit voir combien la discipline était déjà relâchée. Les légions de Bretagne, mécontentes du gouvernement de ce ministre, formèrent une ambassade de quinze cents hommes choisis , «t les envoyèrent à Rome avec ordre ^exposer leurs pbdMes à l'empereur. Ces dépotés mOitaires , en fomentant les divisions des prétoriens, en exagérant la force des troupes britanniques, et en eAurmant le timide Commode, exigèrent et obtinrent, par la fermeté de leur conduite, la mort dePereunis'.L'audacecTunearmée si éloignée de la capitale, et la découverte fatale qu'elle fit de la faiblesse du gouvernement, présageaient les plus terribles convulsions.

Tout annonçait une anarchie funeste:

bientôt après, une légère étincelle produisit un grand incendie. Les désertions devenaient fréquentes parmi les troupes. Après avoir abandonné leurs drapeaux, les soldats, au lieu de se cacher et de fuir, infestèrent les grands chemins. Hatemus, simple soldat, mais d'une hardiesse et d'une valeur extraordinaires, rassembla ces bandes de voleurs, et en composa une petite armée. Il ouvrit en même temps les prisons, invita les esëlaves à briser leurs fers, et ravagea impunément les villes opulentes et sans défense de la Gaule et de l'Espagne. Les gouverneurs de ces provinces avaient été pendant longs-tenq» spectateurs tranquilles de ces déprédations; peut-être même en avaient-ils profité; ils sortirent enfin de leur indolence, et parurent disposés à exécuter les ordres de l'empereur. Environné de tous côtés, Matemus prévit qu'il ne pouvait échapper; le désespoir était sa dernière ressource. II ordonne tout-à-coup aux compagnons de sa fortune de se dii*^ perser, de passer les Alpes par pelotons et sous difiérens déguiseroens, et de se rendre dans la capitale pendant la fête tumultueuse

« Dfon, L juau, p. 12i0; Hérodien, 1. 1, p. 22; Hist, Adg.,p.46; DiondoDDe iPeroinis ua canicUre moins «Mlitax que nele (oDt les autres historiens, ^a modération est presque «n gage â« sa rénteité.

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de Cybèle*. Il n'aspirait à rien moins qu'à massacrer Commode et à s'emparer du trône vacant. Une pareille ambition n'est jwint celle d'un brigand ordinaire. Les mesures étaient si bien prises, que déjà les troupes cachées remplissaient les rues de Rome. La jalousie d'un compUcç découvrit cette singulière entreprise, et la fit manqua au moment que tout était prêt pour l'exécution*.

Les princes soupçonneux donnent souvent leur confiance aux derniers de leurs sujets, dans la ferme pcHrsuasion que des hommes sans appui et tiré» tout-à-coup d'un état vil, seront entièrement dévoués à la personne de leur bienfaiteur. Cléandre, successeur de Perennis, avait pris naissance en Phrygie; il était d'une nation dont le caractère vÛ et intraitable ne pouvait être soumis que par les traitement les plus durs*. Envoyé à Rome comme esclave, il servit d'abord dans le palais impérial, et s'y rendit bientôt nécessaire à son maître en flattant ses passions. Enfin il monta rapidement au premier rang de l'empire; son infiuence sur l'esprit de Commode fiit encore plus grande que celle de sonprédéoesseur. En effet, Cl^mdre n'avait aucun de ces talens capables d'exciter la jalousie de l'emperew*, ou de lui inspirer de la méfiance. L'avarice était la passion dominante de cette âme vile, et le mobile de toutes ses actions. On vendait publiquement les dignités de consul, de patricien et de sénateur. Un citoyen sacrifiait la plus grande partie de sa fortune pour obtenir ces vains honneurs*. Son refus aurait été interprété comme une marque secrète de mécontentement. Dans les provinces» le ministre partageait avec les gouverneurs les douilles du peuple; l'administration de

I Dorant la seconde guerre puntqne, les Romafns apportèrent de t* Asie le cuKe de la mère des dieux. SafMe. Megalesia, eammeaçalt le 4 avril , et durait sU ioofS : iCR nus étaient remplies de folles processions; les spect»teurs se rendaient en foule aux Ihàtres; et l'on admettait aux tables publiques toutes sortes de eonvtres. L'ordre et la police étalent suspendus , et le plainr doroiait la saiil* eccnpaQoB sérieuse de toute la liUe. Vojti Ovide, <(« Fattis,l.n,Wd,tàfi.

*lttrodien,l. i, p. 23, 28.

3 Clcéron , pro Placeo, c. 27.

4 Une de ces promotions si dispendieuses donna lien à on bon mot : on disait qne Julius Solon était exUi dans te sénat.

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ftft

la Justice était vénale et aiintrahrd. Mon* seulement un criminel opulent obtânak atec facilité la révocation de la sentence qui le condanmait, mais il pouvait aussi iklre ps> tomber là peine sur raccosateur, les témoins et le jojfe» et ordonner même de leur supplice.

Dânsl'espacede trois ans, Cléandre amassa des trésors immenses. On n'avait point encwe vu d'affranchi posséder tant de richesses*. Clommode, séduit par les présens magnifiques que l'habile courtisan déposait à pn^s au pied du trône, fermait les yeux sur sa conduite. Cléandre crut aussi pouvoir s'attirer l'amour du peuple. Il fit élever, an nom de l'empereur, des bains, des portiques et des places destinées aux exercices publics*. n se flattait que les Romains , trompés par cette libéralité apparente, seraient moins touchés des scènes sanglantes qui firajqnient tous les jours leurs regards ; il espérait qu'ils oublieraient la mort de Byrrhus, sénateur d'un mérite éclatant, et gendre du dernier empereur; et qu'ils perdraient le souvenir de l'exécution d'Arius Antoninus, le dernier qui eût hérité du nom et de la vertu des Antonins. L'un avait eu l'imprudence de découvrir à son beau-frère le véritable caractère dii favori. Le crime de Fautre était d'avoir prononcé, lorsqu'il commandait en Asie , une sentence équitable contre une des indignes créatures de Cléandre*. Après la chute de Perennis, Commode avait paru vouloir embrasser la vertu. On l'avait vu casser les actes les plus odieux de ce ministre, livrer sa mémoire à l'exécration publique, et attribuer à ses conseils pernicieux les fautes d'une jeunesse sans expérience. Ces heureuses dispositions ne durèrent que trente jomrs; et la tyrannie de Cléandre fit souvent regretter l'administration de Perennis.

La peste et la famine vinrent mettre le

'Dion Cassins(I. Lxxn.p. 1213,) observe qu'aucun •KlraDdii n'arait encore possédé autant de ridiesaeg que CUaudre. La fortane de Pallas se montait cependant à pkis de dnquantA^U milUons, termiUies, H. S.

SDioD, ucm, p. 1213; Hérodien,!. i, p. 29;Hist. Ang., f.S2:ces bains étaient situés près de la porte Capêne. Vojra Nartfni , Roma anttca, p. 79.

3 Hiit, ÂUg., p. 48.

comble aux calamités de Rome'. Le premier de cet mauk pouvait être imputé à la juste colère des dtettx.: on crut s'apercevoir que le second prenait sa source dans tm monopole soutenu par les richesses et par l'autorité du «Mnistre. On se plaignit d'abord en secret; enfin le mécontentement public éclata dans une assemblée du drque. Le peuple quitta ses àmusemens faveris, pour goûter le plaisir f\vt& délicieux de la Vengeance. Il courut «a foule vers im palais situé dans un des faubourgs de la ville, où l'empereur s'était retiré. L'air retenait aussitôt de dameurs séditieuses. L'on demandait à haute voix. la tête de l'ennemi public. Cléandre, qui commandait les gardes prétoriennes *, fit sortir un corps de cavalerie pour dissiper les mudns. La multitude prit la fuite avec précipitation du côté de la ville. Plusieurs personnes restèrent sur la place; d'autres, en pins grand nombre, furent mortellement blessées. Lorsque les prétoriens s'avancèrent dans les rues, les pierres et les dards que les habitan$ taisaient pleuvoir du haut de leurs maisons les arrêtèrent. Les cohortes de la ville *, jalouses d^uis long-teipps des prérogatives d'une troupe insolente, embrassèrent le parti du peuple. Le tumulte devint une action réguli^, et fit craindre un massacre général. Enfin les prétoriens , forcés de céder au nombre, làcbère&t pied; et les flots de la populace en foreur vinrent de nouveau se briser, avec une violence redoublée, contre lés portes du palais. Commode, plongé dans la débauche,

< Bérodien, 1. 1, p. 28; Dfon,I. i.nn,p. 1216: eelaici prétend que , pendant long-temps , il mourut par jour à Rome deux mille personnes.

1 < TuDcque primùm 1res prxfécti prsetorio Mtt : ioter quos > libertinus. > Quelques restes de modestie empêchèrent Cléandre de prendre le titre de préfet du prétoire, tandis qu'il en avait tout* l'autorité. Les antres affranchis étant appelés selon leurs dilTérentes fonctions, à ratiombus, ah epistolis; Cléandre se qualifiait à puglone, comme cha^ de défendre ht personne de sod maître. Saumaise et Casaubon ont Ciit des commentaires trèsvagues sur ce passage.

* oî tur vôxaur m^ti fifa.ttâtnt , Hérodien , i. I, p. 31. On ne sût si cet auteur veut parler de l'infanterie prétorioine ou des cohortes de la ville , composées dit six mille hommes, mais dont le rang et la discipline ne répondaient pas i leur nombre. Ni M. de Tillemont, ni AA'oUon n'ont voulu décider cette question.

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

ignorait seul les périls qui le menaçaient. C'était s'exposer i ia mort^ qae de lui aiuiOtt' cer dé fScheniss nouvelles. Ce prince aurait été viotime d'une fotale sécurité, sans le courage de deux femmes de sa cour. FadiUa, sa sœnratnée, et Marcia,' la plus chérie de ses concubines, se basardèrent de paraître en sa présence. Les cheveux épars^ et baignées de larmes, elles se jetèrent à ses pieds, et, animées par cette éloquence forte qu'inspire le danger, eHes lui peignirent vivement la fureur du peuple; les crimes du ministre, et l'orage prêt à l'écraser sotis les ruines de son palais. L'empereur effrayé sort tout-à-coup de l'ivresse du plaisir, et fait exposer la tète du ministre aux regards avides delà multitude. Ce spectacle si désiré apaisa le tumulte. Le fils de Marc-Aurèle pouvait encore gagner le cœur et la confiance de ses sujets *.

Mais tout sentiment de vertu et d'humanité était éteint dans l'âme de Commode. Tandis qu'il laissait ainsi flotter les rênes de l'empire entre les mains d'indigiies favorîs, il n'estimait de la puissance souveraine que la liberté de pouvoir se livrer, sans aucune retenue, à toutes ses passions. Il passait sa vie dans un sérail rempli de trois cents femmes célèbres par leur beauté , et d'un pareil nombre de jeunes garçons de tout rang et de tout état. Lorsqu'il ne pouvait réussir par la voie de la séduction, cet indigne amant avait recours à la violence •. Les anciens historiens n'ont point rougi de décrire avec une certaine étendue ces scènes honteuses de prostitution, qui révoltent également la nature et la modestie ; mais il serait difficile de traduire leurs passages. Xa décence de nos langues modernes ne nous permet pas d'exposer des peintures si fidèles. Commode employait dans les plus viles occupations les momens qui n'étaient point consacrés à la débauche. L'influence d'un siècle éclairé, et les soins vigi-

< Dion , I. LTxn, p. 1215 ; Hérodien , 1. 1 , p. 32; Hist.

Ang. , p. 48.

2 « Sororibus suis constapratis , ipsas concabinas snas » sub oculis suis staprari jubebat. Nec imientium in se

• JUTenum carebat infïmift, omnl parle corporis atque

• orein sexum ntramque poUatus. » Histoire Angostine, p. 47.

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lans de Téducadon n'avaient pu inspirer i «etteâme grossière le mcrindre goût pour, les sciaices. Jusqu'alors aucun empereur romaîA n'avait paru tout-à-^ait insensible aux plaisirs de l'imagination. Néron lui-même excellait on-atSectait d'exceller dans la musique etdans la poésie; et nous serions bien loin de le condamner, si des études , qui ne devaient être pour lui qu'un délassement agréable, ne fissent point devenues une aflaire sérieuse à ses yeux, et Fobjet le plus vif de son ambition. Mais Commode, dès ses premières années, montra de l'aversion pour tous les arts ; il ne se plaisait que dans les amusemens de la populace, les jeux du cirque et de l'amphithéâtre, les combatsde^aiÛateursetla chasse des bêtes sauvages. Mare-Aurèle avait placé auprès de son fils les maîtres les plus habiles dans toutes les parties des sciences. Leurs leçons inspiraient le dégoût, et étaient à peine écoutées, tandis que les Maures et les Parthes, qui enseignaient au jeune prince à lancer le javelot et à tirer l'arc , trouvaient un élève appliqué, et qui bientôt égala ses plus habiles instituteurs dans la justesse du coup d'œil et dans la dextérité de la main.

De vils courtisans, dont la fortune tenait aux vices de leurs maîtres, applaudissaient à ces talens si peu dignes d'un souverain. La voix perfide de la flatterie ne cessait de le comparer aux plus grands hommes de l'antiquité. C'était, disait-on, par des exploits de cette nature, c'était par la défaite du lion de Némée, et par la mort du sanglier d'Erimanthe, que l'Hercule des Grecs avait mérité d'être mis au rang des dieux, et s'était acquis sur la terre une réputation immortelle. On oubliait seulement d'observer que, dans l'enfance des sociétés, les plus fiers animaux, souvent disputent à l'homme la possessioa d'un pays inculte. Alors une guerre terminée heureusement contre ces cruels ennemis est l'entreprise la plus digne d'un héros, et la plus utile au genre humain. Lorsque l'empire romain se fut élevé sur les débris de tant d'états déjà civilisés, depuis long-temps les bêles farouches fuyaient l'aspect de l'homme, et s'étaient retirées loin des grandes habitsitions; il fallait traverser des déserts pour les

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surprendre dans leurs retraites; et on les transportait ensuite à grands frais dans la capitale, où elles tombaient, arec nne pompe solennelle, sous les coups d'un empereur. De pareils «xploits ne pouvaient que déshonorer le prince, et opprimer le peuple *. Ces considérations échappèrent à Commode. H saisit avidement une ressemblance glorieuse, et s'appela Ini-raéme FHercule romain. Ce nom parait encore aujourd'hui sur quelqaes-unes de ses médailles *. On voyait auprès du trône, parmi les autres marques de la souveraineté, la massue et la peau de lion. EnGn l'empereur eut des statues où il était représenté dans l'attitude et avec les attributs de ce dieu, dont il s'efforçait tous les jours, dans le cours de ses amusemens féroces, d'imiter l'adresse et le courage *.

Enivré par ces louanges qui étouffent tout sentiment de pudeur. Commode résolut de donner au peuple romain un spectacle dont jusqu'alors quelques favoris avaient seuls été témoins dans l'enceinte du palais. Au jour fixé, la flatterie, la crainte et la curiosité attirèrent à l'amphithéâtre une multitude innombrable. D'abord on admira l'adresse merveilleuse du prince. Qu'il visât an cœur ou à la tête de ranimai, le coup était également sûr çt mortel. Armé de flèches dont la pointe se terminait en forme de croissant , Commode arrêtait souvent la course rapide de l'autruche , et il coupait en deux le long cou de cet oiseau *. Une panthère venait d'être lâchée; déjà ene se jetait sur un criminel tremblant : aussitôt le trait vole, la bête tombe, et rhomme échappe à la mort. Cent lions rem-

iLmUods fAfriqae, tonquHs étaient pressés par la fdm.infestneiit arec impunité les villages ourerts et les campagnes cultivées. Ces animaux étaient réservés pour les plaisirs de l'emperenr et de la capitale-, et le malheureux paysan qui en tuait un , môme pour sa défense , était sévèrement puni. Cette loi cruelle fut adoucie par Honolius, et annulée par Juslinien. Cod. Théod., tom. v, p. 02, et Comment. GotholVed.

2 Spanheiffl , de Numismat., dissert, xu , tom. ii , p. 493. /

* Dion, 1. Lxxn, p. 1216; Hist. Aug., p. 49.

4 Le cou de l'autruche est long de trois pieds, et composé de dix-sept vertèbres. (BufTon, Hist. Nat.)

PAR ED. GIBBON. CH. IV

plissent à la fois l'amphithéâtre; cent dards , partis de la main assurée de Commode , les percent à mesure qu'ils parcourent l'arène. Mi la masse énorme de l'éléphant, ni la peau impénétrable du rhinocéros ne peuvent garantir ces animaux du coup fatal. L'Inde et l'Ethiopie avaient fourni les plus rares; et, de tons ceux qui parurent dans l'amphithéâtre, plusieurs n'étaient connus que par les ouvrages des peintres, et par les descriptions des naturalistes '. Dans tous ces jeux, on prenait tontes les précautions imaginables pour ne pas exposer la personne de l'Hercule romain , et pour le défendre de la rage de ces animaux, qui auraient pu n'avoir aucun égard pour la dignité de l'empereur ni pour la majesté du dieu '.

Mais le dernier de la populace ne put voir sans indignation son souverain entrer en lice comme gladiateur, et se gloriBer d'une profession déclarée infâme à si juste titre parles lois et par les mœurs des Romains '.Commode choisit l'habillement et les armes du séctdeur, dont le combat avec le rétiaire formait une des scènes les plus intéressantes dans les jeux sanglans de l'amphithéâtre. Le sécuteur était armé d'un casque, d'une épée et d'un bouclier. Son antagoniste, nu, tenait d'une main un filet qui lui servait à envelopper son ennemi , et de l'autre un trident pour le percer. S'il manquait le premier coup, il était forcé de fuir et d'éviter la poursuite du sécuteur , jusqu'à ce qu'il fût de nouveau préparé à

1 Commode tua une girafe (Dion, I. Lxxn, p. 1211). Cet animal singulier, le plus grand, le plus doux, et le moins utile des quadrupèdes, ne se trouve que dans l'intérieur de rAlHque. On n'en avait point encore vu ea Europe depuis la renaissance des lettres; et M. de Ruffon, en décrivant la girafe (Hist. Mat., tom. xm), n'avait point osé la faire dessiner; mais il vient d'en donner la figure (tom. m du Supplément de l'Hist. nat.), d'après nn dessin qui lui a été envoyé du cap de Bonne-Espérance; et M. Allamand , professeur d'histoire naturelle à Leyde, a placé dans le cabinet de l'université de cette ville la peau d'une girafe empaillée.

2 Hérodien , 1. 1, p. 37 ; Hist. Aug., p. 50.

3 Les princes sages et vertueux défendirent aux sénateurs et aux chevaliers d'embrasser cette indigne profession, sous peine d'infamie, ou , ce qui leur semblait encore plus redoutable, sous peine d'exil. Us tyrans au contraire employèrent, pour les déshonorer, des menaces et des récompenses. Néron fil paraître une fois sur l'arène

DECADENCE DE L'EBfPIRE ROHÀIN,

jeter sop Glet *. L'empereur combattit sept cent (rente-cinq fois comme gladiateur. On avait soin d'inscrire ces exploits glorieux dans

les fastes de l'empire; et Commode, pour , du vice et de l'infamie. Au milieu des accla-

mcttre le comble à son infamie, retira des fonds destinés aux gladiateurs des gages si cxorbitan», que le peuple romain fut soumis à de nouveaux impôts pour payer ces folles dépenses *. On supposera facilement que le maître du monde sortait toujours vainqueur de ces sortes de combats. Dans l'amphithéâtre, ses victoires n'étaient pas toujours sanglantes ; mais lorsqu'il exerçait son adresse contre les gladiateurs, ses infortunés antagonistes recevaient souvent une blessure mortelle de la main du prince, et, près d'expirer, ils consacraient leurs derniers momens à la flatterie'.

Commode dédaigna bientôt le nom d'Hercule; celui de Paulus, sécuteur célèbre, fut désormais le seul qui flattât son oreille. Il fut gravé sur des statues colossales, et répété avec des acclamations redoublées * par un sénat consterné , et forcé d'applaudir aux folles extravagances du prince '. Claudius Pompeianns , cet époux vertueux de la rx)upablc Lucilla , osa seul soutenir la dignité de son rang. Comme père, il permit à ses (ils de consulter leur sûreté en se rendant à l'amphithéâtre; comme Romain, il déclara quesa vie était entre les maius de l'empereur ; mais que, pour lui, il ne pourrait jamais se résoudre à voir le fils de Marc-Aurèle prostituer ainsi sa personne et sa dignité. Malgré de si nobles sentimens, Pompeianns n'éprouva

quarante sénateurs et soixante cheraliers. Justeljpse, Saturnalia, 1. ti, c. 2. Ce savant a heureusement corrigé un passage de Suétone in Neroae, c. 12.

1 Jusic-Lipse, I. u, c. 7, 8. Juvénal , dans la huitième satire , donne une description piUoresque de ce comi>at.

2 Hist. Aug., p. 50 ; Dion, 1. Lxxn, p. 1220. L'empereur retut pour chaque fois deeies, H. S., environ cent quatrevingt mille livres.

3 Victor rapporte que Commode ne donnait à ses antagonistes qu'une lame de plomb , redoutant, sdon toutes les apparences , les suites de leur désespoir.

* Les sénateurs fiirent obligés de répéter sii cent vingttix fois , Paulus, premier des sécuteurs.

* Dion, I. txxii, p. 1221 : i] parle de sa propre bassesse, «t do danger qu'il courut.

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point la colère du tyran ; il fut assez heureux pour conserver sa vie avec honneur '.

Commode était parvenu au dernier degré

mations d'une cour avilie, il ne pouvait se dissimuler à lui-même qu'il méritait le mépris et la haine de ses sujets. Cette conviction, l'envie qu'il portait à toute espèce de mérite, des alarmes bien fondées, l'habitude de répandre le sang, qu'il avait contractée au milica de ses plaisirs journaliers, tout irritait son caractère féroce. L'histoire nous a laissé ime longue liste de consulaires sacrifiés à ses soupçons. Il recherchait avec un soin particulier ceux qui étaient assez malheureux pour avoir des relations, même éloignées, avec la famille des Antoains; il n'épargna pas les ministres des ses crimes et de ses plaisirs * Enfin sa cruauté lui devint funeste. H avait versé impunément le sang des premiers citoyens de Rome; il périt dès qu'il se rendit redoutable à ses propres domestiques. Marcia, sa favorite; Eclectus, chambellan du palais , et Létus , préfet du prétoire , alarmés du sort de leurs compagnons et de leurs prédécesseurs, résolurent de prévenir leur perte, qui semblait inévitable; ils tremblaient sans cesse d'être les victimes du caprice aveugle de l'empereur, ou de l'indignation subite du peuple.

Un jour que Commode revenait de la chasse très-fatigué , Marcia profita de cette occasion pour lui présenter une coupe remplie de vin. Ce prince voulut ensuite se livrer au sommeil ; mais tandis qu'il était tourmenté par la violence du poison, un jeune homme robuste, lutteur de profession, entra dans sa chambre, et l'étrangla sans résistance. Le corps fat

1 L'intrépide Pompeianns usa cependant de quelque prudence, et il passa la pins grande partie de son temps ft la campagne, donnant pour motif de sa retraite son Sga avancé et la faiblesse de ses yeux. « Je ne l'ai jamais vu

> dans le sénat, dit Dion, excepté pendant le peu de temps

> que régna Pertinax. > Toutes ses inflrrailés disparurent alors subitement, et dles revinrent soudain, dès que cet exccUenl prince eut été massacré. Dion, I. ucxm, p. 1227.

2 Les préfeU étai»it changés tous les jours, et jnême presque à toute heure. Le caprice de Commode devint souvent Ëital à ceux des ofRciers de sa maison qu'il à>A lissait le plus. Hist. Aug. , p. HÔ, 51.

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porté secrètement hors du palais avant q \o Ton eût eu le moindre soupçon dans la ville, ni même à la cour, de la mort de Fempereur.

Tel fut fe destin du fils de Marc-Aurèle ; et Ton vit combien il était facile de renverser du trône un tyran abhorré, qui, par un abus indigne de sa puissance, avait opprimé pendant treize ans plusieurs millions d'hommes, dont chacun en particulier avait reçu de la nature une force semblable et des talens égaux à ceux du prince '.

Les mesures des conspirateurs furent conduites avec le sang-froid et la célérité que demandait la grandeur de l'entreprise. Résolus de placer sur le trône un empereur dont la conduite les justifiât et leur permit de jouir dn fruit de leur crime, ils firent choix de Pertinax, sénateur consulaire, dont le mérite éclatant avilit fait oublier l'obscurité de sa naissance, et l'avait porté aux premières dignités de l'état. Il avait commandé successivement la plupart des provinces de l'empire; «t par son intégrité, par sa prudence et par une pauvreté honorable, il avait obtenu daQS tous ses emplois, civils et militaires, l'estime de ses concitoyens*. Il était alors resté seul des amis eides ministres de Marc-Aurèle; et lorsqu'on vint l'éveiller au milieu de la

1 Dion, I. Lxxa, p. 1222; Hérodien, I. i, p. 43; Hist. Aug., p. 52.

2 Pertinax était fils d'un charpentier s il naquit à All)a- Pompeia dans le Piémoiit. L'ordre de ses emplois, que Capitolin nous a conservé, mérite bien d'£tre rapporté; il nous donnera une idée des moeurs et de la forme du gouvernement dans ce siècle. I. Pertinax fut centurion. II. Préfet d'une cohorte en Syrie et en Bretagne. III. Il obtint un escadron de cavalerie dans la Muesie. IV. Il fUt commissaire pour les provisions sur la voie Émilienne. V. Il commanda la flotte du Rhin. Vi. Il fUt intendant de la Dacic, avec des appointemens d'environ trente-six mille livres par an. VII. Il commanda les vétérans d'une l^on. Vill. Il obtint le rang de sénateur. IX. De préteur. X. 11 y joignit le commandement de la première It^ion dans la Rhétie et le Norique. XI. Il flit consul vers l'année 175. XII. Il accompagna Marc-Aurèle en Orient. XIII. Il commanda une armée sur le Danube. XIV. Il fut légat consulaire de Mœsie. XV. De la Dade. XVI. De Syrie. XVII. De Bretagne. XVill. Il (Ut chaigé des provisions publiques à Rome. XIX. Il (Ut proconsul d'Afrique. XX. Préfet de la Cité. Hérodien (I- <> P- 48) rend jiislica à son désintéressement ; mais Capitolin, qui rassrmblait tous les Dniits populaires, l'accuse d'a>'oir amassé une grande fortune en se laissant corrompre.

PAR ÉD. GIBBON. CH. IV

nuit, pour lui apprendre que le chambellan et le préfet du prétoire l'attendaient à sa porte, il les reçut avec une ferme résignation, et les pria d'exécuter les ordres de leur maitre. Quelle fut sa surprise, lorsqu'au lieu de la mort, ils lui offrirent la première couronne dn monde! Pertinax refusa d'abord d'ajouter foi à leurs paroles; enfin, convaincu que le tyran n'existait plu», il accepta l'empire avec la sincère répugnance d'un homme digne de régner >,

Les momens étaient précieux. Létus conduisit son nouvel empereur au camp des prétoriens. Il répandit en même temps dans la ville le bruit qu'une apoplexie avait enlevé subitement Commode, et que déjà le vertueux Pertinax était monté sur le trône. Les gardes apprirent avec plus d'étonnement que de joie la mort suspecte d'un prince dont ils avaient seuls éprouvé l'indulgence et les libéralités; mais les circonstances présentes, l'autorité du préfet et les clameurs du peuple les déterminèrent à dissimuler leur mécontentement. Ils acceptèrent les largesses promises par le nouvel empereur, consentirent à lui jurer fidélité; et, tenant à leurs mains des branches de laurier, ils le conduisirent avec acclamation dans l'assemblée du sénat, afin que l'autorité civile ratifiât le consentement des troupes.

La nuit était déjà fort avancée : le lendemain, qui se trouvait le premier jour de l'année, le sénat devait être convoqué de grand matin, pour assister à une cérémonie ignominieuse. En dépit de toutes les remontrances, en dépit même des prières de quelques courtisans qui conservaient encore de la prudence et'de l'honneur, Commode avait rcsoln de passer la nuit dans ime école de gladiateurs, et de venir ensuite à la tête de cette vile troupe, revêtu des mêmes habits, prendre possession du consulat. Tont-à-coup, avant la pointe du jour, les sénateurs reçoivent ordre de s'assembler dans le temple de la Concorde, où ils doivent trouver les gardes, et ratifier l'élection du nouvel empereur. Ils restèrent assis pendant quelque temps en

■ Selon Julien (dans les Césars) , il fut complice de la mort de Commode

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAm.

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silence, ne pouvant croire un événeniCTt qu'ils auraient à peine osé espérer, et redoutant les artifices cruels de Goounode : mais lorsqu'ils furent assurés de la mort du tyran, ils se livrèrent aux transports de la joie la . plus vive, et laissèrent en même temps éclater toute leur indignation. Pertinax représenta modestement la médiocrité de sa naissance, et désigna plusieurs nobles sénateurs plus dignes de monter sur le trône; mais, obligé de céder aux vœux de l'assemblée et aux protestations les plus ùBcères d'une fidélité inviolable, il reçut tons les titres attachés à la puissance impériale.

La mémoire de Commode fut dévouée à un opprobre éternel : les voûtes <bi temple retentœsaient des noms de tyran, de gladiateur, d'ennemi public. On ordimna tumultuairejnent que les dignités du dernier empereur fussent annulées, ses titres effacés des monumens publics, ses statues renversées, et que son corps fût traîné avec un crochet dans la salle des gladiateurs, pour assouvir, par ce spectacle, la fureur du peuple : les sénateurs voulaient même sévir contre des serviteurs zélés, qui avaient déjà prétendu dérober à la justice du sénat les restes de leur maître. Mais Pertinax fit rendre an fils de Maro-Aurèle des honneurs qu'il ne pouvait refuser au souvenir des vertus du père, ni aux larmes de son premier protecteur Claudius Pompeianus. Ce citoyen respectable, déplorant le sort cruel de son beau-frère, gémissait encore plus sur les crimes qui le lui avaient attiré '.

Ces efforts d'une rage impuissante contre les mânes d'un empereur auquel le sénat, quelques heures auparavant, avait prostitué l'encens le plus vil, décelaient un esprit de vengeance plus conforme à la justice qu'à la générosité. La légitimité de ses décrets était fondée sur les principes de la constitution impériale. De tout temps les sénateurs romains avaient eu le droit incontestable de censurer, de déposer ou de punir de mort le premier magistrat de la république, lorsqu'il

< CapitoUn nous donne les particalarités de ceUe séance tumultueuse, dans laquelle un sénateur proposa un décret qui (ùt répété par les autres avec des acclamations redon- Dlées. Hist. Aug., p. 5i

avait abusé de son autorité ' : mais cette assemblée n'avait de force contre un tyraa qu'après sa chute; c'était alors seulement qu'elle lui infligeait des peines, dont l'arme redoutable du despotisme militaire l'avait mia à l'abri pendant son règne.

Pertinax trouva un moyen bien plus noble de condamner la mémoire de son prédécesseiu" : il fit briller ses propres vertus auprès des vices de Commode. Le jour même de sou avènement, il abandonna sa fortune particulière à son fils et à sa femme, pour leur ôter tout prétexte de solliciter des faveurs aux dépens de l'état. L'épouse de l'empereur n'eut jamais le titre d'augusta; et Pertinax craignit de corrompre la jeunesse de son fils, en l'élevant à la dignité de césar ; il lui donna une éducadon simple à la fois et sévère, qui„ sans lui laisser apercevoir l'éclat du trône, pouvait le rendre un jour plus digne d'y monter. C'est ainsi que ce prince savait distinguer les devoirs d'un père et ceux d'un souverain. En public , sa conduite était grave, et en même temps affable. Lorsqu'il n'était que simple particulier, il avait étudié le véritable caractère des sénateurs; les plus vertueux approchèrent seuls de sa personne lorsqu'il fut sur le trône ; il vivait avec eux sans orgueil et sans jalousie ; il les considérait comme des amis et des compagnons, dont il avait partagé les dangers pendant la vie du tyran, et avec lesquels il désirait jouir des douceurs d'un temps plus fortuné. Souvent il les invitait à venir goûter, dans l'intérieur de son palais, des plaisirs sans faste, dont la simplicité paraissait ridicule à ceux qui regrettaient le luxe effréné de Commode*.

Pertinax s'occupa des moyens de guérir, autant qu'il lui serait possible, les blessures profondes faites à l'état sous le dernier règne, entreprise digne d'un grand prince, mais fort dangereuse. Les victimes innocentes qui respiraient encore furent rappelées de leur exil, délivrées des horreurs de la prison, et

■ Le sénat condamna Néron à être mis à mort , more mtijonun. Suétone, c. 49.

2 Dion, I. Lxxui, p. 1223, parle de ces divertissemens comme un sénateur qui avait soupe avec le prince; elCapitolin (Hist. Aug., p. 58), comme un esclave qui avait re^u ses informations d'un valet de cu'isine.

(186 dep. J.-C.)

PAR £0. GIBBON. CH. IV

remises ea possession de leurs biens et de leurs d^ités. Loin d'être assonvie par la iBort de ses ennemis, la cmauté de Comftiode s'étendait jusque dans le tombeau. Plusieurs sénateurs massacrés par ses ordres n'aTaient point eu les honneurs de la sépulture. Leurs cendres furent déposées avec celles de leurs ancêtres : on justifia leur mémoire, et l'on n'épargna rien pour dédommager leurs familles ruinées et plongées dans l'affliction. La consolation la plus douce à leurs yeux était le supplice des délateurs, ces ennemis dangereux de la vertu, dn souverain et de la patrie : cependant, même dans la poursuite de c^ assassins armés du glaive de la loi, Pertinax usa d'une circonspection tpà donnait tout à l'équité, et ne laissait rien à la vengeance ni aux préjugés du peuple.

Ltô finances de l'état exigeaient une attention particulière. Qumque l'on eûtépnisé toutes les ressources de l'injustice et de l'exaction pour faire entrer les biens des sujets dans les coffres du prince, l'avidité insatiable de Commode n'avait pu sufiire à son extravagance. A sa mort, il ne ae trouva dans le trésor que cent quatre-vingt mille livres; somme bien modique ' pour fournir aux dépenses ordinaires du gouvernement, et pour remplir les obligations contractées par le nouvel emperenr, qui avait promis aux prétoriens des largesses considérables. Cependant, malgré son embarras, Pertinax eut la générosité de remettre au peuple les impôts onéreux, créés par son prédécesseur, et de casser toutes les demandes injustes des trésoriers de l'empire. n déclara dans un décret du sénat, < qu'il » aimait mieux gouverner avec équité une

> république pauvre, que d'acquérir des

> richesses par des voies tyranniques. > Persuadé que les véritables et les plus

pures sources de l'opulence sont l'économie et l'industrie, il se trouva bientôt en état, par ces sages moyens, de satisfaire abondamment aux besoins publics. La dépense du palais fut d'abord réiduite de moitié, l'empereur méprisait tous les objets de luxe; il

■ Decies, H. S. Pertinax laissa , par une sage économie, à ses successeun, un trésor de vicies septies mU- Uet, H. S. enriron duq cents millions. Dion , 1. vsxsa ,

fit vendre publiquement > la vaisselle d*or et d'argent, des chars d'une construction sing»- Bére, des babils bradés, des étoffes de soie, et un très-grand non^ire de beaux esclaves de hm et de l'antre sexe ; il en excepta seulement, par un motif d'humanité bien recommandable, ceux qui,, nés libres, avaient été arrachés d'entre les bras de leurs parens éplorés.

Tandis qull obligeait les indignes favoris du tyran à restituer une partœ de leurs biens acqtns par des voies illégitimes, il satisfaisait les véritables créanciers de l'état, et payait les arrérages accumulés des sommes accordées aux citoyens qui avaient rendu des services à leur patrie. Il rétablit la liberté du commerce; enfin il céda toutes les terres incultes de l'Italie et des provinces à ceux qui voudraient les défricher, et il les exempta en même temps de toute imposition pendant dix ans *.

Une conduite si sage assurait à Pertinax la réc(Hnpense la plus noble pour un souveran, l'amour et l'estime de son peuple. Ceux qui n'avaient point perdu le sonveiùr des vertus de Marc-Aurèle contemplaient avec plaisir, dans le nouvel empereur, les traits de ce briW lant modèle : ils espéraient pouvoir jouir long-temps de Thenreuse influence de son administration.

Trop de zèle à réformer les abus d'un état corrompu devint fatal à Pertinax et à l'empire : l'âge et l'expérience auraient dû lui mspirer plus de ménagement. Son imprudence donna des armes à une foule d'hommes per- ' dus et avilis, qui trouvaient leur intérêt particulier dans les désordres publics, et qui préféraient la faveur d'un tyran à l'équité ' inexorable de la loi *.

Au milieu de la joie universelle , la contenance s<»Hbre et farouche des prétoriens

> Outre le dessdn de convertir en argent ces omemen» inutiles, Pertinax (selon Dion, l. ixna, p. 1229,) fut encore guidé par deux motil^ secrets. D voidait exposer en pnlilie les vices de Conunode , et découvrir, par les acquéreurs , ceux qui ressemblaient le plus à ce prince.

2 Qiioique Capitolin ait rempli de plusieurs contes puériles la vie privée de Pertinax, il se joint à Dion et à Hérodieo pour admirer sa conduite publique.

* ieges, rem surdam, inexorabilem esse. Tile-Live, n,3.

DECADENCE DB L'EMPIRE ROHÀIIf.

(193 dep. J.-C.)

laissait apercevoir leurs dispositions intérieures. Us ne s'étaient soumis à Pertinax qu'avec répugnance; et, redoutant la sévérité de l'ancienne discipline que ce prince se disposait à rétablir, iîa regrettaient la licence du dernier règne. Ces mécontentemens étaient fomentés en secret par Létus, préfet du prétoire, qui s'aperçut trop tard que l'empereur consentait à récompenser les services d'un sujet, mais qu'il ne voulait point être gouvemé par un favori. Le troisième jour du règne de Pertinax, les prétoriens se saisirent d'un sénateur, dans l'intention de le mener à leur camp, et de le revêtir de la pourpre^ Loin d'être éblouie à la vue de ces honneurs dangereux, la victime tremblante s'échappe des mains des soldats , et vient se réfugier aux pieds de l'empereur.

Quelque temps après, Sosius Falco, l'un des consuls de l'année, se laissa entraîner par l'ambition : jeune, sorti d'une famille an^ cienne et opulente, et déjà connu par son audace * , il profita de l'absence de Pertinax pourtramer une conspiration que détruisirent tout-à-conp le retour précipité du prince et la fermeté de sa conduite. Falco allait être condamné comme un ennemi public : il fut sauvé par les instances réitérées et sincères de l'empereur, qui, malgré l'insulte faite à sa personne, conjura le sénat de ne pas per^ mettre que le sang même d'un sénateur coupable souillât la pureté de son règne.

Le peu de succès de ces diverses entreprises ne sei-vit qu'à enflammer la rage des prétoriens. Le vingt-huit mars, quatre-vingtsix jours seulement après la mort de Commode, une sédition générale éclata dans le camp , malgré les représentations des officiers , qui manquaient de pouvoir ou de volonté pour apaiser le tumulte.

Deux ou trois cents soldats des plus déterminés, les armes à la main et la fureur peinte dans leurs regards, marchèrent sur le midi vers le palais impérial. Les portes furent aussitôt ouvertes par ceux de leurs camarades

I SI l'on peut ajouter Ibi au récit de Capitolin , Falco se conduisit envers Pertinax avec la dernière indécence le jour de son avènement. Le sage empereur l'avertit seulement de sa jeunesse et de son inexpérience. Uist. Aug. , p. 55.

qui montaient la garde, et par les domestiques attachés à l'ancienne cour, qui avaient déjà c<^nspiré en secret contre la vie d'un empereur trop vertueux. A la nouvelle de leur approche, Pertinax, dédaignant de se cacher ou de recourir à la fuite , s'avance au-devant des conjurés. Il leur rappelle sa propre innocence et la sainteté de leurs sermons. Ces paroles, l'aspect vénérable du souverain et sa noble fermeté, en. imposent aux séditieux. Ils se représentent toute l'horreur de leur forfait, et restent pendant qndque temps en silence. Enfin le désespoir du pardon rallume leur fureur. Un barbare, né dans le pays de Tongres •, porte le premier coup à Pertinax, qui tombe couvert de blessures mortelles : sa tête esta l'instant coupée et portée en triomphe au bout d'une lance jusqu'au camp des prétoriens, à- la vue d'un peuple affligé et rempli d'indignation. Les Romains,, pénétrés de la perte de cet excellent prince, regrettaient surtout le bonheur passager d'un règne dont le souvenirdevait encore augmenter le poids des malheurs qui allaient bientôt fondre sur la nation *.

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