I. xiv,e
(3Ô4 dep. i.-C.)
PAR ED. GIBBON. CH. XIX
sissait ses victimes parmi les provinciaux accusés de quelque trahison imaginaire, et parmi ses propres courtisans qu'il soupçonnait, avec plus de raison , d'irriter contre lui, par leur correspondance secrète, le timide et soupçonneux Constance. Mais il ne réfléchissait pas qu'en se faisant détester des peuples, il perdait sa seule ressource; tandis qu'il fournissait à la bainede ses ennemis les armes de la vérité, et à Tempereur un prétexte équitable de le priver de la pourpre et de la vie '. Aussi long-temps que la guerre civile suspendit l'événement qui devait fixer le sort du inonde romain , Constance feignit d'ignorer la conduite de Gallus et les atrocités de sa faible administration. La découverte de quelques assassins que le tyran des Gaules avait envoyés secrètement à Antioche , servit à persuader au public que Fempereur et le césar étaient unis d'intérêt et poursuivis par les mêmes ennemis*. Mais, dès que Constance eut obtenu la victoire , son collègue subordonné cessa de lui être utile, et de lui paraître formidable. On examina sévèrement sa conduite; on pesa chacune de ses actions, et il fut résolu de lui ôter la pourpre , ou de l'éloigner au moins de la molle oisiveté de l'Asie , en l'exposant aux fatigues et aux dangers de la guerre en Germanie. La mort de Théophile , consulaire de Syrie, qui avait été massacré dans un moment de disette, par le peuple d' Antioche, de connivence avec Gallus, ou plutôt par son instigation , fut représentée non-seulement comme un trait de barbarie , mais comme une insuite dangereuse pour la majesté suprême de Constance. Deux ministres d'un rang illustre , Domitien , préfet oriental, et Montins, questeur du palais, reçurent la commission de visiter les provinces d'Orient, et d'en réformer l'adminis-
( Voyez dans Ammien (1. zir, c. 2, p. 7) un ample détail des eruaatës de Gallus. Son ttéte Julien ( p. 27i2 ) insinue (lu'il s'était formé secrètement une conspiration contre lui ; et Zozime nomme (1. n , p. 135 ) les personnages qui avaient conspiré : un ministre d'un rang distingué , et deux agens obscurs qui cherchaient à fitire fortune.
2 Zonaras , 1. xm , Lu, p. 17 , 18. Les aasasdns avaient séduit un grand nombre de légionnaires ; mais leur dessein (Ul découvert et révélé par une vieille femme, dans la cabane de laquelle ils s'étaient retirés.
tralion. On leur recommanda de se conduire respectueusement avec Gallus, et de l'engager, par la persuasion , à céder aux désirs de son frère et son collègue. La témérité do préfet dérangea ces mesures prudentes, et Iiàta en même temps sa propre ruine et celle de son ennemi. En arrivant à Antioche , Domitien passa dédaigneusement devant les portes du palais, et, sous le léger prétexte d'une indisposition , resta plusieurs jours enfermé, pour composer lu mémoire sanglant, qu'il fit passer à la cour impériale. Cédant enfin aux prisantes sollicitations de Gallus, le préfet consentit à prendre sa place dans le conseil ; mais sa première démarche fut de signifier avec arrogance au césar un ordre de partir sur-le-champ pour l'Italie, et une insolente menace de punir lui-même la résistance ota le délai , en suspendant le paiement de sa maison. Le neveu et la fille de Constantin pouvaient difiBcilement souffrir de la part d'un sujet un tel acte de violence. Enflammés de colère, ils firentarréter parleurs gardes le préfet Domitien. L'affaire était encor e susceptible d'accommodement; mais il devint impraticable par l'imprudence de Montius, dont le fougueux caractère avait terni en plus d'une occasion les talens et l'expérience '. Le questeur témoigna sa surprise à Gallus, dans les termes les plus offensans, de ce qu'étant à peine autorisé à déposer un magistrat muni cipal, itavaitla hardiesse de faire arrêter un préfet du prétoire, et, ayant assemblé tous les officiers civils et militaires , il leur ordonna , au nom du souverain, de défendre la personne et la dignité de ses représentans. Cette dangereuse déclaration de guerre força l'impatient Gallus d'adopter les ressources les plus violentes. Il fit prendre les armes à ses gardes, assembla le peuple d'Antioche, et leur confia le soin de sa vengeance et de sa sûreté. Ses ordres furent cruellement suivis ; la populace saisit le| préfet et le questeur, etj après
t Dans le texte d'Ammien , nous lisons , aiper quidem, sed ad lenitatem propensior ; ce qui constitue une phrase contradictoire et ridicule. A l'aide d'un vieux manuscrit , Valerius a rectiflé la première de ces fautes , et nous apercevons un rayon de lumière par la substitution du mot vafer. Si bous hasardons de changer lenUatem en levUatem, celte mutation d'une seule lettre rend tout le passage clair et conséquent.
leur aT<Mr lié les jambes avec des cordes, les traîna dans les rues en accablant de coups et d*injures ces malheureuses victimes, dont elle précipita les corps morts et défigurés dans le fleuve de l'Oronte '.
Après s'être porté à cette extrémité, quels que fussent les desseins de Gallus , ce n'était que sur un champ de bataille qu'il pouvait espérer défendre son innocence avec succès. Mais l'âme de ce prince était un mélange de faiblesse et de violence. Au lieu de prendre le titre d'auguste, et de s'assurer des troupes et des trésors de l'Orient , il se laissa tromper par l'artificieuse tranquillité de Constance, qui, lui laissant le faste illusoire de sa cour , rappela les vieilles légions des provinces d'Asie. Gomme il pouvait être encore dangereux d'arrêter Gallus dans sa capitale, on se servit avec succès du moyen lent et sûr de la dissimulation. Constance lui écrivait souvent, et l'exhortait, par des expressions de confiance et d'amitié, à remplir les devoirs de son rang; à décharger sou collègue d'une partie des soins publics , et à protéger l'Orient par sa présence, par ses conseils et par ses armes. Tant d'injures réciproques auraient dû éveiller les craintes et les soupçons de Gallus; mais il avait négligé les occasions de la fuite et de hi résistance, et il s'était laissé séduire par les discours flatteurs de Scudilo , tribun militaire, qui, sous l'apparente franchise d'un soldat, cachait l'adresse perfide d'un courtisan. Gallus comptait sur le crédit de son épouse Constantina, dont la mort, fatale dans la circonstance présente, consomma la niinede son mari, ruine vers laquelle les impétueuses passionsde celte princesse l'avaient précipité*.
Après un long délai, le prince partit avec inquiétude pour la cour impériale. Depuis Antioche jusqu'à Adrianople, il traversa la vaste étendue de ses états avec une suite nombreuse et brillante. Pour cacher ses craintes
< Au lieu d'£tre obligé de puiser çà et là dans des IVagoiens imparfaits , nous avons à présent le secours de lliisloire suivie d'Ammien , et nous pouvons renvoyer aux septième et neuvième chapitres de son quatorzième livre. Cependant Philostorgius , quoique un peu partial en faveur de Gallus , ne doit pas être lout-à-fait rejeté.
> Elle avait précodé son mari; mais die mourut en roule d'un accès de fièvre , dans une petite ville de Bithynie, nommée Ccmum Gallicanum.
DÉCADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN
(354 dep. J.-C.)
aux peuples et se lesdissfanuler peut-étreàluimême, il fit célébrer les jeux du cirquç à Constant'mople, La marche des afliaires pendant son voyage aurait dû l'avertir du danger dont il était menacé. Dans les villes principales de son passage, il trouvait des ministres de confiance envoyés exprès pour se saisir de l'administration, observer tous ses mouvemens, et prévenir les excès de violence auxquels on craignait qu'il ne se livrât dans son désespoir. Les députés chaînés de s'emparer du gouvernementdes provinces le saluaient froidement à son passage, quelquefois même avec l'air du dédain et on éloignait soigneusement, avantson arrivée, les troupesqui se trouvaient placées sur sa route, de peur qu'elles ne fussent tentées de lui offrir leurs services '. Gallus, ayant obtenu la liberté de se reposer pendant quelques jours à Adrianople, y reçut un mandat d'un style dur et absolu, qui lui ordonnait de laisser dans cette ville sa nombreuse escorte , et de se hâter d'arriver avec dix chariots de poste au plus à Milan , où était alors la résidence impériale. Dans cette course rapide , le respect dû au frère et au collègue de Constance se changea en une insolente familiarité. Gallus , qui apercevait , à la contenance de ses serviteurs, qu'ils se regardaient déjà comme ses gardes, et qu'ils seraient peutêtre dans peu ses bourreaux, commençait à s'accuser d'imprudence, et ne pensait pas sans i-emords à la conduite inhumaine qui lui avait attiré son infortune. On cessa toute dissimula tion à Pelovio en Pannonie ; il fut conduite un palais dans les fauboui^. Le général Barbation, suivi d'une troupe de soldats choisis, aussi inaccessibles aux récompenses qu'à la pitié, attendait l'arrivée de son illustre victime. On l'arrêta au commencement de la nuit, et , après l'avoir ignominieusement dépouillé des ornemens de césar, on lé transporta à Pola en Istrie, dans la prison ^qui avait été si
I Les légions de Thèbes, qui étaient en quartier à Adrianople, envoyèrent une députation à Gallus pour lui om-ir leurs services. (Ammien, 1. xiv, c. U.),h» K'otitia (f. 6, 20, 38, édil. Labb.) tait mentfon de trois légions thébaineg. Le zèle de M. de Voltaire pour la destruction d'une légende méprisable , quoique célèbre , l'a engagé à nier, sans la moindre autorité, l'existence d'une l4^on lUébaine dans les armées romaines. (Voyez les Œuvres de Voltaire , t. xv , p. 414 , quatrième édition. )
(355 dep. J.-C.)
récemment teinte du sang royal. Sa terrenr fut bientôt augmentée par l'apparition de son implacable ennemi, l'eunuque Eusèbe, qui, en présence d'un notaire et d'un tribun, commença son interrogatoire relativement à l'ad- Biinistration de l'Orient. Le césar, succombant sous le poids du crime et de la honte , confessa toutes les actions et tous les desseins criminels dont il était accusé. En les imputant aux conseils de la princesse son épouse, il augmenta l'indignation de Constance, qui lut lui-même la minute de son procès criminel. L'empereur, convaincu que sa propre sûreté était incompatible avec la vie de son cousin , signa sa sentence de mort ; et le neveu de Constantin , les mains liées derrière le dos , fut décollé dans sa prison , comme un vil malfaiteur '. Ceux qui sont portés à excuser la cruauté de Constance assurent qu'il se repentit promptement, et qu'il révoqua l'ordre sanglant, mais que les eunuques retinrent le courrier chargé de la grâce. lis redoutaient le caractère emporté de Gallus, et désiraient réunir sous leur autorité les provinces opulentes de l'Orient *.
De toute la nombreuse postérité de Constance Chlore, il ne restait que Julien, après Temperenr régnant. Le malheur de sa naissance royalel'avait enveloppé dans la disgrâce de Gallos. De sa retraite dans l'heureuse contrée derionle, on le conduisit, sous une sorte de garde , à-Ia cour de Milan où il \.anguit environ sept mois, dans l'attente affreuse d'un supplice pareil à ceux qu'il voyait infliger tous les jours aux amis et aux adbérens de sa iiamille.. Ses regards, ses gestes, et jusqu'à son silence, étaient examinés avec l'œil vigilant de la plus maligne curiosité. Il était sans cesse assiégé par des ennemis qu'il n'avait point oETensés et par des artifices qui
< Voy«z le rédt complet du voyage et de la nort de Gallas, dans AmmieB (I- m. e. 11). JuUen se plaint que son IMre a été exécuté sans avoir été jugé. U lâche de justifier ou du moins d'excuser ses vengeances crudles exercées contre ses ennemis ; mais il senil>le convenir qu'on aurait pu le priver de la pourpre avec Justice.
2 Pbilostorgius , I. nr. c 1 ; Zonaras, I. xni, t. u, p. 19. Mais le premier était partial en ttn/ear d'un monarque arien , etj l'autre transcrivait sans choix et sans discernement tout ce qu'il trouviùt dans les écrits des anciens.
PAR ÉD. GIBBON. CH. XIX. 416
lui étaient inconnus '. Mais ù l'école de l^dversité, Julien acquit peu à peu du courage
et de la discrétion. U défendit son honneur et sa vie en évitant les pièges adroits des eunuques , qui mettaient tout en œuvre pour lui faire trahir ses sentimens. Renfermant avec soin son ressentiment et sa douleur. Une s'avilissait pointa flatterie tyran, par l'approbation de sa cruauté. Julien attribue dévotement sa délivrance miraculeuse à la protection des dieux, qui avaient excepté son innocence' de la sentence de destruction prononcée par leur justice contre la maison impie de Gonsiantiu *. Le moyen victorieux dont la Providence s'est servie, est, dit-il, la ferme et généreuse amitié d'Eusebia*, princesse aussi distinguée par son mérite que par sa beauté. Ce fut par son intercession que l'empereur consentit à voir Julien. Il plaida sa cause avec une noble assurance, et il fut écouté favorablement.jL'indulgence d'Eusebia prévalut dans le conseil, malgré les eflbrls des eunuques. Ils tâchaient de démontrer qu'il était dangereux de laisser un vengeur du sang de Gallus, et, craignant l'effet d'une seconde entrevue , ils engagèrent Julien à se retirer dans les environs de Milan, jusqu'au moment où l'empereur lui assigna la ville d'Athènes pour le lieu honorable de son exil. U avait montré, dès sa tendre jeunesse, un goût ou plutôt une vivepassion pour la langue, les mœurs, la science, et pour la religion des Grecs, et il obéit avec plaisir à un ordre si conforme à ses désirs. Loin du tiunulte des
> Voyez Ammien-Marcellin (1- xr, c 1 , 3, 8). Julien lui-même, dans son épttre aux Athéniens , bit un tableau flrappant de son propre danger et de ses sentimens. U montre cependant du penchant à exagérer ce qu'il a soufrert, en insinuant , quoique en termes obscurs, que ses malheurs durèrent iine année entière ; ce qu'O est impossible de concilier avec li vérité de la chronologie.
2 Julien a décrit les crimes et les malheurs de la flunille de Constantin dans une Table allégorique , bien imaginée, et rendue avec grftce. Elle se trouve à la fin de la septième oraison , d'où elle a été détachée et traduite par l'abbé de U Bletterie (Vie de Jovien, L 2 , p. 385-408).
3 Elle était née à Thessalonique en Macédoine, d'une Ounille noble , flUe et sœur de consuls. Elle épousa l'empereur, dans l'année 352 , dans un temps de faction. Les historiens de tous les partis rendent justice i son mérite. ( Voyez les témoignages rassemblés par Tillemont , Uist. des Empereurs, t. ir, p. 750-754.)
ne
armes et de la perfidie des cours , il passa six mois au milieu des bocages de l'Académie , et dans la conversation familière des philosophes du siècle , qui travaillèrent à cultiver le génie, à exciter la vanité, et à enflammer la dévotion de leur auguste élève. Julien conserva inviolablement pour Athènes la tendresse qu'une âme généreuse éprouve toujours, au souvenir de l'endroit où elle a vu naître et briller les premiers rayons de son génie. La douceur et l'affabilité qu'il tenait de la nature, et que sa situation lui imposait, lui gagnaient l'amitié des étrangers et des citoyens qui conversaient avec lui. Quelquesun de ses compagnons d'étude le voyaient peut-être moins favorablement ; mais Julien acquit dans les écoles d'Athènes une estime générale pour ses talens et pour ses vertus , et il jouit bientôt, dans tout le monde romain, de cette honorable réputation '.
Tandis que dans la retraite Julien employait son temps à s'instruire, l'impératrice, résolue d'achever sa généreuse entreprise , n'oubliait pas le soin de sa fortune. Par la mort du dernier césar, Constance se trouvait chargé seul du commandement, et il se sentait accablé du poids de ce vaste et puissant empire. Des foules de barbares dévastaient les Gaules , et les Sarmates ne respectaient plus la barrière du Danube. L'impunité avait augmenté l'audace d'une troupe de sauvages isauriens. Ces brigands descendaient de leurs montagnes escarpées pour ravager le pays voisin; et ils avaient eu l'insolence d'assiéger, mais sans succès , l'importante ville de Séleucia, défendue par trois légions. D'un autre côté, le roi de Perse donnait en même temps des inquiétudes plus sérieuses ; enorgueilli par ses victoires , il menaçait de nouveau les provinces de l'Asie, et la présence de l'empereurdevenait également indispensable sur les frontières orientales et sur les confias del'Oc-
< Ubanius et Gr^oire de Nazbmce ont épuisé l'art et la force de leur éloquence pour représenter Julien comme le premier des héros ou le plus odieux des tyrans. Grégoire fiit son condisciple à Athènes , et les vices qu'il lui reproche si amèrement se réduisent à quelques impeffections corporelles , et à quelques singularités dans ses manières et dans sa lïiçon de parler. 11 proteste cependant qu'il prévit dès ce temps-là tous les malheurs de l'église et de l'empire. ( Grégoire de Naziance , OnU. n, p. 121 , 122.)
DÉCADEKCE DE L'EMPIRE ROMAIN
(355 dep. J.-C.)
cident. Pour la première fois , Constance reconnut sincèrement que des soins si variés et si étendus étaient au-dessus de ses forces '. En vain la voix de ses flatteurs voulut se iàire entendre , et lui persuader que ses Yet' tus , son courage , et son expérience aidée de la faveur du ciel, pouvaient encore suffire à tout ; il se rendit à l'avis d'Eusebia, qui satisfaisait son indolence sans blesser sa vanité. S'apercevant que le souvenir de Gallns donnait des craintes à l'empereur, cette princesse lui présentait avec adresse les caractères opposés des deux frères, qu'on avait comparés , dès leur enfance, à ceux de Titus et de Domitien *. Elle accoutumait son mari à con> sidérer Julien comme un jeune prince sans ambition , dont la pourpre assurerait la reconnaissance et la fidélité, et dont les talents, susceptibles de remplir avec honneur une place au second rang soulageraient l'empereur d'une infinité de soins, sans jamais rivaliser avec lui, pour la gloire ou le commandement. L'ascendant de l'impératrice l'emporta sur la longue et secrète opposition des eunuques favoris, et il fut résolu que Julien irait, avec le titre de césar, gouverner au-delà des Alpes, dès qu'on aurait célébré son nariage avec la princesse Hélène, sœurde Constance'. Quoique l'ordre qui le rappelait à la cour fut sans doute accompagné de quelque avertissement sur sa prochaine grandeur, Julien prit le peuple d'Athènes pour témoin de sa douleur sincère etdes larmesqu'il répandit quand on l'arracha, malgré lui, de sa retraite chérie *. H craignait pour sa vie, pour sa gloire, et même sa vertu. Toute sa confiance était dans la persuasion que Minerve dirigeait sans
1 Sueeumbere tôt necessitatibus , tamque crebris unum se quod nunquam fecertU aperle demonstrans. (Ammien, I. xv , c. 8). II rapporte dans leurs propres termes les assurances flatteuses des courtisans.
2 Tantwn a temperatU moribus Juliani di/femis ft-tUris, quantum inUr Vespeuiani fiUosfUU, Domitianumet Titum. (Ammien, 1. xit, c 11.) Les éftmives et l'éducation des deux ft'ères eurent une si grande resaemblance, qu'elles fouroissenl un exeni^ irappitt de la dilTérence des caractères.
3 Ammien, i. xv, c. 8; Zosime, 1. m, p. 137, 138.
* Julien ,ad S. P. Q. A. , 27S, 276 ; Libanius . OnO. X, p. 268. Julien ne céda point.que les dieux ne lui eassent foit oonnattre leur volonté par des visions et de* présages. Sa pi^ lù déToidit «lors de Imt résister.
(365 dep. J.-G.)
PAR ED. GIBBON. CH. XIX
cesse sa conduite , et qu'il était soos la direction immédiate d'une légion d'anges invisibles, que cette déesse lui avait expédiée du soleil et de la lune. Il n'approcha pas sans horreur du palais de Milan ; et son indignation fut visible quand il reçut les respects perfides et serviles des assassins de sa famille. Eusebia était enchantée d'avoir réussi dans son projet généreux. L'embrassant avec la tendresse d'une sœur, elle tâcha, par les caresses les plus flatteuses , de bannir ses craintes , et de le réconcilier avec sa fortune. Mais la cérémonie de lui raser sa longue barbe , et son maintien emprunté quand il fallut troquer le manteau d'un philosophe grec pour l'habit militaire d'un prince romain , amusèrent pendant quelques jours la légèreté de la cour impériale '.
Les empereurs du siècle de Constantin ne daignaient plus consulter le sénat sur le choix d'un collègue ; mais ils avaient soin de faire ratifier la nomination par l'année. Dans cette occasion solennelle , les gardes et toutes les troupes qui étaient aux environs de Milan parurent sous les armes ; Constance monta sur son tribunal , tenant par la main son cousin Julien , qui accomplissait ce jour-là sa vingt -cinquième année'. Dans un discours bien conçu et débité avec dignité, l'empereur représenta les différens dangers qui menaçaient la prospérité de la republique, la nécessité de nommer un césar pour gouverner et défendre l'Occident, et son intention de récompenser par b pourpre, s'ils y consentaient , les vertus qu'annonçait le neveu de Constantin. Des soldats témoignèrent leur approbation par un murmure respectueux ; ils contemplaient l'air mâle de Julien, et ils observaient avec plaisir la modeste rougeur qui tempérait le feu de ses regards. Dès que la cérémonie de son investiture fut terminée.Constance s'adressant à lui du ton d'autorité que son âge et son rang lui donnaient le droit de
1 Julim raconte lui-même (p. 274) , d'une manière assez plaisante , les circonstances de cette mélamorphose , ses regards baissés, et son maintien embarrassé, lorsqu'il «e trouva transporté da» un monde nouveau , oà chaque objet lui paraissait dangweux ou du moins étranger.
2 Voyez Ammien-Narcellin, I. xv , c. 8 ; Zosime , 1. m , p. 130; Aurelius Victor; Victor-le-Jeune , in EpUom. ; Eutrope,!, 14.
prendre, l'exhorta à mériter par son courage et par ses vertus ce titre immortel et sacré, et lui donna les plus fortes assurances d'une amitié à laquelle ni le temps ni l'éloignement ne porteraient jamais atteinte. Après ce discours , les soldats frappèrent de leurs boucliers sur leurs genoux en signe d'applaudissement ', et les officiers qui entouraient le tribiwal exprimèrent avec une décente retenue leurestimepourlereprésentantdeConstance.
Les deux princes retournèrent au palais dans le même char , et pendant le cours de cette lente procession , Julien se répétait â lui-même un vers d'Homère , qui pouvait également s'appliquer à ses craintes et à sa fortune*. Les vingt-quatre jours qu'il passa dans le palais de Milan après son investure, et les premiers mois de son règne dans les Gaules, furent accompagnés d'une fastueuse, mais sévère captivité. Les honneurs qu'il avait acquis ne compensaient pas la perte de sa liberté'. On ne lui laissa que quatre de ses anciens domestiques : deux pages, son médecin, et son bibliothécaire ; ce dernier était le gardien d'une précieuse collection de livres reçus en présent de l'impératrice, aussi attentive à satisfaire les inclinations de son ami , qu'à défendre ses intérêts. Au lieu de ses fidèles serviteurs, sa maison fut composée convenablement à sa dignité de césar, mais remplie d'une foule d'esclaves dénués et peut-être incapables d'attachement pour leur nouveau
'* MilUares omnes horrendo ftragore scuta genibus UUdentes, quod est prosperitatis indieium plénum; nom contra dm hastisclypei feriuntur, iras
documentum est et doloris Ammien ajoute par
une oibtile distinction : Eumque, ut potiori reverentid servaretur nec supra modum lauuabunt, n»o ùtflra quamdecebat.
Le mot pourpre, dont Homère fiùt usage comme d'une épithète vagne, mais qui en servait souvent i la mort, ftit appliqué très-justement, par Julien, aux objets de ses craintes et des dangers qu'il redoutait.
3 11 raconte de la manière la plus pathétique ( p. 277 ) le danger de sa nouvdle situation. Cqieodant sa table était servie avec tant de luxe et de profusion que le jeune Philosophe la rejeta avec dédain. Quum legeret Ubellum assidue, quem Constantius ut privignum ad studia mittens, manu sua conscripserat, prasUœnter disponens quid in eonvivio Ccesaris impendi deberet , PhasUmum, etvulvmnetsmnenex^ivebàtetinferH.
( Ammien-Marcellin , I. xvi , c. 5. )
DECADENCE DE LEMMRE ROMAIN
mahre , auquel ils étaient, pour là plupart , ou inconnus ou suspects. Son défout cTex- ' pérïence pouvait exiger un conseil composé d'hommes sages etintelligens; mais l'étiquette minutieuse qui réglait le service de sa table, et là distribution de ses heures, convenaient plus à un adolescent encore sous h disciplinede ses instituteurs, quà un prince auquel on confiait la conduite d'une guerre impoi^ tante. Aspirait-il à mériter l'estime des peuples? il était arrêté par la crainte de déplaire an souverain. Les fnrits de son mariage lui furent enlevés par la jalousie baribare d'Eusebia ' «Ue-méme , qui , en cette seule occasion, parut onblier la sensibilité de son sexe et sa générosité naturelle. Le souvenirde son père et de ses frères avertissait Julien de son propre danger, et ses craintes étaient encore augmentées par l'injuste et récente condamnation de Sy Ivan us. Pendant l'été qui avait précédé son ^évation , le général Sylvanus, choisi pour délivrer les Gaules de l'invasion des barbares, ent bientôt lieu de s'apercevoir que ses phis dangereux ennemis étaient restés à la cour impériale. Un délateur adroitement perfide , soutenu par plusieurs des principaux ministres, ayant obtenu de lui quelques lettres de recommandation , en effaça tout, excepté la signature, et remplit à son gré le parchemin de desseins et de complots criminels. La vigilance et le courage des amis du général firent bientôt découvrir la fraude. Un conseil, composé d'officiers civils et militaires, reconnut publiquement l'innocence de Sylvanus , en présenc-e de l'empereur. Mais la découverte arriva trop tard ;
I gi aoiu nons rappdons qne Constanitai , père d'Hélène, mourut enTiron dix-huit ans avant , dans un flge très-avancé, il paraîtra probable ipie la flOe, quoique vierge , n'était pas fort jeune an montent de son mariage. Elle aceMidn bientôt d'un dis , qui mourut immédiatement après filre venu au monde. Quod obstebicc , eorrupta mereede, mox natum, praueeto plus qudm coiwenenU umbiUco, neeturU. Elle accompagna l'empereor et l'impértitrice dans leur voyage à Rome, et la
dernière, quasibtmveneAwnbibereperftattdem,
SUml, ut 4iuotte*cvmque concepisset , immatuntm abiieeret parhun. ( Ammien, I. xn , e. 10.) Nos médecins dédderoM si un tel poison existe. Quanta moi, j'indtae à croire que la méchanceté dn public imputait des -wcidens naturels anx crimes supposés de l'impératrice Eusebia.
(365 dep. J.-C.)
le bruit delà calomnie et lasaisie de ses biens excitèrent l'indignation du chef, et, dans l'excès de sa colère, il s'était porté à la révohc dont on l'avait si injustement accusé. Syivairasprit la pourpre auprès de Cologne , à la tête de son armée. Sa puissance active menaçait d'envahir l'Italie et d'assiéger Milan. Dans cette circonstance , Ursinicus , général dn même rang , regagna par trahison la faveur qu'il avait perdue par d'éminens services rendus dans l'Orient. Feignant d'avoir éprouvé une injustice semblable à celle qu'on avait faite à Sylvanus et de partager son ressentiment , il se hâta de le joindre avec quelques cavaliers, et de trahir son crédule ami. Après un règne de vingt-huit jours , Sylvanus fat assassiné, et les soldats qui avaient suivi sans réflexion l'exemple de leur commandant rentrèrent dans l'obéissance.Les Batteurs de Constance célébrèrent la sage^e et le bonheur du prince qui venait d'éteindre une guerre civile sans verser le sang de ses sujets *.
La défense des frontières rhétiennes , et la persécution de la foi catholique, retinrent Constance en Italie plus de dix -huit mois après le départ de Julien. Avant de reloomer dans l'Orient, l'empereur satisfit son oi^ueîl et sa vanité, en visitant l'ancienne capitale*. II alla de Milan à Rome par les voies JEmilienue et Flaminienne ; mais, quand il en fut à quarante milles, ce prince, qui n'avait jamais vaincu un ennemi étranger, imita la pompe et 'tous les attributs d'une marche triomphale; son cortège fastueux était composé de tous les ministres de ses plaisirs ; et, quoique en pleine paix, il était environné de nombreux escadrons de ses gardes et de ses cuirassiers. Leurs étendards de spie, chargés de dragons en bosses d'or, flottaient autour de l'empereur. Constance était assis seul dans un char très-élevé , incrusté d'or et de
) Ammien (xv, 5) était parlàitement informé de la conduite et du sort de Sylvanus. Il Ait Ini-mtoe un de ceux qui suivirent Ursiniens dans sa dangereuse eabeprise.
2 Keiativement ma. particularités de la visite que Cobstance fit i Rome , voyez Ammien ( 1. xri , c.10 }. Noos sgouimms seidement que Thenrislius ftil nommé député de Conslantinople , et qu'il composa sa quatrième onisan à l'occasion de cette cérémonie.
(357 dep. J.-C.)
PAR ED, GIBBON. CH. XIX
damans, et affectait m maintien fier et raide, q/ai ressemblait à l'inuuobiiité d'une statue , excepté lorsqu'il bùss^ùt le tète pour passer sous les portes des villes. Les eunuques avaient introduit dans le palais impérial la sévère discipline persane , et l'empereur s'y était si bien conformé , que , pendant une marche lente, par uae chaleur insupportable, on ne le vit jamais porter ses mains à son visage , ni même tourner ses yeux à droite ou à fauche. Les magistrats et le sénat de Rome reçurent l'empereur, qui examina avec beaucoup d'attention les différentes dignités de la république, et les portraits consulaires des familles distinguées. Les rues étaient bordées d'un peuple immense; des acclamations répétées annonçaient la joie de posséder la personne sacrée du souverain après en avoir été privé pendant trente-deux ans. Constance parut étonné de se voir entouré en un instant d'une si nombreusemultitude. Le fils de Constantin fut logédans l'ancien palais d'Auguste. Il présida le sénat, harangua le peuple dans la tribune de Cicéron, assista aux jeux du drque avec complaisance, et accepta les couronnes d'or et les panégyriques présentés par les députés des villes principales. Il n'y resta que trente jours , qui furent employés à visiter les superbes monumens répandus sur les sept collines, et dans les vallées qui les séparent. Il admira l'imposante majesté du Capitole, la vaste étendue des bains de Caracalla et de Dioclétien, la sévère simplicité du Panthéon, la massive grandeur de l'amphithéâtre de Titus , l'architecture élégante du théâtre de Pompée et du temple de la Paix, et par dessus tout la magnificence du Forum et la colonne de Trajan , avouant que la renommée , si sujette à inventer et à amplifier, ne vantait point assez la métropole du monde. Le voyageur qui a contemplé les ruines de l'ancienne Rome , peut concevoir une idée imparfaite de l'impression que la vue de ces monumens devait faire éprouver, quand iU élevaient leurs têtes superbes dans toute la splendeur de leur première beauté.
Constance fut si satisfait de ce voyage, qu'il eut l'ambition de faire aux Romains un présent qui perpétuât le souvenir de sa reconnaissance et de sa générosité. Sa première
idée fut d'imiter la statue équestre et colossale qu'il avait vue dans le Forum de Trajan ; mais, quand il eut mûrement pesé les difficultés de l'exécution', il préféra embellir la ville par le don d'un obélisque d'Egypte. Dans les siècles reculés, mais déjà policés , qui semblent avoir précédé l'invention de l'alphabet, les anciens souverains d'Egypte avaient élevé un grand nombre de ces obélisques dans les villes de Thèbes et d'Héliopolis. Ils espéraient sans doute que ta simplicité de leur structure «t la dureté de leur substance les mettraient à l'abri des injures du temps et de la violence *. Plusieurs de ces étonnantes colonnes avaient été transportées à Rome par Auguste et par ses successeurs , comme les monumens les plus durables de leur puissance et de leur victoire '. Mais il restait un de ces obélisques, qui, soit qu'y parût plus respectable, ou plus difficile à transporter , avait échappé long-temps à l'orgueilleuse avidité des conquérans. Constantin, le destinant à embellir sa nouvelle cité *, le fit déplacer de dessus son piédestal qui était posé devant le temple du soleil à Héliopolis , et descendre sjurle NU jusqu'à Alexandrie. La mort de Constantin suspendit l'exécution de ce projet, et sou fils résolut de faire présent de cet obélisque à l'ancienne capitale de l'em-
t Honnisdas , iHince fugitif de la Perse , fit remarquer i l'empereur qae, s'il (iàsaitcoiistmire on pareil durai, il hii IMlait aussi une temblaUe écurie, EÏisaDt itfliuion au Forum de Trajan. Oo rapporte un autre l>on mot d'Hormisdas. La seule chose qni lui avait déplu , disait-il, c'était de voir que les hommes mouraient à Rome loutcomme ailleurs. Si nous adoptons dans le texte d'Ammien ( dùpUeui$ae. au Uen ébplaeiUsse ) , bous pouvons regarder çeUe plaisanterie comme un reprodie qun MmUmu Romains ie leur vanité. Le sens contraire serait la pensée d'un misanthrope.
> Lorsque Germanicus visita les andeas monumms de TMbes.Ie plus ancien des piCtres lui expliqua le sens des liiérog}$piMS.'(Tacit. AtuaL, n, c. 60.) Mais il parait probable qu'avant l'invention de ralptaab«l ces signes arbitraires ou naturds servaient de caractères aux Égyptiens. (Voyez Warburton, Législation divine de Moïse, t. m, p. 09, 243.)
3 Voyez Pline, Histoire natnr., l.xxxn , «. 14, IS.
* Ammien-Klarcdlin , I. xvn, c. 4. Il donne une intcrpréUtion grecque des kiéraglyphes, et Lindenbrogius , son commentateur, ajoute une inscription latine, qui, ca vingt vers du siècle de Constance , contient une histoire abrégée de l'ohéUsqne.
DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN
pire. On construisit un vaissean d'une grandeur et d'une force convQjiables pour transporter des bords du Nil à ceux du Tibre cette masse énorme de granit, d'environ cent quinze pieds de longueur. L'obélisque de Constance fut débarqué à peu près à unelieue de la ville et| élevé , à force d'art et de travail, dans le grand cirque de Rome '.
Constance apprit une nouvelle alarmante , qui lui fit quitter Rome avec précipitation, Les provinces d'IUyrie étaient dans le danger le plus pressant. Les embarras de la guerre civile, là destruction de la fleur des légions à la bataille funeste de Mursa, avaient exposé ces contrées presque sans défense aux courses de la cavalerie légère des barbares, et particulièrement aux incursions des Quadi , nation puissante et féroce de Germanie, qui, depuis son alliance avec les Sarmates fugitifs, semblait s'être formée dans la manière de combattre et dans la discipline militaire *. Les garnisons de la frontière ne suflisaient pas pour les arrêter; et l'indolent monarque fut enfin obligé de rappeler des extrémités de ses états l'élite des troupes palatines, et de se mettre lui-même à leur tête. Cette guerre l'occupa sérieusement pendant une campagne entière, durant l'automne qui la précéda] et le printemps dont elle fut suivie. L'empereur passa le Danube sur un pont de bateaux , tailla en pièces tout ce qui se présenta devant lui, pénétra dans le cœur du pays des Quadi, et leur rendit avec usure les maux dont ils avaient affligé les provinces romaines. Les barbares épouvantés furent bientôt forcés de demander la paix. En réparation du passé, ils offrirent la restitntiou de tous leurs prisonuiers, et les plus distingués de leur nation pour otages et pour garans de leur conduite à l'avenir. La réception favorable et flatteuse qu'obtinrent les plus distingués de leurs chefs encouragea les plus timides ou les plus
1 Voyez Donat., Roma anttqua, \.m, c. 14; l. iv, c. 12 , etla disserlation savante , quoique obscure, de Bargxus sur les obélisques insérée dans le quatrième volume de Graevius (Antiquités Romaines, p. 1897-1936). Celte dissertaUon est dédiée au pape Sixte-Quiut, qui éleva l'obâisque de Saint-Jean de Latran.
3 Les événemens de U guerre des Sarmates et des Quades sont racontés par Âmmien <xn, 10;xvn, 12, 13; xn,31.)
obstinés à suivre leur exemple : le camp impérial fut rempli d'une foule de princes et d'ambassadeurs des tribus les plus éloignées qui occupaient les plaines de la petite Pologne, et qui auraient pu se croire en sûreté derrière la chaîne escarpée des montagnes carpathiennes. En faisant la loi aux barbares qui habitaient au-delà du Danube, Constance parut sensible au malheur des Sarmates, qui, chassés de leur pays par leurs esclaves révoltés, s'étaient réfugiés chez les Quadi , dont ils avaient considérablement augmenté la puissance. L'empereur, embra»> sant un système de politique prudente et généreuse, tira les Sarmates de cet étal de dépendance humiliante. Par un traité séparé , il les rétablit en corps de nation, amie , et alliée de la république, sous le gouvernement d'un monarque, en déclarant qu'il avait résolu de soutenir la justice de leur cause, et d'assurer la paix de leurs provinces par la destruction ou du moins par le bannissement des Limigantes , qui conservaient tous les vices et toute la bassesse de leur méprisable origine. L'exécution de ce dessein offrit moins de gloire que de difficultés. Le territoire des Limigantes était défendu du côté des Romains par le Danube, et par le Theiss du côté des barbares. Le terrain marécageux qui séparait ces deux rivières en était fréquemment inondé ; il présentait un désert dangereux et inabordable à ceux qui n'en connaissaient pas |es sentiers et les forteresses inaccessibles. A l'approche de Constance , les Limigantes eurent alternativement recours aux supplications, aux armes , et à la- perfidie. Il rejeta les premières , et après avoir éventé leurs stratagèmes grossiers , il repoussa les efforts irréguliers de leur valeur par une conduite prudente et courageuse. Une des plus guerrières de leurs tribus s'était fixée dans une petite Ile auconfluent du Theiss et du Danube. Elle avait consenti à passer la rivière, sous le prétexte d'une conférence amicale, pendant laquelle ils se proposaient de se saisir de l'empereur, qu'ils ne soupçonnaient pas d'être sur ses gardes. Mais les traîtres furent victimes de leur entreprise ; environnés de toutes parts , écrasés par les chevaux de la cavalerie , hachés par les légions, et
(357 dep. J.-G.)
PAR ED. GIBBON. CH. XIX
dédaignant de demander quartier, ils péri^ rent les armes à la main, et conservèrent jusqu'au dernier soupir leur maintien farouche et leur air de férocité. Après cette expédition, un corps considérable de Romains passa sur la rive opposée du Danube. Les Taïfalse, tribu des Goths qui s'étaient engagés au service de l'empire, entourèrent les Limigantes de l'autre côté de la rivière du Theiss. Leurs anciens maîtres , encouragés par l'espoir de la vengeance, gravirent les montagnes et pénétrèrent dans le cœur du pays qui leur avait appartenu. Un incendie général fit découvrir les huttes des barbares, et le soldat combattit avec intrépidité sur un terrain marécageux, où l'on courait à chaque pas le danger d'être englouti. Les plus braves des Limigantes avaient résolu de se défendre jusqu'àla mort ; mais l'autorité des vieillards fit prévaloir un avis moins violent. Une foule de supplians se rendirent au camp des Romains, suivis de leurs femmes et de leurs enfans, pour apprendre de la bouche de l'empereur le sort qu'il leur réservait. Après avoir fait l'éloge de sa propre clémence, qui le portait à pardonner à leurs crimes multiplié et à sauver les restes d'une nation coupable, Constance leur assigna pour exil un pays éloigné , où ils auraient pu jouir, d'un repos honorable. Les Limigantes obéirent avec répugnance.
Mais, avant d'avoir atteint à cette nouvelle patrie, ils revinrent sur les bords du Danube, déplorèrent le malheur de leur situation , et conjurèrent l'empereur, en lui jurant une fidélité à toute épreuve, de leur accorder une habitation tranquille dans quelque canton d'une province romaine. Constance, oubliant les preuves récentes de leur perfidie, écouta ses flatteurs , qui s'empressèrent de lui représenter l'avantage qu'il tirerait d'une colonie de soldats, dans un temps où les sujets de l'empire accordaient plus facilement des contributions d'argent que des services militaires. On permit aux Limigantes de passer le Danube, et l'empereur leur donna audience dans une vaste plaine près la ville moderne de Buda. Ils entourèrent son tribunal, et tandis qu'ils semblaient écouter avec respect un discours rempli de douceur et de dignité, un des barbares, lançant en l'air une
de ses sandales , cria d'une voix terrible : Marha, Marha! cri de guerre et d'alerte, qui fut le signal de la plus horrible confusion. Les barbares s'élancèrent avec violence pour enlever l'empereur. Ils pillèrent son trône et son lit d'or ; mais la courageuse fidélité de ses gardes, qui reçurent la mort à ses pieds, lui donna le temps d'échapper de cette saof glante mêlée, et de s'éloigner rapidement sio* un de ses meilleurs coursiers. Le nombre et la discipline des Romains tirèrent une prompte vengeance de cette odieuse trahison ; le combat ne fut terminé que par l'extinction du nom et de la nation des Limigantes. On remit les Sarmates errans en possession de leurs anciennes terres. Constance espérait que la reconnaissance les rendrait à l'avenir plus fidèles à leur bienfaiteur ; il avait remarqué la taille majestueuse et la docilité de Zizaïs, un de leurs chefs les plus distingués, et il le fit roi des Sarmates. Zizaïs prouva, par son inviolable attachement pour l'empereur, qu'il était digne de son choix; et Constance, après ce succès, fut surnommé le sarmatique, aux acclamations de son armée victorieuse*.
Tandis que l'empereur romain et le monarque persan défendaient à mille lienes l'un de l'autre les limites de leurs états contre les barbares des rives du Danube et de l'Oxus , leurs confins ^nt^médiaires étaient exposés aux vicissitudes d'une guerre languissante et d'une trêve précaire. Deux des ministres orientaux de Constance , le préfet du prétoire Musonien , dont la duplicité ternissait les talens, et Cassien, duc de Mésopotamie, vétéran intrépide , entamèrent secrètement une négociation avec Tamsapor '. Ces ouvertures de paix , traduites en langoe persane, et rédigées dans le style flatteur et servile de l'Asie, furent portées dans le camp du grand roi , qui résolut de faire savoir aux Romains, par un ambassadeur, les conditions qu'il daignait leur accorder. Narsès , qu'il revêtit de ce caractère , reçut toutes sortes d'honneurs
1 Genti Sarmatarum magno deeori eonsidens apud eo» regem dédit. (Aurdius Victor.) Dans une pompeuse oraison prononcée par Constance lui-ni£me, il célèbre 8es propres exploits avec beaucoup d'oi^ueil et un peu de vëriléi
2 Aniiuien,xn,9.
dans le ooocsde son voyage depws Antioche jusqu'à Gonstaitinople. Arrivé à Sirmium après une loBf^ route , il reçut sa première audience , et développa le yoile de soie qui couvrait la lettre hautaine dé son oi^ueilleux souverain. Sapor, roi des rois , frère du soleil et de la lune, féUcitait son Erère Constance césar de ce qu'H avait puisé de la sagesse dans l'adversité. Comme légitime successeur de Darius Bystapes, Sapor assurait q«e la rivière de Stt'ymoa en Macédoine était l'aneienoe et véritable borne de son empire; mais que, par no excès de modération, il se contenterait des provinces d'Arménk et de Mésopotamie, qu'on avait frauduleusement enlevées à ses ancêtres, ajoutant que, sans cette restitution, il était impossible d'établir lute paix solide entre les deux empires, et que si son ambassadeur ne rapportait pas une réponse satisfaisante, ià était pr^>aré à sout«air, dès le printemps smvant, lâ^tice de sa cause par la force de ses armes invincibles. Narsès, doué du caractère le phis affable et le plus conciliant, tâcha d'adoucir, autant que son devoir le loi permettait, la hauteur de cette proposition '. Le conseil impérial , après avoir mûrement pesé le style et le contenu de la lettre, renvoya l'ambassadeur avec la réponse suivante. < Quoicpie Con-
> stance pût légitimement désavouer des mi-
> nistres qn avaient entamé une né^^aiion
> sans ses ordres , il se prétait à eonelure un
> traité juste et honorable. Mais il regardait
> comme indécent et ridicule de proposer au » victorieux possesseur de tout l'empire rot main des conditions qu'il avait rejetées * avec indignatioD, dans un temps oii sa puis-
> t,aore se renfemait dans les limites étroites
> de l'Orient. > Le sort des armes était sans doute incertain; mais Sapor ne devait pas oublier que , si les Romains avaient perdu quelques batailles dans le cours de leurs nombreuses gaerres , Us les avaient cependant terminées toutes par la victoire. Peu de jours après le départ de Narsès, on envoya
« Aminien(x?u, 5) transcril celte lettre taantaine. Themislius (Oraison i», p. 57, edit. Petav.) tail mention de l'enveloppe de soie. Idalius et Zonaras parlent du voyage de l'ambassadeur , et Pierre le Patricien rend compte^dc 13 conduite concilianle in Excerpt, Légat., p. 28.
trois ambassadeurs à la cour de Sapor, qui
était déjà revenu de son expédition de Syrie dans sa résidence ordinaire de Ctésiphon. Un comte , un notaire et un orateur furent chargés de cette importante commission ; et Constance, qui d&irùt secrètement la conclusion de la paix , espéra que le rang du premier, l'adresse du second et l'éloquence du troisième * obtiendraient de Sapor un adpudssement à ses prétentions. Mais leur négociation échoua par f influence d' Antoninus , sujet romain *. Forcé de fuir de la Syrie , il avait été admis dans les conseils de Sapor, et même à sa table royale, où, selon l'usée des Persans, il discutait les affaires les plus importantes *. L'adroit réfugié se ménageait la faveur de soa nouveau maître, et satisfeisait en même temps sa propre vengeance. Il pressait Sapor de profiter du moment où l'élite des troupes palatines était occupée avec l'empereur à combattre sur les bords du Danube r et où les provinces épuisées de l'Orient offra'ient une conquête facile à ses nombreuses armées de Persans, et «ux redoutables baii>ares avec Lesquels il venait de faire des alliances. Lesambassadieursromùiis se retirèrent sans succès, et ceux qui leur succédèrent, quoique d'un rang supérieur, furent mis en prison et nieaacés de perdre h» vie ou delà passer dans un douloureux exiL L'historien militaire*, chargé d'(^»server
t Aranien,xvn,5;et yàlesiiu,tuIloe.heiofUAemt philosophe (dans ce siècle, ce» deux noms étaient synonymes), le sophiste était Eustache de Cappadoce, disciple dejamblique, et ami de saint Basile. Eunape {in fit. Edesii, p. 44-47) aUribne à l'ambassadeur phSosophe la gloire d'avoir eni^anté le roi barbare par les dûmes persaasifi de l'âoqnence et de la raison. (Voyez TiUemoot , Hist. des Empereurs, L iv. p. 828-1132.)
1 Anunien, xvm, 5, 6,8. La conduite décente et respectueuse d' Antoninus Tis-à^ris du général romain le présente dans un jour très-Cworable, et Anmien lui-ntaie ne peut s'empMier de parler du (nMn avec «stime et compassion.
3 Cette anecdote, telle qu'elle est rapportée par Amr mien, sert à prouver la véracité d'Hérodote (I. i, c 133) et la constance des Perses à ronserver leurs usages. Dana tous les siècles les Perses ont été adonnés à l'intempérance et i la dâtaacfae, et les vices de Shiraz ont toujours triomphé des lois de Mahomet. (Brisson , de Regno Pers., 1. Il , p. 462-472) ; et Chardin, Voyages en Perse, t. m, p. 90.)
< Ammien,!. ivm,6,7,S, 10.
(359 dep. J.^.)
PAR ED. GIBBON. CH. XIX
Ini-méme l'armée des Persnns , tandis qu'ils construisaient un pont de bateaux sur le Tigre, monta sur une coIlÏBe, d'oà il contempla toute la plaine d'Assyrie, couverte de soldats, d'armes et de chevaux, et Sapor à leur tête , vêtu d'un habit dé pourpre éclatant. A sa gauche, la place d'honneur chez les Orientaux , Grumbates, roi des Chionites, présentait le maintien austère d'un guerrier vénérable par ses années , et célèbre par ses exploits. A la droite de Sapor, le roi d'Albanie conduisait la nombreuse bande qu'il avait amenée des rives de la mer Caspienne. Les satrapes et les généraux étaient placés selon leur rang, et, outre la foule immense de femmes et d'esclaves qui suit toujours les armées orientales, on comptait plus de cent mille combattans effectifs, tous exei^ ces à la fatigue, et choisis parmi les plus braves nations de l'Asie. Le transfnge romain qui dirigeait en grande partie le conseil de Sapor, hti avait recommandé sagement de ne pas perdre la belle saison à entreprendre des sièges longs et difficiles, mais de marcher vers reuphrate, et de s'emparer saas délai de la faible et opulente capitale de Syrie. A peine entrés dans tes plaines de Mésopotamie, les Perses s'aperçurent qu'on avait pris toutes les précautions propres à retarder leurs progrès et à déconcerter leurs desseins. Les babitans et leurs troupeaux étaient retirés dans des forteresses ; les fourrages verts avaient été brûlés snr pied ; des pieux serrés et pointas défendaient les gués des rivières; on avait garni la rive opposée de machines de guerre, et la crue périodique des eaux de rEiq>hrate ne permettait point aux barbares de tenter le passage sur le pont de Thapsaque. L'intelligent Antoninus changea son plan d'opérations, et conduisit l'armée par un long détour, mais à travers des territoires fertiles, vers la source de l'Euphrate, où le peu de profondeur de ses eaux offre un passage facile. Sapor eut la prudence de ne point s'arrêter devant Nigibis; mais, enpassant sous les murs d'Amida, il voulut essayer si la garnison , intimidée par sa présence, ne se rendrait pas à discrétion. Un trait qui, lancé au hasard , vint efflenrei- son diadème, le convainquit de son
erreur ; et le monarque indigné n'écouta plus qu'avec impatience l'avis de ses ministres, qui le conjuraient de ne pas sacrifier à son ressentiment tout le succès de ses armes et de son ambition. Le lendemain > Grumbates s'avança sous la porte de la ville avec un corps de troupes choisies, et somma la garnison de se rendre à l'instant , si elle voulait éviter la vengeance éclatante de l'injure qu'elle avait eu la sacrilège audace de faire au souverain des Persans. On répondit à cette proposition par une grêle de traits , et un jav«lot lancé d'une baliste traversa le cœur du fils unique de Grumbates , jeune prince également remarquable par sa valeur et par sa beauté. Le fils du roi des Chionites fût inhumé avec toutes les cérémonies d'usage chez cette nation ; et Sapor adoucit un peu la doulenr du vieux guerrier, en lui jurant que la ville d'Amida , réduite en cendres avant qu'ils la quittassent , servirait à expier la mort et à perpétuer la mémoire de son fils.
L'ancienne ville d'Amid ou Amida ', qu'on appelle quelquefois Diarbeklr', du nom de la province, est située avantageusement dans une plaine fertfle arrosée par le cours naturel du "Tigre, et par des canaux artificiels qui forment un demi-cercle autour de la partie orientale de la ville. L'empereur Constance lui avait récemment accordé l'faonnenr de porter son nom , et l'avait fortifiée de nouveaux murs, défendus par un grand nombre de tours. L'arsenal était muni de toutes les machines de guerre propres à la défense, et sept légions composaient la garnison, quand la place fut investie par les années de Sapor'.
< Pour la description d'Amida, voytx d'Uabdot (Bibliothèque orientale, p. 108); Histoire de Timiir-Bec, par ChereTeadiii AU, 1. ta, c41;AIuiMd AiabiMM, t. i, p. 331 , c. 43; Voyages de TaveriHer, 1. 1, p. 301 ; Voyages d'Otter, l. u, p. 273; rt les Voyages deNiebuhr, I. n , p. 324^328. Le dernier de ces voyageurs , Danms savant et exact , a donné le plan d'Amida , qui édaife les opéralions du siège.
2Diarbeidr, que les Turcs nomment Amid ou Kara Amid, dans leurs écrits, contient plus de seize mille maisons. Elle esl la résidrace d'un pcM^ba à trois queues. L'épittaèle de Kara vleat de la couleor noire d'une pierre particttlkre dont les murs d'Amida ont été très-anciennement conslntils.
3 Les opérations du siège d'Amida sont déeriles dan& le plus grand détail par ABUBieo (xu. i-9) qui cominUit
DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN
(359 dep. J.-C.)
Ce prince fondait son premier et principal espoir dans un assaut général. Les différentes nations qui suivaient ses drapeaux prirent leurs postes ; la nation des Vertse au midi , au nord les Albanais, à l'orient les Chionites , impatiens de venger la mort de leur prince, et à l'occident les Ségestans, guerriers intrépides, dont le front de bataille était couvert d'une ligne formidable d'élépbans '. Les Persans secondaient leurs efforts, et les animaient à braver le danger. Sapor luimême, sans égards pour son rang, hasardait sa propre vie avec toute l'impétuosité d'un jeune soldat. Après un combat opiniâtre, les barbares furent repoussés. Ils revinrent à la chaire, et le carnage fut affreux; mais les Romains les forcèrent encore à se retirer. Deux légions rebelles, qui avaient été reléguées sur les frontières de l'Orient, se signalèrent par une sortie, et pénétrèrent, à la faveur de la nuit, dans le camp des Persans. Pendant une de ces attaques meurtrières et inutiles, Amida fut trahi par un déserteur qui indiqua aux barbares un escalier secret, taillé dans le creux d'un rocher sur le bord du Tigre. Soixante-dix archers de la garde royale montèrent en silence au troisième étage d'une tour très-élevée qui commandait sur un précipice , et y attachèrent l'étendard royal, signal de conGance pour les assaillans et de désespoir pour les assiégés. Si cette petite troupe avait pu se maintenir dans son poste quelques instans de plus, peut-être auraient-ils assuré la réduction de la place par le sacriflce généreux de leur vie. Après avoir essayé sans succès les assauts et les stratagèmes, Sapor eut recours aux opérations plus lentes, mais plus sûres, d'un siège
pour sa défense , et s'ëdiappa avec peine, qnaiid la nOe fut emportée d'ascrot par les Persans.
■ Les Albanais sont trop bien connus pour exiger nne description; les Ségestans habitaient un pays plat et ▼asle, qui porte encore leur leur nom, au sud du khorasan , et à l'occident de l'Indoslan. ( Voyez Geographia Nabiensis, p. 133; d'Herbdol, Bibliolh^e orientale, p. 797.) Nonobstant la victoire vantée de Babram ( 1. 1 , p. 410), les Ségestans furent connus plus de quatre-vingts après pour une nation libre et alliée d« la Perse. Nous ignorons où habitaient les Vertes el les Chionites; mais j'inclinerais à croire que ces deux nations , ou au moins la dernière , occupaient les con&ns de l'Inde et de la Scythie. (Voyez Ammien , xri , 9.)
régulier, dont les travaux furent dirigés par des déserteurs romains. On ouvrit la tranchée à une distance convenable, et les soldats destinés à ce service s'avancèrent, couverts de fortes claies, pour remplir le fossé et saper le mur dans ses fondemens. Des tours de bois, posées sur des roues, s'avancèrent, et mirent les soldats en état de combattre à une hauteur égale avec ceux qui défendaient les remparts. Tout ce que le courage et l'art pouvaient exécuter fut employé à la défense d'Amida, et le feu des Romains détruisit souvent les ouvrages de Sapor; mais les ressources d'une ville assiégée ne sont pas inépuisables. Les Persans réparaient leurs pertes, et serraient de près la place; les béliers firent une large brèche, et la garnison , réduite et épuisée, ne put résister à l'impétuosité d'un nouvel assaut. Les soldats, les citoyens, leurs femmes et leurs enfans, enfin tous ceux qui n'eurent pas le temps de fuir par la porte opposée, furent inhumainement égorgés par les vainqueurs.
Mais la ruine d'Amida sauva les provinces romaines. Quand les premiers transports que donne la victoire furent calmés , Sapor dut réfléchir avec regret que, pour châtier une cité indocile, il avait perdu l'élite de ses troupes et la saison la plus favorable pour les conquêtes '. Un siège de soixante-treize jours lui enlevait trente mille de ses vétérans tombés sous les murs d'Amida. Trompé dans son espoir, le monarque retourna dans sa capitale en cadiaut son repentir sous un
I AmnUen a marqué la chronologie de cette année par trois signes qui ne quadrent parfaitement ni l'un avec l'autre, ai avec le cours de l'histoire. 1° Le blé était mûr lorsque Sapor fit l'invasion de la Mésopotamie : • eum jam stipula flavente turgerent. • Cette circonstance dans la latitude d'Alep nous rejetterait au mois d'avril ou de mai. (Voyez les observations dUarmcr sur l'écriture, t. i, p. 41 ; les Voyages de Shaw, p. 335, édil. in-4».) 2» L«s progrès de Sapor furent arrêtés par le débordenent de l'Eupbrate, qui arrive ordinairement dans les mois de juillet ou d'août. (Pline, Hist. nat., v.xii; riaggi di Pietro delta Folle , 1. 1 , p. 096.) 3» Quand Sapor se ftit rendu maître d'Amida, après un siège de soixante-treize jours, l'automne était fort avancée: • Jutumno pnteipiU hadorumque improbo sidère exorto. > Pour concilier ces contradictions frappantes, il l^ut supposer quelque délai du roi de Perse , quelques inexarliludes de l'historien , ou quelque d^rdre extraordinaire dans les saisons.
(359 dep. J.-C.)
extérieur triomphant. Il est plus que probable qu'une guerre qui avait présenté des obstacles et des dangers inattendus dégoûta l'inconstance de ses alliés barbares, et que le roi âgé des Ghionites, après avoir savouré le plaisir de la vengeance, s'empressa de quitter le pays funeste où il avait perdu le soutien de sa vieillesse et l'espoir de sa famille et de sa nation. Les forces et le courage de l'armée avec laquelle Sapor était entré en campagne l'année précédente ne pouvaient plus remplir ses vues ambitieuses. Au lieu d'entreprendre la conquête de l'Orient , il fallut se contenter de réduire deux villes fortifiées de la Mésopotamie, Singara et Bezabde <, situées l'une dans le milieu d'un désert de sable , et l'autre sur une petite péninsule entourée presque de tous côtés par le fleuve rapide et profond du Tigre. Cinq légions, du nombre de celles que Constantin avait réduites à moitié, furent faites prisonnières, et envoyées en captivité sur les confins les plus reculés de la Perse. Après avoir démantelé Singara, le conquérant quitta cette ville éloignée et solitaire. Mais il répara soigneusement les fortifications de Bezabde, la pourvut abondamment de tous les moyens de défense, et mit dans cette place importante une garnison ou colonie de vétérans, dans l'honneur et la fidélité desquels il avait la plus grande confiance. Vers la fin de la campagne, il reçut un échec en essayant d'enlever Virtha ou Técrit, ville forte des Arabes indépendans, qui passa pour imprenable jusqu'au règne de Tamerlan *.
La défense de l'Orient contre les armées de Sapor exigeait un général expérimenté, et aurait donné suffisamment d'occupation à ses talens militaires. C'était un bonheur pour l'état que cette province se trouvât confiée , dans cette circonstance, au brave Ursinicns, qui méritait la confiance des peuples et des soldats. Mais, au moment du danger', les in-
' Ammien (xx , 6 , 7) bit le récit de ces sièges.
» Pour l'identité de Virtha et de Técrit, voyez d'AnviDe (Géographie ancienne, t. ii, p. 201). Pour le siège de ce (Mteau par Timur B^ ou Tamerlan, voyez Cberereddin (1. m , e. 33). Le biographe persan exagère le mérite et la difflculté de cette expédition , qui délivra les caravanes de Bagdad d'une troupe fbrmidable de voleurs.
» Agimicn (xvin, 5, 6; «x, 3; xi], S^parle du mé- GIBBON, I.
PAR ED. GIBBON. Cil. XIX. . 425
trigues des eunuques firent rappeler Urs'micus , et le commandement militaire de l'Orient fut donné , par la môme influence, à Sabinien, riche et rusé vétéran qui avait atteint aux infirmités de la vieillesse sans eu acquérir l'expérience. Un second ordre émané de ces mêmes conseils, présidés par des esclaves jaloux et inconstans, renvoya Ursinicus sur la frontière de Mésopotamie , et le condamna aux travaux d'une guerre dont les honneurs étaient réservés pour son indigne rival. Sabinien plaça ses troupes sous les murs d'Édesse. Tandis qu'il récréait son indolence par la vaine parade d'exercices militaires, et qu'il faisait danser les soldats au son des flageolets, l'ancien général de l'Orient défendait seul la province par ses talens et par son activité. Mais, lorsque Ursinicus présentait un plan vigoureux d'opérations, quand il proposa de tourner les montagnes avec un corps de cavalerie et de troupes légères pour enlever les convois des ennemis, fatiguer par des attaques la vaste étendue de leurs lignes , et secourir la ville d'Amida, le commandant, timide et envieux , répondait qu'il avait des ordres positifs de ne point exposer les troupes. Amida fut prise. Ceux de ses braves défenseurs qui échappèrent au fer des barbares tombèrent, dans le camp des Romains, sous celui des bourreaux; et Ursinicus même fut puni par la perte de son rang militaire , après avoir été accusé, par une information partiale, des fautes de Sabinien. Mais le général injustement condamné osa dire à l'eropereiir que , si de pareilles maximes continuaient à prévaloir dans les conseils, toute sa puissance suffirait difficilement à chasser - les ennemis des provinces orientales , et Constance éprouva bientôt la vérité de cette prédiction. Lorsque l'empereur eut subjugué ou pacifié les barbares du Danube , il avança par des marches lentes vers l'Orient, et , après avoir douloureusement contemplé les ruines encore fumantes d' Amida , il forma le siège de Bezabde avec une armée puissante. L'effort
rite et de la disgrâce d'Ursinieus avec la drconspection qui conrieat i un soldat relativement à son général. On peut le soupçonner d'un peu de partialité ; mais son récit parait assez probable.
des plus énormes béliers fut employé contre ses murs , et la place fut réduite à la dernière extrémité : mais la garnison, patiente et intrépide, ne pensait point à capituler ; elle se défendit jusqu'au moment oii l'approche de la saison pluvieuse obligea l'empereur à lever le siège et à se retirer honteusement dans ses qoartiers d'hiver à Antioche '. La vanité de Constance et le zèle de ses conrUsans cherchaient en vain , dans la guerre de Perse, nn événement qui pût flatter l'empe- < reur, tandis que Julien , à qui il avait con6é les Gaules, était comblé d'honneur par le récit simple et naif de ses exploits.
Dans l'aveugle acharnement de la discorde civile. Constance avait abandonné aux barbares de la Germanie les contrées de la Gaule qiti obéissaient encore à son rival. Un nombreux essaim de Francs et d'Allemands furent invités à passer le Rhin , par des présens, des promesses , l'espoir du (Hllage, et le don de toutes les terres qu'ils pourraient envahir*. Hais l'emperenr, qui, dans un embarras momentané , avait eu l'imprudence d'attirer ces hôtes destructeurs, sentit bientôt combien il était difficile de faire renoncer des alliés si dangereux à des contrées dont ils connaissaient la richesse. Indifférens à la qualiScation de révolte ou de loyauté , ces voleurs indisciplinés traitaient comme leurs ennemis naturels tons les sujets de l'empire dont Us convoitaient les possessions. Quarante-cinq villes florissantes , Tongres , Cologne, Trêves, Worms, Spire, Strasbourg, et un grand nombre d'autres villes et villages , furent ravagées et la plupart réduites en cendres. Les barbares de la Germanie, fidèles aux usages de leurs ancêtres, ne se renfermaient jamais entre des murs , qu'ils
I Ammien (xx, 11). Omisse vano ineepto, hiematanu AnUœUa redit in Syriam œnunnosam, perpestus et uleerum sed et atroeia, diuque deflenda. C'«8t ainsi que Jacques Gronovius a rétabli un passage obscur; et il pense que cette seule correction aurait mérité une nourelle édition de son auteur, dont on peut à présent deriner le sens. J'espérais trouver qudques nouveaux éclaireissemens dans les recherches récentes du savant Emestus (,Lipsiœ, 1773).
* On peut trouver dans les ouvrages de Julien (Orat. ad S. P. Q. Athen., p. 277 ) les ravages des Germains el la détresse des Gaules. ( Dans Ammien , xv , 11 ; Libanius, Orat. s ; Zosime , I. m . p. 140 ; Sozomène, I. oi, c. 1 .)
nommaient avec horreur des sépalcres et des prisons. Ils habitaient les bords des rivières du Rhin, de la Meuse et de la Moselle, et ne connaissaient d'autres fortifications dans les momens du danger que des ar> bres qu'ils coupaient et croisaient les ans sur les autres dans les routes qu'ils voulaient (enner. Les Ailanands s'étaient fixés dans l'Alsace et dans la Lorraine; les Francs occupaient l'ile des Bataves et tout le Brabant, connu alors sous le nom de Toxandrie*, et qu'on peut regarder comme le berceau de b monarchie française*. Des sources du Rhin jusqu'à son embouchure, les conquêtes des Germains s'étendaient à quarante milles vers l'occident de cette rivière; mais les pays qu'ils avaient dévastés étaient trois fois plus étendus que leurs conquêtes. Jusqu'à une distance beaucoup plus éloignée, tontes les villes ouvertes des Gaulois étaient désertes, et les habitans. renfermés dans les villes fortes, ne pouvaient plus recueillir de grains que sur les terres encloses dans l'enceinte de leurs murs. Les légions , sans paie et sans vivres, sans armes et sans discipline, tremblaient à l'approche et même au seul non des barbares.
Ce fut dans ces temps malheureux qu'on choisit un jeune prince sans expérience ponr délivrer et gouverner les provinces de b Gaule; ou plutôt, comme Julien le dit luimême, pour représenter la vaine image de b grandeur impériale. Son éducation scola*tiquc et solitaire l'avait beaucoup plus £anii-
> Ammten'(xvi, 8). Ce nom semble dérivé de b Toxandrie de Pline, et on le troave firéquemment répété dans les histoires du moyen Age. La Toxandrie éteila pays de bois et de marais, qui s'étendait depuis les ctn. runs de Tongres jusqu'au confluent du Vabal et du Rhin. (Voyei Valesius, Notit. GaUiar., p. 558.)
'> Le paradoxe du père Daniel , qui préloidait que Ici Francs n'avaient jamais obtenu d'établissement fixe sw ce côté-d du Rhin avant le règne de Clovis , est réftité lrè>savamment et avec beaucoup de bon sens par M. Biet, qui a démontré, par une chaîne de preuves évidentes, que les Francs ont possédé sans interruption la Toxandrie pendant cent trente ans avant l'avénanenl de Clmis. La dissertation de M. Biet a été couronnée par l'Académie de Soissonsen 1736, et semble avoir obtenu unejnste préférence sur le Discours de son célèbre coDcorrent, l'abbé le Bœuf, antiquaire dont le nom exprime assra heure*semenl les talens.
(359dep. J.-C.)
PAR ED. GIBBON. GH. XII
liarisé avec les livres qu'avec les armes, avec les anteurs de l'anUquité qu'avec les mœars des hommes de son siècle. Il ignorait parfaitement l'art destructeur de la guerre et la science insidieuse du gouvernement. Quand il répétait gauchement quelque exercice militaire, qu'il ne pouvait pas se dispenser d'apprendre, il s'écriait en soupirant : < O Platon! Platon! quelle occupation pour an philosophe! > Cependant celte philosophie spéculative , méprisée de presque tous les hommes livrés aux affaires; avait rempli riotagination de Julien des exémj[>les les plus respectables, et son Âme des préceptes les plus généreux. Elle y avait empreint l'amour de la vertu, le désir de la gloire , et le mépris de la mort. L'habitude de la tempérance et de la frugalité, si recommandées dans les écoles , sont bien plus essentielles encore dans la discipline sévère d'un camp. Julien ne prenait de nourriture et de sommeil que ce qu'exigeaient les besoins de la nature. Rejetant avec dédain les mets délicats destinés pour sa table , il satisfaisait son appétit avec la ration grossière que recevait le moindre des soldats. Dans la Ganle , durant l'hiver le plus rigoureux, il ne souffrait jamais qu'on allumât du feu dans la chambre oii il couchait. Après avoir donne quelqses instans au repos , il se levait souvent au milieu de la nuit de dessus un tapis étendu sur le plancher, soit pour une dépêche pressée, soit pour visiter ses rondes, ou pour ménager un moment à ses études tàvorites *. Les préceptes de cette éloquence, qu'il appliquait précédemment à des sujets de pure imagination, furent employés plus utilement à exciter ou à calmer les passions d'une multitude armée; et, quoique plus familiarisé, dès sa jeunesse, aux beautés du langage des Grecs, par la Uttérature et par la conversation, il avait cependant acquis une connaissance suffisante de la langue latine*. Ju-
t La vie priv^ de Julien dans la Gaule, et la discipline iérire à laquelle il s'assujélit, sont décrites par Aminien (xn , 5) , qui lui prodigue ses louanges, et par Julien luimène qui affede de ridiculiser ( Misopogon, p. 240) une coBduitequi, dans nu prince de la maison de Constantin, a droit de surprendre.
^Jderat latine quoque differenti suffieiens sermo.
lien n'ayant jamais été destiné à occuper ni la place de juge, ni ceUe de législateur, il est probable qu'il s'était peu attaché à l'étude de la jurisprudence romaine ; mais ses études philosophiques lui avaient donné un respect inflexible pour la justice , la connaissance des principes généraux d'évidenée et d'équité, et la faculté de démêler avec patience les questions les pins embarrassantes. Le succès de ses desseins politiques et de ses opérations militaires dépendait des circonstances et du génie de ceux auxquels il avait affaire. L'homme instruit qui manque d'expérience est souvent embarrassé dans l'application de la meilleure théorie ; mais il acquit cette science indispensable par la vigueur active de son propre génie, et par la sage expérience de Salluste, qui s'attacha tendrement à un prince si digne d'être aimé. Cet officier, distingué par son mérite et par son rang, joignait à une intégrité incorruptible l'heureux talent d'ôter à la vérité ce qu'elle avait de désagréable, sans jamais la déguiser '.
Dès que Julien eut revêtu la ponrpreà Milan, on l'envoya dans la Gaule avec une faible suite de trois cent soixante soldats. Dans l'hiver qu'il passa désagréablement à Vienne, an milieu des ministres que Constance avait chargés de diriger la conduite de son neveu , il apprit le siège et la délivrance d'Autun. Cette ville ancienne et vaste, dont les murs étaient en ruines et la garnison sans courage, fut sauvée par l'intrépidité de quelques vétérans qui reprirent les armes pour défendre leurs foyers. En partant d'Autun pour traverser les provinces gauloises , Julien saisit la première occasion de signaler son courage. A la tête d'un petit corps d'archers et de ca-
(Ammien,xTi, 5.) Mais Julien , éleré dans les iedes de la Grtee, ne regarda jamais le langage des Romains que comme un idiome rulgaire et étranger, dont il pourrait Mre obligé de se servir en certaines occasions.
< Mous ignorons la place qu'occupait alors cet excellent ministre, à qui Julien donna depuis la préfecture de la Gaule. La jalousie de l'empereur rappela bienlAt Salluste; et nous pouvons encore lire un discours assez bien ftdl, mais pédantesque (p. 240-252), dans lequel Julien déplore la perle d'un ami si précieux, auquel il se reconnaît redevable de sa répuUlion. ( Voj ez la BleUtrie , préface de laVicdeJovien.Y 20.)
DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN
(359 dep. J.-C.)
Valérie pesante , il choisit de deux routes la plus courte mais la plus dangereuse, et, tantôt en évitant , tantôt en repoussant les barbares qui étaient maîtres de la campagne , il se rendit sans accident au camp près de Reims , où les troupes avaient ordre de s'assembler. La présence du jeune prince ranima le conrage expirant des sddats, et ils marchèrent de Reims à la poursuite de l'ennemi, avec une confiance qui pensa leur être fatale. Les Allemands, qui connaissaient parfaitemeîDt le pays, rassemblèrent leurs forces dispersées, et , profitant d'une nuit obscure' et pluvieuse, ils attaquèrent avec impëtnosité l'arrière -garde des Romains. Avant d'avoir pu réparer le désordre inévitable dans cette surprise, Julien perdit deux légions, qui furent taillées en pièces , et il apprit par sa propre expérience que, dans l'art de ia guerre, la vigilance et la conception sont deux préceptes importans. Une seconde action plus heureuse rétablit l'honneur de ses armes; mais, comme l'agilité des barbares les mettait à l'abri de la poursuite , sa victoire ne fut ni sanglante ni décisive. 11 s'avança cependant jusqu'aux bords du Rhin, et réfléchit, en contemplant les ruines de Cologne , sur les malheurs et sur les dangers de la guerre. A l'approche de l'hiver, il se retira mécontent de la cour, de son armée et de ses propres succès*. La puissance de l'ennemi n'était point ébranlée. À peine Julien avait-il séparé ses troupes et pris ses quartiers à Sens, dans le centre de la Gaule, qu'il fut environné et assiégé par une multitude de Germains. Réduit, dans cette extrémité, aux ressources de son propre génie , il suppléa , par sa prudente intrépidité , à la faiblesse de la ville et de la garnison; et les bari)ares se retirèrent irrités de leur peu de succès, après trente jours d'efforts inutiles.
La satisfaction intérieure que Julien éprouvait de ne devoir sa délivrance qu'à son épée était empoisonné par la douleur de se voir abandonné et trahi de ceux qui, obligés par les lois de l'honneur et de la fidélité à le dé-
t Ammien (xn, 2, 3) paraît plus content de sa première campagne que Julien lui-même, qui avoue naïrement qu'il n'a rieo exécuté d'intéressant , et qu'il a Hé forcé (te ftiir devant les ennemis.
fendre, méditaient peut-être secrètement sa destruction. Marcellus , maître général de la cavalerie dans les Gaules, interprétait à la rigueur les ordres de la cour. Indifférent à la dangereuse situation de Julien , il avait défendu aux troupes qu'il commandait de donner aucun secours à la ville de Sens. Si le césar eût souffert en silence une insulte si .dangereuse , sa personne et son autorité seraient devenues l'objet du mépris général; et, si cette action criminelle n'eût pas été punie, l'empereur aurait confirmé par là les soupçons que sa conduite passée, envers lesprinces de la maison Flavienne, n'avait que trop autorisés. On rappela Marcellus *, et le commandement delà cavalerie fut donné à Sévère, qui joignait la valeur et l'expérience à la fidélité. Modeste et respectueux dans les conseils , actif et zélé dans l'exécution , il céda sans peine à Julien l'autorité supérieure, que l'impératrice Eusebia lui fit enfin obtenir sur les armées de la Gaule*. On adopta pour la campagne suivante un plan sage d'opérations, julien lui-même, à la tète du reste des vétérans et de quelques nouvelles levées que la cour avait permises, pénétra hardiment dans les retraites des Germains. Il rétablit avec soin les fortifications de Saveme, dont la position avantageuse pouvait également arrêter les incursions et la retraite de l'ennemi. D'un autre côté, Rarbation, général d'infantme, s'avançait de Milan avec une armée de trente mille hommes ; et, après avoir passé les montagnes, se préparait à jeter un pont sur le Rhin aux environs de BàU. On devait s'attendre que les Allemands , serrés des deux côtés par les armés romaines, seraient bientôt forcés d'évacuer les provinces de la Gaule et s'empresseraient de marcher au secours de leur pays natal; mais l'espoir de la campagne fut perdu par l'incapacité, la jalousie, ou par les instructions mystérieuses de Rarbation ,
< Ammien (xn, 7.) Libanius parie plulAt anntagens»ment des taleos militaires de Marcellus (,Orat. z, p. 272), et Julien bit entendre que l'empereur ne l'aurait pas nppdé si Oicilement , s'il n'y avait pas eu i la cour d'autres griefii contre lui, p. 278.
^Sevenis, non discors, non arrogans, sed longH milUia fntgalUate compertus; et eum rtete praeeuntem secutunu, utductorem morigenismUe$.(Xmmta, I xn , 11 ; Zosime, 1. m , p. 140.)
(359 dep. J.-C.)
qui se comporta comme s'il eût été l'ennemi du césar et l'allié secret des barbares. On peut attribuer à son manque d'intelligence militaire, la facilité avec laquelle il laissa passer et repasser une troupe de bandits, presque devant les portes de son camp. Mais la perfidie qui lui fit brûler on grand nombre de bateaux et toutes ses provisions superflues , dont l'armée des Gaules avait le plus grand besoin, est une preuve évidente de ses criminelles intentions. Les Germains méprisèrent un ennemi qui n'osait pas les attaquer, et la retraite ignominieuse de Barbation priva Julien d'un secours sur lequel il avait compté. 11 se vit abandonné à lui-même dans une position où U ne pouvait rester sans danger, et dont il était difficile de sortir sans honie '.
Les Allemands, délivrés de la crainte d'une invasion, se préparèrent à châtier le jeune Romain, qui prétendait leur disputer la possession d'un pays auquel ils avaient droit par des traités , suites de la conquête. Ils employèrent trois jours et trois nuits à faire passer le Rhin à leur armée. Le féroce Chnodomar, secouant l'énorme lance dont il s'était victorieusement servi contre le frère de Magnence, conduisait l'avant-garde des barbares, et modérait, par son expérience, l'ardeur martiale qu'il inspirait par son intrépidité*. Il était suivi de six antres rois, de dix princes d'extraction royale , d'une nombreuse troupe de vaillante noblesse , et de trente-cinq mille des plus braves soldats de la Germanie. La confiance qu'ils avaient en leurs propres forces fut augmentée par la trahison d'un déserteur, qui déclara que le césar occupait , avec une faible armée de treize mille hommes , un poste à environ vingt milles de leur camp de Strasbourg. Avec ces forces si inférieures , Julien résolut de
< Rdalirement i U jonetion projetée de Barbation avee Jolien, et à la retraite de ce général , voyez Ammien (xn, 113,Or<tt.,p.273).
* Ammien (zn, 12) décrit avec son élo<(uence ampoulée la figure et le caractère de Chnodomar. Judate etfUiens ingenU robore lacertorum, ubi ardor prœ- Ui sperabatur inunanis , «9110 spumante , sublinUor, erectus in jaculum formidanda vastUaHs, annonimque nitore conspicuus : antea streniuu et mUes, et vûui» prœter eatteros duclor..., DicenUun casarem superavit aque marte congrestut.
PAR ED. GIBBON. CHAP. XIa.
chcrcheretd'aitaquer les barbares. Le hasard d'une action générale lui parut préférable à celui d'une multiplicité de combats, qui minaient sa petite armée sans rendre aucun service aux provinces qu'il voulait délivrer. Les Romains marchèrent serrés sur deux colonnes , la cavalerie à droite , et l'infanterie à gauche. Le jour était si avancé quand ils aperçurent les ennemis, que Julien proposa de différer la bataille jusqu'au lendemain, et de réparer par la nourriture et le repos les forces épuisées des soldats. Cédant néanmoins ensuite avec répugnance à leurs clameurs et à l'avis de son conseil , il exhorta ses troupes à justifier par leur valeur l'indocilité de leur impatience, qui, s'ils étaient vaincus, passerait pour de l'imprudence et de la présomption. Les trompettes sonnèrent ; le cri de guerre fit retentir la plaine, et les deux armées s'élancèrent l'une contre l'autre avec une égale impétuosité. Le césar, qui conduisait lui-même l'aile droite, avait mis sa confiance dans l'adresse de ses archers et dans la force massive de ses cuirassiers; mais ses rangs furent rompus par un mélange confus de cavalerie et d'infanterie légère , et il eut la douleur de voir fuir six cents de ses meilleurs cuirassiers*. Julien, oubliant le soin de sa propre vie, se jeta au devant d'eux, et en leur rappelant leur ancienne gloire, en leur peignant l'infamie dont ils allaient se couvrir, il parvint à les rallier et à les ramener contre les ennemis victorieux. Le combat entre les deux lignes d'infanterie était sanglant et obstiné. Les Germains avaient la supériorité de la force et de la taille , les Romains celle de la discipline et du sang-froid; mais, comme les barbares , qui combattaient sous les drapeaux de l'empire réunissaient tous ces avantages , leurs formidables efforts, dirigés par un chef habile, décidèrent le succès de la journée. Les Romains perdirent quatre tribuns et deux cent quarante-trois soldats dans la mémorable bataille de Strasboui^ , si glo-
* Après la bataille, Julien essaya de rétablir l'ancieoDe discipline dans toute sa rigueur , en exposant les ftigilift aux risées du camp , habillés en femmes. Ces troupes réparèrent leur faute et leur honneur dans la campagne suivante, (/osime, 1. m, p. 142.)
rieUse pour lë fennë césar* ; et si hearense pbnr les provinces opprimées. Sa mille Allemands perdirent la vie, sans compter ceux qui fttrent noyés dans le Rhin , on percés de dards tandis qtt\h tâdiaient de le passer à la nage*. Ghnodomar lui-même fnt entouré et pris avec (rois de ses braves compagnons d'armes qui avaient fait vœu de partager le sort de leurdief.et dene pas lui survivre. Julienle reçut militairement, en présence d'un conseil composé de ses olBciers ; et, lui montrant une pitié généreuse, il dissimnia le mépris intérieur que lui donnait la basse soumission de son captif. An lieu de donner le roi vaincu des Allemands enspectacle aux villes de la Gaule, le jeune césar fit un respectueux hommage à l'empereur de ce trophée de sa victoire.Clwodomar reçut un traitement honorable ; mais l'impatient barbare ne survécut pas longtemps à sa défaite,àsa captivité etàson exil'. Lorsque Julien eut repoussé les Allemands des provinces du Haut-Rhin, il tourna ses armes contre les Francs, situés plus prèsde \'0céan, sur les confins de la Gaule et de la Germanie, que leur nombre et plus encore leur valeur intrépide faisaient considérer comme les plus formidables des barbares *. Quoique très-adonnés au pillage, ils aimaient encore mieux la guerre ; ils la regardaient comme l'honnenr et la félicité suprême dn genre hu-
1 JolieaM-meme (ad S. P. Q. Athen., p. 279) parle de b bittàOÎe de Strasbourg arec la modestie d'un homme de mérite : Eju<t;(«ntju?u vx a.*Ki»t, ««■ ne vjuw 1^^l^tf» » TM«i>7« /(«;(«.
Zodine la osospare à lavicteire d'Alexandre sur Darios, et ec|icodaDt nous n'irons pu décourrir aucune de ces drconstanees qui attestent le génie militaire d'un général , et qui fixent l'attention de la postérité sur la conduite et le sueets d'une bataille.
* Aarnica (xn , 12). libmins augmente de deux nUe le «ombre des morts (Orat. x, p. 274) ; mais ces ttdblcs difTérences sont peu de chose en comparaison de soixante mille barbares que Zosime sacrifie à la gloire de son héros (I. in, p. 141 ). Nous pourrions accuser de celle extravagance la négligeiMe des copistes, si cet UstericB crédule ou partial n'avait pas converti l'année des Allemands, qui n'était que de trenle-dnq mille combattans, en une multitude innombrable de barbares. n'xuSof «4rn/>aT j3«^Ct^«if .{Nous serions coupables , après cette découverte, de donner trop légèrement notre confiance à de semblables rédts.
* Ammien, xn, 12; Libanius, Orat.x, p. 276.
* libaoius {Orat. m , p. 157) bit on portrait (Irappant des meeurs des Francs.
DECADENCE DE L'EMPIRE R091AIN
(3&§ dep. !.-€;)
main. Leurs ftmes et leurs corps étaient si parfaitement endurcis par une activité contihuelle, que, selon la vive expression d'an orateur, les neiges de l'hiver avaient autant de charmes pour eux que les fleurs do printemps. Dans le mois de décembre qui suivit la bataille de Strasbourg, Jofen attaqna six cents guerriers de cette nation, qui s'étaient jetés dans deux châteaux sur la Meuse '. An milieu de cette dure saison, ]\r soutinrent avec une constance indomptable un siège de cinquante-quatre jours. Épuisés par la faim, et convaincus que la vigilance avec laqadle rennemi rompait les glaces de la rivière ne leur laissait aucun espoir de s'écliapper , les Francs cousentirent , pour la première fms , à se dispenser de f ancienne loi, qui leur ordonnait de vaincre on de monrir. Julien envoya immédiatement ses captift à la cour de Constance; l'emperenr les accepta conraie un prësent précieux *, et tes incorpora dans l'élite des gardes de son palais. La résistance opiniâtre de cette poignée de Francs fit (Hévoir à Julien les difiScuItés de l'expcditioB qu'il se proposait d'entreprendre au commencement du printemps contre le corps entier de la nation. Sa rapide diligence surprit et déconcerta l'activité des baiiiares; ordonnant à ses soldats de s'approvisionner de biscuit pour vingt jours, il planta ses lentes auprès de Tongres, tan^ que les ennemis le croyaient encore dans ses quartiers de Paris, dans l'attente des convois qui arrivaient lentement de l'Aquitaine. 'Sans donner aux Francs le temps de se réunir ni de délibérer, il étendit saganent ses légions depub Cologne jusqu'à l'Océan; et, par la terreur autant que par le succès de ses armes, il réduisit bientôt les tribus suppliantes à implorer la
< Ammien , xni , 2; Libanius OraL x , p. 278. L'orateur grec , ai interpr^ant mal un passage de Julien , représente les Francs comme une troupe de mille ooBbattans; et, comme il avatt la lete remplie de la gnerredu Péloponnèse, il les compare auxLacédémoniens «pii Itotat assiégés et pris dans IHe de Spbacterie.
> Julien, ad S. P. Q. Jtlien., p. 280;LibanhK, OraL x. p. 278. Selon l'expression de Ubanins, rempereur, /»»<• arcju«^fc,ce que la Bletterie(Vie de JuUea.p.llS) regarde comme un aveu naif, et Valesins {adAmniam., xnt, 2) comme un détour pour obscurcir la vérité. Dota Beo^im ( Historien de France, 1. 1, p. 733), en substituant ■■ àot, i évite la difficulté en diangeant le sens du passage.
(359âep. J.-G.)
PAU ED. GIBBON. GUAP. XIX
clémence et à snbir b loi de lem* vainqueur. Les Chamaves se retirèrent docilement dans leurs anciennes habitations au-delà du Rhin; mais les Saliens conservèrent leur nouvel établissement deToxaadrie, comme soiets et auxiliaires de l'empire romain *. Le traité fut ratifié par des sermens solennels, «t on nomma des inspecteurs pour résider parmi les Francs , et faire exécuter strictement les conditions. On rapporte une anecdote intéressante par ell&méme, et qui ne dément pas le caractère que l'on donne à Julien. Il arrange et conduisit ingénieusement jusqu'à la fin cette espèce de tragédie. Quand les Chamaves demandèrent la paix , il exigea le fils de leur roi pour otage, comme le seul qui pût mériter sa coaiiance. Un silence lugubre, interrompu par des larmes et de longs gémissemens, peignit d'une manière expressive l'embarras et la douleur des barbares. Leur chef, vénérable par ses cheveux blancs, déplora dans un discours pathétique sa perte personneUe , qui devenait une calamité publique. Tandis que les Chamaves restaient prosternés aux pieds du trône , le jeune prince capt'if, dont ils pleuraient la mort, parut devant eux. Dès que les transports brnyans de la joie furent assez apaisés pour qu'on p6t s'entendre, le césar leur tint le discours suivant : i Contemplez le prince
> qui faisait couler vos larmes, c'est par votre » faute que vous l'aviez perdu ; Dieu et les
> Romains vous le rendent. Je le garderai , » j'élèverai sa jeunesse, plutôt comme un mo- * nument de ma propre vertu que comme » un gage de votre sincérité. Si vous violez
> la foi que vous m'avez Jurée , les armes de
> la république vengeront votre perfidie sur
> les coupables, et non pas sur l'innocent. > Les barbares se retirèrent pénétrés de reconnaissance et d'admiration *.
* Ammien, xm , 8 ; Zosime , I. ni, p. 146-150. Son récil est obsenrà par nn (mélange de liibles ; et Julien (ad
S. P. Q), Udil : v^t/'i^n/tty /in.fttrfat t» X«x<ur tins
X»f**fi*t <r« tptxara. CcUe (fifllérence sert à conflrmer que les Francs Saliess obtinrent la pennissioD de conserver leur établissement dans la Toxandrie.
> Eimape (in ExcerpL LegaOûnum, p. 15 , 17) raconte cette Usloire intéressante, qne Zosime a abrégée, et il l'orne de toute l'amplillcation d'un rhéteur grec; mais le silence de Libanins, d' Ammien et de Julien loi-même, rfod ce rédl fort douteux.
Ce n'était pas assez poor Jnlien -d'avoir chassé des Gaules les barbares de la Geimiir nie, il aspirait à intter ou à surpasser les premiers et les plus illustres des empereiju^. A leur exemple, il composa ses commentaires de la guerre Gallique *. César a raconté avec orgueil la manière dont il patta deux Cois le Rhin. Julien pouvait te vanter qu'avMM de prendre le titre d'auguste il avait conduit les aigles romaines atnlelà de ce fleuve, dans trois expéditions également couroanées de succès *. La oonstemation des Germains, après la bataille de Strasbourg , encouragea sa première tentative ; et la répugnance dm troupes céda bientôt à l'^oquenee persuasive de leur commandant, qui partageant les faâgues et les dangers qu'il àaposaki ses soldats. Les villages des deux côtés du Mein, abondamment approvisionnés de grains et de troupeaux, essuyèrent tous les maux qui accompagnent l'invasion d'une armée. Les principales maisons, constnùtes avec quelque imitation de l'élégance romaine furent la proie des flammes ; et le césar, avança hardiment l'espace de dix railles ; mais il fut arrêté par une forêt sombre et impénétrable, hhnée de passages souterrains qui menaçaient à chaque pas l'assaillant d'embûches secrètes, et la terre était déjà couverte de neige. Julien, après avoir réparé un ancien château bâti par Trajan , accorda une trêve de dix mois aux barbares consternés. A l'expiration de la trêve, Julien entreprit une seconde expédition au-delà du Rhin, pour humilier l'orgueil deSurmaretd'Hortaire, deux rois qui avaient combattu à la bataille de Strasbourg. Ils s'étaient engagés à rendre tous les prisonniers romains qui existaient encore; et le césar s'étant procuré dans les villes et dans les villages de la Gaule une liste exacte des habitans qu'ils avaient perdus, découvrait tontes les tentatives qu'on faisait pour le tromper,
* Ubanius , ami de Julien , donne dalrement à enlendro (Orat. nr, p. 178) que son béros a écrit nne histoire de ses campagnes dans la Gaule; mais Zosime (I. m , p. 140) paraît n'aroir puisé sa relation que dans les Oraisons ( xoyei ) et dans les Épltres de Julien. Le discours adressé aux Athéniens contient on récit exact de la guerre contre les Germains.
' Voyez Ammien, xm, 1, lO;; xnn 2; et Zosime, I. m , p. 144. ; Julien, ad S. P. Q. Jtken., p. 280.
DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN
( 359 dep. J.-C.)
avec une promptitude et une facilité qui lui donnèrent presque la réputation d'être doué d'une intelligence surnaturelle. Sa troisième expédition fut encore plus brillante et plus utile que les deux précédentes. Les Germains avaient rassemblé toutes leurs forces, et longeaient les bords opposésde la rivière, dans le dessein de détruire le pont, et de s'opposer an passage des Romains; mais ce sage plan de défense fut déconcerté par une savante diversion. Trois cents soldats armés à la légère, distribués dans quarante petits bateaux, descendirent la rivière en silence, et eurent ordre de débarquer à une petite distance des postes de l'ennemi. Ils l'exécutèrent avec tant d'audace et de célérité, que les chefs des bar^ bares, plongés dans la sécurité de l'ivresse , furent sur le point d'être surpris au retour d'une fête nocturne. Sans répéter les horreurs monotones et affligeantes du carnage et de la dévastation, il sulGra de dire que Julien dicta ses conditions de paix à six des plus puissans rois des Allemands. On permit à trois d'entre eux de contempler la sévère discipline et la pompe martiale d'un camp romain. Suivi de vingt mille captifs délivrés de leurs chaînes, le césar repassa le Rhin, après avoir terminé une guerre dont le succès a été comparé aux célèbres victoires remportées sur les Cimbres et sur les Carthaginois. Dès que Julien, par sa valeur et par son intelligence, eut assuré un intervalle de paix, il occupa son loisir d'un ouvrage plus satisfaisant pour son humanité et sa philosophie. Les villes de la Gaule dévastées par les barbares furent promptement réparées. Julien fit reconstruire et fortifier sept postes importans entre Mayence et l'embouchure du Rhin'. Les Germains vaincus s'étaient soumis à la juste et humiliante condition de préparer et de transporter les matériaux. Le zèle actif
1 Ammien , xviii , 2 ; Libanius , Orai. x , p. 279 , 280. De ces sept postes, quatre sont aujourd'hui des vUles assez considérables, Bingen, Andemach, Bonn, et Nuyss. Les trois autres, Tricesim» , Quadriburgium , et Castra HercuUs ou HéracJée , ne subsistent plus ; mais il y a lieu de croire que, sur le terrain de Quadriburgium , les Hollandais ont construit le fort de Schenk, dont le nom blessait si violemment l'oreille délicate de Boileau. (Voyez d'Anville, Notice de l'ancienne Gaule, p. 183; Boileau, épUre IV et les notes.)
de Julien pressa l'ouvrage; et tel était l'esprit qu'il avait répandu parmi ses troupes , que les auxiliaires , renonçant à l'exemption des travaux, entreprenaient les pins (atigans avec ardeur , et lés exécutaient avec autant d'activité que les soldats romains. Les soins du jeune césar ne se bornèrent point à la sûreté des peuples et des garnisons; il fallut encore pouvoir à leur subsistance. La désertion des uns et la révolte des autres auraient été la suite funeste et inévitable d'une famine. La culture des provinces gauloises avait été interrompue par les calamités de la guerre; mais les soins paternels de Julien firent suppléer l'abondance de i'ile voisine à la disette du continent. Six cents barques, construites dans la forêt des Ardennes, revinrent plusieurs fois des côtes de la Grande-Bretagne chargées de grauis, et les distribuèrent dans les villes et les forteresses situées sur les bords du Rhin '. I..es victoires de Julien rendaient à la navigation la sûreté que Constance avait ofi'ert d'acheter par le tribut annuel et honteux de deux mille livres d'argent. L'avarice de l'empereur refusait à ses soldats les sommes que sa lâche timidité accordait aux barbares ; et Julien eut besoin de tonte son adresse et de toute sa fermeté quand il ouvrit la campagne avec une armée qui, pendant les deux dernières campagnes n'avait reçu ni paie ni gratification *. Le soin du bonheur et de la paix de ses sujets réglait ou semblait régler l'administration de Julien'. Il s'occupait, pendant ses quartiers d'hiver, du gouvernement civil, etatfectait de préférer aux fonctions de général celles de magistrat. En entrant en campagne, il remit
< Nous pouvons en croire Julien lui-même (,Orat. ad S. P. S. At/ien., p. 280). Il lïit un récit très-circonstaneié de cette expédition. Zosime- ajoute deux cents vaisseaux de| plus (1. in , p. 145). En évaluant le port de cbacun des six cents vaisseaux à soixaole-dix tonneaux , ils pouvaient en exporter quarante-deux mille. (Voyez les jioids et mesures d'Arbuthnot, p. 237i') Le pays qui pouvait supporter une pareille exportation , devait avoir atteint i un haut degré de culture.
2 Les troupes se mutinèrent au moment où dics allaient passer le Rhin pour la seconde fols. (Ammien, x¥n,9.)
3 Ammian. xn , 5; xvni, I; Mamertius, in Païu^jr. f >(.,», 4.
(359 dep. J.-C.)
PAR ED. GIBBON. CH. XIX
anx gouveraeun des provinees les causes pabliques et particvKères qui avaient été portées à son tribonal ; mais, à son retour, H examina soigneusement toutes leurs procédures, adoucit la rigueur de la loi, et prononça son jugement sur la coaduite des juges. Supérieur à la faiblesse à^ bomraes Tertoenx, dont le zèle ardent pour la justice est trop souvent poussé jusqu'à l'indiscrétion, il réprima par une réponse pleine de sagesse et de dignité, la chaleur d'un avocat qui accusait de concussion le président de la province narbonnaise : SU ne faut que tUer, s'écria Delphidins avec véhémence, qui jamait sera trouvé coupable ? Et t'il mffit tP affirmer, répondit Julien, ^tit jamait sera déclaré itmoeent?
Dans l'administration générale de la paix et de la guerre, l'intérêt du souverain et celui de ses peuples est ordinairement le même; mais Constance se serait cru violemment offensé, si les vertus de Julien eussent privé de la moindre partie du tribut qu'il arrachait à une province épuisée. Le prince qui portait les ornemens de la royauté, pouvait quelquefois prétendre à corriger l'insolente avidité des agens inférieurs , à éclairer leurs artifices, à introduire une répartition et une collecte plus égale et plus Cacile ; mais, d'après les sentimens de Constance , l'administration des finances était bien plus sûrement remise entre les mains de Florentins, préfet du prétoire des Gaules, tyran efféminé, également incapable de remords et de compassion. Ce ministre oi^ueilleux se plaignaù. hautement de la réclamation la pins modeste, tandis que Julien se reprochait à lui-même la faiblesse de son opposition. Le césar avait rejeté avec horreur l'édit d'une taxe extraordinaire, pour laquelle le préfet lui avait demandé sa âgnature ; et le tableau frappant de la misère publique, qu'il avait été forcé de faire pour justifier son refus, offensa la cour de Constance. On lira sans doute avec plaisir les sentimens de Julien, exprimés avec chaleur et liberté dans sa lettre adressée à un de ses intimes amis. Après lui avoir exposé sa conduite, il continue en ces termes : ( Etait-il possible à un disciple d'Aris- * tote et de Platon de se conduire autrenent?
I Pouvais-je abandonner les malheureux 1 sujets confiés à mes soins? N'étais-je pas » obligé de les protéger contre ces voleurs
> impitoyables? Un tribun qui déserte de son
> poste est puni de mort et privé des hon- I neurs de la sépulture. Comment oserais-je » prononcer sa sentence , si au moment du
> danger je négligeais un devoir plus sacré t et pins important? Dieu m'a placé dans ce » poste élevé ; sa providence sera mon guide
> et mon soutien. Si je suis condamné à
> souffrir, je trouverai ma consolation dans
* la pureté de ma conscience. Plût au ciel » que j'eusse encore un conseiller comme » Salluste! Si on juge à propos de m'envoyer » un successeur, je me soumettrai sans re- I gret; et j'aime mieux Êiire le bien à mes
• risc[ues pendant quelques instans, que
> d'être long-temps coupable avec impu-
> mté '. I L'autorité précaire et dépendante de Julien faisait briller ses vertus et cachait ses défauts. Le jeune héros qui soutenait dans la Gaule le trône de Constance , n'était pas autorisé à réformer les vices du gouvernement; mais il avait le courage de soulager ou de plaindre le malheur des peuples. La paix ou même la conquête de la Germanie ne pouvait pas lui donner un espoir raisonnaÛe d'assurer la tranquillité publique, à moins qu'il ne parvint à ranimer l'esprit martial des Romains , ou à policer les nations sauvages, et à introduire chez elles les arts et l'industrie. Cependant les victoires de^ Julien suspendirent un peu les invasions des barbares, et retardèrent la chute de l'empire d'Occident. Il rétablit la paix et la sécurité dans les villes de la Gaule qui étaient depuis si long-temps déchirées par les discordes ci.^ viles, par les barbares, et par la tyrannie. On vit renaître l'esprit d'industrie avec l'espoir de la jouissance. L'agriculture, les manufactures et le commerce florissaient sous la protection des lois, et les charges municipales furent remplies par des hommes utiles
lAmmien, xm, 3-, JidUm. Epist. xv, édit. Spanheim. Une telle eondmte justifle presque l'éh^e de Mamertius. Ita aii anni speUia divita mnt, ut aut barbaros domitet, aut eMias jura restituât; perpetaum profetsus, aut contra hottem, aut contra viHa, Certamen.
DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN
et respectables. La jeunesse ne rejetait pins, le mariage, et les ménages n'étaient plus désunis par la crainte d'une postérité. Les fêtes publiques et particulières se célébraient avec la pompe ordinaire, et la libre circulation des provinces présentait l'image du bonheur national '. Une âme comme celle de Julien devait jouir délicieusement de la prospérité dont il était l'auteur; mais il avait une affection particulière pour la ville de Paris *, où, durant l'hiver, il faisait sa résidence. Cette superbe capitale, qui comprend aujourd'hui un terrain immense sur les deux rives de la Seine, n'occupait alors qu'une petite lie au milieu de la rivière qui fournissait une eau pure et salutaire à ses habitans. La Seine baignait le pied des murs, et on ne pouvait entrer dans la ville que par deux ponts de bois. Une épaisse forêt couvrait le nord de la rivière; mais le sud, qui porte aujourd'hui le nom de Quartier Latin, fut insensiblement bâti et orné d'un palais, d'un amphithéâtre, d'un aqueduc, de bains, et d'un champ de Mars pour exercer les troupes. La rigueur du climat était tempérée par le voisinage de l'Océan; et, avec quelques précautions que l'expérience avait enseignées, la vigne et les figuiers s'y cultivaient avec succès. Dans quelques hivers, la Seine glaçait profondément, et les énormes morceaux de glace qui flottaient sur ses eaux auraient pu être comparés par un Asiatique aux blocs de marbre blanc que l'on tirait des carrières de la Phrygie. La licence et la corruption d'Antioche rappelèrent au souvenir de Julien les mœurs simples et austères de sa chère Lutèce', où les théâtres et leurs spectacles étaient inconnus et méprisés, il ' comparait avec indignation les Syriens effé-
iLibanius, OrtU. Parental, m Imper. JuUan., c 38, in Fabricii Gratc. BibUothec, t. vu, p. 263, 264.
1 Voyez Julien, in Misopogon, p. 34o, 341. L'ancienne situation de Paris est décrite par Hoiri Valesius {ad AmmUin, xx, 4), par son ft-ère Adrien Valesins, ou de Valois, et par M. d'AnvilIe, dans leurs Notices sur l'ancienne Gaule ; par l'abbé de Longuerue, Description de la France,!, i, p. 12, 13; et par M. Bouami, dans les mémoires de l'académie des Inscriptions, rr, p. 656-991.
3 T» «ix» A.iu*.{\ia.i, Julien, in MUopogon, p. 340. Leucelia ou Luietia , était l'ancien nom de la cité qui, dans le quatrième siéde, prit celui de ParisU.
(359 dep. J.-G.)
minés, à l'honnête et brave rusticité des Gaulois , auxquels il ne connaissait d'autre vice que l'intempérance, qu'il était tenté de leur pardonner '. Si Julien revenait aujourd'hui dans la capitale de la France, il y trouverait des hommes savans et des génies capables d'entendre et d'instruire un disciple des Grecs. Il excuserait sans doute les vives et gracieuses folies d'une nation dont les jouissances du luxe n'ont jamais énervé l'esprit martial; et il serait forcé d'applaudir à la perfection de cet art précieux qui adoucit, épure et embellit le commerce de la société.