‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire RomainChapitre 12 sur 105 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Lm Prétoriens vendent publiquement l'empire i Didiu( jBlien. — dodius Albinaa en Bretagne , Pescenniiu Niger en Syrie et Seplime Sévère le déclarent contre les meurtriers de Pertinax. — Guerres civiles et victoires de Sévère sur ses trois rivaux. .— Nouvelles maximes de gouvernement.

L'influence de la puissance militaire est beaucoup plus marquée dans une monarchie étendue que dans une petite société. Les plus habiles politiques ont calculé le nombre de bras que l'on peut employer au service des armes. Selon eux, un état serait bientôt

' Aujourd'hui Tévêdié de Ll^. Ce soldat appartenait probablement à la compagnie des gardes à cheval batavc!), qu'on levait, pour la plupart, dans le duché de Guddres et dans les environs, et qui étaient distingués par leur valeur, et par la hardiesse avec laquelle, montés sur leurs chevaux , ils Uaversaient les fleuves les plus larges et les plus rapides. Tacite, Hist. iv, 12; Dion, l. tv, p. 797; Justc-Lipse , de Magnitudine romand, 1. 1, c. 4.

2 Dion, 1. i.xxin , p. 1232; llérodien, l. ii, p. CO; HIsU Aug., p. 58; Victor, m Epiiom. et in Casaribus; Eotropf^oa, 16.

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PAR ED. GIBBON. CH. V

épuisé , s'il laissait ainsi dans l'oisivetë pins de la centième partie des sujets qui le composent. En général , cette proportion est uniforme; mais les effets qui en résultent varient selon les différens degrés de force réelle que renferment les principes d'un gouvernement. Les avantages de la discipline et d'une tactique éclairée sont perdus , si les soldats ne forment point un seul corps , si ce corps n'est pas animé par une seule âme. Il est surtout essentiel de déterminer leur nombre. Ce n'est point avec une petite troupe que l'on peut tirer parti d'une semblable union : dans une armée trop considérable, l'harmonie nécessaire pour les grandes entreprises ne saurait subsister : l'extrême délicatesse des ressorts ne contribue pas moins que leur pesanteur excessive à détruire la puissance de la machine. Une seule réflexion sufGt pour démontrer la vérité de cette remarque. En vain la nature, l'art et l'expérience donneraient à un homme une force extraordinaire, des armes excellentes et une adresse merveilleuse; malgré sa supériorité , il ne sera jamais en état de tenir perpétuellement dans la soumission nne centaine de ses semblables. Le tyran d'une seule ville ou d'un domaine borné s'apercevra bientôt que cent soldats armés sont ane bien faible défense contre dix mille paysans ou citoyens : mais cent mUle hommes de troupes réglées et bien disciplinées commanderont avec un pouvoir despotique dix ^ millions de sujets; et un corps de dix ou quinze mille gardes imprimera la terreur à la populace la plus nombreuse d'une capitale immense.

Tel était à peine le nombre de ces gardes prétoriennes *, dont l'extrême licence fut ane des principales causes et le premier symptôme de la décadence de l'empire. Leur institution remontait à l'empereur Auguste. Ce tyran habile, persuadé que les lois pouvaient colorer une autorité usurpée, mais que

I Leur nombre était originairement de neuf ou dix mine hommes (car Dion et Tacite ne sont pas d'accord à cet égard), divisés en autant de cohortes. ViteUius le porta à stêie mille -, et, autant que les inscriptions peuvent nous «n instruire, ce nombre , par la suite, ne fut Jamais beaucoup moins considérable. Voyez Juste-Lipse , de Hfagni' tttdme romand, i, 4.

les armes seules la soutiendraient, avait formé par degrés un corps redoutable de gardes prêtes à défendre sa personne, à en imposer an sénat, et à prévenir ou étouffer les premiers mouvemens d'une rébellion. Il leur accorda une double paie et des prérogatives supérieures à celles des autres troupes. Comme leur aspect formidable pouvait à la fois alarmer et irriter le peuple romain, ce prince n'en laissa que trois cohortes dans la capitale; les autres étaient dispersées ' en Italie dans les villes voisines. Hais, après cinquante ans de paix et de servitude , Tibère crut pouvoir tout entreprendre. Sous le prétexte spécieux de délivrer l'Italie de la charge des quartiers militaires, et d'introduire parmi les gardes une discipline plus rigoureuse, il appela le corps entier auprès de lui; démarche fatale qui décidait du sort de l'univers , et faisait disparaître jusqu'à l'ombre de la liberté. Les prétoriens restèrent toujours dans le même camp *, que l'on avait fortifié avec le plus grand soin ', et qui, par sa situation avantageuse, dominait sur toute la ville*.

Des serviteurs si redoutables, toujours nécessaires au despotisme, lui deviennent souvent funestes. En introduisant les gardes du prétoire dans le palais et dans le sénat, les empereurs leur apprirent à connaître leurs propres forces et la faiblesse de l'administration. Bientôt ces soldats envisagèrent les vices de leurs maîtres avec une familiarité qui se changeait en mépris; et ils n'eurent plus pour la puissance souveraine cette vénération profonde que la distance et le mystère peuvent seuls inspirer dans un gouvernement arbitraire. Au milieu des plaisirs d'une ville opulente, leur orgueil se nourrissait du senUment de leur force. Il eût été impossible de leur cacher que la personne du monarque , l'auto-

« Suétone, Vie d'Auguste, c. 49.

2 Tacite , Annal. , nr, 2 ; Suétone , vie de Tibère , c. 37 ; Dion Cassius, 1. ivn, p. 867.

3 Dans la guerre civile entre Vespasien et Vitellius , le camp des prétoriens fut attaqué et dérendu avec toutes les machines que l'on employait au si^e des villes les mieux fortifiées. Tacite , Hisl. m, 84.

* Près des murs de la ville , sur le sommet des monts Qulrinal et Viminal. Voyez Nardini, Rama aittica, p. 174 ; Donato, de Romà antiqud, p. 46.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

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rite du sénat, le trésor public et le siège de fempire, étaieot entre leurs mains. Dans la vue de les détourner de ces idées dangereuses, les princes les plus fermes et les mieux établis se trouvaient forcés de mêler les caresses aux ordres , et les réconqpenses aux chàtimens. 11 fallait flatter leur vanité, leur procurer des plaisirs , fermer les yeux sur l'irrégularité de leur conduite , et acheter leur fidélité chancelante par des libéralités excessives. Depuis l'élévation de Claude, ils exigèrent ces présens comme un droit légitime, à l'avènement de chaque nouvel empereur '. On s'efforça de justifier par des argumens une puissance soutenue par les armes; et l'on prétendait que, suivant les premiers principes de la constitution , le consentement des gardes était essentiellement nécessaire à la nomination d'un empereur. L'élecUon des consuls, des magistrats et des généraux, quoique usurpée par le sénat, avait autrefois appartenu incontesl^lemenl an peuple romain *. Mais qu'était devenu ce peuple si célèbre? On ne pouvait certainement pas le retrouver dans cette foule d'esclaves et d'étrangers qui remplissaient les rues de Rome, multitude avilie et aussi méprisable par sa misère que par la bassesse de ses sentimens. Les défenseurs de l'état, composés déjeunes guerriers ' nés au sein de l'Italie, et élevés dans l'exercice des armes et de la vertu, étaient les véritables représentans du peuple, et les seuls qui eussent le droit d'élire le chef militaire de la république. Ces raisonnemens

> Claude , que les soldats avaient élevé à rempire, OU le premier qui leur fit des largesses. Il leur donna à chacun quinadena, H. S. deux mille sept cents livres ( Suétone, vie de Claude, e. 10.) Lorsque Marc-Aurèle monta paisiblement sur le trône avec son cell^e Lucius-Verus , il donna à cliaque prétorien vicena, U. S. trois mille six cents livres (Hist. Aug., p. 25; Dion, I. ixxm, p. 1231). Adrien se plaignait que , lorsqu'il fit un césar, la promolioQ lui avait coQté ternUUies, H. S. cinquante-six millions de notre monnaie.

2 Cicéron , de Legibus, m, 3. Le premier livre de Tite- Live, et le second de Denis d'Halicamasse, montrent l'autorité du peuple, même dans l'élection du roL -

i Les levées se faisaient originairement dans le Latium, l'Etrurie et les anciennes colonies (Tacite. Ann., w, 5). L'empereur Othon flatte la vanité des gardes, en leur donnant les titres de /toiÙEa/umni, romana veri juventus. Tacit. Hist., i, 84.

n'étaient que spécieux ; il fut impossible d'y répondre , lorsque les fiers prétoriens , semblables au général gaulois, eurent rompu tout équilibre en jetant leurs épées dans la balance '.

Ils avaient violé la sainteté du trdne par le meurtre atroce de Pertinax; ils en avilirent ensuite la majesté par l'indignité de leur conduite. Le camp n'avait point de chef; ce Létus, qui avait excité la tempête, s'était dérobé prudemment à l'indignation publique.

Dans cette confusion, Sulpicianus, gouverneur de la ville, que l'empereur, son beaupère, avait envoyé au campa la première nouvelle de la sédition, s'efforçait de calmer la fureur de la multitude, lorsqu'il fut tout-âcoup interrompu par les clameurs des assassins qui portaient au bout d'une lance la tète de l'infortuné Pertinax. Quoique l'histoire nous ait accoutumés à voir l'ambition étouff<»> tout principe et subjuguer les autres passions, l'on a peine à concevoir que, dans ces momens d'horreur, Sulpicianus ait désiré de monter sur un trône fumant encore du sang d'un prince si recommandable, et qui lui tenait de si près. Il avait déjà fait valoir le seul argument propre à émouvoir les gardes , et Q commençait à traiter de la dignité impériale; mais les plus prudens d'entre les prétoriens craignant de ne pas obtenir, dans un contrat particulier, un prix convenable pour un effet de si grande valeur, coururent sur les remparts, et annoncèrent à haute voix que l'univers romain serait adjugé dans ime vente publique au dernier enchérisseur *.

Cette proclamation ignominieuse était le comble de la licence militaire : elle répandit par toute la ville une douleur, une honte ^ une indignation universelle; enfin elle parvint jusqu'aux oreilles de Didius Julien, sénateur opulent, qui, sans égard pour les malheurs de l'état, se livrait aux plaisirs de la table'.

< Dans le si^e de Rome par les Gaulois. Voy. Tite- Live^ T, 48. Plutarque, vie de Camille, p. 143.

2 Dion, l. Lxxin, p. 1234. Bérodien, I. n, p. 63; Hist. Ang., p. 60.'Quoique tous ces historiens s'accordent i dire que ce fut réellement une vente publique, Hérodien saU assure qu'elle nil proclamée comme telle par les soldats.

3 Spartien adoucit ce qu'il y avait de plus odieux dans le caractère et l'élévation de Julien.

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Sa femme, sa fille, ses affranchis et ses parasites lai persuadèrent aisément qu'il méritait le trône, et le conjurèrent de ne pas laisser échapper une occasion si favorable. Séduit par leurs représentations , le vieillard se rendit en diligence dans le camp des prétoriens, et se tint au pied du rempart pour entamer une négociation , tandis que Sulpicianus , au milieu des gardes , était toujours en traité avec eux. De fidèles émissaires passaient alternativement d'un côté à l'autre, et faisaient part à chaque candidat des offres de son rival. Déjà Sulpicianus avait promis à chaque soldat un don de cinq raille drachmes, environ trois mille six cent quatre-vingts livres, lorsque l'avide Julianus proposa toutà-coup six mille deux cent cinquante drachmes , ou une somme de quatre mille six cents livres. Aussitôt les portes du camp s'ouvrirent devant lui; l'acquéreur fut revêtu de la pourpre, et reçut le serment de fidélité des troupes. Les soldats conservèrent en même temps assez d'humanité pour stipuler qu'il pardonnerait à Sulpicianus, et qu'il oublierait quelles avaient été ses prétentions..

Il restait aux prétoriens à remplir les conditions de leur traité avec un souverain qu'ils se donnaient et qu'ils méprisaient. Us le placèrent au milieu de leurs rangs, l'environnèrent de tous côtés, et le conduisirent en ordre de bataille dans les rues désertes de la Tille. Les sénateurs avaient été convoqués; ceux d'entre eux que Pertinax avait honorés de son amitié , ou qui haïssaient la personne de Julien, n'en crurent pas moins devoir, pour leur sûreté, approuver cette révolution, et affecter même la joie la plus vive '. Après avoir rempli le sénat de gens armés, Julien prononça un discours fort étendu , sur la liberté de son élection, sur ses qualités éminentes, et sur sa confiance dans l'affection de ses concitoyens. Sa harangue fut universelle» ment applaudie; toute l'assemblée vanta son bonheur et celui de la nation, promit au prince de lai être à jamais fidèle, et le revêtit de tontes les marques de la puissance impériale •.

< Dion Cassias, alors préleur, était ennemi personne de Julien, I. ixxin, p. 1233.

ï Hist. Aug., p. 61 . Nous appr<«ra« par là une circon- GIBBON !.

PAR ÉD. GIBBON. CH. V

Du sénat Julien se rendit au palais, suivi du même cortège. Les premiers objets qui frappèrent ses regards furent le corps Sanglant de Pertinax et le repas frugal préparé pour son souper. Il regarda l'un avec indifférence, l'autre avec mépris. On lui donna une fête magnifique; et il s'amusa jusque bien avant dans la nuit à jouer aux dés et à voir les danses du célèbre Pylades. Cependant, lorsque la foule des courtisans se fut retirée , l'on observa que ce prince , laissé en proie à de terribles réflexions dans les ténèbres et dans la solitude, ne put goûter les douceui-s du sommeil : il repassait probablement dans son esprit sa folle démarche, le sort de son vertueux prédécesseur, et ne se dissimulait pas combien était incertaine la possession d'un sceptre que l'argent, et non le mérite, lui avaient mis entre les mains '.

Il avait raison de trembler. Assis sur le premier trône du monde, il se trouvait sans amis, et même sans partisans ; les prétoriens rougissaient eux-mêmes d'un souverain que l'avarice seule avait créé ; il n'était aucun citoyen qui n'envisageât son élévation avec horreur, et comme la dernière insulte faite à la majesté du peuple romain. Les nobles , à qui des possessions immenses et un état brillant imposaient la plus grande circonspection, dissimulaient leurs sentimens , et recevaient les égards affectés de l'empereur avec une satisfaction apparente et avec des protestations de fidélité ; mais, parmi le peuple, les citoyens qui trouvaient un abri sûr dans leur nombre et dans leur obscurité donnaient un libre coui-s à leur ressentiment. Les rues et les places publiques de Rome retentissaient de clameurs et d'imprécations ; la multitude furieuse insultait la personne de Julien, rejetait ses libéralités; et, trop faible pour entreprendre une révolution, elle appelait à grands cris les légions des frontières, et les invitait à venir venger la majesté de l'empire.

Le mécontentement public passa bientôt du centre aux extrémités de l'état. Les armées

stance assez cnrieuse : un empereur , quelle que fDt sa naissance , était reçu , Immédiatement après son élection, au nombre des patriciens.

< Dion, 1. Lxxin, p. 1233 ; Hist. Aug., p. 61 . JTai cherdié à concilier les contradictions apparentes de ces historiens

DEGADEISCE DE

de Bretagne, de Syrie et de Pannonie déplorèrent la mort dcPertinax, avec lequel elles avaient tant de fois combattu , et qui les avait si souvent menées à la victoire. Elles apprirent avec surprise, avec indignation, peutêtre même avec jalousie',, que les prétoriens avaient vendu publiquement l'empire; et elles refusèrent unanimement de ratifier cet indigne marché. Cette révolution entraîna la perte de Julien, et troubla la tranquillité de l'état. Cloditts Albinus, Pescennius Kiger et Septime Sévère, qui commandaient ces diflérentes armées, furent plus empressés de succéder à Pertinax que de venger sa mort. Les forces de ces trois rivaux étaient égales ; ils se trouvaient chacun à la tête de trois légions et d'un corps nombreux d'auxiliaires ■; et, quoique d'un caractère différent, ils joignaient tous à la valeur d'un soldat les talens et l'expérience d'un général.

Glodius Albinus l'emportait sur ses deux compétiteurs par la noblesse de son extraction. Il comptait parmi ses ancêtres plusieurs des citoyens les plus illustres de l'ancienne république *. Mais la branche dont il était descendu, persécutée parla fortune, avait, été transplantée dans une province éloignée. Il est difficile de se former une idée juste de son véritable «irqctère. On lui reproche d'a^ voir caché sous le manteau d'un philosophe austère la plupart des vices qui dégradent la nature humaine ' ; mais ses accusateurs étaient des écrivains qui prostituaient leur encens à Sévère , et dont la plume vénale a défiguré les traits d'un rival infortuné. La vertu ou l'hypocrisie d'Albinus lui avait attiré l'estime et la confiance de Marc-Aurèle ; et, s'il conserva la même influence sur l'esprit du fils, sa.condnite prouverait seulement qu'il avait un caractère très-flexible. La faveur d'un tyran ne suppose pas toujours un

> Dion,], uxm, p. 1235.

2 Les PosUuimicn et les Cejonien. Un citoyen de la femille postliumieDne Ait âevé aa consulat dans la cinquième année après son institution.

3 Spartien , dans sa compilation , bit un mélange de toutes les rertus et de tous les vices qui composent la nature honuine, et il en charge un seul individu. C'est dans cet esprit qu'ont été dessinés la plupart des portraits de l'Histoire Augusline.

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défaut de mérite dans celui qui en est l'objet. Souvent le hasard, le caprice, la nécessité des affaires publiques ont porté des princes à récompenser des talens et des vertus qu'ils étaient bien éloignés eux-mêmes de posséder.

Il ne paraît pas qu' Albinus ait jamais été le ministre des cruautés de Commode, ni même le compagnon de ses débauches. Il était revêtu d'un commandement honorable loin de la capitale lorsqu'il reçut une lettre particulière de l'empereur qui lui faisait part des complots de quelques officiers mécontens, et qui l'autorisait à se déclarer défenseiu* du trône et successeur à l'empire en prenant le titre et la dignité de césar >. Le gouverneur de Bretagne refusa sagement d'accepter un honneur dangereux qui Saurait exposé à la jalousie, et qui pouvait Tenvelopper dans la ruine prochaine de Commode. Albinus employa, pour s'élever, des moyens plus nobles, ou au moins plus imposans. Sans même attendre la mort de l'empereur , il assembla ses troupes; et, après avoir déplocé les maux inévitables du despotisme, il leur représenta, dans un discours éloquent, le bonheur et la gloire dont leurs ancêtres avaient joui sous le gouvernement consulaire, et déclara qii'il était fermement résoin de rendre an peuple et au sénat lenr antorité légitime.

Cette harangne populaire fnt reçue parles légions britanniques avec des acclamations redoublées. A Rome elle excita des applan» dissemens secrets. Tranquille possesseur d'une province séparée du continent, et à la tête d'une armée moins célèbre, il est vrai, par la ^cipline qne par le nombre et la valeur des soldats*, le gouverneur de Bretagne brava les menaces de Commode, opposa une cmiduite équivoque à l'autorité de Pertinax, et leva Tétendard centre Julien dès que ceprince eut usnrpé la couronne. Les convulsion» de la capitale justifiaient en quelque sorte la conduite d'Albinus; il paraissaH

<Hlst.Ang.,p.80.M.

2 Pertinax, qui gouvernaU la BrtIagM qociqucs ainéM auparavant, avait été laissé pour mort dans un loaiànment des soldaU. Hist. Ang., p. 54. Cependant les troupes lecbérissaieot, et elles le regreitèreai. «Admimtibas eam virtutem, cui irasceLanlur. >

«'être g«Ulé que par ramonr de la patrie. La modestie lai défeodit de {M*etidre les titres pompeux d'Auguste et d'empereur. Il voulut fi««ft-étre Imiter l'exemple de Galba, qui, dans «te circonstance pareille, s'était fait appeler le lieutenaat du sénat et du peuple >.

Le mérite persoBoel de Pescenaius Niger fit oublier sa naissance obscure, et réle\-a «f un e«ploi médiocre au gouvernement de la Syrie; poste important et très-lucratif, qui, dans des temps de guerre civile, pouvait lui n*ayer le chemin au trône. Cependant il paraissait plus fait pour briller au second rang que pour occuper le premier. Incapable dé commander en chef, il aurait été le meilleur lieutenant de Sévère , qui eut dans la suite assez de grandeur d'âme pour adopter plusieurs institutions utiles d'un ennemi vaincu*.

Niger, dans son gouvernement, gagna l'estime des troupes. Sa discipline rigide afier- Boissait la valeur , et fixait l'obéissance des soldats. 11 sot aussi , malgré la fermeté de son «dmiaistracion , se concilier l'amour des habîtans de la province. Les voluptueux Syriens étaient surtout enchantés de l'affabilité de ses manières et du goût qu'il paraissait pren* dre à leurs fêtes splendides et nombreuses '.

Dès que l'on apprit à Antioche le meurtre atroce de Pertinax, tonte l'Asie se tourna vers Niger, pour l'inviter à venger la mort de ce prince , et le désigna comme son successeur au trdne. Les légions de l'Orient embrassèrent sa cause. Depuis les frontières d'Ethiopie * jusqu'à la mer Adriatique, les provinces riches , mais désarmées , de cette partie de l'empire, se soumirent avec joie à son obéissance. Enfin les rois dont les états étaient situés au-delà du Tigre et de l'Euphrate le félicitèrent sur son élection, et lui offrirent leurs services.

> Suétone, Vie de Galba, c. 10.

» Hist Aug., p. 76.

* HéKxBen, 1. n, p. 68. On toit, dans h Gironique de Jeu IfaMa d'Anttoche , combien ses compatriotes àaient attachés à leors «tes, qaisatisAianait àla fois kor superstition et leur amour pour te (Oaisir.

* L'Hist. Augustine pairie d'un roi de Thèbes en Egypte, aUéctamipcnonnddeNiger. Si Spartien ne s'est pas trompé, ce que J'ai de la pdnei croire, ila fkit paraître une dynastie de princes tributaires entiireflient iacomuu anx historiens.

PAR ED. GIBBON. CH.V

Niger, comblé tout-a-coiq> des bieûs de la fortune, n'avait point l'âme assez forte pour soutenir une révolution si subite. Il se flatta qu'il ne se présenterait aucun rival, et que son avènement au trône ne serait pas souillé parle sang des citoyens; mais, tandis qu'il s'occupait des vains honnenrs du triomphe» il négligea de s'assurer de te victoire. Au lieu d'entrer en négociation avec les puissantes années de l'Occident, dont les démarches devaient décider ou au moins balancer le destin de l'empire , au lieu de marcher sans délai à Rome , où il était attendu avec impatience ', Niger perdit, dans les plaisirs d' Antioche, des momens précieux, dont le génie actif de Sévère profita habilement et d'une manière décisive *.

Le pays des Pannoniens et des Dalmates, situé entre le Danube et l'extrémité de la mer Adriatique, était une des dernières conquête» des Romains, et celle qui leur avait coûté lopins de sang. Deux cent mille de ces barbares prirent à la fois les armes pour la dé> fense de lenr liberté, alarmèrent h vieilless» d'Auguste, et exercèrent l'activité d» Tibère, qui combattit contre eux à la tète de tonte» les forces de l'empire *. Enfin la discipline et le courage des Romains l'emport^ent; les Pannoniens furent soumis. Cependant le son» venir récent de leur indépendance, le voisinage et même le mélange des tribus qui n'avaient point été conquises, peut-être aussi l'influence d'un climat où l'on prétend que la nature donne aux hommes de grands corps et peu d'intelligence*, tout contribuait à entretenir leur férocité primitive; et, quoique ces provinces parussent être peuplées de sujets romains, on démêlait encore les traits hardis des premiers habitans de ces contrée»

> Dion, 1. Lxxm, p. 1238. Hérodien , 1. n , p. 67. Unvers qui était alors dans la boucbe de tout le monde semble exprimer l'opinion générale que l'on arait des troi» rivaux:

OptlmiM Mt Ifiger, boom Jl/er, peuimw Àltut.

(Hlsl.Ai«.,p.75.)

> Hérodien, l.n, p. 71.

s Voyez la rdatton de cette guerre mémorable dans Vdleius Paterculos (n, 1 10, etc.), qui serrait dans l'année délibère.

* Telle est la réflexion d'Hérodien, I. n, p. 74. Us Autrichiens modernes admetUvnt-iis rinOuenee f

DÉCADENCE. DE L'EMPIRE ROMAIN

barbares. Lear jeunesse belliqueuse fournissait sans cesse des recrues aux légions campées sur les bords du Danube, et qui, perpétuellement aux prises avec les Germains et avec les Sarmates , étaient regardées à juste Utre comme les meilleures troupes de l'empire.

Septime Sévère, commandât alors l'année de Pannonie. Ce général, né en Afrique, avait passé par tous les grades militaires. Dans le temps qu'il parcourait lentement la carrière des honneurs, il nourrissait en secret une ambition démesurée, qui, ferme et inébranlable dans sa marche , ne fut jamais détournée ni par l'attrait du plaisir, ni par la erainte des dangers, ni par aucune passion ■. A la première nouvelle de la mort de Pertinax, il assembla ses troupes, leur peignit avec les couleurs les plus vives le crime, l'insolence et la faiblesse des prétoriens; et il excita les légions à voler aux armes et à la vengeance. La péroraison de son discours était surtout extrêmement éloquente. Il promettaut à chaque soldat une somme de neuf mille livres , présent considérable, et double de celui que le lâche Julien avait offert pour adieter l'empire *.

Les troupes conférèrent aussitôt à leur général le nom d'Auguste, de Pertinax et d'empereur. Ce fut ainsi que Sévère parvint à ce poste élevé, où il se croyait appelé par son propre mérite et par une longue suite de songes et de présages qu'avait enfantés sa politique ou sa superstition ". Ce nouveau prétendant à l'empire sentit les avantages particuliers de sa situation, et il sut en pro-

■ Commode , dans une lettre i Albin, dont nous avons déjà parlé , représente Sérère comme un des généraux ambitieux qui censuraient la conduite de leur prince, et fui défraient d'en occuper la place. (Hist. Aug. , p. 80.)

* La Pannonie était trop pauvre pour fbnmir tant d'argent. Cette somme ftat probablement promise dans le camp, et ensuite payée dans la capitale. J'ai adopté, pour la Axer, la conjecture de Casaubon. (Voy . Hist. Aug., p. 66; Comment., p. 115.)

3Hérodien, 1. n, p. 78. Sévère tat déclaré empereur sur les bords du Danube , soit à Camuntum, sdonSpartien (HiA. Aug., p. 65), soit à Sabaria, selon Victor. M. Hume, en supposant que la naissance et la dignité de Sévère parurent trop au-dessous de la pourpre impériale , et qu'il mardia en Italie seulement comme général, n'a pas examiné ce fait avec son exactitude ordinaire. (Essais.)

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fiter. Son gouvernement, qui s'étendait jusqu'aux Alpes Juliennes, lui facilitait les moyens de pénétrer en Italie.

Auguste avait dit qu'une armée pannonienne pouvait paraître en dix jours à la vue de Rome '. Ces paroles mémorables vinrent se présenter à l'esprit de Sévère. Par une promptitude proportionnée à la grandeur de l'entreprise, il pouvait raisonnablement espérer de venger Pertinax , de punir Julien, et de recevoir l'hommage du sénat et du peuple, comme empereur légitime, avant que ses compétiteurs, séparés de l'Italie par une immense étendue de terre et de mer, eussent été informés de ses exploits, ou même de son élection.

Pendant sa marche, il se permit à peine le repos ou la nourriture; toujours à la tète des légions, il s'insinuait dans l'amitié des soldats, paraissait honoré de leur confiance, redoublait leur activité, excitait leur courage, et animait leurs espérances; enfin il se plaisait à partager avec le moindre fantassin les fatigues de la route, tandis qu'il liu montrait toujours en perspective la grandeur des récompenses.

Le malheureux Julien s'était attendu et se croyait préparé à disputer l'empire au gouverneur de Syrie; mais, lorsqu'il apprit la marche rapide des légions invincibles de Pannonie, sa perte lui parut inévitable. L'arrivée précipitée de chaque courrier redoublait ses justes alarmes. On vint lui annoncer successivement que Sévère avait passé les Alpes, que les villes d'Italie, disposées en sa faveur, ou incapables d'arrêter ses progrès, l'avaient reçu avec des transports de joie et des protestations de fidélité; que l'importante phice de Ravenne s'était rendue sans résistance, et enfin que la flotte de la mer Adriatique obéissait au vainqueur. Déjà l'ennemi n'était plus éloigné de Rome que de quatre-vingts lieues; chaque instant resserrait le cerde étroit de la vie et de l'empire du prince.

Cependant Julien entreprit de prévenir sa perte, ou du moins de la reculer. Il implora

> VeUeius Paterculus, 1. n, c. 3. En parUnl des frontières de la Pannonie, il fallait faire une marcbe de soixanle-âx lieues pour paraître à la rue de Rome.

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PAR ÉD. GIBBON. CH. V

la foi vénale des prétoriens, remplit la capitale de vains préparatifs de guerre, tira des lignes autour des faubourgs de la ville, et se fortifia dans le palais, comme s'il eût été possible, après avoir perdu tout espoir, de défendre ces derniers retranchemens contre un ennemi victorieux. La honte et la crainte empêchèrent les prétoriens de l'abandonner ; mais ils tremblaient an nom des légions pannoniennes, commandées par un général expérimenté, et accoutumées à vaincre les barbares sur les bords glacés du Danube '. Ils quittaient en soupirant les bains et les spectacles pour prendre des armes dont le poids les accablait, et qu'ils avaient perdu l'habitude de manier. On se flattait que l'aspect terrible des éléphans jetterait la terreur dans les armées du nord; mais ces animaux indociles ne reconnaissaient plus la main de leurs conducteurs. La populace ùisultait aux évolutions ridicules des soldats de marine tirés de la flotte de Misène, tandis que les sénateurs jouissaient secrètement de l'embarras et de la faiblesse du monarque *.

Toutes les démarches de Julien décelaient ses alarmes et sa perplexité. Tantôt il exigeait du sénat que Sévère fût déclaré l'ennemi de l'état; tantôt il désirait qu'on l'associât à l'empire. Il envoyait publiquement à son rival des sénateurs consulaires, pour négocier avec lui comme ambassadeurs, tandis qu'il chargeait en particulier des assassins de lui arracher la vie. Il ordonna aux vestales et aux prêtres de sortir en pompe solennelle, revêtus de leurs habits sacerdotaux, portant devant eux les gages sacrés de la religion , et de s'avancer ainsi à la rencontre des légions pannoniennes. Il s'efforçait en même temps d'interroger ou d'apaiser les destins par des cérémonies magiques et par d'indignes sacrifices *.

I Oci D'est point une vaine flgnre de rhétorique ; c'est nnealliisioii à un fait rapporté par Dion (1. lxxi, p. 1181), et qui probablement arriva plus d'une fois.

> Dion, I. Lxxm, p. 1233. Hérodien, I. n , p. 81. Les Romains n'ont jamais paru si supérieurs dans la guerre qne lorsqu'ils ont d'abord surmonté la vaine toreur qu'inspirent les éléphans, et quand ils ont ensuite dédaigné l'nsage de ces animaux redoutables.

3 HiMoire Augustine, p. 62, 03.

Sévère , qui ne craignait ni ses armes ni ses conjurations, n'avait à redouter que des complots secrets. Pour éviter ce danger, il se fit accompagner, pendant toute sa route, de six cents hommes choisis, qui, toujours ar« mes de cuirasses, ne quittaient sa personne ni jour, ni nuit. Rien ne l'arrêta dans sa marche rapide. Après avoir passé sans obstacle les défilés des Apennins, il reçut dans son parti les troupes et les ambassadeurs qne l'on avait envoyés pour retarder ses progrès ; et il ne resta que fort peu de temps dans la ville d'Interamna, aujourd'hui Terni, située à vingt-quatre lieues de Rome. Déjà il était sûr de la victoire, mais le désespoir des prétoriens pouvait la rendre sanglante; et Sévère avait la noble ambition de vouloir monter sur le trône sans tirer l'épée >. Ses émissaires, répandus dans la capitale, assurèrent les gardes que, s'ils voulaient abandonner à la justice du vainqueur leur indigne souverain et les meurtriers de Pertinax, le corps entier ne serait plus jugé coupable de ce forfait.

Les prétoriens , dont la résistance n'avait pour base ni la fidélité ni l'honneur, acceptèrent avec joie des conditions si faciles à remplir. Ils se saisirent de la plus grande partie des assassins , et déclarèrent an sénat qu'Qs ne défendraient pas plus long-temps la cause de Julien. Cette assemblée , convoquée par le consul, reconnut unanimement Sévère comme le seul empereur légitime, décerna des honneurs divins à Pertinax, et prononça une sentence de déposition et de mort contre son infortuné successeur.

Julien, comme un vil criminel, eut aussitôt la tête tranchée dans une salle de bains de son palais. Telle fut la fin d'un homme qui avait dépensé des trésors immenses pour monter sur un trône chancelant et orageux, qu'il occupa seulement pendant soixante-six jours *. L'expédition presque incroyable de Sévère, qui, dans un si court espace de temps, conduisit une armée nombreuse des rives du

< Victor etEutrope,vm, 17, parient d'un combat qu Alt livré près du pont Milvius, ponte Mole, et dont le* meilleurs écrivains du temps ne fbnt pas mention.

* Dion, I. txxui, p. 1240 ; Hérodien , I. n, p. 83. Hisl. Aug.,p.63.

Te

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAm,

DaMdw aux bords da Tibre, prouve à b fois l'abondance des proviaiois produites par l'agricukore et par le conmerce, la bonté des chesuns, la discipliae des légions, et la soumission des provinces conquises *.

Lffi premiers soins de Sév^« forent consacrés à la décence et à la politiqae. Il résolut d'abord de venger Pertinax , et de rendre à ce prince les tionnenrs dus à sa mémoire. Avant d'entrer dans Rome, le nonvel empereur commanda aux prétoriens d'attendre son arrivée dans «ne grande plmne près de la ville, et de s'y rendre sans armes, avec les hatMts de cérémome dont ils étaient revêtus lorsqu'ils accompagnaient le souverain. Ces troupes hautaines, moins touchées de repentir que frappées d'une juste terreur, obéirent à ses ordres. Aussit/k un détachement de l'armée d'Ill3rrie forma autour d'elles une haie de piques impénétrable. La résistance on la fuite devenait impossible; et les prétoriens attendaient leur sort en silence et dans la consternation. L'empereur, monté sur son tribunal , leur reprocha sévèrement leur perfidie et leur lâcheté , les cassa avec ignominie, les dépouilla de leurs magnifiques omemens, et leur défendit, sons peine de mort, de paraître à la distance de trente lieues de la capitale. Pendant cette exécution, d'autres troupes avaient reçu ordre de s'emparer de leurs armes, d'occuper leur camp fortifié, et de prévenir les suites funestes de leur désespoir*.

On célébra ensuite les funérailles de Pertinax avec tonte la magnificence dont était susceptible cette triste cérémonie *. Le sénat rendit, avec un plaisir mêlé d'amertume, les

< De CM Milxante-sixjoiin, il Tant d'abord en Mer seiie. PerUnax fut massacré le 28 mars, et Sérère ne ftit probablement élu que le 13 d'avril (Toy. Hist. Aug., p. 65, et miemonl, Hist. des Empereurs, tome in, p. 393, note 7). n ftillnt bien ensuite dix Jours à ce prince pour mettre son armée en monrement. Cette mardie rapide (lit donc bite en quarante Jours ; et, eonuoe la distance de Rome aux «n- Tirons de Vienne est de deux cent soixante-six lieues, les troupes de Sévère durent bire diaque jour phis de six lieues sans s'arrêter.

2 Dion, L ucxjv, p. 1241 ; Hérodim, I. n, p. 84.

* Dion, qui assista à cette cérémonie comme sénateur , en donne une description très-pompeuse, 1. uxnr, p. 12M,

{193 àtip. I.-G.)

derniers devoirs i cet exeeUeot prince, <|a'il avait chéri et qu'il regrettait encore. La sensibilité de son snocessenr était probablement moins sincère; il estimait les vertus de Pertmax, nais ces vertus lui auraient fermé le chemin du trône, oniqne oi^t de son ataibition. Sévère prononça son oraison fun^>re avec une éloquence étodiée; et, malgré la satisfaction intériewre qu'il ressentait, il parut pénétre d'une véritable douleur. Ces égards respectueux pour la mémoire de Pertinax persuadèrent à la multitude crédule que Sévère Hiéritait seul d'ooonper sa place. Cependant ce prince, convaincu que les armes, et non de vaines cérémonies, devaient assurer ses droits , quitta Rome au bout de trente jours; et, sans se laisser éblouir par l'éclat d'une victoire facile, il se disposa à combattre des rivaux pins formidables.

Sa fortune et ses talens extraordinaires ont porté un historien élégant à le comparer au premier et au plus grand des Césars *. Le parallèle est au moins imparfait. Où trouver dans le caractère de Sévère la supériorité éclatante, la grandeur d'àme, la générosité, la clémence de César, et surtout ce vaste génie qui savait réunir et concilier l'amour dn plaisir, la soif des connaissances, et le feu de l'ambition *? Si ces deux princes ont quelques rapports entre eux, ce n'est que dans la célérité de leurs entreprises, et dans les guerres civiles , où ils ont été couronnés des mains de la victoire.

En moins de quatre ans * Sévère subjugua les provinces opulentes de l'Asie et les contrées belliqueuses de l'Occident ; il vainquit deux compétiteurs habiles et renommés, et défit des troupes nombreuses, non moins aguerries et aussi bien disciplinées que ses soldats. Tons les généraux romains connais-

< Uérodien, 1. m, p. 112.

2 Qumque Lucain n'tdt certainement pas kteotion d'exalter le caractère de César, cependant n n'est point de plus magnifique panégyrique que l'idée qu'il nous donne de ce héros dans le dixième livre de la Pbarsale , où il le dépeint bisant sa cour à Cléopitre, soutenant un siège contre toutes les forces de l'Egypte , et convoyant en même temps avec les sages de cette contrée.

3 En comptant depuis son élection, 13 avril 199, jusqu'à la mo^ d'Albin, 19 février 197. (Voyez la Chronologie de TiUemont.)

(i»3 dep. J.-€.)

saîent alors l'art de la forttficatmn et les principes de la tactique. La sapériorité constante de Sévère fut celle d'un artiste qui fait usage des mêmes iastrumens avec plus d'adresse et d'indnstrie que ses rivanx. Je ne donnerai point la description exacte de tontes ces opérations militaires : comme les deux guerres civiles sontenoes contre Niger et contre Albinns diffèrent très-peu dans la conduite, dans le succès et dans les suites, je rassemblerai SOU& an sent point de vue les drconstaaees tes plus frappantes qui tendent à développer le caractère du vainqueur et l'état de l'empire.

Si la dissimulation et la perfidie ont été bannies du commerce ordinaire de la sodété, elles ne semblent pas moins indignes de la majesté dn gouvernement : cependant, tolérée» en quelque sorte dans le cours des affaires publiques, elles ne nous présentent pas alors la même idée de bassesse. Dans î'homne social , elles sont la preuve d'un manque de courage pcrsoimel; dans l'homme d'état , eUes indiquent seulement un défaut de pouvoir. Ck>mme il est impossible au }rius gnmdfpénie de subjuguer, par sa propre force, des millions de ses semblables, le monde peu^t lui accorder la permission d'employer librement, sous le nom de politique, la ruse et la finesse. Mais les arUfices de Sévère ne peuvent être justifiés par les privilèges les plus étendus de la raison d'état. Ce prince ne promit que pour trahir , ne flatta que pour perdre ; et, quoique, selon les circonstances, il se trouvât lié par des traités et par des sermens , sa conscience , docile à la voix de son intérêt , le dispensa toujours de remplir des obligations gênantes >.

Si ses deux compétiteurs, réconciliés par un danger commun, se fussent avancés contre lui sons délai, peut-être Sévère aurait-il succombé sous leurs efforts réunis. S'ils l'eussent attaqué en même temps, avec des vues diflérentes et des armées siéparées , la victoire aurait pu devenir longue et douteuse ; mais, attirés dans une sécurité funeste par la modération affectée d'un ennemi subtil, et déconcertés par la rapidité de ses

<llérodien.l.n,p.85.

PAR ED.GIMON.CH.V

exploits, ils tombèrent successivement victimes de ses armes et de ses artifices.

Le général pannonien marcha d'abord contre Niger, dont il redoutait le plus la réputation et la puissance ; mais , évitant toute déclaration de guerre, il supprima le nom de son antagoniste , et déclara seulement au sénat et au peuple qu'il se proposait de régler les provinces de l'Orient. En particulier, il parlait de Niger, son ancien ami, avec le plus grand intérêt; il l'appelait même son successeur au trône ', et applaudissait hautement au dessein généreux qu'il avait formé de venger la mort de Pertinax. Il était du devoir de tout général romain de punir un vil usurpateur : ce qui pourrait le rendre criminel ' serait de continuer à porter les armes , et de se révolter contre un empereur légitime, reconnu solennellement par le sénat. On retenait à Rome les enfans de tous les commandans de province, comme des gages de la fidélité de leurs parens ". Maitre de la capitale. Sévère fit élever avec le plus grand soin les fils du gouverneur de Syrie, qui étaient entre ses mains ; et il leur fit donner la même éducation qu'à ses propres enfans , tant que la puissance de Niger inspira de la terreur on même du respect; mais ces infortunés furent bientôt enveloppés dans lamine de leur père, et soustraits à la con^ssioa publique par l'exil, ensuite par la mort *.

Tandis que Sévère portait la guerre en Orient , il avait raison de craindre que le gouverneur de Bretagne, après avoir passé la mer et franchi les Alpes, ne vint occuper le trône vacant, et ne lui opposât l'autorité du sénat soutenue des forces redoutables de l'Occident. La conduite équivoque d'Albinus,

'Sévère, éUnt dangereusemeiit naUde, flt eourir le bruit qu'il se proposait de laisser la couronne à Niger e( à Albin. Comme il ne pouvait être sincère à l'égard de l'un et de l'autre , peut-être ne voulait-il que les tromper tous deux. Sévère porta cependant l'hypocrisie si loin, qu<>. dans les nëffloires de sa vie , il assure avoir eu réelleBent l'intention de les désigner pour ses successeurs.

2 Histoire Augustine, p. 65.

3 Cette pratique, imaginée par Commode, fut très-utile à Sévère , qui trouva dans la capitale les entons des prii^ cipaux partisans de ses rivaux, et qui s'en servit plus d'une fois pour intimider ses ennemis, ou pour les séduire.

* Hérodien, 1. in, p. 96 • Hist. Aug., p. 67, 68.

DEGÀSENGE DE CEMPIRE ROMAIN,

\i93 dep. J.^.)

qni n'avait point voulu prendre le titre d'empereur, ouvrait un champ libre à la négociation. Ce général consentit à partager l'autorité souveraine; et, malgré les sentimens de patriotisme qu'il affectait, il accepta le rang précaire de césar comme une récompense de la neutnilité fatale qu'il promettait d'observer. Tant qu'Albinus parut redoutable. Sévère traita toujours avec les plus grandes marques d'estime et d'affection un homme dont il avait juré la perte; et, même dans la lettre où il lui apprend la défaite de Niger, il l'appelle son frère et son collègue; c'est au nom de sa femme Julie et de ses enfans qu'il le salue; et il le conjure de maintenir les armées et la république dans la fidélité nécessaire à leurs intérêts communs. Les messagers chaînés de remettre cette lettre avaient ordre d'aborder le césar avec respect, de lui demander une audience particulière, et de lui plonger le poignard dans le sein '. Le complot fut découvert. Enfin le trop crédule Albinus passa sur le continent , résolu de combattre contre un rival supérieur, qui fondit sur lui à la tête d'une armée invinc*d)le, et composée des plus braves vétérans.

Les combats que Sévère eut à livrer ne répondirent point à l'importance de ses conquêtes. Deux actions, l'une près de l'HcIlespont, l'autre dans les défilés étroits de la Cilicie, décidèrent du sort de Niger; et les troupes européennes conservèrent leur ascendant ordinaire sur les soldats efféminés de l'Asie *. La bataille de Lyon, où l'on vit combattre cent cinquante mille Romains * , fut également fatale à Glodius Albinus.

D'un côté, le courage de l'armée britannique; de l'autre , la discipline des légions de la Pannonie, tinrent long-temps la victoire incertaine, et firent plus d'une fois pencher la balance. Sévère même était sur le point de perdre à la fois sa réputation et sa vie, lorsque ce prince belliqueux rallia ses troupes, ranima leur valeur, et vainquit enfin son ri-

t Hist. Aug., p. 84. Sparlien, dans sa narralion, a insér« en «nlier cette leUre curieuse.

î Voyez le troUième livre d'Hérodien, et le soixanlequalorziémc de Dion Cassius.

* Dion, I. LxxT, p. 1260.

val '. La guerre fut terminée par cette journée mémorable.

Les discordes civiles qui ont déchiré le sein de l'Europe dans les derniers siècles furent caractérisées non seulement par une cruelle animosité, mais encore par une constance opiniâtre. Ces guerres sanglantes ont été généralement justifiées par quelque principe , ou du moins colorées parquelque prétextede rel^on, de liberté ou de devoirs. Les cheb étaient des nobles indépendans, à qui la naissance et les biens donnaient une grande influence. Les soldats combattaient en hommes intéressés à la décision de la querelle. Comme l'esprit militaire et le zèle de parti enflammaient au même degré tous les membres de la société, un chef vaincu se trouvait immédiatement après sa défaite entouré de nouveaux partisans prêts à répandre leur sang dans la même cause : mais les Romains, après la chute de la république, ne combattaient que pour le choix de leur maître. Quand les vœux du peuple appelaient un candidat à l'empire, de tous ceux qui s'enrôlaient sous ses étendards, les uns le servaient par affection, d'autres par crainte, le (dos grand nombre par intérêt , aucun par principe. Les légions , insensibles à la voix de l'honneur, prenaient indifféremment parti dans les guerres civiles. Des présens magnifiques et des promesses excessives pouvaient seuls les déterminer; un échec qui ôtait an général les moyens de remplir ses engagemens les relevait en même temps de leur serment de fidélité. Ces mercenaires, empressés d'abandonner une cause malheureuse, ne trouvaient de sûreté que dans une prompte désertion. Au milieu de tous ces troubles, il importait peu aux provinces au nom de qui elles fussent gouvernées ou opprimées. Entraînées par l'impulsion d'une puissance directe, dès que ce mouvement venait se briser contre une force supérieure , elles se faàtaientde recourir à la clémence du vainqueur, qui, pour acquitter des dettes exorbitantes.

■ Dion, 1. umr, p. 1281 ; Hérodlcn, I. m, p. 110; Hist. Aug. , p. 68. La bataille se donna dans la plaine de Trévoux, i trois ou quatre lieues de Lyon. (Voy. Tillemont, tom. m, p. 406, note 18.)

(193 dep. J.-C.)

«aerifiait les proviacet les plu* coupables i l'aTaricedet soldats. Dans l'iaunense êtesdoede l'empire, les vHles, saas défense pour la plupart, n'offraient point d'asile aux débris d'une anaée en déroute. Enfin il n'existait aucun homme , ancmae famille, aucun ordre de ôtoyens, dont le crédit particuiier eit été capable ée rétablir la «anse d'un parti expirant sans être soitienn de Tiniaenoe puissante du gDavemenent '.

Il ne ËMit cependant pas odUier une ville dont les faalMtans méritent, par leur attache- ■eot à l'iafortoné Niger, hw exception hxmonkàt. Goame Kzanoe servtût de prinoqwle ooounnnication entre l'Europe et l'Asie, l'on avait eu soin de pourvoir à sa défense par une forte garnison et par une flotte de ein^ cents vdles qui moniliait dans son port *. De pareib obstades n'arrêtèrent point l'iBq>éOi06ité de Sévère. €e priaee laose ses fjénéraux autour des miainUes de la place, loroe le passage moins gardé de l'HeDespont; et, «npotient de voler à des conquêtes pins facSes, il marche -aïKdevant de «on maL Bizance, attaquée par une armée nombres 'et par tontes tes forces navales de l' empire, -swilint un siège de trms ans, «t demeura fi- ■dâe an nom «t à la mém«ire da gonvemevr 4» Syrie. Les soldats et les «itoyens, animés d'une ardenr dont nous ig««rotts la 'Cause, se battaient en foneux : plasienrs même des principaux officiers de 9%er, qm désespénâoBt d'obtenir leur pardon, on q«i dédaignaient de le demander, s'étaient jetés dans ce dernier asile. Les fortifications passaient pour imprenables; un célèbre ingénieur, renfiermé dans la {daee, avait employé, p««r la défendre, tontes les ressources de h mécanique connue aux anciens*. Enfin Bizance,

i Montesquien , Considérations sur la Grandeur et la JMctJwiCf des Romains, c 12.

> La ^part de ces vaisaeaax étaient, comme on peut bien le penser, de trèt-peUts bâtimens; en voyait cependant dans leur nomkre quelques galères de deux el de trois rangs de rames.

3 Cet ingénienr se nommait Priscus. Le vainqueur lui sauva b vie en oonsidératien de ses taleos, et il le prit à MB awviee. Pour les détails particuliers de ce siège, voyez Dion 0- >ucit, p. 1251), et Hérodien (I- ui, p 95). Le dievalier Folard en a donné la deseriptioa d'après son imagination. (Voyez Poiybe, lom. j, p. 76.)

PAR ED. GIBBON. CH. V

pressée par la famine, ouvrit ses portes ; la garnison et les magistrats furent passés au fil de l'épée, les murailles démolies, les privilèges siq>primës; et cette ville, qui devait -être un jour la capitale de l'Orient, ne fut {dus qu'une simple bourgade ouverte de tous cfttés, et soumise à la jurididioB insidtante de Péristhe. L'historien Dion, qui avait admiré l'état florissant de Bizance, déplora ses ruines ; il reproche à Sévère d'avoir , dans son ressentiment, privé le peuple romain du plus fort boulevard que la nature eût élevé contre les barbares da Pont et de l'Asie i. Cette observation ne fut que tr(^ vérifiée dans le siècle suivwt, lorsque Les flottes des Goths couvrirent le Pont-Euxin, et pénétrèrent sans cd)6tacle, par le canal du Bosphore, jusque dans le centre de la Méditerranée.

Albiaus et Niger éprouvèrent le mégie sort; vaincus tous les deux, ils furent pris dans leur fuite et condamnés à perdre la vie. Leur mort n'excita ni snrprise ni compassion; ils avaient risqué leurs personnes contre te hasard d'an empire ; il était bien juste qu'ils subissent b mêjîne destinée qu'ils réservaient à leur enneui s'ils eussent été vainqueurs; et Sévère n'avait point ceœ supériorité arro> gante qm permet à un rival de vivre dans une condi^oa privée. Son caractère inexorable le portait à la vengeance : l'avarice le rendit encore plus crnel lorsqu'il n'eut plus rien à redouter. Les pks riches habitans des provinces, qui, sans aucune aversion pour l'heureux candidat, avaient «béi au gouverneur que la fortune leur avait donné, lurent punis par la mort, par l'exil et par la confiscation de leurs bieas. Sévère, après avoir dépouillé la plupart des villes de l'Asie de leurs anciennes dignités, en exigea quatre fois les sommes qu'elles avaient payées pour le service de son compétiteur *.

Tant que ce prince eut des ennemis à «ombattre, sa cruauté fut, en quelque sorte, retenue par l'incertitude de l'événement et par

< Malgré l'autorité 4e Spartien et de quelques Grecs modernes , Hérodien et Dion ne nous permettent pas 4e douter que fiizanoe, ptusieun années «fcés la mort ds Sévère , ne fût en ruine.

2 Dion, I. Lxsnr, p. 1250.

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIM

sa vénération affectée pour les sénateurs. La tête sanglante d'Albinus, la lettre menaçante dont elle était accompagnée, annoncèrent aux Romains que Sévère avait pris la résolution de n'épargner aucun des partisans de son infortuné rival. Persuadé qu'il n'avait jamais eu l'affection du sénat, il avait juré à ce corps une haine éternelle; et il faisait éclater tous les jours son ressentiment en prétextant la découverte récente de quelque conspiration secrète. Il est vrai qu'il pardonna sincèrement à trente-cinq sénateurs accusés d'avoir favorisé le parti d'Albinus ; il s'efforça même par la suite de les convaincre qu'il avait entièrement oublié leur crime. Mais dans le même temps il en fit périr quarante-un autres ", dont l'histoire nous a conservé les noms. Leurs femmes, leurs enfans,' leurs cliens, subirent le même sqpplice ; et les plus nobles habitans de la Gaule et de l'Espagne furent pareillement condamnés à mort. Une justice aussi rigide, comme il plaisait à Sévère de l'appeler, était dans son opinion le. seul moyen d'assurer la paix du peuple et la tranquillité du prince ; et il daignait déplorer la condition d'un souverain qui pour être humain, devait nécessairement, selon lui, commencer par être cruel *.

En général, les véritables intérêts d'un monarque absolu ne sont point séparés de ceux de son peuple. Sa grandeur réelle consiste uniquement dans le nombre, l'ordre, les richesses et la sûreté de ses sujets ; et, si son cœur est sourd à la voix de la vertu, la prudence peut au moins le guider, et lui dicter la même règle de conduite. Sévère regardait l'empire de Rome comme son bien propre; il n'en fut pas plus tôt possesseur paisible, qu'il n'oublia rien pour cultiver et pour améliorer une si précieuse acquisition. Des lois salutaires, exécutées avec une fermeté inflexible, corrigèrent bientôt la plupart des abus qui, depuis la mort de Marc-Aurèle, s'étaient glissés dans toutes les parties du

■ Dion (1. uxT, p. 1264) ne fait mention qoedevingtpeuf sénateurs; mais l'Histoire Augustine, p. 09, en nomme quarante-un, parmi lesquels il y en avait six appdés Veacennius. Hérodien (1- m, P- 115) parie ai général des cruautés de Sérère.

2 Aurdins Victor.

(IM dep. J.-C.)

gouvernement. Lorsque l'empereur rendait la justice, l'attention, le discernement et l'impartialité caractérisaient ses décisions. S'il s'écartait quelquefois des principes d'une exacte équité, il faisait toujours pencher la balance en faveur du pauvre et des opprimés» moins guidé, il est vrai, par quelque sentiment d'humanité que par le penchant nature qu'ont les princes despotiques à humilier l'oi^ueil des grands, et à rabaisser tous leurs sujets au niveau commun d'une dépendance absolue. Des dépenses considérables en bâlimens et en spectacles magnifiques, et surtout une distribution constante de blé et de provisions de toute espèce , furent les moyens les plus sûrs dont il se servit pour captiver l'affection du peuple romain '.

On avait oublié- les malheurs des guerres civiles; et les provinces goûtaient encore une fois les avantages de la paix et de la prospérité. Plusieurs villes, rétablies par la magnificence de Sévère, prirent le titre de colonies, et attestèrent, par des monumens publics, leur reconnaissance et leur félicité *. Ce prince habile, toujours suivi par la fortune, fit revivre la réputation des armes romaines *. Lorsqu'il monta sur le trône, la nation était déchirée par des guerres civiles et étrangères : il pouvait se vanter de lui avoir rendu son éclat, et d'avoir établi sur une base solide une paix honorable et universelle *.

Quoique les plaies faites à l'état par les discordes intestines parussent entièrement

* Dion, I. Lxzn, p. 1272; Hist. Aug., p. SI. Sértn célébra les jeux séculaires avec la plus grande magnificence, et il laissa dans les greniers publics une prorisioB de blé pour sept ans, à raison de soixante mille modii, ou vingt mille boisseaux par jour. Je ne doute pas que les greniers de Sévère n'eussent été remplis pour un temps asset considérable; mais je suis persuadé que, d'un côté, la politique , et , de l'autre , l'admiration , ont beaucoup ^oulé à la vérité.

2 Voyez le traité de Spanheim sur les anciennes médailles et inscriptions. Consultez aussi nos savans voyageurs Spon et WTieeler, Shaw, Pocock, etc., qui, en Afrique, en Grèce et en Asie , ont trouvé plus de monnmens de Sévère que d'aucun autre empereur romain.

3 11 porta ses armes victorieuses jusqu'i Séleude et Ctésiphon , les capitales de la monardiie des Partbes. J'aurai bientôt occasion de parler de cette guerre mémorable.

* EUam in BrUemnit. Telle était l'expression Juste et emphatiqae dont il se serrait. (Hist. Aug., p. 73.)

(193 aep. J.-C.1

PAR ED. GIBBON. CH. V

gnëries, un poison mortd^ attaquait les sonrces de la constitution. Sévère avait un caractère ferme. et des talens supérieurs; mais le génie audacieux du premier des Césars, ou la politique profonde d'Auguste , auraient à peine été capables de courber l'insolence des légions victorieuses. La reconnaissance et «ne nécessité af^iarente ne permirent pas à Sévère de lire dans l'avenir, et l'engagèrent à relâcher les ressorts de la discipline militaire '. Il flatta la vanité des soldats, et parut s'occuper de leurs plaisirs j en leur permettant de porter des anneaux d'or, et de vivre dans les camps avec leurs femmes. Leur paie n'avait jamais été aussi forte; ils recevaient de pins des largesses extraordinaires à chaque fête publique, ou toutes les fois que l'état était menacé de quelque danger. Insensiblement ils s'accoutumèrent à exiger ces gratifications. Enflés par la prospérité, énei^ ▼es par le luxe et élevés par des prérogatives dangereuses au-dessus des sujets de l'em- {Hre ', ils furent incapables de supporter les fatigues militaires ; et, sans cesse disposés à secouer le joug d'une juste subordination, ils devinrent le fléau de leur patrie. De leur ctué , les officiers ne soutenaient la supériorité de leur rang que par un extérieur plus pompeux et par une profusion plus éclatante. il existe encore une lettre de Sévère, dans laquelle ce prince se plaint amèrement de la licence de ses armées, et exhorte on de ses généraux à commencer par les tribuns eux-mêmes une réforme indispensable. En effîet, comme il l'observe très-bien, nn officier qui perd l'estime de ses soldats ne peut en exiger l'obéissance '. Si l'empereur eût suivi cette réflexion dans toute son étendue, il aurait facilement découvert que la corruption générale prenait sa source, sinon dans l'exemple du premier chef, au moins dans sa funeste indulgence.

Les prétoriens, qui avaient massacré leur

< Hérodien, I. m, p. 115; Hisl. Aug-, p. 68.

* Sur l'insdeace et sur les privilèges des soldats , on pMt coosulter la seizième satire que l'on a fiiussement attribuée à Jorénal. Le style et la nature de cet ouvrage ne (bot croire qu'il a été composé sous le règne de Sévère «a de CaracaUa.

3 Hisl. Aug., p. 73.

maître et vendu publiquement l'empire, avaient reçu le châtiment que méritait leur trahison. Ce corps, si nécessaire et en même temps si dangereux, fut rétabli sur un nouveau modèle; et leur nombre, qui n'avait été que de dix ou douze mille hommes, se monta tout-à-coup à plus de cinquante mille <. Les cohortes prétoriennes n'avaient d'abord été composées que des habitans de l'Italie ; lorsque les mœurs amollies de la capitale s'introduisirent par degrés dans les contrées voisines, la Macédoine, la Norique et l'Espagne furent aussi comprises dans leslevées. C'était de ces diflërentes provinces que l'on tirait une troupe brillante, dont l'élégance convenait mieux à la pompe des cours qu'aux opérations pénibles d'une campagne. Sévère entreprit de la rendre utile; il ordonna que désormais les gardes seraient formées de l'élite des légions répandues sur les frontières. On choisissait dans leur sein les soldats les plus distingués par leur force, par leur valeur et par leur fidélité. Ce nouveau service devenait pour eux un honneur et une récompense '. Alors la jeunesse italienne ne fut plus élevée dans l'exercice des armes, tandis que l'aspect effrayant et les mœurs féroces de cette multitude de barbares glaçaient d'effroi les tranquilles habitans de la capitale; mais l'empereur voulait que les légions regardassent les prétoriens comme les représentans de tout l'ordre militaire ; il . se flattait en même temps qu'un secours toujours présent de cinquante mille hommes, supérieurs aux autres soldats par leurs armes et par leurs institutions, ferait évanouir tout espoir de rébellion, et assurerait l'empire à sa postérité.

Le commandement de ces guerriers redoutables et si chétis du souverain devint bientôt le premier poste de l'état. Comme le gouvernement était dégénéré en despotisme militaire, le préfet du prétoire, qui, dans son origine, avait été simple capitaine des gardes, fut placé à la tête, non seulement de l'armée, mais encore de la finance et même de la législation. Il représentait la personne de l'empereur, et exerçait son autorité dans toutes

< Hérodien, I. m, p. 13t.

2 Dion,]. LxiiT, p. 1243.

les parties de l'administration. Plautien, ministre favori de Sévère, fut revêtu le premier de cette place importante, et abusa pendant plus de dix ans de la puissance qu'eRe Ini donnait. Enfin le mariage de sa fiiie avec le fils aîné de l'empereur, qui semblait dey<rir assurer sa fortune, devint la cause de sa perte '. Les intrigues du palais, en excitant tour à tour son ambition et ses craintes, menacjèrent de produire une révolution. Sévère, qui chérissait toujours son ministre, se vit forcé , quoiqu'à regret , de consentir à sa mort *. Apr^ la chute de Plautien, l'emploi dangereux de préfet du prétoire fut donné au savant Ulpien, jurisconsulte célèbre.

Depuis la mort d'Auguste, la forme de gouvernement établie par ce prince n'avait point été altérée. La prudence, le bon sens même, prescrivirent à ses successeurs de ne pas s'écarter de la route qu'il avait tracée, et d'avoir toujours les égards les plus respectueux pour les branches délicates de la nouvelle constitution. C'était en vertu de ces mêmes principes qu'ils avaient tous montré un zèle sincère ou une vénération affectée pour le séaat. Hais Sévère, élevé dans les camps, avait été accoutumé dans sa jeunesse à une obéissance aveugle; et, lorsqu'il fut plus avancé en âge, il ne connut d'autorité que le despotisme du commandement militaire. Son esprit fier et inflexible ne pouvait découvrir ou ne voulait pas apercevoir l'avantage de conserver, entre l'empereur et l'armée, une puissance intermédiaire, quoique fondée uniquement sur l'imagination. Il dédaignait de s'avouer le ministre d'une assemblée qui le détestait et qui tremblait à sa vue; il donnait des ordres, tandis qu'une simple requête aurait eu la même force. Sa

< Un des actes les plus cruels et les plus hardis de despoUsme fut la castration de cent Romains libres , dont qndques-tms étaient mariés , et même pires de bmille. Le ministre donna cet ordre afn«ux afin que sa flUe, le jour de son mariage avec le jeune empereur, pQt avoir à sa suite des eunuques dignes d'une reine d'Orient. (Dion, 1. ixxn, p. 1271.)

> Dion, I. ixxn, p. 1274. Hérodien, I. m, p. 122-129. Le grammùrien d'Alexandrie parait, comme c'est aasex l'ordinaire, connaître beaucoup mieux que le sénateur romain cette intrigue secrète, et être plus assuré du crime de Plautien.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(19» dep. J.-C.)

conduite était celle d'un souverain et d'm conquérant; il affectait in^e d'en pren&v le langage; enfin ce prince exerçait ourertemeat toute l'autorité législative, aotsi bien que la puissance exécutrice.

Il était aisé de triompher du sénat; ane pareille victmre n'avMt rien de glorieux. Toas les regards étaient fixés sur le premier ma- ^strat, qm (fisposaitdes armes et des trésors de l'état; tous les intérêts se rapportaient i ce chef suprême. Le sénat , doat l'électioB ae dépendait point (ki peuple, et qui n'avait aucunes tronpes pour sa défense, ne s'occupait plus du bien public. Son autorité chancelante portait sur une base bible et prête i s'écrouler : le souvenir de son aBcâeime sagesse. La répoblique n'existait plus; l'ombre même de ce gouTemement à beau, si sobliae dans la théorie , avait coitièrement dispvm .. On préférait la forme pins marquée et fin* naturelle de la monarchie. Defiuis que le droit de bourgeoisie et les honneurs attachés an nom de dtoyen avaient passé aox habitans des provinces, qui n'avaient jamais connu ou qui ne se raf^elaient qa'avec horreur l'admimstration t3rranniqBe die leurs conquérans, le souvenir des maximes républicaines s'était insensiblement effacé. Les nations vaincues voyaient avec joie le souverain de Rome posséder, dans toute son étendue, la prérogative royale, quoique, par respect pour d'anciens préjugés, il s'abstint du nom de roi. Cette observation n'a pas échaïqié aux historiens grecs > qui vivaient dans le siècle des Antonins. Sous le règne de Sévère, le sénat fut rempli d'orientaux qui venaient étaler dans la capitale le luxe et la politesse de leurpatrie. Ces esclaves, éloquens et donés d'une imagination brillante, cachèrent la flatterie sous le vtnle d'un sophisme ingénieux , et réduisirent la servitude en principes. La cour les applaudissait avec transport; et le peuple les doutait avec indifférence, lorsque, pour défendre la cause du despotisme , ib démontraient la nécessité d'une obéissance passive, ou qu'ils déploraient les malheurs inévitables qu'entraîne la liberté. Les jurisconsultes et les historiens enseignaient éga-

1 Ap^en inproem.

(19» depb l.-C.)

PAR ÉD. GIBBON. CH. VI

que la pnissaBce impériale n'était poÎBt «Be simple délégation , mais qoe le sénat avait irrérocablement cédé tous ses droits an souverain. Us répétaient que l'empereur ne devât point être subordrâné anx Ims ; qne sa volonté arbitraire s'étendait sur la vie et swr la fortune des citoyens , et qu'il pouvait disposer de l'état comme de son patrimoine '. Les plus halMles de ces jurisconsultes, et principalement Papinien , Paulus et Ulpien, f enrirent sous les princes de la maison de Sévère. Ce fut à cette époque que la jarispmdençe romaine , liée intimement an système de la monarchie , parut avoir atteint le dernier degré de perfection et de maturité. Les contemporains de Sévère, ébloub par l'état heureux et florissant de son règne, lui pardonnèrent les cruautés qui lui avaient frayé le chemin an trône. Leur postérité, qui éprouva les suites funestes de ses maximes et de son exemple , le regarda à juste titre comme le principal auteur de la décadence des Romains.

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