‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire RomainChapitre 24 sur 105 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Conduite du gouverneoieot romain envers les chrétiens, depuis le règne de Ncroo, jusqu'i celui de Constantin.

Lorsque noM eo&sidéroas la pareté de la religion chrétienne, la sainteté de sa morale, la vie hmocente et aastère du plus grand nombre deeetrx qtfi, diiraM les premiers siècles , embrassèrent la foi de l'Êvangiie , BOUS devrions natctreHemeot s«ppo«er qu'une doctrine si bienfaisante aunÀ été reçue , même par un monde idolâtre, avec tout le respect qu'elle méritait; que les personnes lei pins distingtiées patr leurs conaaissanees et par la politesse de leurs moevre avraleat bien p« tourner en ri^cnie les miracles de la nouvelle secte, maisqa'elles ea aaraient estimé les vertus ; que, loit de la persécMer, les magistrats auraient protégé ime classe #bommes qui rendaient une «^j^sance passive aux l(Ms, quoiqu'ils se refusassent aux soins actifs de la guerre et du gouvernement. D'un autre c6(é, si l'on se rai^lle la tolérance uuiverselle du polythéisme, iwariablenieat soutenue par la croyance dn pettple, par l'Incrédulité des philosophes et par la politique dn sénat et des empereurs romains, il est difficile de découvrir quelle noavelle offense les chrédens avaient commise; quelle nouvelle injure avait aigri la douce indifférence de l'antiquité, et avait pu provoquer les princes romains, jusqu'alors insensibles à la vue de toutes le» forme» variées de la religion qui subsistait en paix sous leur gouvernement

« Vùgae, Gew»., i, 466; TibuHe, I.i,El«g.v,vew.76; Oide, iiiÀamor9k.,iv,783; Lucaiii, Pinrsale , i , MO. Le4iraicril«eMp«M<e> place ce prodige wwit UgHerre chile.

2 Vojrei one lettre puMique de M. AmaiDe, dans les antiquités de Josèphe , iiv , 12 ; Plutarque , vie de César , p. 471 ; Kffis», Bel civiL, 1. n ; BUm CaetiiM, i. uv, p. 431 ; Jules Obsequau , c. 128. Son petit tnitéesi uo Or trait des prodige» de Tile-Uve.

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modéré ; quels BoareMa motifB enfin l«s porta toutrà-coHp k iafliger des diâtimens cruels à quelques-um de leurs sujets qui avaient adopté «ne forme singulier , mais innocente, de foi et de culte.

La politique r^igiease de l'ancien monde semble avoir pris un caractère pins sévère et plus iaiolénat pour s'opposer aux progrès à» cbristianisne. Quatre'^viagts ans environ ^près la mort de Jésus-Chritt , ses disciples innocens furent condamnés à mort par h sentenee d'un proooossl kimain et philosophe, et en vertu des loi» d'un enqiereur distingué p«r la sagesse et par la jastice de son administnitioa générale. Les apologies qui furent souvent adressées aux saoeessears de Trajaa sont remplies des plaintes les plu» touchantes : elles peignent le sort infortuné des chrétiens , qui, obéissaM aux monvemens de leur conscience, soUicitaieat ta permissien <f exercer libremeat leur religion, et qui seuls , parmi les sujets de l'empire romain , te trouvaient exehis des avantages commuas de leur sage gouvernement. On a rapporté avec soin la mort de <p»^«e« martyrs éminens; et, depuis que le clMristiaaisme a été revêtu du poavoir soipréme, les goirver-' neurs de l'égHse ne se sont pas moins appliqués à développer la cruauté de leo« adversaires idolâtres, qu'à innter leur condnie. Notre intention, dans ce chapitre, est de séparer, s'il est possible , an petit nombre de faits authentiques et intéressatas d'une masse ii^rme de fictions et d'erreurs, et d'exposer avec ordre et avec elané les causes , l'étendue, la durée et les ârcoastances les plus importantes des persécutions que les premiers dirétiens oax soitfertes..

Opprimés par la crainte, animé» par le ressentiment, et peut-^tre échauffés par Tenthousiasme, les sectateurs d'une religion per^ séentée sont rarement dan» une disposition d'esprit capable d'examiner tranquillement ou d'apprécier de bonne foi les motifs de leurs ennemis, puisque ces motifs échappent souvent à l'œil pénétrant et impartial de ceux que la distance met à l'afori desflannnes de la persécution. On a expliqué d'une manière probable la conduite des empereurs envers les premiers chrétiens ; et la raison

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qui eo a été donnée parait d'autant pins spécieuse, qu'elle est tirée de la BaliH« du po> lythéisoM». Nous avons déjà observé que l'barmome peligieltse de l'ancien monde était prin> eipaienient soutenue pw la défér«ace impii^ cite que les nations de l'antiquité consentaient d'avoir pour leurs cérémonies et pour leurs traditi<ms respectives. On devait donc s'attendre qu'elles s' tuùraieat avec une juste indignation contre une secte ou un peuple qui se séparerait de la conuaunion da genre humain, et qui, prétendant posséder seul la science divine, traiterait orgu^Ueusement d'idolâtre et d'impie toute forme de culte différente du sien. Le droit de tolérance était fondé sur une indulgence mutuelle. On ne pouvait plus le réclamer, dès que l'on refusait le tribut accoutumé. Comme 1^ Juifs , et les Juifs seuls, persistèrent opiniâtrement à ne point payer ce tribut , considérons le traitement qu'ils éprouvèrent delà part des magistrats de l'empire : «n pareil ei^amen pourra servir à expliquer jusqu'àquel po'uu ces priu' cipes sont justifiés par les faits ; et nous découvrirons peut^tre en même temps les véritables causes de la persécution &ite au christianisme.

Sans répéter ce que l'on a déjà dit de la vénération des princes et des gouverneurs romains pour le temple de Jérusalem, nous observerons seulement que la destruction du temple et de la ville fut accompagnée et suivie de toutes les circonstances capables d'aigrir l'esprit des conquérans, et d'autoriser la persécntiou religieuse par les argiimens les plus spécieux de justice, de politique et de sûreté publique. Depuis le règne de Néron jusqu'à celui d'Antonin-le-Pieux , tes Juifs montrèrent, pour la domination de Rome, une impatience qui les précipita dans de fréquentes révoltes, et qui produisit souvent les plus furieux massacres. L'humanité est révoltée an récit des cruautés horribles qu'ils commirent dans les villes d'Egypte^ de Chypre et de Cyrène , oii, sous le voile d'une amitié perGde , ils abusèrent de la confiance des liabitaos ' ; et nous sommes tentés d'ap-

< Dans Cyrène, fls massacrèrent deux cent-vingt mUle Grecs , deux eent-quaranle mille «kms Itle de Chypre , et CD Égrpte un* très-gr»de mattitode dlnbHiins. l»

plaudir à la vengeance sévère que les armes des légions tirèrent d'une race de fanatiques qu'une saperstition baiitare et crédule semblait rendre les ennemis implacables, non. seulement du gonvem^nent de Rome, mais encore de tont le genre humain '. L'entboMsiasme des JuiiiB avait pour base l'opinion que la loi leur défendait de payer des taxes à un maître idolâtre; et ils avaient piûsé dans leurs anciens oracles la promesse flatteuse qu'il s'élèverait bientôt uu messie conquérant, envoyé pour briser leurs chaînes, et pour donner aux favoris du ciel l'empire de la terre. Ce fut en s'annonçant comme le libérateur si long-temps attendu, et en exhortant tous les descendans d'Abraham à soutenir l'espoir d'Israél, que le fan»eux Barcbochebas trouva le moyen de rassembler une armée formidable, avec laquelle il résista pendant deux ans à la puissance de l'empereur Adrien *.

Halgré tant d'iasMltes réitérées, le resseu- Ument des princes romains ne s'ét«ulit point aurdelà de leurs victoires; et leurs alarmes se dissipèrent avec la guerre et les dangers. L'indulgence générale du polythéisme, et la douceur njrtnrelle d'Antenin-le-Pieux , rendirent aux Juifs leurs anciens privilèges. Ils obtinrent eneore une fois la liberté deeùrccmcire leurs «dans. On leur imposa senlement la condition facile de ne jama^ conférer à un prosélyte étranger cette marque distinetive delà race hébraïque*. Les restes nombreux

plupart dece& malheureuses victimes fkirent sciés en deux, conformément à l'exemple que David avait autorisé par sa conduite. Les Jnift victorieux dévoraient les meBÏbres, léohaieKt te sang, et entretafaieut t» entruBet aatoof de leurs corps en forme de ceinture. (Voyez Dion Cassius, L ixvm.p. 1145. )

< Sans parler des Mis bien toonm, rapports par J«sèphe, on peut voir dans Dion (1. ixix, p. 1162) que, durant la gaene d'Adriea, cinq eeat quatre-vingt nulle Jui& périrest par répée , outre une multitude ianombrable , qui (ut emportée par la fawise, par ks maladies et par le feu.

^ Pour 1» secte ées Z^alcurt , voyec BasMge, Hiit. des JuiK,l. i,c. l7;pour le caractère du Mesae selon le» Rabbins, L v, <.ii, 13, 13; pwr les actions de Barchoehebas.l. va,e. 12.

3 C'est à Medestinns, luriacoMHlte remain (L vt ff^ gular.) que nous devons une connais 'laiiee ^atiacte de l'édit. d'AatonIn. ( Voyn Casaubon Uittoire A^girstiae ,

de ce peuple , quoique toujours exclus de l'enceinte de Jérusalem, eurent la permission de former et d'entretenir des établissemens considérables en Italie et dans les provinces, d'acquérir le droit de bourgeoisie romaine , de jouir des honneurs municipaux, et de pouvoir en même temps être exempts des charges pénibles et dispendieuses de la société. La modération ou le mépris des Romains donna une sanction légale à la forme d'administration ecclésiastique qui fut instituée par la secte vaincue. Le patriarche, qui avait fixé sa résidence à Tibériade, nommait les ministres et les apôtres inférieurs; il exerçait une juridiction domestique ; et ses frères dispersés lui donnaient une contribution annuelle *. De nouvelles synagogues furent souvent élevées dans les principales villes de l'empire. Enfin on observait publiquement et avec la plus grande solennité les sabbats, les jeûnes et les fêtes qui avaient été ordonnés par la loi de Moïse ou prescrits par les traditions des rabbins *. Un traitement si doux apaisa par degrés la fierté des Juifs. Ils ne se laissèrent plu» entraîner par de vaines prédictions ; et, renonçant à toute idée de conquêtes , ils se conduisirent en sujets paisibles et industrieux. La haine qu'ils nourrissaient contre le genre humain, au lieu de les porter à des actes de cruauté et de violence, se déploya d'une manière moins dangereuse. Ils saisirent avidement toutes les occasions de tromper les idolâtres dans le commerce ; et ils prononcèrent en secret des imprécations équivoques contre le superbe royaume d'Edom '. Puisque les Juifs , qui rejetaient avec hor-

t Voyez Basnage, Histoire des Juit^ , I. in , c. 2,3. La dignité de patriarche fut supprimée par Tliéodose-le- Jeune.

2 II suffit de parier du purim , «u l%te que les Juift avaient instituée en mémoire de ce qu'ils avaient été dé- Kvrés de la rage d'Aman. Jusqu'au règne de Théodore , ils célébrèrent celte fête avec unejoie insolente et avec une licence tumultueuse. (Basnage, Hist., des Juifs , I. vi, e. 17; 1. xm, c. 6).

3 Selon le Taux Josèphe, Tsephon , petit-flls d'Esaii , conduisit en Italie l'armée d'Enée, roi de Cartilage. Une autre colonie d'Iduméens , fuyant l'épée de David , se réfugia sur les terres de Romulus. C'est par ces raisons, ou par d'antres d'une égale force, que les Juifô ont appliqué le nom d'Edom à l'empire romain. ^

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reur les divinités adorées par leurs souverains et par les autres sujets de l'empire , jouissaient cependant du libre exercice de leur religion insociable, il a donc existé quelque autre cause qui exposait les disciples de Jésus-Christ à des rigueurs que n'éprouvait pas la postérité d'Abraham. La différence qui se trouvait entre eux est simple et facile à saisir ; mais , aux yeux de l'antiquité , elle paraissait de la plus grande importance. Les Juifs étaient une nation, les chrétiens une xecte ; et l'on croyait que , si tout corps politique est obligé de respecter les cérémonies de ses voisins, il est de son devoir de conserver celles de ses ancêtres. La voix des oracles, les préceptes des philosophes , et l'autorité des lois concouraient unanimement à fortifier cette obligation nationale. Les prétentions hautaines des Juifs, qui vantaient leur sainteté supérieure, pouvaient porter les polythéistes à les regarder comme une race odieuse et impure. En dédaignant de se mêler avec les autres peuples , les descendans d'Abraham pouvaient s'attirer leur mépris. Les lois de Moïse pouvaient être , pour la plupart , frivoles ou absurdes ; cependant, puisque durant plusieurs siècles elles avaient été reçues par une grande société, ceux qui les pratiquaient alléguaient pour leur justification l'exemple du genre humain ; et l'on convenait universellement qu'ils avaient le droit d'exercer un culte qu'il ne leur aurait pas été possible de négliger sans être criminels. Mais ce principe, qui devenait la sauvegarde de la synagogue des Juifs , ne pouvait servir à protéger ni à favoriser l'église primitive. Les chrétiens, en embrassant la foi de l'Évangile, étaient supposés coupables d'un crime impardonnable et inouï. Ils rompaient les liens sacrés de la coutume et de l'éducation ; ils violaient les institutions religieuses de leur pays ; et ils méprisaient orgueilleusement tout ce que leurs ancêtres avaient cru comme vrai, avaient révéré comme sacré. Une pareille apostasie ( si l'on peut se servir de cette expression) ne tenait pas seulement à quelque objet ou à quelque lieu particulier : en effet, le pieux déserteurqui fuyait les temples de l'Egypte ou de la Syrie aurait également dédaigné de chercher un asile dans

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ceax (f Athènes ou de Carthage. Tout chrétien rejetait avec mépris les superstitions de sa famille, de sa ville , de sa province. Le corps entier des chrétiens refusait unanimement de reconnaître les dieux de Rone , de l'onpire et'de l'univers. En vain le fidèle opprimé réclamait-il les droits inaliénables que tout homme a de disposer de sa conscience et de son jugement particulier : sa situation pouvait bien exciter la pitié, mais ses argnmens ne touchèrent jamais l'esprit des philosophes ou des polythéistes de l'univers paten. Ils ne concevaient pas que l'on balançât à se conformer au culte établi ; et de pareils scrupules ne leur causaient pas moins d'étonnement, que si l'on eût conçu une soudaine horreur pour les mœurs, l'habillem^t et 'le langage de la patrie *.

A la surprise des païens succéda bientftt le ressentilnent et les plus pieux des hommes furent exposés aux imputations injustes, mais dangereuses de l'impiété. La malignité et le préjugé se réunirent pour représenter les chrétiens comme une société d'athées, qui avaient osé attaquer la constitution religieuse de l'empire, et dont 'l'audace méritait que le magistrat civil sévtt contre eux selon toute la rigueur des lois. Ils s'étaient séparés (et ils se Vérifiaient dans un pareil aveu) de toutes les superstitions que le génie inventif du polythéisme avait adoptées dans les différentes parties du globe; mais on ne voyait pas aossi évidemment quelle divinité ou quelle forme de celte ils avaient substitué aux dieux et aux temples de l'antiquité. L'idée pure et sublime qu'ils avaient de l'Étre-Supréme, échappât à l'intelligence grossière du peuple. La multitude des païens ne pouvait concevoir un Dieu spirituel et unique qui n'était représenté sous aucune figure corporelle ni sous aucun symbole visible, et que l'on n'adorait point avec la pompe ordinaire des libations et des fêtes, des autels et des sacri-

< D'apris les argumens de CeUus, qni ont été exposés et réfutés par Origëne (1. v, p. 247-250), on peut aperee- Toir cteiremenl la distinction qui Ait faite entre le peuple Juir et la secte chrétienne. Voyez dans le dialogue de Hinncius Félix (c. 5, 6) une description exacte et assez âégante des sentimens du peuple , par rapport à la désertion du culte établi.

fices*. La raiscm ou la vanité engageait les sages de la Grèce et de Rome, qui avaient élevé leur esprit à la contemplation de l'existence et des attributs d'une cause première, à réserver pour eux-mêmes et pour leurs Asciples dioisis], le privilège de cette dévotion philosophique*. Ils étaient bien loin d'admettre les préjugés du genre humain comme la règle de la vérité; mais {ils croyaient que ces préjugés tenaient à la disposition primitive de notre nature , et, selon eux, toute forme de foi et de culte qui , faite pour le peuple, prétend n'avoir pas besoin de l'assistance des sens» doit, à mesure qu'elle s'éloigne de la superstition, devenir incapable de restreindre les écarts de l'imagination et les visitms du fanatisme. Le coup d'œil d'indiffé» rence que les gens d'esprit et les savans dalgnaiait jeter sur la révélation chrétienne, ne servait qu'à les confirmer dans leur ejûnien précipitée ; ils se persuadaient que ce principe d'unité divine, qui aurait pu leur inspirer de la vénération, se trouvait dégradé par l'enthousiasme extravagant des nouveaux sectaires , et anéanti par leurs rêveries clùmériques. Dans un célèbre dialogue attribué à Lucien, on affecte de tourner en ridicule et de traiter avec mépris le dogme mys' térieux de la Trinité. Cet ouvrage prouve combien l'auteur connaissait peu la faiblesse de la raison humaine et la nature impénétrable des perfecticms divines *.

< < Curnullas arasbabent? teupla nuUa? nuUa nota

> simulacra ?... Unde autem , vel quis Ule, aut ubi , Deus

> nnicus, soUtarius, destitulus ? » Minudus (Félix, c'IO). Linterloculenr païen Ta jusqu'à faire une distinction en tmtai des Juifi, qui avaient autrefois un tonple , des autels , des nctimes , etc.

211 est difficile, dit Platon, de s'élever à la connaissance du vrai Dieu , et il est dangereux de publier cette découverte. Voyez la théologie des Philosophes par l'abbé d'Olive t dans sa traduction de la Nature des Dieux, tom. i, p. 275.

3 L'auteur de Philopatris parle perpétudlement des chrétiens comme d'une société d'enthousiastes visionnaires, J'iu/toyioi, •uiiipsot, Ki^ftCa.'nirK, ttftfn-nrnt, OtC. Il

y a un passage où il foit évidemment allusion à la vision dans laquelle saint Paul Ait transporté au troisième ciel. Dans un autre endroit Tricphon qui tïit le personnage d'un chrétien , après s'être moqué des dieux dn paganisme , propose un serment mystérieux :

T'<«T vxlft, ^mvft» n <raûf»e iiiwtpiv»itêi»t 'El vc tfiai, xm t| ate tpia.

DÉCADENCE DE L'EMPIRÉ ROMAIN

Il aurait paru moins surprenant que le fondateur du christianisme eût été non-seulement révéré par ses disciples comme un sage et comme on prophète , mais encore adoré comme un Dieu. Les polythéistes étaient disposés à recevoir tout article de foi qui semblait se rapprocher de la mythologie du peuple, quelque éloignée ou quelque imparfaite que fût la ressemblance. Les légendes de Bacchus, d'Hercule et d'Esculape les avaient en quelque façon préparés à voir paraître le fils de Dieu sous une forme humaine ' ; mais ils s'étonnaient que les chrétiens abandonnassent les temples de ces anciens héros, qui, dans l'enfance du monde, avaient inventé les arts , établi des lois et vaincu les monstres, ou les tyrans delà terre, et qu'ils enssentchoisi pour l'objet exclusif de leur culte religieux un prédicateur obscur qui, dans un siècle moderne et chez un peuple barbare , avait été victime de la méchanceté de ses compatriotes ou de la Jalousie du gouvernement romain. La multitude des idolâtres, sensible seulement aux avantages temporels, rejetait le présent inestimable de la vie et de l'immortalité que Jésus de Nazareth offrait au genre humain. Ces hommes charnels le voyaient sans renommée, sans empire , sans succès, et ils ne pensaient pas que de pareilles privations fussent compensées par sa constance et par sa douceur au milieu des maux cruels qu'il avait soufferts volontairement, par sa bienveillance universelle, et par la simplicité sublime de ses actions et de son caractère; et tandis qu'ils refusaient de reconnaître son triomphe étonnant sur les puissances des ténèbres et du tombeau, ils représentaient avec de fausses couleurs, ou avec dérision, la naissance équivoque, la vie errante et la mort ignominieuse du divin auteur de la vraie religion*.

Afi^/inn /il Mmmk (telle esl la réponse pro&ne de

CritiaS } xiu opxcc « «f i3juii7ii(»< ; **. oii» ykf Tt Xiywc (I <Tfi«, tf la. »» !

' Sdon saint JusUn-)e-Martyr {Apolog. major, c. 70-85 ), le démon , qui avait acquis quelque connaissance impaifiite des prophéties , se serait à dessein rerêtu de celte ressemblance, qui pouvait empêcher , quoique par d« moyens difTérens, et le peuple et les philosophes d'embrasser ta Ibi de Jésus-Christ.

2 Dans le premier et dans le second livre d'Origène,

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Un chrétien , en préférant ainsi ses sentimens particuliers à sa religion nationale, commettait un crime personnel, qu'aggravaient l'union et le nombre des coupables. On sait, et nous avons déjà dit , que toute association entre les sujets de l'empire alarmait la politique de Rome : toujours défiante, toujours prête à concevoir de la jalousie, elle n'accordait qu'avec la plus grande réserve des privilèges aux sociétés particulières , même à celles qui avaient été formées dans les vues les moins nuisibles et les plus avantageuses *. Les assemblées religieuses des chrétiens qui s'étaient séparés du culte public, parurent bien moins innocentes. Illégales dans leur principe, elles pouvaient avoir des suites très-dangereuses; et les empereurs ne croyaient pas violer les lois de la justice, lorsque, dans la vue d'entretenir la paix de l'état, ils défendaient ces assemblées secrètes, et quelquefois nocturnes*. La pieuse désobéissance des chrétiens faisait paraître leur conduite, et peut-être leurs desseins, sous un jour beaucoup plus sérieux et bien plus criminel. Les souverains de Rome, qu'une prompte soumission aurait pu désar^ mer, crurent leur honneur intéressé à l'exécution de leurs ordres; et ils essayèrent plus d'une fois de subjuguer , par des chAtimens rigoureux , cet esprit indépendaut qui reconnaissait hautement une autorité supérieure à celle du magistrat. L'étendue et la durée de cette conspiration spirituelle semblait la rendre de jour en jour plus digne d'attirer les regards du prince. Nous avons déjà remarqué que le zèle actif et triomphant des chrétiens s'était insensiblement répandu dans toutes les provinces et dans presque toutes les villes de

Cclsus parle, avec l'irrévérence la plus impie, de la naissance et du caractère de notre Sauveur. L'orateur Libnnius loue Porphyre et Julien de ce qu'ils ont réfuté les extravagances d'une secte qui donnait, à un homme mort de la Palestine , les noms de Dieu A de fils de Dien. ( Socrale ,>Hist. Ecdésiast. , m , 23.)

< Trigan refUsa d'établir à Nioomédie une communauté de cent cinquante pompiers pour l'usage de la ville. Ce prince avait de la répugnance pour toute espèce d'association. Lettres de Pline, x , 42 , 43.

2 Pline, étant proconsul, avùl publié un édit général contre les assemblées illégitimes. I^ prudence engagea les dirâiens à suspendre leurs agapes; mais 0 ne leur était pas possible d'interrompre l'exerdce du culte,pablk.

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l'empire.Les nouveaux convertis paraissaient renoncer à leur patrie et à leur famille, afin de s'unir par des liens indissolubles à un corps particulier, qui prenait partout un caractère différent de celui du genre humain. Leur aspect sombre et austère, leur horreur pour les affaires et pour les plaisirs de la vie, leurs prédictions Tréquentes des calamités qui menaçaient l'univers % causaient la plus vive inquiétude ; les païens craignaient qu'il ne s'élevât du sein de la nouvelle secte quelque danger d'autant plus alarmant, qu'elle était plus obscure. < Quelle que puisse être leur con-

> duite , dit Pline en parlant des chrétiens ,

> leur opiniâtreté inflexible parait mériter » d'être punie *. »

Les précautions avec lesquelles les disciples de Jésus-Christ remplissaient les devoirs de la religion avaient d'abord été dictées par la nécessité et par la crainte ; ce fut ensuite par choix qu'ils les employèrent. Eu imitant le secret auguste qui régnait dans les mystères d'Eleusis , les fidèles se flattèrent de rendre leurs institutions sacrées plus respectables aux yeux du monde païen '. Mais l'événement, comme il est souvent arrivé dans les opérations d'une apolitique subtile, trompa leurs vœux et leur attente. On conclut qu'ils cachaient seulement ce qu'ils auraient rougi de montrer. Leur fausse prudence donna lieu à des contes horribles, inventés par la malignité , et que la crédulité soupçonneuse s'empressa d'adopter. On peignait les chrétiens comme les plus scélérats de tous les hommes, qui pratiquaient, dans leursombres retraites, toutes les abominations que peut enfanter un esprit corrompu, et qui, pour obtenir la faveur de leur Dieu inconnu , sacri-

1 Comme les prophéUes concernanl l'Ante-Chrùt , la conflagration prochaine , etc., irritaienlles païens qu'elles ne convertissaient pas, les fidèles n'en parlaient qu'avec précantion et avec réserve ; et les Montanisles hirent blâmés pour avoir divulgué trop librement ce dangereux secret. (V.Mosheim, p.413.)

2 Neque enim dubitabam, (telles sont les expressions de PUne) quodcumque esset quod faterentur , pervieacUun eertè et inflexibilem obstinationem debere puniri.

* Voya l'Histoire Ecclésiastique de Moshcim , vol. i , p. 101, et Spanheiffl , remarques sur les CtSsars de Julien p. 468 , etc.

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fiaient toutes les vertus morales. Plusieurs même prétendaient déclarer ou rapporter les cérémonies de cette secte abhorrée, c Un en- » fant nouveau-né, entièrement couvert de

> farine est présenté , disaient-ils , comme » quelque symbole mystique d'initiation , au

> couteau du prosélyte qui, sans connaître la

> malheureuse victime de son erreur, lui

> porte un grand nombre de blessures secrètes

> et mortelles. Aussitôt que le crime est

> consommé, les sectaires boivent le sang,

> et dans leurs transports furieux ils déchi-

> rent les membres palpitans. Tous égale-

> ment coupables du même forfait, ils s'enga-

> gent mutuellement à un secret éternel. A » ce sacrifice inhumain, > ajoutait-on avec la même assurance, c succède un fesUn digne » de cette horrible scène, et dans lequel l'in- » tempérance excite la débauche la plus ré- » voltante. Au moment désigné, les lumiè-

> res sont tout-à-coup éteintes ; la honte est » bannie, la nature oubliée ; et selon les effets » du hasard, les ténèbres de la niiit sont t souillées par le commerce incestueux des

> frères et des sœurs, des mères et de leurs

> fils '. > Mais la lecture des anciennes apologies

ne laissera pas même le plus léger soupçon dans l'esprit d'un adversaire de bcmne foi. Les chrétiens , avec la sécurité intrépide de l'innocence , appelaient de ces bruits vagues et populaires à l'équité des magistrats. Us avouaient que, si l'on peut prouverles crimes qui leur sont imputés par la calomnie , ils méritent les plus sévères punitions. Us provoquent le châtiment, ils défient la preuve. Ils avancent en même temps, avec autant de raison que de vérité, que l'accusation n'est pas moins dépourvue de probabilité que dénuée d'évidence. Ils insistent sur la sainteté et sur la pureté de l'Évangile , qui souvent met un fr^n aux plaisirs les plus légitimes. * Peut-on croire sérieusement, s'écrient-ils,

> que ces divins préceptes ordonnent la pratir

I Voyez saint Justin-le-Martyr , Apolog. i , 36. 11 , 14; Athenagoras, in Légation, e. 21; Terlullien, Apolog. c. 7, 8,9; Minucius Félix , c. 9 , 10 , 30 , 31 . Le dernier de ces écrivains rapporte l'arnisation d'une manière trèsélégante et très^cirrouslanciée. La réponse de Terlullien est la plus bardie et la plus vigoureuse.

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qaedes crimes les plusatroces; qu'une grande société consente à se déshoncurer aux yeux de ses propres membres , et qu'une foule de personnes de tout état , de tout âge, de tout sexe, devenues tout-à-coup insensibles à la crainte de la mort ou de l'infamie , osent violer ces principes que la nature et que l'éducation ont inq)rimé$ si profondément dans leurs âmes'?* Il eût été impossible de répondre à cette justification , et rien ne pouvait en affaiblir la force ou en détruire l'effet, que la conduite peu judicieuse des apologistes eux-mêmes , qui trahissaient la cause commune de la religion , pour satisfaire leur haine contre les ennemis domestiques de l'église. Tantftt ils insinuaient faiUement , tantôt ils soutenaient à haute voix que les Marcionites, les Carpocratiens et les autres sectes de Gnostiques, célébraient réellement les mêmes sacrifices sanglans , les mêmes fêtes incestueuses, si faussement attribués aux vrais fidèles ; cependant tons ces hérésiarques, quoiqu'égarés dans les sentiers de l'erreur, pensaient toujours en hommes , et se gouvernaient selon les préceptes du christianisme *. Les schismatiques faisaient retomber de pareilles accusations sur l'église, dont ils avaient abandonné la communion "; et l'on reconnaissait de tous côtés que la licence la plus scanda-

1 Dans b persécution de Lyon, quelques esclaves pa!ens ftarent forcés , par la crainte de b torture, d'accuser I«ars maîtres chréUens. Les fidèles de l'église de Lyon, eo éerirast i lem ttixe» d'Asie , parlent de ces horribles accusations, avec toute l'indignation et tout le mépris qu'elles méritent (Eusèbe , Hist Ecoles, v. i).

»Voyez saint Justin-le-Martyr, Apol. i, 35; saint Irénée, advers. Hares. i, 24; Clément d'Alexandrie, Stromat. I. m, f. 438; Ensèbe, n, S.|Nons serions ftircés d'entrer dans des détails ennuyeux et dégoûtans , si nous voulions rapporter tout ce que les écrivains des temps suivans ont imaginé , tout ce que saint Epipbane a adopté , tout ce que M.'dc Tillemont a copié. M. de Beausobre (Hist. du Manidiâsme, i. n, c. 8, 9) a exposé avec beaucoup de force les moyens détournés et arlifleieux qu'ont employas saint Augustin et le pape Léon L

3 Lorsque TertuUien devint montaniste , il diffama la morale de TégUse, qu'il avait si courageusement défendue. « Sed majoris est Agape , quia per hanc adolescentes » tui cum sororibus dormiunl, appendices scilicet guis > lasdvia et luxuria. » De Jejuniis, c 17. Le trentocinquième canon du concile d'Elvire prend des mesures eontre les scandales qui souillaient trop souvent les veilles de l'église, et qui déshonoraient le nom chrétien aux yeux des incrédules.

leuse régnait parmi on grand nombre de ceux qtù afEectaient le a<mi de chrétiens. Un magistrat idolâtre, qui n'avait ni le loisir ni le talent nécessaires pour discerner la nuance presque imperceptible entre la foi orthodoxe et la dépravation hérétique, pouvait aisément imaginer qu'une anintosité mutuelle leur avait arraché l'aveu d'un <»>iae commun.' Heureusement pour le r^tos , ou du moins pour l'honneur des premiers fidèles, les magistrats se conduisirentquelquefoisavecune (ffudence et une modération rarement compatibles avec le zèle religieux; et le résultat impartial de leurs recherches fut que les sectaires qui avaient abandonné le culte établi, leur paraissaient sincères dans leiu- croyance et irréprochaUes dans leurs mœurs, quoique d'un autre côté, par l'excès et par l'absordité de leur superstition, ils pussent encourir toute la rigueur des lois '.

L'histoire, qui entreprend de riqpporter les é vénemens passés pour l'instruction des siècles futurs, seraitindignede cet emploi honorable, si elle s'abaissait à plaider la cause des tyrans ou à justifier les maximes de la persécution. Cependant , il faut l'avouer, la conduite des empereurs, qui parwentles aoin& favorables à l'église primitive, n'est certainement pas aussi criminelle que celle des soaveraias modernes , qui ont employé l'arme de la ter* reur et de la violence contre les q^isâoBS religieuses d'une partie de leur» sujets*. Un Charles-Quint ou un Louis XIY pouvaient puiser dans leurs réflexions, ou même dans leur propre cœur , une juste idée des droits de la conscience , de l'obhgaUon de la foi et de l'innocence de l'erreur; mais les princes et les magistrats de l'ancienne Rome ne connaissaient point les principes qui inspiraient et qui autorisaient l'opiniâtreté inflexible des chrétiens dans la cause de la vérité; et ils n'apercevaient en eux-mêmes aucun motif qui les eût portés à refuser me sonnussion légale , et pour ainsi dire naturelle , aux institutions sacrées de la patrie. La même raison qui rend leur conduite moins odieuse , contribua, selon toutes les apparences, à ralaitir

< TertulHenCApologét., e. 2) s'étend sur ce tënrignage public et honorable de PUae avec beancoap de raison et avec quelque déclamation.

(324 dep. J.-C.) PAR ÉD. GIBBON

la rigueur de leurs persécutions. Comme ils étaient animés, non par le zèle Airienx des dévots, mais par la politique modérée des législateurs, le mépris dut souvent relâcher, et l'humanité suspendre l'exécution des lois qu'ils avaient établies contre les disciples bombles et obscurs de Jésus-Christ. Si l'on considère en général le caractère et les motifs des empereurs, on conclura naturellement : 1» qu'il dut s'écouler un temps considérable avant que la nouvelle secte leur parût un objet digne de Fattention du gouvernement ; *» qu'ils agirent avec précaution et avec répugnance, quand il fut question de condamner ceux de leurs sujets qui avaient été accusés d'un crime si extraordinaire ; 3° qu'ils furent modérés en infligeant des punitions; 4° que l'égHse goûta plusieurs intervalles de paix et de tranquillité. Quoique les auteurs païens, qui ont traité l'histoire de leurs temps avec le plus <f étendue et avec les plus grands détafls , aient montré une extrême indifférence pour les affaires des chrétiens *, nous pouvons encore appuyer chacune de ces suppositions probables par des faits authentiques.

I. La sagesse de la providence jeta sur le berceau de l'église un voile mystérieux, qui servit non-seulement à défendre les chrétiens de la malignité d'un monde idolâtre, mais encore à les dérober aux yeux des profanes , jusqu'à ce qu'Os eussent été multipliés, et que leur foi fût parvenue à sa maturité. Les cérémonies de Moïse ne furent abolies que lentement et par degrés. Tant qu'elles subsistèrent, les chrétiens trouvèrent un moyen sûr et innocent d'échapper aux regards de leurs ennemis. Les plus anciens prosélytes de l'Évangile, presque tous de la race d'Abraham, étaient distingués par la marque particulière de la circoncision. Bs offrirent leurs vœux dans le temple de Jérusalem , jusqu'à la ruine totale de cette ville ; et ils reçurent alors la loi et les écrits des prophètes comme les inspirations véritables de la divinité. Les païens

CH. XVL

* Dbm les mélanges qsi rormeiit la eempUation connue ■ofls le nom de l'Histoire Angusline, dont ane partie M ««mposée sous le r^e de Constantin , on ne trouve pas iix lignes qui regardent les chrétiens. Et le minutieux XipMIin n'a point dëeourert leur nom dans la grande histoire de Dion Casaioii.

convertis, qui, par une adoption spirituelle» avaient été associés à l'espérance d'Israël, furent aussi confondus avec les Juifs'; et comme les polythéistes faisaient moins d'attention aux articles de foi qu'au culte extérieur, la nouvelle secte, qui cachait avec soin, ou qui n'annonçait que faiblement sa grandeur et son ambition futures , profita de la tolérance universelle que les Romains accordaient depuis long-temps à un peuple ancien et célèbre de leur empire. Peut-être les Juifs , plu» jaloux de leur foi et animés d'un zèle plus violent, ne tardèrent-ils pas à s'apercevoir que leurs frères saxaréens se séparaient de plus en plus de la synagogue. Ils auraient volontierséteint cette hérésie dangereuse dans le sang de ceux qui l'avaient embrassée; mais les décrets du ciel avaient déjà désarmé leur haine; on leur avait enlevé l'administration de la justice criminelle; et, quoiqu'ils se portassent quelquefois à la sédition, il ne leur était pas facile d'inspirer à l'esprit calme d'un magistrat romain l'aigreur de leur zèle et de leurspréjugés.Lesgouvemeurs des provinces prêtaient l'oreille à toutes les accusations qui pouvaient concerner la sûreté publique; mai» dès qu'ils eurent appris qu'il s'agissait de mots « non de faits, et que l'on disputait seit,lement sur l'interprétation des lois et de» prophéties juives, une discussion sérieuse des différ^ices obscures qui pouvaient s'élever au milieu d'un peuple barbare et superstitieux leur parut indigne de la majesté de Rome. L'ignorance et le mépris protégèrent l'innocence des premiers chrétiens ; et le tru bunal des magistrats idolâtres devint souvent leur asile le plus assuré contre la fureur de la synagogue *. Si nous adoptions les traditktts d'une antiquité trop crédule, nous pour* rions rapporter les longs voyages, les aventures merveilleuses et les dlfférens genres de mort des douze apôtres ; mais des recherches plus exacte» nous engagent à douter qu'il ait

< Un passage obscur de Suétone (vie de Claude, c. 25. ) pourrait prouver combien les Juite et les chrétiens de Rome étaient singulièrement confondos les uns avec les autres.

2 Voyez, dans le dix-huitième et dans le vingt-cinquième chapitre des Actes desapdlres, la conduite de Gallion, proconsul d'Achaie, et celle de Festus, procurateur de la Judée.

DÉCADENCE DE L'EUPIRE ROMAIN

(324 dep. J.-C.)

jamais été permis aux personnes qui avaient vu les miracles de Jésus-Christ d'aller, hors de la Palestine, sceller de leur sang la vérité de leur témoignage'. Si l'on considère le terme ordinaire de la vie humaine, on présumera naturellement que la plupart n'existaient plus lors de la guerre furieuse allumée par le mécontentement des Juifs , et qui ne fut terminée que par la ruine de Jérusalem. Durant le long intervalle qui s'écoula entre la mort de Jésus-Christ et cette rébellion mémorable, BOUS ne découvrons aucune trace de l'intolérance des Romains , si ce n'est dans cette persécution subite, momentanée,mais cruelle, de Néron , que souffrirent les chrétiens de Rome, trente-cinq ans après le premier de ces grands événemens, et deux ans seulement avant le second. Le caractère de l'historien philosophe qui nous a transmis la connaissance de ce fait singulier, suffirait seul pour le rendre digne de toute notre attention.

Dans la dixième année du r^ne de Néron, le feu ravagea la capitale de l'empire avec une fureur dont il n'y avait point encore eu d'exemple '. Les monumens des arts de la Grèce et des exploits du peuple romain , les trophées des guerres puniques et les dépouilles de la Gaule, les temples les plus sacrés et les plus superbes palais furent enveloppés dans une destruction commune. Desquatorze quartiers dans lesquels Rome était divisée, quatre seulement restèrent entiers ; trois furent détruits de fond en comble; et les sept autres , qui avaient été en proie aux flammes , ne {M'ésentèrent qu'un triste spectacle de ruine et de désolation. La vigilance du gouvernement semble n'avoir négligé aucun des moyens qui pouvaient apporter quelque consolation au milieu d'une calamité si terrible. Les jardins du prince furent ouverts à la multitude in-

i Du temps de Tertullien et de s^nl Clément d'Alexandrie, la couronne du martyre était donnée seulement à saint Pierre, à saint Paul et à saint Jacques. Dans la suite , les Grecs l'accordèrent insensibl«nent à tous les autres apôtres ; et l'on choisit prudemment pour le théâtre de leurs prédications et de leurs soufTrances , qudque contrée éloignée, située au-delà des limites de l'empire romain. (Voyez Mosheim , p. 81 , et Tillemont, Mémoir. Ecdésiasl. , tom. i, part. 3. )

2 Tacite, Annal, xx , 3M4 ; Suétone , vie de Néron, c. 38 ; Dion Cassius , I. un , p. 1014 ; Orose , vu , 7.

fortunée; des bàtimens construits à la hâte lui servirent d'asile, et l'on distribua en abondance du blé et des provisions à un prix trèsmodéré '. 11 paraît que la police la plus sage dicta les édits qui réglaient la disposition des rues et la construction des maisons particulières; et, conune il arrive ordinairementdans un siècle de prospérité , l'Incendie de Rome produisit en peu d'années une nouvelle ville, plus régulière et plus belle que la première. Mais toute la prudence de Néron , et toute l'humanité qu'il affecta , ne purent le mettre à l'abri du soupçon public : il n'était point de crime que l'on ne pût imputer à l'assassin de sa femme et de sa mère; et le prince qui avait prostitué sa personne et sa dignité sur le théâtre, paraissait capable de la folie la plus extravagante. Ou accusait hautement l'empereur d'avoir mis le feu à sa capitale ; et comme les histoires les plus incroyables sont celles qui conviennent le mieux à un peuple en fureur, on avançait sérieusement, et on croyait avec une ferme assurance, que Néron, jouissant d'un désastre qu'il avait causé, s'amusait dans ce moment cruel à chanter sur sa lyre la destruction de l'ancienne Troie *. Pour détourner un soupçon que toute la puissance du despotisme n'aurait point été en état d'étouffer, l'empereur prit le parti de sulv stituer à sa place de prétendus criminels. < Dans cette vue, continue Tacite, il fit périr, » par les plus cruels supplices , des hommes

> détestés à cause de leurs infamies, nommés » vulgairement chrétiens. Christ, de qui vient

> leur nom , avait été puni de mort sous Ti- » bère par l'intendant Ponce-Pilate '. Celte

1 Le prix du blé (probablement du modius) tat réduit i terni nwnmi ; ce qui pourrait Dure environ quarante-deux sons le boisseau.

' Nous pouvons remarquer que Tacite parle de ce bruit avec une déOance et une hésitation trés-convoiables. Suétone, au contraire, s'empresse de le rapporter; et Dion le confirme solennellement.

* Ce témoignage est seul suffisant pour montrer l'anachronisme des Juifs qui placent près d'un siècle trop tôt la naissance de Jésus-Christ (Basnage , Hist. des Juifs , 1. v, c. 14, 15). Josèphe nous apprend (Antiquités, xnu, 3) que Ponce-Pilale fut procurateur de la Judée dans les dix dernières années de Tibère. A. D. 27-37. Pour ce qui est du temps particulier de la mort de Jésus Christ , une très-ancienne tradition la fixe au 25 mars de l'année 29< sous le consulat des deux Geminus. (Tertullien, advers.

{324 dep. J.-C.)

> perniciense superstition, réprimée pour un

> temps, reprenait vigueur, non seulement

* dans la Judée, source du mal, mais à

> Rome, où vient aboutir et se multiplier tout

> ce que les passions inventent d'ailleurs d'in- 1 fàmeetde cruel. On arrêta d'abord des gens

> qui s'avouaient coupables , et sur leur dé-

> position, une multitude de chrétiens, que

* l'on convainquit moins d'avoir brûlé Rome,

* que de hair le genre humain '. On joignit les

* insultes aux supplices : les uns, enveloppés » de peaux de bétes féroces, furent dévorés

> par des chiens ; d'autres attachés en croix;

> plusieurs brûlés vifs: on allumait leurs corps,

> sur le déclm du jour, pour servir de flam-

* beaux. Néron prêta ses jardins à ce spec-

> tacle, auquel il ajouta les jeux du cirque ,

> mêlé parmi la populace en habit de cocher,

> ou conduisant lui-même un char. Ainsi ,

> quoique les chrétiens fussent des scélérats » dignes des plus rigoureux châtimens, on

* ne pouvait s'empêcher de les plaindre ,

> parce qu'ils n'étaient pas immolés à l'utilité

> publique , mais à la cruauté d'un seul *. > €eux qui contemplent d'un [œil curieux les révolutions du genre humain peuvent remarquer que les jardins etle cirque de Néron sur le Vatican, qui furent arrosés du sang des premiers chrétiens, sont devenus bien plus fameux par le triomphe de la religion persécutée, et par l'abus qu'elle a fait de ses vic-

Judasos. , c. 8.) Cette date, qui est adoptée par Pagi , le cardinal Nonis et Le Clerc, semble au moins aussi probable que l'ère vulgaire que l'on place (par je ne sais quelles coiqectures) quatre années plus tard.

t Odio humani generis convicti. Ces mots peuvent signifier on la haine du genre humain contre les chrétiens, ou la haine des chrétiens contre le genre humain. J'ai préféré le dernier sens , comme le plus conforme au style de Tacite et à l'erreur populaire , dont un précepte de l'Evangile (Voyez saint Luc, xtv, 26) avait peut-être été l'occasion innocente. Mon inlerprétaiion est justifiée par l'autorité de Jnsle-Lipse ; des traducteurs de Tacite italiens , ft'ançais et anglais; de Mosheim (p. 102) ; de Le Clerc (Hist. ecclésiast., 427) ; du docteur Lardner (Témoignages, vol. I, 345) ; et de l'évêque de Gloucester (Divine lotion , vol. m , p. 38.) Mais comme le mol convicti ne se Jomt pas fort bien avec le reste de la phrase, Jacques Çronovius a préféré de lire eonjuncti; ce qui est autorisé par le précieux manuscrit de Florence. ;

2 Tacite, Annal. XT, 44. La traduction est du pire DotteviUe.

PAR ÉD. GIBBON. CH. XVI

toires. Sur le même terrain'

les pontifes chrétiens ont élevé, dans la suite , im temple qui surpasse de beaucoup les antiques monumens de la gloire du Capitole. Ce sont eux qui, tirant d'un humble pécheur de Galilée leurs prétentions à la monarchie universelle, ont succédé au trône des césars; et qui , après avoir donné des lois aux conquérans barbares de Rome, ont étendu leur juridiction spirituelle, depuis les côtes de la mer Glaciale jusqu'aux rivages de l'océan PaciGque.

Avant de perdre entièrement de vue la persécution de Néron, nous croyons devoir ajouter un petit nombre de remarques qui pourront ser virÀlever les difficidtés dont est rempli le récit de cet événement, et à jeter quelque lumière sur l'histoire postérieure de l'église.

1° Le scepticisme le plus hardi est forcé de respecter la vérité et l'intégrité de ce passage célèbre de Tacite. La vérité en est attestée par le témoignage de Suétone. Cet auteur exact et soigneux parle des châtimens que Néron décerna contre les chrétiens , secte d'hommes qui avaient embrassé une superstition nouvelle et malfaisante *. La pureté du texte de Tacite se trouve garantie par la conformité des plus anciens manuscrits, par le caractère inimitable de ce grand écrivain, par sa réputation, qui préserva ses ouvrages des interpolations d'une pieuse fraude, et par la substance de sa narration , où il accuse les chrétiens des crimes les plus atroces , sans donner à entendre que le don des miracles, ou même l'art de la magie, les élevât an-dessus des autres hommes *.

I Nardini , Roma antica , p. 387 ; Donatus , de Romd antique, 1. p. 440.

* Suétone, vie de Néron , c. 16. Quelques ingénieux commentateurs ou rendu l'épilhète de maUfica par nutgigue; mais Mosheim la regarde seulement, à bien plus juste litre, comme synonyme du mot de Tacite exitiabUis.

3 Le passage concernant Jésus-Christ, qui fW inséré dans le texte de Joséphe entre le temps d'Origène et celui d'Eusèbe, peut fournir un exemple de fàlsincation peu commune. L'accomplissement des prophéties, les vertus de Jésus-Christ, ses miracles et sa résurrection sont distinctement rapportés. Josèphe reconnaît qu'il était le Messie; et il ne sait s'il doit l'appeler un homme. S'il pouvait rester encore quelque doute sur ce célèbre passage , le lecteur peut examiner les objections Itappanles de Le F» re (H»vercamp., Josèphe, tom..n, p. 267-273), les savantes r^

2« Quoique vraisenoblablement Tacite Sût né quelques années avant l'incendie de Rome ' , il ne pouvait connaître que par la lecture et par la conversation un fait arrivé dans son enfance. Avantde se montrer en public, il attendit tranquillemept que son génie fât parvenu à toute sa maturité ; et il avait plus de quarante ans, lorsqu'un tendre respect pour la mémoire du vertueufc Agricola lui dicta la première de ces productions historiques qui feront les délices et l'instruction de la postérité la plus reculée. Dès qu'il eut essayé ses forces dans la vie de son beau-père et dans la description de la Germanie, il conçut et il exécuta enfin un ouvrage plus difficile, l'histoire de Rome en trente livres, depuis la chute de Néron jusqu'à l'avénement de Merva : l'administration du dernier de ces princes ramenait un âge de justice et de pro»périté, dont Tacite réservait le tableau pour l'occupation de sa vieillesse *. Mais lorsqu'il eut envisagé son sujet de plus près, jugeant peut-être qu'il était à la fois plus honorable et moins dangereux de décrire les vices des tyrans qui n'existaient plus, que de célébrer les vertus d'un prince vivant, il aima mieux rapporter en forme d'annales les actions des quatre premiers successeurs d'Auguste. Rassembler les événemens qui se sont passés durant une période de quatre-vingts ans, les disposer, les peindre dans nn ouvrage immortel, dont chaque sentence renferme les observations les plus profondes et les images les plus brillantes, c'était une entreprise qui devait suffire pour exercer le génie de Tacite lui-même, pendant la plus grande partie de sa vie. Dans les dernières années du règne de Trajan, tandis que le monarque victorieux étendait la puissance de Rome au-delà de ses anciennes limites, l'historien décrivait, dans

ponses de Daubiu (p. 187-232), et l'excellente réplique (BibUolbèque ancioi. et mod.ten. m, p. 237-288) d'un critique anonyme , qui est , je crws, te savant abbé de Longuerue.

> Voyez la ?ie deTadte par Justofipse et par l'abbé de h BleUerie, te diction, de Bayte à l'arlide Tacite , et la BibliotUèque tetine de Fabricitis, tom. u, p. 386, édit. Ernest

1 < Principatum Divi Nervs et imperinm Tnijani, ub«- * riorea securioremque materiam genectuti seposiii. » T»dte.ffisLi.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

le second et dans le quatrième livre de ses annales, la tyrannie de Tibère ' ; et l'empereur Adrien monta probablement sur le trône avant que Tacite , selon la marche de son ouvrage, pût parler de l'incendie de Rome, et de la cruauté de Néron envers les malheureux chrétiens. A soixante ans de distance, l'annaliste se trouvait forcé d'adopter les relations des contemporains ; mais le philosophe, en exposant l'origine, les progrès et le caractère de la nouvelle secte, devait naturellement se conformer moins aux idées du siècle de Néron, qu'aux niions ou aux préjugés dn temps d'Adrien. 3» Tacite laisse très-souvent à la curiosité ou à la pénétration du lecteur, le soin de suppléer à ses pensées, et à ces circonstances intermédiaires que, dans son style concis, il juge à proposde supprimer.Il nous est donc permis d'imaginer quelque cause probable qui ait produit l'animosité de Néron contre les chrétiens, que leur obscurité et leur innocence semblaient devoir mettre à l'abri de son indignation, et même soustraire à ses regards. Les Juifs qui, opprimés dans leur propre patrie, formaient un peuple nombreux au milieu de la capitale, paraissaient bien plus exposés aux soupçons de l'emper^ir et de ses sujets. On pouvait croire qu'une nation vaincue, déjà connue par son horreur pour le joug romain, avait eu recours à ce moyen atroce dans la vue de satisfaire sa vengeance implacable. Mais les Juifs avaient de puissans défenseurs dans le palais , et même dans le cœur du tyran. La belle P(^pée , sa femme et sa maîtresse , et un comédien de la race d'Abraham, quiavaitgagné sa G»veur, aviuent déjà intercédé pour des sujets persécutés *. Il fallait offrir en leur place d'autres victimes ; et l'on pouvait facilement insinuer que l'incendie de Rome ne devait pas être attribué aux véritables Israélites, mais qu'il s'était élevé parmi eux une secte nouvelle et dangereuse de Galiléens , capables des crimes les plus hQfribles. Sous le nom de Galiléent, oo

« Voyer Tacîle, Aimai, n ; 61 , ir , 4.

2 Le nom du comédien était AliUinn. C'élatt par te mftnie canal qu'environ deux ans auparavant, Josèpbe (de vUa ma, c. 3) avait obtenu le pardon et la libeiU de quelques prêtres juifï qui étaient prisonnivs à Rose.

(324 dep. J.^.)

confondait deux classes d'hommes bien différentes et entièrement opposées l'ime à l'autre dans leurs mœurs et dans leurs principes: les disciples qui avaient embrassé la foi de Jésus de Nazareth ', et les enthousiastes qui avaient suivi l'étendard de Judas le Gaulonite *. Les premiers étaient les amis, les autres les ennemis du genre humain ; et s'il se trouvait entre eax quelque ressemblance, elle consistait dans la même constance opiniâtre, qui les rendait insensibles aux supplices et à la mort, quand il s'agissait de défendre leur cause. Les partisans de Judas, qui avaient soufflé le feu de la rébellion parmi leurs compatriotes, furent bientôt ensevelis sous les ruines de Jérusalem, tandis que les disciples de Jésus-Christ, après avoir reçu le nom plus célèbre de chrétiens, se répandirent dans toutes les parties de l'empire. Quoi de plus naturel, que du temps d'Adrien, Tacite ait rapporté exclusivement à ces mêmes chrétiens, un crime et une punition qu'il aurait pn attribuer, avec bien plus de vérité et de justice, à une secte dont la mémoire odieuse avait été presque anéantie ? 4» .Quelque opinion que l'on puisse se former de cette conjecture (car nous ne donnons que comme une conjecture ce que nous venons d'avancer) , il est évident que la cause et les effets de la persécution de Néron ne s'étendirent pas audelà de l'enceinte de Rome *. Les dogmes religieux des Galiléens ou des chrétiens ne furent alors ni punis ni même recherchés. Et comme l'idée de leurs souffrances se trouva

1 Le savant docteur Lardner ( Témoignages ]uills et paûens, vol. n, 102, 103) a prouvé que le nom de Galiléens fkit donné Irès-anciennement aux chrétiens et que ce fkit peu(-êu% leur dénomination primitive.

2 Josèphe, Antiq. xvni, i, 2;TiIlemoDl, Ruine desJuil^, p. 742. Les flis de Judas furent cruciflés du temps de Claude. Après la prise de Jérusalem , Éléazar, son petitfils, défendit un diâteau très-fort avec neuf cent soixante de ses compagnons les plus désespérés. Lorsque le bélier eut foit une brêclie ils massacrèrent leurs femmes et leurs enfans , et ils se percèrent enfln eux-mêmes. Ils périrent tous jusqu'au dernier homme.

3 Voyez Dodwell, Paucitat, mart. , I. xm. L'inscription espagnole dans Gruler (p. 238, n<> 9) est évidemment fausse et reconnue telle. Elle est de l'invention du f^ rneux imposteur, Cyriaqued'Ancône, qui voulait flaUer l'orgoci] et les préjugés des Espagnols (Voyez Ferreras', HiÂ^ d'Espagne, tom. i, p. 192.)

PAR ÉD. GIBBON. CH. XVL

liée pendant long-temps à celle dé la [cruanté et de l'injustice , la modération porta les princes suivans à épargner une secte opprimée par un tyran qui avait coutume de toui^ ner sa fureur contre la vertu et contre l'innocence.

Il est assez singulier que le feu de la guerre ait consumé, presque dans le même temps, le temple de Jérusalem et le Gapitole de Rome '. Il ne serait pas moins extraordinaire qu'un vainqueur insolent eût détourné le tribut consacré par la dévotion à l'entretien du premier de ces édifices sacrés, et qu'il l'eût employé àla construction et à l'ornement du second *. Les empereurs établirent une capitation générale sur le peuple juif ; et, quoique chaque individu payât une très-petite somme, l'usage que l'on faisait du produit de cette taxe, et la sévérité avec laquelle elle était levée, parurent une oppression intolérable *. Puisque les officiers du fisc comprenaient dans leurs réclamations injustes plusieurs personnes qui n'étaient ni du sang ni de la religion des Juifs , les chrétiens, qui avaient été cachés à l'ombre de la synagogue, ne purent alors échapper à la sévérité de ces vexations. Evitant avec soin tout ce qui portait le caractère de l'idolâtrie , leur conscience ne leur permettait pas de contribuer à la gloire du démon, que l'on adorait sous le nom de Jupiter-Capitolin. Comme il existait encore parmi les chrétiens un parti nombreux , quoique diminuant sans cesse, qui suivait toujours la loi de Moïse, en vain s'eiïbrçaient-ils de déguiser leur origine:

1 Le Capitole fkit brfilé, durant la guerre dvile entre VitdliusetVespasien, ledix-neuf décembre de l'année 69, le dix août 70 -, le temple de Jérusalem fUl détruit par les mains desJuife eux-mêmes, plutôt que par celles des Romains.

2 Le nouveau Capitole ftit dédié parDomitien. (Suétone, ne de Domitien , c. 5 ; Plutarque, vie de Publicola , tome I, p. 230, édlt. Bryan.) Il en coûta, seulement pour le dorer, douze mille talens, environ cinquante-sept millions. Martial prétendait (l- ix, épigram. 3) que, si l'empereur eût voulu retirer son argent , Jupiter lui-même, quand il aurait', mis tout l'Olympe en vente, n'aurait point été capable de payer deux sous par livre.

* Au sujet du tribut, voyez Dion Cassius, 1. ixn, p. 1082, avec les notes de Reimar ; Spanheim , de Vsu numism. , tom. n. p. 571 , et Batnage, Hisl. des juiCs, I. m, c. 2.

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(324 dep. J.-C.)

la marqne de la circoncisioa ' prouvait d'une manière décisive qu'ils étaient juifs; et les magistrats romains n'avaient point assez de loisir pour examiner la différence de leurs dogmes religieux. Au milieu des chrétiens qui furent amenés devant le tribunal de l'empereur, ou, ce qui semble plus probable, devant celui du procurateur de la Judée, on vit paraître deux personnes distinguées par une naissance plus véritablement noble que celle des plus grands monarques ; ces accusés étaient les petits-fils de l'apôtre saint Jude, qui était lui-même frère de Jésus-Christ *. Leur droitnaturel au trône de David, aurait pu leur attirer le respect du peuple, et exciter la jalousie du gouverneur ; mais la bassesse de leur extérieur et la simplicité de leurs réponses, lui persuadèrent bientôt qu'ils n'avaient m le désir, ni le pouvoir de troubler la paix de l'empire. Ils avouèrent de bonne foi qu'ils descendaient des anciens rois de la Palestine, et qu'ils étaient proches parens du Messie ; mais, renonçant à toutes vues temporelles, il déclarèrent que le royaume dont ils attendaient pieusement la possession, était d'une nature purement spiritudle et angélique. Lorsqu'on les interrogea sur leur fortune et sur leurs occupations. Us montrèrent leurs mains endurcies par des travaux journaliers, et ils protestèrent qu'ils tiraient toute leur subsistance de la culture d'une ferme qui, située près du village de Cocaba, avait environ vingt-quatre acres d'étendue ', et dont le

* Suétene (vie de Domitien , c. 12) avait vy un vieillard de quatre-vingt-dix ans, examiné publiquement devant le tribunal de l'intendant. C'est ce que Martial appelle mentula ttibutis damnata.

2 Cette déuominatioB (Ut d'abord prise dans le sens le plus ordinaire, et l'on supposa que les frères de Jésus- Christ étaient lesenfans Intimes de Jose|rii et de Marie. Un respect religieux pour la virginité de la mère de Dieu suggéra aux Gnostiques , et dans la suite aux Grecs orthodoxes, l'expédient de donner une seconde femme à saint Joseph. Les Latins (depuis le temps de saint Jérôme) ont encore été plus loin , prétendant que saint Joseph garda toujours le célibat; ils ont avancé que saint Jude, aussi bien que saint Simon et saint Jacques, qui étaient appelés les frères de Jésus-Christ, étaient seulement ses cousins germains , et ils ont justifié cette nouvelle interpréUtionpar plusieurs exemples semblables. (Voyez Tillemont, Mém. Ecclés., tom. i, part. 3, et Beausobie, Hist. critique du Manichéisrae , I. n , c 2.)

3 Trente-neuf «-xtSga carrés , de cent pieds chacun ,

produit se montait à neuf mdle dragmes, environ sept mille livres. Les petits-fils de saint Jude furent renvoyés avec compassion et avec mépris'.

L'obscurité de la maison de David pouvait la mettre à l'abri des soupçons tf un tyran ; mais le lâche Domitien , toujours prêt à ré* pandre le sang des Romains , qu'il craignait, qu'il baissait, ou qu'il estimait , fut alarmé de la grandeur de sa propre famille. Des deux fils de Flavius Sabinus * son oncle , l'alné fut bientôt convaincu d'avoir eu l'intentioB de conspirer ; le plus jeune, nommé Flavius Clémens, dut sa sûreté à son manque de courage et de talens '. L'empereur accorda pendant long-temps sa faveur et sa prote<^ion à un parentsi peudangereux.Aprèsluiavoirfait épouser sa propre nièce, Domitilla, il désigna, pour ses successeurs au trône, les enfans nés de ce mariage. Leur père fut revêtu du consulat; mais Clémens avait à peine fini le terme de sa magistrature annuelle, que, sur un léger prétexte, il fut condamné et exécuté. Domitilla fut reléguée dans une lie déserte sur la côte de Campanie * ; et l'on décerna la peine de confiscation ou de mort contre plusieurs personnes enveloppées dans la même accusation. Le crime qu'on Imr reprochait, était celui d'athéitme et de mteun judaïques '^ ; association singulière d'idées, qui

ce qui serait à peine neuf acres, en prenant cett^ mesure i la rigueur. Mais la probabilité des circonstances , la pratique des autres écrivains grecs et l'autorité de M. de Valois m'a porté à croire qu'il but entendre ici par mxiéftf lejugerum des Romains.

1 j^usèbe, m, 20. Cette histoire est prise d'H^ésippe.

2 Voyez la mort et le caractère de Sabinus dans Tacite (Hist. m , 74 , 75). Sabinus était le Itère aine ; H , jusqu'i Tavénement de Vespasien , on l'avait regardé comme le principal appui de la bnùlle Flavienne.

3 t Flavium Clementem patrudem suum contentistir

• ma inertùB ex tenuissima suspidope inter-

> émit. > (Suétone, vie de Domitien, c. 15.)

* L1le de Pandataria selon Dion . Bmttius Praesens (ap. Euseb. , m, 1 8) bannit cette princesse dans cdie de Pontia, qui n'en était pas très-éloignée; cette difTéreuce et une méprise, ou d'Eusèbe ou de ses copistes, ont bit imaginer qu'il avait existé deux Domitilla, l'une femme, l'autre nièce de Clémens. Voyez Tillemont , Mém. Ecdés. , t. n , p.224.)

« Dion , 1. un , p. 1112. Si le Bruttius Pnesens', dont H a vraisemblablement tiré cette relation , est celui auquel Pline a écrit (lettre vn , 3) , on peut le regarder comme un auteur contemporain.

(32!«dep. J.-G.)

PAR ÉD. GIBBON CH. XVI

nepeirrent être appliquées, avec quelque jastesse, qu'aux chrétiens , puisqu'ils n'ont été connus que d'une manière obscure et imparfaite par les magistrats et par les écrivains de ce siècle. Sur la foi d'une interprétation si probable, l'église, trop empressée d'admettre les soupçons d'un tyran comme une preuve du crime honorable des accusés, a placé Cléraens et Oomitilla parmi ses premiers martyrs , et la cruauté de Domitien a été flétrie du nom de seconde persécution; maiscette persécution, si on peut l'appeler ainsi , ne Au pas de longue durée. Peu de mois après la mort de Clémens et le bannissement de sa femme, Etieane, un des affranchis de DomitiUa , qui avait gagné la faveur de sa maltresœ, mais qui n'en avait sfrrenient pas embrassé la foi, assassina l'empereur dans son palais '. Le sénat condamna la mémoire de Pomitien ; ses actes fterent annulés, les exilés rappelés ; sous l'administration douce de Nerva, les persondes innocentes fttrent rendues à leur rang et à leur fortune, et même les plus coupables obtinrent leur pardon on échappèrent à la rigueur de la justice *'

II. Dix ans après environ, sous le règne de Trajan, Pline-le-Jeuue fot nommé par ce prince, son maître et son ami, gouverneur de la Bitbynie et du Pont. Pline se trouva bientôt dans un grand embarras, lorsqu'il fut question dé déterminer quelle loi, quelle règle d'équité il devait' suivre en exerçant des fonctions qui répugnaient à son humanité. Il n'avait jamais vu de procédure légale contre les chrétiens , dont il parait que le nom seul lui était cqnnu; U n'avait pas la moindre idée de la nature de leur crime, de la méthode de les convaincre, ni du genre de position qu'ils méritaient : dans cette incertitude , il eut recours à son oracle ordinaire, la sagesse de Trajan. En envoyant à ce prince une description fidèle, et à certains égards favorable, de la nouvelle superstition , il le conjure dé daigner résoudre ses doutes et éclairer son ignorance '. Pline avait passé sa

■ Suétone, vie lie Domitiett, c. 17; PhUostrate, vie d'Apollonius , 1. vin.

2 Dion, 1. uvin , p. 1118 ; Pline, let. nr, 22.

}Piiiie,le(.x,97.Le savantMoshdm.en parlant de Pline, (p. W'tTSi), donne les lAusgnaids éloges à sa modération

'vie avec les muses et au milieu des affaires du monde. Dès l'âge de dix-neuf ans, il avait plaidé avec distinction devant les tribunaux de Rome*. Devenu ensuite membre du sénat, et revêtu de la dignité de consul, il avait formé de nombreuses liaisons avec des hommes de tout état, dans l'Italie et dans les provinces. Cette ignorance dont il parle, peut doiic noua donner des éclaircissemens utiles. Nous ne craindrons pas d'avancer que, lorsqu'il accepta le gouvernement de la Bithynie, il n'existait aucune loi générale , aucun décret porté par le sénat contre les chrétiens ; que ni Trajan, ni aucun de ses vertueux prédécesseurs, dont les édits avaient été reçus dans la jurisprudence civile et criminelle , n'avaient déclaré publiquement leurs intentions au sujet de la nouvelle secte; et que, maigté les procédures faites contre les chrétiens, il n'y avait point encore eu de décision assez respectable ni assez authentique pour servir de modèle à un magistrat romain.

La réponse de Trajan, à laquelle, dans les siècles suivans , les chrétiens en ont souvent appelé, renferme tous les égards pour la justice et pour l'humanité, qui pouvaient se concilier avec les notions fausses de ce prince sur l'administration religieuse *. Au lieu de déployer le zèle implacable d'un inquisiteur avide de découvrir les plus légères traces de l'hérésie, et de se glorifier dans le nombre de ses victimes, l'empereur prend bien phis de soin de protéger l'innocence que d'empêcher le coupable de s'échapper. Il reconnaît combien il est ^fBcile de former un plan général ; mais il établit deux règlemens utiles, qui furent souvent l'appui et la consolation des chrétiens opprimiiés. Quoiqu'il

et à son impartialité. Malgré les soupçons du docteur Lardr ner (V. Témoignages, v. n, p. 46) je ne puis décourdr aucune bigoterie dans le langage ou dans la conduite de Pline.

* Pline, M. V. , 8. Il plaida sa première cause en 81 , l'année d'après la liimeuse éruption du mont Vésuve, dans lequelle son oncle perdit la vie.

2 Pline , let. X , 98. Tertulien (Apolog., c. 5) regarde ce rescrit comme un adoucissement des anciennes lois pénales : t Quas Trajanus ex parte A-ustratus est; • et cependant Tertullien , dans un autre endroit de son Apologétique montre l'inconséqnence qu'il y avait à défendre les recherches et à prescrire des punitions.

324 DÉCADENCE DE

ordonne aux magistrats de punir tout homme convaincu selon les lois, par une sorte de contradiction digne de son humanité , il leur défend de faire aucune perquisition contre ceux que l'on pouvait soupçonner de ce crime. Il ne leur est pas permis de recevoir toute espèce de dénonciation. L'empereur rejette les délations anonymes, comme trop opposées à l'équité de son gouvernement; et pour convaincre les personnes auxquelles on impute le crime de christianisme, il exige expressément le témoignage positif d'un accusateur qui parle ouvertement, et qui se montre en public. Ceux qui jouaient un rôle si odieux étaient vraisemblablement obligés de motiver leurs soupçons, de spécifier, relativement au temps et au lieu , les assemblées secrètes que leurs adversaires chrétiens avaient fréquentées , et de rapporter un grand nombre de circonstances que la jalousie la pins vigilante dérobait à l'œil du profane. S'ils réussissaient dans leur poursuite, ils s'attiraient la haine d'un parti considérable et iictif, ils s'exposaient aux reproches de ceux qui avaient de bons sentimens, et ils se couvraient de l'opprobre attaché,dans tous les siècles et dans tous les pays, au caractère de délateur. Si au contraire ils n'apportaient pas des preuves suflisantes, ils encouraient la peine sévère, et peut-être capitale, décernée, en vertu d'une loi de l'empereur Adrien, contre ceux qui attribuaient faussement à leurs concitoyens le crime de christianisme. La violence de l'animosité personnelle ou superstitieuse pouvait quelquefois l'emporter sur la crainte plus naturelle du danger et de l'infamie; mais on ne croira sûrement pas que les sujets idolâtres de l'empire romain aient formé légèrement ou fréquemment des accusations dont ils avaient si peu à espérer'. Les moyens que l'on employait pour éluder la prudence des lois, prouvent assez combien elles déconcertaient les projets per-

I Eusèbe (Hist. Ecclés.,1. ir,c. 9, * eonserrër^t d'Adrien. U nous en a aussi donné un (c. 13} qui est encore plus favorablel, sous le nom d'Antonin; l'aultaenticité de ce second édit n'est pas si universellement reconnue. La seconde Apologie de Justin renferme quelques particularités curieuses relatives aux accusations des chrétiens,

L'EMPIRE ROMAIK. (324 dep. J.-C.)

nicieux de la malignité particulière , ou' d'un zèle allumé par la superstition. Dans une assemblée tumultueuse, la crainte et la honte, qui agissent si puissamment sur l'esprit des individus, perdent la plus grande partie de leur influence. Le dévot chrétien , selon qu'il désirait ou qu'il appréhendait d'obtenir la couronne du martyr, attendait avec impatience ou avec terreur le retour des fêtes ou des jeux publics, que l'on célébrait en certains temps fixes. Dans ces occasions, les habitans des grandes villes de l'empire se rendaient en foule au cirque ou au théâtre. Là , tous les objets qui frappaient leurs regards, toutes les cérémonies auxquelles ils assistaient, contribuaient à enflammer leur dévotion et à étouffer leur humanité. Tandis que de nombreux spectateurs, couronnés de guirlandes, parfumés d'encens, purifiés par le sang des victimes, et environnés des autels et des statues de leurs divinités tutélaires, se livraient aux plaisirs qu'ils regardaient comme une partie essentielle de leur culte religieux, ils se rappelaient que les chrétiens seuls avaient en horreur les dieux du genre humain, et que, par leur absence ou par leur sombre aspect au milieu de ces fêtes solennelles, ils semblaient insulter à la félicité publique, ou ne l'envisager qu'avec peine. Si l'empire avait été affligé de quelque calamité récente, d'une peste, d'ime famine ou d'une guerre malheureuse; si le Tibre avait débordé, ou que le Nil ne se fût point élevé audessus de ses rives ; si la terre avait tremblé, si l'ordre des saisons avait été interrompu les païens superstitieux se persuadaient que les crimes et l'impiété des chrétiens, qu'épargnait la douceur excessive du gouvernement, avaient enfin provoqué la justice divine. Ce n'était point parmi une populace turbulente et irritée qu'il eût été possible d'observer les formes d'une procédure légale; ce n'était point dans un amphithéâtre teint du sang des bêtes sauvages et des gladiateurs, que la voix de la pitié aurait pu se faire entendre. Les clameurs impatientes de la multitude dénonçaient les chrétiens comme les ennemis des dieux et des hommes : elle les condamnait aux supplices les plus cruels ; et, poussant la licence jusqu'à désigner par

(324 dep. J.-C.)

PAR ÉD. GIBBON. GH. XVI

leur nom les principaux chefs de la nonvellesecte, elle exigeait impériensement qu'ils fussent aussitôt saisis et jetés aux lions '. Les gouverneurs et les magistrats des provinces , qui présidaient aux spectacles pabÛcs, étaient assez portés à satisfaire les désirs du penple et à en apaiser la rage par le sacrifice d'un petit nombre de victimes odieuses; mais la sagesse des empereurs mit l'église à l'abri de ces cris tumultueux et de ces accusations irrégulières, qu'ils jugeaient indignes de la fermeté et de la justice de leur administration. Les édits d'Adrien et d'Antonin-le-Pienx, déclarèrent expressément que la voix de la multitude ne serait jamais admise comme preuve légale, pour convaincre ou pour punir ces personnes infortunées, qui avaient embrassé le culte enthousiaste des chrétiens *.

m. Le châtiment n'était pas une suite inévitable de la conviction ; et quoique le crime eût été clairement prouvé par les témoins ou même par la confession volontaire du coupable, on lui laissait toujours l'alternative de la vie ou de la mort. Ge qui excitait l'indignation du magistrat, c'était moins l'offense passée que la résistance actuelle. On pardonnait facilement à ceux qui étaient touchés de repentir; et, s'ils consentaient à jeter quelques grains d'encens sur l'autel, ils se retiraient en sûreté et en recevant des applaudissemens. On croyait qu'un juge humain devait chercher à détromper plutôt qu'à punir ces enthousiastes aveugles. Prenant un ton différent selon l'âge, le sexe on la situation des prisonniers , il daignait souvent exposer à leurs yeux tout ce que la vie avait de plus agréable, tout ce que la mort avait de plus terrible ; souvent il les sollicitait, il les conjurait même d'avoir quelque compassion pour leurs personnes, pour leurs familles et pour leurs amis '. Si les menaces et les

t Voyez TertnUien, Apolog. , e. 40. On trouvf , dans les actes du martyre de saint Polycarpe, unevive peinture de ces tumultes qui étaient ordinairement fomentés par la méchanceté des Juif^.

3 Ces règlemens sont insérés dans les édits d'Adrien ^ d'Antooio-le-Pieux, dont nous avons parlé ci-dessns. (V. l'apologie de Mditon ; ap. Euseb., 1. ir , c. 26.)

ï Voyez le rescrit de Trstjan « la conduite de Pline. Les actes les plus autbeotiques des martyrs sont remplis de ces exhortations.

exhortations n'avaient aucun effet, ils avaient recours à la violence : les fouets, les tortures venaient suppléer au défaut d'ai^mens ; et l'on employait les supplices les plus cruels pour subjuguer une opiniâtreté si inflexible, et, selon les païens, si criminelle. Les anciens apologistes du christianisme ont censuré avec autant de rigueur que de vérité la conduite irrégulière de leurs persécuteurs, qui, contre tout principe de justice, faisaient usage de la question pour arracher, non l'aveu, mais la dénégation du crime qui était l'objet de leurs recherches '. Les moines des siècles suivans, qui, dans leurs soUtudes paisibles prenaient plaisir à diversifier la mort et les souffrances des premiers martyrs, ont souvent inventé des tourmens d'une espèce des plus raffinées et des plus ingénieuses. Il leur a plu, entre autres, de supposer que les magistrats romains , foulant aux pieds toute considération de vertu morale et de décence publique, s'efforçaient de séduire ceux qu'ils ne pouvaient vaincre , et que l'on exerçait par leurs ordres la violence la plus brutale contre les personnes qui avaient résisté à la séduction. Des femmes que la reUgion avait préparées à mépriser la mort, subissaient quelquefois une épreuve plus dangereuse, et elles se trouvaient réduites à la nécessité de décider si elles mettaient leur foi à un plus haut prix que leur chasteté. Le juge les livrait aux einbrassémens impurs de quelques jeunes gens ; et il exhortait solennellement ces ministres de sa violence, à faire les efforts les plus courageux pour maintenir l'honneur de Vénus contre une vierge impie qui refusait de brûler de l'encens sur ses autels. Au reste ils ne parvenaient presque jamais à leur but; et l'interposition de quelque miracle venait à propos délivrer les chastes épouses de Jésus-Gbrist de la honte d'une défaite même involontaire. Il ne faut pas négliger d'observer que les mémoires les plus anciens et les plus authentiques de l'église sont rarement défigurés

1 En particulier , voyez Tertullien ( Apolog. , c. 2 , 3. ) et Lactance (inst. divin., r, 9). Leurs raisonnemens sont presque les mêmes; mais il est fecile d'apercevoir que l'un de ces apologistes avait été jurisconsulte, et l'antre rhéleur.

par (les fictions si folles et si indécentes '. C'est par une méprise bien naturelle que l'on a si peu respecté la vérité et la Traisemblance dans la description des premiers martyrs. Les écrivains ecclésiastiques du quatrième et du cinquième siècle, animés d'un zèle implacable et inflexible contre les hérétiques ou les idolâtres de leur temps, ont supposé que les magistrats de Rome avaient été dirigés par les mêmes sentimens. Parmi ceux qui étaient revêtus de quelques dignités dans l'empire, on en voyait peut-être quelques-uns qui avaient adopté les préjugés de la populace. La cruauté des autres pouvait être aigrie par des motifs d'avarice ou de ressentiment personnel *; mais on ne saurait en douter, et les déclarations que la reconnaissance a dictées aux premiers chrétiens en sont un garant sûr, les magistrats qui exerçaient dans les provinces l'autorité de l'empereur ou du sénat, et auxquels seuls on avait confié le droit de vie et de mort, se coudnisirent en général comme des hommes qui joignaient à une excellente éducation des mœurs honnêtes, qui respectaient les règles de la justice et qui avaient étudié les préceptes de la philosophie. La plupart refusaient le rôle odieux de persécuteur; souvent ils rejetaient les accusations avec mépris, ou ils suggéraient aux chrétiens les moyens d'éluder la sévérité des lois '. Toutes les fois qu'on leur remettait un pouvoir illimité *, il» s'en servaient moins pour opprimer l'église, que pour la protéger et pour la secourir dans

« Voyez deui exemples de cette espèce de torture dans les Jota sineera marfyrmn, publiés par Ruinart , p. 160,399. Saint JérAme, dans sa légende de saint Paul l'hermite , rapporte une étrange histoire d'un jeune homme que l'on avait aicbataé nu sur un lit de fleurs , et qui était aux assauts d'une courtisane aussi belle que voluptueuse. Il réprima la tentation en se mordant la langue.

2 Claudius Heminianus , gouverneur de la Cappadece , irrité de la couTersion de sa femme , traita les chrétiens avec une sévérité extraordinaire. (TertuUien, ad Scapulam,c.3.)

3 TertuUien , Auk sa lettre aa gouremeur d'AfKqne , parle de plusieurs exemples remarquables d'indulgence et de douceur , qui étaient venus à sa connaissance.

* Ifeque enim in wiiversum aliquid quod quasi certam formam habeat, eonstituU potest : ces paroles de Trajan donnaient un pouvoir irès-étendu aux gouverneurs des provinces.

son affliction. Ils étaient bien éloignés de condamner tons les chrétieBS aocosés devant leur tribonal, «t de pour du dernier Mp* pUce tous ceux qui avaient été convaincas d'un attachement opiniâtre à la nouvelle superstition. Se contentant d'inftiger des chfttimens plus doux, tels que les emprisonne-' mens , l'exil ou l'esclavage dans les aiîneft *, ils laissaient aux victimes infortunées de lënr justice quelque raison d'espérer qu'un évë^ nement heureux;, l'élération, le mariage ott le triomphe d'un empereur, les rendrait peutêtre bientôt, en vertu d'un pardon généra , à leur premier état. Ceux que le magistrat dévouait immédiatement à la mort semblent avoir été tirés des rangs les plus opposés ; ces martyrs étaient ou des évoques et des prêtres, les personnages les plus distingués par leur rang et par leur influence , et dont l'exemple pouvait imprimer la terreur à toute la secte * , on bien on sacrifîmt les derniers et les plus vils d'entre les chrétiens, et particulièrement des esclaves dont on estimait peu la vie, et dont les anciens contemplaient les maux avec trop d'indifférence '. Le savane Origène , qui avait étudié et qui connaissait par expérience l'histoire de l'église, déclare, dans les termes les plus formels, qu'il existait un très-petit nombre de maityrs *. Son

< Jn metaUa damnamur, in insiUas reteganuir. TertuUien , apolog., c. 12. Les mines de Numidie renfermaient neuf ^êqnes avec un nombre proportionné d'eeciésiasliques et de fidèles de leurs diocèses. Saint Cypilen les loue et les console dans un épttre qu'il leur adresse. (Voyez saint Cyprien, EpistoL, 76 , 77. )

2 Quoique nous ne puisàons admettre avec une entière conflance les épltres et les actes de saint Ignace (on les trouve dans le second volume des Pères apostoliques ) cependant nous pouvons citer crt évique d'Antioefae, comme un de ces martyrs exemplaires. Il tvX envoyé » chargé de chaînes, à Rome , pour y être donné publiquement en spectade; et, lorsqifil arriva à Troas, il reçut la nouvelle agréaMe que la persécution d'Ântie<te était déjà finie.

3 Parmi les martyrs de Lyon ( Ensile , 1. v , c. i. ) l'esclave Blandine est remarquable par les tourmens inoiûs qu'on lui fit subir. Des cinq martyrs qui ont été tant célébrés dans les actes de sainte Félicité et de sainte Perpétue, deux étaient esclaves , et il y eu avait deux autres d'une très-basse condition.

* Origène , advers. Celtum, L m, 116 : ses mots méritent d'être transcrits.

Xf i7Ti«>ff> d-it^iCxM ii9i»iittri.

(324 dep. J.-C.)

antorité suffirait senlc poor détruire cette armée innombrable de confesseurs dont les reliques, tirées pour la plupart des catacombes de Rome, ont rempli tant d'églises ', et dont les aventures merveilleuses ont été le sujet de tant de romans sacrés *. Mais l'assertion générale d'Origène est expliquée et confirmée par le témoignage particulier de saint Denis, son ami, qui, dans la ville immense d'Alexandrie, et du temps de la persécution rigoureuse de l'empereur Décius, compte seulement dix hommes et sept femmes exécutés pour avoir professé la religion dirétienne *.

Pendant cette même persécution , le zélé , l'éloquent, l'ambitieux Gyprien gouvernait l'église, non-seulement de Carthage, mais encore de l'Afrique ; il avait toutes les qualités qu i pouvaient lui attirer le respect des fidèles, ou exciter les soupçons et le ressentiment des magistrats païens. Le caractère de ce saint prélat, et le poste qu'il occupait, semblaient le montrer à l'envie comme la

1 Si nous nous rappdons que tous les plébAens de Rome n'étaient pas chrétiens , et <iue tous les chrétiens n'étaient pas des saintset des martyrs , nous pourrons jugerdes honneurs rel'igieux que méritent les osou lesurnes qui ont été tirés indifTéremment des cimetières publics. Après dix dëcles d'uo commerce libre et ouvert , quelques soupçons se sont élevés parmi les catholiques les plus instruis. Ils exigent maintenant pour preuve de sainteté et de martyre les lettres B. M. , une fiole remplie de liqueur rouge, que l'on suppose être du sang, ou la ligure d'un palmier. Mais les deux premiers signes sont de peu de poids; et, à l'égard du dernier, les critiques ont remarqué: 1°que ce que l'on appelle la figure d'un palmier, pourrait bien être celle d'un cyprès. Peut-être aussi n'est-ce qu'une de ces figures dont on se servait dans les inscriptions des tombeaux , pour orner une vii^le. 2» Que le Nmier ^it le symbole de la victoire chez les païens. 3° Que parmi les chrétiens , il était l'emblème , non-seulement du martyre , mais en général d'une résurrection glorioise. Voyez la lettre du P. Mabillon sur le eulte des *aints inconnus, et Muratori lopra le antichUà italUme, dissertât. i.nn.

' Pour donner une idée de ces légendes , nous nous bornerons aux dix mille soldats chrétiens , cruciflés dans un tnl jour , sur le mont Ararat , par ordre de Trajan ou d'Adrien. (Voyez Baronius cul Martyrologium, romorxum; Tillemont , Mém. Ecdésiast. , tom. n, part, n , V-\m ; et Geddes , Mélang. , vol. n, p. 203.) L'abrérialion de Mii. , qui peut signifier ou soldats ou miUe , a **<**sioDDé, ditron, quelques méprises extraordinaires.

* Desis, <^. EuMb. , n , c. 46. Un de ces dix-sept fM »n»i acculé de vol.

PAR ÉD. GIJffîON. CH. XVI.

victime la i^us digne de tomber sons ses coups '. Cependant l'histoire de la vie de saint Gyprien prouve assez que notre imagination a exagéré la situation périlleuse dans laquelle se trouvait un évéque chrétien, et que , s'il était exposé à des dangers , l'ambition en courait de plus grands dans la poursuite des honneiu*s temporels. Quatre empereurs romains avec leurs familles, leurs amis et leurs partisans, furent massacrés dans l'espace de dix années, pendant lesquelles saint CjT>rien guida, par son autorité et par son éloquence , les conseils de l'église de Carthage. Ce fut la troisième année seulement de son administration qu'il eut lieu de redouter les édits sévères de Décius, la vigilance des magistrats, et les clameurs de la multitude. Le peuple demandait à grands cris que saint Gyprien, ce di^ des chrétiens, fât déchiré par les lions. La prudence lui conseillait de se mettre à couvert pendant quelque temps : la voix de la prudence fut écoutée. Il se retira dans une solitude obscure, d'où il pouvait entretenir une corres« pondancc suivie avec le clergé et avec le peuple de Carthage ; et, se dérobant à la fureur de la tempête jusqu'à oe qu'elle fût dissipée, il conserva sa vie, sans abandonner sa réputation ou son pouvoir. Malgré toutes ses précautions, il ne put éviter les reproches de ses ennemis personnels, qui insultaient à sa conduite, ni la c«aaure des chrétiens plus rigides qui la déploraient. On l'accusa d'avoir manqué lâchement , et par une désertion criminelle, aux devoirs les plus sacrés '. Saint Gyprien allégua, pour sa justification, la juste nécessité de se réserver pour le« besoins futurs de l'église, l'exemple de plusieurs saints évêques ", et les avertissemens divins,

< Les lettres de saint Cyprien sont une peinture originale et très-curieuse de VKomme et des temps. Voyez ■ aussi les deux vies de saint Cyprien composées avec une égale exactitude, quoiqu'avec des vues très-dilTérentes ; l'une par Le Clerc ( Bibliothéq. univers. ,tom. ni, pag. 208-377) l'autre par Tillemont (Mém. ecclés., tom. nr. part. I, p. 76-459).

ï Voyez la lettre polie , mais sévère, écrite par le clergé de Rome à l'évèque de Carthage ( Saint Cyprien, Epist. 8, 9). Pontius met tout eu «euvre et prend les plus grands soins poar justifier son maître contre la censure générale.

3 En particulier , l'exemple de Denis d'Alexandrie et de

qui lui avaient souvent été commuBÎqnés, comme il le déclare lui-même , dans des visions et dans des extases *. Mais sa meilleure apologie est la fermeté avec laquelle, huit ans après, il souffrit la mort, en défendant la cause de la religion. L'histoire authentique de son martyr a été écrite avec une sincérité et une impartialité peu ordinaires : nous en rapporterons les circonstances les plus intéressantes, persuadés qu'elles donneront les plus grands éclaircissemens sur l'esprit et sur la forme des persécutions des Romains '.

Lorsque Valérien était consul pour la troisième fois, et Galien pour la quatrième, saint Gyprien eut ordre de se rendre dans la chambre du conseil privé de Patemus , proconsul d'Afrique. Ce magistrat lui fit part du mandement impérial qu'il venait de recevoir', et par lequel il était enjoint à tous ceux qui avaient abandonné la religion romaine, de réprendre immédiatement la pratique des cérémonies de leurs ancêtres. Saint Gyprien répliqua qu'il était chrétien et évéque, et qu'il resterait attaché au culte du Dieu véritable et unique, qu'il priait tous les jours pour la sûreté et pour la prospérité des deux empereurs ses légitimes souverains. Il réclama avec une confiance modeste , le privilège de citoyen , en refusant de répondre à quelques questions captieuses, et même illégales, que le proconsul lui avait proposées. Saint Gyprien fut condamné au bannissement, comme coupable de désobéissance. On le

saint Grëgoire-le-Taumaturge de Néo-Césarée. (Voyez Eusèbe. Hist. ecdés. , I. ti , c. 40 , et Mémoires de Tillemont , tom. ir , part, n , p. 685.)

I V. saint Gyprien. épist. 16 , et sa vie par Pontins.

3 Nous avons une vie originale de saint Cyprien , tlAte par le diacre Pontius , qui l'accompagna dans son exil , et qui assista à sa mort. Nous possédons aussi les anciens actes proconsulaires de son martyre. Ces deux rdations s'accordent l'une avec l'autre , et elles paraissent toutes les deux vraisemblables ; et , ce qui est en quelque sorte remarquable , elles ne sont défigurées par aucune circonstance miraculeuse.

1 II semblereit que l'on avait envoyé , dans le même temps , des ordres circulaires à tous les gouverneurs. Denis (ap. Eusdb. , 1. vn, c. n.) rapporte , presque de la même manière , l'histoire de son bannissement , lorsqu'il tvA obligé de sortir d'Alexandrie. Mais comme il échappa et qu'il survécut à la persécution , nous devons le trouver phis ou moins hcnreux que saint Cyprien.

DEGADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(324 dep. J.-G.)

mena sans délai à Gumbis, ville libre et maritime de la Zeugitane , agréablement située dans un terrain fertile, età quarante milles environ de Carthage *. L'évêque exilé jouit de toutes les commodités de la vie et de la conscience de la vertu. Sa réputation était répandue en Afrique et en Italie. On publia ime relation de sa conduite pour l'édification du monde chrétien ' et sa solitude fut souvent interrompue par les lettres, les visites et les félicitations des fidèles. A l'arrivée d'un nouveau proconsul dans la province, la fortune parut, pendantquelque temps, encore plus favorable à saint Gyprien; il fut rappelé de l'exil, et, quoiqu'on ne lui permit pas d'abord de retourner à Carthage, les jardins qu'il possédait aux environs de cette capitale , lui furent assignés pour le lieu de sa résidence*. Enfin précisément une année * après que saint Gyprien avait comparu pour la première fois devant le magistrat. Galère Maxime, proconsul d'Afrique, reçut l'ordonnance impériale pour procéder à l'exécution de ceux qui prêchaient la religion chrétienne.L'évêque de Carthage savait qu'il serait immolé des premiers, et la fragilité de la nature humaine le portait à se dérober, par une fuite secrète , au danger et à l'honneur du martyre; mais, rappelant bientôt la fermeté qui convenait à son caractère, il retourna dans ses jardins, où il attendit patiemment les ministres de la mort. Deux officiers de rang , qui avaient été

« Voy« Pline, Hist. nat. , v. 3. Cdlarius Gé(^;rap. anden , p. Ill , p. 96. Voyages de Shaw , p. 90 ; et pour le pays adjacent (qui est terminé par le cap Bone on promontoire de Mercure) , voyei l'Aft-ique de Marmol , tom. n, p. 574. Il existe des restes d'un aqueduc, près de Curubis , ou Curbis , changé aujourd'hui m Gurbes ; et le docteur Shaw connaît une inscription où cette ville est nommée Colonia Fulvia. Le diacre Pontius ( vie de saint Cyprien , c. 12) l'appelle : ■ Apricum et compe- • tentem locum , hospitium pro voluntate serretum , et

> qmcquid apponi eis antè promissum est , qui regnum

> etiusUtiam Dei quaerunl. >

2 Voyez:saint Cyprien , épiit. 77 , édil. Fdl.

s Lorsqne saint Cyprien s'était converti , il avait vendu s» jardins pour le soutien des pauvres La bonté de Dieu (probablement la libéralité de quelques amis chrétiens) les lui rendit. (Voyez Pontius, c. 15).

* Quand saint Cyprien , douze mois auparavant , Ait envoyé en exil , il songea qu'il serait mis à mort le jour suivant. L'événement a obligé d'expliquer ce mol de joor, et de lui ftdre signifier une année. (Pontius, e. 12).

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PAR ÉD. GIBBON. CH. XVI

chaînés de cette commission, placèrent saint Gyprien au milieu d'eux sur un char; et, comme le proconsul avait alors d'autres occupations, ils le conduisirent, non en prison, mais dans une maison particulière de Garthage, qui appartenait à l'un d'entre eux. On servit un repas élégant à l'évéque, et ses amis eurent la permission de jouir encore une fois de sa société, tandis que les rnes étaient remplies d'une multitude de chrétiens inquiets et alarmés du sort prochain de leur père spirituel '. Le matin , il parut devant le tribunal du proconsul, qui, après s'être informé du nom et de la situation de saint Cyprien, lui ordonna de sacrifier aux dieux, et l'avertit de réfléchir sur les suites de sa désobéissance. Le refus de saint Gyprien fut ferme et décisif, et le magistrat , lorsqu'il eut pris l'avis de son conseil, prononça, quoique avec répugnance, la sentence de mort; elle était conçue en ces termes : c Que Thascius Cypria- * nus soit immédiatement décapité , comme » l'ennemi des dieux de Rome, et comme chef » d'une association criminelle , qu'il a en-

> traînée dans une résistance sacrilège aux » lois des très-sacrés empereurs Yalérien et

> Gallien*. * Le genre de son supplice était le plus doux et le moins douloureux que l'on pouvait infliger à une personne convaincue d'un crime capital ; et l'on n'employa point la question pour forcer l'évéque de Carthage à renoncer à ses principes ou à découvrir ses complices.

Dès que la sentence eut été proclamée, les chrétiens, qui s'étaient assemblés en foule devant les portes du palais, s'écrièrent tous : Noui mourrons avec lui. Les efl'usions généreuses de leur zèle et de leur affection , ne leur devinrent point funestes , et ne furent d'aucune utilité à saint Cyprien. Il fut mené sans résistance , sans insulte , sous une es-

< Pontins (c. 15) avoue que saint Cyprien, avec lequel il soupa, passa la nuit custodia delicata. L'évéque exerça un dernier acte de juridiclion très-convenable, en ordonnant , fort à propos, que les jeunes femmes qui veillaient dans la rue au milieu de la foule ne restassent point exposées pendant la nuit anx dangers et aux tentations. (Act. procons.,c.2.)

3 Voyez la sentence originale dans les Actes , c. 4 , et dans Pontius , c. 17. Celui-d la rend d'une manière plus déclamatoire.

corte de tribuns et de centurions, dans une plaine vaste et unie , située près de la ville, et qui était déjà remplie d'un grand nombre de spectateurs. On avait permis aux diacres et aux prêtres d'accompagner leur saint évoque; ils lui aidèrent à défaire le haut de sa robe, et ils étendirent des linges sur la terre pour recevoir les gouttes précieuses de son sang. Lorsque le martyr leur eut commandé de donner au bourreau vingt pièces d'or , il se couvrit le visage avec ses mains, et d'un seul coup la tête fut séparée.

Son corps resta, durant quelques heures, exposé à la curiosité des Gentils; mais on l'enleva pendant la nuit, et il fut transporté en pompe, et au milieu d'une illumination brillante , au cimetière des chrétiens. Les fu.» nérailles de saint Gyprien furent célébrées publiquement, sans aucune opposition de la part des magistrats. Ceux d'entre les fidèles qui avaient rendu ces derniers honneurs à sa personne et à sa mémoire ne furent ni recherchés ni punis. H est singulier que, de tous les évéques qui étaient en si grand nombre dans la province d'Afrique, saint Cyprien ait été le premier jugé digne d'obtenir la couronne du martyre '.

Il avait le choix de mourir martyr ou de vivre apostat; mais de ce choix dépendait l'alternative de l'honneur ou de l'infamie. Quand nous pourrions même supposer que l'évéque de Carthage eût employé la profession de la foi chrétienne comme l'instrument de son avarice ou de son ambition, il lui importait toujours de soutenir le rôle qu'il avait pris', et, s'il possédait le moindre degré de courage, il devait s'exposer aux plus cruels tourmens plutôt que d'échanger, par un seul acte, la réputation d'une vie entière contre l'horreur de ses frères chrétiens, et contre le mépris du monde idolâtre. Mais, si le zèle de saint Cyprien avait pour base la conviction

< Pontius, c. 19. M. deTillemont (Mém. ecclés. , tom. nr, part, i , p. 450, note 50 ) est fâché de voir assurer si positivement qu'il n'y ait point eu un seul évêque parmi les martyrs des premiers siècles.

2 Quelque opinion que l'on puisse se former du caractère ou des principes de Tbomas Beclcet , nous devons avouer qu'il soudlritla mort avec une constance digne des premiers martyrs. ( Voyez l'Histoire de Henri 11 , par Mylord litUeton , roi. u , p. 59*2, etc.)

sincère de la vérité des dogmes qn'îl prêchait, loin de contempler avec effroi la conronne du martyre, il la regardait sans doute comme Fobjei de ses désirs.

Les déclamations vagues , quoique éloquentes , des Pères , ne nous présentent aucune Idée distincte , et il serait difficile d'assigner le degré de gloire et de bonheur immortels qu'ils promettaient avec assurance aux personnes assez heureuses pour répandre leur sang dans la cause de la religion*. Ils avaient soin d'inculquer que le feu du martyre tenait lieu de tout , et qu'il expiait tous les péchés; que, bien différensdes chrétiens ordinaires , dont les âmes sont obligées de subir une purification lente et pénible, les confesseurs triomphans entraient immédiatement dans le séjour du bonheur étemel, où, jouissant de la société des patriarches , des apôtres et des prophètes , ils régnaient avec Jésus-Christ, et assistaient an jugement universel du genre humain. L'assurance d'une réputation durable sur la terre, motif si propre à flatter la vanité de l'homme, animait souvent le courage des martyrs. Les honneurs que Rome ou Athènes accordait aux citoyens morts pour la patrie n'étaient que de froides démonstrations, que de vaines marques de respect, si on leur oppose la gratitude , la dévotion ardente avec laquelle l'église primitive célébrait les glorieux champions de l'Évangile. On faisait tous les ans commémoration de leurs vertus et de leurs souffrances, et cette cérémonie , d'abord sacrée , fut convertie , dans la suite , en culte religieux. Il arrivait fréquemment que les magistrats païens ne punissaient pas du dernier supplice ceux qui avaient confessé publiquement la foi ; après être sortis de leurs prisons, ces chrétien^ obtenaient les honneurs que méritaient lenr martyre imparfait et leur généreuse résolution. Les femmes les plus pieuses sollicitaient la permission d'appliquer leurs bouches sur les fers qu'ils

■ Voyn en particulier le traité de sûnl Cyprioi de LapsU, 87-08, édit. Fdl. L'émdUion de Dodwdl {Distertat CyprUm, m, nu) et la Ugacité de MidletOD {flveiH^uity, p. 182, etc.) ne nous laitseot rien à désirer coDoemanl le mérite, les honneurs et les moliCs des martyrs.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

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avaient portés, sur les blessures qu'ils avaient reçues. Leurs personnes étaient réputées sacrées, leurs décisions admises avec déférence. Ils n'abusèrent qite trop souvent, par leur or* gueil spirituel et par leurs mœurs licencieuses, de la prééminence qu'ils devaient à leur zèle et à leur intrépidité'. En développant le mérite exalté des martyrs , de pareilles dis» ti«ctions décèlent le petit nombre de ceux qui souffrirent et qui moururent pour la profession du christianisme.

AujoHixl'hm qne l'enthousiasme a fait place à une circonspection réservée, au lieu d'admirer la ferveur des anciens fidèles , on serait plutôt disposé à la critiquer; mais il nous parait encore plus facile de l'admirer que de l'imiter. Les chrétiens , selon l'expression vive de SuljMce-Sévère, désiraient le martyre avec plus d'ardeur que ses contemporains ne sollicitaient un évéché*. Les épitres que saint Ignace composa lorsque, chaîné de chaînes, il traversait les villes de l'Asie, respirent les sentimens les plus opposés aux sensations ordinaires de l'homme. Il dédaigne la pîtié , des Romains; il les conjure instamment de ne point le priver par leur intercession de la couronne du martyre quand il sera exposé dans l'amphithéâtre; et il déclare que son intention est d'irriter et de provoquer les bétes sauvages qui pourraient être l'instrument de sa mort^ On rapporte plusienrs traits de courage de quelques martyrs , qui exécutèrent réellement ce que saint Ignace avait résolu, qui irritèrent la furein- des lions, qni, exhortant les bourreaux à se hâter, s'élancèrent avec joie dans les lammes allniaées pour les consumer, et qni donn^«nt des

< Saint Cyprien, épist. 5, 6, 7 , 22, 24. et le inùté de Unitate ecclesiœ. Le nombre des prétendus martyrs a étéKorI multiplié , par la coutume , qui sintrodoisil , de donner aux confesseurs ce nom honorable.

* Certatim gloriosa in certamina rvebatur; mvttttpte twidius tum martjrria gloriosit motibus qaairebantur, quam mmc epùcopatia pravis ambitUmibuê appetuntur. (Sulpicc Sévère, L n). D aurait p* oneUfe le mol imite.

3 Voyez epist. ad Roman, c. 4 , 5, ap. Patres j^po»toi. , tom. II, p. 27. Il entrait dans le système de l'évêqu^ Pearson (royez Findiàa Ignatianœ, pert. n , c. 9) de justiOer les sentiffleas de swnt Iguce par une flHde d'exemples et d'autorités.

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PAR ÉD. GIBBON. CHAP. XVI

marques de plaisir et de satisfaction au nuKen des tounnens les plus cruels. On vit souvent le zèle impatient (tes chrétieas forcer les barrières que le gouTeraeinent avait posées pour la sûreté de l'église. Ils suppléaient par leurs déclarations volontaires, au manque d'accusatioBs; ils troublaient, sans ménagement, le service public du paganisme ', et, se précipitant en foule autour du tribunal des magistrats, ils les sommaient de prononcer la senteooe de condamnation , et de leur infliger les peines décernées par la loi. Une conduite si remarqaaMe ne pouvait écbapper à l'attention des anciens philosophes; mais il parait qu'elle lenr inspira bien moias d'admiration que d'étomeaient. Incapables de concevoir les motifi q« transportaient qnel-

"* quefois le courage des fidèles «n-deli des bornes de la prudence on de la raison, ils attribuaient ce désir de la mort à un résahat étrange de désespoir «^stiné, d'insensibilité stupideou de frénésie superstitieuse*, f Mal- > heureux! s'écriait le proconsul Antonin « en parlant auK chrétiens .d'Asie , malbeu-

' » reux! puisque vous êtes si las de la vie, « vous est-il si difficile de trouver des cordes * et des préc^Hces"? » Il était («crame l'a remarqué un pieux et savant historien) fort réservé à jKinir des coupables qui n'avaient d'accusateurs qu'etix-mémes, les lois impériales n'ayant point encore pourvu à un cas si extraordinaire. Se bornant donc à condamner un petit nombre , pour servir d'exemple aux autres chrétiras, il renvoyait la multitude avec indignation et avec mépris*. Mal-

> L'Ustewe de Polyeucte ■ qui a fourni an grand Corneille le sujet d'une belle tragédie, est un des exemples les pin céiâMres de «e câeonlré , «pioiqn'il ne aoit pentètt* pas des plus authentiques. D ftint observer que le sràxantièaie canon du eoncile d'Elvire refuse le titre de martyr i«eux qui s'exposaient i la mort en détroisaot paMiquement les idoles.

3 VÔjrez Épietète , 1. ir , c. 7 (qaoiqtie l'on doote qu'A fasse aUusion aux chrétiens) Marc-Aurële de Rebut tuis, \.M,<.3;lMsm,tnPeregrin.

3 Tertutlien, ad Soapulam, c. 5. Les aavans sont divisés entre trois personnes du même nom, qui toutes ont été preeoHsoIs d'Asie. Je sais porté à croire qu'il est id question d'Antonin-le-Pieux , qui l\it empereur dans la suite, et qoi iwaviùl avoir genveraé l'Aàe sous ler^e de Tn«an.

* Mosheim de Bebus Christ, wtte Conttanl., p. 23.

gré ce dédain réel ou affecté , k constance intréfude des fidèles produisit les effets les plus salutaires sur les esprits que la nature ou la grâce avait heureusement disposés à recevoir les vérités de ^a religion. Dans ces spectacles afiligeans, il se trouvait beaucoup de Gentils qui éprouvaient de la compassion, qui admiraient et qui étaient convertis. L'enthousiasme généreux se communiquait du martyr aux spectateurs, et, comme on l'a souvent remarqué, le sang des martyrs devint la semence de l'église.

VtaSa, quoique la dévotion eût causé cette fièvre de l'âme , et que l'éloquence cherchât toujours à l'entretenir, les espérances et les craintes plus naturelles du cœur humain , l'amour de la vie , l'appréheasion de la douleur, l'horreur de la dissolution, reprirent insensiblement leurs droits. Les sages directeurs de l'église se trouvaient obligés de res- U'eindre l'ardeur indiscrète des chrétiens , et de se méfier d'une constance qui les abandonnait trop souvent au moment du danger '. A mesure que les fidèles renoncèrent aux mortifications, «t que leur vie devint moins austère, ils se montrèrent de jour en jour plus insensibles à l'honneur du martyre. Les soldats de Jésufr-Christ, au lieu de se distinguer par ^s actes volontaires d'héroïsme , aband<MiaaSent fréquemment leurs postes, «t fuyaient avec otMifusion devant un ennemi auquel il eût été de leur devoir de résMter. Il y avait c^>e]MiaBt , pour échapper aux flanmes de la persécution, trois moyens qui n'étaient pas tons également condamnables. Le premier, en eflet, avait été déclaré innocent ; le second, dont l'espèce paraissait plus incertaine, était |au moins une offense vénidle; mais , en suivant le troisième , on se rendait coupable d'une apostasie criminelle et directe.

I. Un inquisiteur ntoderne serait bien étonné d'apprendre que, cheE les Romains, toutes les fois que l'on dénonçait aux magistrats une personne de la secte des chrétiens, on communiquait les charges à l'accusé , et qu'on lui laissait toujours un temps convena-

1 Voyet l'épltre de l'église deSmyrae,«p. Eitseb., Hisl.ecclés.,l.iv,c. 15.

ble pour arranger ses affaires domestiques, et pour répondre au crime qui lui avait été imputé '. S'il doutait de sa propre constance , un pareil délai lui procurait la facilité de conserver sa vie et son honneur par la fuite, de se cacher dans quelque retraite obscure ou dans quelque province éloignée, et d'attendre patiemment le retour de la paix et de la tranquillité. Des démarches si conformes à la raison furent bientôt autorisées par l'avis et par l'exemple des plus saints prélats ; et il parait qu'elles furent généralement approuvées, excepté par les montanistes, qu'un attachement strict et opiniâtre à la rigueur de l'ancienne discipline jeta enfin dans l'hérésie *. IL Les gouverneurs des provinces, dont l'avarice l'emportait sur le zèle , avaient coutume de vendre des certificats ( ou libellet , comme on les appelait alors). Ces certificats attestaient que les personnes quiyétaient nommées s'étaient soumises aux lois, et qu'elles avaient sacrifié aux divinités romaines. En produisant ces fausses déclarations, les chrétiens opulens et timides pouvaient imposer silence aux délateurs, et concilier, en quelque sorte , leur sûreté avec leur religion. Une légère pénitence expiait la faute de cette dissimulation profane'. III. Dans toutes les persécutions, il y eut un grand nombre d'indignes chrétiens qui désavouèrent ou abandonnèrent publiquement leur religion, et qui confirmèrent la sincérité de leur abjuration par quelque acte légal, soit en brûlant de l'encens, soit en offrant

< Dans la seconde apologie de saint Justin, on troure un exemple particulier et tris-curieux d'un pareil délai donné par la loi. la même indulgence fut accordée aux chrétiens accusés dans la persécution de l'empereur Déce; et saint Cyprien (de Lapsis) en parle posiliTement : dœs neganUbus prcestUutus.

' TertuUien regarde la ftiite , dans un temps de persécution , comme une apostasie imparbile , mais tris-crimineUe , comme une tentative impie pour éluder la volonté de Dieu , etc. , etc. Il a écrit , sur ce sujet (voyez p. 536-544 , édit. Rigalt. ) un traité qui est rempli du fonatisme le plus extravagant , et des déclamations les plus ridicules. 11 est cependant asssez singulier que TertuUien n'ait pas souRërt lui-même le martyre.

iLesUbellatici, qui sont principalemoit connus par les écrits de saint Cyprien , sont décrits avec la dernière précision dans le commentaire étoidu de Mosbdm, p. 483-489.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(324 dep. J.-C.)

des sacrifices. Parmi ces apostats, les uns avaient cédé à la première menace ou à la première exhortation des magistrats. La patience des antres n'avait pu être subjuguée que par la lenteur et par le redoublement des supplices. Ceux-ci ne s'avançaient qu'en tremblant ; l'épouvante peinte dans leurs regards décelait leurs remords intérieurs, tandis que ceux-là marchaient avec cx>nfiance et avec joie aux autels des dieux'. Mais le déguisement que la crainte avait forcé de prendre , tombait avec le danger. Dès que la rigueur de la persécution se ralentissait , les portes de l'église étaient assaillies d'une multitude de pénitens qui détestaient leur soumission sacrilège, et qui sollicitaient, avec une égale ardeur , mais avec des succès différens, la permission de rentrer dans le sein de la société des fidèles*.

lY. Malgré les règles générales établies pour le jugement et pour la punition des chrétiens dans un gouvernement étendu et arbitraire, leur sort devait toujours dépendre, eu grande partie, de leur propre conduite, des circonstances des temps , et du caractère des principaux chefs et des administrateurs sab« ordonnés qui les gouvernaient. Le zèle pouvait quelquefois provoquer la fureur superstitieuse des païens. La prudence pouvait quelquefois aussi détourner ou apaiser l'orage. Une foule de motifs différens portait les gouverneurs des provinces à user de toute la rigueur des lois, ou à se relâcher dans leur exécution. Le plus puissant de ces motifs était leur empressement à se conformer , non-seulement aux édits publics, mais en coreaux intentions secrètes de l'empereur,

< Pline, lettres x, 97. Denis d'Alexandrie, ap.Butéb., I. n, c. 41. 'Ad prima statim verba minantis inimid

• maximus flratrum numerus fldem suam prodidit : née

• prostratus persecutionis impetu , sed voluntario lapsa » se ipsum prostravit.» (Œuvres de saint Cypriai.p. 89.) Parmi les déserteurs, il y avait plusioirs prêtres , et même desévêqnes.

2 C'est dans cette occaàon que saint Cyprien composa son traité deLapsù et plusieurs de ses épttres. La controverse concernant le traitement qu'il fliUait Infliger anx apostate pénitens, ne se trouve point parmi les dirétiens du siècle précédent. En attribuerons-nons la cause i la supériorité de leur fbi et de leur courage ? ou bien ne serait-ce pas parce que nous avons une oonnaissaoce mwns parfeile de leur bisloire f

(32idep.J.-C.) PAR ÉD. GIBBON

doDt un seul coupd'œîl suffisait pour allumer ou pour éteindre les flammes de la persécution. Tontes les fois que l'on exerça quelques actes de sévérité dans les diverses parties de l'empire , les premiers chrétiens déplorèrent, et peut-être exagérèrent leurs propres souffrances. Mais le nombre célèbre des dix persécutions a été fixé par les écrivains ecclésiastiques du cinquième siècle, qui voyaient , d'une manière plus distincte , l'état florissant ou malheureux de l'église depuis Méron jusqu'à Dioclétien. Les parallèles ingénieux des dix plaies de l'Egypte et des dix cornes de l'Apocalypse leur donnèrent la première idée de ce calcul : en appliquant à la vérité de l'histoire la croyance qu'exigent les prophéties, ils eurent soin de choisir les règnes qui avaient en effet été les plus funestes àlafcause du christianisme*. Mais ces persécutions passagères servirent seulement à ranimer le zèle des fidèles, et à rétablir leur discipline ; et les momens de rigueur excessive furent compensés par de plus longs intervalles de paix et de sécurité. L'indifférence de quelques princes , et l'indulgence de plusieurs autres, permirent aux chrétiens d'exercer leur culte, à la faveur d'une tolérance publique, quoiquelle ne fût peut-être pas autorisée par la loi.

L'apologétique de TertuUien renferme deux exemples très-anciens , très-singuliers , et en même temps très-suspects , de la clémence des empereurs : ce sont les édits de Tibère et de Marc-Aurèle, publiés non-seulement pour protéger l'innocence des chrétiens, mais encore pour annoncer ces miracles surprenans, qui attestaient la vérité de leur doctrine. Le premier de ces exemples est accompagné de quelques difficultés capables d'embarrasser un esprit sceptique *. 11 fau-

1 Voyez^Mosheim , p. 97. Sulpice Sévère est le premier qui ait imaginé ce nombre, quoiqu'il paraisse vouloir réserver la dinème et la plus grande persécution pour la venue de l'Ante-Christ.

2 Saint Justin est le premier qui ait fait mention du témoignage rendu par Ponce-Pilate. Les embellissemens successif^ que cette histoire a reçus, en passant par les mains de TertuUien , d'Ëusèbe, de saint Épiphane, de saint Chrysostôme, d'Orose, de Grégoire de Tours, et des auteurs qui ont donné les différentes éditions des actes de Pilate, sont très-ingénument représentés par don Ca Imet., Dissert.sur l'Écriture, tom. m, p. 651 , etc.

CH. XVL 333

drait supposer que Ponce-Pilate informa l'empereur de la sentence de mort injustement prononcée par lui-même contre une personne innocente et qui paraissait revêtue d'un caractère divin ; que, sans avoir le mérite du martyre, il en courut le danger; que Tibère, connu par son mépris affecté pour toute espèce de religion , conçut aussitôt le dessein de placer le messie des Juifs parmi les dieux de Rome; qu'un sénat composé d'esclaves osa désobéir aux ordres de son maître; que Tibère, au lieu de s'offenser d'un pareil refus, se contenta de protéger les chrétiens contre la sévérité des lois, plusieurs années avant que ces lois eussent été portées, avant que l'église eût pris un nom particulier, on qu'elle eût acquis quelque consistance. Enfin nous serions forcés de croire que le souvenir de ce fait extraordinaire aurait été conservé dans des registres publics et trèsauthentiques, qui auraient échappé aux recherches des historiens de la Grèce et de Rome, et qu'ils auraient été connus seulement d'un chrétien d'Afrique, qui composa son apologétique cent soixante ans après la mort de Tibère. On prétend aussi que l'édit de Marc-Aurèle fut l'effet de la dévotion et de la gratitude de ce prince pour sa délivrance miraculeuse dans la guerre des Marcomans. La situation déplorable des légions, la pluie qui tomba si à propos, la grêle, les éclairs et le tonnerre, l'effroi et la défaite des barbares, ont été célébrés par la plume éloquente de plusieurs auteurs païens. S'il se trouvait des chrétiens dans l'armée, il étaitbien naturel qu'ils attachassent quelque mérite aux prières ferventes qu'ils avaient offertes , à l'instant du danger, pour leur propre conservation, et pour la sûreté publique. Mais les monumens d'airain et de marbre, les médailles des empereurs , et la colonne Antonine, nous assurent aussi que ni le prince ni le peuple ne furent touchés de ce service signalé, puisqu'ils attribuèrent leur salut à la providence de Jupiter et à l'interposition de Mercure. Dans tout le cours de son règne, Marc-Aurèle méprisa les chrétiens comme philosophe, et il les punit comme souverain '.

< Sur ce miracle, que l'on appelle communément le

Par une fatalité singulière , ies anux qu'ils avjBeat endurés sous le gouTernement d'un prince vertueux cessèrent toat-à-coupàra>^ Bernent d'un tyran ; et, comme ils avaient seuls éprouvé rkijaslice de Marc-Aur^, ils furent seuls protégés par la doucear de Commode. La célèbre Marcia, qui tenait le premier rang parmi ses concubines, et qui conspira contai les jours de son amant, av»t conçu une affection particulière pour l'église opprimée; et, quoiqu'il ne lui eût pas été possible de concilier la pratique du vice avec les préceptes de l'Évangâe, elle pouvait se flatter qu'elle expierait les faiblesses de son sexe et de sa profession en se déclarant patronne des chrétiens *. Sous la protection fevorable de Marcia, ils passèrent en sAreté les treize années d'une tyrannie cruelle; et, lorsque l'empire eut été établi dans la maison de Sévère, Us formèrent avec la nouvelle cour des liaisons particulières, mais plus koiiorables. On avait persuadé à Temperenr que, dans une maladie dangereuse, il avait tiré quelque secours, soit physique, soit spirituel, de l'huile sainte dont il avait été oint par «a de ses esclaves, il traita toujours avec une distinction particulière plusieurs personnes de l'un et de l'antre sexe qui avaient embrassé la nouvelle religion. La nourrice et le précepteur de Garacalla étaient chrétiens; et, si ce jeune prince montra jamais quelque sentiment d'humanité, ce fat dans une circonstance qui , quoique peu intéressante en elle-mérae, avait rapport à la cause du christianisme '. Sous le règne de Sévère, la fureur de la populace fitt réprimée , et la rigueur des anciennes lois suspendue pendant quelque temps. Les gouverneurs des provinces se contentèrent d'un présent annuel, que les églises de leurs districts leur

Hdrade iela Légioa fUlninanle, voyez l'exceOcnte critique de M. Moyle , vol. ii , p. 81-390.

> Dion Cassius, ou plutAt son abréviatoir XiphMin, 1. txxn , p. 1206. M. Moyle (p. 266) a représenté l'état de l'égHsesoia lei^gnedeCoannode.

2 Comparez la vie de Caracalla, dans l'Histoire AugosL, avec la lettre de Terluilien k Seapula. Le docteur Jortin (Remarques sur l'Hist. ecdédas., vol. n, p. 5, etc.), en examinant l'elTet de l'huile sainte sur la maladie dcSivère, a le plus vif désir de convertir en miracle la gaérison de ce prince.

DÉCADENCE DE L'EMPIRÉ ROMAIN, ( tôl dep. J.-C.)

donnaient, comme le prit on coanne la ré-

compense de leur modérution '. La ditpMe qui s'éleva au sujet du temps préds oà l'on devrait célébrer la fête de Pâques anna ies évéques de l'haiie et de l'Asie les uns contre les liutres ; «t il ne se passa point d'év^ement plus important dans cette période de repos et de traoqnitKté *. Enfin la paix de l'église ne fut interrompue que lorsque le nombre, sans cesse augmentant, des prosélytes , eut attiré ('attention de Sévère et ilrrité l'esprit de ce prince. Dans la v«e d'arrêter les pin>grès du christianisme, il puUia im édit, qui, selon les intentions du prince, ne devait concerner que les nouveaux convertis, mais qui ne pouvait être rigoureasement exécuté sans aflbcter les plus zélés de leurs prédicateurs et de leurs missionnaires. Il est îadie de découvrir, dans cette persécution, adoucie, le génie indulgent de Rome et du polythéisme, qui admettait si promptement toute eqjèce d'excuse en faveur de ceux qui pratiquaient les cérémonies religieuses de leurs ancêtres *.

Mais les lois que Sévère avait établies expirèrent bientôt avec l'autorité de cet eoh pereur. Les <hrétieB6, après cet orage passager, jouirent d'un cabne de trente-huit ans *. Jusqu'à cette 'époque ils avaient ordinaire- ■lent tenu leurs ess^nblées dans des maisons particaiières et dans des lieux retirés. Il leur fut alors permis d'élever et de consacrer des édifices convenables pour célébrer leur culte religieux*, de faire, à Rome même, des acqui-

* Tertunien, de Fuga , c13. Le présent nit bit durant la fHe des Satumales ; est TertuUieB voit avec peine que la société ^des fidèles est ceafoidue avec les prollessioM les plus infâmes, fui «ohetaiest le coHoivenoe du goweraement.

1 Eusèbe , 1. v, c. 23 , 24 ; Mosheim , p. 435-447.

3 • Judseos fleri sub gravi pœna vetuit. Idem etiam de » dnistianis sanrit.» (Histoire Ai^Stine, p. 70.)

Sulpiee Sévère, I. n, p. 3S4. Ce calcul (en y Adsant une seule exeepUon) est confirmé par l'Histoire d'Eusibe et par les écrits de saint Cyprien.

* L'antiquité des églises des chrétiens a été discutée par TiHemoBt (Mém. eedésiast., tom. m, part, n, p. 68-72, et par M. Moyle , vol. i, p. 378-398). Ce tUt du temps d'Alexandre Sévère, selon M. dellllemoiil, et, suivant M. Moyle , sous Gallioi , que les premières élises turent construites, pendant la paix que les Ddèles goûtèrent dorant le règne de ces deux princes.

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sitions destinées à l'osage de leur société, de nommer pnbliquement leurs ministres ecdé» siastiques; et ils secoodoisirent, dans ces élections, d'une manière si exemplaire, qu'ils méritèrent le respect des Gentils '. Durant ce long repos, l'église obtint de la considération. Les règnes de ces princes , qui tiraient leur origine des provinces asiatiques, fnrent les plus favorables aux chrétiens. Les personnages éminens de la secte, au lieu d'être réduits à la nécessité d'implorer la protection d'une esclave ou d'une concubine, furent admis dans le palais, revêtus du caractère honorable de prêtres et de philosophes , et leur doctrine mystérieuse, q» avait déjà été répandue parmi le peuple , attira insensiblement la curiosité des souverains. Lorsque l'impératrice Mammée passa par Antioche, elle parut désirer de s'entretenir avec le célèbre Origène, dont tout l'Orient vantait la piété et les connaissances. Origène se rendit à une invitation si flatteuse; et, quoiqu'il ne dût pas espérer de pouvoir convertir une femme rusée et ambitieuse, ses exhortations éloquentes furent écoutées avec plaisir; et Mammée le renvoya honorablement dans sa retraite en Palestine *. Alexandre adopta les sentimens de sa mère; et la dévotion philosophique de ce prince se manifesta par un respect singulier, mais peu judicieux , pour la religion chrétienne. Il plaça dans sa chapelle domestique les statues d'Abraham, d'Orphée, d'Apollonius et de Jésus-Christ, qu'il regardait comme les plus vénérables de ces sages qui avaient appris aux hommes à rendre leur hommage à la divinité suprême et universelle '. Une foi et un culte plus purs

« Voyez l'Hist. Aug., p. 130. L'empereur Alexandre adopta leur méthode d'exposer publiquement le nom de ceux qui se présentaient pour être revêtus de quelque empIoL U est vrai que l'on attribue aussi à la nation juive l'honneur de cette coutume.

2 Eusèbe , Hist. ecclësiast. , 1. n , c. 21 , saint Jérôme de Scrip. écoles., c. 54. Mammée hit appelée une Tcmme sainte et pieuse par les chrétiens et par les païens. Elle n'avait donc pas mérité que les premiers lui donnassent ce titre honorable.

3 Voyez l'Histoire Aug., p. 123. H parait que Moshcim raffine beaucoup trop sur la religion particulière d'Alexandre. Le dessein qu'il avait de bâtir un temple public à Jésus-Christ (Hist. Aug., p. 129) , et l'objection que l'on Otàce prince ou à l'empereur Adrien, dans unecir-

PAR ÉD. GIBBON. CHAP. XVI

forent professés et pratiqués ouvertement dans son palais. Ce fut peut-être alors pour la première fois que l'on vit des évêques à la cour. Après la mort d'Alexandre, lorsque le barbare Maximin faisait tomber sa rage sur les serviteurs et sur les favoris de son infortuné bienfaiteur, un grand nombre de chrétiens de toat rang et de tout sexe se trouva envelo{^ dans le massacre tumul»

tuenx qui, pour cette raison, a été appelé, fort improprement, du nom de persécution '« Malgré l'humeur cruelle du tyran, les effets de sa haine contre les chrétiens furent cir« conscrits dans des limites étroites, et n'eurent qu'une courte durée. Le pieux Origène, qui avait été proscrit comme une victime dévouée À la mort, était encore destiné à porter la vérité de l'Évangile à l'oreille des rois '. Il adressa plusieurs lettres édifiantes à Philippe, à la femme et à la mère de cet empe^ reur ; et, dès que ce prince, né dans le voisinage de la Palestine, eut usiurpé le trône, les chrétiens acquirent un ami et un protec» teur. La faveur déclarée de Philippe, sa par^ tialité même envers les sectateurs de la nouvelle religion, et le respect qu'il eut constamment pour les ministres de l'église, donnent un air de vraisemblance aux soupçons que l'on avait formés de son temps. On conjecturait que l'empereur lui-même avait embrassé la foi '. C'est aussi ce qui a fait

constance semblable , paraissent n'avoir d'autre fondement qu'un conte dénué de vraisemblance, inventé par les chrétiens , et adopté par un historien crédule du siéde de Constantin.

t Eusèbe, 1. n, c. 28. On peut présumer que les succès du christianisme avaient irrité les païens , dont la dévotion augmentait de jour en Jour. Dion Cassius, qui écrivait sous le premier règne, voulait, selon toutes les apparences , que son maître profitât des conseils de persécution qu'il place dans un meilleur siècle , et qu'il met dans la bouche du bvori d'Auguste. Concernant ce discours de Mécène, ou plutôt de Dion, je puis renvoyer à l'opinion impartiale que j'ai moi-même adoptée (note 25 du second chapitre de cet ouvrage) et à l'abbé delaBletterie(Mém. de l'Académie, tom. xxiv, p. 303, tom. xxv, p. 432.)

ï Orose (1. vu, c. 19) prétend qu'Origène était l'objet de la haine de Maximin; et Firmilianus, qui, dans le même siècle, était un évêque de Cappadoce , restreint cette persécution, et nous en donne une idéejuste (op. Cyprian. , ipist. 75.)

3 Ce que nous trouvons dans une épilre de Denis d'Alexandrie iflp. Euseb., I. vn , c. 10) concernant cespriu-

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

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imaginer dans la suite, la fable qu'il avait été purifié par la confession et par la pénitence, du crime dont il s'était rendu coupable en faisant périr l'innocent Gordien '. Avec le changement de maître, la chute de Philippe amena un nouveau système de gouvernement, si oppressif pour les chrétiens, que leur condition antérieure, depuis le temps de Domitien, paraissait un état parfait de liberté et de sécurité, lorsqu'on le comparait avec le traitement rigoureux qu'ils éprouvèrent pendant le peu d'années du règne de l'empereur Décius*. Les vertus de ce prince ne nous permettent pas d'imaginer qu'il ait été animé par un esprit de vengeance contre les favoris de son prédécesseur. Il est plus raisonnable de croire qu'avec le projet de rétablir en gé' néral les mœurs romaines, il voulait délivrer l'empire de ce qu'il appelait une superstition nouvelle et criminelle. Les évéques des villes les plus considérables furent enlevés à leurs troupeaux par l'exil ou par la mort. La vigilance des magistrats empêcha, durant seize mois, le clergé de Rome, de procéder à une nouvelle élection : les chrétiens disaient que l'empereur souffrirait plus patiemment un compétiteur pour la pourpre qu'un évéque dans sa capitale ^. S'il était possible de supposer que la pénétration de Décius avait aperçu l'orgueil sous le manteau de l'humi-

ces , que l'on supposait publiquement être chrétiens , se rapporte évidemment à Philippe et à sa fiimille : ce témoignage d'un contemporain prouve qu'un pareil bruit avait prévalu ; mais l'évèque égyptien, qui vivait dans l'obscurité et à quelque distance de la cour de Rome, s'exprime sur la vérité de ce ftdt avec une réserve convenable. Les épUresd'Origène, qui existaient encore du temps d'Eusèbe (voyez 1. n , c. 36) auraient Irés-probablement décidé cette question, plus curieuse qu'importante.

< Eusébe, I. n , c. 34. Cette histoire, comme c'est l'ordinmre , a été embellie par les écrivains des siècles suivans, et réfutée avec une érudition très-superflue , par Frédéric Spanheim. {Opéra varia , tom. u , p. 400).

2 liactance, de Mort, persec. , c. 3,4. Après avoir célébré la félicité et les progrès de l'élise sous une longue suite de bons princes , il igoute : ExtitU post annos plurimos, cocecrabile animal, Decius, qui vexaret ecclesiam.

3 Eusèb. , 1. Ti, c. 39 ; saint Cyprien, epist 55. Le siège de Home resta vacant depuis le '20 janvier 250 , jour du martyre de saint Fabien , jusqu'à l'élection de CorniOe, le 4 juin 251. Décius avait probablement alors quitté Rome puisqu'il Ait tué avant la On de cette aunée.

lité, ou qu'il avait entrevu la domination temporelle, que les prétentions de l'autorité spirituelle pouvaient insensiblement former, il paraîtrait moins surprenant que ce prince considérât les successeurs de saint Pierre comme les rivaux les plus formidables des successeurs d'Auguste.

L'administration de Valérien eut un caractère de légèreté et d'inconstance peu digne de la gravité du censeur romain. Au commencement de son règne, il surpassa en clémence les princes qui avaient été soupçonnés d'attachement à la foi chrétienne. Dans les trois dernières années et demie , écoutant les insinuations d'un ministre livré aux superstitions de l'Egypte, il adopta les maximes de son prédécesseur ', et il en imita la sévérité. L'avénement de Gallien, en augmentant les calamités de l'empire, rendit la paix à l'église. Les chrétiens obtinrent le libre exercice de leur religion, par un édit adressé aux évéques, et conçu en termes qui semblaient reconnaître leur état et leur caractère public *. Sans être formellement annulées, les anciennes lois tombèrent en oubli; et, si l'on en excepte quelques intentions, attribuées à l'empereur Aurélien ", qui auraient pu être funestes à l'église, les chrétiens jouirent, pendant plus de quarante ans, d'une prospérité bien plus dangereuse pour leur vertu que les épreuves les plus cruelles de la persécution.

L'histoire de Paul de Samosate, qui remplissait le siège métropolitain d'Antiocfae, tandis qnie l'Orient était entre les mains d'Odenat et de Zénobie , peut servir à faire connaître la condition et l'esprit des temps. Les richesses de ce prélat prouvaient suffisam-

< Eusëbe , l. ni, c. 10; Mosheim , p. 548 , a montré très-clairement que lepréfet Macrien, et l'égyptien^ogiM, étaient une seule et même personne.

2 Eusèbe (I. n, c. 13) nous donne une traduction grecque de cet édit latin , qui parti avoir été très-concis. Par un autre édit, Gallien ordonna que les cimetières fussent rendus au chrétiens.

3 Eusèbe, 1. TU , c. 30; Lactance de M. P., c. 6 ; saint Jérôme , Chron., pag. 177; Orose , 1. vn, c. 23. Leur langage est en général si ambigu et si incorrect, que nous ne sommes point en état de déterminer quelles étaient les intentions d'Aurélien, avant qu'il (Ût assassiné. La |riupart des modernes (excepté Dodwell, dissert. Cyprian. XI , 74 ) ont saisi cette occasion pour gagner un petit nombre de martyTs extraordinaires.

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mentcontbieD il était coupable, puisqu'elles Be lui veuaient point de l'héritage de ses aucétres, et qu'il ne les avait point acquises par une honnête industrie. Mais Paul regai^ dait le serrice de l'église comme uue profession très^ucratÏTe '. Tout était vénal dans sa juridiction ecdésiastique. Il tirait de fréquentes contributions des fidèles les plus opolens ; et il s'appropriait une partie considérable du revenu public. Son orgueil et son luxe avaient rendu la religion chrétienne odieuse aux gentils. La chambre du conseil et le trône de ce fier métropolitain , sa magnificence lorsqu'il paraissait en public, la foule de snpplians qui briguaient un de ses regards, la multitude de lettres et deplacets auxquels il dictait ses réponses, et le tourbillon des affaires qui l'entraînaient sans cesse, convenaient bien mieux à l'état d'un magistrat civil *, qu'à l'humilité d'un évéque de l'église primitive. Quand il haranguait le peuple du haut de la chaire de vérité, il affectait lé style figuré et les gestes peu naturels d'un sophiste de l'Asie, pendant que les voûtes de la cathédrale retentissaient des acclamations les plus extravagantes à la louange de son éloquence divine. Arrogant, rigide, inexorable envers ceux qui résistaient à son pouvoir, ou qui refusaient de flatter sa vanité, le prélat d'Antioche relâchait la discipline de l'église en faveur de son clergé , et il lui en prodiguait les trésors. Les prêtres qui lui étaient soumis avaient la permission d'imiter leur chef, en satisfaisant tous les appétits . sensuels ; car Paul se livrait sans scrupule

1 Paul aimait mieux le titre de Ducenarius que celui d'érêque. Le Ducenarim était un intendant de l'empereur, ainsi appelé de ses appointemens , qui se montaient à deux cents sestnces, enriran trente-six mille lirres. (Voyei, Sanmaise etl'Iiistoire Augusline, p. 124.) Quelques cri. tiques supposent que l'érèque d'Antioche obtint efTectivemml cet emploi deZénobie. D'autres r^ardent seulâuent cette dénomination comme une expression figurée, pour désigner le ftote et l'insolence du prélat.

2 La simanie n'étut point inconnue dans ce siède; et le clergé achetait quelquefois ce qu'il avait intention de ▼endre; Il parait qu'une riche dame nommée Lncilla fit l'acquititionderévddié de Carthage pour Majorin , un de sesaenitenn. Le prix (ht de quatre cents folU* ( MonuM. anti^uU. ad ealeem Optati, p. 263 ). Chaque /MU* .contenait cent Tingt-«inq pièces d'argent ; et toute la somme pouvait 'n^fAt «Tinmdenx mille quiÂr* cents livres sterling.

aux plaisirs de la table, et il avait reçu dans le palais épiscopal deux jeunes femmes d'une grande beauté , qui lui servaient ordinairement de compagnes dans ses momens de loisir '.

Malgré ces vices scandaleux, si Paul de Samosate eût conservé la pureté de la foi orthodoxe, son règne sur la capitale de la Syrie n'aurait été terminé qu'avec sa vie; et, s'il se fût élevé par hasard une persécution, un effort de courage l'aurait peut-être placé au rang des saints et des martyrs. Mais il avait eu l'imprudence d'adopter quelques^erreurs subtiles et délicates concernant la doctrine de la Trinité : son opiniâtreté à les soutenir excita l'indignation et le zèle des églises orientales*. De l'Egypte au Pont-Euxin, les évéques furent en armes et se donnèrent les plus grands mouvemens. On tint plusieurs conciles; on publia des réfutations ; les excommunications ne furent pas épargnées :

après des explications équivoques , tour à tour acceptées et>ejetées , après des traités violés presque aussitôt que conclus, Paul de Samosate fut enfin dégradé de son caractère épiscopal, par une sentence de soixante-dix ou quatre-vingts évéques, qui s'assemblèrent à ce sujet dans la ville d'Antioche , et qui , sans consulter les droits du clergé ou du peuple, nommèrent un successeur de leur propre autorité. L'irrégularité manifeste de cette procédure augmenta le nombre des mécontens; et comme Paul, qui n'ignorait pas les intrigues de cour, avait su se rendre agréable à Zénobie, il se maintint, pendant plus de quatre ans, en possession de son palais et de sa dignité épiscopale. La victoire d'Aurélien changea la face de l'Orient. Les deux partis, qui se donnaient les noms de schismatiques et d'hérétiques, eurent ordre ou permi8si<»i de phiider leur cause devant le tribunal du vainqueur. Ce procès publie et

( Si l'on voulait diminuer les nces d« Paul , il budrait supposer que les évéques assemldés de l'Orient se portèrent aux plus odieuses calomnies, et qu'ils les publièrent dans des lettres circulaires , adressées à toutes les églises de l'eminre (op. Euseb., vu, c 30).

* Son hérésie (semblable à celle de Noetusetde Sabdlittsdana le même siècle) tendait à confondre la distinction mystérieuse des penannesdirineB. (Voya Moaiwim, p. 702, etc.)

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très-singulier . fournit une preuve convaincante que l'existence, les propriétés, les privilèges et la police intérieure des chrétiens, étaient reconnus, sinon par les lois, du moins par les magistrats de l'empire. Comme païen et comme soldat, on ne devait pas s'attendre qu'Aurélien entreprît de discuter les sentimens de Paul et de ses adversaires, et de déterminer ceux qui étaient le plus conformes à la vérité de la foi orthodoxe. Cependant sa décision fut fondée sur les principes généraux de la raison et de l'équité. Les évéques de l'Italie lui paraissaient les juges les plus intègres et les plus respectables parmi les chrétiens. Dès qu'il eut appris qu'ils avaient unanimement approuvé la sentence du concUe, il suivit leur avis; et Paul fut bientôt obHgé, par son ordre, d'abandonner des possessions temporelles attachées à une dignité dont, au jugement de ses frères, il avait été justement dépouillé. Mais, en applaudissant à la justice «l'Aurélien, il ne faut pas négliger d'observer sa politique : pour rendre à la capitale sa supériorité sur toutes les parties de l'empire, et pour cimenter la dépendance des provinces , il n'épai^ait aucun des moyens qui pouvaient enchaîner l'intérêt ou les préjugés de tous sra sujets '. Au milieu des révolutions fréquentes de l'empire , les chrétiens fleurirent toujours dans un état de paix et de prospérité ; et malgré cette ère fameuse de martyrs, qui commence à l'avënement de Dioctétien *, le nouveau système d'administration établi et maintenu par la sagesse de ce prince fut, pendant plus de dix-huit ans, très4"avorable au christianisme. Le gouvernement semblait avoir alors adopté les principes les plus doux et les phis étendus de tolérance. A la vérité, l'esprit de Dioclétien lui-même était moins propre aux recherches spéculatives qu'aux travaux actifs de la guerre et du gonveme-

< Eusèbe, Hist. Ecdés., I. vn, c. 90. C'est à lui que nous sommes entièrement redeval>les de l'iiistoire curioue de Paul de Samosate.

2 L'ère des martyrs, qui est encoMen usage parmi les Cophtes et les Abyssiniens, doit être comptée depuis le 29aoatderaniiée 284, puisque l'année égyptienne commence dix-neuf jours plus tôt que l'arénemeiit de Dioelétieu. (Voyez la dissertation préUminaireii l'Art de yéàflcr les dates. }

ment. Sa prudence le rendait l'ennemi de toute grande innovation ; et quoique son caractère ne fût pas très-susceptible de zèle ni d'enthousiasme, il eut toujours un re^ect habituel pour les anciennes divinités de l'empire. Mais le loisir dont jouissaient les deux impératrices, Prisca sa femme et sa fille Valérie, leur permit de recevoir, avec plus d'attention et de déférence, les vérités du christianisme, auquel, dans tous les siècles, la dévotion des femmes a rendu des services si importans '. Les principaux eunnqiies, Lucien* et Dorothée, Gorgonius et André, qui, accompagnaient la personne de Dioclétien, possédaient sa faveur et gouvernaient sa maison , protégèrent par leur influence puissante la foi qu'ils avaient embrassée. Leur exemple fut imité par un grand nombre des officiers les plus considérables du palais, qui, dans leurs postes respectifs, avaient soin des omemens, (les habits, des bijoux, des meubles et même du trésor particulier; et, quoiqu'ils fussent quelquefois obligés de suivre l'empereur lorsqu'il allait sacrifier dans le temple ', ils jouissaient, avec leurs femmes, leurs enfans et leurs esclaves, du libre exercice de la religion chrétienne. Dioclétien et ses collègues conféraient souvent les emplois les plus importans à ceux qui ne dissimulaient pas leur horreur pour le culte des dieux , mais qui avaient développé des talens propres au service de l'état. Les évêques tenaient un rang considérable dans les provinces où ils étaient placés. Le peuple et les magistrats euxmêmes les traitaient avec distinctioa et avec respect. Presque dans chaque ville les églises ne pouvaient déjà plus contenir la multitude des prosélytes, dont le nombre se multipliait tous les jours. On érigea des édifices plus

* L'expressitm de Laetance (.de M.p., e. 15 ), sacrifieio pollui eoegit, suppose qu'elles aTaient été auparavant converties i la foi; mais elle ne parait pas Justifier cette assertion de Mosheim ( p. 912), qu'elles avaitat été baptisées en particulier.

2M.deTilleinont(Mém. Ecclésiast., tom.T, part.i, p. 11 , 12) atirédu SpùsUeg. de Dom. Luc d'Acberione instruction très-curieuse, que l'évèqueTheonas composa pour l'usage de Lncien.< Voyez la nouvdle édition, Paris , 1 723 , tom. ni , p. 297. ) Ce morceau parait n'ttre qu'une traduction latine; et, quoique je n« sache pas oà ila ^ pris, il est eertainefflent autheatiqne.

s Lactanee, de Mort, penec., c 10. , . . ,

magnifiqaes et plus vastes pour célébrer le culte public des fidèles. La corruption des mœurs et des principes, dont Eusèbie se plaint avec tant de force ', peut être considérée non-seulement comme une suite, mais encore comme une preuve de la liberté dont les chrétiens jouissaient et abusaient sous le règne de Dioclétien. La prospérité avait relâché les liens de la discipline. La fraude, l'envie, la méchanceté régnaient dans toutes les congrégations. Les prêtres aspiraient à la dignité épiscopale , qui devenait de jour en jour un objet plus digne de leur ambition. Les évéques, qui se disputaient les uns aux autres la prééminence ecclésiastique, paraissaient , par leurs actions , vouloir usurper dans relise une puissance temporelle et tyrannique; et la foi vive qui distinguait toujours les chrétiens des gentils brillait bien moins dans leur conduite que dans leurs écrits sur des matières de controverse.

Malgré un calme apparent, un observateur attentif pouvait discerner quelques avantcoureurs de l'orage qui menaçait l'église : elle allait bientôt éprouver une persécution plus violente que toutes celles qui jusqu'alors avaient déchiré son sein. Le zèle et les progrès rapides du christianisme tirèrent les polythéistes de leur profond assoupissement ; ils songèrent à défendre la cause de ces divinités que la coutume et l'éducation leur avaient appris à respecter. Les outrages réciproquement reçus dans le cours d'une guerre religieuse, qui avait déjà duré plus de deux cents ans, irritaient i'animosité des différens partis. Les païens s'indignaient de la témérité d'une secte nouvelle et obscure, qui osait accuser les hommes d'erreur, et dévouer leurs ancêtres à des peines éternelles. L'habitude de justifier la mythologie païenne contre les invectives d'un ennemi implacable, leur avait inspiré quelques sentimens de foi et de vénération pour un système qu'ils avaient été accoutumés à considérer avec la plus grande indifférence. Les pouvoirs surnaturels dont l'église prétendait avoir la

* Ensèbe, Hist Eeelés. ,LTni, e. i. Ceux qui consulteront l'original ne m'accuseront pas de charger le tableau. GusèbearaitenTiroDieiie ans lorsque Dioelëtien monta sur le trdoe.

PAR ÉD. GIBBON. CH. XVI

jouissance excitaient à la lois la terreur et l'émulation. Les partisans de la religion établie se retranchèrent derrière une semblable fortification de prodiges. Ils inventèrent de nouvelles formes de sacrifices, d'expiation et d'initiation ' ; et, s'eiforçant de ranimer le crédit expirant de leurs oracles *, ils écoutèrent avec une crédulité avide tout imposteur qui flattait leurs préjugés par des contes merveilleux *. Les deux partis semblaient reconnaître la vérité des miracles proclamée par leurs adversaires ; et, en se contentant de les attribuer, soit à l'art de la magie , soit ^ la puissance des démons, ils concouraient réciproquement à établir et à étendre le règne de la superstition *. La philosophie, qui en est l'ennemi le plus dangereux, devint le plus puissant de ses alliés. Les bosquets de l'Académie, les jardins d'Épicure, et même le Portique des stoïciens furent presque abandonnés, comme autant d'écoles difl'érentes de septicisme ou d'impiété "; et plusieurs parmi

) Nous pouvons dter, parmi un grand nombre d'eiempks, le culte mystérieux de Mylhras et les Tanroboles, sacri6ces qui derinrent à la mode sous le règne des Antonins. ( Voyez une dissertation de M. de Boze , dans les Mém. de l'Académie, tome ii , p. 44?, ) Le roman d'Apulée n'est pas moins rempli de dévotion que de satire. '

2 L'imposteur Alexandre recommandait très-fortement l'orade de Trophonius à Mallos , et ceux d'Apollon à Claros et à Milet. ( Lucien , tom. u, p. 236 , édil Reitz, ) Le dernier de ces orades, dont l'histoire singulière fournirait une digression très-curieuse , (Ut consulté par Diodétien , avant qu'il publiit ses édils de peisëcuUon. (Lactance, de Mort, penee. , c n. )

3 Outre les anciennes histoires de Pythagore et d'Aristée, on a souvent opposé aaz mirades de Jésus-Christ les guérisons opérées devant l'autd d'Esculape,etles (àbles que l'on raconte d'Apollonius de Thyane ; quoique je convienne avec le docteur Lardner ( v. ses Témoignages, vol. ni , p. 252 , 352 ) que Philostrate n'eut point une pareille intention quand il composa la vie d'Apollonius.

* On ne saurait trop regretter que les Pères de l'église, en reconnaissant que le paganisme renfermait des choses surnaturdles ou infernales, comme ils le croyaient , aient détruit, de leurs propres mains, le grand avantage que, sans cet aveu, nous aurions pu retirer des concessions importantes de nos adversaires.

^ Julien (p. 301 , édit. Spanheim ) témoigne une pieuse joie de ce que la providence des dieux a éteint ces sectes Impies des Pyrrhoniens et des Épicuriens , et de ce qu'dle a détruit la plus grande partie de leurs livres, qui ont été très-nombreux , puisque Ëpicure lui-même avait composé trois cents volumes. (Voyez Diogèoe Laércc, I Lx,c.26.)

les Romains désirèrent que les écrits de Cicéron fussent condamnés et supprimés par l'autorité du sénat *. La secte dominante des nouveaux platoniciens crut devoir s'unir avec les prêtres , que peut-être elle méprisait^ contre les chrétiens qu'elle avait raison de redouter. Ces philosophes si répandus s'attachèrent à tirer des fictions de la poésie grecque la sagesse allégorique; ils instituèrent des rites mystérieux de dévotion à l'usage de leurs disciples choisis ; et, recommandant le culte des anciens dieux, qu'ils appelaient les emblèmes ou les ministres de la divinité suprême, ils composèrent avec le plus grand soin, contre la foi de l'Évangile, pluMours traités *, qui depuis ont été livrés aux flammes par la prudence des empereurs orthodoxes '.

Quoique la politique de Dioclétien et l'humanité de Constance les ^[MHtassent à ne point s'éloigner des maximes d'une tolérance universelle , on découvrit bientôt que leurs associés. Maximien et Galère , nourrissaient une haine implacable contre le nom et le culte des chrétiens. L'esprit de ces deux derniers princes n'avait jamais été éclairé par la science ; l'éducation n'avait point adouci leur caractère. Us devaient leur grandeur à leur épée ; et lorsqu'ils furent parvenus au plus haut point de leur gloire , ils conservèrent toujours les préjugés superstitieux des jpaysans et des soldats. Dans l'administration générale des provinces , ils obéissaient aux lois que leurs bienfaiteurs avaient établies; mais ils eurent souvent occasion d'exercer , dans l'enceinte de leurs camps et de leurs

* «Cuoique alios audiam mustitare indignantor, et

* diœre oportere statui per senatum , aboleantur ut ïaee » scripta, quibug diristiana religio comprobetur, et vfr- » tugtatisoppriiiiaturauctoritas.» Amo]ie,adversutgervtes, h m, p. 103, 104. Il i^oute avec beaucoup de justesse : t Erroris convindte Ciceroneoi.... nam intercipere ■ scripta , et publicatam Telle submergere tectionem ,

• non est Deum defeodere, sedveritatis testiflcationem » timere.»

> Laetaiice( InsUt. divin., 1. v, c2, 3) parle avec beaueoup de dialeur et de clarté de deux de ces philosophes iqid comballaieBt la foi. Le grand traité de Porphyre , contre les chrétiens, était en trente livres: il (Ut composé en Sicile vert l'année 270.

îVorezSocrate, Hist. Eoclé8.,l. i,c. », et le code Théodo(ien,l.i, Ut. 1,1.3.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

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palais une p»«écation secrète ', à laquelle le zèle imprudent des chrétiens fournissait quelquefois les prétextes les plus spécieux. Maximilien, jeune paysan de la province d'Afrique , fut puni du dernier supplice. Son père l'avait présenté au magistrat , comme ayant pour le service des armes tontes les qualités que la loi exigeait. Mais Maximilien persista opiniâtrement à déclarer que sa conscience ne lui permettait pas d'embrasser la profession de soldat *. On trouverait peu de gonvememens qui laissassent impunie l'ac» tion de Marcellus, centurion. Un jour de fête publique, cet officier, après avoir jeté son baudrier, son épée et les marques de sa dignité, s'écria hautement qu'il n'obéirait qu'à Jésus-Christ, roi étemel, et qu'il renonçait pour jamais à des armes indignes d'un chrétien et au service d'un ihaltre idolâtre. Les soldats , dès qu'ils furent revenus de leur étonnement , s'assurèrent de la personne de Marcellus. Il fut examiné dans la ville de Tingis, par le président de cette partie de la Mauritanie; et convaincu parson propre aveu, il fut condamné et décapité pour crime de désertion '. Il s'agit bien moins ici de persécution religieuse que de loi militaire ou même civile; mais des exemples de cette nature aliénaient l'esprit des empereurs, justifiaient la cruauté de Galère, qui cassa un grand grand nombre d'officiers chrétiens , et ils au-

< Emèbe, 1. nn, c. 4, 17. Il limite le nombredes martyrs militaires par une expression remanpuble ( rtmutt Toi/I£> <îc 4» juu lt<t\tf»t ) dont aucun badooteur, ni latin , ni firançais , n'a rendu l'énergie. Malgré l'autorité d'Eusèbe, et le silence de Laetance, de saônt Ambreise, de Sulpice Sévère , d'Orose , ^. , on a ktn^ temps cru que la l^n Thébaine, compooée de six mille chrétiens, soulTIrit le martyre par ordre de Maximien, dans la vallée des Alpes Pennines. L'histoire ai fut publiée pour la première fois vers le milieu du cinquième siècle par Eucber, évèque de Lyon, qui la tenait de certaines personnes , qui latenaient d'Isaac , év<qn« de Genève, qui la tenait, cUt-on, de Théodore éréqued'Octodurum. L'abbaye de saint Maurice , qui subsiste encore, est un riche monument de la crédulité de Sigismond, roi de Boui^ogne. (Voyez une excellente dissertation dans le trente-sixième volume de la Biblioâièqne raisonnée, p. 427-454. )

2 Voyez les Jeta sinaera, p. 299. La rdatieo de son martyre et de cdui deMwodlus ont tous les carMlèresde la vérité et de l'aothentidlé.

3 Jeta sincera, p. 302.

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PAR ÉD. GIBBON. CH. XVÎ

torisaieDt l'opiaion qu'une secte d'enthousiastes , dont les principes étaient si contraires au bien pablic, devait rester inutile dans l'empire, ou devenir bientôt dangereuse.

Lorsque le succès de la guerre de Perse eut élevé les espérances et la réputation de Galère, il passa un hiver avec Dioclétien dans le palais de Nicomédie, et le sort du christianisme fut l'objet de leiu^ délibérations secrètes * . L'empereur expérimenté penchait toujours pour la douceur; et, quoiqu'il fût prêt à oonseatir que l'on forçât les chrétiens à quitter leurs emplois à la cour et à l'armée, il représentait daas les termes les plus forts, cooïbien il serait cruel et dangereux de verser le sang de ces fanatiques aveugles. Enfin , Galère lui arracha la permission de convoquer un conseil, composé des personnes les plus distinguées par le rang qu'elles occiquoent dans les départemens civils et militaires de l'état. Cette importante question fut agitée en leur présence, et ces courtisans ambitieux s'aperçurent aisément qu'il fallait seconder, par leur éloquence , la violence importune du césar. On peut présumer qu'ils insistèrent sur tous les points capables d'intéresser l'orgueil , la piété , ou les craintes de leur mattre, et de le déterminer à la destruction du christianisme. Ils lui remontrèrent peut-être qu'après avoir délivré l'empire de tous ses ennemis , il ne pouvait se vanter d'avoir terminé ce glorieux ouvrage tant qu'il laisserait un peuple indépendant subsister et se multiplier dans le cœur des provinces. < Les chrétiens ( td était l'argument spécieux dont ils pouvaient se servir ) , ont renoncé aux divinités et aux institutions de Rome. Ils ont formé une république distincte, qu'il est encore possible de détruire , avant qu'elle ait acquis aucune force militaire ; nais elle se gouverne déjà par ses propres lois et par ses magistrats ; déjà elle possède un trésor public ,* et toutes ses parties sont intimement liées entre elles par ces assemblées fréquentes d'évéques, dont les congré-

< De Mort, penee, , c. ii. Lacbnee, ou l'auteur, quel qu'il soit, de ce petit traité, demeurait alors à Nioomédie. Mais on confoit difficilement comment il a pu se procurer une oomiaissance si exacte de ce qui se passait dans le cabinet des princes.

gâtions nombreuses et opulentes reçoivent les décrets avec une obéissance implicite. > Ou pourrait croire que de pareils argumens firent impression sur l'esprit de Dioclétien , et qu'ils l'engagèrent, malgré sa répugnance, à suivre un nouveau système de persécution. Mais, quelles que soient nos conjectures, il n'est pas en notre pouvoir de rapporter les intrigues secrètes du palais, les vues et les haines particulières, la jalousie des femmes etdes ennuques , et tous ces motifs frivoles , mais décisifs, qui influent si souvent sur le destin des empires et dans les conseils des plus sages monarques'.

Les empereurs signifièrent enfin leur volonté aux chrétiens, qui, durant tout le cours de cet hiver fatal, avaient attendu avec la plu& cruelle inquiétude le résultat de tant de délibérations secrètes. Le 23 février , jour où l'on célébrait la fête des Terminales», fut désigné, soit à dessein, soit par un effet du hasard, pour mettre des bornes aux progrès du christianisme. Le préfet du prétoire ' suivi de plusieurs généraux , tribuns et officiers du fisc, se rendit de très-grand matin à la principale église de Nicomédie , située sur une hauteur, dans le quartier le plus peuplé et le plus magnifique de la ville. A l'instant les portes fucent enfoncées en leur présence ; ils se précipitèrent dans le sanctuaire ; mais ils cherchèrent en vain quelque objet visible de culte, et ils ne purent que livrer aux flammes les livres des saintes écritures. Les ministres de Dioclétien étaient suivis d'une troupe nombreuse de gardes et de pioniers, qui marchaient en ordre de bataille, et qui étaient pourvus de tous les iustrumens dont on

< La seule drconstance que nous pourons découvrir est la dérotion et la jalousie de la mère de Galère ; elle était, selon Lactanoe, Deorum, montium cuUHx ; muUer admodum superslitiosa. Elle avait beaucoup d'influence sur l'esprit de son fils, et elle était choquée du peu d'égards que lui témoignaient quelques-uns de ses olflcicrs dirétiens.

2 Le culte et la fiSle du dieu Terme sont agréablemoit décriu par M. de Boze. (Uém<nreB de l'Académie , tom. i , p. 50.)

3 Dans le senl manuscrit que nous ayons de Lactance, onlitj>ro/'(setu«;mais la raison et l'autorité de tous les critiques nous permettent, au lieu de ce mot, qui détruit le sens du passage , de subetiluerpra/iwtiM.

se servait ponr détruire les villes fortifiées. Après un travail de quelques heures, un édifice sacré, dont le faite s'élevait au-dessus du palais impérial, et qui avait excité si longtemps l'envie et l'indignation des gentils, fut détruit de fond en comble '.

On publia le lendemain l'édit général de persécution *. Galère voulait que tontes les personnes qui refuseraient de sacrifier aux dieux fussent brûlées vives. Quoique Dioctétien, toujours éloigné de répandre le sang, eût modéré la fureur de son collègue , les châtimens infligés aux chrétiens paraîtront déjà assez rigoureux. Il fut ordonné que leurs églises seraient enuèrement démolies dans toutes les provinces de l'empire , et on décerna la peine de mort contre ceux qui oseraient tenir des assemblées secrètes pour exercer leur culte religieux. Les philosophes, qui ne rougirent point alors de diriger le zèle aveugle de la superstition , avaient étudié soigneusement la nature et le génie de la religion chrétienne ; ils savaient que les dogmes spéculatifs de la foi étaient censés contenus dans les écrits des prophètes, des évangélistes et des apôtres : ce fut probablement à leur instigation que l'on voulut obliger les évoques et les prêtres à remettre leurs livres sacrés entre les mains des magistrats, qui avaient ordre, sous les peines les plus sévères, de les brûler solennellement en public. Par le même édit , toutes les propriétés de l'église furent à la fois confisquées, et ses biens furent ou vendus à l'encan , ou réunis au domaine impérial , ou donnés aux villes et aux communautés , ou enfin accordés aux sollicitations des courtisans avides. Après avoir pris des mesures si efiicaces pour abolir le culte des chrétiens, et pour dissoudre leur gouvernement , on crut nécessaire d'imposer les charges les plus intolérables aux opiniâtres qui persisteraient toujours à rejeter la religion de la nature, de Rome et de leurs ancêtres. Les personnes d'une nais-

1 Laetance {tU Mort, persee., c 12) ftitunepeintura trte-vhre de la destruetion de l'église.

2 Mosbeim (p. 922-926) a puisé dans diTTérens passages de Laetance et d'Eosèbe une notion Irés-juste et Irèseiacte de cet édit , quoiqu'il veuille quelquefois raffiner , et qu'il donne dans des conjectures.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN, (324 dep. J.-C.)

sance illustre furent déclarées incapaÛes de

posséder aucune dignité on aucun emploi ; les esclaves furent privés pour jamais de l'espoir de la liberté ; et le corps entier du peuple fut exclu de la protection des lois. On autorisa les juges à recevoir et à décider toute action intentée contre un chrétien ; mais les chrétiens n'avaient pas la permission de se plaindre des injures qu'ils avaient souffertes. Ainsi ces infortunés se trouvaient exposés à la sévérité de la justice publique , sans pouvoir en partager les avantages. Cette nouvelle espèce de martyre, si pénible et si lent, si obscur et si ignominieux , était peut-être le moyen le plus proprede lasser la constance des fidèles; et l'on ne peut douter que Jes passions et l'intérêt des hommes ne fussent disposés dans cette occasion à seconder les vues des empereurs. Mais certainement la politique d'un gouvernement sage intervint quelquefois en faveur des chrétiens opprimés, et les princes romains ne pouvaient éloigner entièrement la crainte du châtiment, ni favoriser tons les actes de fraude et de violence, sans exposer leur propre autorité et le reste de leurs sujets aux plus grands dangers'.

Cet édit avait à peine été affiché dans le lieu le plus apparent de Nicomédie , qu'on chrétien le mit aussitôt en pièces; et il mar^ quaen même temps, par les invectives les plus sanglantes, le mépris et l'horreur qu'il avait pour des souverains si impies et si tyranniques. Suivant les lois les moins rigoureuses, son offense était un crime de haute trahison et méritait la mort; et, s'il est vrai que ce fût un homme de rang et de naissance, ces circonstances ne pouvaient servir qu'à le rendre plus coupable. II fut brûlé vif, ou plutôt grillé par un feu lent. Ses bourreaux, empressés de venger l'injure personnelle faite aux empereurs, épuisèrent sur son corps tous les raffinemens de la cruauté; mais ils ne furent ni capables de subjuguer sa patience, ni d'altérer la fermeté inébranlable et le sourire insultant qu'il conserva toujours au milieu des agonies les plus douloureuses. Les chrétiens,

* Plusieuis siècles après , Edouard 1 employa avec beaucoup de succès le mtme genre de persécution contre le clergé d'Angleterre. ( Voyez Hume, Hist. d'Angleterre, vol. I , p. 300. La dernière éditiein in-4».)

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PAR ÉD. GIBBON, CHAP. XVI

quoiqu'ils avouassent que sa conduite n'avait point été strictement conforme aux lois de la prudence, admirèrent la ferveur divine de son zèle ; et les louanges excessives' qu'ils prodiguèrent à la mémoire de leur héros et de leur martyr laissèrent dans l'esprit de Dioclétien une impression profonde de terreur et de haine '.

Ses craintes redoublèrent;bientôt à la vue du danger auquel il n'échappa qu'avec peine. Dans l'espace de quinze jours le feu prit deux fois au palais de Nicomédie ; et, quoique ces deux fois on l'éteignlt avant qu'il eût causé quelque dommage considérable, ce renouvellement singulier du même accident parut avec raison une preuve évidente qu'il n'avait point été l'effet du hasard ou de la négligence. Le soupçon tombait naturellement sur les chrétiens. On insinua , non sans quelque degré de probabilité , que ces fanatiques , animés par ledésespoir, irrités par leurs souffrances, et redoutant de nouvelles calamités, avaient conspiré , avec leurs frères les eunuques du palais, contre la vie des deux empereurs, qu'ils détestaient comme les ennemis irréconciliables de l'église de Dieu. La jalousie et le ressentiment s'emparèrent de tous les esprits, et particulièrement de celui de Dioclétien. Plusieurs personnes distinguées par les emplois qu'elles avaient occupés , ou par la faveur dont elles avaient joui, furent jetées en prison. On employa toute sorte de tourmens; et la cour, aussi bien que la ville, fut souillée de plusieurs exécutions sanglantes*. Mais, puisqu'il ne fut pas possible d'arracher aucun éclaircissement sur ce complot ténébreux, nous devons présumer que les chrétiens

> Lactance l'appelle seulemeat quidam, etsi non reete nuijTiotamenanuno, etc.,c.l2. Eiuëbe(l. Tin.e. 5) lui doBM des dignité. Mi l'an ni l'autre n'ont daigné rapporter fion m>m; nuds les Grecs «ëlèbrent sa méDMire sous celui de Jean. (Voyez Tillemont , Mém. Ecclésiast. , tom. T , part, u , p. 320.)

2 Lactance, de Mort, persec., c. 13, 14. PotenUuimi quondam Eunuchi neeati , per quot palatium et ipte eonstabeU. Eusibe (I. mi, c. 6) parle des cruelles exécutions des eunuques Gorgonius et Dorothée, et d'Antlmnius, éréque de Nioonédie. Ces deux écrirains décrivent d'une manière vague, mais pathétique , les scènes horribles gui se passèrent en présence même des empereurs.

en furent innocens, ou admirer leur résolution. Peu de jours après , Galère sortit avec précipitation de Micomédie, déclarant que s'il différait plus long-temps de quitter un lieu si funeste , il tomberait bientôt victime de la rage des chrétiens. Les historiens ecclésiastiques, qui nous ont seuls laissé des notions partiales et imparfaites sur celte persécution, ne savent comment expliquer les craintes et le danger des empereurs. Deux de ces écrivains , un prince et un rhéteur, avaient été témoins de l'incendie de Nicomédie: l'un l'attribue à la foudre et à la colère divine; l'autre assure qu'il fut allumé par la méchanceté de Galère lui-même '.

L'édit contre les chrétiens devait avoir force de loi dans tout l'empire. Dioclétien et Galère, quoiqu'ils n'eussent pas besoin du consentement des princes d'Occident , étaient persuadésqu'ils l'approuveraient. Il nous semblerait donc, selon nos idées d'administration, que les gouverneurs de toutes les provinces auraient dû recevoir des instructions secrètes pour publier le même jour cette déclaration de guerre dans leurs départemens respectifs. On imaginerait du moins que les grands chemins et les postes établis sur toutes les routes aiu^ient donné aux empereurs la facilité de transmettre leurs ordres avec la plus grande diligence, depuis le palais de Nicomédie jusqu'aux extrémités du monde romain. N'est-il pas étonnant que dnquante jours se soient passés avant que l'édit eût été publié en Syrie, et qu'il n'ait été signifié que quatre mois après environ aux villes de r.\.rrique *. Ce délai venait peut-être du caractère réservé de Dioclétien , qui , souscrivant avec peine à la persécution, voulait on faire l'opreuve sous ses yeux, avant de donner entrée aux désordres et au mécontentement qu'un pareil acte devait nécessairement produire dans les provinces éloignées. A la vérité on défendit d'abord aux magistrats de répandre le sanj^ ; mais on leur permit, on leur recommanda même d'employer toute autre voie de rigueur. Les chrétiens, quoique prêts à résigner les

' Voyez Lactance , Eusèbe et Constenlio ad CœUun sanotorum, e. 25. Eusibe avoue qu'il iguore la cause de l'incendie.

1 Tillemont , Hén. Eedésiast., lonev, part.i , p. 43.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

omemens de leurs églises, ne pouvaient se résoudre à interrompre leurs assemblées religieuses , ni à livrer aux flammes leurs livres sacrés. La pieuse opiniâtreté de saint Félix, évéque d'Afrique, parait avoir embarrassé les ministres subordonnés du gonvemement.L'intendant de la ville l'envoya chargé de fers au proconsul ; celui-ci l'adressa au préfet du prétoire de l'Italie; et saint Félix, qui dans ses réponses dédaignait même d'avoir recours à des subterfuges , fut enfin décapité à Vénuse en Lucanie, ville célèbre par la naissance d'Horace*. Cet exemple, et peut-être quelque rescrit impérial qui en fut la suite, paraissait autoriser les gouverneurs des provinces à punir de mort les chrétiens qui refuseraient de donner leurs livres sacrés. Plusieurs fidèles embrassèrent sans doute une occasion si favorable d'obtenir la couronne du martyr ; mais il y en eut aussi beaucoup qui rachetèrent ignominieusement leur vie en découvrant les saintes écritures, et en les remettant aux mains des idolâtres. Un grand nombre mémed'évéqaeset de prétresmérita, par cette condescendance criminelle, le surnom de Traditeurs; et leur offense, qui avait d'abord causé beaucoup de scandale dans l'église d'Afrique, enfanta par la suite une foule de discordes *.

Les exemplaires et les versions de l'Écriture avaient déjà été si multipliés dans l'emfMre, que la plus sévère inquisition ne pouvait avoir aucune suite fatale ; et même le sacrifice des livres que l'on conservait dans chaque congrégation pour l'usage public ne pouvait s'opérer que par la perfidie de quelque indigne dirétien. Mais l'autorité du gouvernemrat, et les travaux des genUls parvinrent facilement à détruire les églises. Dans quelques provinces cependant les magistrats se contentèrent de fermer les places destinées au culte de la religion ; dans d'autres ils se conformèrent plus stric-

* Voyez les Jeta sineera, deRuinart, p. 353. Les actes de Félix de Tbibara, ou Tibiur , paraissent bien moins corrompus que dans les autres éditions , qui foumisseot un modèle ftappaoi de la licence des légendaires.

2 Voyez le premier livre d'Optat de Milère contre les Donalistes, i Paris, 1700. édit. de Dupin. Cet érCqne virait tons le r^ne de Valens.

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tement à la teneur de l'édit, et, après avoir enlevé les portes, les bancs et la chaire, qu'ils brûlaient, comme si c'eût été un bûcher funéraire, ils démolissaient entièrement le reste de l'édifice'. Ce serait peut-être ici le lieu de placer une histoire très- remarquable, dont les circonstances ont été rapportées si diversement et avec tant d'improbabilité , qu'elle sert plutôt à exciter notre curiositié qu'à la satisfaire. Dans une petite ville de Phrygie, dont on nous a laissé ignorer le nom aussi bien que la situation , les magistrats et le corps entier du peuple avaient, à ce qu'il paraîtrait , embrassé la foi chrétienne. Comme le gouverneur de la province pouvait appréhender quelque résistance , il se fit accompagner d'un nombreux détachement de légionnaires. A leur approche, les citoyens se retirèrent dans l'église, avec la résolution ou de défendre par les armes cet édifice sacré, ou de s'ensevelir sous ses ruines. Ils rejetèrent avec indignation l'avis et la permission qu'on leur donna de se retirer. Enfin les soldats, irrités d'un refus si opiniâtre , mirent le feu de tous côtés au bâtiment, et un grand nombre de Phrygiens, consumés avec leurs femmes et leurs enfans, perdit la vie dans cette espèce extraordinaire de martyre*. ' Quelques légers troubles qui s'élevèrent ea Syrie et sur les frontières d'Arménie , et qui furent étouffés presque aussitôt qu'excités, donnèrent de nouvelles armes aux ennemis de l'église. Ils profitèrent d'un prétexte si plausible pour insinuer que ces dissensions

* Les anciens monumens, publiés à la fin d'Optat, p. 261 , etc. , décrivent, avec le plus grand détail, la manière de précéder des gouverneurs dans la destraction des églises. Ds disaient un inventaire très-exact des vases, etc., qu'ils y trouvaient. Celui de l'église de Cirta, en Numidie , existe encore. Les effets qui y sont contenus sont deux calices d'or, et six d'argent; six urnes, un vase, sept lampes, le tout aussi d'argent ; outre une grande quantité d'babits et d'ustensiles de cuivre.

> Laetanee ( Inslil. divin., v, n) ne parte que de la ruine du conventicule, qui fût brûlé avec tous les assistans. Ensèbe(Tin,n) étend cette calamité à toute la ville ; et il parle d'une opération qui ressemble beaucoup à un siège réguli». Son anden traducteur latin, Ruin , ajoute la circonstance importante que l'on avait permis aux habitans de se retirer. Comme la Phrygie touchait aux oobAiis de risaurie , il est possible que le caractère indomptable des barbares indépendans qui habitaient cdte denùère pr^ vince ait contribué à ce malheur.

avaient été fomentées en 8e(a>et par les intrigues des évéques, qui avaient déjà oublié leurs protestations fastueuses d'obéissance passive et illimitée'. Le ressentiment ou la crainte transporta enfin Dioctétien au-delà des bornes de la modération qu'il s'était toujours prescrite , et il déclara dans une suite d'édits cruels son intention d'abolir le nom chrétien. Le premier de ces édits enjoignait aux gouverneurs des provinces de faire arrêter tons les ecclésiastiques; et les prisons destinées aux pins vils criminels furent remplies d'une multitude d'évéques, de prêtres, de diacres , de lecteurs et d'exorcistes. En vertu d'un second édit , le magistrat eut ordre d'employer tous les moyens de sévérité qui pouvaient les faire renoncer à leur superstition odieuse , et les ramener au culte des dieux. Cette rigueur s'étendit, par un troisième édit, an corps entier des chrétiens, qui se trouvèrent exposés à une persécution générale et violente ». Au lieu de ces restrictions salutaires qui avaient exigé le témoignage direct et solennel d'un accusateur, il devenait du devoir aussi bien que de l'intérêt des officiers impériaux de découvrir, de poursuivre, de condamner aux supplices les plus coupables d'entre les fidèles.[,On décerna des peines terribles contre ceux qui oseraient dérober un proscrit à la juste colère des dienx et des empereurs. Cependant, malgré la sévérité de cette loi, lejcourage vertueux de plusieurs païens , qui cachèrent leurs parens et leurs amis, est une preuve honorable que la rage de la superstition n'avait pas éteint dans leur âme les

> EusMm.I. vm, c 6. M. de Valois pense, non sans qudque probabilUé , avoir trouvé la rébelUon de Syrie dans un discours de Libanius; et il croit que ce fut une entreprise téméraire du tribun Eugène , qui, avee cinq cents hommes Mulemeot, s'était emparé d'Antiodie, et qui ponrait espérer d'attirer les chrétiens dans son parti par U promesse d'une tolérance rdigieuse. D'après Eusèbe (I. IX , c. 8} et d'après Moise de Chorène ( Uist. d'Arménie, 1. n, c. 77, etc.) , on peut conclure que le christianisme était d^à introduit en Arménie.

s Voyez Moshom, p. 988. Le texte d'Eusèbe montre dairement que les gouverneurs , dont les pouvoirs avaient été augmentés et non pas restreints par les nouvelles lois, pouvaient punir de mort les chrétiens les plus opimfttrei pour donner un exemple à leurs frères.

PAR ED. GIBBON. CH. XYL

sentimens de la' nature ou de l'humanité ' Dioclétien n'eut pas plus tôt publié ses édits contre les chrétiens, que ce prince , comme s'il eût voulu remettre ea d'antres mains l'ouvrage de la persécution, résigna la pourpre impériale. Le caractère aussi bien que la situation de ses collègues et de ses successeurs les porta, tantôt à presser, tantôt à suspendre l'exécution de ces lois rigoureuses. Pour nous former une idée juste et distincte de cette période importante de l'histoire ecclésiastique, il est nécessaire de considérer séparément l'état du christianisme dans les différentes parties de l'empire durant les dix années qui s'écoulèrent entre les premiers édits de Dioclétien, et le temps où la paix fut enfin rendue à l'église.

Le caractère doux et affable de Constance répugnait à tout ce qui pouvait opprimer quelques-uns de ses sujets. Les principales charges de son palais étaient exercées par des chrétiens. Il chérissait leurs personnes ; il estimait leur fidélité, et il n'avait aucune aversion pour leurs principes religieux. Mais tant que ce prince resta dans le rang subordonné de césar, il ne lui fut pas possible de rejeter ouvertement les édits de Dioclétien, ni de désobéir aux commandemens de Maxî* mien. L'autorité de Constance adoucit cepen* dant les maux qu'il détestait et qui excitaient sa compassion. Il consentit avec peine à la destruction des églises; mais' il ne craignit pas de protéger les chrétiens contre la fureur de la populace, et contre la rigueur des lois. Les provinces de la Gaule, et vraisemblablement celles de Bretagne, furent redevables de la tranquillité dont elles jouirent à la douce interposition de leur souverain*. Mais Datien, président ou gouverneur d'Espagne, aima mieux , par zèle ou par politique, exécuter les édits publics de l'empereur, que de comprendre les intentions secrètes de Constance. On ne saurait douter que, sous son

< Athanaie, p. 833; op. TiUMiont, Mém. Ecclés. , tom. T,part. I, p. 00.

2 Eusèt»e , I. vut , c 13 ; Lactance , de Mort, persec. , c. 15; selon Dodwell (dissert. Cyprian, u, 75) ces deux auteurs ne s'accordent point l'un avec l'autre. Hais le premier perle évidemment de Constance dans le poste de César, et le second du même prince lorsqu'il fut parvenu au rang d'augus:e.

administration, l'Espagne n'eût été teinté du sang d'un petit nombre de martyrs'^ L'élévation de Constance à la dignité suprême et indépendante d'auguste donna un libre champ à l'exercice de. ses vertus , et la brièveté de son règne ne l'empêcha pas d'établir un système de tolérance dont il laissa le précepte et l'exemple à Constantin, son heureux fils , qui, à peine monté sur le trône , se déclara le protecteur de l'église, et a mérité d'être appelé le premier empereur qui ail professé publiquement et qui ait établi la religion chrétienne. Les motifs de sa conversion, qui peuvent être diversement attribués à la dévotion, à la vertu, à la politique ou aux remords , et les progrès de la révolution qui , sous l'inQuence puissante de ce prince et de ses fils, ont rendu le christianisme la religion dominante de l'empire romain, formeront dans la suite de cette histoire un chapitre trèsintéressant et de la plus grande importance. Il nous snilit maintenant de remarquer que chaque victoire de Constantin apportait quelque secours ou quelque avantage à l'église. Les provinces de l'Italie et de l'Afrique éprouvèrent une persécution courte, mais violente. Maximien haïssait depuis long-temps les chrétiens, et il se plaisait à des actes de sang et de violence : il exécuta rigoureusement et avec joie les édits de son collègue. Pendant l'automne de la première année de la persécution, les deux empereurs se rendirent àRome pour célébrer lenrtriomphe. Il parait que plusieurs lois oppressives furent le résultat de leurs délibérations secrètes, et la présence des souverains anima la vigilance des magistrats. Lorsque Dioclétien eut abdiqué <le sceptre , l'Italie et l'Afrique , gouvernées

< Datten est cité dans les inscriptions de Gruler , pour avoir détenniné les limites des territoires de Pax Julia «td'ffrora. Tilles situées toutes les deux dans la partie iDéridionale de la Lusitanie. Si l'on Knt réflexion que ces deux places sont dans le voisinage du cap Saidt- Vincent , OH sera porté à croire que le célèbre diacre de ce nom , 'qnl endura le martyre, n'était point de Sarragosse ni de Valence, comme l'ont prétendu Prudence et quelques 'autres. (Voyez l'histoire pompeuse de ses souRhinces, dans les Mémoires de Tillemont, tom. v, part, n, p. 58- 85.) Quelques critiques pensent que le département de Constance , comme césar, ne renfiermatt pas l'Espagne, «t que cette province fut toujours gouvernée sous la juridiction immédiate de Maximien.

DÉCADENCE DJE L'EMPIRE ROMAIN

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au nom de Sévère , furent laissées, sans dé» fense , en proie au ressentiment implacable de Galère leur maître. Parmi les martyrs de Rome , Adanétus mérite de fixer les regards de la postérité. Descendu d'une famille trèsnoble d'Italie , il avait passé successivement par tontes les dignités du palais , et il avait obtenu l'emploi important de trésorier des domaines particuliers. Ce qui rend Adanétus plus remarquable, c'est qu'il parait avoir été la seule personne de rang et de naissance qui ait soufi'ert la mort pendant tout le cours de cette persécution générale '.

La révolte de Maxence rendit tout-à-coup la paix aux églises de l'Italie et 4e l'Afrique , et le même tyran qui opprimait toutes les autres classes de sujets se montra juste, humain et même partial envers les chrétiens affligés. Il comptait sur leur reconnaissance et sur leur affection, et il présumait naturellement que les maux dont ils avaient été accablés, et les dangers qu'ils avaient encore à craindre de son implacable ennemi, lui assureraient la fidélité d'un parti déjà considérable par le nombre et par l'opulence de ses membres*. La conduite même de Maxence envers les évoques de Rome et de Carthage, peut être regardée comme une preuve de sa tolérance , puisque les princes les plus orthodoxes auraient vraisemblablement adopté les mêmes mesures à l'égard du clei^é de leurs états. Mareel, le premier de ces prélats, avait mis la capitale en combustion par une pénitence sévère , imposée à un grand nombre de chrétiens, qui, durant la dernière persécution, avaient abjuré ou dissimulé leur foi. La rage de la discorde enfanta des séditions fréquentes et cruelles. Les fidèles trempèrent leurs mains dans le sang les uns des antres ; enfin l'exil de Marcel, qui semble avoir eu moins de prudence que de zèle, parut, après tant d'agitations , le seul moyen capable de rendre la paix à l'église de Rome ». La con-

■ Eusèbe, 1. vin, c. ii; Gruter, Inscript. p. 1171, no 18. Rufln s'est trompé sur l'emploi d'àdanélus, aussi bien que sur le lieu de son martyre.

2 Eusëbe, I. vni, c. 14. Mais, comme Maxence hil vaincu par Constantin , il entrait dans les vues de Lactance de placer sa mort parmi celles des persécuteurs.

» On peut voir l'épiUphe de Marcel dans Gruler (Inscrip. , p. 1 172, n» 3)-. elle contient tout ce que nous sa-

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dnite de Mensnrius], éyêque de Carthage, semble avoir été plus réprébensible. Un diacre de cette ville avait publié un libelle contre l'empereur. Le coupable se réfugia dans le palais épiscopal : quoique ce ne /ût pas tout-à-fait le temps de réclamer les immunités ecclésiastiques , l'évêque refusa de le livrer aux officiers de la justice. Une résistance si contraire aux lois méritait d'être punie : Mensurius fat mandé à là cour : au lieu de le condamner à mort ou au bannissement, onlui accorda, après un court examen, la permission de retourner à son diocèse '. Telle était la condition heureuse des chrétiens soumis à Maxence , que lorsqu'ils désiraient se procurer le corps de quelques martyrs, ils se trouvaient obligés de les acheter dans les provinces de l'Orient les plus ëlo^nées. On rapporte une histoire d'Âglaé, dame romaine, qui descenda.it d'une famille consulaire, et dont les biens étaient si considérables, que, pour les diriger, elle avait besoin de soixante- treize .intendans. Boniface, l'un d'entre eux, avait gagné les bonnes grâces de sa maîtresse , et comme Agiaé mêlait l'amour à la dévotion , on prétend qu'elle l'admit à partager son lit. .Elle voulait avoir quelques reliques sacrées de l'Orient , et sa fortune la mettait en état de satisfaire ses pieux désirs. Elle confia à son amant une somme d'or considérable et une grande quantité d'aromates, et Boniface, accompagné de douze hommes à cheval , et de trois chariots couverts , entreprit un pèlerinage éloigné , jusqu'à la ville de Tarse en Gilicie*.

vons de son histoire. Plusieurs criliques ont supposé que Mareellin et Marcel , dont les noms se suivent dans la liste des papes , étaient deux personnes dilTérentes ; mais le saraot abbé de Longuerue était persuadé que c'était le même pape.

Vcridinu nctor, taptU quia crimina Ben Pnedtxit Blairli , ftait omuibiiB hosUi anunit;' HInc furor , bloc odtuin ; sequltur diAcordta , lltes . ScttIUo , c;pdes ; sotnrotur foHlera pacis. f Crlnen ob altcriiu , UrUtnm qui la pacc negarlt

Fiolbas expuhus patris e»t reritate Ijrannl. Hce brerltor Damasnt volnlt eonperta Tttem ; MareeUl popaliu merltiim oognocore possai.

Nous pouvons remarquer que Damase Ait foitévêque de Kome en 366.

' Uptat, contre les Donatistes,!. i,'c. 17 ,'18.

3 Les actes de la passion de saint Bonilltce, qui sont remplis de miracles et de déclamation , ont été publiés , en grec et en latin , par Ruinart p. 283-291 , d'aprte l'autorité d« maniKcrils tris-anciens.

PAK ÉD. GIBBON. CIL XVI

L'humeur sanguinaire de Galère, le premier et le principal auteur de la persécution, le rendait redoutable aux chrétiens qu'un sort malheureux avait placés dans les limites de ses états. 11 est à croire que plusieurs personnes d'un rang médiocre , et qui n'étaient retenues ni par les chaînes de l'opulence , ni par celles de la pauvreté , désertèrent leur ' pays natal et cherchèrent un asile dans les climats moins orageux de l'Occident. Tant qiie Galère ne commanda qu'aux armées et aux provinces de l'IUyrie , il ne lui fut pas facile de trouver ni de faire un nombre considérable de martyrs, dans une province belliqueuse où les missionnaires de l'Evangile avaient été reçus avec plus de froideur et de répugnance que dans aucune autre partie de l'empire'. Mais lorsque Galère eut obtenu la puissance suprême et le gouvernement de l'Orient, il put se livrer à l'ardeur de son zèle et satisfaire toute sa cruauté, non-seulement dans les provinces de Thrace et d'Asie , qui reconnaissaient son autorité immédiate, mais encore dans celles de la Syrie, de la Palestine et de l'Egypte, où Haximin satisfaisait sa propre inclination , en obéissant rigoureusement aux ordres violens de son bienfaiteur*. Les traverses que Galère essuya souvent dans l'exécution de ses projets ambitieux , l'expérience de six années de perséciition, et les réflexions salutaires qu'une maladie lente et douloureuse fit naître dans son esprit, le convainquirent que les plus violens efforts du despotisme ne suffisaient pas pour extirper tout un peuple, ou pour subjuguer ses préjugés religieux. Cotome il désirait réparer les maux qu'il avait causés, on publiai par ses' ordres, au nom de Galère, de Licinius et de Constantin, un édit, qui, après uneénuméra-

< Durant les quatre premiers siècles, on trouve peu de traces d'évéques ou d'évèchés dans l'IUyrie occidentale. On s'est imaginé que le primat de Milan étendait sa juridiction sur Sirmium, capitale de cette grande province. (Voyez la Géographie sacrée de Charles de Saint-Paul, p. 68-76, avec les observations de Lucas Holsterius.)

2 Le buitième livre d'Eusèbe, aussi bien que le supplément coBcernant les martyrs de la Palestine, traitent prindpalemenl de la persécution de Galère et de Maximin. Les plaintes générales par lesquelles Lactance commence' le cinquième livre de ses InstAutions divines font allusion à la cruauté de ces princes.

348 DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAm,

tion flatteuse des titres impériaux, était conçu

en ces termes :

< Parmi les soins importans dont nous sommes occupés pour l'utilité et pour la conservation de l'état, nous nous étions proposé de rétablir l'ordre et de corriger tous les abus contraires aux anciennes lois et à la discipline publique des Romains. Nous avions principalement intention de' ramener dans les voies de la raison et de la nature les chrétiens aveuglés, qui avaient abandonné la religion et les cérémonies de leurs ancêtres, et qui, méprisant audacieusement les pratiques de l'antiquité, avaient inventé des lois et des opinions extravagantes, sans autre règle que leur fantaisie, et avaient (onaé diverses sociétés dans les différentes provinces de notre eqipire. Comme les édits que nous avons publiés pour maintenir le culte des Dieux oat exposé plusieurs chrétiens aux périls et aux calamités ; cooune quelquesuns d'entre eux ont souffert la mort, et que d'autres, ea bien plu» grand nombre, qui perustent toujours dans leurs foUes impiétés, se trouvent privés de tout exercice public de rdigion , nous sommes disposés à étendre jusque sur ces malheureux les effets de notre démence ordinaire. Nous leur peroKttons donc de professer librement leur doctrine particulière, et de s'assendiler dans leurs conventicides sans crainte et sans danger, pourvu qu'ils conservent toujours le req[>ect dû aux lois et au gouvernement établi. Nous ferons savoir notre volonté par un autre rescrit aux juges et aux magistrats; et nous espérons que uotre indulgence engagera les chrétiens à offrir leurs prières à la divinité qu'ils adorent, pour notre sûreté et pour notre prospérité, pour leur propre conservation et pour celle de la république '. > Ce n'est

point ordinairement dans le langage des édits

et des manifestes qu'il faut cfaereher le ca-

> Ewâ)e,I.Tni,e. 17, • induit en grec cet édit mémanUe , et Ladanee {de M. p. , e. 3i) noua en • ioiuié l'MigiiMi latin. Ces àeu\ écrïTains nftparaisaeot pasavdr rcawiaé coaibien U contredit ouvertemeat l«nt ce qn'iig vimoent d'avanetr, avec tant d'assmace, teoduaM les remords et le repentir ii Galire.

^324 dep. J.-C.)

ractère réel on les motifs secrets des princes. Mais puisque ce sont ici les expressions d'un empereur mourant, sa situation pourrait être admise comme un garant de sa sincériw;;

Lorsqu'il souscrivit cet édit de tolérance , il était bien persuadé que Liciuius remplirait avec empressement les désirs d'iui ami et d'un bienfaiteur, et que toute mesure prise en faveur du christianisme obtiendrait l'apr probation de Constantin. Mais Galère n'avait point voulu insérer dans le {u^mbule le nom de Maximin, dont le consentement était de la plus grande importance, et qui succéda, peu de jours après, au commandement des provinces de l'Asie. Dans les six premiers mois de son nouveau règne , Maximin affecta cependant d'adopter les conseils prudens de son prédécesseur; et quoiqu'il ne daignât point assurer, par un édit public, la tranquillité de l'église, Sabinus, son préfet du prétoire, adressa aux gouverneurs et aux magistrats des provinces une lettre circulaire, dans laquelle , s'étendant sur la démence impériale , et reconnaissant l'opiniâtreté invincible des chrétiens , il enjoignait aux offiders de justice de cesser les poursuites inutiles et de fermer les yeux sur les assemblées seorètes de ces enthousiastes. En vertu de ces ordres, on mit en liberté un grand nomlwe de chrétiens qui avaient été détenus dans les prisons ou condamnés aux Mânes. Les confesseurs retournerai dans leur patrie, chantant des cantiques de victoire; et caix qui avaieat cédé à la violence de la tempête sollicitèrent avec des larmes de pénitence la permissiaa de rentrer dans le sein de l'église'.

Mais ce calme trompeur fut de courte durée; il n'était pas possible que les dirétiois de rOrient prissent aucune confiance dans le caractère de leur souverain. La cruauté et la superstition dominaient dans l'âme de Maximin : la première de ces deux passions lui suggéra des moyens de persécution; l'autre lui en désigna les objets. L'empereur, livré aux cérémonies du paganisme et à l'étude de la magie, ajoutait la plus grande foi aux oracles. Les prophètes ou les philosoj^es, qu'il respectait comme les favoris du dei, furent souvent âevés au gouvernement des

<Eusèbe, I. ix,c.l. DnvpwtelaMIiedaiicdM.

(324 dep. J.-C.)

provinces, et admis dans ses plus secrets conseils. Ils lui persuadèrent aisément que les chrétiens avaient été nedevables de leur victoire à leur discipline régulière, et que la faiblesse du polythéisme venait principalement d'un manque d'union et de subordination panai les ministres des Dieux. On institua donc un nouvieau système de gouvernement religieux, qui fut manifestement copié sur l'administration de l'église. Dans toutes les grandes villes de l'empire, les temples furent réparés et embeUis par ordre de Maximin ; les prêtres chargés du culte des diQérentes divinités furent sonmis à Fautorité d'un pontife supérieur, créé pour s'opposer à l'évéqne, et pour soutenir la cause du paganisme. Ces pontifes reconnaissaient à leur tour la suprématie des métropolitains on grandsprélres de la province, qui agissaient comme les vice-gérans immédiats de l'empereur lui- . mèn>e. Ils portaient une robe blanche pour marque de leur dignité ; et on avait soin de choisir ces nouveaux prékts dgns les familles les plus nobles et les plus (^ulentes. Par l'iaftoence des magistrats et de l'ordre sacer^ dotal, le prince obtint de {rfusieurs villes, et partimlièrement de Nicomédie, d'Antioche et de Tyr, ua grand nombre de requêtes respectueuses, où les intentions bien connues de b cour étaient adroitement représentées comme le sentiment général des peuples. Les habilans sollicitaient l'empereur de consulter les lois de la JHStice, plutôt que les mouvemaia de sa clémence; ils exfmmaient leur horreur pour les chrétiens ; et ils suppliaient humblement que ces sectaires irofMes fussent an moins exdus des limites de leur territoire respectif. La réponse de Haximin à la requête qoi lui avait été adressée par les citoyens de "Tyr existe encore. II loue leur zèle et leur dévotion dans les termes les plus magnir iqnes; il s'étend sur l'impiété opiniâtre des chrétiens; et la facilité avec laquelle il consent à les bannir prouve qu'il se regardait plutôt comme recevant que comme accwdant une faveur. Il donna aux prêtres aussi bien qu'aux magistrats le pouvmr d'exécuter dans toute leur rigueur ses édits, qui furent gravés sur des tables d'airain ; et, quoiqu'on leur recommandât de ne point répandre le sang.

PAR ÉD. GIBBON. CH. XVI

les chrétiens rebelles éprouvèrent les châtimens les plus cruels et les plus ignominieux '.

Les fidèles de l'Asie avaient tout à redouter d'un monarque superstitieux, qui préparait sesiactes de violence avec une politique si réfléchie. Mais à peine quelques mois s'étaient-tls écoulés, que les édits publiés par les deux empereur d'Occident obligèrent Maximin de suspendre l'exécution de ses projets. La guerre civile qu'il entreprit avec tant de témérité contre Licinius exigeait toute son attention. Enfin la défaite et la mort de Maximin délivrèrent bientôt l'église du dernier et du plus implacable de ses ennemis *.

Dans cet exposé général de la persécution que les édits de Dioclétien avaient d'abord autorisée, j'ai onds à dessein la description des souffrances particulières et de la mort des martyrs. Il m'aurait été facile de tirer de l'histoire d'Eusèbe, des déclamations de Lactance, et des plus anciens actes, une longue suite de ta- Ueaux affreux et révoltans. J'aurais pu parler avec étendue des chevalets et des fouets, des crochets de fer, des lits embrasés, et de toute cette diversité de tourmens que le fer et le feu , que les bêtes sauvages et des bourreaux plus sauvages encore peuvent faire subir au corps humain. Ces tristes scènes auraient pu être animées par nue foule de visions et de miracles destinés à retarder la mort des martyrs, à célébrer leur triomphe, ou à découvrir les reliques des saints canonisés. Mais je ne peux déterminer ce que je dois transcrire, aussi long- temps que j'ignore ce que je dois croire. Un des plus graves auteurs de l'histoire ecclésiastique , Eusèbe lui-même avoue de bonne foi qu'il a rapporté tout ce qui pouvait ajouter à la gloire de l'église , et qu'il a supprimé tout ce qni pouvait tendre à la déshonorer*. Une pareille déclaration nous

< Eusèbe, I. nn, c. 14, 1. ix, c. 2-8 ; Lactance, de M.p., c 36. Ces écrivains s'accordent à représenter les artifices de Maximin; mais le premier rapporte rexécution de plugieurs martyrs , tandis que le dôïiier affirme positivement : occitU servot Dei vetuU.

2 Peu de jours avant sa mort, il publia un édit Tort étea^ de telérance, dans lequel il impute toute b rigueur que les chrétiens ont éprouvée aux gouverneurs et aux juges qui n' avaient pas bien compris ses intentions. (Voyez l'édit dans Eusèbe , 1. ix , c. 10.)

i Telle esl l'induclion^que l'on peut tirer de deux pas-

porte naturellement à soupçonner qu'un écrivain qui a violé si ouvertement une des deux lois fondamentales de l'histoire , n'a pas observé l'autre avec beaucoup d'exactitude ; et ce soupçon acquerra de nouvelles forces , si l'on considère le caractère d'Eusèbe, qui avait moins de crédulité, et qui connaissait mieux la cour que la plupart de ses contemporains. Dans quelques occasions particulières , lorsque le magistrat avait été irrité par des motifs de haine ou d'intérêt personnel; lorsque le zèle faisait oublier aux martyrs les règles de la prudence, et peut-être de la décence ; lorsqu'il les portait à renverser les autels , à chaîner les empereurs d'imprécations , ou à frapper le juge quand il était assis sur son tribunal , vriùsemblablement alors on épuisait sur ces victimes dévouées tons les tourmens que pouvait inventer la cruauté , ou que la constance pouvait souffrir'. Deux circonstances cependant, qui ont été rapportées sans dessein, donnent lieu de croire qu'en général le traitement des chrétiens livrés à la justice n'a pas été aussi rigoureux qu'on l'imagine communément. I. Les confesseurs condamnés [aux mines avaient, par un effet de l'humanité ou de la négligence de leurs gardes , la permbsion de bâtir des chapelles et de professer librement leur religion dans le fond de ces tristes demeures*; II. Les évoques étaient obligés de réprimer , et de censurer le zèle emporté de ceux qui se jetaient volontairement entre les mains des magistrats. Parmi ces chrétiens, les uns, perdus de det-

sages. remarquables dansEusèbe. (t. vin, c 2, ei de Mort. Palest. c. 12.) La prudence de rbistorien a exposé son caractère au blâme et au soupçon. Personne n'ignorait qu'il avait été mis lui-même en prison, et oniminuailqu'il avait acheté sa liberté par quelques lâches complaisances. On lui en nt le reproche durant sa vie et même en sa présence au concile de Tyr. (Voyez Tillemont, Mém. Ecclés., t. nu, part, i, p. 67.)

t La relation ancienne et peut-être authentique des souftlrances de Tarachus et de ses compagnons {Jeta sincera , Ruinart, p. 419-448) est remplie d'expressions fortes, dictées par le ressentiment et par le mépris, et qui ne pouvaient manquer d'irriter le magistrat. La conduite d'Adeâus envers Hiéroclès, préfet d'E^le, Ait encore plus extraordinaire : xo^oïc ti xki if-ym lot J'mTvhi. .

«rtpiCitxur. (Euièbe, de Mari. Palest.

î Eusë>e, de Mart. Palest. , c. 13.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(324 dep. J:-C.)

tes et accablés sous le poids de la pauvreté , cherchaient dans leur désespoir à terminer, par une mort glorieuse, une existence misérable, les autres se flattaient qu'un emprisonnement de peu de durée expierait les péchés de leur vie entière. Il y en avait enfin , qui , dirigés par des vues bien moins honorables , espéraient tirer une subsistance abcmdante , et peut-être iin profit considérable des aumônes que la charité des fidèles accordait aux prisonniers'. Lorsque l'église eut triomphé de tous ses ennemis, l'intérêt et la vanité des chrétiens qui avaient été persécutés, les engagèrent à exagérer le mérite de leurs souffrances respectives. Une distance commode de temps ou de lieu ouvrit un champ vaste à la fiction ; et les exemples fréquens, que l'on pouvait citer , de saints martyrs , dont les blessures avaient été guéries tout-à-coup , dont la force avait été renouvelée, et dont les membres perdus avaient été miraculeuse»

ment rétablis, suffirent pour lever toute difficulté, et pour détruire toute objection. Les légendes les plus extravagantes, dès qu'elles contribuaient à l'honneur de l'église furent reçues avec applaudissement par la multitude crédule, soutenues par le pouvoir ^u clergé, et attestées par le témoignage suspect de l.'histoire ecclésiastique.

Un orateur adroit sait exagérer ou adoucir si facilement des descriptions vagues d'emprisonnement et d'exil, de souffrances et de tourmens, que nous sommes naturellement portés à rechercher des traits plus marqués , et plus difficiles à altérer. Il est donc à propos d'examiner le nombre des personnes qui périrent victimes des édits de Dioclétieu, et de ses associés et successeurs. Les légendaires des temps moins reculés , parlent de villes détruites , d'armées entières moissonnées à la fois par la rage aveugle de la persécution. Des écrivains plus anciens se contentent de répandre, sans ordre et avec profusion , des invectives pathétiques ; et ils ne daignent pas fixer le nombre de ceux qui

t Saint Augustin, CoUat. Carthag. J>ei, nt, c. 13, ap. Tillemont, Mém. Ecclés., iMn. v, part, i, p. 46. La controverse avec les Donatislœ a jeté quelque jour sur l'histoire de l'église d'Afrique , quoique peul'^tre de pareils éclaircissèmens se ressentent de l'esprit de parlL

(324 dep. ].-C.)

enrent 1& bonheur de scdler de leur sang la croyance de l'Évangile. Cependant l'histoire d'Ëusèbe nous apprend qu'il n'y eut que neuf évéques punis de mort ; et l'on voit par son énumération particulière des martyrs de la Palestine, que quatre-vingt-deux chrétiens seulement, eurent droit à cette dénomination honorable*. Gomme nous ne connaissons pas le degré de zèle et de courage qui régnait alors parmi les évéques, il ne nous est pas possible de tirer aucune induction utile du premier de ces faits ; mais le dernier peut servir à justifier une conclusion très-importante et très-probable. Selon la distribution des provinces romaines , il paraît que la Palestine formait la sixième partie de l!empire d'Orient*, et puisqu'il y eut des gouverneurs, qui, par une clémence réelle ou affectée , s'abstinrent de tremper leurs mains dans le sang des fidèles', il est raisonnable de croire

1 Eusèbe, de Mort. Palest., c. 13. Il termine sa narration en nous assurant que tels lurent les martyres endurés en Palestine durant toitt le cours de la persécution. Le cinquième chapitre de son huitième livre, qui traite de la province de Thébaïde en Egypte, pourrait paraître contredire le calcul modéré que nous avons adopté; mais il ne servira qu'à nous faire admirer les ménagemens adroits de fhistorien. Choisissant pour la scène delà cruauté la plus inouïe le .pays de l'empire le plus éloigné et le plus isolé, il rapporte que, dans la Thébaïde, il y eut souvent depuis dix jusqu'à cent personnes qui soufOrirenl le martyre le même jour. Mais lorsqu'ensuite il parle de son voyage en Egypte , son langage devient insensiblement plus drconspect et plus modéré. Au lieu d'un nombre considérable et en même temps défini , il parle de beaucoup de chrétiens (tmikc), et il emploie avec le plus grand art deux mots équivoques (Wofii<ritu<>, et v^ro/mi- >«TTa() , qui peuvent signifier ou qu'il avait vu , ou qu'il arail entendu , et qui expriment soit l'attente, soit l'exécution du châtiment. S'étant ainsi procuré un moyen^sQr de se mettre à couvert , il laisse le passage équivoque à ses lecteurs <et à ses traducteurs , imaginant bien que leur piété les engagerait à préférer le sens le plus favorable. U y avait peut-être quelque malice dans cette remarque -de Théodore Melochita , que tous ceux qui , comme Eusèbe , avaient conversé avec les Égyptiens, se plaisaient à écrire dans un style obscur et embarrassé. (Voyez Valois, ad loe. )

2 Lorsque la Palestine ftit divisée en trois provinces , la préfecture de l'Orient en contenait quarante-huit. Comme les anciennes distinctions de nations étaient depuis longtemps abolies, l« Romains partagèrent les provinces selon la proportion générale de leur étendue et de leur opulence.

. 3 I ut gloriaii pogsint nullum se innocentium per-

PAR ED. GIBBON. CH. XVI

que le pays où le christianisme avait pris naissance, produisit au moins la seizième partie des martyrs qui souffrirent la mort dans les états de Galère et de Maximin. Le tout se montera donc environ à quinze cents; et si l'on divise ce nombre par les dix années de la persécution , le résultat donnera centcinquante martyrs par an. Si l'on applique la même proportion aux provinces de l'Italie , de l'Afrique, et peut-être de l'Espagne, dans lesquelles , au bout de deux ou trois ans, la rigueur des lois pénales fut ou suspendue ou abolie , la multitude des chrétiens, condamnés à mort , par une sentence juridique, dans toute l'étendue de l'empire romain, sera réduite'à un peu moins de deux mille personnes ; et puisque du temps de Dioclétien les chrétiens étaient certainement plus nombreux, et leurs ennemis plus irrités qu'ils ne l'avaient jamais été , dans toute autre persécution antérieure, ce calcul probable et modéré peut apprendre à se former une idée juste du nombre des saints et des martyrs, qui, dans les anciens temps, ont sacrifié leur vie pour répandre dans le monde la lumière de l'Évangile.

Nous terminerons ce chapitre par une vérité triste, que , malgré notre répugnance , nous sommes forcés de reconnaître, c'est que, même en admettant , sans hésiter ou sans faire aucun examen , tout ce quOs l'histoire a rapporté , tout ce que la dévotion a inventé au sujet des martyrs, on doit encore l'avouer, les chrétiens, dans le cours de leurs dissensions intestines, se sont causé les uns aux autres de bien plus grands maux que ne leur en avait fait éprouver le zèle des païens. Durant les siècles d'ignorance , qui suivirent la destruction de l'empire romain en Occident , les évéques de la ville impériale étendirent leur domination sur les laïques , aussi bien que sur le clergé de l'église latine. L'édifice de la superstition qu'ils avaient élevé, et qui aurait pu défier long-temps les faibles efforts de la raison, fut enfin attaqué par une foule de fanatiques audacieux, qui, depuis le douzième siècle , jusqu'au seizième , pri-

• émisse , nam et ipse audivi aliquos gloriantes , quia ad- > ministratio sua, in hftc parte, ftierit incruenla. • Laetance , Institut., divin., v , n.

rent, ponr en imposer au peuple , le r6Ie de réformateurs. L'église de Rome défendit, par la violence , l'empire qu'elle avait acquis par la fraude. Des proscriptions, des guerres , des massacres et l'institution du saint ofiBce , défigurèrent bientôt un système de bienfaisance et de paix ; et comme les réformateurs étaient animés par l'amour delà liberté civile, aussi bien que de la liberté religieuse , les princes catholiques lièi'ent leurs propres intérêts à ceux du clergé , et ils secondèrent , par le fer et par le feu , les terreurs des armes spirituelles. Dans les Pays-Bas seuls , plus de cent mille des sujets de Charles-Quint souffrirent, dit-on, parla main du bourreau. Ce nombre extraordinaire est consigné dans les ouvrages de Grotius *, homme de génie , célèbre par l'étendue de ses connaissances , qui conserva sa modération au milieu des fureurs des sectes ennemies , et qui composa les annales de son siècle et de sa patrie, dans un temps oii l'invention de l'imprimerie avait facilité les moyens de s'instruire , et augmentait le danger d'être découvert lorsqu'on s'éloignait de la vérité. Si nous étions obligés de nous soumettre à l'autorité de Grotius , il faudrait convenir que le nombre des protestans , exécutés dans une seule province et sons un seul règne, surpassa de beaucoup celui des premiers martyrs, qui , pendant une période de trois cents ans , et dans la vaste étendue de la monarchie romaine, avaient subi le dernier supplice. Mais si l'improbabilité du fait l'emportait sur son témoignage, si Grotius était convaincu d'avoir exagéré le mérite et les souffrances des réformés*, ne serions-nous pas en droit de demander quelle confiance on peut avoir dans les monumens douteux et imparfaits de la crédulité ancienne , et jusqu'à quel point il est possible d'ajouter foi au récit d'un évêque courtisan , et d'un déclamateur passionné , qui , sous la protection de Constantin, jouis-

1 Grotius, Amuk 'de rebu$ Belgieis, 1. 1, p. 12,

édit. fol.

2 Frà-Paolo ( Histoire du concile de Trente, I. m) rèduii le nombre des martyrs des Pay»£as à cinquante mille. En savoir et en modération, Frà-Paolo ne le cédait pas à Grotius. La priorité de temps donne au témoignage du premier quelque avantage, qu'il perd d'un autre côté par la distance qui sépare Venise des Pays-Bas.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROBIAIN

(324 dep. J.-C.)

saient du privilège exclusif de décrire les persécutions faites aux chrétiens par les compétiteurs vaincus , ou par les prédécesseurs méprisés du souverain dont ils possédaient la faveur?

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