‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire RomainChapitre 27 sur 105 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

ConsLinre seul empereur. — Élëvalion et mort à» Gallm. — Danger et élévation de Jalien. — Guerre contre les Perae* el contre les Sarmaies. — Vidsires de Julien dan» let Gaules.

Les provinces divisées de l'empire furent réunies par la victoire de Constance ; mais comme ce prince faible n'avait de talens personnels ni pour la paix ni pour la guerre, comme il craignait ses généraux et se méfiait de ses ministres , le succès de ses armes ne servit qu'à établir l'autorité ûes eunuques sur le monde romain. Ces êtres disgraciés, ancienne production du despotisme ' et de la jalousie orientale , furent introduits en Grèce et à Rome parla contagion du luxe asiatique*. Ce luxé s'augmenta rapidement, et les eunuques, qui au temps d'Auguste avaient été abhorrés comme le cortège monstrueux d'une reine d'Egypte*, s'introduisirent insensiblement dans les maisons des matrones , des sénateurs, et même des empereurs *. Restreints par les sévères édits de Domitien et de Nerva', chéris de l'oi^ueilleux Dioclé-

< Amnden ( 1. xiv , c. 6 ) prétend que l'origine de l'opération pratiquée sur les eunuques remonte au rè^e de Sémiramis, qui inventa cette pratique odieuse plue de dixneuf cents ans avant la naissance de Jésus-Christ. L'usage des eunuques a été connu en Egypte et en Asie dans l'antiquité la plus reculée. On en parle dans la loi de Moïse. (Deutéronome,xxni,l).( Voyez Goguet , Origine des Lois, etc. , parti, \. i, c.3.

s EaudniB porro diitt reUe te ; Quia mIc ntnntiir hisrogliue.

Témue , Bumieh., acte i, êeétet.

Cette comédie est traduite de Ménandre , et l'original doit avoir paru peu après les conquêtes orientales d'Alexandre.

3 Hiln tfidoaBias S<nln ragorli poMt.

Borace, Carmen, r,9;et Dacter , ad toe.

Parle mot spado, les' Romains exprimaient ftntencnt leur horreur de cette espèce mutilée. Le nom d'eunuque, adopté par les Grecs prévalut insensiblement ; il dHxpiail moins l'oreille, et pr^ntait un sens phis obscur.

'* n sufBra de citer Poside , afthiiidn et eunuque de Claude, auqneirempereur prostitua les récompenses les plus honorables de la valeur militaire. (Voyez Suétone, tn Claudio, e. 28). Poside dépensa une grande partie de set richesses en bâtimens.

ut tpido Ttnobat CapItoUa Bottra Podilet.

Jwénal , Sot. HT.

< Cattrari maret vetuU. Suéttme, in Domitiano, c 7.(Voyei DionCassins, I. um, p. 1107;!. uvni, p. 1119.)

(353 dep. J.-C.)

tien, réduits à ub état obscur par la prudence de Constantin ', ils se multiplièrent dans les palais de ses fils, acquirent peu à peu la connaissance et enfin la direction des conseils les plus secrets de Constance. Le mépris et l'aversion qu'on a toujours eus pour cette espèce dégradée semble les avoir rendus aussi incapables qu'on les en supposait de toute action noble, et de tout sentiment d'honneur et de générosité * ; mais les eunuques étaient instruits dans l'art de l'intrigue et de l'adulation ; et ils gouvernaient alternativement Constance par ses terreurs , par son indolence et par sa vanité*. Tandis qu'il contemplait dans un miroir trompenr l'apparence illusoire de la prospérité publique , sa nonchalance leur permettait d'intercepter les plaintes des provinces opprimées, d'accumuler d'immenses trésors par la vente de la justice et des honneurs, d'avilir les plus importantes dignités par l'élévation des hommes obscurs qui achetaient d'eux les moyens d'oppression*, et de satisfaire leur ressenti-

I II r a nn passage dans l'Histoire Augnstine ( p. 137 ) dans lequel Lampridius, en louant Alexandre Sévère et Constanliii d'avoir mis des bornes à la tyrannie des eunuques , déplore les mallieurs dont ils ont été cause sous d'autres règnes. Bue accedU quod eunuchos nec in eonsiliis, necinmirUsteriis habuit, qui soli principes perdutit, dumexmoregmtium autregum Persarum votuntvivere ; qui a populo etiam amicissimum senwvent; qui intemuntU sunt, aliud quant respondetur referentes; cUmdentes principem suum , et agentes emte omnia , ne quid sciât.

* XénophoB ( Cyropadia, I. vm, p. 440) a détaillé les moUftqni eng^rent Crrus à confler la garde de sa personne à des eunuques. Il avait remarqué que la mime mutilalion^ratiquée sur les animaux les rendait plus dociles sans diminuer leur force ou même leur courage , et il s'imagina qu'une espèce bâtarde , séparée de tout le reste du genre humain , serait plus inviolablemoit attachée à son bienfiùteur. Mais une longue expérience a démenti le jugement de Cyrus. Il peut se trouver quelques exemples bien rares d'eunuques qui se sont distingua par leur talent, par leur valeur et par leur Qdélité; mais en examinant l'Histoire générale delà Perse, de l'Inde et de la Chine, on remarque que la puissance des eunuques annonçait totyours le déclin et la diule de ctiaque dynastie.

3 Voyez Ammien-Marcellin, I. xxi, e. 16; I. mi, c. 4. rout le cours de celte histoire impartiale sert à justifier les invectives de Mamertin , de Libanius, et de Julien lui-même , qui ont déclamé contre les vices de la cour de Constance.

* Aurelius Victor blâme la négligence que son souve-

PAR ÉD. GIBBON. CH. XIX

ment contre quelques âmes'[fermes qui r^usaient courageusement de faire leur cour à des esclaves. Le plus distingué d'entre eux était l'eunuque Eusèbe, qni dirigeait si despotiqiiement l'empereur et son palais, qu'un écrivain impartial disait, par forme de raillerie , que Constance avait quelque crédit auprès de son impérieux favori '. Ce fut par ses intrigues artificieuses que Constance souscrivit la sentence de l'infortuné Gallns, et' ajouta ce crime à la longue liste de meurtres qni avaient déjà déshonoré la maison de Constantin.

Lorsque les deux neveux de Constantin , Gallus et Julien , furent sauvés de la fureur des soldats , le premier avait environ douze ans, et Julien en avait à peu près six. Comme l'alné passait pour être d'une santé faible et valétudinaire, ils obtinrent moins difficilement de la feinte pidé de Constance une existence obscure et précaire *. Différentes villes de l'Ionie et de la Bithynie fiu^nt suc-' cessivemenl choisies pour le lieu de leur résidence, ou plutôt de leur exil, pendant letemps de leur éducation. Mais dès que leur âge fut susceptible d'éveiller la jalouse inquiétude de l'empereur, il les renferma dans la forteresse de Macellum , près de la ville de Césarée. La conduite qu'il tint avec eux pendant une captivité de six ans fut tantôt celle d'un gardien vigilant, et tantôt celle d'un tyran soupçonneux '. Leur prison était'

rain a mise dans le dioix de ses gouverneurs de province et des généraux de ses arm^ , et finit son histoire par une observation très-hardie , qu'il est moins dangereux , sous un règne IViible , d'attaquer la personne du monarque que celle de ses ministres.

• Vti vero absolvam brevi , ut impcratore ipso cla- • rius ila apparitorum plerisque magis atrox mJtU: •

■ Apud quem (si verè dici debeat ) muitùm Constantius potuit. (Ammien, 1. xviu, c. 4).

2 Grégoire de Naziance {Orat.m, p. 90) reprochée l'Apostat son ingratitude pour Mark , évêque d'Aréthuse , qui 'avait aidé à lui sauver la vie; et nous apprenons , quoique d'une autorité moins respectable ( Tillemont , Hist. des Empereurs , t. iv, p. 916 ) , que Julien ftit caché dans le sanctuaire d'une église.

3 L'histoire la plus authentique de l'éducation et des aventures de Julien est contenue dans une épitre ou manifeste qu'il adressa hii-méme au sénat et au peuple d'Atbines.— Libanius iOrat. parentalis) , du côté des pa'iciis, et Socrate ( I. m , c. 1 ) , du côté des chrétiens , ont con< serve diflérentes circonstances fort intéressantes.

un aBciea palais qae les rois de Cappadoce araient habité. La sitoatioB était mat^, les bàtimeos vastes et soBptaenx. Ils irenl leurs études et tous leurs exercices sous la conduite des maîtres les plus célèbres; et la nombreuse suite ou garde qui composait la maison des neveux de Constantin n'était pas ind^ne de leur naissance ; mais ils ne pouvaient pas se dissimuler que leur fortune et leur vie dépeadaient du tyran qui les privait de la liberté , qui les tenait éltùgnés de tous œux auxquels ils auraient pu accorder leur estime ou leur confiance, et les destinait sans doute à passer une vie obscure avec des esclaves dévoués à ses ordres. Les embarras de l'état obligèrent cependant l'empereur, ou plutôt les eunuques, à revêtir Gallus du titre de césar dans lia vingt-cinquième année de son âge ; et ils cimentèrent cette alliance politique en lui faisant épouser la princesse Constantina. Après la cérémonie d'une entrevue, dans laquelle les deux princes firent le serment mutuel de ne jamais rien entreprendre au préjudice l'un de l'autre, ils se retireront chacun dans leur résidence ; Constance continua sa marche ver» l'Occident, et Gallus se fixa dans la ville d'Antioehe, d'où, avec une autorité subordonnée, il gouverna les cinq grands diocèses de la préfecture orientale *. Dans cet heureux changement de fortune, il n'oublia pas son frère Julien, qui obtint les honneurs de son rang, la liberté, et la restitution d'un ample patrimoine *.

Les historiens les plus indnlgens pour la mémoire de Gallus, et Julien lui-même, qui désirait tirer un voile sur les faiblesses de son frère , avouent que ce césar était incapable de régner. Transporté d'une prison sur un trône, il n'avait ni génie, ni application,

* RdatiTement à la prpmolioa de Gallus, TOjrez Idatios, Zoàme, et les deux Viclors. Selon Pbilostorgius (L ir, e. 1 ), Théophile, érêque arien, ftitlémoin, et, en qudque fkçon , garant de cet engagement solennel. U soutint ce caractère avec fermeté ; mais TiUemonl (Hist. des Empereurs, t. nr, p. 1120) croit qu'il n'est point du tout fnbable qu'un hérétique ait eu de si grandes vertus.

* Julien eut d'abord la liberté de suivre ses études à Constantinople; niais la réputation qu'il acquit excita bi«ntAl la jalousie de Constance , et on conseilla au jeune prince de se retirer dans les contrées moins brillanles de rionie on de la Bilhynie.

DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN , (35S dep. J.-€. )

ni docilité, pour compenser le défaut de théorie et d'expérience. La solitude et Tadversitë avaient plus aigri que corrigé son caractère sombre et violent; et le souvenir de ce qu'il avait souifert endurcissait soa ftnie au lieu de la disposer à la compassion. Les violens accès de sa fiu'eur extravagante forent souvent funestes à ceux qui approchaient de sa personne ou qui dépendaient de son autorité ' . Constantina, son épouse, que l'on dépeint non pas comme une femme, mais comme une furie toujours altérée de sang humain *, au lieu ifemployer l'influence qu'elle avait sur Galhis pour le contenir dans les bornes de la prudence et de l'humanité, irriuit sans cesse la férocité de ses passions. Quoiqu'elle eût renoncé aux vertus de son sexe, elle en conservait la vanité. Un bijou propre à la parure lui parut l'équivalent du meurtre d'un innocent de la première distinction *. Gallm, de son côté, manifestait quelquefois sa cruauté par des exécutions sanglantes et aii>itraires sur le peuple et sur les stridats. Quelquefois il la déguisait sous le masque trompeur des formalités de la justice. Les endroits publics et les maisons des particuliers étaient assiégés par une troupe d'espions et de délateurs; et le césar lui-même, déguisé sous un habit plébéien , s'abaissait à jouer ce rôle odieux et méprisable. Tous les appartemens du palais étaient ornés d'instmmens de mort et de torture, et la capitale de Syrie était dans la consternation. S'avouant sans doute qu'il était aussi haï qu'il était peu digne de régner, le prince de l'Orient chm-

t Voyez Joli», ad S. P. Q. A., p.27l; Jërtae 6i Chron.; Aurelius Victor.; Eutrope, x, 14. Jeeopicniles expressiow littérales d'Entrope qui a écrit son abrégé enviroB quinxe ans après la aort de Galhis , lonqall n'exiatait |dus aoeuB motif de looer oa de biincr aon c»ractire : tMuUit iiusifUibiu gesti* Gatliu eeesar..^ vir

• maturd fera», et ad tjrranitUem pnmior, si sto

• jure impenare Uatiiset. »

2 Megaera quiàem morialit, InfUimmatrigsavie»tU tutUhta , kunuuU entons avida , etc. ( AjOBBca Mareeltin , 1. xnr, e. 1. ) La sineérité d'Amaieo mM permet pas de déguiser les bits on les caractères ; nais son goM pour les omemeos lui Msalt souvent hasarder des expressions véMaentes et peu natoreBet.

3 U se nommait Qematias d'Alexanérie , et toni son crime Ail de ne pas vouloir satisMre les désirs de sa bcHemère, qui sollidta sa mort par un dépit amonreux. ( Am-

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