‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire RomainChapitre 23 sur 105 · CH. XV · texte numérisé non relu

CH. XV

< Ces argumens «ont -présentés avec beeueoup (Se sag»- «Mé par le Jrâf Orebio et réftatés avec la mtme sagacilé et »« candeur par le Arécien Umboroh. V«y«E AhUoa OMUMo ( (Mmrage 4pii mérite Mes oe nom } , «d rehlion delà dispute qui s'éleva mire eux.

> « J«sus dreumcisus erat ; eibis nlebalur ]adal-

> eis , nsiHH sioffi ; pargatos scairie mittebat ad saoer- » dota; puAala el alios dies IlestosreUgioaeobiarvAat :

> siqiNemaritaiAbalo, osleadil non tautaim es lege, >sadeteieen>tisseirteiitils,1a1ia opéra sabbalo naa io- •> terdieU.. Grotiu», «te fertf. rel. ; Christ, l.v,*. 7. Peu après (c.12.) il s'étend sur la condescendance des apMres.

contraire aux indinations et aux pr^ugés des Juifs convertis.

L'histoire de l'église de Jérusalem fournit use preuve frappante de la nécessité de ces précautions, et de l'impression profonde qa« la religion juive avait faite sur l'esprit de ses sectateurs. Les quinze {Mremiers évéques de Jérusalem Airent tous des Juifs circonoia, et la congrégation à laquelle Us présidaient imissait la loi de Moïse avec la doctrine de Jésus-Christ*. La tradition primitive d'«ne église, fondée quarante jours seulemcntaprès la mort du Sauveur, et gouvernée pendant presque autant d'années, sous l'inspection immédiate des apôtres, devait naturellement être reçue comme le modèle de la foi ortho^ doxe*. Les églises éloignées avaient souvent recoure i l'autorité respectable de leur mèrev doat elles s'empressaient de soulager les be» soins par de généreuses contribwtions d'au» m6nes. Mais, lorsque des sociétés nembreases et op«k»tes enrent été établies dans les grandes villes de l'empire, Anttocbe, Alexandria^ Éphèse, Gorinthe et Rome, on vit insensiblement dimnraer la vénératton que Jérusalem avait inspirée à toutes les colonies chrétten* nés. Les juifs convertis, ou, comme on les appela dans la suite, les Nazaréens, qui avatent jeté les fondemens de l'églite , s« trouvèrent bientôc accadjlés par ki multitude des prosélytes, qiù , de toutes les différentes rtiigioiis tki polythéisme, accoundentcn fonde se ranger sens la bannière de Jésus-Christ ; et les GentHs, «MoriBés iput leor apôtre p«p. tieuiierà rejeter le fordea» inapportabie des cérémonies mosaïques, vouiarent anssi refuser àle«r8frères|)lwsorupHlenx la même taléiraooe qu'ils avaient d'abord humblement sollicitée pour eux-mêmes. Les Nazaréens ressentirent vivement la mine de la ville, du temple et de la religion publique du peuple Jtiif. £• effet, cpioiqu'Us eussent rttnescé à la

iPme mmet Gk^êtHm. Beum uà Ugtfehêerva'

Uone crtdehant. (Sulpice Sévère, ii, 31 . V.£u*ibc,Wat. Ecdékiast., l.tv, c. 5.)

* Mosbeim,<la rébus Chi^tkaiiséaM OonstatOinum mtigman , p. 158. D«m cM noeHent ouvrage, 411e J'aurai «oovent ooeanoa de citer , H traite de l'état de l'^gtiae prinàtive, avec bien pins d'étendue qu'il ■'•itéàportéedr le ftdre dans son histoire générale.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

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foi de leurs ancêtres, ils tenaient toujours inlimcment, par leurs mœurs,à des compatriotes impies, dont les malheurs, attribués par les païens au mépris de l'Être - Suprême, étaient, à bien plus juste titre, aux yeux des chrétiens, l'effet de la colère d'un Dieu vengeur. Après la destruction de Jérusalem, les Nazaréens se retirèrent au-delà du Jourdain, d.nns la petite ville de Pella, où cette ancienne église languit, durant plus de soixante ans, dans la solitude et dans l'obscurité'. Ils avaient toujoure la consolation de faire souvent de pieuses visites à la Cité Sainte; et ils se nourrissaient de l'espoir qu'ils seraient un Jour rendus à ces demeures chéries que la religion et la nature leur avaient appris à aimer et à respecter. Mais enfin, sous le règne d'Adrien, le fanatisme désespéré des Juifs remplit la mesure de leurs calamités, et les Romains, indignés des rébellions réitérées de ce peuple, usèrent avec rigueur des droits de la victoire. L'empereur bâtit une nouvelle ville sur le montSion * ; il lui donna le nom d' OElia Capitolina, lui accorda les privilèges d'une colonie , et, décernant les châtimens les plus sévères contre tout Juif qui oserait approcher de son enceinte, il y mit en garnison une cohorte romaine pour assurer l'exécution de ses ordres. Les Nazaréens ne pouvaient échapper que par une seule voie à la proscription générale. La force de la vérité fut alors secourue de l'influence des avantages temporels. Ils élurent pour leur évéque Marcus, prélat de la race des Gentils, et qui tirait probablement son origine de l'Italie ou de quelques provinces latines. A sa persuasion, la plus grande partie de la secte abandonna la loi de Moïse, qu'elle avait suivie

) Eusèbe ; 1. m , c. 6; Le Clerc', Histoire Ecdésiastiqne, p. 605. Darant cette absence momentanée, l'évèque et l'église de Pella retinrent toujours le litre de Jérusalem. C'est ainsi que les pontifes romains r^idérent pendant g;)iMnte-dix ans à Avignon , et que les patriardies d'Alexandrie ont transféré depuis long-temps leur siège épiscopal au Caire.

2DionCassius,I.LXix; Aristonde Pdla (apud Eusèb. , I. n, c 6} atteste que l'on interdit aux Juifs l'entrée de Jérusalem ; et il ea est parlé dans plusieurs écrivains ecclésLisliques. Quelques-uns d'entre eux cependant se sont trop empressés d'étendre celte défense à tout le pays de la Palestine.

constamment pendant plus d'un siècle. En sacrifiant ainsi leurs coutumes et leurs préjugés, les Nazaréens obtinrent l'entrée libre de la colonie d'Adrien, et ils cimentèrent plus fermement leur union avec l'église catholique'.

Lorsque le nom et les honneurs de l'église de Jérusalem eurent été rétablis sur le mont Sion, on accusa de schisme et d'hérésie les restes obscurs des Nazaréens , qui avaient refusé d'accompagner leur évéque latin. Ils conservèrent toujours leur première habitation de Pella , d'où ils se répandirent dans les villages situés aux environs de Damas, et ils formèrent une petite église à Bœrée, aujourd'hui Alep en Syrie". Le nom de Nazaréen parut trop honorable pour ces Juifs chrétiens; ils furent bientôt appelés Ébionites", terme de mépris, qui marquait la pauvreté prétendue de leur esprit aussi bien que de leur condition. Peu d'années après le retour de l'église de Jésusalem, il s'éleva une question qui devint un sujet de doute et de controverse : il s'agissait de décider si un homme qui reconnaissait sincèrement Jésus comme le Messie, mais qui persistait toujours à observer la loi de Moïse, pouvait espérer d'être sauvé. L'humanité de Justin le martyr le faisait pencher pour l'aifirmative, et, quoiqu'il s'exprimât avec la défiance la plus réservée, il osa prononcer eu faveur de ces chrétiens imparifaits, pourvu qu'ils se conientas-

1 Eusèbe , 1. iv , c 6 ; Sulpioe Sévère , n , 31 . En c«nnparanl les narrations peu satisfaisantes de ces deux auteurs , Mostaeim ( p. 327 , etc. ) a tracé une description très-claire des circonstances et des motifs de cette révolution.

2 Le Clerc (Hist. Ecdésiast., p. 477, 535) paratt avoir tiré d'Eusëbe, de saint Jérôme, de sainl Épiphane, et de quelques autres écrivains , toutes les drconstances principales qui ont rapport aux Nazaréens ou Ébionites. La nature de leurs opinions les divisa bientdt ai denx sectes, l'une plus rigide , l'autre plus douce. U y a du moins quelques raisons de conjecturer que les parens de Jésus-Christ restèrent attadiés au dernier parti , qui était le plus modéré.

3 Quelques écrivains se sont plu à créer un Ébion, auteur imaginaire du nom et de la secte des Ébionites. Mais nous pwrrons bien plus compter sur le savant Eusèbe que sur le véhément Tertullien , ou sur le crédule Epiphane. Selon Le Clerc, le mot hébreu Ebjonim peut être traduit en latin par celui de pauperes. ( V. Hist, Ecdésiast. , p. 477. )

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tassent de pratiquer les cérémonies de Moïse, sans prétendre que l'usage dût en être général OH nécessaire. Mais, lorsqu'on pressa saint Justin de déclarer le sentiment de l'église, il avoua que plusieurs chrétiens orthodoxes non-seaicment privaient leurs frères jndaïsans de l'espoir du salut, mais encore que , dans les devoirs ordinaires de l'amitié, de l'hospitalité et de la vie civile, ils refusaient d'avoir avec eux aucune communication'.

L'opinion la plus rigoureuse l'emporta sur la plus douce, comme on devait naturellement s'y attendre, et les disciples de Moïse furent à jamais séparés de ceux de Jésus-Christ. Les malheureux Ébionites, rejetés d'une religion comme apostats, et de l'autre comme hérétiques, se trouvèrent forcés de prendre un caractère plus décidé;et quoiqu'on puisse apercevoir jusque dans le quatrième siècle quelques traces de cette ancienne secte, elle seperdit insensiblement dans lasynagogue,oudans l'église'. Tandis que l'église orthodoxe gardait un juste milieu entre une vénération excessive et un mépris déplacé pour la loi de Moïse, les divers hérétiques prenaient les extrêmes opposés, et ils s'égaraient également en suivant les routesdererreuretdel'extravagance.

La vérité reconnue de la religion juive avait persuadé aux Ébionites qu'elle ne pouvait jamais être abolie ; ses imperfections prétendues donnèrent naissance à l'opinion non moins téméraire des Gnostiques, qu'elle n'a-

t Voyez le cnrienx dialogue de saint Justin le martyr avecle juif Tryphon. La conférence qu'ils eurent entre eux se tint à Ephèse, sous le règne d'Anlonin-le-Pieux , vingt ans environ apr^ le retour de l'église de Pella dans la ville de Jérusalem. Consultez , pour ceUe date , la note de l'exact Tillemont. (Mém. Ecclésiast., tom. n, p. 511.)

2 De tous les systèmes de christianisme, celui de l'Abyssinie est le seul qui tienne encore aux rites mosaïques. ( Geddes , Histoire de l'Église d'Ethiopie , et dissertations de Le Grand sur la relation du P. Lobo). L'eunuque de la reine Candace peut faire naître quelques soupçons; mais, comme on nous assure (Socrate, i, 19 ; Sozomène, n, 24 ; Ludolphe , p. 281 } que les Éthiopiens ne furent convertis que dans le quatrième siècle, il est plus raisonnable de croire qu'ils observèrent le sabbat , et qu'ils eurent aussi des mets défendus , en imitation des Juilï , qui , dans un temps très-reculé , étaient établis des deux côtés de la mer Rouge. Les plus anciens Éthiopiens ont pratiqué la circoncision par des motifs de santé et de propreté, qui semblent expliqués dans les Recherches philosophiques sur les Américains, tom. n, p. 117.

PAR ÉD. GIBBON. CH. XV

vait jamais été instituée par la sagesse de Dieu.Il est contre l'autorité deMoîse et des prophètes quelques objections qui séduisent trop facilement le sceptique , quoiqu'elles n'aient pour principe que l'ignorance oii nous sommes de l'antiquité reculée , et la faiblesse de notre esprit, incapable de se former une idée juste de l'économie divine. C'était sur ces objections que s'appuyait la vaine science des Gnostiques ', et qu'ils insistaient vivement. Ennemis, pour la plupart, des plaisirs des sens, ces hérétiques censuraient avec aigreur la polygamie des patriarches , les galanteries de David et le sérail de Salomon. Comment concilier, disaient-ils, la conquête de la terre de Canaan, et la destruction d'un peuple sans défiance, avec les notions communes de la justice et de l'humanité? Lorsqu'ils jetaient ensuite les yeux sur la liste sanguinaire de meurtres , d'exécutions et de massacres qui souillent, presque à chaque page, les annales des Juifs, ils reconnaissaient que les barbares de la Palestine n'avaient point eu plus de compassion pour leurs amis et pour leurs compatriotes que pour leurs ennemis idolâtres*. Passant ensuite des sectateurs de la loi à la loi elle-même, ils prétendaient qu'une religion qui consistait seulement en sacrifices sanglans, en cérémonies puériles, et dont toutes les punitions et toutes les récompenses étaient temporelles , ne pouvait ni inspirer l'amour de la vertu, ni réprimer l'impétuosité des passions. Les Gnostiques s'efforçaient de jeter du ridicule sur la narration de l'écrivain sacré lorsqu'il décrit la création du monde et la chute de l'homme ; ils traitaient avec une dérision profane le repos de la Divinité après six jours de travail, la côte d'Adam, le jardin d'Èden, les arbres de la vie et de la science, le serpent parlant, le fruit défendu et la condamnation éternelle prononcée contre le genre humain pour l'of-

< Bcausobre (Histoire du Manichéisme, I. i, c. 3)a rendu compte , avec la plus savante impartialité, de leurs objections, et particulièremenl de celles de Faustus, l'adversaire de saint Augustin.

2 Apud ipsos fldes obstinata , misericordia in promptu. Adversus omnes aUos fiostUe odium. (Tac. Hist., T, 4.) Certainement Tacite a vu les Juifs d'un onl trop favorable. La lecture de Josèphe aurait pu détruire l'antithèse.

fençe lëgèrc de ses premiers pères '. Les .GDOstiques osaient l^ien représenter le Dieu d'Israël comme an être sujet à rerrenr et à la passion, capricien;x dans sa faveur, implacable dans sa vengeance, bassement jaloux de son culte religieux, n'accordant ses bienfaits qu'à un seul peuple, et n'étendant point sa providence ^u-delà de cette vie passagère. Ils ne pouvaient apercevoir, dans une pareille description, aucun des.trHits qui carac- .térisent le père commun, le maître tout-puissant de rùniyers*. Ils convenaient que la religion du peuple juif était, en quelque sorte, ntoins criminelle que l'idolâtrie des autres nations ; mais leur doctrine avait pour base la mi^ion de Jésus-Christ. Ils enseignaient qu'il devait être adoré comme la première et la pins brillante émanation de la .Divinité, et qu'il avait paru sur la terre pour corriger les différentes erreurs des hommes , et pour révpler un nouveau système de vérité .et de perfection. Par une condescendance très-singulière, les plus savans pères de l'é- .glise ont eu l'imprudence d'admettre les sophismes de celte secte. Avouant que le sens littéral des divines écritures répugne à tous les principes de la raison et de la foi , ils se croient en sûreté et invidnérables derrière le large yqile de l'allégorie, qu'ils ont soin d'ëiendre sur la partie la plus délicate du système deMçîse''.

On a prétendu que la pureté primitive de ^'église n'avait januus été violée par le schisme ni par l'hérésie, avant le règne de Trajan ou d'Adrien, cent ans environ après la mort de Jésus-Christ*. Remarquons plutôt qu,e, durant cette période, les disciples du Messie

< Le docteur Burnet (^rchteologia , \.n, c 7 ) a discuté les premiers chapitres de la G«nè8e avec trop d'esprit et de liberté.

* Les Gaostiques les plus modà^ conadéraient Jehovah comme un tire d'une nature mixte entre DieD et le démoD. D'autres le confondaient avec le mauvais prinicipe. Voyez le second siècle de ll'Histoire gâiérale de Mosheim. Cet auteur expose d'une mani^ distincte, quoique concise, les opinions étranges qu'ijs s'étaient formées sur ce sujet.

3 .Voyez Beausobre, {Histoire du Mauicbtéispie , 1. 1, c. 4.) Origène et' saint Augustin étaient du noiobre des all^oristes.

* Hégésippe , apud Euseb. , I. ui , 32 ; iv , 22 ; Oémenl d'Alexandrie, Slromat.,Tu, 17.

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN, (324 dcp. J.-C.)

donnèrent à la foi et à la pratique une éten-

due qife ne se permirent jamais de lui donner les fidèles (les siècles siiivans. Insensiblement les limites de lacon^munion furent resserrées, le parti dominant exerça son autorité spirituelle avec plus de rigi^eur, et on exigea des membres les plus respectables qu'ils renonçassent à leurs opinions particulières. La plupart d'entre eux n'en devinrent que plus hardis à soi^teulr leurs senlimens, à suivre des principes erronés, et à lever ouvertement l'étendard de la ré voile contre l'uniléde l'église. Les Guostiques se distinguèrent surtout par leur politesse, parleursayoir et par leur opulence. L'oi^ueil leur fit prendre la dénomination générale de Gnostiques ou illuminés^ qui exprimait une supériorité de connaissance : peut-être aussi ce nom leur fut-il donné ironiquenient par des.adversaires«nvieux.Cette secte , composée presque toute de familles païennes, parait avoir eu prittcipalement pour fondateurs .des habitans de la Syrie ou de l'Egypte, contrées où la chaleur du .climat dispose et l'esp^rit .et le corps à la dévotiou contemplative. Les .Gnostiques mêlaient à la foi de Jésus-Christ plusieurs dogmes suMunes, mais obscurs, tirés delà philosophie orientale , et même de la religion de Zoroastre, concemanit l'éternité de la matière , l'existence de deux principes .et la tùérardiie mystérieuse du monde inviolé'. Dès qu'ils se furent élancés .dans ce vaste abime , ils prirent pour guide une imagination désordonnée; et, comme les sentiers de l'erreur sont variés et infinis , les Gnostiques se trouvèrent imperceptiblementdivisés en plus de cinquante sectes particulières *, dont les principales paraissent avoir été les Basilidiens, les Yalentir niens, les Marcionites, et, dans un temps moins reculé , les Manichéens. Chacune de ces sectes pouvait se vanter d'avoir ses ëvè-

< ^ décrivant les Gnostiques dn second et du trtrisième siècle , Mosheim est ingénieux et de bonne foi; Le Clerc , un peu lourd , mais exact ; Beausobre est presque toujours un apologiste ; et il est bien à craindre que les premiers pères de l'église ne soioittrés-smtyait des calomniateurs.

2 Voyez les catalogues de saint Irénée et de saint Épipbane. 11 Aui avouer aussi que ces écrivains ët»ent portes à multiplier le nombre des sectes qui s'opposaient à f unité de l'église.

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PAR ÉD. GIBBON. CH. XV

ques etses congrégations, ses docteurs et ses martyrs*. Au lieu de quatre évangiles adoptés par l'église, lés hérétiques produisaient' une foule d'histoires, dans lesquelles ils araient adapté, à jeui^s doctrines respectives'les actions et les discours de Jésus- Christ. Le succès des' Gnostiques fut rapide et devint fort étendu*. Ils couvrirent l'Asie et l'Egypte, s'établirent à Rome et pénétrèrent' quelquefois dans les prOTincesde l'Ocbident. Ils s'élevèrent, pou^ la plupart; dans lé second siècle; le troisième fut l'époque dé leur splendeur; ils furent entièrement terrassés, dans le quatrième ou dans le cinquième , par l'influence supérieure de quelques nouvelles controverses, et par l'ascendant de la puissance dominante. Quoiqu'ils troublassent sans cesse la paix de l'église, et qu'ils en avilissent souvent la dignité, ils contribuèrent plus à favoriser qu'à retarder les progrès du cfaristranisme. Les païens convertis, dont les objections lés plus fortes étaient contre la loi de Moïse , pouvaient être admis dans le sein de plusieurs sociétés chrétiennes qui n'exigeaient pas de leur esprit, encore rempli de préjugés, la croyance d'une révélation antérieure ; et , à la fin , l'église profita des conquêtes de ses ennemis les plus invétérés *.

* Eusèbe,!. iv,c. 15. Voyez dans Bayle, à l'artide Marcion , un détail curieux d'Une dispute sur ce sujet. Il semblerait que quel<ines-uns des Gtaostiques ( les Basl- Udleos ) éritaien( et même reftisaient l'henneur du marlyr«. Leurs raisons étaient singulières et abstruses. (V. Mosheim , p. 3â8.)

ï Voyez un passage irès-remarquabled'Origène (proem. ad Lucan.) Cet inKitigable écrivaiD;qui avut passé sa vie dans l'Aude de l'Ecriture Sainte , en appuie l'authenticité snr l'autorité inspirée de l'égSse. Il était impossible que les Gnostiques pussent recevoir les évangiles que nous avons maintenant , et dont plusieurs passages ( particulièrement la résurrection de Jésus- Ohrisl ) attaquent directement leurs dogmes làvoris , et pouvaient paraître avoir été dirigés contre eux à dessein. Il est donc , en quelque sorte , singulier que saint Ignace ( BpUt. ad Sthym. Patr. Jpostol. , lom. n , p. 34 ) ail préféré employer une tradition vague et douteuse, au lieu d'avoir recours au témoignage certain des évangélistes.

3 Habent t^es favos ; habent ecclesias et Marciomta. Tdle est l'expression forte de Tertullien , que je suis obligé de citer de mémoire. Du temps de saint Épiphane ( adveirs. hxreses , p. 302), les Mardoniles étaient très-nombreux en Italie , en Syrie , en Egypte , en Arabie et daiis la Perse.

* Saint Augustin est un exemple mémorable de ce pas-

Au reste, quelle que pût être entré les orthodoxes, les Ébionites et les Gùostiques , la différenfee d'opinion cotiCernant là Divinité ou l'dbligation de la loi de'Môfôè, un zèle es.-* clnslf les animait tous également, et ils avaient pour l'idolâtrie la Même horreur qui avait di^tingiié les Jnlfé parmi les autres nations'de l'ancien monde. Le' phiiôsèphé, qui ne voyait dans le systèrtte du polythéisme, (ju'un nitélange ridicule de fraude et d'erreur, pétivait librement sourire de pitié soiis le masque de la dévotion, sans crafndrë que le mépris ou la complaisance ne l'exposât au ressentîrtiént de quelque puissance invisible , ou plutôt , selon lui , imaginaire. Miàis les premiers chrétiens envisageaient avec bien plus d'efiroi, et sous uh jour beauconp^ plus odieux, la religion du piaganisàie. Les fidèles et les hérétiques s'accordaient à regarder les démons comme les auteurs, les patrons et les objets de l'idolâtrie *. c Les esprits rebelles ,

> qui avaient été dégradés de l'état d'ànge, et » précipités dans le goufiVe infernal, avaient

> toujours la permission d'errer sur la terre,

> de tourmenter le cot*p& des péchéut's, et de

> séduire leurs âmes. Les démons s'ajkirçu-

> rent bientôt et ils abusèl*ent du penchant

> naturel de l'homme à la dévotion; et, dé-

> tournant adroitement les mortels de l'ado-

> ration qu'ils devaient à leur Créateur, ils

> usurpèrent la place et les honneurs de » l'Élre-Suprême. Le succès de leurs artifices

> détestables satisfit à la fois leaf vanité et

> leur vengeance; et ils goûtèrent la seule

> consolation dont ils pouvaient être stiscepti- * blés, l'espoir d'envelopper l'espèce humaine

> dans leur crime et dans leur misère. > On disait, ou du moins on s'imaginait qu'ils s'étaient partagé entre eux les rôles les plus importans du polythéisme : l'im de ces démons prenant le nom et les attributs de Jupiter, l'autre d'Esculape, un troisième de Vénus, et un quatrième peut-être d'Apollon *.

sage, qui mène, par degrés, de la raison à la foi. II Ait durant plusieurs années engagé dans la secte des Manicbéens.

> Le sentiment unanime de l'église primitive est trèsclairement expliqué par saint Justin le martyr. (Apolog. Major , par Alhenagoras , l^at. , c. 22 , etc. , et par Lactanre, Institut, divin., u, 14-19.)

2 Tertullien (Apolog., c.23. ) all^e la confession des

On ajoutait que leur longue expérience et leur nature aérienne les mettaient en état de remplir ces différens caractères avec une adresse et avec une dignité convenables. Cachés dans les temples, ils avaient institué les fêtes et les sacrifices ; ils avaient inventé les fables : les oracles étaient rendus par ces esprits infernaux, et il leur avait souvent été permis de faire des miracles. Les chrétiens, qui, par l'interposition des démons, pouvaient expliquer si facilement toutes les apparences surnaturelles , admettaient sans peine et même avec empressement les fictions les plus extravagantes de la mythologie païenne.

Mais, en ajoutant foi à ces fictions, le chrétien ne les envisageait qu'avec horreur. La iplus petite marque de respect pour le culte national eût été à ses yeux un hommage direct rendu aux esprit infernaux, et un acte de rébellion contre la majesté de Dieu.

Par une suite de cette opinion, le devoir le plus essentiel, mais en même temps le plus pénible d'un chrétien , était de se conserver pur au milieu d'un monde corrompu , et de ne pas se souiller par la pratique de l'idolâtrie. La religion des anciens peuples ne consistait pas simplement en une doctrine spéculative, professée dans les écoles ou prêchée dans les temples. Les divinités et les rites innombrables du polythéisme étaient étroitement liés à tous les détails de la vie publique ou privée :^les plaisirs , les affaires rappelaient à chaque instant ces cérémonies ; et il eût été presque impossible de ne les pas observer sans fuir en même temps tout commerce avec les hommes, et sans renoncer aux devoirs et aux amusemens de la société '. Les actes les plus solennels de la guerre et de la paix étaient toujours préparés ou conclus par des sacrifices, auxquels le magistrat, le sénateur et le soldat ne pouvaient se dispenser de présider ou de participer*. Les

dânons eux-mêmes , toutes les fois qu'ils élaimt tourmentés par les exorcistes chrétiens.

1 Tertullien a écrit un traité fort sévère contre l'idolâtrie , pour précaulionner ses frères contre le danger où ils étalent à chaque instant de commettre ce crime. Recogita sylvam et quanta latitant spiiue. ( De Dolo- Iatriâ,c.lO.)

2 he sénat romain s'assemblait toujours dans un temple

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spectacles publics formaient une partie essentielle de la dévotion riante des païens. Ils se persuadaient que leurs divinités acceptaient avec reconnaissance ces jeux que le prince et le peuple célébraient dans les fêtes instituées en leur honneur '. Le fidèle, qui fuyait avec une pieuse horreur les abominations du cirque ou du théâtre , se trouvait dans chaque repas exposé à des embûches infernales, toutes les fois que ses amis , invoquant les dieux propices, versaient des libations*, et formaient des vœux pour leur bonheur réciproque. Lorsque l'épouse, enlevée d'entre les bras de ses parens, franchissait avec une répugnance affectée le seuil de sa nouvelle demeure % accompagnée de tout le cortège de l'hymen ; lorsque la pompe funèbre s'avançait lentement vers le bûcher *. Au milieu de ces cérémonies intéressantes, le chrétien, dans la crainte de se rendre coupable de sacrilège, se trouvait forcé d'abandonner les personnes qu'il chérissait le plus. Toutes les professions, tous les métiers qui contribuaient à former ou à décorer les idoles, étaient déclarés infectés du poison de l'idolâtrie', sentence sévère, puisqu'elle dévouait

ou dans un lien consacré (Aulu-Gdle, znr,7). Avant de s'occuper d'afbires , chaque sénateur était obligé de verset du vin , et de brûler de l'encens sur l'autd. (Suétone, rie d'Auguste , c 35.)

> Voyez TertulUm , de Spectaculis. Ce réformateur rigide n'a pas plus d'indulgence pour une tragédie d'Euripide quepour un combat de gladiateurs. C'est surtout l'habillement des acteurs qui le choque. En se serrant de brodequins élevés, ces impies s'elTorcent d'ajouter une coudéei leur taille, (c. 23.)

> On peut voir , dans tous les auteurs de l'antiquité , que les andens avaient coutume de terminer leurs repas par des libations. Socrate et Sénéque , dans leurs derniers momens, firent une application de cet usage. • Post- » quamstagnum calidx aquse introiit, respergois proxi- » mos serrorum , addita voce , libare se liquorem illum I Jori hberatori. > ( Tacite , Annal., xv , 64. )

3 Voyez l'hynme élégant, mais idolâtre, que Catulle composa à l'occaàon des noces de Manlius et de Julie. O lymene, l^rmenae Jo! guis huic deo compararier ausUT

* Virgile , en chantant la mort de Misène et de Pallas , a décrit avec exactitude les funérailles des anciens ; les édaircissemens donnés par son commentateur Serrius ne contribuent pas moinsàfeire connaitre ces cérémonies. Le bûchar lui-même était un autel ; le sang des victimes servait d'aliment aux flammes; et tous les assistans étaient arrosés de l'eau lustrale.

s Tertullien, de Jddolâtrid, c. n.

PAR ÉD. GIBBON. CH. XV

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aux tonroiens éternels cette portion si considérable de la société qui exerce les arts libéraux et mécaniques. Si nous jetons les yeux sur les restes innombrables de l'antiquité, outre les images des dieux et les instrumens sacrés de leur culte, nous voyons que les maisons, les habits et les meubles des païens devaient leurs plus riches ornemens aux formes élégantes et aux fictions agréables , consacrées par l'imagination des Grecs". C'était aussi dans cette source impure que la musique , la peinture , l'éloquence et la poésie avaient puisé leurs plus grandes beautés. Dans le langage des pères de l'église , Apollon et les Muses sont les organes de l'esprit infernal ; Homère et Virgile en sont les principaux ministres; et cette mythologie brillante qui remplit, qui anime les productions de leur génie, est destinée à célébrer la gloire des démons. La langue même de la Grèce et de Rome abondait en expressions familières, mais impies, que l'imprudent chrétien pouvait entendre avec trop de patience , ou prononcer trop légèrement *.

Les tentations dangereuses, qui se tenaient de tous côtés en embuscade pour surprendre le fidèle, l'attaquaient les jours de fêtes publiques avec une violence redoublée. Ces institutions augustes avaient été disposées et arrangées, dans l'année, avec tant d'art, que la superstition prenait toujours le masque du plaisir, et souvent celui de la vertu '. Chez les Romains , les fêtes les plus sacrées avaient pour objet de célébrer les calendes de janvier, en prononçant solennellement des vœux pour la félicité publique et pour le bonheur des citoyens; de rappeler le souvenir des morts , et d'attirer les regards des

< Voyez partout l'antiquité de Montliaucon. Le revers même des monnaies grecques et romaines tenait souvent à l'idolâtrie. Ici, il est vrai , les scrupules des cbrétiens étaient balancés par une passion plus forte.

* Tertullien, de Jdololatrid , c. 20, 21 , 22. Si un ami pdïen ( peut-être lorsqu'on étemuait ) se servait de l'expression Tamilière: Jupiter vous bénisse, le dirétien était obligé de prolester contre la divinité de Jupiter.

3 Voyez l'ouvrage le plus travaillé d'Ovide , ses Fastes, qui sont restés imparfaits ; il n'a fini quêtes six premiers mois de l'année. La compilation de Macrobe est appelée Satumalia ; mais c'est une petite partie du premier livre .«culement , qui a quelque rapport à ce titre.

dieux sur la génération présente; de poser les bornes invariables des propriétés ; de saluer, au retour du printemps, les puissances vivifiantes, qui répandent la fécondité; de perpétuer ces deux ères mémorables de Rome, la fondation de la ville, et celle de la république ; et de rétablir, durant la licence bienfaisante des saturnales, l'égalité primitive du genre humain. Quelle devait être l'horreur des cbrétiens pour ces cérémonies impies, puisque dans des occasions moins alarmantes ils montraient une délicatesse si scrupuleuse? Aux jours d'allégresse publique, les anciens avaient coutume d'orner leurs portes de lampes et de branches de laurier, et de ceindre leurs tètes de guirlandes de fleurs. Cet usage innocent, qui formait un spectacle agréable, pouvait être toléré comme une institution purement civile ; mais il arrivait malheureusement que les portes se trouvaient sous la protection des dieux pénates , que le laurier était consacré-à l'amant de Daphné, et que ces guirlandes de fleurs , quoique souvent le symbole de la joie ou de la tristesse, avaient été dédiées dans leur première origine au service de la superstition. Les cbrétiens qui se déterminaient à suivre les coutumes de la patrie et les ordres du magistrat éprouvaient de terribles agitations : en proie aux plus sombres alarmes, ils redoutaient les reproches de leur conscience, les censures de l'église , et les dénonciations de la vengeance divine '. Tels étaient les soins pénibles qu'il fallait prendre pour garantir la pureté de l'Évangile du soufQe empoisonné de l'idolâtrie. Les partisans de l'ancienne religion observaient avec indifférence les rites publics ou particuliers qu'ils tenaient de l'éducation et de l'habitude ; mais toutes les fois que ces cérémonies superstitieuses se présentaient, elles

I Totullien a composé un ouvrage pour défiendre ou plutôt pour célébrer l'action téméraire d'un soldat chrétien qui , en jetant sa couronne de laurier, avait exposé sa personne et celle de ses fl^es au danger le plus imminent. Comme il parle des empereurs (Sévère et Cara» caUa), il est évident , malgré M. de Tillemont, que Tertullien composa son traité de Corond long-temps avant qu'il riit adopté les erreurs des Montanisles. (Voyez Hem.Kcclésiasl. , tom. m. p. 384. )

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

fournissaient aux chré^eos une occasion de s'opposer avec force aux anciennes erreiu^ , el de déclarer leure senlimens. Ces protestations fréquentes affermissaient leur attachement à la foi; et, à mesure que leur zèle s'augmentait , ils combattaient avec une plus grande ardeur, et avec des succès plus marqués, dans cette guerre sainte, qu'ils avaient, entreprise contre l'empire des démons.

IL, Les écrits de Cicéron ' peignent des couleurs les plus vives l'ignorance, les erreurs et l'iDcerlitude des anciens philosophes au sujet de l'immortalité de l'àme. Lorsqu'ils voulaient armer leurs disciples contre la crainte de la mort, ils leur inculquaient la vérité de cette opinion si simple, mais si affligeante, que le coup fatal de notre dissolution nous délivre des calamités de la vie , et que ceux qui ont peu de temps à exister ont aussi peu de temps à souffrir. Rome et la Grèce renfermaient cependant un petit' nombre de sages qui avaient conçu une idée plus relevée, et, à certains égards, plus juste de la nature humaine, quoique dans leurs sublimes recherches leur raison ait souvent pris pour guide leur imagination, et que leur imagination ait été dirigée par leur vanité. Lorsqu'ils contemplaient avec complaisance l'étendue de leur puissance intellectuelle; lorsque dans les spéculations les plus profondes , ou dans les études les plus importantes , ils exerçaient les diverses facultés de la mémoire , de l'imagination et du jugement ; lorsqu'enfin ils méditaient sur cet amour de la gloire qui nous transporte dans les siècles futurs bien au-delà des limites de la mort et du tombeau, ils rougissaient d'être confondus avec les brutes , et ils ne pouvaient se résoudre à supposer qu'un être, dont la dignité leur inspirait ï'admiratiou la plus vive, fût réduit à une petite portion de terre, et à une durée de quelques années. Pour appuyer des scntimens si favorables à l'excellence de notre espèce, ils appelèrent à leur secours la science, ou plutôt le langage de la métaphy-

< En particulier , le premier livre de$ Tusculanes , le traité de la Vieillesse el le songe de Scipion , contiennenl, dans le plus beau langage , tout ce que la philogophie des Grecs ou le bon sens des Komains pouvait suggérer sur ce st^el obscur , mais important.

(234 dep. J.-C.)

sique. Ils découvrirent bientôt que, comcn«aucune des propriétés de la matière ire peut s'appliquer aux opérations de l'esprit, l'âme devait être une substance différente du corps, pure, simple et spirituelle, incapable dedis^ solution , et susceptible d'un degré plus parfait de bonheur et de vertu , après être sortie de sa prison corporelle. Les philosophes qnt> marchèrent sur les traces de Platon tirèrent' de ces principes nobles et spécieux une conclusion qu'il eût été très-difficile de justifier; puisque, non contens d'établir l'immortalité |de l'âme, ils prétendaient prouver son éternité antérieure , et qu'ils penchaient 'à la rc- I garder comme une portion de cet esprit in- ,6ni, existant par lui-même, qui remplit et 'soutient l'univers '. Un système si incompréhensible j si élevé au-dessus des sens etde l'expérience de top les hommes, pouvait* : amuser les loisirs d'un philosophe ; peut-être laussi, dans le silence de la solitude, cette doctrine consolante offrait-elfe quelquefois' 'un rayon d'espoir à la vertu accablée; Mais^ l'impression faible qui avait été communiquée dans les écoles se perdait bientôt au milieu du tumulte et des agitations de la vie active. Nous connaissons assez les actions, les caractères et les motifs des personnages émineus qui fleurirent du temps de Cicéron et des premiers césars, pour être assurés que leur conduite dans cette vie ne fut jamais dirigée par aucune conviction sérieuse des punitions et des récompenses d'un état futur. An barreau et dans le sénat de Rome, les orateurs les plus habiles ne craignaient pas d'oflenser leurs auditeurs en représentant cette doctrine comme une opinion vaine et extravagante, que rejetait avec mépris tout homme dont l'esprit avait été cultivé par l'éducation ». Puisque la philosophie, malgré les efforts les plus sublimes, ne peut parvenir qu'à tracer faiblement le désir, l'espérance , ou tout

' La préexistence de l'âme , en tant au moins (jue cette doctrine est compatible avec la religion, M adoptée par plusieurs des pères de l'église grecque et latine. (Voy. Beausobre , Hist. du Manichéisme, 1. vi , c. 4.)

ï Voyez Cicéron pro Cluent, c. 61. César ap. Sallusl., de Bel. CaUl., c. 50 ; .luvénal , sal. u , 149.

E.«e aliqni» maiKS , et tabtcrraMa rcgna.

Mec pwrl aedul , Dùi qui wmlxm Kit lavanUir.

(324 (lep. J.-C.)

au plus la probabilité d'une vie à venir, il n'appartient donc qu'à la révélation divine de fixer l'existence, et de décrire l'état de ce pays invisible, destiné à recevoir les âmes des hommes après leur séparation d'avec les .corps. Mais il est facile d'apercevoir dans les -religions de la Grèce et de Rome plusieurs défauts inhérens, qui les rendaient incapables d'entreprendre une tâche si difficile. 1° Le système général de la mythologie ancienne ne portait sur aucune preuve solide, et les plus sages d'entre les païens avaient déjà secoué l'autorité qu'elle avait usurpée. 2° La description des régions infernales avait été abandonnée aux peintres et aux- poètes; et leur imagination les peuplait d'un si grand nombre de fantômes et de monstres, elle distribuait les punitions et les récompenses avec «i peu d'équité , qu'une vérité auguste , la plus faite pour le coeur de l'homme, avait été rinsensibleroent opprimée et dégradée par le mélange absurde des fictions les plus grossières *. 3o A peine les polythéistes les plus religieux de la Grèce et de Rome envisageaient-ils la doctrine d'un état futur comme 4in article fondamental de foi. La providence des dieux avait plutôt rapport aux sociétés publiques qu'aux individus ; et elle se déveiloppait principalement sur le théâtre visible -du 4fnonde présent. Les vœux particuliers, offerts devant les autels de Jupiter ou d'Apollon, exprimaient le désir inquiet de leurs adorateurs pour la félicité temporelle, et mar^ quaient en même temps leur ignorance ou ieur insensibilité concernant une vie à venir *. La vérité importante de l'immortalité de l'àoie fut annoncée avec pins de soin et avec plus de succès dans l'Inde, en Assyrie , en Egypte et dans, la Gaule ; et, puisque ce n'est point dans une supériorité de connaissances parmi ces barbares que nous pou-

1 le onzième livre de l'Odyssëe donne une description sombre et contradictoire des régions inrernales. Pindare et Virgile ont embelli le tableau ; mais ces poètes mêmes , quoique plus eorrecls que leur grand modèle , sont tombés dans des inconséquences bien étranges. ( Voyez Bayle, Réponses aux questions d'un Provincial, part, in, c. 22.)

2 V«ye> la seizième épitre du premier livre dllorace , la treizième satire de Juvénal , et la seconde satire de Perse. Ces discours populaires expriment le sentiment et le langa^ de la nlultitude.

PAR ÉD. GIBBON. CH. XV

vons trouver la raison d'une différence si sensible, il faut l'attribuer à l'influence d'un ordre de prêtres établis dans ces contrées , et qui employaient les motifs de vertu comme des instrumens d'ambition *.

On se serait naturellement attendu qu'un principe si essentiel à la religion aurait été révélé dans les termes les plus cliairs au peuple choisi de la Palestine , et qu'il aurait pu être confié en toute sûreté à la race sacerdotale d'Aaron. Il est de notre devoir d'adorer les décrets mystérieux de la Providence *, lorsque nous voyons la doctrine de l'immortalité de l'àme omise dans la loi mosaïque. Les prophètes l'annoncèrent obscurément ; et, durant la longue période qui s'écoula entre la servitude chez les Égyptiens et la captivité de Babylone, les espérances aussi bien que les craintes des luifs paraissent avoir été resserrées dans le cercle étroit de la vie présente '. Après qucGyrus eut permis à la nation exilée de retourner dans la terre promise, et qv'Esdras eut rétabli les anciens nionumens de la religion, deux sectes célèbres, les Saducéens et les Pharisiens, s'élevèrent insensiblement à Jérusalem *. Les premiers , qid formaient la classe la plus

< Si nous nous bornons aux Gaulois , nous pouvons remarquer qu'ils confiaient, non-seulementleursvies, mais leur argent même, à l'assurance d'un autre monde. « Ve-

> tus ille mos Gallorum occurrit (dit Valère Maxime , L

> u, c. 6, p. 10) quos memorià proditum est , pecunias » mutuas,qu3e hisapud inferos reddcrentur, dare so-

> litos. > La même coutume est insinuée plus obscurément par Mda (L m, c 2). U est presque inutile d'ajouter que les profits do commerce étaient exactement proportionnés au crédit du marchand , et que les druides tiraient de leur profession sacrée un caractère de solvabilité, auquel toute autre classe d'hommes n'aurait peutêtre point été en étal de prétendre.

2 L'auteur de la divine légation de Moïse donne une raison très-curieuse de celte omission-, et il rétorque très-ingénieusement , contre les incrédules, les argumens qu'ils en tirent.

s Voyez Le Clerc ( Prolegom. i l'Ilîst , Ecclésiast. , c. i , sect. 8). Son autorilié parait avoh' d'autant plus de poids, qu'il a tait un commentaire savant el judicieux sur les livres de l'Ancien Testament.

< Josèphe, Antiq. , I. xin , c. 10, <2e Bel. judaïco, n , 8. - Selon l'interprétation la plus naturelle des paroles de ecfes auteur , les Saducéens n'admettaient que le Pentateuqqme Mais il a plu à quelques critiques modernes d'ajouter le; prophéties aux livres sacrés que cette secte rcconnaisM sur et de supposer qu'elle se contentait de rejeter Its,. )

280 DÉCADENCE Ml L'EMPIRE ROMAIN,

opulente et la plus distinguée de l'état, s'attachaient avec rigneur au sens littéral de la loi de Moïse, et ils rejetaient pieusement l'immortalité de l'âme; opinion qui n'avait point été consignée dans le livre divin qu'ils révéraient comme la seule règle de leur foi. A l'autorité des Écritures, les Pharisiens ajoutaient celle de la tradition, et, sous le nom de tradition, ils comprenaient plusieurs dogmes spéculatifs tirés de la philosophie ou de la religion des Orientaux. Les doctrines du destin ou de la prédestination des anges et des esprits, et d'un état futur de récompenses et de punitions, étaient an nombre de ces nouveaux articles de leur croyance. Comme les Pharisiens, par l'austérité de leurs mœurs, avaient attiré dans leur parti le corps de la nation juive, l'immortalité de l'âme devint l'opinion dominante de la synagogue , sous le règne des princes et des pontifes asmonéens. L'humeur des Juifs n'était pas capable de se contenter de cet acquiescement froid et languissant, qui aurait pu satisfaire l'esprit d'un polythéiste; Dès qu'ils eurent admis l'idée d'une vie à venir, ils l'embrassèrent avec tout le zèle qui avait toujours caractérisé la nation. Au reste, leiu* zèle n'ajoutait rien à l'évidence ni à la probabilité de cette doctrine ; et il était encore nécessaire que le dogme de la vie et de l'immortalité, qui avait été dicté par la nature, approuvé par la raison, et que la superstition avait adopté , reçût de l'autorité et de l'exemple de Jésus- Christ la sanction de vérité divine.

Lorsque la promesse d'un bonheur éternel fut offerte aux hommes , il n'est pas étonnant qu'une proposition si avantageuse ait été acceptée par un grand nombre de personnes de toutes les religions, de tous les états, et de toutes les provinces de l'empire romain. Les premiers chrétiens avaient pour leur existence présente un mépris, et ils attendaient l'immortalité avec une con6ance dont la foi douteuse et imparfaite des siècles modernes ne saurait donner qu'une bien faible idée. Dans l'église primitive, l'influence de la vérité tirait une force prodigieuse d'une

lions des Pharisiens. Le docteur Jortin raisonne d'après eetleliypollièse, dans ses remarques sur l'Histoire Ecclésiaslique , vol. n , p. 103. . ,

(324 dep. J.-C.)

opinion respectable par son utilité et par son ancienneté, mais qui n'a pas été justifiée par l'expérience. On croyait universellement que la fin du monde et le royaume des cieux étaient sur le point d'arriver. L'approche de ce merveilleux événement avait été prédit par les apôtres ; leurs plus anciens disciples en avaient conservé la tradition ; et ceux qui expliquaient littéralement les paroles de Jésus-Christ lui-même déclaraient queleFils de l'Homme allait bientôt paraître dans les ' nuages , et qu'il descendrait de nouveau sur la terre avec tout l'éclat de sa gloire avant l'extinction totale de cette génération , qui avait été témoin de son humble état dans ce monde, et qui pouvait attester les calamités des Juifs sons Vespasien et sous l'empereur Adrien. Une révolution de dix-sept siècles nous a appris à ne pas trop presser le langage mystérieux des prophéties et de l'Apocaly7>se; mais cette erreur, tant que les sages décrets de la Providence ont permis qu'elle subsistât dans l'église, produisit les effets les plus salutaires sur la foi et sur la conduite des chrétiens qui vivaient dans l'attente auguste de ce moment où le globe lui-même et toutes les différentes races des mortels trembleraient à l'aspect de leur divin juge '.

L'ancienne doctrine des Millénaires, qui eut tant de partisans, tenait intimement à la seconde venue du Messie. Comme les ouvrages de la création avaient été finis en six jours, leur état actuel était fixé à six mille ans *, selon une tradition attribuée an prophète ÉUe. Par la même analogie on prétendait qu'à cette longue période, alors presque accomplie ', de travaux et de disputes ,

' Cette attente était fondée sur le vingt-quatrième dia-' pitre de saint Matthieu , et sur la première épitre de saint Paul aux Thessalonidens. Érasme lève la dirBcullé à l'aide de l'allégorie et de la métaphore. Le savant Grotius ose insinuer que, pour de sages vues, la pieuse erreur s'introduisit dans le monde par une permission de la Providence.

2 Voyez la Théorie sacrée de Bumet , part m , e. 5. On peut fùre remonter cette tradition jusqu'à l'auteur de l'épttre de saint Barnabe , qui écrivait dans le premier siècle , et qui parait avoir été un de ces chrétiens judaisans.

3 L'élise primitive d'Antioche compte près de six mille ans depuis la création du monde jusqu'à la naissance de Jésus-Christ. Jules Africain , Lactance et r<^lise grecque ont réduit ce nombre à cinq mille cinq cents. Eusèbe se

(324 dep. J.-C.)

snccéderail un joyeux sabbat de dix siècles , et que Jésus-Christ, suivi de la milice triomphante des saints et des élus échappés à la mort , ou miraculeusement rappelés à la vie, régnerait sur la terre jusqu'au temps désigné pour la dernière et générale résurrection. Cet espoir flattait tellement l'esprit des fidèles , que la nouvelle Jérusalem, siège de ce royaume de félicité, fut bientôt ornée de toutes les peintures les plus séduisantes de l'imagination. Dans ce séjour délicieux, où les habitans devaient conserver leurs sens et toutes les qualités de la nature humaine, un bonheur qui aurait consisté seulement dans des plaisirs purs et spirituels aurait paru trop raCQné. Le jardin d'Éden et les amusemens de la vie pastorale ne convenaient plus au progrès que la société avait fait sous l'empire romain. Une ville fut donc bâtie , brillante d'or et de pierres précieuses : partout aux environs la terre produisait d'elle-même avec une abondance surnaturelle; la vigne croissait sans culture, et le peuple heureux et innocent jouissait de tous ces biens , sans être retenu par aucune de ces lois jalouses qui distribuent si inégalement les propriétés '.

Depuis saint Justin le martyr * , et saint Irénée, qui avait conversé familièrement avec les disciples immédiats des apôtres, jusqu'à Lactance, précepteur du fils de Constantin ',

contente de dnq mlDe deux cents années. Ces calculs étaient appuyés sur la version des Septante , qui ftit uni- Tersdlement refue durant les six premiers siècles. L'autorité de la Vulgate et du texte hébreu a déterminé les modernes , tant protestans que catholiques, à préférer nne période de quatre mille ans environ, quoique, en étudiant l'antiquité profane , ils se trouvent souvent resserrés dans d'étroites limites.

< Une fausse interprétation d'Isale , de Daniel et de l'Apocalypse, a fait imaginer la plupart de ces tableaux. On peut trouver une des descriptions les phis grossières dans saint Irénée ( 1. t , p. 455 ) , disdple de Papias , qui avait vu l'apôtre saint Jean.

1 Voyez le second dialogue de saint Justin avec Tryphon , et le septième livre de Lactance. Puisque le fait n'est pas contesté, il n'est pas nécessaire de citer tous les pâ«s intermédiaires. Cependant le lecteur curieux peut consulter Daillé (de Usu painan, L u, c. 4.)

2 Que saint Justin et ses frères orthodoxes avaient ajouté foi à la doctrine dn millénaire , c'est ce qui est prouvé de la manière la plus claire et la plus solennelle {Dialog. eum Tryph.Jud., p. 177,178, édit. Benedict.). Si, dans le commencement de cet important p.-<ssage , on

PAR ÉD. GIBBON. CH. XV

tous les pères de l'église ont eu soin d'annoncer ce millénaire : l'assurance qu'ils en ont donnée, et leur déclaration authentique prouvent que, de leur temps, les chrétiens avaient embrassé ce système d'un consentement presque général ; et il parait si bien adapté aux désirs et aux notions du genre humain , qu'il a dû contribuer beaucoup aux progrès de la reUgion chrétienne. Mais , lorsque l'édifice de l'église eut été presque entièrement achevé , on mit de côté les instrumens qui avaient servi à sa construction. La doctrine du règne de Jésus-Christ sur la terre, traitée d'abord d'allégorie profonde , parut par degrés incertaine et inutile; elle fut enfin rejetée comme l'invention absurde de l'hérésie et du fanatisme • : une prophétie mystérieuse, qui forme encore une partie du canon sacré, mais que l'on croyait favorable à l'opinion présente, n'échappa qu'avec peine à la sentence de l'église *.

Tandis qu'on promettait aux disciples de Jésus-Christ le bonheur et la gloire d'un règne temporel, les calamités les plus terribles étaient dénoncées contre un monde incrédule. L'édification de la nouvelle Jérusalem devait être accompagnée de la destruction de la

aperçoit quelque chose qui ait l'apparence de l'inconséquence, nous pouvons en accuser , selon que nous Jugerons à propos , soit l'auteur , soit ses copistes.

< Dupin (Biblioth. EccIésiasL, tom. i, p. 223; tom. ii, p. 366), et Mosheim , 720, quoique le dernier de ces savans théologiens ne soit pas ici tout-à-fàit impartial.

2 Dans le concile de Laodicée (vers l'an 360) l'Apocalypse rtit tacitement exclue des canons sacrés par les mêmes églises de l'Asie auxquelles elle est adressée; et les plaintes de Sulpice-Sévère nous apprennent que leur sentence avait été ratiflée par le plus grand nombre des chrétiens de son temps. Pourquoi donc l'Apocalypse est-elle maintenant A généralement reçue par les églises grecque , romaine et protestante? On peut en donner les raisons suivantes : 1° Les Grecs furentsubjugués par l'autorité d'un imposteur qui, dans le sixième siècle, prit le caractère de Denis l'Aréopagile ; 2o la crainte bien fondée que les grammairiens ne devinssent plus importans que les théologiens engagea les Pères du concile de Trente à poser le sceau de leur influllibilité sur tous les livres de l'Écriture renfermés dans la Vulgate latine, et heureusement l'Apocalypse se trouva du nombre (Frà Paolo, Hist. du concilede Trente, I. u) ; 3o l'avantage qu'avaient les protestans de tourner ces prophéties mystérieuses contre le siège de Rome leur inspira une vénération extraordinaire pour un allié si utile. (Voyez le? discours ingénieux et élégans de l'évCque de Litehfleld sur ce sii\jet, qui paraissait peu susceptible d'omemens. )

Babylone mystique ; et, tant que les princes qui régnèrent avant Constantin persistèrent dans la profession de Tidolàtrie , le nom de Babylone fut appliqué à la ville et à l'empire de Rome. Tous les maux que les causes physiques et morales peuvent produire pour affliger une nation florissante avaient été annoncés. Les discordes intestines , l'invasion des plus féroces barbares accourus des extrémités du Nord, la peste et la famine, les comètes et les éclipses, ks tremblemens de terre et les inoncùitions, tout présageait une révolution terrible*. Ces signes effrayans n'étaient que les avant-coureurs de la grande catastrophe. L'instant fatal approchait où la patrie des Scipions et des Césars serait constimée par une flamme descendue du ciel, où la ville des sept collines, ses palais, ses temples et ses arcs-de-triomphe seraient bientôt ensevelis dans un lac immense de feu et de bitume; et le monde, qui avait déjà péri par l'eau, devait éprouver une destruction plus prompte par le feu. Ce qui pouvait apporter quelque consolation à la vanité des Romains, c'est que le dernier période de leur empire serait celui de l'univers entier.

Dans l'opinion d'un incendie général , la foi des chrétiens se rapportait fort heureusement à la tradition de l'Orient, à la philosophie des stoïciens et à l'analogie de la nature. Le pays même où la religion plaçait l'origine et la principale scène de la conflagration avait été singulièrement disposé par la nature pour ce grand événement. Il renfermait dans son sein de profondes cavernes, des lits de soufre et de nombreux volcans, que l'Etna, le Vésuve et les îles de Lipari représentent d'une manière très-imparfaite.

Aux yeux mêmes du sceptique le plus calme et le plus intrépide, l'opinion que le système présent de l'univers serait détruit par le feu paraissait extrêmement probable. Le chrétien, qui fondait bien moins sa croyance sur les ai^mens trompeurs de la raison que sur l'autorité de la tradition et sur Finterprélation de l'Écriture, attendait avec terreur et av«e confiance cette destruction totale , per-

< Lactance (Institut, diy., vn, 15, etc.) parle de cet affreux avenir avec beaucoup de feu et d'éloquence.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(.324 dep. J.-C.)

suadé qu'elle allait bientôt arriver ; et, comme cette idée solennelle remplissait perpétuellement son esprit , tous les désastres qui tombaient sur l'empire lui paraissaient autant de symptômes infaillibles de la décadence d'un monde expirant '.

La réprobation contre les païens les plus sages et les plus vertueux, dont le crime était d'ignorer ou de ne pas croire la vérité divine , semble blesser la raison et l'humanité de notre siècle *. Mais l'église primitive , dont la foi portait sur une base bien plus ferme , livrait sans balancer aux supplices étemels la partie la plus considérable de l'espèce humaine. On pouvait se permettre une espérance charitable en faveur de Socrate ou de quelques autres sages de l'antiquité qui avaient consulté la lumière de la raison avant qu'on eût vu briller celle de l'Évangile *; mais on assurait unanimement que les idolâtres, qui depuis la naissance ou la mort de Jésus-Christ, avaient opiniâtrement persisté dans le culte des démons, ne méritaient ni ne pouvaient attendre de pardon de la justice d'un Dieu irrité. Ces sentimens rigides, qui avaient été inconnus à l'ancien monde , répandirent de l'amertume dans un système d'amour etd'harmonie. Souventla différence des religions rompait les nœuds du sang et de l'amitié. Les fidèles, qui gémissaient dans

< Sur ce sujet tout lecteur de goOt lira arec ylniir la troisième partie de la tkéorie sacrée de Bumet. Cet auteur mêle ensemble la philosophie, l'Ëcrilure et la tradition ; il en compose un système magniflque; et, dans la description qu'il en donne, il déploie une force d'imaginatiqn qui ne le cède pas i celle de Milton lui-même.

2 Et cependant, quelque puisse être le langage des individus , c'est encore la docirine publique de toutes les églises chrétiennes. L'église anglicane même qe pcut refuser d'admettre les conclusions que l'on doit nécessairement tirer du huitième et du dix-huitième de ses articles. Les jansénistes, qui ont étudié avec tant de soin les ouvrages des Pères , maintiennent ce sentiment av«c un zèle remarquable ; et le savant M. de Tillemont ne pvie jamais de la mort d'un vertueux empereur sans prononcer sa damnation. Zuingle est peut-être le seul chef de parti qui ail adopté une opinion plus modérée, et il n'a pas moins scandalisé les luihériens que les catholiques. (Vq;. Bossnet, Hist. des Variations, 1. u, c. 19-32.)

3 Saint Justin et saint Clément d'Alexandrie cqnvien-: nenl que qudques-uns des philosophes Itacent instruits par le Logos; confondant la double ugniflc^Uon de «^ mot, qui exprime la raison humaine et le Verbe divin.

(324 dep. J.-C.)

PAR ÉD. GIBBON. CH. XV

ce monde sons la pnissùnce tyranaiqtte des païens, s'abandonnaient qoelqnefois à leur ressentiment; et, trompés par des mouvemens d'orgneil spiritnd, ils se plaisaient à comparer leur triomphe futur avec les tourmens réservés à leurs ennemis, c Vous ai-

* mezles spectacles, s'écrie le violent Tertulj lien : attendez le plus grand de tous les

* spectacles , le jugement dernier, jugement y universel de l'anivers. Oh! combien j'admi-

> rerai, combien je rirai, combien je me ré- « jouirai, combien je triompberat, lorsque je

> contemplerai tant de superbes monarques

* et de dieux imaginaires, pomsant d'affreux

> gémissemens dans le plus prof<ntd de l'a-

> fafme;tant de'magisti*ats, qui persécutaient I le nom da Seigneur, liquéfiés dans des 1 fonmaises mille fois plus ardentes que cel- » les où ils ont précipité les chrétiens ; tant

> de sages philosophes misant au milieu

> des Bammes avec les disciples qu'ils ont sé-

> doits ; tant de poètes célèbres tremblons ■• devant le tribunal, non de Minos, mais de 1 Jésas-Ghrist ; tant d'acteurs tragiques éle-

> vaut la voix avec bien plus de force pour t exprteier leurs propres douleius ; tant de

> danseurs ! >'Mais l'humanité nous force

de tirer un voile sur le reste de cette description révoltante, dans laquelle règne une grande affectationë'e^ritet toute la violence d'un zèle outré *.

Sans doute, parmi les premiers chrétiens, il y en avait un grand nombre dont le caractère convenait mieux à la douceur et à la charité de leur profession. Plusieurs d'entre ettx ressentaient une eon^ssion sincère à la vue des thngers de leurs amis et de leurs (compatriotes, et, animés d'une ardeur bienfaisante, ils s'efforçaient de les arracher à aie perte inévitable. Le pdytfaéiste indifférent, qui se trouvait tout-à-coop assailii par des terreurs imprévues, dont «es prêtres et

* TertiillieR, de SpectacuUs, c. 30. Pour donner une idée du degré d'autorité qu'avsût acquise le zélé Ahicain , il suffit de rapporter le témoignage de saint Cyprien , le doeteiir et le giùde de toutes les églises occidentales. (Voy. Pruden., Hymn. xin, 100.) Toutes les fois qu'il s'appU- ^nait à son étude journalière des écrits de Terlullien , il avait coutume de dire : Da mihi magUtrum. • Don- JMz-mei le maître. > (Saint Jérôme, de fins iUust., p. 53.)

•es philosophes ne pouvaient le garantir, était souvent effrayé et subjugué par la menace d'an «npplice éternel. Ses alarmes aidaient au pr(^rès de sa foi et de sa raison , â, s'ilparvenatt à soupçonner une fois que la religion chrétienne pouvait bien être véritable, il devenait facile de lui persuader qu'il n'avait point de parti plfES sage ni plus prudent à encrasser.

Ilf.'Les dons surnaturels que le chrétien avait, dit-on, reçus, même durant sa vie, devaient, en l'élevant au-dessus des autres hommes , le consoler de leurs injustices , et contribuer à convaincre les infidèles. Outre les prodiges passagers qui s'opéraient quelqndbis par l'interposition ^ immédiate de Dieu, lorsque, pour le service de la religion, H suspendait les lois de la nature, l'église chrétienne, depuis le temps des apôtres et de leurs premiers disciples*, a réclamé une succession non interrompue de miracles , tels que le don des langues, des visions et des prophéties, le pouvoir de chasser les démons, de guérir les malades et de ressusciter les morts. La connmssance des langues étrangères fat souvent accordée aux contemporains de saint Irénée; quoique saint Irénée lui-même, en préchant l'Évangile attx natifs de la Gaule*, se soit, trouvé obligé de lutter contre les difficultés d'un dialecte barbare. L'inspiration divine se communiquait par ées visions , soit pendant le sommeil, soit quand on était éveillé. Les fidèles de tout rang , de tout étal , les femmes et les vieillards, les enfans aussi bien que les évéques, avaient également part à cette faveur. "Lorsque lenrs âmes pieuses avaient été suffisamment préparées par les prières, tes jeûnes et les veilles , à recevoir l'impulsion extraordinaire, ils entraient tout-à-coup dans un saint transport, et, ravis en extase, ils racontaient

1 Malgré les subterfuges du docteur Middleton, il tu impossible de ne pas reconnaître les traces fhippantes de viâons et d'inspiration que l'on peut trouver dan» les Pères apostoliques.

2 Saint Irénée, advers. hœret.poem.,p. 3. Ledocteur Middleton (Free inqiùry, p. 96, etc.) obserre que, «omme cette prétention , parmi toutes les autres , était la plus difficile à soutenir par l'art, ce fUt celle à laquelle on renonça le plus tôt. Cette observation convient i son hypothèse.

ce qui leur avait été inspiré, n'étant que l'instrument de l'Esprit Saint, comme la flûte est l'organe de celui qui en tire des sons '. Nous pouvons ajouter que ces visions avaient principalement pour objet de dévoiler l'histoire future de l'église, ou d'en régler l'administration présente. L'expulsion des démons que l'on contraignait d'abandonner le corps de ces malheureuses personnes qu'ils avaient eu la permission de tourmenter, était le triomphe ordinaire , mais en même temps le plus signalé, de la foi, et les anciens apologistes ne cessent de répéter qu'une pareille victoire est la preuve la plus convaincante de la vérité du christianisme. Cette cérémonie imposante se passait communément en public devant un grand nombre de [spectateurs. Le patient était délivré par le pouvoir ou par l'adresse de l'exorciste, et l'on entendaitle démon vaincu avouer que, sous le nom d'un faux dieu du paganisme, il avait usurpé pendant long-temps l'adoration du genre humain*. Mais la guérison miraculeuse des maladies les plus invétérées, et même surnaturelles, ne causera plus de surprise, si l'on se rappelle que du temps de saint Irénée , vers la fin du second siècle, la résurrection des morts ne paraissait point un événement extraordinaire^ que, dans les occasions nécessaires, les longs jeûnes et les supplications réunies de tous les fidèles du Ûeu sufiBsaient souvent pour opérer ce miracle , et que les personnes ainsi rendues aux prières de leurs frères avaient vécu plusieurs années parmi eux'. Dans une période où la foi pouvait se vanter d'avoir remporté tant de victoires étonnantes sur la mort, il est diflScile d'expliquer le scepticisme de ces philosophes qui rejetaient ou qui osaient tourner en ridi-

1 Athenagoras in legatione ; Justin, le martyr, Cohort. ad Gentes.; TertulUen, advers. Marcion, 1. nr. Ces descriptions ne sont pas Irès-difTérentes de la Aireur prophétique, pour laquelle Cicéron {de Divinattone, n, 54) montre si peu de respect.

zTertuUien (Apolog. ,c. 23) donne hardiment un dé6 aux magistrats païens. De tous les miracles primitif^ , le pouvoir d'exordser est le seul auquel les protestans aient jamais prétendu.

3 Saint Irénée {advers hatret., I. n, 56, 57; L r, e. 6). M. Dodweil (Dissertât, ad Jreneum, n, 42) conclut que le second siècle a été encore plus fertile en miracles que le premier.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE IIOMAIN

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cule la doctrine de la résurrecdon. Un Gerc d'une naissance distinguée, défendant le parti de l'erreur contre Théophile , évéque d'Antioche, réduisit toute la dispute à im seul point , à la vérité très-important. 11 promit que, si on pouvait lui montrer une seule personne qui eût été tirée du sein des morts , il embrasserait aussitôt la religion chrétienne. Il est assez singulier que le prélat de la première église de l'Orient, malgré son zèle pour la conversion de son ami, n'ait pas jugé à propos d'accepter ce défi simple et raisonnable*. .

Les miracles de l'église primitive, après avoir obtenu la sanction des temps , ont été dernièrement attaqués dans un ouvrage * rempli de recherches curieuses , mais hardies, et qui, malgré l'accueil favorable qu'il a reçu du public , parait avoir excité un scandale général parmi les 'théologiens de toutes les églises de l'Europe'. En hasardant notre sentiment sur cette matière, nous serons bien moins déterminés par quelques ai^mens particuliers que par notre manière de voir et de réfléchir, et surtout par le degré d'évidence que nous avons coutume d'exiger quand il s'agit de prouver un événement miraculeux. Le devoir d'un historien ne l'oblige pas de s'ériger en juge, de son autorité privée, dans une controverse si délicate et d'une telle importance. D'un autre côté, malgré les obstacles qui se présentent de toutes parts , il est forcé d'adopter une théorie qui puisse concilier l'intérêt de la religion avec celui de la raison; il doit faire une application convenable de cette théorie, et tracer avec précision les limites de cette période fortunée, exempte de fraude et d'erreur, dans laquelle nous sommes disposés à reconnaître le sceau d'une puissance surnaturelle. Depuis le premier des pères jusqu'au dernier des papes, il se présente une succession

1 Théophile, ad JtUofy-Cttm, I. n, p. 77.

2 Le docteur Middleton donna son introduction en 1747; deux ans après , il publia son Free inquiry; et , avant sa mort , qui arriva en 1750 , il avait préparé une déCense de cet ouvrage contre ses nombreux adversaires.

3 L'université d'Oxford conféra des degrés à ceux qui le combattirent. L'indignation de Modieim (p. 221) peut nous faire connaître les sentimens des ministres luthériens.

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PAR ÉD. GIBBON. CH. XV

non interrompue d'évéques , de saints, de martyrs et de ^miracles , et en même temps les progrès de la superstition ont été si suivis et si imperceptibles, que nous ne savons dans quel anneau particuÛer la chaîne de la tradition doit être rompue. Chaque siècle atteste authentiquement les événemens mei^ veilleux qui l'ont distingué , et son témoignage ne parait d'abord ni moins puissant, ai moins respectable que celui de la génération précédente, jusqu'à ce que nous soyons insensiblement parvenus à nous contredire, si, dans le huitième ou le douzième siècle, nous refusons au vénérable fiède et à saint Bernard le même degré de confiance que nous avons accordé si libéralement dans le second à saint Justin et à saint Irénée'. Si la vérité de quelques-uns de ces miracles est appréciée par leur utilité apparente, chaque siècle avait des incrédules à convaIucre|, des hérétiques à réfuter et des nations idolâtres à convertir. Il a toujours été possible de produire des motifs suffisans pour justifier l'interposition du ciel. Et cependant , puisqu'on ne peut admettre de révélation sans être persuadé de la réalité des miracles , et que, de l'aveu de tout homme raisonnable, cette puissance surnaturelle a cessé, il a donc évidemment existé quelque période où le don des miracles a été enlevé subitement ou par degrés à l'église chrétienne. Quelle qu'ait été l'époque choisie pour un pareil dessein, que cette révolution soit arrivée à la mort des apôtresj, à la conversion de l'empire romain ou à l'extinction de l'hérésie arienne*, l'insensibilité des chrétiens qui vécurent alors excitera toujours avec raison notre surprise. Ils conservèrent toujours leurs prétentions après avoir perdu leur pouvoir. La crédulité

^ il est est assez siognlier pe saint Bernard, fondateur de Cbirvaux , rapporte tant de miracles de son ami, saint Malachie, et qu'il ne fosse aucune mention de ses propres miracles , que cependant ses compagnons et ses disciples ont pris soin à leur tour de célébrer. Dans toute la suite de l'histoire ecclésiastique, existe-t4l un seul exemple d'un saint qui se dise doué du don des miracles?

2 La conversion de Constantin est l'époque quiestleplus communément flxée par les protestans. Les tbéologieas les plus raisonnables ne sont pas disposés à admettre les miracles du quatrième siècle , tandis que les plus crédules De veulent pas r^eter ceux du doquième.

exerça les fonctions de la foi; il fut permis au fanatisme de prendre le langage de l'inspiration, et les effets du hasard ou les prestiges de l'imposture furent attribués à des causes divines. L'expérience récente des véritables miracles aurait dû faire connaître à l'univers chrétien les voies de la Providence, et, si nous pouvons employer une expression très-imparfaite, habituer les yeux des fidèles à la manière du grand artiste. Si de nos jours le peintre le plus habile de l'Italie avait l'audace de décorer ses faibles copies des noms de Raphaël ou du Corrège, cette fraude insolente serait bientôt découverte, et elle exciterait la plus vive indignation.

Quelque opinion que l'on puisse avoir des miracles de l'église primitive, depuis le temps des apôtres , cette docilité de caractère, que l'on remarque parmi les chrétiens du second et du troisième siècle , procura quelques avantages à la cause de la vérité et de la religion. Aujourd'hui un scepticisme caché et même involontaire s'attache aux dispositions les plus religieuses. Le sentiment que l'on éprouve en'admettant.les vérités surnaturelles est bien moins une croyance active qu'un acquiescement froid et passif. Accoutumés depuis long-temps à observer et à respecter l'ordre invariable de la nature , notre rabon, ou du moins notre imagination, n'est pas suiGsamment préparée à soutenir l'action visible de la Divinité. Mais, à la naissance du christianisme, legenrehumain se trouvait dans unesltuation extrêmement différente. Les plus curieux ou les plus crédules d'entre les païens se déterminaient souvent à entrer dans une société qui se vantait de jouir du don des miracles. Les premiers chrétiens marchaient perpétuellement sur un terrain mystique; et l'habitude de croire aux événemens les plus extraordinaires exerçait leur esprit. Ils sentaient ou ils se figuraient qu'assaillis de tous côtés par les démons, ils étaient sans cesse rassurés par les visions célestes, instruits par les prophéties, et miraculeusement délivrés des dangers, des maladies, de la mort même, parles supplications de l'église. Les prodiges réels ou imaginaires dont ils se croyaient si souvent les objets, les instrumens, on les spectateurs, les disposaient fort

heureusement à recevoir avec la même facilité, mais avec bien plus de raison, les me»r^ Teilles antbentlqaes de CÉvangile : ainsi les mii'aclës qui n'excédaient pas la mesure de leur expérience ne leur permettaient pas de douter de la vérité àe ces mystères, qui , de leur propre aven, surpassaient les limites de lem-hitelligence. C'est cette conviction intimie dés -vérités surnaturelles que l'fm a tant célébrée sous le nom de foi; l'heureux état d'une âme sur laquelle elles avaient fait one impression profonde paraissait le gage le plus assuré de la faveur divine et de la félicité future, (il on le recommandait comme le premier et peut-être comme le seul mérite d'un chrétien. Selon les docteurs les plus rigides, tes vertus morales, qui peuvent i^re également pratiquées par les infidèles , ne sont d'aactme valeur ni d'aucune efficacité dans Tœnvre de notre justification.

lY. Mais, dans les premiers siècles de l'église , le chrétien démontrait sa foi par ses vertus; et l'ob avait raison de supposer que la persuasion divine , dont l'effet est d'éclairer ou de 'subjuguer l'intelligence, doit en même temps purifier le cœur dufidèle et diriger ses actions. Les plus anciens apologistes du christianisme, lorsqu'ils justifient l'innocence de leui-s frères, et les écrivains d'un siècle moins reculé, qui célèbrent la sainteté de leurs ancêtres, représentent avec les couleurs les plus vitesla réformation des mœurs que la prédication de l'Évangile opéra parmi les hommes. Comme mon intention est de remarquer scTilemént les causes humaines qui ont secondé lliifluence de la révélation , j'exposerai légèrement deui motifs qui ont pu naturellement rendre ta vie des premiers chrétiens plus pure et plus austère que celle de leurs contemporains idolâtres , ou de leurs successeurs dégénérés : l'un était le repentir de ses fautes passées, l'autre le noble désir qu'il avait de soutenir la réputation de la Société où il avait été reçu.

Les chrétiens ont été autrefois accusés d'attirer dans leur parti les plus grands scélérats. S'il faut en croire des imputations suggérées par l'ignorance , oti par la malignité des païens, le coupable, dès qu'il éprouvait quelques remords, se déterminait aisément à la-

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

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ver dans les eaux dn 'baptême des crimes pour iesqneb'lestemples des dieux refusaient d'accorder aucune expiation. Mais ce reprodie, exposé dans son véritable jour, honore autant l'égGse qu'il a contribué à augmenter le nombre deS fidèles*. Les apologistcfs ehi christianisme peuvent avouer sans rotighr que làiplupart des saints les plus émineiftont été avant leor baptême les plus scandaleux des pécheurs. Les personnes qui dans le monde avaient suivi, quoique d'une manière très-imparbite, les lois de la bienveillance et de l'honnételé se contentaient de l'opinion de leur prq[>re droiture ; et la satisfaction cdme qu'elles éprouvaient les rendait bien moins susceptibles de ces émotions soudaines déboute, de douleur et d'eifroi qui odt enfanté tant de conversions merveilleuses. Guidés par l'exemple de leur <fivin maître , les masionnaires de l'Évangile s'adressaient aax hommes , et surtout aux -femmes , qui, àccacablés du poids de leurs vices , en ressoitaient souvent les effets. Comme ces prosélytes passaient tout-à-coup dn péché et de la superstition à l'espérance glorieuse de l'immortalité , ils prenaient le parti de se consa" Grer non-seulement à l'exercice des vertus , mais encore à une vie de pénitence. Le désir de la perfection devenait la passion dominante de ieur âme ; et, si la raison n'embrasse qu'une froide médiocrité, on sait avec quelle rapidité, avec quelle violence , nos passions nous font franchir l'espace qui se trouve entre les extrémités les plus opposées.

Lorsque les nouveaux convertis avaioit été enrôlés parmi les fidèles et admis aux sacremens de l'église , une autre considéntion d'une espèce moins relevée, -mais pure cependant et respectable , les empêchait de retomber dans leurs désordres passés. Toute sociétépairticahère qui s'est séparée du grand corps dhe la nation ou de ta religion à laquelle elle appartenait excite aussitôt une attention et une jalousie universelles. C'est surtout quand elle est composée d'un très^etit nombre de personnes que leurs vertas ou leurs

< Lesimpotations de Ceteins et de Mien", ctia déCense des Pères, sont exposées aVec betucoop d'ifaptrtiaKlé por Spanhdm , dans son CoimneiHab« Mr les Gésvs de Jo- Uen , p. 468. ^

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vices peuvent influer sur le caractère général de la société. Chaque membre est obligé de veiller avec la plus exacte vigilance sur sa propre conduite et sur celle de ses frères , puisque devant s'attendre à partager la commune disgrâce , il espère participer à la réputation commune. Lorsque les chrétiens de Bitby^ie furent traduits devai^t le tribupal de Pliae-le4eune, ils affirmèrent au proconsul que, Ida d'entrçr dans aucuoe conspiration contraire aux lois de l'état, ils s'engageaient tous, p^r VLOfi obligation sole^n^e, ^ ne commçsttre aucun de ces crimes qui troublent la paix publique et particulière de la société, tels qitete vol, le brigand^e, l'adultère, Iç pari<ire et la fraude'. Cent ans après, environ, TertuUieo pouvait se vanter, avec uu poble orgueil, qu'excepté pour la ca^$e.de la religion, ça î^Yait v^ périr très-peu de chrétiens par 1^ l|iWii du bourreau *. Leur vie sérieuse et retirée, «ntièrçment élojgnée; du luxe e( des plaisirs du siècle, les endurcissait k, la chasteté, h la tempérance, à l'économie, à 1^ sobriété et à toutes les vertus domestiques. ConuDQ la plus grande piirtie d'entre eux exerçait quelque métier ou quelque professiqq, il leur importait d'agir avec (a bonne foilaplus évident^, et avec la plus scrupuleuse intégrité» pour éloigner tous les soupçons qm les profones sout trop disposés à cpncevoîr contre les apparences de la sainteté. Le mépris du monde entretenait perpétuellement les fidèles dans des sentimeps de pati^uee , de douceur et d'humilité. Plus on les persécutait, plus ils s'attachaient les uns aux autres. Leur charité mutuelle et leur coûtée généreuse n'ont point échappé aux regards des infidèles, et leurs ^mis perfides n'e» ont que trop souvent abusé'.

Ce qui doit dpnuer upe haute idée de la morale des premiers chrétiens, c'e^t que leurs fautes mêmes, ou plutôt leurs erreurs, venaient d'un excès de vertu. Les évéques et les

lL«l(CsdePliiM.x,97.

2 Tertullien, Apolog., c. 44. Il ajoute cependant, en paii)Bsaot hésiter : ont si aUudjam nonchrisUanus.

3 Le pliUosoptie Peregria , dont la vie et U| mort ont été dëciileg par Luciep d'une manière si agréal>le, abusa pendant loog-lemps de la simplicité crédule dfs duré- , tiens de l'Asie.

PAR ED. GIBBON. CIL XV

docteursde l'église, dontletémoiguageatteste et dont l'autorité pouvait diriger la foi, non moins que les principes et même la pratique de leurs contemporains, avaient étudié les Écritures avec moins de sagacité que de dévotion ; ils prenaient souvent dans le sens le plus littéral ces préceptes rigides, enseignés par Jésus- Clu-ist et par les apôtres, et que, dans la suite, des commentateitrs prudens ont expliqués d'une manière moins stricte et plus figurative. .\nimés du désir d'élever la perfection de l'Évangile au-dessus de lit sagesse de la philosophie , les Pères ont porté d;\ns leur zèle les devoirs de la mortification de soi-même , de la pureté et de la patience , à une hauteur où il nous est à peine possible d'atteindre , et bien moins encore de nous, soutenir, dans notre état présent de faiblesse et de corruption. Une doctrine si extraordinaire et si sublime ne pouyait manquer d'attirer la vénération du peuple ; mais elle n'était nullement propre à gagner le suffrage de ces philosophes mondains qui, dans le cours de cette vie passagère, consultaient les mouvemens de; la nature et l'intérêt de la société '.

Dans les caractères les plus vertueux et les plus honnêtes, il est facile de démêler deux penchans bien naturels : l'amour du plaisir et l'amour de l'action. Si l'amour du plaisir est épuré par l'art et par la science, s'il est embelli par les charmes de la société, et qu'il soit corrigé par les justes égards qu'exigent la tempérance, la santé et la réputation, il produit la plus grande partie du bonheur que l'op puisse goûter dans la vie privée. L'amour de l'action est un principe d'une espèce plus forte, et dont les efiîetsne sqnt pas si certains ; souvent il mène à la colère, àl'ambitlQn, k la vengeance; mais» lorsqu'il est dirigé par un sentiment d'honnêteté et de bienfaisance, il enfante toutes les vertus ; et, si ces vertus sqnt accompagnées de talens capables de les développer , une fafni.Ue, un état ou un empire devra sa sûreté et sa prospérité au courage indomptable d'un seul hqmme. Nous pouvons donc attribuer à l'ampur du plaisir h) plupart des qualités ai-

1 Voyez un traité fort judicieux de Barbeyrac sur I» morale des Pérès.

mables; à l'amour de l'action, la plupart des qualités respectables et utiles. Un caractère sur lequel ces deux pnissans mobiles agiraient de concert et dans une juste proportion , semblerait constituer l'idée la plus parfaite de la nature humaine. L'âme insensible et inactive, que l'on ne supposerait dirigée par aucun de ces principes , serait unanimement rejetée de la société, comme incapable de procurer aucun bonheur à l'individu, ou aucun avantage public au monde. Mais ce n'était pas dans ce monde que les premiers chrétiens désiraient se rendre agréables ou utiles.

L'homme dont l'esprit a été cultivé par l'éducation peut, dans ses momensde loisir, acquérir de nouvelles connaissances, exercer sa raison ou son imagination , et se livrer sans défiance à toute la vivacité d'une conversation enjouée. Les Pères, cependant, avaient en horreur des occupations si contraires à la sévérité de leur conduite , ou ils ne les permettaient qu'avec la plus grande réserve. Ils méprisaient toutes les connaissances qu'ils jugeaient inutiles à l'œuvre du salut , et les discours frivoles leur paraissaient un abus criminel du don de la parole. Dans notre façon actuelle d'exister, le corps est si étroitement uni avec l'âme, qu'il est de notre intérêt de jouir avec innocence et avec modération des plaisirs dont ce fidèle compagnon est susceptible. Nos dévots prédécesseurs raisonnaient bien difiëremment :

s'efibrçant en vain d'imiter la perfection des anges, ils dédaignaient ou affectaient de dédaigner tonte espèce de délices terrestres et corporelles'. Nos sens servent, les uns à notre conservation, les autres à notre subsistance ; et il en est qui nous ont été donnés pour nous instruire. A envisager leur nécessité, il eût été impossible d'en condamner l'usage. L'abus seul était criminel ; et la première sensation du plaisir avait été désignée comme le premier instant de cet abus. Le candidat qui aspirait au ciel , en se dépouillant de toute sensibilité , apprenait non-seulement à résister aux attraits grossiers du goût et de l'odorat, mais encore à fermer

> Lactance , InsUt. divin. , i- n, c. 20 , 21 , 22.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

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l'oreille à la profane harmonie des' sons, et à contempler avec indiflerenceles productions les plus achevées de l'art humain. Des habits élégans, de superbes maisons, des meubles magnifiques étaient supposés réunir le double crime de l'orgueil et de la sensualité. Un extérieur simple, un air mortifié convenaient mieux au fidèle qui, certain de ses péchés, doutait de son salut. En condamnant le luxe, les Pères sont extrêmement minutieux et entrent dans les plus petits détails'; parmi les divers articles qui excitent leur pieuse indignation, on peut compter les faux cheveux, les habits de toute espèce de couleur, excepté le blanc, les instrumens de musique, les vases d'or et d'ai^ent, les oreillers de duvet (puisque Jacob reposa sa tête sur une pierre), du pain blanc , des vins étrangers, les salutations publiques , l'usage des bains chauds , et celui de se faire la barbe , pratique qui , selon l'expression deTertullien, est un mensonge contre notre propre face , et une tentative impie pour perfectionner les ouvrages du Créateur'. Lorsque lej christianisme s'introduisit parmi les personnes distinguées par leur opulence et par la politesse de leurs mœurs, l'observation de ces lois singulières fut laissée, comme elle le serait à présent, à un petit nombre qui ambitionnait une sainteté supérieure. Mais les derniers rangs de la société se font un mérite de mépriser la pompe et les plaisirs que leur a refusés la fortune. Une pareille affectation leur est tonjours facile , et en même temps agréable. La vertu des premiers chrétiens , semblable à celle des premiers citoyens de la république romaine, fut très-souvent gardée parleur pauvreté et par leur ignorance.

La chaste sévérité des Pères dans tout ce qui avait rapport au commerce des deux sexes venait du même principe : leur horreur pour toutes les voluptés qui pouvaient satisfaire, les appétits sensuels de l'homme, et dégrader sa nature spirituelle. Ils aimaient à croire que si Adam eût persévéré dans son

1 Voyez nn onvrage de sùnl Clément d'Alexandrie , inlitulë le Pédagogue, et qui contient les âémens de morale enseignés dans la plus c&èbte école des cfarétiois.

2 Tertollien , de Spectaculis , c. 23; Saint OénHiit d'Alexandrie, Pedag.,\. lu, c. 8.

obéissance au Créateur, il aurait toujours vécu dans un état de pureté virginale ; et qu'alors quelque forme plus pure de génération aurait peuplé le paradis d'êtres innocens et immortels'. L'usage du mariage fut permis , après sa chute, à sa postérité, seulement comme un expédient nécessaire pour perpétuer l'espèce humaine et comme un frein toutefois imparfait contre la licence naturelle de nos désirs. L'embarras des casuistes orthodoxes , sur ce sujet intéressant, décèle la perplexité d'un législateur qui ne voudrait point approuverune institution qu'il est forcé de tolérer*. L'énumération des Idfs bizarres et minutieuses dont ils avaient entouré le lit nnptial arracherait un sourire au jeune époux et ferait rougir la vierge modeste. Ils prétendaient unanimement qu'un premier engagement répondait à toutes les fins de la nature et de la société. Le lien sensuel prit un caractère plus relevé ; U fut comparé à Tuttion mystique de Jésus-Christ avec son église; et on déclara qu'il ne pouvait être dissous ni par le divorce ni par la mort. Un second mariage fut flétri du nom d'adultère légal; et les chrétiens, coupables d'une offense si scandaleuse contre la pureté évangélique , furent bientôt exclus des honneurs et même des aumônes de l'église '. Dès que le désir eut été interprété comme un crime, et le mariage toléré comme un défaut, selon les mêmes principes , le célibat devint l'état qui approchait le plus de la perfection divine. Ce fut avec la plus grande difficulté que l'ancienne Rome put soutenir l'institution de six vestales*. L'église primitive se trouva tout-àcoup remplie d'une foule de personnes de

< Beaaaobre (HUt. critiiiue du Mankhâsme, I. vn , e^). Saint JiuUn , saint Gr^oire de Nysse , saint AugusUn , etc. sont rortement portés pour celte opinion.

3 Quelques-uns des Gnostiques étaient plus conséquois ; ils rtyetaient l'usage du mariage.

3 Voyez une chaîne de traditions depuis saint Juslinle-Martyr jusqu'à saint Jérôme , dans la morale des Pères, e. iv , fr-28.

* Voyez une dissertation très-cnrieuse sur les vestales, dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions, (tom. n, p. 161-227). Malgré les honneurs et les récompenses, que l'on accordait à ces vierges , il était diffldle d'en trourer un nombre sufBsant ; et la crainte de la mort la plus horrible ne pouvait pas toujours réprimer leur inconli- ■ nence.

PAR ÉD. GIBBON. CIL XV

se dévouaient à Nous pouvons

l'un et de l'autre sexe qui une chasteté perpétuelle ■ compter le savant Origène panni le petit nombre de ceux qui crurent plus prudent de désarmer le tentateur*. Quelques-uns paraissaient insensibles aux attaques de la chair ; d'autres les soutenaient sans être vaincus. Dédaignant une fuite ignominieuse , les vierges nées sons le climat brûlant de l'Afrique ne craignaient pas de se mesurer avec l'ennemi , et bravaient les plus grands dangers ; elles permettaient aux diacres et aux prêtres de partager leur lit, et elles se glorifiaient d'une vertu qui échappait à tous les feux de l'impureté. Mais la nature insultée revendiquait souvent ses droits ; et cette nouvelle espèce de martyre ne servit qu'à introduire un nouveau scandale dans l'église '. Parmi les chrétiens ascétiques (nom qu'ils tirèrent bientôt de leur exercice pénible), on en voyait cependant plusieurs qui , moins présomptueux , eiirent probablement plus de succès.

L'oi^ueil spirituel suppléait aux plaisirs sensuels, et en compensait la perte. La multitude même des païens appréciait le mérite du sacrifice par sa difficulté apparente; et c'est pour célébrer les louanges des chastes épouses de Jésus-Christ, que les Pères ont versé les flots impétueux d'une éloquence souvent peu naturelle*. Telles sont les premières traces des principes et des institutions de la vie monastique qui, dans les siècles

1 Cttpiditatem procreandi tua unam scihms ont ntUlam. (Minutius Fœlix , c. 31 ; Saint Justin , Apolog. MaJ.; Athenagoras, in Légal., c. 28 ; Tertullien ,(te CuXtu /irm.,1. n.)

2 Eusèbe , 1. n, 6. Avant que la réputation d'Origène eût excité l'envie et la persécution , cette action extraordinaire nit plutôt admirée que blâmée. Comme c'était en général sa pratique d'all^oriser l'Écriture, il est malheureux que, dans cette occasion seulement, il ait pris le sens littéral.

3 Saint Cyprien , let. 4 , et Dodwell , dissertât, cyprianic, m. Long-temps après , on a imputé au rsndateur de Tabbaye de Fontevrault quelque diose de pareil à celte «itreprise téméraire. Bayle amuse ses lecteurs sur ce sujet délicat.

«Dupin (Bibliolbèq. Ecdésiast. , tom. i, p. 196) donne nn détail particulier du dialc^e des dix vierges , tel qu'il a été composé par Mélhodius , évêque de fyr. Les louai^es de la virginité sont excessives.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

suivans, ont contre-balancé tous les avantages temporels du christianisme *.

Les chrétiens ne fuyaient pas moins les affaires que les plaisirs de ce monde. Ils ne savaient comment concilier la défense de nos personnes et de nos propriétés avec la doctrine patiente qui prescrit le pardon illimité des injures reçues, et qui ordonne de solliciter de nouvelles insultes. Leur simplicité s'offensait de l'usage des sermens, tie la pompe de la magistrature et de la contention de la vie publique. Dans l'ignorance où ils étaient des choses humaines, ils se pouvaient se persuader qu'il fût légitimement permis de verser par le glaive de la justice ou par l'épëe de la guerre le sang de ses semblables , même lorsque les forfaits des scélérats , ou les attaques de l'ennemi menaçaient la .paix et la sûreté de toute la société*. Si , dans la constitution des juifs , les prophètes inspirés, et les rois qui avaient reçu l'onction sacrée , avaient employé toutes les forces de la nation , ils n'avaient obtenu l'approbation du ciel que parce qu'ils vivaient sous une loi moins parfaite. Les chrétiens sentaient et avouaient que de pareilles institutions pouvaient être nécessaires dans le système présent du monde, et ils se soumettaient sans répugnance à l'autorité d'un maître idolâtre. Mais, en inculquant des maximes d'obéissance passive , ils refusaient d'agir dans l'administration civile ou dans la défense militaire de l'empire. On pouvait avoir quelque indulgence pour ceux qui, avant leur conversion, s'étaient déjà trouvés engagés dans ces occupations violentes et sanguinaires ' ; mais les chrétiens avaient à remplir un devoir plus sacré ; il ne leur était pas permis d'exercer les fonctions de soldats , de magistrats , ou

> Les Ascétiques , dès le second siècle , Élisaient publiquement profession de mortlRer leur corps el de s'abtenir de l'usage de la chair et du vin. (Mosbeim , p. 310).

2 Voyez la morale des Pères. Les mêmes principes de patience ont été renouvelés , depuis la réforme, par les Sociniens, par les Anabaptistes modernes et par les Quakers. Barclay, l'apoli^isle des Quakers, s'est servi , pour défendre ses frères , de l'autorité des premiers chrétiens (p. 542-549).

s Tertullien , Apolog. , c.' 21 de Idololatria , c. 17 , 18;0rigène contra CeUum, L v, p. 253, L m, p. 348, L nu, p. 423-428.

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de princes*. Cette négligence indolente ou même criminelle pour le bien public , les exposait au mépris et aux reproches des païens. On demandait aux partisans de la nouvelle secte quel serait le destin de l'empire assailli par les barbares , si tous les sujets adoptaient des sentimens si pusillanimes* . A cette question insultante , les apologistes du christianisme répondaient en mots obscurs et équivoques. Tranquilles dans l'attente qu'avant la conversion totale du genre humain, la guerre, le gouvernement, l'empire romain, le monde lui-même ne seraient plus , ils ne voulaient pas révéler aux idolâtres cette cause secrète de leur sécurité. On peut encore observer ici que la situation des premiers chrétiens se rapportait fort heureusement à leurs scrupules religieux, et que leur aversion pour une vie active contribuait plutôt à les exempter de servir l'état ou l'armée , qu'à les exclure des honneurs civils et militaires.

y. Mais l'esprit humain, quelque élevé, ou quelque déprimé qu'il puisse être par un enthousiasme passager, reprend par degrés son niveau naturel, et se remet sous l'empire des passions qui semblent le mieux adaptées à sa condition présente. Les premiers chrétiens étaient morts aux affaires et aux plaisirs du monde ; mais cet amour de l'action qu'ils avaient reçu de la nature , et dont la trace n'avait jamais pu être entièrement effacée, reparut bientôt et trouva de nouveaux alimcns dans le gouvernement de l'église. Une société séparée, qui attaquait la rdigion dominante de l'empire, était obligée d'adopter quelque forme de police intérieure, et de créer un nombre suffisant de ministres, chargés non seulement des fonctions spirituelles, mais encore de la direction temporelle de la république chrétienne. La sûreté de cette société, son honneur , son agrandissement produisirent, même dans les âmes les plus reli-

< Tertullien {deCorona mUUis, c. n) leur suggéra l'expédient de déserter. Ce conseil , s'il eût été généralement connu , n'aurait pas été très-propre à concilier aux chrélifos la faveur des empereurs.

2 Autant que nous eu pouvons juger d'après les IVagmens de la représentation d'Origène (1. vui, p. 423) , il parait que Celsus , son adversaire , avait insisté sur celte objection avec beaucoup de force et de bonne foi.

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gieuses, un esprit de patriotisme semblable à celui qui enflammait les premiers Romains pour leur patrie , et quelquefois les fidèles ne furent pas plus dclicals sur le choix des moyens qui pouvaient conduire à un but si durable. Lorsqu'ils sollicitaient pour eux ou pour leurs amis les dignités de l'église, ils déguisaient leur ambition sous le prétexte spécieux de consacrer à l'utilité générale le pouvoir et la considération que , dans cette vue seulement, il était de leur devoir de rechercher. En exerçant leurs fonctions , ils avaient souvent occasion de dévoiler les erreurs de l'hérésie ou les artifices de la faction ; de s'opposer aux desseins des frères perfides, de les dévouer à l'opprobre qu'ils méritaient, et de les chasser du sein d'une société dont ils s'efforçaient de troubler la paix et le bonheur. On enseignait aux guides spirituels du christianisme à joindre la prudence du serpent à l'innocence de la colombe. Mais à mesure que l'habitude du commandement rendit leur conduite plus raffinée, insensiblement leurs mœurs se corrompirent.

Dans l'église, aussi bien que dans le monde , ceux qui occupèrent quelque poste considérable se distinguèrent par leur éloquence et par leur fermeté , par la connaissance des hommes et par leur habileté dans les affaires, 'f andis qu'ils dérobaient aux autres et qu'ils se cachaient peut-être à eux-mêmes les motifs secrets de leurs actions , ils retombaient trop souvent dans toutes les passions turbulentes de la vie active, auxquelles le mélange (lu zèle religieux imprimait un nouveau degré d'opiniâtreté et d'aigreur.

Le gouvernement de l'église a souvent été un objet aussi bien qu'un instrument de dispute. Les docteurs de Rome , de Paris , d'Oxford et de Genève , perpétuellement divisés entre eux, se sont tous efforcés de réduire le modèle primitif et apostolique * aux systèmes respectifs de leur propre administration. Le petit nombre de ceux qui ont cherché à s'instruire avec plus de bonne foi

I Le parti aristocratique , en France aussi bien qu'en

Angleterre, a maintenu arec vigueur l'origine divine des

. (Pâques. Mais les prêtres calvinistes ne pouvaient souf-

A-ir nn supiSrieur , et le pontife romain reAisail de recon-

conaitre un égal (V. Frà Paolo.)

et d'impartialité , pensent • que les apôtres évitèrent de s'ériger en législateurs , et qu'ils aimèrent mieux endurer quelques scandales et quelques divisions particulières, que d'ôteraux chrétiens des âgés futurs la liberté de varier les formes du gouvernement ecclésiastique, selon les changemens des temps et des circonstances. La pratique de Jérusalem, d'Éphèse et de Corinthe, peut nous donner une idée du plan d'administration qui fut adopté, de leur consentement, pour l'usage des fidèles des premiers siècles. Les sociétés établies alors dans l'empire romain n'étaient unies entre elles que par les liens de la foi et de la charité. L'indépendance et l'égalité formaient la base de leur constitution intérieure. Pour suppléer au manque de discipline et au défaut de connaissances hiHuaines , on avait recours à l'assistance des prophètes* ; tout chrétien, sans distinction d'âge, de sexe, ou de talens naturels, avait droit de remplir cette fonction sacrée; et toutes les fois qu'il sentait l'impulsion divine , il répandait les effusions du saint-esprit devant l'assemblée des fidèles. Mais souvent ces prophètes de l'église primitive abusèrent, ou ne firent pas une application juste de ces dons extraordinaires. Ils les déployaient mal à'propos; leur présomption troubla plus d'une fois le service de l'assemblée; enfin , entraînés par l'orgueil ou par un faux zèle, ils introduisirent , particulièrement dans l'église apostolique de Corinthe, une foule de désordres funestes". Gomme l'institution des prophètes devint inutile , et même pernicieuse , leur pouvoir fut retiré et leur office aboli. On ne confia les fonctions publiques de la religion qu'aux ministres établis de l'église , les évêques et les prêtres : dénominations qui , dans leur première origine, paraissent avoir désigné la même dignité et le même ordre de personnes. Le nom de prêtre exprimait leur âge, ou plutôt leur gravité et leur sa-

< Dans l'histoire de la hiérarchie chrétienne, j'ai presque toujours suivi l'exact et savant Mosheim.

* Pour les prophètes de l'église primitive, voyez Mosheim , DissertoUones ad Hist. EcclesUut. pertinentes, tom. H, p. 132-208.

3 Voyez les éptlres de saint Paul et de saint Clément aux Corinthiens.

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gesse; le titre d'évéque marquait leur inspection sur la foi et sur les mœurs des chrétiens, commis à leurs soins paternels. Dans le premier âge du christianisme, ces prêtres épiscopaux , dont le nombre était plus ou moins grand , en proportion du nombre respectif des fidèles, gouvernaient chaque congrégation d'un comjuun accord et avec la même autorité'.

Mais l'égalité la plus parfaite exige la main d'un magistrat supérieur qui la maintienne, et l'ordre nécessaire dans les délibérations publiques crée bientôt un président, qui est au moins chargé de recueillir les voix de l'assemblée et d'en exécuter les résolutions. Les premiers chrétiens, persuadés que des élections annuelles, ou faites seulement quand l'occasion l'exigerait , troubleraient souvent la tranquillité publique, se déterminèrent à former une magistrature perpétuelle et honorable, et à choisir parmi les prêtres le plus renommé par sa sainteté et par sa sagesse, pour remplir durant sa vie les devoirs de gouverneur ecclésiastique. Ce fut alors que le titre pompeux d'évéque commença à s'élever au-dessus de l'humble titre de prêtre. Tandis que le dernier de ces noms continuait à distinguer les membres de chaque sénat chrétien, l'autre exprimait la dignité de son nouveau président*. Les avantages de cette forme de gouvernement épiscopal, qui fut vraisemblablement institué avant la iin du premier siècle', parurent si frappans et d'une telle importance pour la grandeur future et pour la paix présente du christianisme, qu'il fut adopté sans délai par toutes les sociétés

i Hooka , EeelesiasttctU Polity- , I. vn.

1 Voyez saint Jérôme ad Titum, c. i, et «put. 85 ( dans l'édition des Bénédictins, 101 ), et l'apologie tra- Tailtée de Blondd pro sententiis HUronymi. L'anden état de l'érCqne et des prttres d'Alexandrie, tel que l'a décrit saint iéttass , se tronve confirmé d'une manière remarquable par le patriarche Eutycbius ( Annal. , tom. i , p. 330, vers. Pocock), dont je ne saurais rejeter le témoignage, en dépit de toutes les objections du savant Pearson dans ses Vutdicia JgnaUana., part.i,c. 11.

3 Voyez l'introduction de l'Apocalypse. Les éveqaes, sons le nom d'anges , étaient déjà établis dans sept villes de l'Asie. Et cependant l'épttre de saint Clément (laquelle est probablement d'aussi andoine date ) ne nous fait découvrir aucune trace d'épiscopat , soit à Corinthe , soit i Rome.

déjà répandues dans l'empire. Dès les premiers temps, il avait acquis la sanction de l'antiquité'; aujourd'hui les églises les plus puissantes, tant de l'Orient que de l'Occident, le révèrent encore comme un établissement primitif, et même divin*. Il est inutile d'observer que les prêtres humbles et pieux, qui furent d'abord revêtus de l'autorité épiscopale, ne possédaient sûrement pas, et qu'ils auraient probablement rejeté le pouvoir et la pompe qui environnent maintenant la tiare du pontife romain , ou la mitre d'un prélat allemand. Mais il est facile de tracer en peu de mots les limites étroites de leur juridiction, qui, principalement spirituelle dans son origine, éuit quelquefois aussi temporelle ^ Elle avait pour objet l'administration des sacremens et la discipline de l'église ; l'inspection générale sur les cérémonies religieuses , qui, devenant de jour en jour plus variées, se multipliaient imperceptiblement; la consécration des ministres ecclésiastiques auxquels l'évêqne assignait leurs fonctions respectives ; la direction des fonds de la communauté et la décision de tous les difiéreos que les fidèles ne voidaient pas porter au tribunal d'un juge idolâtre. Pendant un espace de temps assez court , l'évêque prenait l'avis des autres prêtres , et il n'exerçait ses pouvoirs que du consentement et avec l'approbation de l'assemblée des chrétiens. On le regardait alors comme le premier d'entre ses égaux, et comme le serviteur honorable d'un peuple libre. Toutes les fois que, par sa mort, le siège épiscopal devenait vacant, un nouveau président, tiré du collège des prêtres, était élu par le suffrage libre de la congrégation entière, dont chaque membre se

< NuUa ecclesia sine episeopo , a été un tUl ausd bien qu'une maxime depuis le temps de Tertullien et de saint Irénée.

> Après avoir passé les difficultéE du premier siède, nous trouvons le gouvernement épiscopal univo^eDânent établi , jusqu'à ce qu'il ait été interrompu par le génie républicain dies réformateurs snisses et allemands.

3 Voyez Mosheim , premier et second sièdes. Saint Ignace ( ad Smymasos , c. 3. etc. ) aime i rdever la dignité épiscopale. Le Clerc (Hist. Ecdésiast., p. 569) censure brusquement sa conduite. Mosheim , guidé par une critique plus saine ( p. 161 ) , soupçonne que raèac les petites épitres ont été corrompues.

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PAR ÉD. GIDBON. CH. XV

croyait revêtu d'un -caractère sacré et sacerdotal*.

Telles furent la douceur et l'égalité avec lesquelles les chrétiens se gouvernèrent pendant plus de cent ans après la mort des apôtres. Chaque société formait en elle-même une république séparée et indépendante , et quoique les plus éloignés de ces petits états entretinssent par lettres et par députés un commerce mutuel qui servait à cimenter leur union, les difiérentes parties du monde chrétien ne reconnaissaient point encore d'autorité suprême, ni d'assemblée législative. A mesure que le nombre des fidèles s'augmenta, ils s'aperçurent combien il leur serait avantageux de lier plus étroitement leurs intérêts et leurs desseins. Vers la fin du second siècle, les églises de la Grèce et de l'Asie adoptèrent l'institution utile des synodes provinciauni, et l'on peut supposer qu'en formant un conseil représentatif, ils prirent pour modèle les établissemens célèbres de leur pays, les amphyetions , la ligue achéenne, ou les assemblées des villes d'Ionie. Les évéques des églises indépendantes avaient coutume, et furent bientôt obligés par une loi, de se rendre dans la capitale de la province, aux époques fixées du printemps et de l'automne. Ils [>renaient dans leurs délibérations l'avis d'un petit nombre de prêtres distingués, et ils se trouvaient contenus par la présence de la m nltitude qui les écoutait*. Leurs décrets, qui furent appelés canons, réglaient tous les points importans de la foi et de la discipline ; l'on devait naturellement s'imaginer que le saint-esprit verserait ses dons en abondance sur l'assemblée unie des représentans du peuple chrétien. L'institution des synodes convenait si bien à l'ambition particulière et à l'intérêt public qu'en peu d'années elle fut reçue dans tout l'empire. Les conciles provinciaux,

< Wonne «t laioi taoHxlota tumus t (TcrtuDkB, £a> hortat. ad ceutitat., c 7.) Comme le cœnr taumaiB est tofgours te même, plusieurs des obseirations que M. Hume a foUes sur l'enthousiasme (Essais', vcd. p. 76 , in-4°), peuveot s'appliquer même aux inspirations rédies.

* Aela concU. Carthag. apud Q^rùin. (Edit. Fdl., p. 158.) Ce concile Ait composé de quatre-vingt-sept évéques des provinees de Mauritanie , de Numidie et d'AfKque; qu^iues prêtres et qndques diacres assistèrent à l'assemblée -, prasente plebis maximd parte, j

par le moyen d'une correspondance régulière , se communiquaient et approuvaient mutuellement leurs actes respectifs. L'église catholique prit bientôt la forme , et acquit toute la force d'une grande république confédérée'.

Gomme l'usage des conciles abolit insensiblement l'autorité législative des églises particulières , les évéques , par leurs liaisons , obtinrent une portion plus considérable de puissance exécutrice et arbitraire. Réunis entre eux par leurs intérêts communs, ils furent en état d'attaquer avec vigueur les droits originaux de leur clergé et de leur peuple. Les prélats du huitième siècle changèrent imperceptiblement le langage de l'exhortation en celui du commandement, jetèrent les semences de leurs usurpations futures, et suppléèrent au défaut delà force et de la raison par des allégories tirées de l'Écriture sainte, et par des déclamations de rhéteur. < L'unité et le pouvoir de l'église,

> répétaient-ils'souvent, sont'représentés dans y l'office épitcopal, dont chaque membre I possède une portion égale et indivisible *.

> Que les princes et les magistrats vantent

* leiurs droits à un domaine terrestre et pas- » sager; l'autorité épiscopale seule est déri-

> vée de Dieu ; elle s'étend sur ce monde-ci » et sur l'autre. Les évéques sont les vicet gérans de Jésus-Christ, les successeurs des

* apôtres , et les substituts mystiques du

> grand-prêtre de la loi mosaïque. >

Leur privilège exclusif de conférer les or» dres sacerdotaux envahissait la liberté des élections qui appartenaient au clei^é et au peuple, et si, dans l'administration de l'église, ils suivaient quelquefois l'avis des prêtres, ou le désir des fidèles, ils avaient le plus grand soin de se faire un mérite d'une pareille condescendance. Les évéques reconnaissaient l'autorité suprême qui résidait dans l'assemblée de leurs frères; mais chacun d'eux.

■ jlguntur preeterea per Grœcias illas, certU in tocis concilia, etc. (Tertnllioi, de Jejimiis, e. 13.) l'Aflricain en parle comme d'une institution récente et étrangère. La manière dont les églises dvétiennes se sont unies est fort habilement expliquée par Mosheim ( p. 164-70).

2 Saint Cyprien dans son fiuneux traité de UnUate ecclesiœ, p. 75-86.

dans le gouvernement de son diocèse particulier, exigeait de son troupeau la même obéissance implicite, que si cette métaphore favorite avait été littéralement Juste , et que le berger eût été d'une espèce supérieure' ! Une pareille autorité cependant ne fut point établie sans quelques efforts d'un côté , et sans quelque résistance de l'autre. En plusieurs endroits , le clergé inférieur, animé par le zèle ou par l'intérêt, soutint avec chaleur la constitution démocratique; mais son patriotisme reçut les dénominations odieuses de faction et de schisme, et le parti épiscopal fut redevable de ses progrès rapides aux travaux de plusieurs prélats actifs, qui, semblables à Gyprien de Gartbage , savaient concilier les artifices de l'homme d'état le plus ambitieux avec les vertus chi^tiennes les mieux adaptées au caractère d'un saint et d'un martyr*.

Les mêmes causes qui avaient d'abord détruit l'égalité des prêtres introduisirent, parmi les évéques, une prééminence pour le rang, et de là une supériorité de juridiction.Toutes les fois que, dans le printemps et dans l'automne, ils se trouvaient rassemblés en synode provincial , la différence de réputation et de mérite personnel se faisait sensiblement remarquer parmi les membres du concUe. L'é* loquence et la sagesse d'un petit nombre gouvernaient alors toute la multitude; mais l'ordre des délibérations publiques demandait une distinction plus régulière et moins odieuse. L'office de président perpétuel dans le concile de chaque province fut conféré aux évéques de la capitale; et ces prélats entreprenans, décorés des titres brillans de primats et de métropolitains , se préparèrent secrètement à usurper sur les autres évêques la même autorité que ceux-ci venaientd'enlever au col-

* Nous pouvons en appeler à toute la conduite de saint Cyprien , i sa doctrine , à ses épltres. Le Clerc , dans une vie abrégée de ce prélat (Bibliothèque Universelle, tom. xu , p. 207-378), le montre à découvert avec beaucoup de liberté et d'exactitude.

2 Si Novatus, Felicissimus , etc. , que l'évfique de Carthage chassa de son église, n'étaient point les plus détestables des scélérats , il faut que le zèle de saint Cyprien l'ait emporté quelquefois sur sa véracité. On voit une rdation très-juste de ces querelles obscures dans HosheimC p. 497-512).

lége des prêtres •• Les métropolitains euxmêmes se disputèrent bientôt la supériorité du rang et du pouvoir. Chacun d'eux affectait de déployer, dans les termes les plus pompeux , les avantages et les honneurs temporels de la ville à laquelle il présidait, le nombre et l'opulence des chrétiens soumis à ses soins paternels, les saints et les martyrs qui s'étaient élevés parmi eux; et, remontant jusqu'à l'apôtre ou au disciple qui avait fondé son église, il insistait sur la pureté avec laquelle la tradition de la foi, transmise par une suite non interrompue d'évéques orUiodoxes , avait été conservée dans son sein *. Toutes les raisons de supériorité soit civile, soit ecclésiastique, faisaient naturellement prévoir que Rome devait s'attirer le respect des provinces, et qu'elle exigerait bientôt leur obéissance. La société des fidèles, dans cette ville, était proportionnée à la capitale de l'empire. Son église était la plus grande , la plus nombreuse, et, par rapport à l'Occident, la plus ancienne de tons les établissemens chrétiens, dont la plupart avaient été formés par les travaux religieux des missionnaires de Rome. Les plus hautes prétentions d'Antioche, d'Ephèse ou de Corinthe, se bornaient à reconnaître un seul apôtre pour fondateur. Rome seule se vantait que les rives du Tibre avaient reçu un nouvel éclat par la prédication et par le martyre des deux plus grands apôtres ^. Son évéque avait soin de réclamer l'héritage de toutes les prérogatives que l'on attribuait à la personne ou à la dignité de saint Pierre *. Les prélats de l'Italie

< Mosheim , p. 269, 574 ; Dupln, Antiques eeeles. diteifOin., p. 19, 20.

> Tertullien , dans un traité particulier, a folt valirir contre les hérétiques le droit de prescription, quittait soutenu par les ^Uses apostoliques.

3 La plupart des anciens rapportent que saint Pierre vint à Kome (V. Eusèbe, n,25); tous les cathcdiques le prétendent, et quelques protestans en cravienaent. ( Voyez Pearson et DodweU de Succès, episeop. roman.) Mais ce voyage a été fortement attaqué par Spanheim (Miscellanea sacra, m, 3). Sdon le père Hardonin, les moines du treizième siècle , qui composèrent l'Énâde, représentèrent saint Pierre sous le caractère allégoriiiiie du héros troyen.

* C'est en firançais seulement que la fiuaeuse aliusioa au nom de saint Pierre est exacte. « Tu es Pierre , et sur cette pierre..,. * Cette allusion n'est pas toat-A-ftil

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et des provinces consentaient à lui accorder une primatie d'ordre et d'association ( c'était avec cette précision qu'ils s'exprimaient) dans l'aristocratie chrétienne * . Mais le pouvoir d'un monarque fut rejeté avec horreur, et le génie entreprenant de Rome, qui voulait soumettre toute la terre à sa puissance spirituelle , éprouva en Afrique et en Asie une résistance, que, dans des siècles plus reculés, leurs habitans n'avaient point opposée à sa domination temporelle. Saint Cyprien , qui gouvernait avec l'autorité la plus absolue l'église de Garthage et les synodes provinciaux, s'éleva avec vigueur et avec succès contre l'ambition du pontife romain. Ce zélé patriote eut l'art de lier sa propre cause à celle des évéqnes d'Orient, et, comme Annibal, il chercha de nouveaux alliés dans le cœur de l'Asie *. Si cette guerre punique fut soutenue sans aucune effusion de sang, ce fut bien moins reffel de la modération que de la faiblesse des prélats rivaux. Les invectives, les excommunications étaient leurs seules armes , et, tant que subsista leur inimitié , ils les lancèrent les uns contre les autres avec une fureur égale, et avec une égale dévotion. La dure nécessité de condamner la mémoire d'un pape, on celle d'un saint et d'un martyr, nous embarrasse aujourd'hui, lorsque nous voulons rapporter les particularités d'une dispute dans laquelle les défenseurs de la religion se laissèrent entraîner par ces passions que l'on voit éclater dans le camp ou dans le sénat '.

Les progrès de l'autorité ecclésiastique donnèrent naissance à cette distinction remarquable de laïques et de clergé, qui avait été inconnue aux Grecs et aux Romains *.

juste en grec, en latin , en italien, etc., et elle est absolument inintelligible dans les langues dérivées de l'allemand. < Saint Irénée, advers. Bareses, in, 3. (Tertullien tle Prœscript., c. 36 ) et saint Cyprien ( Epistol.,'a, 55,71 , 76), Le Clerc (Hist. Ecclésiast. , p. 764) etMosheim (p. 258, 578) travaillent à expliquer ces passages; mais le style vague et déclamatoire des Pères parait souvait Civorable aux prétentions de Rome.

2 Voyez l'épttre véhémente de Firmilien , évêque de Césarée , à Etienne , évê({ue de Rome. ( Jpud Cyprian, Mpist. 1. 75.)

3 11 s'agissait de savoir si l'on devait rebaptiser les hérétiques. Concernant cette dispute , voyez les épttres de saint Cyprien et le septième livre d'Ëusèbe.

* Pcurl'origine de ces mots, voyez Bloshdm ( p. 141 ),

Sous le premier de ces noms, on comprenait le corps du peuple chrétien ; le second , selon la signification du mot , désignait la portion choisie qui, séparée de la multitude, se consacrait au service de la religion : classe d'hommes à jamais célèbre, qui a fourni les personnages les plus importans à l'histoire moderne, quoiqu'ils n'en soient pas toujours les plus édifians.Leurs hostilités réciproques troublèrent plus d'une fois la paix de l'église dans son enfance ; mais leur zèle et leur activité se réunissaient pour la cause commune; et l'amour du pouvoir, qui , sous les déguisemens les plus trompeurs , se glissait dans le sein des prélats et des martyrs, les animait du désir d'augmenter le nombre de leurs sujets, et d'agrandir les bornes de l'empire chrétien. Ils n'avaient aucune force temporelle; et pendant long-temps ils furent découragés et opprimés , plutôt que soutenus par le magistrat civil. Mais alors même ils acquirent et ils employèrent dans leur propre société les deux plus puissans ressorts du gouvernement, les récompenses et les punitions ; le premier venait de la pieuse libéralité des fidèles, l'autre de leurs appréhensions religieuses.

L La communauté des biens, qui avait séduit l'imagination de Platon * , et qui subsistait en quelque façon parmi la secte austère des Essénieus*, fut adoptée durant quelque temps par l'église primitive. La ferveur des premiers prosélytes les porta d'abord à vendre ces possessions mondaines qu'ils méprisaient, à en venir déposer le prix aux pieds des apôtres, et à se contenter d'avoir une part égale dans la distribution commune '.Les progrès du christianisme relâchèrent et abolirent par degrés une institution généreuse, qui,

Spanheim (Hist. Eedésiast. , p. 633). La distinction de dents et laicus était établie avant le temps de Tertullien.

< La communauté instituée par Platon est plus parfaite que celle que Morus a imaginée pour son Utopie. La communauté des femmes et celle des biens tempords peuvent être regardées comme des parties inséparables du même système.

2 Josèphe , Antiquit. , xnn , 2 ; Philon , de FUd contemplativ.

3 Voyez les Actes des Ap6tres , c. 2, 4, 5. avec le commentaire de Grolius. Mosheim, dans une dissertation IKirliculière , attaque l'opinion commune avec des arguniens très-peu concluans.

entre des mains moins pures que celles des apôtres, se serait bientôt corrompue : on pouvait craindre que l'intérêt naturel à l'homme ne se réveillât tout-à-conp, et n'abusât de ces dépôts sacrés. On permit aux nouveaux convertis de garder leur patrimoine, de recevoir les legs et les héritages , et d'augmenter leurs biens particuliers par toutes les voies légitimes du commerce et de l'industrie. Au lieu d'un sacrifice absolu, les ministres de l'Évangile acceptèrent une portion modérée ; et dans les assemblées qui se tenaient toutes les semaines, ou tons les mois, chaque fidèle, selon les besoins de la congrégation , et selon la mesure de ses richesses et de sa piété, remettait volontairement son offrande dans le trésor de la congrégation *. On ne refusait aucunprésent, quelqaepeu considérable qu'il fût ; mais on enseignait avec soin que, dans l'article des dîmes , la loi de Moïse était toujours d'obligation divine, et que puisque, sous une discipline moins parfaite, les Juifs avaient reçu ordre de donner la dixième partie de tout ce qu'ils possédaient, il convenait aux disciples de Jésus-Christ de se distinguer par une plus grande libéralité ', et d'acquérir quelque mérite en se détachant d'un trésor superflu qui devait bientôt périr avec le monde lui-même '. Il n'est pas nécessaire de remarquer que le revenu incertain et si peu assuré de chaque église particulière , variait en raison de la pauvreté ou de l'opulence des fidèles, selon qu'ils étaient dispersés dans d'obscurs villages, ou rassemblés dans les grandes villes de l'empire. Du temps de l'em-

1 Saint Justin le martyr, A|>ol(%. nuyor, c. 89-, TeetulUen , apologet. c. 39.

1 Saint lr^iée,advers. Pf(eres.,l. ir,c.27, 34;Origèiie in. Nom. hom. , n ; saint Cyprien de Vnitat. eccUs. ; ConstUat. t^ostol.,\. n, e.34,35, avec les notes de Cotelier. Les constitutioiis ecdésiastiqnes établissent oe prétexte comme de droit divin, en déclarant qne les prAtres sent autant au-dessus des rois que l'Ime est au-dessus i» «orps. Panni les objets sur lesquds on lerait la d!me , dles comptent le blé , le Tin , rhnile et la laine. ( Voyez sur ce sujet intéressant, Prideaux, Histoire des Dîmes , et Frà Prolo, délie Materie beneficiarie: deux écrivains d'un caractère irès-diRérenl.)

3 La même opinion , qui prévalut vers l'année 1000 , produisit des efTels semblables. Dans la plupart des donations, le motif est etfniai: appropinquantemundi fine. (Voyez Moshdm, Histoire générale de l'Église , vol. I, p. 457.)

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pereur Décius, les magistrats se persuadaient qne les chrétiens avaient des richesses considérables; que, dans leur culte religieux, ils se servaient de vases d'or et d'argent ; et que plusieurs de leurs prosélytes avaient vendu leurs terres et leurs maisons pour augmenter les fonds publics de la société , aux dépens , à la vérité, de leurs malheureux enfans, qui se trouvaient réduits à la mendicité parce qne leurs pères avaient été des saints *. En général , il faut se méfier des soupçons formés par des étrangers et par des ennemis : ici cependant ils sont colorés de preuves spécieuses et probables, et ils semblent justifiés par les deux faits suivans, qui, seuls de tous ceux dont nous avons connaissance, parlent de sommes précises, ou peuvent nous donner des idées distinctes. Sons le règne de l'empereur Decius, l'évêquede Carthage tira tout-àcoup d'une société moins opulente que celle de Rome cent mille sesterces, environ vingt mille livres, dès sa première invitation aux fidèles , pour les engager à racheter leurs frères de Numidie , qui avaient été emmenés captifs par les barbares du désert *. Cent ans auparavant, une somme de deux cent mille sesterces avait été présentée en un seul don à l'église romaine, par an étranger du Pont qui demandait à fixer sa résidence dans la capitale *. Ces offrandes, pour la plupart , consistaient en aident; les chrétiens n'avaient

* Tnm snmma cura est ftatrUms ,

(Ut sermo teslatur loquax }

Offerre , (Undis veaditis ,

Sestertiorum millia.

Addicta avorum prxdia

Faedissub auctionibus,

Sucoessor exhxres gémit

Sanctis egens pwrentibus.

Haee ooeidantur abditis

Ecde^anun in angutis :

Et swama pirtag eredttur

Nodare dulces liberos.

PmdeotiuB , inpi Xrfttitt , hym., t. ii. Dans cette occasion, la condnité du diacre Laurent prouve seulement l'usage convenable que l'on taisait des richesses de l'église romaine ; «fies étaient sans doute trésconsidérables. Mais Frà Paolo (e. 3) parait exagérer, lorsqu'il suppose que ce nit l'avarice des successeurs de Commode , ou eelle de leurs préISets du praire , qui porta ces princes à persécuter les dirétiens.

2 Saint Cyprien , epistol. , 62.

3 TertaHi«i, de Pnescriptione , c. 30.

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PAR ÉD. GIBBON. CH. XV

ni le désir ni le pouvoir de se charger d'une acquisition un peu considérable en terres. II avait été décidé par plusieurs lois, publiées dans le même esprit que nos règlemens concernant les gens de main-morte, que l'on ne pourrait donner ni léguer à une société formant corps, dans l'état , aucun bien réel , sans un privilège spécial ou sans une dispense particulière du sénat ou de l'empereur '. Les souverains de Rome furent rarement disposés à favoriser une secte qui, après avoir été l'objet de leur mépris, avait enfin excité leur jalousie et leur crainte. Cependant , un fait , arrivé sous le règne d'Alexandre Sévère, prouve que ces règlemens furent quelquefois éludés ou suspendus , et que les chrétiens eurent la permission de réclamer et de posséder une pièce de terre située dans les limites de Rome elle-même *. Les progrès du christianisme et les discordes civiles de l'empire contribuèrent à tempérer la sévérité des lois, et avant la fin du troisième siècle plusieurs terres considérables appartenaient aux églises opulentes de Rome , de Milan , de Gartfaage, d'Antioche, d'Alexandrie, et des autres grandes villes de l'Italie et des provinces.

L'évéque était l'intendant naturel de l'église : il disposait du trésor public à sa volonté et sans être obligé de rendre compte. Ne laissant aux prêtres que leurs fonctions spiritaelles , il confiait seulement à l'ordre plus subordonné des diacres la direction et la distribution du revenu ecclésiastique '. Si nous pouvons ajouter foi aux déclamations véhémentes de saint Gyprien, l'Afrique ne renfermait qu'un trop grand nombre de prélats qui , en exerçant leur emploi , violaient tous les préceptes non-seulement de la perfection évangélique, mais encore de la morale. Quelques-uns de ces perfides intendans dissipaient les richesses de l'égKse pour satisfaire

< DiodéUen donna un resait qui n'est qu'une déclara- Uon de l'andenne loi : • CoUeginm , si nuUo spedali pri- > vilegio subDixum sit , haereditatan capere non posse « dnbium non est. » Fra Paolo (c. 4) pense que ces règlemens avaient été très-négligés depuis le règne deValérien.

2 Histoire Augusttne, p. 131. Le terrain avait été public ; il était alors disputé entre la société des chrétiens et celle des bouchers.

3 Constilut. Âpostol. , n , 35.

à leurs plaisirs sensuels ; d'autres les faisaient indignement servir à leur profit partientier , à des marchés frauduleux, et à des usures exorbitantes*. Mais tant que les contributions du peuple chrétien furent libres et vdontaires, l'abus de leur confiance ne pouvait être bien fréquent ; les usages auxquels on consacrait généralement leur libéralité honoraient la société religieuse. L'évêque et son clergé avaient une part convenable pour leur entretien. On réservait une somme suffisante pour les dépenses qu'exigeait le culte religieux , dont les repas de charité, les agapes, comme on les appelait alors, constituaient la partie la plus brillante et la plus essentielle. Le reste était le patrimoine sacré des pauvres. On s'en remettait à la discrétion de l'évêque qui ouvrait le trésor de l'église pour soutenir les veuves, les orphelins, les boiteux, les malades et les vieillards de la communauté; peur soulager les étrangers et les pèlerins, et pour adoucir les maux des prisonniers et des captifs , surtout lorsque leurs souffrances avaient été occasionées par un attachement ferme à la cause de la reli^on *. Un conunerce généreux de charité unissait les provinces les plus éloignées ; et de petites congrégations trouvaient des ressources abondantes dans les aumônes des sociétés plus opulentes qui subvenaient avec joie aux besoins de leurs frères ". Cette noble institution , qui avait moins d'égard au mérite qu'à la misère de l'objet, contribua beaucoup aux progrès du christianisme. Les païens, qu'animait un sentiment d'humanité, rendaient justice à la bienfaisance de la nouvelle secte, tandis qu'ils en méprisaient la doctrine *. La vue d'un secours immédiat et d'une protection assurée attirait dans son sein charitable une foule de malheureux que la négligence des hommes aurait

1 Saint Cyprien de Lapsis, p. 80, q>istol. 65. L'accusation est eonHrmée par le dix-neuvième et par le vingtième canon du concile d'Elvire.

2 Voyez les apologies de sùnt Justin , deTertuUien, etc 3DenisdeCorinlhe(ap. £i«è6.,l.iv, c.23) cél^re

avec reconnaissance les richesses des Romains, et leur générosité envers leurs frères les plus éloignes.

* Voyez Lucien , in Peregrin. Julien (lettre'49) semble mortifié de ce que la charité des fidèles maintient nonseulement les pauvres de leur région , mais encore ceux des paiens.

laisses en proie aux horreurs de la pauvreté, des maladies et de la vieillesse. On peut croire aussi que la plupart des enfans , exposés au moment de leur naissance , selon la pratique inhumaine de ces temps, furent souvent sauvés, baptisés, élevés et entretenus parla piété des chrétiens et aux dépens du trésor public '. IL Toute société a le droit incontestable d'exclure de sa communion et de ne plus admettre à la participation de ses avantages , ceux de ses membres qui rejettent ou qui violent les règlemens établis d'un consentement général. En exerçant ce pouvoir, l'église chrétienne dirigea principalement ses censures contre les pécheurs scandaleux, et surtout contre les personnes coupables de meurtre, de iVaude et d'incontinence; contre les auteurs ou les sectateurs de quelque opinion hérétique condamnée par le jugement de Tordre épiscopal, et contre ces infortunés qui, de leur propre mouvement, ou même, cédant à la force, s'étaient souillés, après leur baptême, par quelque acte de culte rendu aux idoles. L'excommunication influait sur le spirituel aussi bien que sur le temporel. Le chrétien qui l'avait encourue était privé de toute portion dans la distribution des offrandes. 11 voyait se briser tons les liens de l'amitié religieuse et particulière. Les personnes qu'il estimait le plus, etdontil avait été le plus tendrement «imé , ne l'envisageaient qu'avec horreur comme un objet profane; et tant que l'excommunication pouvait imprimer sur son caractère une marque flétrissante , presque tout le monde le fuyait : on se méfiait généralement d'un homme qui avait été chassé d'une société respectable. Quelque triste, quelque pénible que la situation de ces malheureux exilés pût être en elle-même , leurs appréhensions, comme il est assez ordinaire, surpassaient de bien loin leurs souffrances. Les avantages de la communion chrétienne étaient ceux de la vie étemelle; et les excommuniés ne pouvaient effacer de leur esprit

t Tde a été du moins, dans de pareilles dreonstanoes , la louable condnite des missionnaires modernes. On expose tons les ans dans les rues de Peldn plus de trois mille enihns noureau-nés. (Voyez Le Comte, Mém. sur la Chine , et les rechcrcbes sur les Ciiinois et les Égyptiens , tom. i,p. 61.)

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

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l'idée terrible que ces gouverneurs ecclésiastiques , qui avaient prononcé leur sentence (le condamnation, avaient reçu des mains de la divinité les clefs de l'enfer et du paradis. Les hérétiques, soutenus peut-être par la conscience de leurs intentions et par l'espérance flatteuse qu'ils avaient seuls découvert le véritable chemin du salut, s'efforçaient , il est vrai, de recouvrerdans leurs assemblées séparées ces avantages spirituels et temporels qu'ils ne retiraient plnS de la grande société des chrétiens; mais tous ceux qui n'avaient succombé qu'avec peine sous les efforts du vice ou de l'idolâtrie sentaient l'état d'abaissement oh ils étaient tombés; et, tremblant sur leur sort, ils désiraient être rendus à la communion des fidèles.

An sujet du traitement qu'il fallait infliger à ces pénitens, deux sentimens opposés, l'un de justice, l'autre de compassion , divisèrent l'Église primitive. Les casnistes les pins rigides et les plus inflexibles, leur refusaient à jamais et sans exception , la dernière même des places dans la communauté sainte qu'ils avaient déshonorée ou abandonnée, et, les livrant aux remords d'une conscience coupable, ils ne lenr laissaient qu'un faible rayon d'espoir, en leur insinuant que la contrhiOB de lenr vie et de leur mort pourrait être acceptée par l'Être suprême*. Mais lespersonsonnages les plus purs et les plus respecta blés de l'église chrétienne * adoptèrent one opinion plus douce dans la théorie aussi bien que dans la pratique. Les portes de la réconciliation et du ciel furent rarement fermées au pécheur touché de repentir; mais on institua une forme sévère et solauielle de discipline qui servait à expier son crime , et dont l'appareil imposant pût en même temps empêcher les spectateurs d'imiter son exemple. Humilié par une confession publique, macéré par les jeûnes, couvert d'un sac, le pénitent se tenait prosterné à l'entrée de

1 Les MoDtanistes et les Novatiens, «lui tewtoit i cette opinion avee ta plus grande rigueur et la plus termt «piniâtreté , se trouvèrent enfin eux-mêmes au nombre des hérétiques excommuniés. (Voyez le savant Mosheùn, qui a traité ce sqjet arec beaucoup d'étendue , second et troisième siédes.)

1 Denys, ap. Euseb., n, 2S; saint Cyprien, d« lapsi».

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l'assemblée. Là , il implorait, les larmes aux yeux, le pardon de sesoflenses, et il sollicitait les prières des fidèles* ; si la faute était très-grave, des années entières de pénitence ne paraissaient pas une satisfaction proportionnée à la justice divine. Le pécheur, l'hérétique on l'apostat n'était admis de nouveau dans le sein de l'église, qu'après avoir passé par des épreuves lentes et pénibles. On réservait cependant la sentence d'excommunication perpétuelle pour les crimes énormes, et surtout pour les rechutes inexcusables de cespénitens, qui, après avoir déjà éprouvé la déuence de leurs supérieurs ecclésiastiques, ^ avaient abusé. Les évéques, maîtres absolus de la discipline chrétienne , l'exerçaient diversement sdon les circonstances du crime, ou selon le nombre des coupables. Les conciles d'Ancyre et d'Elvire furent tenus à peu près dans le même temps, le premier en Galatie, l'autre en Espagne; mais l'esprit de leur» canons respectifs, qui existent encore aiyoard'hui, semble bien difTérent. Le Galate qui, après son baptême, avait plus d'une fois sacrifié aux idoles, obtenait se» pardon par une pénitence de sept ans; et, s'il avait séduit quelques-uns de ses frères, on ajoutait seulement trois années de plus an terme de son exil. Le malheureux Espagnol , au contraire, qui avait commis la même offense, ne pouvait espérer de réconciliation, même à l'article de la mort. Son idolâtrie se trouve placée à la tète d'une liste de dix-sept autres crimes contre lesquels est prononcée une sentence non moins terrible. La calomnie envers un évéque, un prêtre ou même un diacre, était au nombre de ceux que rien ne pouvait expier*.

Un mélange heureux de libéralité et de rigueur, une sage dispensation de punitions et de récompenses, conformément aux maxi-

* Cave, Chriftianisme primitif, |Nin. m, c & Les admirateurs de l'anliquité regrcâent la perte de celte pénitence publique.

s Vora daasDnpin (BibUM. eeeléB.,toiB. D, p.304^3) UM espofitimi conrtc, mais niaoniée des canons de ces eondtes qui ftnrent tanus ta» les prenden momens de Inoqamilé après la penécutien de DiecMien. Cette per- «éeMiM avait été kien moim sévère en Espagne qn'en Gn- UUe:diHKFenceqni peut, en quelque sorte, expliquer le contraste des règlouens établis dans ces provinces.

PAR ÉD. GIBBON. CH. XV

mes de la politique, aussi bien que de la justice, constituaient la force de l'église sur la terre. Les évéques, dont le soin paternel s'étendait sur le gouvernement des deux mondes, sentaient l'importance de ces prérogatives^ ils prétendaient n'être animés que du désir d'entretenir l'ordre et la paix; et, cachant leur ambition sous ce noble prétexte, ils souffraient avec peine qu'an rival .partageât l'exercice d'une discipline si nécessaire pour prévenir la désertion des troupes qui s'étaient enrôlées sous la bannière de la croix, et dopt le nombre devenait de jour en jour plus considérable. Les déclamations impérieuses de saint Gyprien nous porteraient tiativdlement à supposer que la doctrme de l'excommunication et de la pénitence formait la partie la plus essentielle de la religion et que les disciples de Jésus-Christ couraient moins de dangers, en négligeant d'observer les devoirs de la morale , que s'ils eussent méprisé les censures et l'autorité de leurs évéques. Tantôt nous imaginerions entendre la voix de Moïse, lorsqu'il commandait à la terre de s'ouvrir, et d'engloutir dans des flammes dévorantes la race impie qui résistait au sacerdoce d'Aaron; tantôt nous croirions voir un consul romain soutenant la majesté delà république, etdéclarant sa résolution inflexible de faire exécuter les lois dans toute leur rigueur. < Si l'on soufh-e impunément > de pareilles irrégularités {(c'est ainsi que I l'évêque de Carthage blâme la douceur de t son collègue) c'en est fait de la vigueur épi- » tcopale ' ; c'en est fait de la puissance su- * blime et divine qui gouverne l'église ; c'en » est lait même du christianisme. > Saint Gyprien avait renoncé à ces honneurs temporels, que probablement il n'aurait jamais obtenus; mais l'acquisition d'une autorité si absolue sur les consciences et sur les esprits d'une congrégation, toute obscure-, toute méprisable qu'elle parait aux yeux du monde, satisfait plus véritablement l'oi^ueil du cœur humain, que la possession du pouvoir le plus despotique, auquel la force des armes et le droit de conquête obligent un peuple de se soumettre.

i Saint Cyprien, epist. 69.

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Dans le coars de cet examen important , quoique peut-être trop diffus, j'ai essayé de développer les causes secondes qui ont si ef^ ficacement assisté la vérité de la religion chrétienne. Si , parmi ces causes, nous avons aperçu quelques omemens artificiels, quelques circonstances étrangères, ou quelque mélange d'erreur et de passion, il n'est pas étonnant que les hommes aient été si vivement affectés par des motifs conformes à leur nature imparfaite. Un zèle exclusif, l'attente immédiate d'un autre monde , le don prétendu des miracles, la praUque d'une vertu rigide , et la constitution de l'église primitive, telles sont les causes qui ont assuré les succès du christianisme dans l'empire romain. Les chrétiens durent à la première cette valeur invincible qui dédaignait de capituler avec l'ennemi dont ils avaient juré la perte. Les trois suivantes fournirent à leur valeur les armes les plus formidables. La dernière enfin affermit leur courage par l'union, dirigea leurs armes, et donna à leurs efforts cette impétuosité invincible qui a souvent rendu une petite bande de volontaires désespérés et bien disciplinés victorieuse d'une multitude confuse , indifférente sur l'issue d'une guerre dont elle ignore le sujet. Dans les différentes religions du polythéisme, quelques fanatiques errans de l'Egypte et de la Syrie, occupés à surprendre la superstition crédule de la populace, formaient peut-être le seul ordre de prêtres ' qui tirassent toute leur existence, toute leur considération de l'état sacerdotal, et qui fussent sensiblement touchés d'un intérêt personnel pour la sûreté ou pour la prospérité deleurs divinités tutélaires. Les ministres du polythéisme, à Rome et dans les principales provinces, étaient, pour la plupart, des citoyens d'une naissance illustre et d'une fortune honnête; ils acceptaient, comme une distinction honorable, l'offiee de grand-prêtre dans un temple célèbre ou -dans quelque sacrifice public. Souvent ils solennisaient les jeux sacrés * à leurs pro-

1 Les arliflces , les mœurs et les vices des prêtres de la déesse syrienne sont très-agréablemeot décrits par Apulée, dans le huitième livre de ses Métamorphoses.

2 L'office d'Asiarque était de celte espèce. 11 en est fait souvent mentioo dans Aristide, dans les inscriptions, etc.

près dépens, et ils célébraient avec une froide indifférence les anciennes cérémonies, selon les lois et la coutume de leur patrie. Comme ils étaient livrés aux occupations ordinaires de la vie, il arrivait rarement que l'esprit ecclésiastique ou un sentiment d'intérêt animât leur zèle et leur dévotion. Bornés à leurs villes et à leurs temples respectits, ils n'avaient entre eux aucun rapport de gouvernement ou de discipline; et ces magistrats civils, en reconnaissant la jiuidiction suprême du sénat , du collège des pontifes et de l'^npereur, se contentaient de la tâche facile qui leur avait été imposée , de maintenir la paix et la dignité du culte établi dans Fétat. Nous avons déjà remarqué combien les senUmens religieux du polythéiste étaient variés, incer^ tains et peu assurés ; ils étaient abandonnés presque sans réserve aux opérations naturelles de son imagination sup««titiense. Les circonstances particulières de sa situation ou de sa vie déterminaient l'objet aussi bien que le degré de sa dévotion , et tant qu'il prostituait ainsi son encen»*à une foule innombrable de dieux, il était à peine possible que son cœur pût être suscepUble d'une passion bien vive ou bien sincère pour qudqu'une de ces divinités.

Lorsque le christianisme parut sur la terre, ces impressions faibles et imparfaites avaient été insensiblement effacées. La raison humaine qui , abandonnée sans secours à sa propre force, est incapable de concevoir les mystères de la foi, avait déjà remporté une victoire facile sur les folies du paganisme. Quand Tertullien ou Lactance voulurent en démontrer l'extravagance ou la fausseté , ils furent obligés d'emprunter l'éloquence de Cicéron, ou la plaisanterie de Lucien. Le septicisme répandu dans ces écrits n'avait point inffué seulement sur l'esprit des lecteurs; il se trouvait une infinité d'autres personnes imbues des mêmes principes. L'incrédulité

Cette dignité était annude et électhre. D n'y arùl que le plus vain des citoyens qui pût désirer cet honneur, le (dm opulent seul pouvait en supporter la dépense. Voyez dans les Patret apostol. (tom. n, p. 200) avec quelle indiftérenoe Philippe l'asiarque se conduisit dans le martyre de saint Polycarpe. H y avait aussi des bilhyniarqnes , des lyciarques, etc.

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PAR ÉD. GIBBON. CH. XV

avait gagné la plus grande partie de la société, depuis le philosophe jusqu'à l'homme livré aux plaisirs et aux affaires ; depuis le noble jusqu'au plébéien; depuis le maître jusqu'à l'esclave domestique qui assistait à ses repas, et qui écoutait avec plaisir la conversation libre des convives. En public, tons ces philosophes affectaient de traiter avec vénération et avec décence les institutions religieuses de leur patrie ; mais leur mépris intérieur perçait à travers le voile léger dont ils savaient à peine se couvrir. Le peuple même, lorsqu'il voyait ses divinités rejetées et tournées en ridicule par ceux dont il avait coutume de respeaer le rang et les talens , se formait des doutes et des soupçons sur la vérité de la doctrine qu'il avait adoptée avec la foi la plus implicite. La destruction des anciens préjugés laissa une portion très-nom- Itrense du genre humain dans une situation pénible et accablante. Un état de scepticisme et de suspension peut amuser quelques spéculatifs ; mais la pratique de la superstition est si naturelle à la multitude, que, lorsque le charme est rompu, elle regrette toujours la perte d'une illusion agréable. L'amour que les hommes ont si généralement pour le merveilleux et pour les choses surnaturelles , la curiosité qui les porte à connaître l'avenir , leur penchant invincible à étendre leurs espérances et leurs craintes bien au-delà des bornes du monde visible, furent les principales causes qui favorisèrent l'établissement du polythéisme. La nécessité de croire agit si fortement sur le vulgaire, que la chute d'un système de mythologie est ordinairement suivie de l'adoption de quelque autre superstition. Des divinités formées sur un modèle plus nouveau et plus conforme au goût du siècle auraient peut-être bientôt occupé les temples abandonnés d'Apollon et de Jupiter, si, dans ce moment décisif, la sagesse de la Providence n'eût pas envoyé sur la terre une révélation pure et sainte, propre à inspirer l'estime et la conviction la plus raisonnable , et ornée en même temps de tout ce qui pouvait exciter la curiosité, l'étonnement et la vénération des peuples. Dans la disposition où ils se trouvaient alors, dégagés presque entièrement de leurs préjugés artificiels , mais

également susceptibles et avides d'un attachement religieux, un objet l>ien moins digne de leur culte aurait suffi pour remplir le vide de leur cœur et pour satisfaire l'ardeur inquiète de leurs passions. Si l'on veut suivrecette réflexion dûis toute son étendue, loin de s'étonner des progrès rapides du christianisme , on sera peut-être surpris que ses succès n'aient pas encore été-plus rapides et encore plus universels.

On a observé, avec vérité et avec justesse, que les conquêtes de Rome préparèrent et facilitèrent celles du christianisme. Dans le second chapitre de cet ouvrage, nous avons essayé d'expliquer comment les nations les plus civilisées de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique furent réunies sous. la domination d'un seul souverain, et se trouvèrent insensiblement liées entre elles par les rapports les plus intimes des lois, des mœurs et du langage. Les Juifs de la Palestine, qui avaient attendu avec une ferme confiance un libérateur temporel, parurent si insensibles aux miracles du divin prophète, que l'on ne crut pas nécessaire de publier, ou du moins de conserver aucun Évangile hébreu *. Les histoires authentiques de la vie et des actions de Jésus-Christ furent composées en grec, à une distance considérable de Jérusalem , et après que le nombre des païens convertis eut été extrêmement multiplié *. Dès que ces histoires eurent été traduites en latin, elles furent à la portée de tous les sujets de Rome, excepté seulement des paysans de la Syrieet de l'Egypte, en faveur desquels on fit dansla suite des versions particulières. Les grands chemins, qui avaient été construits pour Tusage des légions, ouvraient aux missionnaires de l'Évangile une route facile depuis Damas jusqu'à Gorintbe, depuis les confins de l'Italie jusqu'aux extrémités de l'Espagne et de

t Les Ptees prétendaient presque nnaniinaneot, mais les critiques modernes ne sont pas disposés à le croire , que saint MatUiieu composa un évangile hébreu dont il ne reste que la traduction grecque. U parait cependant dangereux de rejeter le témoignage des Pères.

> Sous les règnes de Néron et de Domitien , d dans les Tilles d'Alexandrie, d'Antioche, de Rome el d'Éphèse. ( Voyez MiU. Prolegomena ad Novum Testament, et la grande A belle collection donnée par le docteur Lardner,vol.xv.)

la Bretagne; et les conquérans spiritueU ne rencontrèrent aucun de ces obstacles qui retardent ordinairement, ou qui empêchent l'introduction d'une religion étrangère dans un pays éloigné. Toat nous porte à croire que la foi avait été préchée dans chaque province et dans toutes les grandes vUles de l'empire avant les règnes de Diociétien et de Constantin. Hais l'établissement des différentes congrégations, le nombre des fidèles qui les composaient , et leur proportion avec la multitude des idolâtres , sont maintenant ensevelis dans l'obscurité, ou déguisés par la fiction et par la déclamation. Mous allons cep^idant rassembler les circonstances imparfaites qui nous sont parvenues touchant l'accroissemeat du nom dbrétien en Asie et dans la Grèce, en Egypte, en Italie et dans l'Occident; nous les rapporterons sans négliger les acquisitions réelie» on imaginaires de b foi au-delà des limites de l'empire romain.

Les riches provînees qui s'étendent de l'Euphrate à la mer d'Ionie furent le principal théâtre sur lequel l'apôtre des Gentils déploya son zèle et sa piété. Les semences de l'Évangile, qu'il avait jetées dans un sol fertile, furent recueillies avec soin par ses disciples; et il parait que, durant les deax premiers siècles, ce» contrées renfermaient ie corps le plus considérable de chrétiens. Parmi les sociétés établies en Syrie, il n'en existait pas de plus ancienne ni de plus illustre que celle de Damas, de Berée on Alep et d'Antioche. L'introduction de l'Apocalypse a décrit et immortalisé les sept églises de l'Asie, Éphèse, Smyme, Pergame, Thyatire S Sardes, Laodicée et Philadelphie; et leurs colonies se répandirent bientôt dans ce pays si peuplé. Dès les premiers temps, les lies de Crète et de Chypre, les provinces de Thrace et de Macédoine, avaient favorablement accueilli la nouvelle religion ; bientôt les villes de Gorinthe, de Sparte et d'Athènes * virent

1 Les Alogieiis (saint Épiphuie, lie ifener., 51) attaquaient la vérité de rApoiadjrpse , parce sue l'église de Tbyatire n'était pis encore fondée. Saint Épiphane , qui «oaneol du foit , se débarrasse de la difficulté par la supposition ingénieuse que saint Jean écrirait avec l'esprit de prophétie. ( Voyez Alianzit, discours sur l'Apocalypse.)

2 Les épltres de saint Ignace et de Denys (,ap.Euieb., n,

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(324 dep. J.-C.)

s'élever dans leur sein des rép^liques chrétiennes. Gomme la fondation des églises grecques et asiatiques r^nonte à une époque très-reculée, elles eurent tout le temps nécessaire pour leuraceroissenient et pour leur multipliôttion; et oiéme les essaims de Gnostiques et d'autres hérétiques, qni en sortirent, servent à noMrer l'état florissant de l'élise orthodoxe, puisque la dénominatioo d'hérétique a toujours été 3q>{^quée au parti le moins nombreux. A ees témoignages rendus par les fidèles, nous pouvms ajouter l'aveu, les plaintes et les alarmes des Gentils eux-mêmes. Lucien, écrivain philosophe qui avait étudié les hommes et qui a peint leur» mœurs avec les couleurs les plus vives, nous apprend que le Pont, son pays natal, âait rempli, sous le règne de Commode^ d'épicuriens et de tàrétient ' . Quatre-vingts ans après la naissance de Jésus-Christ *, l'humanité de Pline l'en^ige à déplorer la grandeur da mal, qu'il s'est en vsnn efforcé de déraciner. Dans cette lettre curieuse, adressée à l'encreur Tn^an, il assure que les temples sont presque déserts, que les victimes sacrées trouvent à peine des acheteurs , et que la superstition non-ceulemeut a infecté les villes, mais qu'elle s'est awsi répandue dans les villages et dans les campi^es du Pont et de la Bithynie'.

Sans vouloir pesa* avec une exactitude scrupuleuse les expressions et les wotilis des écrivains qui ont célébré ou déploré les progrès du christianisme, nous observerons en général que l'on ne trouve rien dans lenrs ouvrages, qui piusse nous donner une idée

23) désignent un grand nombre d'églises dans la Grèce et eq Asie. Celle d'Athènes semble avoir é{é une des moins florissantes.

< Luden , in Maeandro , c. 25. Le chrislIaUiBiM cependant doitavoir été répandu trts-inëgalenKnt djuis le Pont4nHsq«'au milieu du troisième siècle il n'y avait pas plus de dix-sept fidèles dans le diocèse étendu de Néo-Césarée. (Voyez M. de TiOemont , Mém. ecdésiast. , tom. iv , p. 675.) CeUe putieulRrité est tMe de saisi Basile et de saint Grégoire deNyHe, qui étaimleux-BêaesBBtiftde Cappadoce.

2 Selon les anciens', Jésus-Ctuist soulTrit la mort sous le consulat des deux Géminus , en l'année 29 de notre ère. Pline (selon Pagi) (Ut envoyé en Bilhyuie dans l'année MO.

3LeltresdePliae,x,S».

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jnste du vëritable nombre des âdèles de ces provinces. Cependant il nous est heureusement parvenu une circonstance qui semble jeter un plus grand jour sur ce siijet obscur, mais intéressant. Sous le règne de Théodose, après que le christianisme est brilié, pendant plus de soixante ans, de féctat de la faveur impériale, l'ancienne ^ illostre église d'Antioêhe consistait en cent mille habïtans, dont trois mille étaient soutenus par les aumônes publiques *. La splendeur et la dignité de la reine de l'Orient, la population connue de Césarëe, de Séleucie et d'Alexandrie, et la perte de 250 miHe personnes qui périrent dans le tremblement de terre dont Antioche fat affligée du temps de Justin-P Ancien * , sont antMt de preuves convaincantes que cette dernière ville renfemait au moins cinq eent mille habitans, et que les chrétiens, quoique extrêmement multipliés par Fautorité et par le zèle , n'en formaient pas plus de la cinquième partie. Combien la proportion sera-t-elle différente , si l'on compare relise persécutée avec l'église triomphante , l'Occident avec TOrient, des villages obseurs'avec des villes peuplées, et des contrées nouvellement converties avec le lieu on les idèles ont reçu , pour la première fois, te nom de chrétiens ! Cependant, il ne faut pas le dissimder, saint Chrysostôme, à qui nous devons la connaissance d'un fait si précieux, avance, dans un autre passage, que la multitude des fidèles surpassait même le nombre des Juifs et de» païens '. Mais la solution de cette difficulté apparente est facile et se présente naturellement : l'éloquent prédicateur met en parallèle la constitution civile et ecclésiastique d'Antiocbe ; il oppose aux chrétiens qui ont acquis le ciel par le baptême, les citoyens qui avaient le droit de partager la libéralité publique : la première liste comprenait les esclaves , les étrangers

< Sawt. Chiywitom. epera, tom. vn, p. 658 , 8t0, édU. Seril.

^ Jean MalaU, tom. b, p. 144. U tire la mêmecondutioD par rapport i la populatton d'Antiodie.

3 SaiDt ChrygostôiM , 1. 1, p. 592. Je dois cet passages , mais non l'iiiduetioD que j'en tire, au savant docteur Lardner. ( CredibUUyof the Goipel history, vol. xn, ». 370.1)

PAR ED. GffiBON. CH. XV. 303

et les enfans ; ils étaient exclus de la seconde.

Le commerce étendu d'Alexandrie et sa situatitm près de la Palestine facilitèrent l'introduction du christianisme dans cette ville; la nouvelle religion fut d'abord embrassée par un grand nombre de Thérapeutes ou Esséniens du lac Maréotis, secte juive qui avait beaucoup perdu de son respect pour les cérémonies mosaïques. La vie austère des Esséniens, leurs jeûnes et leurs excommunications, la communauté de biens, le goût du eéli|[>at, et la chaleur, non la pureté àe leui* foi, offraient déjà une vive image de la discipline primitive *. C'est dans l'école <f Alexandrie qtie la théologie chrétienne sem-' ble avoir pris une forme régulière et scienti* fiqne; et lorsque Adrien visita FÉgypte il trouva une église, composée de Juifs et de Grecs, assez importante pour attirer l'attention de ce prince curieux *. Mais pendant long-temps les progrès du christianisme ue s'étendirent pas au-delà des limites d'une seule ville, qui était elle-même une colonie étrangère; et, jusque vers la fin du second siècle, les prédécesseurs de D^nétrius ont été les seuls prélats de l'église égyptienne. Trois évêques furent consacrés par la main de Démétrius; Héraclas, son successeur , ea porta le nombre jusqu'à vingt '.

Les naturels du pays, peuple distingué par une farouche inflexibilité de caractère *, re-

iBam^ (Hi(l(^d(tJ«ife.kn,e.3D,21,23,23) a examiné, avee la crilique la plus exacte, le curieux traité dePliilon , qui décrit les Thérapeutes. En prouvant qu'il fut composé dès le temps d'Auguste, Basaage a démontré, en d^it d'Eusèbe (I. n , e. 17) et d'une fouie de eatholiquei modernes, qoe les Thérapeutes n'étaient ni chrétiens ni moines. 11 reste encore probable qu'après avoir changé de nom, ils oonserrèrent leurs mœurs, qull» adoptèrent quelques nouveaux articles de foi, et qu'ils devinrent insensiblement les laudateurs des ascétiques égyptiens.

2 Voyez une lettre d'Adria dans l'Histoire Augastine^ p. 245.

3 Pour la succession des évCques d'Alexandrie , voyez l'histoire de Renaudot, p. 24 , etc. Cette particularité curieuse est conservée par le patriarche Eutyehius (Annal., tom. 1 , p. 334, vers. Pocock) , et l'évidence intérieuro de ce foit suffirait seule pour répondre à toutes les objections qui ont été avancées par l'évëque Pearson , dans le» FindieUe ignatianas.

* Ammien Marcellin , xxn , 16. .

curent la nouvelle doctrine avec froidenr et avec répugnance; du temps même d'Origène, il était rare de trouver un Égyptien qui eût surmonté ses anciens préjugés en faveur des animaux sacrés de sa patrie '. Dès |que le christianisme monta sur le trône, le zèle des bari[>ares obéit à l'impulsion dominante. Les villes de l'Egypte furent remplies d'évéques, et les déserts de la Thébaïde peuplés d'ermites. Les étrangers et les habitans des provinces afSuaient sans cesse dans la vaste enceinte de Rome. Tout ce qui était singulier ou odieux, coupable ou suspect, pouvait espérer, à la faveur de l'obscurité, d'éluder la vigilance des lois. Dans ce concours perpétuel de tant de nations , un ministre de la vé* rite ou du mensonge, le fondateur d'une association criminelle , ou d'une société vertueuse, trouvait facilement les moyens d'augmenter le nombre de ses disciples ou de ses complices. Selon Tacite, les chrétiens de Rome , lors de la persécution momentanée de Méron, composaient déjà une très-grande multitude *: et le langage de ce grand historien est presque semblable à celui de Tite- Live, lorsque celui-ci rapporte l'introduction et l'abolition des cérémonies de Bacchus. Après que les bacchanales eurent réveillé la sévérité du sénat, on craignit pareillement qu'une très-grande multitude , et pour ainsi dire un peuple entier n'eût été initié dans ces horribles mystères. Des recherches plus exactes montrèrent bientôt que les coupables n'excédaient pas sept mille : nombre à la vérité effrayant quand on le considère comme l'objet de la justice publique '. C'est avec la même modiGcation que nous devons interpréter les expressions vagues de Tacite, et en premier lieu de Pline, lorsque ces deux auteurs parlent avec exagération de cette foule de fanatiques séduits, qui avaient abandonné le culte des dieux. L'église de Rome était sans doute la première et la plus

I Origène contra CeUum, 1. 1, p. 40.

ï Ingens muUUudo : telle est l'expresâon de Tadte,

XT 44.

3 rite-Live,xxnx, 13 , 15, 16,17. Rien ne pouvaifexcA. der l'horreur et la conslemation du sénat , lorsqu'il découvrit les bacchanales dnnl la licence eflténée «st décrite «l peut-être exagérée par Tite-Li?e.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(324aep. J.-C.)

nombreuse de l'empire, et nous avons encore un registre très-authentique, qui atteste l'état de la religion dans cette ville, vers le milieu du troisième siècle, après une paix de trentehuit ans. A cette époque, le clergé était composé d'un évéque, de quarante-six prêtres, de sept diacres, d'autant de sous-diacres, de quarante-deux acolytes, et de cinquante lecteurs , exorcistes et portiers. Le nombre des veuves, des malades et des pauvres soutenus par les ofirandes publiques ; se montait à quinze cents *. La raison , aus» bien que l'exemple d'Antioche, nous porte à croire que Rome renfermait environ cinquante mille chrétiens. On ne saurait fixer avec exactitude la population de cette immense capitale ; mais le calcul le plus modéré ne la réduira certainement pas à moins d'un million d'halntans dont les fidèles pouvaient former tout an plus la vingtième partie *.

Les provinces occidentales paraissent avdr tiré la connaissance du christianisme de la même source qui leur avait porté le langage, les sentimens et les mœurs de Rome. Dans cette révolution bien plus importante, l'Afrique et la Gaule suivirent insensiblement l'exemple de la capitale. Cependant, malgré plusieurs causes favorables qui pouvaient engager les missionnaires romains à visiter leurs provinces, il s'était écoulé plus d'un siècle lorsqu'ils passèrent la' mer ou les Alpes'; et l'on ne peut apercevoir dans ces vastes contrées aucune trace sensible de foi et de persécution avant le règne des Antonins*. Les progrès lents du christianisme

< Ensèbe , 1. n , c. 43. Le traducteur latin , M. de Valois , a Jugé à propos de réduire le nombre des prftres i quarante-quatre.

2 Celle proportion des prCtres et des panvres au reste du peuple a Àé d'abord établie par Bumel ( Toyages en Italie, p. 168) et approuvée par Moyle (y. ii, p. 151). Ils ne connussaioil ni l'un ni l'antre ce passage de s^t Chrysoslôme par lequel leur coqjecture est presque dangée en fait.

3Seriut transMpes, religioné Ùei suseepta. SnlinteSëTère, I. n. (Voyez Eusèbe, t. i; Tillemont, Mém. ecdésiast, tom. n, p. 316.) Selon les Donatistes , dont l'assertion est confirmée par l'aveu tacite de saint Augostin, l'AfHque ftal la dernière province qui reçut l'Évn^ile. (Tillemont, Mém. ecdésiast., tom. i , 754.)

'< Tum primum inlra GaUias martyria visa. (Snlpice Sévère , 1. n.) Ce sont les fameux martyrs de Lyon. An

(324 Uep. J.-C.)

PAR TÉD. GffiBON. CH. XV.

sous le climat froid de la Gaule sont bien différens de l'ardeur avec laquelle la prédication de l'Évangile fut reçue au milieu des sables brùlans de l'Afrique. La société des fidèles, dans celte dernière province, devint bientôt un des principaux membres de l'église primitive. Ils envoyaient des évoques dans les plus petites villes, et très-souvent dans les villages les plus obscurs ; cette pratique augmenta la splendeur et l'importance de leurs communautés religieuses , qui , durant le cours du tro'isième siècle , furent animées par le zèle de Tertullien, dirigées par les talens de saint Gyprien, et ornées par l'éloquence du célèbre Lactance. D'un autre côté, si nous jetons les yeux sur la Gaule, nous ne voyons, sous Marc-Aurèle , que les congrégations faibles et unies de Lyon et de Vienne. Ou assure même que, jusqu'au règne de l'empereur Dèce, quelques égl'ises éparses dans les villes d'Arles, de Narbonne, de Toulouse, de Limoges, de Clermont, de Tours et de Paris, se soutenaient seulement par la dévotion d'un petit nombre de fidèles*. Le silence, il est vrai, convient bien à la dévotion ; mais comme il est rarement compatible avec le zèle, on peut juger de l'état lauguissant et déplorable du christianisme dans les provinces qui avaient abandonné le celtique pour le latin, puisque, durant les trois premiers siècles , elles ne produisirent aucun écrivain ecclésiastique. De la Gaule, contrée florissante qui l'emportait, parla supériorité du rang et par ses succès dans les lettres, sur tous les pays situés en-deçà des Alpes, la lumière de l'Évangile réfléchit plus faiblement dans l'Espagne et dans la Bretagne ; et, s'il faut croire les assertions véhémentes de Tertullien, ces provinces avaient déjà été éclai-

«ujet de l'Afrique, voyez Tertullien. {jidScapulam,cX) On imagine que les martyrs scyllitains furent les premiers (actasincera, Ruinart, p. 34). Un des adversaires d'Apulée parait avoir été chrétien. (Apolog., p. 496, 497édit. Delph.)

t • Rar» in aliquibns civitatibus ecclesix , paucorum christianorum devotione, resurgerent. • Jeta sincera, p. 130 ; Grégoire de Tours, 1. 1, c. 28 . Mosheim, 207, 449. n y a quelque raison de croire que , dans le commencement du quatrième siècle, les diocèses étendus de Uége, de Trêves et de Cologne, formaient un seul évdché, qui avait été fondé très-récemment. (Voyez MémoiresdeTillemont, tom. n,part. 1, p. 43,411. ) GIBBON, I.

rées des premiers rayons de la foi, lorsqu'il adressa son Apologétique aux magistrats «le l'empereur Sévère*. Mais il ne nous est reste, sur l'origine des églises occidentales de l'Europe, que des monumens obscurs et imparfaits; et, si nous voulions rapporter l'époque et les circonstances de leur fondation, pour suppléer au silence de l'antiquité, nous serions forcés d'avoir recours à ces légendes que l'avarice ou la superstition dicta longtemps après à des moines fainéans dans la solitude de leurs cloîtres *. Parmi toutes ces fictions sacrées, les aventures romanesques de l'apôtre saint Jacques méritent seides, par leur extravagance singulière, que l'on en fasse mention. Un pécheur paisible du lac de Génézareth est transformé en valeureux chevalier ; à la tête de la cavalerie espagnole, il chaîne les Maures dans plusieurs batailles. Les plus graves historiens ont célébré ses exploits. La châsse miraculeuse de GomposteUe a développé sa puissance ; et le tribunal terrible de l'inquisition , assisté de l'épée d'un ordre militaire, suffit pour éloigner toutes les objections d'une critique profane '.

Les progrès du christianisme ne furent pas bornés à l'empire romain ; et, selon les premiers Pères, qui expliquent les faits par les prophéties, la nouvelle religion, un siècle après la mort de son divin auteur, avait déjà visité toutes les parties du globe : f J'en

> atteste, s'écrie Justin-le-Martyr, les diflét rens peuples de la terre. Grecs, barbares

* ou de toute autre race d'hommes; quelles

> que soient leurs dénominations ou leurs

> mœurs distinciives; quelle que puisse être » leur ignorance des ans ou de l'agriculture ;

* soit qu'ils habitent sous des tentes, soit

> qu'errans au milieu des déserts ils traus-

1 La date de l'Apologétique de Tertullien -ést fixée , dans une dissertation de Mosheim , à l'année 198.

2 Dans le quinzième siècle , il y avait peu de personnes qui eussent l'inclination ou le courage de mettre en doute si Joseph d'Arimathie.fonda le monastère de Clastenbui^, et si saint Denis l'Aréopagile préféra le séjour de Paris à' celui d'Athènes.

3 L'étonnante métamorphose fUt achevée dans le neuvième siècle. Voyez Mariana (Hist. d'Espagne, 1. vu., c. 13, tom. I, p. 285), qui, en tout sens, imite Tite-Live et la critique honnête de la légende de saint Jacques , par le docteur Geddes (Mélanges, vol. ii, p. 221.)

> porieai leurs demeures daas des chariots * couverts. Il n'existe point de aation ckez

> laquelle on n'ait offert» au nom de Jésus-

> Christ, des prières au père et au créateur

> d« toutes choses '. > Cette exagération pompeuse, que, même à present, il serait bien difficile de concilier avec l'état réel dm genre humain, doit être regardée eoname la saillie d'un écrivain pieux, œais peu exact, qui réglait sa croyance sur «es désirs. Mais ni k croyance ni le désir des Pères ne saivuent altérer la vérité de l'histotre; il sera toujours incontestable que les barbares de la Scytbie et de la Germanie , qui renversèrent la monarchie romaine, étaient plongés dans les ténèbres du paganisme, et que néme en Ibérie, en Arménie et en Ethiopie, la religion n'eut des succès marqués que quand le sceptre fut entre les mab» d'un empereur orthodoxe*. Avant cette époque, la guerre ou le commerce pouvait bien avoir répandu une connaissance imparfaite de l'Évaagile parmi les tribus de la Calédonie ' et parnù celles qui demeuraient sur les bords du Rhin, du Danube et de l'Euphrate *. Au^lelà du dernier de ces fleuves, Édesse se distingua dès les premiers temps, par un attachement ferme à la foi ". Les principes du christianisme passèrent aisément d'Edesse , dans

< Saint Juslin-le-Marlyr; Pialog. eum Tryphon., p. 341 -, saint Irenée, advcrs. Hctres., I. i, c. tO. Tertullien , aàvers. Jud., e. 7. Voyez Moshriai , p. 203.

2 Voyei le ^oittriiine aiirle At l'Histoire d« l'Église de Mosbcim. On peut trouver dans Kteïse de Chorène plusieurs circonstances, à la vérilé très-coofUses, qui ont rapport à la conversion de l'Ibérie et de l'Arménie, (I. n, c. 78-89).

3 Sehm TertBlicD , la (bi thrétieDM avait pésétrédans des parties de la Bretagne inaccessibles aux armes romaines. Environ un siècle après, Ossian, fils de Fingal, disputa, dit-on, dans un âge très-avancé, avec un des missionnaires étrangers ; et la dispute existe encore en vers et en langvft erse. (Voyez la dissertatiou de M. Macpherson sur l'anli^ité des poésies d'Ossian , p. 10.)

* Les GoUis, qui ravagèrent l'Asie sous le règne de Gallien, emmenèrent avec eux un grand nombre de ca^ lifô doBt la plupart éiaieia chrét'iens et devinrent des missionnaires. (Voyez TiUemoiit , Mém. ccelésiast. tem. it , p. 44).

i La légende d'Abgare, tonte Fabuleuse qu'elle est, prouve, d'une manière décisive , que la plus grande partie des habitans d'Édesse avaient embrassé la religion chrétienne plusieurs années avant qu'Husèbe écrirll son histoire. Au contraire , leurs rivaux , les citoyens de Carrbes,

DÉCADENCE DE L'EMPIRE RQMAIN

(324 dep. J.-C.)

les viUes grecques et syriennes qui ob^saient aux successeurs d' Artaxereès ; mais il parait qu'ils ne firent jamais une impression profonde sur l'esprit des Perses, dont le système religieux , ouvrage d'un ordre de prêtres bien disciplinés, avait été construit avee beaucoup plus d'art et de soUditë ^U0 la mytholc^e incertaine de la Grèce et de Rome '.

En jetant les yeux sur ce tableeu fidèle, quoique impariait , des progrès du christianisme , il paraîtra peut-être prcdbable que d'un c6té la crainte, et de l'autre la dévotion ont singulièrement exagéré le nombre de» prosélytes. Selon le téBUÙgnage kTéprodi»> ble d'Origène', la multitude des fidèles était fort peu considérable , comparée à celle de» idolâtres ; mais , comme on ne nous a laissa aucun monument certain , il est imponible de fixer avec précision, et il serait même trèsdifiicile de déterminer par conjecture le vér^ table nombre des premier» chrétien». Le c»lcul le plus favorable cependant qn'on puisse tirer des exemples d'Antioche et de Rome, ne nous permet pas de supposer que , de ton» les sujets de l'empire, il s'en soit enr&lé plu» de la vingtième partie sons ia bannière de la croix avant la converstoa importante de Constantin. Mais la nature de leur foi , de lear zèle et de leur union semblait les multiplier, et les mêmes causes qui coDtribuèreBt À leiu* aceruissemeat futur, servirent à rendre leur force aduetle plus apparente et plu» fif>rmidable.

Dans toute société civile, Un^s que le» richesses , les honneurs et ki scienre sont le partage d'un petit nombre de persomte» , I« corps du peuple est condamné à rdMeurité, à l'ignorance el à la pauvreté;. L» r^igien chrétienne, qui s'adressait à tons les hommes, devait tirer beaucoup plus de prosélytes des derniers rangs que des clsoses supérieure»

restèrent attachés i la cause du paganisme jusque dans It sixième siède.

< Selon Bardesanes (ap. Euseb., Prospar. evan^l.) il y avait quelques chrétiens en Perse avant la fin du second siècle. Du temps de Constantin (voyez sa lettre i Sapor, vito, I. IV, c. 13), ils roraiaient une église flarissaiile. (Voyez Bcausobre, Histoire critique du Manidi., (om. I, p. 180, H\&BMioUieca Orientons, A' Xxefsaiù.}

2 Origène, contra Ceisum., I. vm, p. 424

PAR ED. GIBBON. CH. XV

de ia société. Cette circoastaace siaiple et aattorelte a été repréamtëe sons an jour trèsodieux , et les moyens de défense employés par les apologistes de la foi, ne semblent pas amsî forts qne les attaques àe leurs adrei^ soires. On a prétendu que la nouvelle secte était presque entièrement composée de la phn vile populace, de paysans et d'ouvriers, de femmes et d'enfans , de mendians et sartoot d'esclaves, dont elle se servait quelquefois pour s'introduire dans les maisons nobles et opulentes auxqaelles ils opparte- ■aiest. Ces prédicutears obscnrs ( telles étaient les imputations injustes de la maliganté), qui paraissent si muets en public, ne sont occupés en particulier qu'à parier et à dogatatiser; étkant arec précaution la rencontre des pbiiosophes, ils s'attachent à une mllitude grossière et ignorante, et ib s'insinueat dans l'esprit de ceux que Fâge, le sexe, on l'éducation a surtout disposés à recevoir Fknpression des terreurs superstitieuses'.

Les coulesrs sombres et les contours forées de ce portrait, quoiqu'il se soit pas toutà-Cdt dénué de vratsemblance , décèlent le p»ceau d'un ennemi. A mesure que l'humble foi de Jésus-Christ se répandit dans le monde, elle fat embrassée par plusieurs personne» qui jouissaient de la considération attadiée aux tatens on aux richesses. Aristide, qui adressa une apologie éloquente à l'empereur Adrien, était «n philosophe d'Athènes *. Jnstin-Ie-Martyr avait cherché la vérité dans les écoles de Zenon, d'Aristote, de Pythagore et de Platon , avant le moment heureux où il fiit abordé par le vieillard, ou plutôt par l'adge, qui l'encouragea tout-à-coup à étudier les prophéties des Juifs '. Saint Clément d'Alexandrie avait acquis beaucoup de connaissances en grec, etTertullien dans la langoe Uttaie. Jutes Africain et Origène avaient emlMrassé presque toutes les sciences conmMs de leur temps, et, quoique le style de

* tnoueius Fdis , c. 8, avec les notes de Wower;Cel$us ap. Origeii.,1. m, p. 136; 142; Jaliea, <9. Cxril., I. n, p. 206, MH. SpguAeim.

2 Eus«be , Hist. Ecelësiast. , w, 3; siiat Jérôme, ép. 83.

* L'histoire est agntebkment cooUe dans les dialogues de iënl Justin. Tillenoat (Mém. EccMsiast., t. n , p. 334) «lui h rapporte d'apris hii, est sOr (pe leneiDard était m ange déguisé.

saint Cyprien soit très-différent de celui de Lactance, on croit s'ai^ercevoir que ces deux écrivains avaient enseigné publiquement la rhétorique. L'étude même de la philosophie s'introduisit enfin parmi les chrétiens ; mais elle ne produisit pas toujours les effets les plus salutaires, et les lettres enlàntèrent aussi souvent l'hérésie que la dévotion. Ce que l'on disait des sectateurs d'Artémon peut s'appliquer, avec une égale justesse , aux ^flérentes sectes qui s'élevèrent contre les successeurs des apôtres. < Ils osent altérer les

> saintes Écritures ; ils osent abandonner

> l'ancienne règle de la (<m , et former leurs » opinions sur les préceptes subtils de la lo-

> gique. Us négligent la science de l'église

> pour l'étude de la géométrie, et ils perdent

> le ciel de vue, tandis qu'ils sont occupés à f mesurer la terre. EucÛde est perpétuellet ment dans leurs mains; Aristote et Théo-

> phraste sont les objets de leur admiration ;

> et les ouvrages de Galien leur inspirent une

> vénération extraordinaire. L'abus des arts I et des sciences des Gentils est la source » de leitfs erreurs ; ils corrompent la simpli-

> cité de l'Évangile, en y mêlant les rafBne- » mens de la raison humaine'. >

On ne peut pas dire non plus que les avantages de la naissance ou de la fortune aient toujours été séparés de la profession du christianisme. Plusieurs citoyens romains furent amenés devant le tribunal de Pline ; et il découvrit bientôt que dans la Bithynie une foule de personnes de tout état, avaient abandonné la religion de leurs ancêtres*. Ce témoigna^, qui ne peut être suspect, est ici d'un plus grand poids que le défi téméraire de 'l'ertuUien , lorsqu'il excite à la fois les craintes et l'humanité du proconsul d'Afrique, en l'assurant que , s'il persiste dans ses cruelles intentions, il doit décimer Carthage ; qu'il trouvera parmi les coupables plusieurs personnes de son rang, des sénateurs et des

«Ensèbe, v,28. On peut espérer que les hérétiques seuls doanèrent lien à ee reproche de Celsos, ( op. Origen. , 1. a, p. 77) qae les chrétiens étaient perpiétuelle- Dient occupa à corriger et à altérer leurs évangiles.

2 Pline, lettres X, 97. • Fuenint alii similis amentiae ,

> cives romani... Mulli enim omnis aetatis, omnis onli-. • lus, utriusque sexûs,etiani vocahtur io periculum et

> vocabuntur. »

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(324 dep. J.-C.)

daaics de la plus noble extraction , et qu'il sera forcé de punir les amis et les parens de SCS amis les plus intimes *. Il parait cependant qu'environ quarante ans après, l'empereur Valérien ne doutait pas de la vérité d'une pareille assertion, puisque, dans un de ses rescrits , il suppose évidemment que des sénateurs, des chevaliers romains et des femmes de qualité avaient embrassé la secte des chrétiens*. L'église continua toujours à augmenter sa grandeur extérieure, à mesure qu'elle perdait de sa pureté intérieure; et, sous le règne de Dioclétien, le palais, les tribunaux, l'armée même recelaient une multitude de chrétiens qui s'efforçaient de concilier les intérêts du monde présent avec ceux d'une vie future.

Cependant ces exceptions sont en trop petit nombre; elles ont eu lieu dans des temps trop éloignés delà naissance du christianisme pour détruire entièrement l'imputation d'ignorance et d'obscurité que l'on a reprochées avec tant d'arrogance aux premiers fidèles. Au lieu de faire servir à notre défense des fictions inventées dans un âge postérieur, il sera plus prudent de convertir l'occasion du scandale en sujet d'édification. Des réflexions sérieuses nous apprendront que les apôtres eux-mêmes furent choisis par la Providence, an milieu des pécheurs de Galilée, et que plus nous abaissons la condition temporelle des premiers chrétiens , plus nous aurons raison d'admirer leur mérite et leurs succès. Il nous importe , surtout , de ne pas oublier que le royaume des cieux a été promis aux pauvres d'esprit , et que les âmes affligées par les calamités et par le mépris du genre humain écoulent avec transport la promesse divine d'un bonheur éternel; tandis qu'au contraire les heureux du siècle se contentent de la possession de ce monde, et que les sages, livrés à leurs doutes, ou entraînés dans des disputes inutiles, abusent d'une vaine supériorité de raison et de savoir.

Sans des réflexions si consolantes, nous gémirions sur le sort de quelques personna-

< TertuUien ad Scapulam. Cependant , malgré même srs déclamations outrées, il se borne à un dixième de t'-arthagR.

z baiul Cyprien, Episl. 79.

ges illustres, qui nous auraient semblé mériter le plus de recevoir le présent céleste. Les noms de Sénèque, des deux Pline, de Tacite, de Plutarque, de Galien, de l'esclave Epictète, et de l'empereurMarc-Aurèle, honorent le siècle où ils ont fleuri ; et leurs caractères élèvent la dignité de la nature humaine. Soit dans la vie active, soit dans la vie contemplative, ils remplirent avec gloire leurs postes respectifs; leur jugement excellent fut perfectionné par l'étude. La philosophie avait dégagé leur esprit des préjugés de la superstition, et ils passèrent leurs jours dans la poursuite de la vérité et dans la pratique de la vertu. Cependant (ce qui ne cause pas moins de surprise que de douleur ) tous ces sages négligèrent ou rejetèrent la perfection de la doctrine chrétienne. Leur langage ou leur silence montre également combien ils avaient de mépris pour la secte naissante qui, de leur temps, s'était répandue dans l'empire romain. Ceux d'entre eux qui ont daigné parler des chrétiens les regardent seulement comme des enthousiastes opiniâtres et pervertis, qui exigeaient une soumission împlicite.à leurs dogmes mystérieux, sans pouvoir produire un seul argument capable de satisfaire un homme sensé et instruit*.

Il est au moins douteux qu'aucun de ces philosophes ait jamais lu lesapologiesmultipUées que les premiers chrétiens ont publiées en leur faveur etpourladéfensede leur religion. Mais on voit avec peine qu'une pareille cause n'ait pas été soutenue par des défenseurs plus habiles. Ils exposent avec un esprit et une éloquence superflus l'extravagance du polythéisme; ils cherchent à émouvoir notre compassion en développant l'innocence et les maux de leurs frères maltraités ; mais, lorsqu'ils veulent démontrer l'origine céleste du christianisme , ils insistent bien plus fortement sur les prédictions qui ont annoncé le Messie, que sur les miracles qui ont accompagné sa venue. Leur argument favori peut

I Le docteur Lardner , dans son premia el dans son second volume des témoignages juifs et païens, rassenil>le etéclaircit ceux de Pline-le-Jeuoe, de Tacite, de Gallien, de Marc-Aurèle, et peut-être d'Epictèle (car il est douteni que ce dernier pliilosoptie ait voulu parler des chrétiens ). Sénèque , Pline-I' Ancien , el Plutarque , ool entiiremeol l>assé sous silence la nouvelle religion.

{324dep.J.-C.)

PAR ÉD. GIBBON. CH. XV

édifier un chrétien, ou convertir un Juif, puisque l'un et l'antre reconnaissent l'autorité de ces prophéties, et qu'ils sont obligés de les étudier avec vénération et avec piété , pour en trouver le sens et l'accomplissement. Mais cette manière de raisonner perd beaucoup de sa force et de son influence, dès qu'il s'agit de convaincre ceux qui ne comprennent ni ne respectent les institutions de Moïse et le style prophétique'. Entre les mains peu habiles de Justin-le-Martyr et des apolologistes suivans, l'esprit sublime des oracles hébreux s'évapore en types éloignés, en pensées remplies d'affectation et en froides allégories. Leur authenticité même devait paraître suspecte à un paien peu éclairé, lorsque, sous les noms d'Orphée, d'Uermès et des Sibylles* , on le forçait de recevoir de pieuses impostures comme des vérités célestes. Ce mélange de fraude et de sophisme, que l'on adoptait pour appuyer la révélation, nous rappelle trop souvent la conduite peu judicieuse de ces poètes qui chargent leurs héros invulnérables du poids inutile d'une armure embarrassante et fragile.

Mais comment expliquer ou excuser l'indifférence profonde des païens et des philosophes à la vue de ces témoignages que le Tout-Puissant présentait, nof à leur raison , mais à leurs sens ? Durant le siècle de Jésus- Christ, de ses ap6tres, et de leurs premiers disciples, la doctrine qu'ils prêchaient fut confirmée par une foule innombrable de prodiges. Le boiteux marchait, l'aveugle voyait, le malade recouvrait la santé, les morts sortaient de leurs tombeaux, les démons étaient

t Si la fiuneose prophétie des soixante-dix semaines arait été alléguée à an philosophe romain , n'aurait-il pas répondu comme Cicéron : < Qus tandem ista auguratio > est , annomm potiùs quam aut mensium aut dierum ? > (De dMnaUone , n , 30). Remarquez avec quelle irrévérence Lucien (in Alexandro.c, 14)etsonaniiCelsus (op. Origen. , 1. m , p. 327) , parlent des prophètes hébreux.

2 Les philosophes, qui se moquaient des plus anciennes prédictions des Sibylles , auraient bellement découvert les tromperies juives et chrétiennes , que les Pères, depuis saint Justin-le-Martyr jusqu'à Lactance, ont citées d'un air si triomphant Lorsque les vers sibyllins eurent rempli leur tâche, ils furent abandonnés comme l'avait été le système des millénaires. La Sibylle chrétienne avait mal- Heureusemenl Sié la ruine de Rome pour. l'année 195. A.13. C.9«.

chassés, et la nature suspendait perpétuellement ses lois en faveur de l'église. Mais les sages de la Grèce et de Rome détournèrent leurs regards de ce spectacle auguste. Livrés à l'étude on aux occupations ordinaires de la vie, ils ne paraissent pas avoir remarqué aucune altération dans le gouvernement physique ou moral de l'univers. Sous le règne de Tibère , toute la terre *, ou du moins une province célèbre de l'empire romain * , fut enveloppée pendant trois heures dans des ténèbres surnaturelles. Cet événement miraculeux, si propre à exciter la surprise , la curiosité et la dévotion du genre humam , a été passé sous silence, dans un siècle fécond en historiens célèbres, et où l'on cultivait les sciences avec succès '. Il arriva du temps de Sénèque et de Pline J'ancien, qui ont dû éprouver les effets immédiats de ce prodige ou en être des premiers informés. Ces deux philosophes ont, chacun dans un ouvrage plein de recherches, parlé de tous les grands phénomènes de la nature, des tremblemens de terre, des météores, des comètes et des éclipses , que leur infatigable curiosité pouvait rassembler * ; ils ont omis l'un et l'autre le plus grand phénomène dont l'homme ait jamais été témoin depuis la création du globe. Pline consacre un chapitre particulier ' aux éclipses d'une nature extraordinaire, et dont la durée avait été peu commune ; mais il se contente de décrire ce défaut singulier de lumière, que l'on remarqua après la mort de César, lorsque, durant plus d'une année, l'orbe du soleil parut pâle

< Les Pères rangés rangés en ordre de bataille, comme ils le sont , par D. Calmet ( Dissertations sur la Bible , tom. in , p. 295-308), paraissent couvrir toute la terre de ténèbres -, en quoi ils sont suivis par la plupart des modernes.

2 Origène {ad Matth. c 27 ), et un petit nombre de critiques modernes , Beze , Le Clerc , Lardner , etc. , ne voudraient point étendre ces ténèbres au-delà des limites de la Judée.

3 On a sagement abandonné aqjoard'hui le passage célèbre de Phlegon. Lorsque Tertullien dit aux paiens : il est parlé du prodige in arcanis ( non pas archivit) vettris (Jpolog. c. 21) il en appelle probablement aux vers sibyllins, qui le rapportent exactement dans les termes de l'évangile.

4 Sénèque, Quxst. natnr., I. 1 , 15;n,l; vu, 17; Fl'uie.Hist. nat.,1. II.

i Pline, Uist.natur.,n, 30.

et sans éclat. Ge lanf» d'obacurkë , qui ae peut certainement être comparé avec les ténèbres surnaturelles de la Passion , avait déjà été célébré par la plupart des poètes ' et des historieBS de ce siècle mémorable *.

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