‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire RomainChapitre 13 sur 105 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

■ort àé Sirér*. — Tyrannie de Gtraealla. ~a Ctnrpation de Hicrin. — Foliei d'Élagabtle. — Tertnt d'Aleundte Sévère. — Licence des troope*. — ÉUt général de* finances des Romains.

Les routes qui mènent à la grandeur sont escarpées et bordées de prédpices. Cependant un esprit actif, en parcourant cette carrière dangereuse, trouve sans cesse un nouvel attrait dans la difficulté de l'entreprise et dans le développement de ses propres forces; mais la possession même d'untrônene pourra jamais satisfaire un homme ambitieux. Sévère sentit bien vivement cette triste vérité. La fortune et le mérite l'avaient tiré d'un état obscur pour l'élever à la première place du monde. < J'ai été tout, s'écriait-il, et tout » a bien peu de valeur *. > Agité sans cesse par le soin pénible, non d'acquérir, mais de

* Dion CasàoB semble n'avoir en d'antre bal, en écrivant, que de rassembler ces opinions dans un système Instoriqne. D'un antre cAté , les Pandectes montrent arec qndle asàdnité les jnrisconsulles travaillaient poor la caïue de la prérogative impériale.

s Hltt. Aag. , p. 71. « Omnia fUi et nihû expfdit. »

conserver un empire, coorbë sowsle poids de i'âge et des infirmités , peu sensiUe à la renommée *, rassasié d'honneurs , il n'apei^ cevait plus rien autour de lui qui pAt fixer ses regards inquiets. Le désir de perpétuer la puissance souvenuse dans sa famille devint le seul objet de son amlntion ; et il ne forma plus de vœux que pour la {^oire de sa postérité.

Ce prince, comme presque tons les Africains, s'ai^Hqnait avec la plus grande ardeur aux vaines études de la divination et de la magie ; il était profondément versé dans l'interprétation des songes et des présages, et connaissait parfaitement l'astrologie judiciaire; science qui de tout temps, excepté dans notre siècle, a conservé son empire sur l'esprit de l'homme. Sévère avait perdu sa première femme lorsqu'il commandait dans la Gaule lyonnaise*. Résolu de se remarier, il ne voulut s'unir qn'avec une personne dont la destinée fût heureuse. On lui dit qu'une jeune dame d'Émèse en Syrie était née sous une constellation qui présageait la royauté : aussitôt il la recherche en mariage, et obtient sa main *. Julie Domna (c'est ainsi qu'on la nommait) méritait tout ce que les astres pouvaient lui promettre. Elle cônser^'a jusque dans un âge avancé les charmes de la beauté*, et elle joignit à une imagination pleine de grâces une fermeté d'âme et une force de jugement qui sont rarement le partage de son sexe. Ses grandes qualités ne firent jamais une impression bien vive sur le caractère sombre et jaloux de son mari. Sous le règne de son fils, lorsqu'elle dirigea les principales afl'aires de l'empire, elle montra une prudence qui affermit l'autorité de ce jeune

t Dion Cassius , 1. uxvi , p. 1284.

2 Vers l'année 186. M. de Tillemontesl ^gulièremenl embarrassé pour expliquer un passage de Dion , dans lequel on voit l'impératrice Faustine, qui moamt en 175, contribuer au mariage de Sévère et de Julie (\. ixnv, p. 1243). Ce savant emnpilateur ne s'est pas aperçu que Dion rapporte un songe de Sévère , et non un bit réel. Or les songes ne connaissent pas les limites du tempe ni de l'espace. M. de TUlemont s'est-il imaginé que les mariages étaient consommés dans le temple de Vénus jk Borner (ISstoire des Empereurs, tom.m, p. 889, note 8.)

sHist. Aug.,p.e5.

* Hist. Aug., p. 85.

DECADENCI;: DE L'EUPIRE ROMAIN,

(2M dep. J.-C.)

prÎBce, et one modératimi qm en corrigea quelquefois les folles exlravagances *. Julie cultiva les litres et la philosophie avec quelques succès et avec une grande répuiatibo. Elle protégea les arts et fut l'amie de tout homme de génie *. Son mérite a été célébré par des écrivains qui représentent celte princesse comme un modèle accompli. La reconnaissance les a sans doute aveuglés. En effet, û nous devons ajouter foi à l'histoire , la chasteté n'était pas la vertu favorite de l'impératrice Julie '.

Deux fils, Caracalla* etGéta, étaient le fruit de ce mariage, et devaient un jour gouverner l'univers. Les idées magnifiques que Sévère et ses sujets s'étaient formées en voyant s'élever ces appuis du trône furent bientôt détruites. Les enlans de l'empereur passèrent leur jeunesse dans l'indolence si ordinaire aux princes destinés à porter la couronne, et qui présument que la fortune leur tiendra lieu de mérite et d'application.

Sans talens, sans amour pour la vertu, ils conçurent l'un pour l'autre, dès leur enfance, une haine implacable. Leur aversion éclata presque dans le berceau : elle s'accrut avec l'âge, et, fomentée par des favoris intéressés i la perpétuer, elle donna naissance à des querelles plus sérieuses; enfin elle divisa le théâtre, le drque et la cour, en deux iiactions, saus cesse agitées par les espérances et par les craintes de leurs chefs respectifs. L'empereur mit en œuvre tout ce que lui suggéra sa prudence pour étouffer cette animosité dans son origine. Il employa tour à tour les conseils et l'autorité : la malheureuse antipathie de ses enfans obscurcissait l'avenir brillant qui s'était offert à ses yeux , et lui faisait craindre la chute

< Dkm Cissius, I. Lxxni, p. 1304, 1314.

> Voyez une Disertation de Ménage , à la fin de son éditira de Diogine Laerce, de Fœminis PliUosophis.

3 Dion, I. iixn, p. 12S5; Aurdius Victor.

* U toi d'abord nonuné Bassianus, comme son grandpère maternel. Pendant son règne , il prit le nom d' Antonio, sous lequel les jnrisconsulles et les anciens bistorieas l'ont dé^gné. Après sa mort, ses sujets indignés lui donnèrent les sobriquets de Tarantus et de Caracalla. Le premier était le nom d'un célèbre gladiateur; l'autre Tenait d'une longue robe gauloise dont le flb de Sérère fit oréscol au peuple romain.

d'un trône élevé à travers mille daugers, dmenlé par des flots de sang, et qui lui avait coûté tant de crimes et de fatigues. Dans la vue de tenir entre eux la balance toujours égale, il donna aux deux frères le titre d'Auguste et le nom sacré d'Antonin. Rome fut. gouvernée, pour la première fois, par trois, empereurs*.

Cette distribution égale de faveur ne servit qu'à exciter le feu de la discorde : tandis que le supertM Caracalla se vantait d'être le fils aîné du souverain, Géta, plus modéré, cherchait à se concilier l'amour des soldats et du peuple. Sévère, dans la douleur d'un père affligé, prédit qite le plus faible de ses enfans tomberait un jour sous les coups du plus fort, qui serait à soq tour victime de ses propres vices ■•

Dans ces circonstances malheureuses, ce prince reçut avec plaisir la nouvelle d'une guerre en Bretagne et d'une invasion des habitans du nord de cette province. Quoique la vigilance de ses lieutenans eût été capable de repousser l'ennemi, il prit le parti de saisir un prétexte si honorable pour arracher ses fils au luxe de la capitale, qui énervait leur. âme, et qui irritait leurs passions, et pour endurdr ces jeunes princes aux travaux de la guerre et de l'administration. Malgré son âge avancé (car il avait alors plus de soixante ans), et malgré sa goutte, qui l'obligeait de se faire porter en litière, il se rendit eu personne dans cette ile éloignée, accompagné de ses deux fils, de toute sa cour, et d'une armée formidable. Immédiatement après son arrivée, il passa les murailles d'Adrien et d'Antonin, et entra dans le pays ennemi, avec le projet de terminer la conquête si souvent entreprise de la Bretagne. U pénétra jusqu'à l'extrémité septentrionale de l'île sans rencontrer aucune armée; mais les embuscades des Calédoniens, qui, voltigeant sans cesse au-dessus des troupes romaines, tombaient tout-à-coup sur les flancs et sur l'arrière-garde, le froid

1 L'exact M. de Tillemont flxe l'aTénement de Caracalla à l'année 196, et l'assodation de Géta à l'année 208.

> Hérodien, 1. m, p. 130; Vies de Caracalta et de Géta. dans l'Hisloire Augusline.

(208 âep. I.-C.)

PAR ED. GIBBON CH. VI

rigoureux du climat, et les fatigues d'une marche pénible ù travers les montagnes et les lacs glacés de l'Ecosse, coûtèrent, dit-on, à Fempire, plus de cinquante mille hommes. EnGn les Calédoniens, épuisés par des attaques vives et réitérées, demandèrent la paix, remirent au vainqueur une partie de leurs armes, et lui cédèrent une étendue très-considérable de leur territoire. Mais leur soumission n'était qu'apparente; elle cessa avec la terreur que leur inspirait la présence de l'ennemi. Dès que les Romains se furent retirés , les barbares secouèrent le joug et recommencèrent leurs hostilités. Leur esprit indomptable enflamma le courroux de Sévère. Ce prince résolut d'envoyer une autre armée dans la Calédonie, avec l'ordre barbare de marcher contre les habitans, non pour les soumettre, mais pour les exterminer. La mort vint le surprendre tandis qu'il méditait cette cruelle exécution '.

Cette gueire calédonienne, peu fertile en événemens remarquables, et dont les suites n'ont point été importantes, semblerait ne pas devoir mériter notre attention ; mais on suppose, avec la plus grande vraisemblance, que Tnivasion de Sévère tient ai l'époque la plus brillante de l'histoire ou de la fable des anciens Bretons. Un auteur moderne vient de nous faire connaître les explohs et la réputation des poètes et des héros qui vivaient dans ces temps reculés. Fingal, dit-on, commandait alors les Calédoniens; il osa braver la puissance formidable de Sévère, et il remporta , sur les rives du Carnm , une victoire signalée, dans laquelle te fils du roi du monde, Caracul, prit la fuite avec précipitation à traven Ict champt de «on orgueil *.

Les annales écossaises sont toujours couvertes de quelques nuages, que jusqu'à présent les recherches les plus ingénieuses des critiques * n'ont pu dissiper entièrement.

< Dion,!. Lxsn,p. 1280, etc.; Hérodien, I. ui, p. 132, elc

3 Poéàes d'OssUo, vol. i, p. 131, édit. de 1765.

3 L'optnion que le Caracul d'Ossian est le Caracalla des Romains est peuUélre le seul point d'antiquité brilannique sur lequd M. de M.vpherson et M. Whilalcer soient d'accord; et cq>endant celle opinion n'œt pas sans difllcalté. Dans la guerre de Calédonie, le fils de Sérère

Hais livrons-nous au plaisir d'imaginer que Fingal exista , et qu'Ossian a fait retentir les montagnes de ses chants harmonieux : en admettant ces suppositions séduisantes, le contraste frappant des mœurs et de la position des peuples rivaux est un spectacle intéressant pour un philosophe. Si l'on compare la vengeance implacable de Sévère avec la noblesse, la générosité de Fingal, le caractère lâche et féroce de Caracalla avec labravoure, le génie brillant, la douce sensibilité d'Ossian; si l'on oppose à des chefs mercenaires que la crainte ou l'intérêt force à suivre les étendards de l'empire des guerriers indépendaus , qui volent aux armes à la vou du roi de Morven; en un mot, si l'on contemple d'un côté la liberté, l'innocence et les vertus éclatantes des Calédoniens inspirés par la nature; de l'autre, l'esclavage, la corruption et les crimes flétrissans des Romains dégénérés, le parallèle ne sera pas à l'avantage de la nation la plus civilisée.

La santé languissante et la dernière maladie' de l'empereur enflammèrent l'ambidoo atroce de Caracalla. Dévoré du désir de régner, déjà le fils de Sévère souffrait impatiemment que l'empire se trouvât partagé: il médita le noir projet d'abréger les jours d'un père expirant, et même il essaya d'exciter une rébellion parmi les troupes *. Ses intrigues furent inutiles. Le vieil empereur avait souvent blâmé l'indulgence aveugle de Marc-Aurèle, qui pouvait, par un seul acte de justice, sauver les Romains de la tyranme de son indigne fils. Placé dans les mêmes circonstances, ce prince sentit avec quelle facilité la tendresse d'un père étouflTe dans le cœur des souverains la sévérité d'un juge. Il délibérait, il menaçait, mais il ne pouvait punir; son âme s'ouvrit alors pour la première fois à la pitié, et sa sensibilité fut plus

n'était connu qae par le nom d'Anlonin. N'est-0 pas singulier qu'un poète écossais ait donné à ce prince an sobriquet inventé quatre ans après celte expéditiOB , dont les Komains ont à peine fait usage de son vivant , et qu« les ancireiw lùslorieiis emploient très-rarement 7 (Vojr. Dion,l. uxni,p.l317; Hist.Aug.,p.89; Aurel.Victor; Eusèbe, in Chron. ad ann. 214.)

I Dion.l. irut, p. 1282; BM. Ang.,^7^, kvM Vider.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

fSMale ft fenpire qne tontes les cruautés qu'oB pooTaôt loi reproeber *.

Le désordre de 6<hi ftme irritait les donlenrs de «a maladie : il soshaitait ardemment la mort ; son impatienoe le fit descendre pins prompteraeat an tombeau : il rendit les derniers soupirs i Torck, dans la soixantesixième année de sa fie, et dans la dix-hnitième (fan règne brillant et imareux. Avant <reKpirer, il recommanda ses fils i l'armée, et il les exhorta i vivre dans nue par&tite «mon. Les dernières instroeiMMs de Sévère •e parvinrem pas jusqu'au cœur des jeunes princes ; 8s n'y firent pas même la plus légère «ttendon; nais les troupes, fidèles à leor serment, oiséirent à f autorité d'un maître dentelles respectaient encore la eeadre ; eUes résïatèrent a«x sotlidlations de Caracaila, et|>rodamèrent les deux frères empereurs 4e Rmne. Les nouveaux souvermns laissèrent les CalédeDiens en paix, retournèrent dans la capitale , où ils rendirent les bonn^uns divins î leur père , et furent recemms solennellement comme monarques légitimes ^ar le sénat, par le penple et par les provinces, il paraît qne l'on accordait, pour le rang, quelque prééminence au frère idné; mais ils fOBvemèrent tous les deax l'empire «vee un ponvoér égal et mdépendant *.

Une pareille administration anrak allumé la diMiorde entre deux frères qui «e seraient le plus tendremeat aimés; il était imposable que cette foime de gonvenement subsistât long-temps entre deux ennemis knplaeables, qui, remplis d'une méfiance réciproque, ne ponvaieK désirer ose récondliatioo. On prévoyait que l'un des deax seulement peuvait régner, et qne l'antre devait périr- Clfaacun en particulier jugffiuit par ses propres sentimeas des dessous de son mal, usait de la pins exacte vigilance poar mettre sa vie -à l'abri des attaques du poison ou de l'épée. Ils parcoururent rapidement la Gaule et l'Italie ; et, pendant tout ce voyage, jamais ils ne mangèrent à la même table, ni ne dormirent sous le même toit, donnant ainsi, dans les provinces qu'ils traversaient, le ispectacle odieux de l'inimitié fraternelle.

* Dion , 1. ixBK, p. 1383; OéL. àiig., p. 80.

2 Dion, l.,uxvi, p. 1284-, Hérodieo, I. m, p. 135. l

(212 dq>. J^.}

A leur arrivée dans la capitale, ils parugèrent aussitôt la vaste étendue du palais impàial '. Toute communication était fermée entre leurs appartemens; on avait (•ràSé avec soin les portes et les passages, et les sentinelles qui les gardaient se relevaient avec la même précaution que dans une villie assiégée. Les empereurs ne se voyaient qu'en public, en présence d'une mère affligée, entouré chacun d'une troupe nombreuse et toujours armée ; et même, dans les grandes cérémonies, la dissimulation, si ordinaire dans les cours, cachait à peine l'animosité des deux frères *.

Déjà cette guerre intestine déchirait l'étal . lorsque l'on proposa tout-à-coup un plan qui semblait également avantageux aux deux princes. On leur représenta qne, puisqu'il leur était impossible de se réconcilier, ils devaient séparer leurs intérêts et se partager l'empire. Les conditions du traité avaient été soigneusement dressées; on était convenu que Caracaila, comme l'alné, resterait en possession de l'Europe et de l'Afrique occidentale , et qu.'il abandonnerait à son frère la souveraineté de l'Asie et de l'Egypte. Géta pouvait fixer sa résidence dans la ville d'Alexandrie ou dans celle d'Aoliocbe, qui In cédaieatt à peine à Rome pour la graiîdenr et pour l'opulence. De nombreuses années.

1 M. Home bétonne, «ne nimm, îTm punge ffléro- Sen (!• ff, P- 139) vn reppéscnte k()BUe«eeMiM k paUi da«npcran« ooome 4^ «■ 4tai*ie aa reste 4e Banw. Le iBMt Palatia , sur lequel U <tait bâU, axait onze oaâDBze mille pieds de dreonféraice (Voy. iVotit. etVictor; dans 11 Roma antica de Nardini) ; et II ne fliiit pas eoMier fm les pdate «t les jarSns inmenses des eteatears e presque loote la «Hic, et 91e kseaperans mi canfisqué la plus gruide partie. Si Géta demeaniit sur le Janieule , dans les jardins qui portèrent son nom, et si Caracaila habitait les Jardins de Mécène sur le mont EsqnHin , les Mres rivanx étaient séparés rn de l'autre . par une ^Bstanee de pinaiears nilles : Tespaoe inlennédiaire était occupé par les jardins impériaux de Salluste , de LucnUus, d'Xigrippa, de Domitien, de Caius, et«. Ces jardins formaient un cerde autour de la capitale , et ils tenaient l'un à l'autre , ainsi qu'au palais, par des poBis Jetés sur le Tybre , et qui traversaient les mes de Rome.

Si ce passage d'Hérodien méritait d'être expHqné, il exigerait une flssertatten particulière et une carte dé Fandenne Rome.

a Héroéioi. I. ir, p. ta».

(212 dep. J.-C.)

campées des deux câtés du Bosphore de Tbrace, auraient gardé les frontières des monarchies rivales; enfin, les sénateurs nés en Europe devaient reconnaître le souverain de Rome. Les pleurs de i'impél'atrice rompirent cette négociation, dont l'idée seule avait rempli tous les cœurs romains d'indignation et de surprise. La masse puissante d'une monarchie composée de tant de nations, était tellement cimentée par la fn^in du temps et de la politique, qu'il fallait une force prodigieuse pour la séparer en deux parties. Les Romains avaient raison de craindre qu'une guerre civile n'en rejoignit bientdt les membres déchirés ; et, si l'empire restait divisé , tout présageait la chute d'un édifice dont l'union avait été jusqu'alors la base la plus ferme et la plus solide '.

Si le traité projeté entre les d^ux princes eût été conclu , le souverain de l'Europe se serait bientôt emparé de l'Asie. Mais Garacalla remporta, avec l'arme du crime, une victoire plus facile. Il parut se rendre aux supplications de sa mère, et consentit à une eotrevife avec son frère dans l'appartement de l'impératrice Julie. Tandis que les empereurs s'entretenaient de réconciliation et de paix, quelques centurions, que le barbare Caraca)la avait lui-môme cachés, fondirent, Fépée à la main, sur l'infortuué Géta. Julie veut en vain le soustraire à leurs coups; elle se précipite au-devant des assassins, et serre tendrement son fils dans ses bras ; mais tous ses efforts sont inutiles. Blessée elle-même à la majn, elle est couverte du sang de Géta; et elle aperçoit le frère impitoyable de ce malheureux prince animant les meurtriers , et leur montrant lui-même l'exemple *.

Dès que ce forfait eut été commis, Caracalla parut saisi d'horreur, et courut avec précipitation se réfugier dans le camp des prétoriens, comme dans son unique asile; il se prosterna aux pieds des statues des dieux tatélaires*. Les soldats entreprirent de le

.tH*««eii.Lir,M44.

> CaraeaOa consacra , daps le teuide de Sëra]^ Vépée |mc VNiMlle il scTantatt d'avoir tué ton frdre Géta. Dion, L Lxxni , p. 1307.

* Hérodieii, I. rr, p. 147. Daqs ton» |e« cuapt rontains, M éterah, pris du quartierfénéral , vam pfûte cbapaile

PAR ÉD. GIBBON, GH. V. 81

relever et de le consoler. Il leur apprit, dans un discours souvent interrompu, et qui peignait le trouble de son ame, qu'il avait eu le bonheur d'échapper à un danger imminent; et, après leur avoir insinué qu'il avait prévenu les desseins cruels de son ennemi, il leur dé» Clara qu'il était résolu de vivre et de mourir avec ses fidèles prétoriens. Géta avait été le favori des troupes ; mais leur regret devenait inutile et Ig veogeiince dangereuse; d'aitleurs, elles respectaient toiiyours le fils de Sévère. Le mécontentement se disûpa ea vains murmures ; et Caracalla sut bientôt les convi|incre de la justice de sa cause, es leur distribuant les immenses trésors de son père *. Les dispositions des soldats importaient seules à la puissance et à la sûreté du prince. Leur déclaration en sa faveur eatraA' nait l'obéissance et la fidélité du ^nat; cette assemblée docile ét^ût toiyoura prête à ratifier la décision de la fortune. Mais, eontine Caracalla voulait apaiser les preqùers Bspfh vem^Bs de l'indignation publique, il respecta la mémoire de son frère, et lui fit repdre les mêmes hpuneurs que l'ofi ^léceriMÛt 9fn «>»pere^rs romains '. La postérité, en d^qr^at le sort de Gét^, a fermé Ijes yeitx sqr ses vices. Mous ne voyqns dans ce jeune prince qu'une victime iiinoc^^e, sacrifiée à l'aiAbi' (Ion de son frère, sans faire iittenti^n qu'il iQfMiqu^it plutôt d? ppuviùr qi)e de volopté pour se porter aux mêmes exeès.

Le crime de Caracalla ne don^qra pas impuni. I^ii les occuppt|<^s, ni les jdaisir», iii la flatterie pe purent (e sopstraire aux remords dédiir^ns d'twç conscience coupable. Souvent |e front sévère de son père et Tombre sanglante de Gét^ se présentaieqt ^ son imagination tropblée. Il çrojait les voir sortir tout-à-cottp de leurs toBoljeaux; il croyait ea-

où les divinilés tntélalres étaient gardées et adorées. Lee aigles et les autres enseignes militaires teaaieat le premier rang parmi ces divinités ; institutioo ezcell«ate, qoi tStttmiss^t 1> discipline par la sanction de te religioD. Vojtt Juste-Iipse, de JUilUid romand, nr,5; t. 2. ' Hérodien, I. ir, p. 148; Dion Casius, L vaim,

pi?»-

2 Géta Alt placé parmi les dieqx. t Sit dUnu, dit aw > (Irëre, dùm nontUvivus. > Hist. Ang., p. 91. On Irniv* enoore sur lesntédaUtes qa^*^ marques 40 biptuiltavtion de Géta.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

tendre lears reproches et les menaces effrayantes dont ils l'accablaient '. Ces images terribles auraient dû lui faire apercevoir toute l'horreur du vice. Les vertus de son règne auraient prouvé qu'une nécessité fatale l'avait seule rendu crtrel ; mais le repentir de Caracalla ne iSt que le porter à exterminer tout ce qui pouvait lui rappeler son crime et le souvenir de son frère assassiné.

A son retour du sénat, il trouva dans le palais sa mère entourée de plusieurs dames respectables par leur naissance et par leur dignité , qui toutes déploraient le destin d'un prince moissonné à la fleur de son âge. L'empereur furieux les menaça de leur faire subir le même sort. Fadilla , la dernière des filles de Marc-Aurèle, mourut la première par l'ordre du tyran ; et l'infortunée Julie fut obligée d'arrêter le cours de ses pleurs, d'étouffer ses soupirs, et de recevoir le meurtrier avec des marques de joie et d'approbation. On prétend que vingt mille personnes de l'jin et de l'autre sexe souffrirent la mort, sous le prétexte vague qu'elles avaient été amies de Géta. L'arrêt faul fut prononcé contre les gardes et les affranchis du prince , contre les ministres qu'il avait chargés du gouvernement de son empire , et contre les compagnons de ses débauches. Ceux qu'il avait revêtus de quelque emploi dans les armées et dans les provinces, subirent la même destinée ; et avec eux périt une longue suite de «liens. Enfin, il suÎBsait d'avoir eu la moindre 4iaisoa avec Géta, de pleurer sa mort, de prononcer même son nom *, pour être coupable de lèse-majesté. Un bon mot déplacé coûta la vie à Helvius Pertinax, fils du prince de ce nom '. Le seul crime de Thraséas Priscus fut d'être descendu d'une famille illustre, dans laquelle l'amour de la liberté sem-

t DioB, 1. txrm, p. 1307.

' * DioB, 1. LxxTii, p. 1290; Hérodieo, 1. nr, p. ISO; Dion Cassius dit (p. 1298) que les poètes comiques n'osèrent plus employer le nom de 'Gela dans leurs pièces , et que l'on conSsquait les biens de ceux qui avaient nommé ce malhenreux prince dans leurs testamens.

1 Caracalla arait pris les noms de plusieurs nations nàncnes. Comme il avait remporté quelques avantages sur les Goths on Gètes, Pertinax remarqua que le nom de C«(»eut conviendrait parMlement à l'emperenr, après ceux de PartiDCtts, Allenunicus, etc. Hist. Aog., p. 80.

(212 dep. J.-C.)

blait héréditaire '. Après tant de sang répandu, on n'emprunta plus la voix de la calomnie. Lorsqu'un sénateur était accusé d'être l'ennemi secret du gouvernement,, l'empereur se contentait de savoir, en général , qu'il possédait quelques biens , et qnll \ s'était rendu recommandable par sa vertu. Ce principe une fois établi, Caracalla en tira souvent les conséquences les plus cruelles.

L'exécution de tant de victimes innocentes avait porté la douleur dans le sein de leurs familles et de leurs amis, qui répandaient des larmes en secret. La mort de Papinien, préfet du prétoire, fut pleurée comme une calamité publique. Durant les sept dernières années du règne de Sévère, ce célèbre jurisconsulte avait occupé le premier poste de l'état, et avait guidé, par ses sages conseils, les pas de l'empereur dans les sentiers de la justice et de la modération. Sévère, qui connaissait si bien ses talens et sa vertu, le conjura, an lit de la mort, de veiller à la prospérité de l'empire, et d'entretenir l'union entre ses fils *.

Les efforts généreux de Papinien ne servirent qu'à enflammer la haine violente que ' Caracalla avait déjà conçue contre le ministre l de son père. Après le meurtre de Géta, le préfet reçut ordre d'employer toute la force de son éloquence pour prononcer, dans un discours étudié , l'apologie de ce forfait. Le philosophe Senèque, dans une circonstance semblable , n'avait point rougi de vendre sa plume au fils et à l'assassin d'Agrippine *, et d'écrire au sénat en son nom. Papinien refusa d'obéir au tyran : * il est plus aisé de com- > mettre un parricide que de le justifier. » Telle fut la noble réponse de cet illustre per» sonnage, qui n'hésita pas entre la perte de la vie et celle de l'honneur *. Une vertu si intrépide , qui s'est soutenue pure et sans tacKe au milieu des intrigues de la cour, des affai-

< Dion, I. Lxxrn, p. 1291. Il descendait probablement d'Hetvidius Priscus et de Pcetus Thraséas , ces illustres patriotes dont la vertu intrépide, mais inutile et délacée, a été immortalisée par Tadte.

1 On prétend que Papinien était parent de l'impëratriee JuUe.

* Tacite, Ann., xiT, 11.

4 IIi8t.Augnst.,p.88.

(218âep. J.-C.)

res les (dus sérieuses et da dédale des lois, jette an éclat bien plus vif sur les cendres de Papînien, qoe toutes ses grandes dignités, que ses nombreux écrits, et que la réputalion immortelle dont il a joui dans tons les siècles commis jurisconsulte '.

Apres la destruction de la république, ce Alt un bonheur particulier aux Romains, et une consolation pour ce peuple, dans la triste situation oii il était réduit, que d'être gouverné par des princes dont les vertus étaient actives, et les vices sans énergie. Auguste, Trajan, Adrien et Marc-Aurèle visitèrent en personne la <\Mte étendue de leurs domaines. Partout la sagesse et la bienfaisance marchaient à leur suite. Tibère, Néron et Domitien, qui firent presque toujours leur résidence à Rome, ou dans des campagnes aux environs de cette ville, n'exercèrent leur tyrannie que contre le sénat et l'ordre équestre *. Caracalla déclara la guerre à l'univers entier. Douze mois environ après la mort de Géta, il quitta la capitale; et jamais il n'y ret(Hima dans JU suite. Durant les autres années de'«on règne, il promena sa fureur dans tout l'empire, et principalement en Orient. Chaque province devint tour à tour le théâtre de ses rapines et de ses cruautés. Les sénateurs , obligés de suivre tous ses caprices, dépensaient des sommes immenses pour lui procurer tous les jours de nouveaux divertissemens, qu'il abandonnait avec mépris à ses gardes. Ils élevaient dans chaque ville des théâtres et des palais magnifiques, que l'empereur ne daignait pas visiter, ou qu'il faisait aussitôt démolir. Les sujets les plus opulens furent ruinés par des confiscations et par des amendes , tandis que le corps entier de la nation gémissait sous le poids des impôts*. Au milieu de la paix, l'empereur, pour une offense très-légère , condamna généralement à la mort tons les habitans de la

I Ao sujet de Paptnien , voyez Historia Juris romani de Hàneccius , 1. 330 , etc.

> Tibère et Domitien ne s'âoignèrent jamais des enrirow de Rome. Néron Ht un petit Toyage en Grèce. Et laudatorum principum usus ex aquo quanwis proeiU agentibui. SteviproxinUs ingnmnt. > Tacite , Hist. W.75.

3 Dion , 1. iMTi' . P- 1 .2M.

PAR ED. GIBBON. CH. V. »3

ville d'Alexandrie en Egypte. Posté dans un lieu sûr du temple de Sérapis, il ordonnait et contemplait, avec un plaisir barbare, le massacre de pliuieurs milliers d'hommes, citoyens et étrangers , sans avoir aucun égard au nombre de ces infortunés, ni à la naturede leur faute. Il disait froidement, et il écrivit même au sénat, que, de tous les habitans de cette grande ville , ceux qui avaient péri, et ceux qui s'étaient échappés, méritaient également la mort *.

Les sages instructions de Sévère ne firent jamais aucune impression durable sur l'âme de son fils. Avec de l'imagination et de l'éloquence, Caracalla manquait de jugement; ce prince n'avait aucun sentiment d'humanité * ; il répétait sans cesse < qu'un souverain de-

> vait s'assurer l'affection de ses soldats, et

> compter pour rien le reste de ses sujets '. » Dans tout le cours de son règne, il suivit constamment cette maxime dangereuse et bien digne d'un tyran. La prudence avait mis des bornes à la libéralité du père ; et une autorité ferme modéra toujours son indulgence pour les troupes. Le fils ne connut d'autre politique que celle de prodiguer des trésors immenses. Son aveugle profusion entrahia la' perte de l'armée et de l'empire. Les guerriers, élevés jusqu'alors dansla discipline des camps, perdirent leur vigueur dans le luxe des villes. L'augmentation excessive de la paie etdes gratifications* épuisa la classe des ci-

i Dion , h wxvH , p. 1307 ; Hërodien ,1. w, p. 158- Le premier représente ce massacre comme un acte de cruaulé ; l'autre prétend qu'on y employa aussi de la perfidie. 11 parait que les Alexandrins avaient irrité le tyrair parleurs railleries, et peut-être par leurs tumultes.

* Dion. 1. Lxxrn , p. 1 196.

a Dion, 1. ixxth, p. 1284. K. Wotlon (Histoire de Rome , p. 330 ) croit que celle maxime ftit inventée par Caracalla , et attribuée à son père.

* Selon Dion (1- vcmn, p. 1343), U» présen» extraordinaires que Caracalla ftiisait à ses troupes se mentaient annuellement à soixanle.dix millions de dnadimes , aiviron cinquante.qualre millions de noire monnaie. Il existe, louchant la paie militaire , un autre passage de Dion , qui serait infiniment curieux, s'il n'éuit pas obscur, impartit, et probablement corrompu. Toul ce qu'on peut y découvrir, c'est que les soldaU prétoriens recevaient par an douze cent cinquante drachmes^ neuf cent ving* livres (Dion , L MMn, p. 1307). Sous le r^e d'Auguste , ils avaient par jour deux drachmes ou deniers, sept cent vingt par au (Taàle, Annal., 1. 17, Domitien, qui aug*

DEGABEIfCE DE

tojns pour eniMûr l'ordre HÙlhaire. On %norait qv'uDe pamnreté honorable est le «en! moyen qni puisse rendre les soldats modestes dans la paix, et capables de défendre Fétat eu~ temps de guerre. Caracalla, fier et aiqMibe iu milieu de sa cour, oubliait avec ses troupes la dignité de son rang; il encourageait leur insolente famSiarité, et, négln geant les devoirs essentiels d'un général « il affectait l'habillement et les manières d'un (impie soldat.

Le caractère et la conduite de Caracalla ne poBT^ent lui concilier ni l'aniour ni l'estime de ses sujets; mais il n'eut point à redouter les dangers d'une rébellion, tant que ses vices fdrent utiles aux armées. Une conspiration seCrètë, qu'il avait allumée par sa Jalousie, lai devidtfatale. Deux ministres partageaient idors la préfecture du prétoire. Adventus^ brave soldat^ mais sans expérience, avait le département militaire. L'adniinistration civile était entre les mains d'Ofùtius Macrin, qui devait cette place importante à sa réputation et à son haÛleté pour les affaires. La faveur dont il jouissait variait selon le caprice du tyran ; et sa vie dépendait du plus léger soupçon ou de la moindre circonstance. La méchanceté ou le fanatisme inspira tout à coup UB Africain qui passait pour être profondément versé dans la connaissance db l'avenir : oet homale annonça que Macrin et son fils régneraient un jour sur l'ea^tire romain. Le bruit s'en répandit aussitôt dans les provinces; et, lorsque le prophète fut envoyé chargé de chaînes dans la capitale, il soutint en présence du préfet de la ville la vérité de sa prédiction. Ce magistrat, qui avait reçu des ordres précis de rechercher les tuccetteurt de Caracalla, s'empressa de communiquer cette découverte & la cour de l'empereur, qui résidait alors en Syrie. Mais, malgré toute la diligence des courriers publics, un ami de Macrin trouva le moyeu de l'avertir du danger qu'il connût. L'empereur conduisait un

■MMatapayedeslroupeii d'an qnan, »M porter edie les prélorieM à Benfcent soixante drachmes (GroBOTias, HepeaaOA veteri, 1. in, e. 2). Ces «asmaHations succe»rires ruMreDll'emi^ire; carleDombredessoUUUs'acenlt âne I«ir paye. Les prétorieMS seMis, qui n'étaient d'abord 9M dit nOe hMtnes, ftireot ensuite de cinquante miU«.

L'EMPIRE ROMAIN, (21S depv !.<;.)

chariot de course lorsqu'il reçut des lettres de Rome.. Il les donna sans les oUtrir à son préfet dn prétoire, en lui recommandant d'expédier les a&ires ordinaires , et de lui faire ensuite le rapport des pins importantes. Macrin apprit ainsi le sort dont il était menacé : résolu de détourner l'orage, il enflàmiba le mécontentement de quelques officiers subalternes, et se servit de la main de Martial, soldat déterminé, qfti n'avait pu obtenir le grade de centurion. L'empereur était parti d'Édesse pour se rendre en pèlerinage à Garrhes, dans tin fameux temple de la tune :il av»tà sa suite un cor]»s de cavalerie; mais^ ayant été obligé de s'arrêter un moment snr la rodte, comme les gardes se tenai^t pw respect à quelque distance dosa personne^ Martial s'approcha de lui et le pagnàrdii. L'assassin fut tué à l'instant par un archer scythé , de la garde impériale. Telle fdt la fin d'un monstre dont la viedéshonora la nature humaine , et dont le règne peut nous donner une idée delà patience des Romains'.Lessoldats recodnaissans onblièrent ses vices, ne pensèrent qu'à sa libéralité, et forcèrent les sénateurs à prostituer la majesté de leur corps et celle de la religion « en le mettant au rang des dieux.

Lorsque cet être divin vivait parini leâ hommes, Alexnndre-le-Grànd ét»t le seul hères qu'il jugeait digne de son a<hnirationi Caracalla prit le nom et l'habillement du vainqueui* de l'Asie, fortna pour sa garde Une phalange macédonienne, persécuta les disdples d'Aristote, et déploya, avec un entbonsidsme puéril , le seul sentinlient qui marquait quelque estime pour la ^oireet pour la vertu. Charles XII, après la bataille dé Nerva et la conquête de la Pologne ^ pouvait se vanter d'avoir égalé la bravoure et la magnanimité dd fils de Philippe, quoiqu'il n'eât aucune de ses qualités aimables. Maisl'assasan de Géta, dans toutes les actions de sa vie, n'a pas la moindre ressemblance avec le héros de Macédoine; et s'il peut lui être comparé*, ce n'est que pour avoir versé le sang d'un grand nombre de ses amis et de ceux de son père.

■ Dion I. Lxxnn p. 1312. Hërodion I. v p. 168. 2 La passion de Caracalla pour Alexandre paraît eaeore sur les médailles du fils de Sérire. Voyez SfMnheiB , de

(217 éep. hAli)

PAR ÉD. GtfiBON. GH. ?.

Apréf ta dicte dé OirMiMa, M Wevt point reeoore à Paatorhé d'ui aé»Bt faiUs et él<Hgné ! les trempes seules dosnèrent an mattre à l'anhefs. Le ctaoix de l'arBiée fai d'abord suspenda ; et oomAe il ne se préseiH tait aaena candidat dont le mérite dûtingaé el la naissanoe ill«8tl% passent fixer les r»^ garda et rénoir tons les saArages^ l'einpirfr resta sans chef pendant trois joars» L'ininence marquée des gardes prétoriennes en» fia les espérances de lenrs commandàns i déjà ces minislres redohtables se croyaient en droit d'ocotiper le trtoe dès qa'tl derenidt vaeaflt^ Cependant Advenius, le pins ancien des préfets, ne fat poim éUoni par féelat d'âne couronne : AOn âge, ses infirmités, mie répatatik>B peu éclatante, des ulens mé<fio-> cres, l'engagèrent à céder cet boaneHr dan-i gereux à im coU^fué adroit et enttt!prenaM< Qnoiqae les ironpes, trompées psrladmUenr affectée de Maorin^ ignorassent la part qu'il avait à la mort de son maître % elles n'iimaient ni u'eftknaient son caractère.' Elles jetèrent les yenx de tous côtés pour, découvrir «n antre coucinrenl , et se déterminèrent enfin avec peitae en ftrrëur de letir préfet « sédnites par des promesses d'une libéralité excessive et d'une indulgence sadsbomes. Peu de temps après son avéneinent, Macrin donna le titre impérial à son fiisi flgé seulement de douze ans, et le fit appeler Antonin, nom si ch^ au peuple. On espérait que la figure agréable du jeune prfaiee , et les gratifications extraenfinaires dont la eérémenie de son eouronnement avait été le prétexte, peur* raiou gagaei' la firveur de l'armée^ et assurer le trtee ckmeelkntdu nouvel enq>ereur.

Le sénat et les provinces avaient applaudi ftu choix des troupes, et s'étaient empressés de le ratifier. Il ne s'dgissatt pas de peser les Tertus dn successeur de Caracalla : la cbuteim*^ prévue d'untyranaUiorréexoitttt partout des transports de joie et de surprise. Lorsque ces premiers mouvemeiis furent apaisés» le mérite de Macrin se trouva soumis à une recher<^ sévère, et n'échappa point à l'oeil perçant de

iWUiVia>Utm<tt.,disaert.ui. Hërodiea(l.nr,p.l54) arait ra lin tableaa ridicule, repré*entant use figure quires- MoMail d'uD «tté i Alexandre, el de l'autre à ÇaracaUa. • lUrodieB, 1. iy, p. 169; HisU Aug., p. 94.

la critique. On bUma blemdt la précipitation de l'armée. Jusqu'alors l'empereur avait été tii^ de rassemMée la plus auguste de la matioB. II seibblait que la puissance souveraine^ qui n'étak plus exerce par le corps entier du sénat , devait toujours être déléguée â fm dese8niembi<es. Cette maxime, soutenue par une pratique constante , paralSMit éffe un des principes foudamentaux de la constitUfiotov Macrin n'était pas sénateur*. L'élévation souh dsfine des préfets du prétoire rappelait eA* core l'état obscur ^oit Us étaient sortis; et left chevaliers avaient toujours été en possession de cette place importante, qui leur doo^ hait une autorité arbitraire mir la vie et Sttr la fortune des plus illustres pttricieus. On IM pouvait voir sans ifidlgnatien la p#«Miér4 (iottroune du iftonde posée sur ht tète d'un hoitinie Sans naissance *, qid né s'était uiéme l'endu cél^ire par aucun service signalé, tan' dis que l'empire renfermait dans son sein une feule de sénateurs iHustres , descendus d'Une longue Mite d'aïeux, et dent la dignité personnelle pouvait relever l'éclat de la pour.» pre impériale. Dès que le caractère de Ma» crin eut été expofSé aui regards avides d'une multitude irritée, il fut aisé d'y découvrir quelques vices et «n grand nombre de défauts. Le choix de ses ministres lui attira sotf. vent de justes reprodies ; et le peuple , avec sa séscérité ordimire, se plaignait i la fob de la douceur btdoleute et de la sévérité ex" oessiVe de sen souverain >.

< Dion , 1. tTxxnn, p. 1350. Elagabale reprocha à «on prédécesseur d'avoir osé s'asSeoii' sur le trAtie, ()uol<tae, comme prélM dn pMolre, il n'eût pas la liberté d'entrer dans >• sénat, dèa que le publie erait ordre de ni retirer. La farear personnelle de Plaulien et de S^an les avait mis au-dessus de toutes la lois. A la Térité ils avaient été tirés de l'ordre équestre; mais ils conservèrent la préfecture avec le rang de sénateur, et même avec le consulat.

a 11 aaqoit à Césarée, dau b Nuiaidie , fli U IM d'abord cmpl<^ dans la maison de Piantien, dont il ftit sur Id point de partager le sort malheureux. Ses ennemis ont avancé que , né dans l'esclavage , il avait exercé plusieurs professions inOimes, entre autres celle de gladiateur. La coutume de noircir l'origine el la condition d'un adversaire parait avoir duré depuis le temps des orateurs grecs jusqu'aux savans grammairiens du dernier siècle. .

3 Dion et Hérodien parlent des vertus et des vices de Macrin avec candeur et avec impartialité. Mais l'auteur de sa vie, dans l'Histoire Augustine, parait avoir égalc-

L'ald[>kioa avait porté Macrin à an peste ëtevé, où il était bien difficile de se tenir forme, et duquel Ton ne pouvait tomber, sans trouver aussitôt une mort certaine. Nourri dans l'intrigue des cours , et entièrement livré aux affaires dans les premières années de sa vie, ce prince tremblait en présence de. la multitude fière et indisciplinée qu'il commandait. Il n'avait aucun talent pour ta guerre; et même on doutait de son courage personnel. Son fatal secret fut découvert : on se disait dans le camp que Hacrin avait conspiré contre son prédécesseur. La bassesse de l'hypocrisie ajoutait à l'atrocité du crime, et la haine vint mettre le comble au mépris. Il ne fallait, pour soulever les troupes, et pour exciter leur fureur, qu'entreprendre de rétablir l'ancienne discipline. La fortune avait placé l'empereur sur le trône dans des temps si orageux, qu'il se trouva forcé d'exercer l'office odieux et pénible -de réformateur. La prodigalité de Garacalla fut la source de tous les maux qui désolèrent l'état après sa mort. S'il eût été capable de réfléchir sur les suites naturelles de sa conduite, la triste perspective des calamités qu'il léguait à ses successeurs, aurait peut-être eu de nouveaux charmes pour cet indigne tyran.

Hacrin usa d'abord de la plus grande àrconspection dans une réforme devenue indispensable : ses mesures paraissaient devoir fermer aisément les plaies de l'état, et rendre, d'une manière imperceptible, aux armées romaines leur première vigueur. Contraint de laisser aux anciens soldats les privilèges dangereux et la paie extravagante que leur avait donnés Garacalla , il obligea les nouveaux à se soumettre aux établissemens plus modérés de Sévère ; et il les accoutuma par degrés à la modestie et à l'obéissance '. Une faute irréparable détruisit les effets salutaires de ce plan judicieux. Au lieu de dis-

meot copié quelques-uns de ces écrivains dont ta plume vénale, vendue à l'empereur Élagabale, a noirci la mémoire de ses prédécesseurs.

I Dion , 1. Lxxxm , p. 1336. Le sens de Tauteur est ansd dair que l'intention du prince -, mais M. Wotton n'a compris ni l'un ni l'autre en appliquant la distinction, non aux vétérans et aux recrues , mais aux anciennes et aux nouvelles légions. Histoire de Rome, p. 347.

DÉCADEKCE DE L'EMPIRE ROMAm,

(817 dep. J.-C.)

per^r ioimédiMement dans différentes provinces la nombreuse armée que le davier empereitr avait assemblée en Orient, Macria la laissa en Syrie pendant l'hiver qui suivit son avènement. Au milieu des plaisirs d'im camp où régnaient le luxe et l'oisiveté , les troupes s'aperçurent de leur nombre et de leur force redoutable, se communiquèrent leurs sujets de plainte, et soupirèrent après une antre révolution. Les vétérans , loin dTdtre flattés par des distinctions honorables, croyaient voir dans les proaoières démarches de l'empereur le commencement de ses projets de réforme. Les nouveaux soldats, entraient avec une sombre répugnance dans on service devenu plus pénible , et dont les récompenses avaient été diminuées par un souverain qu'ils accusaient d'avarice : des clameurs séditieuses succédèrent aux murmures; et les soulèvemens particuliers, indices certams du mécontentement des troupes, annonçaient une rébellion générale. L'occa8t<m s'en présenta bientôt à des esprits ainsi disposés.

L'impératrice Julie avait . éprouvé tentes les vicissitudes de la fortune : tirée d'uo-état obscur, elle n'était parvenue à la grandeur que pour sentir toute l'amertume d'un rang élevé. Elle fut condamnée à plenrer la mort de l'un de ses fils, et à gémir sur la vie de l'autre. Le sort cruel de Garacalla, qu'elle avait prévu depuis long-temps, épuisa la sensibilité d'une mère et d'une impératrice. Malgré les égards respectueux de l'usurpateur pour la veuve de Sévère, il était bien dur à une souveraine d'être réduite à la condition de sujette. Bientôt Julie mit fin, par ane mort volontaire, à ses chagrins et à son humiliation '.Julie Mœsa , sa sœur, reçut ordre de quitter Antioche et la cour : elle se retira dans la ville d'Émèse avec une fortune immense, fruit de vingt ans de faveur. Cette princesse y vécut avec ses deux filles, Soœmias et Mammée, toutes les deux veuves, et qui n'avaient chacune qu'un fils.

Bassianus, fils de Soœmias, exerçait les fonctions augustes de grand-prêtre du soleil.

t Dion , I. Lxxvm , p. 1330. L'abrégé de XiphUin , qwique moins rempli de particularités, est id (rtus d«r vm l'original

(2radq>. J.-C.)

PAR ÉD. GIBBON. CH. ÏH

Cet état, que la prudence on la superstition avait fait embrasser au jeune Syrien, lui fraya le cheminau trône. Une légion campait alors près des murs d'Émèse. Les troupes, forcées de passer l'hiver sous leurs tentes , supportaient avec peine le poids de ces nouvelles fotigoes, traitaient de cruauté la discipline sévère de Macrin , et brûlaient du désir de se venger. Les soldats, qui se rendaient en foule dans le temple du soleil, contemplaient avec une satisfaction mêlée de respect les grâces et la 6gare charmante du jeune pontife: ils crurent même reconnaître, en le voyant, les traits de Garacalla, dont ils adoraient la mémoire. L'artificieuse Hœsa s'aperçut de leur aSecuon naissante, et sut en profiter. Ne rougissant pas de sacrifier la réputation de sa fille à la fortune de son petitfils, elle fit courir le bruit que Bassianus avait pour père le dernier empereur. Des sommes excessives, distribuées par ses émissaires, détruisirent toute objection; et la prodigalité prouva suffisamment l'affinité, ou du moins la ressemblance de Bassianus avec Caracalla.

. Le jeune Antomn (car il prit et souilla ce nom respectable), déclaré empereur par les soldats d'Émèse, résolut de ùiire valoir les droits de sa naissance, et invita hautement les troupes à suivre les étendarts d'un prince généreux qui avait pris les armes pour venger la mort de son père, et délivrer les troupes de l'oppression '.

Tandis que des femmes et des eunuques conduisaient avec vigueur une entreprise concertée avec tant de prudence, Hacrin flottait entre la crainte et une fausse sécurité. Il pouvak, par un mouvement décisif, étouffer la conspiration dans son enfance : l'irrésolution le retut à Antioche. Un esprit de révolte s'était emparé de toutes les troupes

< Selon Lampride (HisL Kvs-, p- 135), Alexandre Sévère Técul TiDgt-neuf ans trois mois et sept jours. Comme il (Ut tué le 10 mars 235 , U fout fixer sa naissance an 12 décembre 205. n avait alors treize ans, et son cousin environ dix-sept Cette supputation convient mieHx à l'Iiistoire de ces deux jeunes princes que celle d'Hérodien, qni les Cùt de tr^ aas plus jeunes (1. t, p. 181). D'un «utre tàté, cet auteur alonge de deux années le régne d'Élagakale. On peut v(Mr les détails delà OMSinration dans Dion, I. Lxxxnn,p. 1339.etdansHérodicn,l. v.,p. 184.. .

campées en Syne , on en garnison dans cette province. Plusieurs détachemens, après avoir massacré leurs officiers S avaient grossi le nombre de^ rebelles. La restitution tardive de la paye et des privilèges militaires, par laquelle Macrin espérait concilier tous les esprits, ne fut imputée qu'à la faiblesse de son caractère et de son gouvernement.

Enfin, l'empereur prit le parti de sortir d'Antioche pour aller au-devant de son rival, dont l'armée pleine de zèle devenait tous les jours plus considérable. Les troupes de Macrin, au contraire, n'avaient aucune ardeur; elles ne se présentèrent qu'avec répugnance sur le champ de bataille. Mais dans la chaleur du combat *, les prétoriens, entraînés presque par une impulsion naturelle, soutinrent la réputation de leur valeur et de leur discw piine. Déjà les rangs des révoltés étaient rompus, lorsque la mère et l'aïeule du prince de Syrie, qui, selon l'usage des Orientaux, accompagnaient l'armée dans des chars couverts, en descendirent avec précipitation, et cherchèrent, en excitant la compassion du soldat, à ranimer son courage. Antonin luimême qui, dans tout le cours de sa vie, ne se conduisit jamais comme un homme, se montra un héros dans ce moment de crise. Il monte à cheval, rallie les fuyards, et se jette, l'épée à la main , dans le plus épais de l'ennemi; tandis que l'eunuque Gannys, dont jusqu'alors les soins du sérail et le luxe efféminé de l'Asie avaient fait l'unique occupation , déploie les talens d'un général habile et expérimenté. La victoire était encore incertaine, et Macrin aurait peut-être été vainqueur, s'il n'eût pas trahi sa propre cause en prenant honteusement la fuite. Sa lâcheté ne servit qu'à prolonger sa vie de quelques jours, et à imprimer à sa mémoire une tache qui fit oublier ses malheurs. Il est presque inutile de dire que son fils Diadumenianus fut enveloppé dans le même sort.

> En vertu d'une prodamaUon Ameste du prétendu Antonin , tout soldat qui apportait la tète de son ofBder pouvait hériter de son bien , et être revClu de son grade militaire.

> Dion, I. Lxxnn, p. 1345 ; Hérodien , I. y, p. 186. La bataille se donna pris du vilb^ 4'lninia , environ à sept lieuei d'Antioche.

J)è8 4«e ks braves prétoriens eurent appris qu'ils répandaient leur sang pour .un prince qui avait eu la bassesse de les abandonner, ils se rendirent à son compétiteur; et les sokbrts romains, voyant des larmes de ym et de tendresse, se réunirent sous les étendards du prétendu fils de Caracalla. Antonin était le premier empereur qui fût né en Asie : rOriept titavec transport nn de ses enfans assis sur le prenner trtee dn monde.

Hacrin avait daigné écrire au sénat pour loi faire part de quelques légers troubles, exdtés en Syrie par un imposteur; et aussitôt le rd>elle et sa famille avaient été déclarés ennemis de l'état par un décret solennel. On promettait cependant le pardon à ceux de ses partisans abusés qni le mériteraient en retournant immédiatement à leur devoir. Vingt jours s'étaient écoulés depuis la révolte d'Antonin jusqu'à la victoire qui la couronna : durant ee court intervalle, qui décida du sort de l'univers, la capitale et les provinces, surtout celles de l'Orient, furent déchirées par les craintes et par les espérances des factions, agitées par des dissensions intestines, et souillées par une effusion inutile du sang des citoyens , puisque l'un des deux concurrens , qui remporterait la victoire en Asie, devait être le maître de l'empire.

Les lettres spécieuses dans lesquelles le jeune conquérant annonçait à un sénat toujours soumis la chute de son rival, étaient rentplies de protestations de vertu, et respiraient la modération. Il se proposait de prendre pour règle invariable de sa conduite les exemples brillnns d'Auguste, et de Marc- Auréle. Il appuyait surtout, avec une vaine complaisance, sur la ressemblance frappante de sa fortune avec celle d'Octave, qni, dans le même âge, avait, par ses succès, vengé la mort de son père.

En se qualifiant Mare-Avrèle, filt (TAnlonin et pelit-fil» de Sévère, il réclamait tacitement les droits de sa naissance; mais il blesfisùt la délicatesse des Romains, en prenant les titres de tribun et de proconsul, sans attendre que le sénat les lui eût solennellement confères. Il fant attribuer ce|.te innovation dangereuse et ce mépris pour les lois fondamentales de l'état à l'ignorance de ses

DECADENCE DE L'EMPIRE RQMAm, (218 dep. I.-C.)

courtisans de Syrie, ou an. fier dédain des

guerriers qui l'accompagnaient '.

Le nouvel encreur partit de Syrie pour se rendre à Rome : c(Nnme toitte son attention était dirigée vers les amnsemens les plus frivoles, son voyage, sans cesse interrompu par de nouveaux plaisirs, dura plusieurs mois, n s'arrêta d'abord à Nicomédie, où il passa l'hiver qui suivit sa victoire; et il ne it que l'été d'après son entrée triomi^iale dans la capitale. Cependant, avant son arrivée, il y envoya son portrait, qui fut placé par ses ordres ^r l'autel de la Victoire, dans le temple on le sénat s'assemblait. Les Romains purent dès lors se fbnner une idée juste du prince que la fortune leur avait donné. Il était revêtu de ses habits pontificaux : sa robe d'or et de soie flottait à la mode des Phéniciens et des Mèdes. Une tiare élevée ornait sa tête; et des pierres d'un prix inestimable rehaussaient l'éclat des colline et des nombreux bracelets dont il était couvert. On le voyait représenté avec des sourcils peints en noir; et il était facile de découvrir sur ses , joues un mélange de blanc et de rouge artificiels *. Quelle dut être, à la vue de ce tableau, la douleur des graves patriciens!

Après avoir gémi long-temps sons la sombre tyrannie de leurs concitoyens. Us avouaient en soupirant que Rome, asservie par le luxe efféminé du despotisme oriental, éprouvait le dernier degré d'avilissement.

On adorait le soleil dans la TiHe d'Emèse, sous le nom d'Elagabale *, et sous la forme d'une pierre noire taillée en cène, qni, selon l'opinion vulgaire, était tombée du ciel sur ce lieu sacré. Antonin attribuait, avec quelque raison, sa grandeur à la protection de cette divinité luiélaire. H ne s'occupa , pendant le cours de son règne, qu'à satisfaire sa reconnaissance et sa superstition. Son zèle eC sa vanité l'engagèrent à établir la supériorité du culte d'Emèse sur toutes les religions de la (erre : il voulait que son dieu triomphât de»

< Dion,1. tMsa , p. iS53

2Dian,l.i.xux, p. 1363;Hérodtap,l.v,p.1M.

>Ce nom Tient 4e deux mets syriaqiMt.^to, (Ken, et gabal, tanaxr : le die* finaant va pUaûqne , déoMBimlieii Jatte et niae kcnreme pour 1* sokil. WotUw, Hi«t.deRMDe,p.3l8.

(2i» dep. J.-C.)

autres ^YÙtttés. Comme s<m premlek* potaife et comme l'un de ses plus grands favoris, il adopta lui-méaie le nom d'Elagabale, nom sacré qu'il préférait à tous les titres de la puissance impériale.

Dans une procession aoleanelle qui traversa les rues de Rome, le chemin éUut parsemé de poussière d'or. On avait placé la pierre noire , ench&ssée dans des pierreries de la plus grande valeur, sur un diar tiré par âx chevaux d'une blancheMr éclatante et richement caparaçonnés. I>e religieux en>pereur tenait lui-même les rênes ; et supporté par ses ministres, il se renversait en arrière, pour avoir le bonheur de jouir perpétuellement de l'auguste présence de la divinité. On n'avait rien épargné pour embellir le temple magnifique , élevé sur le mont Palatin , en l'honneur du dieu Ëlagabale. Au milieu des sacrifices les plus pompeux , les vins les plus recherchés coulaient sur un autel entouré des plus rares victimes, et où l'on brûlait les plus précieux aromates. De jeunes Syriennes figuraient des danses lascives au son d'une musique barbare, tandis que les premiers personnages de l'état, revêtus de longues tuniques phéniciennes, exerçaient les principales fonctions du sacerdoce avec une vénération aflectée et une secrète indignation *.

L'empereur, emporté par son zèle, entreprit de déposer dans ce temple, comme dans le centre commun de la religion romaine, les ancilles , le palladium * et tous les gages sacrés du culte de Huma. Une foule de divinités inférieures remplissaient des places dif-. féreates auprès du superbe dieu d'Emèse; cependant il manquait à sa cour une compagne d'un ordre supérieur qui partageât son lit. Palias fut d'aï)ord choisie pour être son épouse ; mais on craignit que son air guerrier n'^rayât un dieu accoutumé à la nioilesse efféminée de l'Orient. La lune, que les Africains adoraient sous le nom d'Astarté , parut conveno* mieux au soleil. L'image de

<iià»dieB,l.v,pw100.

111 força le sanctuaiie de Veste , et il « emporte mM (Uloe qu'il croyiàt£tre le yaUacUam ; mais les vesteles se vantirent d'avoir, par une pieuse fraude, trompé le sacrilège en lui présentant une fausse image de la déesse. Hist. kwg. p. 103.

GIBBOn I.

PAR ED. GIBBON. CB. V. 89

cette déesse et les riches offrandes' de ^on temple, qu'elle donnait à son mari, furent transportées de Carthage à Rome avec la plus grande pompe; et le jour de ces noces divines fut célébré généralement dans la capitale et dans tout l'empire *.

L'homme sensuel, qui n'est point sourd à la voix de la raison , respecte dans ses plaisirs les bornes que la nature elle-même a prescrites : la volupté lui parait mille fois plus séduisante, lorsque, embellie par le charme de la société et par des liaisons aimiables, elle vient encore se peindre à ses yeux sous les tndts adoucis du goût et de l'imagination. Mais Ëlagabale (je parie de l'empereur de ce nom) corrompu par les prospérités, par les passions de la jeunesse et par l'éducation de son pays, se livra, sans aucune retenue, aux exc^ les plus honteux : bientôt le dégoût ec la satiété «npoisonnèrent ses plaisirs. L'art et les illusions les plus fortes qu'il peut enfanter furent appelés au secours de ce prince. Les vins les pins exquis, les mets les plus recherchés , réveillaient ses sens assoupis, tandis que les femmes s'efforçaient, par leur lubricité, de ranimer ses désirs langnissans. Des raffinemens, sans cesse variés, étaient l'objet d'une étude particulière. De nouvelles expressions et de nouvelles découvertes dans cette espèce de science, la seule qui fût cultivée et encouragée par le monarque *, signalèrent son règne, et le couvrirent d'opprobre aux yeux de la postérité. Le car price et la prodigalité tenaient lieu de goût et d'élégance; et, lorsque Ëlagabale répandait avec profusion les trésors de l'état pour satisfaire à ses folles dépenses, les flatteurs élevaient jusqu'aux deux le génie et la magnificence d'un prince qui surpassait avec tant d'éclat tous ses prédécesseurs. Il se plaisait principalement à confondre l'ordre des sal-

< Mon , I. ixxix , p. 1360; Hérodien , I. t, p. 193. Les

gqjets de l'empire furent obHgés de (hire de riches présens aux nouveaux époux. Manraiée , dans la suite , exigea des Henains tout ce qu'ils avaient promis pendant la vie d'ÊlBgabale.

1 La découverte d'un nouveau mets était magniflitaement récompensée ; mais, s'il ne plaisait pas, l'inventeur étei! eondanné A ne manger que de son plat , Jusqu'à ce qu'il en eât imaginé un antre qni flattât davantage le palais de l'empereur. Hist. Aug., p. 111.

fO

DÉGADEMGE DE L'EMPIRE ROMAIN

sons et des climats *, à se jouer des sentimens et des préjugés de sou peuple , et à fouler anx pieds toutes les lois de la nature et de la décence. Il<épousa une vestale, qu'il avait arrachée par force du sanctuaire *. Le nombre de ses femmes, qui se succédaient rapidement, et la foule de concubines d<Hit il était entouré , ne pouvaient assouvir ses passions. Le maître du monde avait pris le beau sexe pour modèle dans son habillement et dans sa conduite. Préférant la'quenouiile au sceptre, il déshonorait les principales dignités de l'état en les distribuant à ses nombreux amans : l'un d'eux fut même revêtu publiquement du titre et de l'autorité de mari de l'empereur, ou plutôt de l'impératrice, pour nous servir des expressions de l'infâme Elagabale *.

Les vices et les folies de ce prince ont été probablement exagérés par l'imagination , et noircis par la calomnie*. Cependant bornonsnous aux scènes publiques dont tout un peuple a été témoia , et qui sont attestées par des contemporains dignes de foi. Aucun autre siècle n'en a présenté de si révoltantes , et Rome est le seul th^tre où elles aient jamais paru. Les débauches d'un sultan sont ensevelies dans l'ombre de son sérail. Des murs inaccessibles les dérobent à l'œil de la curiosité. Dans les cours européennes , l'honneur et la galamerie ont introduit des raflinemens dans le plaisir, des égards pour la décence, et du respect pour l'opinion publique. Mais dans une ville où tant de nations apportaient sans cesse des mœurs si différentes , les ci-

< n ne mangeait jamais de poisson que lorsqu'il se trouvait à une grande distance de la mer : alors il en distribuait aux paysans une immense quantité des plus rares espèces , dont le transport coûtait des frais énormes.

> Dion , I. usa, p. 1358 ; Hérodien , 1. t, p. 192.

3 Hiéroclès eut cet honneur; mais il annit été supplanté par un certain Zoticus , s'il n'eOt pas trouvé le moyen d'alTaiblir son rival par une potion. Celui-ci hit cbassé honteusement du palais , lorsqu'on trouva que sa force ne répondait pas i sa réputation ( Dion , I. lxxix , p. 1363-136$). Un danseur Alt nommé préfet de la cité; un cocher, préfet de la garde; un barbier, préfet des provisions. Voyez, sur ce qui rendait recommandables ces trois ministres et plusieurs autres offleters inférieurs, l'Hist. Aug., p. 105.

* Le crédule compilateur de «a vie est hii-mCme porté i croireque ses vices peuvent avoir été exagérés. Hist. Aug., p. 111.

to<feH riches et corrompus adoptaient tons les vices que ce mélange monstrueux devait nécessairement produire ; sûrs de l'impunité, insensibles aux reproches, ils vivaient sans contrainte dans la société humble et soumise de leurs esclaves et de leurs parasites. De son cdté l'empereur regardait tous ses sujets avec le même mépris ; et la puissance souveraine lui donnait les moyens de développer ses vices sans aucune retenue.

Ceux qui déshonorent le plus par leur conduite la nature humaine, ne craignent pas de condamner dans les autres les mêmes désordres qu'ils se permettent. Pour justifier cette partialité, ils sont toujours prêts à découvrir quelque légère différence dans l'âge, dans la situation , et dans le caractère. Les soldats indisciplinés qui avaient élevé sur le trdne l'indigne fils de Caracalla rougissaient de ce choix ignominieux , et détournaient en frémissant leurs regards à la vue de ce monstre, pour contempler le spectacle agréable des vertus naissantes de son cousin Alexandre, fils de Mammée.

L'habile Mœsa, prévoyant que les vices d'Elagabale le précipiteraient infailliblement du trône, entreprit de donner à sa famiUe im appui plus assuré. Elle profita d'un moment favorable, oùl'ame de l'empereur, livrée i des idées religieuses, paraissait plus susceptible de tendresse : elle lui persuada qu'il devait adopter Alexandre, et le revêtir du titre de césar, pour n'être plus détourné de ses occupations célestes par les soins de la terre. Placé au second rang , ce jeune prince s'attira bientôt l'affection du peuple , et il excita la jalousie du tyran, qui résolut de mettre fin à une comparaison odieuse, en corrompant les mœurs de son rival, ou en lui arrachant h vie. Les moyens dont il se.servit furent inutiles. Ses vains projets, toujours découverts par sa folle imprudence, furent prévenus par les fidèles et vertueux serviteurs que. la sage Mammée avait placés auprès de son fils. Elagabale voulut exécuter par la force ce qu'il n'avait pu obtenir par les voies détournées. Une sentence despotique, émanée de la cour, dégrada tout-à-coup Alexandre du rang et des honneurs de césar. Le sénat ne répondit aux ordres du souverain que par un profond

(2Sa dep. I.-C.)

PAR ED. GIBBON. CH. V

silence. Dans le camp , on yit s'élever aussitôt un farienx orage. Les gardes prétoriennes jurèrent de protéger Alexandre, et de venger la majesté Jn trône indignement violée. Les plenrs et les promesses d'Elagabale, qui les conjurait en tremblant d'épargner sa vie, et de le laisser en possession de son cher Hiérodès , suspendirent leur juste indignation. Ils chaînèrent seulement leur préfet de veiller aux actions de l'emperear, et à la sûreté du fils de Mammée ^

Une pareille réconciliation ne pouvait durer long-temps: il eût même été impossible au vil Elagabale de régner à des conditions si humiliantes. Il entreprit bientôt de sonder, par une épreuve dangereuse, les dispositions des troupes. Le bruit de la mort d'Alexandre excite dans le camp une rébellion; on se persuade que ce jeune prince vient d'être massaci-é. Sa présence seule et son autorité rétablissent le calme. L'empereur, irrité de cette nouvelle marque de mépris pour sa personne, et d'affection pour son cousin , osa livrer au supplice quelquesuns des chefs de la sédition. Cette rigueur déplacée lui coûta la vie, et entraîna la perte de sa mère et de ses favoris. Elagabale fut massacré par les prétoriens indignés. Son corps, après avoir été traîné dans toutes les rues de Rome, et déchiré par une populace en fureiu-, fut jeté dans le Tibre. Le sénat dévoua sa mémoire à une infamie éternelle. La postérité a ratifié ce juste décret *.

t Dion, 1. tsns, p. 136S ; Hirodiea , 1. t, p. 10M01 ; Hlat. Ang., p. 106. Le dernier de ces Innshistoriens semble aroir soivi les meilleun aaleurs dus le rédl de la rér foliitioa.

> L'époque de la mort d'Élagabale et de ravénement d'Alexandre a exercé l'érudition et la sagacité de Pagi , de TDtaMWt.deValseecU.deVignolietde Torro, évtqne d'Adria. Ce peiat dliistoire est eertaioement trèsH>bscur ; mais Je m'en tiens i l'autorité de Dion , dont, le calcul est évident , et dont le texte ne peut être corrompu , puisque Xipinlin , Zonare et Cedrenus s'accordent tous arec lui. ËlagdMle régna trois ans neuf mois et quatre jours depuis taTietdresurMaerin,etilftitUié le 10 mars 232. Mais que dirons-nous en lisant sur des médailles aulhenliques h dnquième année de sa puissance tribunilienne? Mous répliquerons, avee le savant Valsecdii , que l'on n'eut aucun é^u4 i l'usurpation de Macrin, et que le Bis de Caracalla data son cigne de la mort de son père. Après avoir résolu celte-grande dimeulté , il est aisé de délier ou de couper les autres nœuds de la question.

Lés prétoriens mirent ensuite Alexandre sur le trône. Ce prince tenait an même degré que son prédécesseur à la famille de Sévère, dont il prit le nonf. Ses vertus et les dangers qu'il avait courus l'avaient déjà reitdu cher aux Romains. Le sénat, dans les premiers mouvemens de son zèle , lui conféra , en un seul jour, tous les titres et tous les pouvoirs de la-dignité impériale *. Alexandre , âgé seulement de dix-sept ans, joignait à une grande modestie une piété" vKument fiDale; il abandonna les rênes dn gouvernement à Mammée sa mère , et à son aïeule Mœsa. Celle-ci mourut bientôt après -l'avènement d'Alexanjdre; et Mammée resta seule chargée de l'éducation de son fils, et de ^administration ; de l'empire.

- Dans tous les siècles et ditns tontes les contrées, le plus sage, ou du moins le plus fort des deux sexes, s'est emparé de la puissance suprême, tandis que les soins et les plaisirs de la vie privée ont totijours été le partage de l'autre sexe. Dans les monarchies héréditaires cependant, et surtout dans celles de l'Europe moderne, les lois de la succession etl'esprit de chevalerie nous ont accoutumés à une exception singulière. Nous voyons souvent une femme gouverner en souveraine un grand royaume, où elle n'aurait point été jugée capable de posséder le plus petit emploi civil ou militaire. Mais, comme les empereurs romains représentaient toujours les généraux et les magistrats delà république, leurs femmes et et leurs mères, quoique distinguées par le nom d'-^u^Hsta, ne furent jamais associées à leurs dignités personnelles. Un scep^ tre tenu par la main d'une femme aurait paru un phénomène inexplicable aux yeux de ces premiers Romains, qui se mariaient sans amour, ou qui n'eu connaissaient ni les tendres égards, ni la délicatesse*. La superbe

1 Hist. Aug., p. If 4. En se conduisant avec une précipitation si peu ordinaire , le sénat avait intention de détruire les espérances des prétendans , et de prévenir les raclions des armées.

* • Si la nature eût été assez bienbisante pour nom > donner l'existence sans le secours des (femmes , nous • serions débarrassés d'un compagnon- très-importun. > C'est ainsique s'exprima Métellns Numidicusle censeur, devant le peuple romain ; et il ajouta que l'on ne devait

91 DËCAOE]NGËI>E L'ËAtPERE ROMAIN,

Âgripphie voulut, il est vrai, partager les hoonenrs de l'empire , qu'eOe tivait fait passer sur la tète de son Sis ; mais elle s'attira la haine de tous les citoyens qui respectaient encore la dignité de Rome ; et sa folle andntion échoua contre les intrigues et la fermeté de Sënèque et de Burrfaos '. Le bon sens ou l'indifEérence des successeurs de Néron les empêcha de blesser les préjugés de leurs sujets. Il était réservé à l'infâme Ëlagabale d'avilir la majesté àm premier corps de la nation. Sons le règne de cet indigne prince, Sooeraias, sa mère, prenait séance auprès des consuls, et souscrivait comme les autres ° sénateurs aux décrets de l'assemblée législative. Mammée refusa prudemment une prérogative odieuse , et en même temps inutile. On rendit une loi solenndle, pour exclure à jamais les femmes du sénat, et pour dévouer aux divinités infernales celui qui violerait par la suite la sainteté de ce décret '. Mammée ne s'attachait point à une vaine image ; la réalité da pouvoir était l'objet de sa mâle ambition. Elle conserva toujours sur l'esprit d'Alexandre nn empire absolu ; et la mère ne pouvait souffrir de rivale dans le cœur du fils. Ce prince avait épousé^ de son consentement, la fille d'un patricien. Le respea qu'il devait à son beau-père, et son attache- Boent pour la jeune impératrice, furent incompatibles avec la tendresse ou Les intérêts de Maaunée. Bientôt le patricien , accusé de trahison, périt du dernier supplice; et la femme d'Alexandre, après avoir été chassée ignominieusement du palais, fut reléguée en Afrique *.

Malgré cet acte cruel de jalousie, malgré l'avarice que l'on a reprochée quelquefois à Mammée, en général son administration fut

considérer le mariage que comme le sacrifice d'an plaisir pwlieitUer i un devoir puhlic. Auln-Gelle, i, 6. Tadte, Annal., xni, 5.

2 Hist. Aag., p. 102, 107.

3]>ioa, L jAxx, pi. 136»; HérodieB, I. n, p. 206; HiBt. A'itg., p. 131. Selon Uérodien, le paUiciea était innocent. L'Histoire Augustine , sur l'autorité de Dèùppus , le condanme comme coupalrie d'une conspiration contre la vie d'Alexandre. 11 est imposable de prononcer entre eux. Vais Dion est ua témoin irréprochable de la jalousie et de la cruauté de Mammée envers la jeune impératrice , dont AlexandredéploralacrueUe destinée, sans avoir la force de s'y opposer.

(222dep.J^.C.)

également utile à son fils et à l'en^Hrew Le sénat lui permit de choisir seize des plus safes et des plus vertueux de ses membres, pour en composer tin conseil perpétuel. Toutes les affaires publiques de quelque iaq>ortance étaient discutées et décidées devant ce nouveau tribunal, qui avoit pour chef le fameux Ulpien, aus^ célèbre par son respect pour les lois de Rome que par ses profondes connaissances en jurisprudence. La fermeté et la sagesse de cette aristocratie contribuèrent à rétablir l'ordre et l'autorité du gouvernement. Les vils monnmens élevés, sous le dernier règne au luxe étranger et à la superstition asiatique subsistaient encore au milieu de la capitale : on commença par détruire tout ce qui pouvait rappeler le caprice et la tyrannie d'Élagabale. Les nouveaux conseillers éloignèrent ensuite de l'administration publique les indignes créatures de ce prince, et leur donnèrent pour successeurs, dans chaque département, descitoyens vertueux et habiles. L'amour de la justice et la connaissance des lois servirent seuls de recommandation pour les emplois civils, et les conunandemens militaires devinrent le prix de la valeur et de l'attachement à la discipline '..

Mais le soin le plus important de Mammée et de ses sages conseillers fut de former le caractère du jeune empereur, dont les qualités personnelles devaient faire le malheur ou la félicité du genre humain. Un sol fertile produit de bons fruits presque sans culture. Alexandre était né avec les plus heureuses dispositions : doué d'un excelleat jugement, il connut bientôt les avantages de kt vertu, le plaisir de l'instruction et la nécessité dn travail. Une douceur et une modération naturelles le mirent à l'abri des assauts dangereux des passions, et des attraits séducteurs du vice. Son respect inviolable pour sa mère, et l'estime qu'il eut toujours pour le sage Ulpien, garantirent sa jeunesse du poison de la flatterie.

< Hérodien, I. n, p. 203 ; I£st. Aug., p. 1 19. Selon ce dernier historioi , lorsqu'il s'agissait de Dure une loi , on admettait dans le conseil des jurisconsultes habiles et des sénateurs expérimentés , qui donnaient leurs avis séparément, et dont l'opinion était mise par écrit.

(SSadep. J.-G.)

PAR ED. GIBBON. CH. T

L'exposMon sente de ses occupations joor»- BaMères nous le représente comme un prince accompli ' ; et, en observant la nuance différente des mceurs, ce beau tableau mériterait bien de servir de modèle aux souveraiBs modernes. Alexandre se levait de grand matin; il consacrait les premiers momensdu joar à des devoirs de piété, et sa chapdie intérieure était remplie des images de ces iiérois qnî ont mérité la recMinaissanee et la vénération de la postérité , par le soin qu'ils ont pris de former on de perfectionner la natve humaine. Mais l'empereur, persuadé qme les sauces rendus à ses srâablables sont le culte le plus pur aux yeux de l'Être siqpréme, passait la plus grande partie de la matinée dans son conseil , oii il discutait les tÊbitn publiques, et terminait les causes partiealières avec une prudence au-dessus de son âge. Les cèarmes delà littérature faisaient bientôt disparaître la sédieresse de ces détails. Alexandre donna toujours quelques kenres au commerce des muses. 11 aimait passionnément la poésie, l'hiatcàre et la phMosophie. Les ouvrages de Virgile et d'Horace, laBépidiliqne de Platon, et celle de Cicéron, formaient sou goât, éclairaient son eq>rit et lui donnaient les idées les plus sulilines de l'homme et du gonvornement. Les exercices du corps sncoédaiem à ceux de Vtme; et le prince, qui joignait à une taille avantageuse de la force et de l'activité , avait pen d'égaux dans la gymnastique. Après le bain et un léger dluer , il se livrait avec une noavdle ardeor aux affaires du jour; et jusqu'au souper , le principal repas des Romains, il travaillait avec ses secrétaires, et répondait à cette foule de lettres, de mémoires et de lacets , qui devaient être nécessairement adressés au maître du monde. La frugalité et la ftigaplicité régnaient à sa taUe ; et, lorsqa'il peuvùt suivre librement sa propre inclination, il n'invitait qu'un petit nombre damis choisis, tous d'Un mérite et d'une probité reconnus, et parmi lesquels Ulpien tenait le premier rang. Leur conversation, to«-

1 Voyez sa vie dam l'Histoire AugasUne. Le compilateur a rMMBMé , sans aucun goflt , «De feule de droMsUnees WiUm 4iiw taquell» oa dèotle un peut nombre d'anecdotes iatéresian tes.

jovrs modérée et ântrocttve, était qaelqnté» fois interrompue par des lectures intéressa»» tes, qui tenaient Beu de ces danses, de ces spectacles , et même de ces combats de gta* <Ûatenrs, que !'<» voyait si son vent dans les maisons des riches citoyens *. Simple et mo> deste dans ses habiUein«as, .Mexandre avait des manières polies et affables. Tous ses sa* jets pouvaient entrer dans son palais à de certaines faeares de b joornée ; mais on entendait ea même temps la voix d'un héraut qni prononçait, comme dans les mystères d'Eleusis, cet avis salutaire : < Que personne » ne pénètre dans l'enceinte de ces murs sa» » créa, à mmns qu'il n'ait une çoasciotea » pure et une ame sans tache *. »

Un genre dévie si uniforme, dont anctm instant ne pouvait être occupé par le vice ni par la folie, prouve bien mieux la sagesse et l'équité du gouvernement d'Alexandre, que tous les détails minutieux rapportés dans la oompilation de son biographe Lampride. Depuis l'avènement de Commode, l'univers avait été exposé pendant quarante ans aux fureurs de quatre tyrans. A la mort d'Elagabale, il goûta les douceurs d'un calme de treize années. Les provinces, délivrées des impôts ex* cessifs inventés par Garacalla et par son prétendu fils, goûtèrent les avantages de la paix et de la prospérité. L'expérience avait apprit aux magistrats que le plus sûr et l'unique moyen d'obtenir la faveur du monarque était de mériter l'amour de ses sujets. 'laur dis qne l'on mettait quelques bornes au luxe insolent du peuple romain, le prix de» denrées et l'intérêt de l'argent diminuaient tous les jours par l'effet des soins paternels d'A* lexandre, dont la sage libéralité savait, anna étouffer l'industrie, subvenir aux besoins et aux amusemens de la populace. La dignité , la liberté , l'autorité du sénat furent rétablies. Enfin, un dtoyen vertueux ne redoutait plœ la présence du souverain, et ponvait paraître devant lui , sans avoir à rougir à son aspect. Le nom d'Antonin , ennobli par les vertus de Marc-Aurèle et de son prédécesseur, avait passé par adoption au jeune Vérus, et par le droit de la naissance à l'empereur Commode*

* \of. la xm* salfare de Jnrénal.

iHist.Aug.,p.119.

DÉCADENCE DE L'EBIPIRE ROMAIN

fM

Après avoir été la diadncttoa la plus honorattîe des fils de Sévère, il fat accordé à Diadu- BMoianus, et enfin souillé par l'infsiinie du grand-prétre d'Émèse. Alexaadre, mal^ les instances étudiées oh peut-être sincères du sénat, refusa noblement d'emprunter l'édat de ce nom illustre, tandis que por sa conduite il s'efforçait de rétablir ki gl(Mre et lebonheur du siècledes véritables Antonias '.

Dans l'administratioa civile, la sagesse de oe prince était soutenue par l'autorité. Le peuple, témoin de la félicité générale, vantait les bienfaits du monarque, et le diérissait comme un père. Il restait encore une entreprise plus grande , plus nécessaire , mais plus diflfidle à exécuter : la réforme de l'ordre militaire. A la faveur d'une longue impunité, les intérêts et les dispositions des soldats les avaient rendus insensibles au bonheur de l'état, et leur faisaient supporter impatiemment le frein de la discipHne.

Lorsque l'empereur voulut exécuter son projet, il eut soin de paraître rempli d'affection pourl'armée, et de luidéroberles craintes qu'elle lui inspirait. La plus rigide économie àiui toutes les autres branches de l'admini»tration lui fournissait les sommes immenses qu'exigeaient la paye ordinaire et les gratifications excessives accordées aux troupes.

n les dispensa dans les marches de porter sur leurs épaules des provisions pour dixsept jours ; elles trouvaient de vastes magasins établis sur toutes les routes; et, dès qu'elles entraient en pays ennemi, elles étaient accompagnées d'une longue file de chameaux et de mulets. Comme Alexandre ne pouvait espérer de corriger le luxe des soldats, il essaya du moins de le diriger vers des objets d'une pompe guerrière, et de substituer à des omemens inutiles de beanx chevaux, des armes magnifiques et des boucliers enrichis d'or et d'argent. Il partageait les fatigues qu'il était obligé de prescrire, visitait en personne

I La dispute qni s'âen i ce sulet, entre Alexandre et le (énat, se troure extraite de» registres de cette compagnie dans l'Histoire Augustinc, p. 116 , 117. Elle commença le 8 man , probablement l'an 223 , temps où les Romains snioit gofilé pendant prte de douze mois les douceurs du noareau rigne. Arant que la dénomination d'Antooin eOt été onierte au prince comae tu titre d'hoaneur, le sénat lui proposa de la prendre conuM UB aam de ftmiDe.

(2t2de|».J^.)

les blessés et les malades, et tenait un registre exact des services de ses soldats, et des récompenses qu'ils avaient reçues. Enfin H montrait les plus grands égards pour un corps dont la conservation, comme il affecuit de le déclarer, était si étroitement liée à celle de l'état '. Ce fut ainsi qu'il employa les voies les plus douces pour inspirer à ces Ames fié» res des idées de devoir, et pour faire revivre au moins une faible image de cette discqpliaA à laquelle la république avait été redevable de ses succès sur tant de nations aussi belli? queuses et plus puissantes que les Romains. Mais ce sage empereur vit échouer tous ses projets. Son courage lui devint fatal ; et tous ses efforts ne servirent qu'à irriter les majBX qu'il se proposait de guérir.

Les prétoriens éiaientsincèrement attachés an jeune Alexandre; ils l'aimaient comme un tendre pupille qu'ils avaient arraché à la fureur d'un tyran, et placé sur le trône impérial. Cet aimable prince n'avait point oublié leurs services ; mais, comme la justice et la raison mettaient des bornes à sa reconnaissance, les prétoriens furent bientôt plus mécontens des vertus d'Alexandre, qu'ils ne l'avaient été des vices d'Élagabale. Le sage Ulpien, leur préfet, respectait les lois , et avait gagné l'amourdes citoyens ; il s'attira la haine des soldats, qui attribuèrent tous les plans de réforme à ses conseils pernicieux. Un léger accident changea leur mécontentement en foreur. Ils tournèrent leurs armes contre le peuple qui vonfait défendre la vie du ministre, et Rome fut exposée pendant trois jours à toutes les horreurs d'une guerre civile.

Enfin, la vue de quelques maisons embrasées et les cris du soldat, qui menaçait de réduire la ville en cendres, effrayèrent les ha* bilans, et les forcèrent d'abandonner, en soupirant, le vertueux Ulpien à son malheureux sort, i^ préfet, poursuivi par ses propres troupes, se réfugia dans le palais impérial, et fut massacré aux pieds de son maître, qui s'efforçait en vain de le couvrir de la pourpre et dobtenir son pardon de ces cœurs féroces.

> L'emperrar arait eoutome de dire : c & mOitei ma^urvtirt<iuàm$eiptmn,quod$abupmbUeain »hUesset. • Hist Aug., p. 130.

(m dep. J.-C)

PAR ER GIBBOH. CH. V

La fiiiMesse dw goavenement était si déplorable, que l'emperenr ne pat venger la mort de son ami et l'insulte faite à sa dignité, sans avoir recours à la patience et à la dissimnlation. Epagathe, le principal chef de la sédition, ne s'éloigna de Rome que pour aller exercer en Egypte l'emploi honorable de préfet. On le fit insensiblement descendre de ce haut rang an gouTernement de Crète; et, lorsqu'eniin le temps et l'absence l'eurent effacé du souvenir des gardes, Alexandre lui fit subir la peine que méritaient ses crimes '.

Sous le règne d'un prince juste et vertueux, les plus fidèles ministres se trouvaient exposés à une cruelle tyrannie , et couraient risque de perdre la vie , dès qu'on les soupçonnait de vouloir corriger les désordres intolérables de l'armée. L'historien Dion Cassius, qui commandait les légions de Pannonie, avait suivi les maximes de l'ancienne discipline. Les prétoriens, intéressés a soutenir la licence militaire, embrassèrent la cause de leurs frères campés sur les bords du Danube, et demandèrent la tête du réformateur. Cependant, au lieu de céder à leurs clameurs sëdit'ieuses, Alexandre montra combien il estimait les services et le mérite de Dion, en partageant avec lui le consulat, et en le défrapnt, de son trésor particulier, des dépenses qu'exigeait ce vain honneur. Mais, comme on avait tout lieu de craindre que, si le nouveau magistrat paraissait en public revêtu des marques de sa dignité, cette vue ne ranimât la fureur des troupes, il quitta, à la persuasion de l'empereui-, une ville où il n'exerçait qu'un pouvoir idéal, et il passa la plus grande partie de son consulat dans ses terres en Campante *.

La douceur du prince autorisait l'insolence des soldats. Bientôt les légions imitèrent l'exemple des gardes, et soutinrent leurs

* Qnoiqne l'antear de la vie d'Alexandre (Hist. Aug., p. 132) parie de la sédition des soldats contre Olpien, U passe sous silence la catastrophe qui pourait êlre une marque de biblesse dans l'administration de son héros. D'après une pareille omission , nous pourons juger de la Odélité de cet auteur et de la confiance qu'il mérite.

> On peut voir, dans ia fin tronquée de l'Histoire de Mm (1- rax , p. 1371), quel fUt le sort d'Ulpien , et à qaàs dangers Dion fUt exposé.

privilèges usurpés avec une opiniâtreté aoBsi violente. L'administration d'Alexandre Intteit en vain contre la corruption de son siècle. L'IUyrie, la Mauritanie , l'Arménie , la Mésopotamie et la Germanie voyaient tous les jours se former dans leur sein de nouveaux orages. Les oflSciers de l'empereur étaient massacrés ; on méprisait son autorité ; enfin il devint lui-même la victime de l'animositë des troupes '.

Ces caractères intraitables se soumirent cependant une fois à l'obéissance , et rentrèrent dans leur devoir. Ce fait particulier mé* rite d'être rapporté ; il peut nous donner une idée des di^ositions de Tarmée. Lorsque Alexandre, dans son expédition contre les Perses, séjournait à Antioche, la punition de quelques soldats, surpris dans le bain avec des femmes, excita une révolte dans la légion à laquelle ils appartenaient. A cette nouvelle, l'empereur monte sur son tribunal; et, avec une contenance ferme à la fois et modeste, il représente à cette multitude armée sa résolution inflexible et la nécessité absolue de corriger les vices introduits par son infâme prédécesseur, et de maintenir la discipline, dont le relâchement entraînerait la ruine de l'empire. Des clameurs interrompent ces dou* ces représentations. < Retenez vos cris, dit aussitôt l'intrépide monarque , vous n'êtes pas en présence du Perse, du Germain et du Sarmate. Gardez le silence devant votre souverain, devant votre lùenfaiteiur, devant celui qui vous distribue le blé, l'argent et les productions des provinces. Gar* dez le silence , sinon je ne vous donnerai plus le nom de soldats; je ne vous appdlerai désormais que bourgeois*, si mém^ ceux qui foulent aux pieds les lois de Rome méritent d'être rangés dans la dernière classe du peuple. »

Ces menaces enflamment la fio-enr de la légion ; déjà les soldats tournent leurs armes contre sa personne. < Votre courage, reprend * Alexandre d'un air encore plus fier, serait

> Aimotation. Reymar, ad Dion, 1. ixxx, p. 1369. ,

2 Jules-César avait apaisé ime sédition par le même

mot ^lintet, qni, opposé à celui i» soldats, étaituo

terme de mépris, et réduisait les coupables à la condition

moins honorable de bourgeois. Tadte. Aond.f 1 , 43.

DÉCADENCE DE L'EltHRE ROMAIN,

(2» dep. J.^)

• mamlMté iMen pins noblement dans on » cfaunp de bataille. Vous pouvez m'èter la

• vie ; n'espérez pas m'inUaiider. Le glaive

• de la justice punirait votre crime et venge-

> rait ma mort. * IjBH cris redoublaient, lorsque l'empereur prononça à haute voix la sen> tence décisive, c Bourgeois, posez les armes,

> et que chacun de vous se retire dans sa

> demeure. >

La tempête fut à l'instant apaisée. Les soldats, consternés et couverts de honte, reeonnnrent la justice de leur anrét et le pouvoir de la discipline, déposèrent leurs armes et leurs drapeaux, et se rendirent en confusion, non dans leur camp, miùs dans différentes auberges de la ville. Alexandre eut le plaisir de contempler pendant trente jours leur repentir ; et il ne les rétabfit dans leur grade qu'après avoir puni du dernier supplice les tribuns, dont la connivence avait oeeasioué la révolte. La légion, pénétrée de l«cfiBnaiasance, servit l'emperear, et le vcur gca après sa mort '.

£a général, u» moment décide des réso* hMions de la multitude , et le caprice de la passion peut égaleunat dâterminer une légion à déposer ses armes aux pieds de son adb«, on à les piunger dansson sein. Peutêtre découvririons-nous les causes secrètes de l'intrépidité du prince et de FobéissaBce forcée des troupes, si le fait extraordinaire dont nous venons de parier était «oomn i rexaaien d'un philosophe. D'im antre «ôté , s'y eût été rapporté par un historiea judieieox, la connaissanoe du caractère d'Alexandre expliquerait pént-étre naturellemeat cette action, que l'on a jugée digne de Gésar, et lui Aterait tout son édat. Les taiens da fils de Maounée ne paraissent pas avoir été proportioanés à la difficulté de sa «tuation, ni la fermeté de sa conduite égale ù la pureté 4e son ame. Ses vertus uns énergie avaient contracté, aasn tnen que les vices de ton prédécesseur, nn$ teinte de faiblesse dans le «limât efféminé de l'Asie, oiiil avait pris naissance; il est vrai qu'il rougissait d'une origine étrangère, et qu'il écoutait av«c une vaine complaisance les généalogistes, qui le

iHM.Aai;.,p.l22.

iaisaîent descendre de l'andeane adiitease de Rome '. Son règne est obscurci par l'orgaeS et par l'avarice de sa mère. Mammée, en exigeant de lui, lorsqu'il fat d'un &ge mûr, la même obéissance qu'il lui devait dans sa I^us tendre jeunesse, couvrit de ridicule soa caractère et celui de son fils propre *.

Les fatigues de l'expédition contre les Perses irritèrent le mécontentement des tro»pes. Le snoeès malheureux de cette guerre fit perdre k l'empereur sa r^mtation conuae général, et mette comiBe soldat. Chaque cause préparait, <^que dreonstance bàûit une révolution qui décUra l'eapire , et le livra, pendant longtemps , en proie an horreurs des guerres civiles.

La tyraanie de Commode, lesdiacordea intestines dont sa mort fut l'ori^^e, et les nouvelles maximes de polUique introdukes par les princes de la Huison de Sévère, ooairibuèrent toutes à augmenta^ la puissance dangereuse de l'armée, et à effacer les faibles traces que les lois et la liberté hùssaient ea» oore dans Tàme des Romains. Nous avons tàdté d'ex^iquer avec ordre et avec dartd les diangemens qui arrivèrent dans les parties iatérieares de la constitution, et qui en minèrent sourdement la base. Les caractèree particuliers des empereurs, leurs lois, leurs folies, leurs victoires, leurs exploits, ne nous intéressent qu'autant que ces objets se trooveat liés à Thistoire générale de ta décadence et de la chute de la monarchie. Occupés constamment de ce grand tableau, il ne bobs a pas été possible de pwter nos regards sur

(Dm MeMtaa,ffiat.Ai«.,p. Ifl». U choix «ait heureux. Dans une périmkde doue ans, les Metdlus obtinrent sept consulats et cinq triompties. Yoyex VdlëusPatereilhu,n, 11 , et les Fastes.

> UriAi'AlexHidre, diMliliitoim AngMtiae, présents le nodile d'un friaceaeoaa^ -, c'est uae teihie«o^ dt la Cyropédie de XjéaoplioD. La deseriptiôa de son règne , telle que nous l'a donnée Hérodim , est sensée, et cadre avec lliisloire gtoérale du siècle. Queiqtte»-aBS des traits les plus condamnables qu'elle renrerme sont égaleinent rapportés dans les Cragniens de Oion. Cependant la plupart de nos écnvains modernes, aveuglés par le préjugé, déiigurent Hérodiea, et copient servilemeot l'HistoiKÂugustine. Voyez MM.deTillemontelWotton. L'emperoir Julien au contraire (,ineaisariius,f.3i) prend ^aMr à peindre la faiblesse efféminée du S/rU», et l'avarice ridicule de sa mère.

(3n dep. J.^.)

un édit bien important d'Antonin Caracalia, qui donna le nom et les privilèges de citoyens romains à tous les sujets libres de l'empire. Cette faveur extraordinaire ne prenait cependant pas sa source dans les sentimens d'une âme généreuse. Elle fut dictée par une avarice sordide. Quelques observations sur les finance» des Romains, depuis les beaux siècles de la république jusqu'au règne d'Alexandre Sévère, prouveront la vérité de cette remarque.

La ville de Yeïes en Toscane ne fut prise qu'au bout de dix ans. Ce fut bien moins la force de la place que le peu d'expérience des assiégeans, qui prolongea ce siège, la première entreprise considérable des Romains. n fallait aux troupes les plus grands encourageraens pour les engager à supporter les fatigues extraordmaires de tant de campagnes coiuécatives, et à passer ainsi plusieurs hivers autour d'une ville située à sept lieues environ de leurs foyers '. Le sénat prévint sagement les plaintes du peuple, en accor^ dant aux soldats une paie régulière, à laquelle les citoyens contribuaient par une taxe générale établie sur les propriétés '.

Après la prise de Yeïes, pendant plus de deux cents ans, les victoires de la république augmentèrent moins les richesses que la puissance de Rome. Les états d'Italie ne payaient leurs tribute qu'en service militaire; et dans les guerres puniques les Romains entretinrent seuls à leurs frais, sur mer et sur terre, ces forces redoutables dont ils se servirent pour subjuguer leurs rivaux. Ce peuple généreux (et tel est souvent le noble enthousiasme de la liberté) portait avec joie les fardeaux les plus lourds, dans la juste confiance que ses travaux seraient bientôt magnifiquement ré-

« Selon rexact Denis d'Halicarnasse , la viDe ene-meme n'était âoignée de Rome que de eent stades, environ qnatrelieueg, quoique quelques postes avancés pussent s'étendre plus loin du côté de i'Élruric. Nardini a combattu, dans un Irailé particulier, l'opinion reçue et l'autorité dé denx papes qui plaçaient V«es à Civita-Castellana. Ce tarant croit que celte ancienne ville éuit située dans un petit endnrit appelé Isola, i moitié cbemin de Rome et dulacdeBraedaoo.

* Voyez les m» et ï« livres deTit^-Live. Dans le cens des Romains, la propriété, la puissance et la Uxe étaient ^laleiBCnt poporltouDées.

PAR ÉD. GIBBON. CH. VI

compensés. De si belles espérances ne furent pas trompées : en peu d'années les richesses de Syracuse, de Garthage, de la Macédcùne et de l'Asie, furent apportées à Rome en triomphe. Les trésors de Persée montaient seuls à plus de quarante-cinq millions ; et le peuple romain, roi de tant de nations, se trouva pour jamais délivré d'impôts M« revenu des provinces conquises parut suffisant pour les dépenses ordinaires de la guerre et du gouvernement. On déposait dans le teiiq>le de Saturne ce qui restait d'or et d'argent; et ces sommes étaient réservées pour quelque événement imprévu *.

L'histoire n'a peut-être jamais soufiert de perte si grande, ni si irréparable, que celle de ce registre curieux, légué par Auguste au sénat, et dans lequel ce prince expérimenté balançait avec précision les dépenses et les •revenus de l'empire '. Privés de cette estimation claire et étendue, no^s sommes réduits à rassembler un petit nombre de traits épars dans les ouvrages des anciens, qui se sont quelquefois écartés de la partie brillante de leur narration, pour s'attacher à des considérations plus utiles. Nous savons que les conquêtes de Pompée portèrent les tributs de l'Asie de cinquante à cent trente-cinq millions de drachmes, environ cent millions de notre monnaie *. Sous le faible gouverna ment des Ptolémées, le revenu de l'Egypte montait à douze mille cinq cents talêns; somme bien inférieure à celle que les Romains tirèrent ensuite de ce royaume par une ferme' administration , et par le commerce de l'Ethiopie et de l'Inde ''.

L'Egypte devait ses richesses an commerce; celles que recelait l'ancienne Gaule étaient le fruit de la guerre et du butin. Les tributs que payaient ces deux provinces paraissent avoir été à peu près les mêmes *. Rome pro-

' Pline , Œst. nat. 1. mtn ,. e. 3. Cicéron , de OffteUt, 11 , 22. PluUrque , Vie de PauI-Ëmile , p. 275.

2 Voyez une belle description de ces trésors accumulés , dans la Phaisale de Lucain , 1. m , v. 155 , etc.

^ Tadte , Annal, i , 1 1 . 11 parait que ce r^islre existait du temps d'Appien.

* Plularque, Vie de Pompée , p. 642.

s Slrabon , I. xrn , p. 798.

<Velleius Patercnlus, I. n, c. 39. Cet auteur semble donner la prélérence au revenu de la Gaule..

DÉCADENCE DE LEMPIRE ROMAIN

(222 dep. J.-C.)

ISta bien peu de sa supériorité S en n'exigeant des Carthaginois vaincns que dix mille talens phéniciens ', ou environ quaire-yingt-dix mil- Kdns, et en leur accordant cinquante ans pour les payer. Cette somme ne peut, en aucune manière, être comparée avec les taxes qui furent imposées sur les terre» et sur les personnes des habitans de ces mêmes contrées, lorsque les fertiles côtes de l'Afrique eurent été réduites en province *.

Par une fatalité singulière, l'Espagne était le Mexique et le Pérou de l'ancien monde. La découverte des riches contrées de l'Occident par les Phéniciens, et la violence exercée contre les naturels du pays, forcés à s'ensevelir dans leurs mines, et à travailler pour des étrangers, présente le même tableau que l'histoire de l'Amérique espagnole *. Les Phéniciens ne connaissaient que les côtes de l'Espagne. L'ambition et l'avarice portèrent les Carthaginms et les Romains à pénétrer dans le coeur de cette contrée; et ils découvrirent que la terre renfermait presque partout du cuivre, de l'argent et de l'or,On parie d'une mine près de Carthagène qui rapportait par jour vingt-cinq mille drachmes d'argent, ou près de sept millions par an *. Les provinces d'Asturie, de Galice et de Lusitanie donnaient annnelleneBt deux cents quintaux d'or ••

Nous n'avons point assez de loisir, et nous manquons de matériaux , pour continuer ces recherches curieuses , et pour connaître les tributs que payaient tant d'états pnissans, qui furent confoBdvs dans l'empire romain. Nous pourrons cependant nous former qudqne idée du revenu des provinces, dans le sein desquelles d'immenses richesses avaient été

< Les talens eobolques, phénieiens el alexandrins pesaient le double des talens attiques. Voyez Hopper , sur les poids et mesures des anciens , p. rr , e. 5. II est probable que lentaie talent Ait port^ de Tyr à Caitbage.

2Polybe,l. xv,c2.

3 Api»en , in panieù, p. 8t.

* Diodorede SUOe, 1. T.Cadixftatbttipu'lesPhéiiieiaM , DB peu pins de mille ans arant la naiesanee de Jésus-Cbrist. Voyez Vdleins Patercohu ,i, 2.

sStrabon,l.ni,p. 148

« Pline, Hist. nat., 1. xxxm, e. 3. llparle muA d'nne ■mie d'argent en Dalmatie, qui ftmimssait par Jour cinquante ttvres i l'État

déposées par la nature ou amassées par l'homme, si nous portons nos regards sur des contrées arides et solitaires, où les tributs étaient levés avec la plus grande' sévérité. Auguste reçut une requête des halritans de Gyare , qui le suppliaient humblement de les exempter d'un tiers de leurs impôts. Toute leur taxe ne se montait qu'à cent cinquante drachmes, environ cent douze livres ; mais Gyare était une petite lie, ou plutôt un roc baigné par les flots de la mer Egée, où l'on ne trouvait ni eau fraîche, ni aucune des nécessités de la vie, el qui servait de retraite i un petit nombre de malheureux pêcheurs '. Eclairés par la faible lumière de ces rayons épars et incertains, nous serions portés i croire : !• qu'en admettant tons les changemens occasionés par les temps et par les circonstances, le revenu général des province» romaines montait rarement à mmns de trws cent cinquante ou de quatre cent «saquante millions *; 2<* que cette somme considérable devait entièrement suffire à toutes les dépenses du gouvernement institué par Auguste, dont k cour ressemblait à la maison d'un sénateur particulier, et dont l'établissement militaire avait pour but de défendre les frontières de l'empire , depuis que Rome, renonçant à toute idée de conquête, ne redoutait plus aucune invasion.

Malgré ces probabilités, la dernière de ces deux conclusions est positivement contraire an langage et à la couÂiite d'Auguste. 11 n'est point aisé de décider si ce prince voulut agir comme le père commun de l'univers, oi comme l'oppresseur de la liberté; s'il désira d'adoucir le sort des provinces, ou d'appauvrir le sénat et l'ordre équestre. Quoi qu'il en soit, à peine eut41 pris les rênes du gouvernement, qu'il affecta souvent de parler de l'insuffisance des tributs, et de la nécessité où il se trouvait de faire supporter à RoB»e et à l'Italie une partie des charges publiques. 11 procéda d'une manière fort adroite dans

) Strabon,l.x,p. 485; Tadte, Amal. m, », «» iT, 30. Voyez dans Tonmefort (Voyage au LeriBi, li«lit VIII ) , une rive peinture de la misère a<tadlc de Gyn-

timt6AÀpae(de]ltagHituéinelioinanit, I. n,e.3). Mt monter le revenu à cent cinquante niUoH féi» d'or ; mais tout son ouvragt, qoolmwingtaieux (t raafV

(222tfep. J.-G.)

PAR ED. GEBBON. GH. VI

l'exécution de son dessein; et il examina sotgneosement toutes les voies qui pouvaient le faire réussir sans le rendre odieux. L'introduction des douanes fut suivie de l'établissement d'un impôt sur les consommations; et le plan d'une imposition générale s'étendit insensiblement sur les propriétés réelles et personnelles des dtoyens romains, qui, depuis plus d'un siècle et demi, avaient été exempts de toute «spèce de contribution.

I. Dans un empire aussi vaste que celui de Rome, la balance naturelle de l'argent devait s'établir d'elle-même par degrés. Comme les richesses des provinces étaient attirées vers ta capitale par l'action 'puissante delà conquête et de l'autorité souveraine, une partie de ces mêmes richesses refluait vers les provinces industrieuses, où elles étaient portées par la voie douce du commerce et des arts. Sous le règne d'Auguste et de ses successeurs, on avait mis dès droits sur chaque espèce de marchandise, qui, par mille canaux diÏTérens, abordait au centre commun de l'opulence et du luxe; et quelque interprétation que l'on pût donner à la loi, la taxe tombait toujours sur l'acheteurromain, et non sur le mardiand provincial '. Le taux de la taxe variait depuis la quarantième jusqu'^ la huitième partie de la valeur des effets. Cette variation, n'en doutons point, fut dir^ée par les maximes inaltérables de la politique. Les (^jets de luxe payaient un droit plus fort que ceux de première nécessité; et l'on favorisait plus les manufactures de l'empire que les productions de l'Arabie et de l'Inde *. U était bien juste que l'on préférât l'industrie des citoyens à un commerce étranger, qui ne pouvait être avantageux à l'État. Il existe encore une Uste étendue, mais imparfaite, des marchandises de rOrient sujettes aux droits sous le règne d'Alexandre Çêvère. ËUesconsistaient en cannelle, myrrhe, poivre et gingembre, en aromates de toute espèce, et dans une grande

é'^dition, est le fruit d'une inugination tKs-ëclutifrée.

I Tacite, Annal, xm, 31.

3 Verei Pline ( Hist. nat.Ln.c. 23; I. zn, e. 18); il obacrre que ks nanbaBdiges ée l'Inde se veiidaieDt à Rome cent fus leur valeur primitive. De là nous poufVM 00U8 former qodque idée du produit des douane* , puisque cette valeur primitive se montait à plus de dix-liuit oUlieDS.

variété de pierres précieuses, parmi lesquelles le diamant tenait le prenù^r rang pour le prix, et l'émeraude pour la beauté '. On y voyait aussi des pea«x de Perse et de Babylone, des soies écrues et apprêtées, de l'ivoire, de l'ébène et des eunuques *. Remar* quonsieique l'usage et le priit de ces esclaves effémiaés suivirent les atémes progrès que la décadence de l'empire.

II. L'impôt sur tes consommations fut établi par Auguste après les guerres civiles. Ce droit, quoique extrêmement modéré, était général. Il passa rarement un pour cent; mais il comprenait tout ce que l'on achetait dans les marchés on dans les ventes publiques; et il s'étendait depuis les acquisittons les plus considérables en terres ou en maisons, jusqu'aux plus petits objets, dont le produit ne peut devenir important quepar leur nombre infini et par «ne consommation journalière. Une pareille taxe, qui portait sur le corps entier de ia nation, excita toujours des plaintes. Un empereur, quiconnaissaitparfaitenent les besoins et les ressources de l'État, fut obligé de déclarer par un édit public que l'eBtretien des armées dépendait ea grande partie du produit de cet impôt ^.

IH. Lorsqne l'empereur Auguste eut pris le parti d'avoir toujours sur pied un coi^ de troupes destinées à àéieadre son gouvernement contre les attaques des ennemis étrangers et domestiques, il réserva des fonds partiettUers pour hi paie des soldats, pour les récompenses des vétérans, et pour les dépenses extraordinaires de la guerre. Les revenus immenses de l'impôt sur les consommations , quoique employés spécialement à ces objets, ne furent pas trouvés sufiBsans. Pour y suppléer, l'emp^'eur imagina une nouvelle taxe de cinq pour cent sur les legs et sur les héritages. Les nobles de Rome

< Les anciens ignoraient l'art de tdner ie diamant.

i M. Bonchaud , dans son traité de l'Impôt diez les RomaiBS, a transcrit eeUe liste, qui se trouve dans le Digeste ; et il • voidu l'édaircir par m commenture Irè»prelixe.

3 Tacile , Amud. i , 78. Deux ans après , l'emperenr Tibère, qui venait de réduire le royaume de Cappadece,diminua de moitié l'impôt sur les consommation» ; mais cet adouciseeneal ne hil pas de lonaue durée.

étaient beancoap plus attachés à leurs biens qu'à leur liberté. Auguste écouta leurs murmares avec sa modération ordinaire. Il renvoya de bonne foi l'affaire au sénat, l'exhortant à trouver quelque autre expédient utile et moins odieux. Gomme l'assemblée était divisée et indécise, l'empereur déclara aux sénateurs que leur opiniâtreté le forcerait à proposer une capitation et une taxe générale sur les terres; aussitôt ils souscrivirent en ùlence à celle qui les avait d'abord indignés '. Cependant l'impôt sur les legs et sur les héritages fut adoud par quelques restrictions. II n'avait lien que lorsque l'objet était d'une certaine valeur, comme de cinquante ou cent pièces d'or *; et on ne pouvait en exiger le paiement du parent le plus proche du côté du père '. Lorsque les droits de la nature et ceux de la pauvreté sont ainsi assurés, il est juste qu'un étranger ou un parent éloigné qui obtient un accroissement imprévu de fortune en consacre la vingtième partie à l'utUité publique *.

Une pareille taxe , dont le produit est immense dans tout état riche , se trouvait admirablement adaptée à la situation des Romains, qui pouvaient, dans leurs testamens arbitraires, suivre la raison ou le caprice, sans être enchaînés par des substitutions et par des conventions matrimoniales. Souvent même la tendresse paternelle perdait son influence sur les rigides patriotes de la république, et sur les nobles dissolus de l'empire; et, lorsqu'un père laissait à son fils la quatrième partie de son bien , on ne pouvait former aucune plainte légale contre une semblable disposition ". Aussi un riche vieillard qui n'avait point d'enfans était-il un tyran domestique; son autorité croissait avec î'àge et les infirmités. Une foule de vils courtisans, parmi lesquels il comptait souvent des préteurs et des consuls, briguait ses faveurs,

< Won, 1. IT. p. 794 ; I. LTi, p. 825.

3La sonune n'est fixée que par coqjecUire.

3 Pendant plnsieure gièdes que le dreit TWBuiB gnbrisUi, le« eognaU ou paréos du côté de la mère n'étaient point appelés i. la succession. CeUe loi cruelle ftit insensiblenenl délraitopar rbunumité , et enfin abolie par Jusli- Qien.

< Pline, Panég.c 37.

» Voyez HeioMcius, Jnttq, Jurù Rom., I, n.

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN, {222 dep. J.-C.)

flattait son avarice, appiandssait à ses folies, servait ses passions, et attendait sa mort avec impatience. L'art de la complaisance et de la flatterie devint une science très-lucrative; ceux qui la professaient furent connus sous une nouvelle dénomination; et toute la ville, selon les vives descriptions de la satire, se trouva divisée en deux parties, le gibier et les chasseurs '.

Tandis que la ruse faisait signer à la folie tant de testamens injustes etextravagans, on en voyait cependant un petit nombre dicté par une estime raisonnée et par une vertueuse reconnaissance. Cicéron, dont l'éloquence avait si souvent défendu la vie et la fortune de ses concitoyens , recueillit pour près de quatre millions de legs *. Il parait que les amb de 'Pline-le-Jeune n'ont pas été moins généreux envers cet illustre orateur *. Quels que fussent les motifs du testateur, le fisc réclamait sans distinction la vingtième partie des biens légués ; et dans le cours de deux ou trois générations , toutes les propriétés des sujets devaient passer insensiblement dans les coffres du prince.

Néron, dans les premières années de son règne, porté par le désir de se rendre populaire, ou peut-être entraîné par un mouvement aveugle de bienfaisance, voulut abolir les douanes et l'impôt sur les consommations. Les plus sages sénateurs applaudirent à sa générosité; mais ils le détournèrent de l'exécution d'un projet qui aurait détruit la force et les ressources de la république *. S'il eût été possible de réaliser cette chimère, des princes tels que Trajan et les Antonins auraient sûrement embrassé avec la plus vive ardeur l'occasion glorieuse de rendre un service si important au genre humain. Ils se contentèrent d'alléger le fardeau public, sans entreprendre de l'ôter tout à fait. La douceur et la précision de leurs lois déterminèrent la

t Horace, I.n,Sat.T; Pétrone, e. 116, etc. Pline, L ii,let.20.

2 Cicéron , Pbillp. n , c. 16.

3 Voyez ses lettres. Tons ces testamens lui donnaient occasion de développer son respect pour les morts et sa justice pour les vivans. On peut voir la manière dont il se conduisit euTen un fils qui avait été déshérité par sa mëre\

* TacUe, Annal., un, 50 ; Esprit des Lois , t. xu , c. 19.

(222 dep. J.-C.)

PAR ED. GIBBON. CH. VI

règle et la mesure de l'impôt, et mirent tous les citoyens à l'abri des interprétations arbitraires, des réclamaUons injustes, et des vexations insolentes des fermiers publics '. Les tributs proprement dits n'étaient point affermés *; et il est singulier que dans tous les siècles les plus sages et les meilleurs princes aient toujours conservé la méthode dangereuse de percevoir les douanes et les principaux impôts.

Les sentimens de Garacalla n'étaient pas les mêmes que ceux des Ântonins; et ce prince se trouvait réellement dans une position très-différente. Nullement occupé, ou plutôt ennemi du bien public, il ne pouvait se dispenser d'assouvir l'avidité insatiable qu'il avait lui-même allumée dans le cœur des soldats. De tous les impôts établis par Auguste, il n'en existait pas de plus étendu et dont le produit fût plus considérable que le vingtième sur les legs et sur les héritages. Comme cette taxe n'était pas particulière aux babitans de Rome ni à ceux de l'Italie , elle augmenta continuellement avec l'extension graduelle du droit de boui^eoisie.

Les nouveaux citoyens, quoique soumis également * aux nouveaux impôts , dont ils avaient été exempts comme sujets , se croyaient amplement dédommagés par le rang et par les privilèges qu'ils obtenaient, et par une perspective brillante d'honneurs et de fortune , qui se présentait tout-à-coup à leur ambition. Mais toute distinction fut détruite par l'édit du fils de Sévère. Loin d'être nue faveur, le vain titre de citoyen devint une charge réelle imposée aux habiians des pro- TÏnces. L'avide Garacalla ne se contenu pas des taxes qui avaient paru suffisantes à ses prédécesseurs. Il ajouta un vingtième à celui qu'on levait 'déjà sur les legs et sur les héritages. Après sa mort on rétablit l'ancienne proportion ; mais, pendant son règne, toutes les parties de l'administration gémi-

* Voyez le Panégjrriqne de Pline, l'HisU AngusUne et Bumian , de Veetigal.,passim.

> Puisque les bons princes remirait «onvent plusieurs millioiis d'arrérages.

> La condition des nouveaux citoyens est très-exactement décrite par Pline ( Panëgyr.c. 37, 38,39} ;TniJan publia une loi Irte-favorable pour eux.

rent sous le poids de sa cruelle t3rrannie ', Lorsque tous les babitans des provinces furent soumis aux impositions particulières des citoyens romains, ils semblaient devoir légitimement être exempts des tributs qu'ils avaient d'abord payés en qualité de sujets. Garacalla et son prétendu fils n'adoptèrent pas de pareilles maximes ; ils ordonnèrent que les taxes, tant anciennes que nouvelles, seraient levées à la fois dans tous leurs domaines. II était réservé au vertueux Alexandre de délivrer les provinces de cette oppression criante. Ge prince réduisit les tributs à la trentième partie de la somme qu'Us produisaient à son avènement *. Mous ignorons par quels motifs il laissa subsister de si faibles restes du mal public. Ges rameaux nuisibles, qui n'avaient point été tout-à-fait arrachés, jetèrent de nouvelles racines, s'élevèrent à une hauteur prodigieuse, et dans le siècle suivant répandirent une ombre mortelle sur l'univers romain. Il sera souvent question, dans le cours de cette histoire, de la taille, de la capitation et des contributions onéreuses de blé , de vin , d'huile et d'animaux, que l'on exigeait des provinces pour l'usage de la cour, de l'armée et de la capitale. Tant que Rome et l'Italie furent regardées comme le centre du gouvernement, les anciens citoyens conservèrent un esprit national, que les nouveaux adoptèrent insensiblement. Les prindpaux commandemens de l'armée étaient donnés à des hommes qm avaient reçu de l'éducation, qui connaissaient les avantages des lois et des lettres, et qui avaient marché à pas égaux dans la carrière des honneurs, en passant par tous les grades civils et militaires *. G'est principalement à leur influence et à leur exemple que nous devons attribuer l'obéissance et la modestie des légions, durant les deux premiers siècles de l'empire.

< Dion , I. Kxxni , p. 1295.

2 Celui qui étût taxé à dix aurei, le tribut ordinaire, ne paya plus que le tiers d'un aureus, et Alexandre lit en conséquence happer de nouvelles pièces d'or. Hist. Aug. p. 127 , avec les Commentaires de Saumaise.

3 Voyez l'Histoire d'Agricola, de Vespasien , de Tn\iai, de Sévère , de ses trois «empélileurs , et généralement de tous les bommes illustres de l'empire.

oogle

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

Hais lorsque Caracalla eut foi-cé le dernier rempart de la constitution romaine, à la distinction des rangs succéda par degrés la séparation des états. Les liabitans des provinces intérieures, où l'éducation était plus cultivée, furent les seuls propres à être employés comme jnrisconsiUtes, et à remplir les fonctions de la magistrature. La profession plus dure des armes devint le partage des paysans et des barbares nés sur les frontières, et qui, ne connaissant d'autre patrie que leur camp, ni d'autre science que celle de la guerre, méprisaient ouvertement les lois civiles, et se soumettaient à peine à la discipl'me militaire. Avec des mains ensanglantées, des mœurs sauvages et des dispositions féroces, ils défendirent quelquefois le trône desempereurs, et plus souvent encore ils le renversèrent.

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