CHAPITRE XX
Motifs, progrès , et effets de la cooTersion de Constantin. ElablissemADt et conslilation de l'Eglise chrétienne ou catholique.
L'établissement public de la foi chrétienne peut être regardé comme une de ces importantes révolutions qui excitent la curiosité la plus vive, et qui offrent la plus utile instruction. Les victoires et la politique de Constantin n'intéressent plus l'état de l'Europe, mais une portion considérable du globe conserve les impressions qu'elle a reçues par la conversion de cet empereur; et ses institutions ecclésiastiques sont encore liées, par une chaîne indissoluble, aux opinions, aux passions et aux intérêts de la génération présente.
En réfléchissant sur un sujet que l'on peut discuter avec impartialité, mais qu'on ne peut examiner avec indifférence, il s'élève d'abord une difficulté d'une espèce singulière ; celle de fixer l'époque réelle et précise de la conversion de Constantin. L'éloquent Lactance, au milieu de la cour impériale*, parait impatient d'annoncer à l'univers le glorieux exemple du souverain des Gaules , qui , dès
■ Julien, in Misopogon. p. 3S9, 360.
2 La date des Institutions divines de Lactance a été savamment discutée-, on a proposé des difDctiltés et des solutions et imaginé l'expédient de deux éditions originales , l'une publiée durant la persécution de Diodétien , et l'antre pendant la persécution de Lidnius. ( Voyez Dufréooi , Prébce, p. 5; TUIemont, Mém. ecclésiast. , L vi , p. 465- 470; Lardner, ses Probabilités, part, u, t. vn, p. 78-86.) Quant à moi , je suis presque convaincu que Lactance a dédié ses institutions au souverain de la Gaule, dans le temps où Galère , Maxime et même Lidnius persécutèrent les duétiens, c'est-à-dire entre l'année 306 et 311.
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le» premiers jours de son règne, reconnut et adora la majesté da seul et vrai Dieu*. Le savant Ensèbê attribue la foi de Constantin an signe niiracideux qu'il aperçut dans le ciel, lorsqu'il préparait son expédition d'Italie*. L'historien Zosime assure malicieusement que l'empereuravait trempé ses mains dans le sang de son fils atné, avant de renoncer aux Dieux de Rome et de ses ancêtres '. Constadtin a donné Heu lui-même, par sa conduite, aux doutes que font naitre ces différentes autorités. Selon la rigueur du langage ecclésiastique , le premier des empereurs chrétiens ne mérita ce nom qu'an moment de sa mort , puisque ce fut dans sa dernière maladie que, comme cathécumène , il reçut l'imposition des mains*, et qu'on l'admit ensuite au nombre des fidèles parla cérémonie d'un baptême initiatoire*. On doit accorder à la foi de Constantin un sens pins vague et moins complet , et ce n'est que par la plus
* Lactance, DItId. Institut., 1. i, m, 27. Le premier et le plus important de ces passages est omis à la vérité dans vingt-huit manuscrits; mais il se trouve dans dixneuf. Si nous balançons l'aulorité respective de ces manuscrits , nous pouvons citer en faveur du passage un manuscrit de neuf cents ans, qui est dans la bibliothèque du roi de France; mais ce même passage ne se tn>uve point dans le manuscrit correct de Bologne, que le père MontAïuoon suppose écrit dans le sixième ou septième siècle (Diarium Italie., p. 400). La plupart des éditeurs, excepté Isxus, y ont reconnu le style de Lactance. (Voyez Lactance, édit. DuMnoi, 1. 1, p. 596.)
3 Enseb., in Fit. Constant., 1. 1, c. 27-32. 3Z06im.,l.u,p. 104.
* On observait toujours ceUe cérémonie en bisant un catéchumène (Voyez les Antiquités de Bingham,!. x, c. 1 , p. 419 ; Dom Chardon, Hist. des Sacremens, tom. i, p. 62) ; et Constantin s'y soumit pour la première fois immédiatement avant son baptême et sa mort. (Eusèb., in Fit. Constant., l. a, e. 61 .) D'après la liaison de ces deux bits, Valesius (ad toc. Euseb.) tire une conclusion que "nuemont admet avec répugnance (Hist. des empereurs , t. nr, p. 628), et Moshdm la réftate par des argumois b^-teibles.p. 968.
i Euseb. .in Fit. Constant., I. iv, c. 61 , «2 , 63. La légende du baptême de Constantin i Kome,treize ans avant samort,a tàé fabriquéedans lehuitième siècle, pour serrir de motif à sa donation. Tel a été le progrès graduel des lumières qu'une histoire que le cardinal Baronlus n'a pas eu honte d'affirmer (Annal, ecdesiast., A. D. 324 , n« 43 '49), passe ai^ourd'hui pour peu certaine, même à Rome. (Voyez les Antiquités chrétiennes, t. u , p. 232). Cet ouvrage a été publié à Rome avec six approbations, dans l'année 1741, par le père Mamacfai , savant dominicain.
PAR ED.GffiBON.CH.XX.
sévère exactitude que l'on peut donner une juste idée des gradations lentes et imperceptibles qui ont conduit le monarque à se,déclarer le protecteur, et enfin le prosélyte de l'église. Il lui fallut du temps pour renoncer aux ha^ bitudes et aux préjugés de son éducation , pour reconnaître la toute-puissance divine du Christ, et pour comprendre que la vérité de sa révélation était incompatible avec le culte des dieux. La peine qu'il eut sans doute à vaincre ses propres sentimens lui apprit à préparer avec circonspection le changement du culte national. Pendant tout le cours de son règne , la foi chrétienne se multiplia dans une progression modérée ; mais elle fut quelquefois passagèrement arrêtée par des circonstances politiques, par la prudence, et quelquefois peut-être par le caprice du souverain. U permettait à ses différens ministres d'annoncer ses ordres dans le style qui convenait le mieux à leurs principes*, et il balançait avec art la crainte et l'espoir de ses snjets, en publiant dans la même année deux édits, dont l'un recommandait d'observer religieusement le dimanche*, et l'autre réglait les cérémonies qu'il fallait observer en consultant les aruspices*. Aussi^long-temps que cette importante révolution restait incertaine, les chrétiens et les païens examinaient la conduite de Constantin avec ime inquiète attention mais avec des dispositions bien différentes : les ims , par un mouvement de zèle et de vanité , exagéraient les preuves de sa faveur et l'évidence de sa foi ; les antres, au contraire, jusqu'au moment où leurs craintes se changèrent en haine et en désespoir, tâchaient de cacher au public,
1 Le questeur qui a rédigé la loi du Code Tbéodosien , fiiit dire à son maître avec indifférence : Homimbus supradieta; religionis ( I. xn , I. u, l<^. 1 ). Le ministre des affaires ecclésiastiques écrivait d'un style plus respectueux et plus dévot : tik nScjuv **i ayiur»'nt «aSoXixiic ip»riii$it( ; le légal et tris-saint culte catholique. (Voyez Eueèbe, Hist. ecclésiast., I. x, c.)
î Cod. Théodos., I. n, lit; «n , 1^. 1. Cod. de Justtnien , I. m , Ut. xii , leg. 3. Constantin appelle le jour du Seigneur, dies Solis. Ce nom ne pouvait pas blesser Voreille de ses sujets paiens.
3 Cod. Théod., I. xvi. Ut. x, 1^. 1. Godefroi, en qualité de commentateur , tâche ( t. n , p. 257) d'excuser Constantin ; mais Baronius, plus zélé (Annal, ecclésiast., A. D. 321, n" 18) , blâme sa conduite avec aigreur.
et de «e <Ussiœuler à eux-mêmes que les dieux de Rome ne pouTueat plus compter le chef de l'empire au nombre de leurs adorateurs. Chacun d'eux, se livrant à ses passions et à ses préjugés différens , fixait la profesMon de foi de Constantin à la pFus brillante ou à la plus honteuse époque de wm règne.
Quelques indices que les discours ou les actions de Constantin aient pu donner de sa piété chrétienne, il n'eu persévéra pas moins jusqu'à l'âge d'environ quarante ans dans la pratique de l'ancienne religion' ; et cette conduite qui, dans la cour de Nicoinédie, pouvait être motivée par ses craintes, doit être regardée comme la volonté libre on p<ditiqae du souverain des Gaules. Il rétablit les temples des dieux, et les enrichit de ses libéralités. Les médailles frappées dans ses monnaies impériales étaient toujours empreintes des figures et des attributs de Jupiter etd'ÀpoUon , d'Hercule et de Mars , et sa piété filiale augmenta le conseil de l'Olympe par l'apothéose de son père Coastanve*. Mais Constantin avait une dévotion particulière pour le génie du soleil, l'Apollon de la mythologie grecque et romaine. Il aimait à se voir représenter avec les symboles du dieu de la lumière et de la poésie. Les flèches redoutables de cette divinité, le feu de ses regards , sa couronne de lauriers , sa beauté immortelle et toutes ses perfections semblaient le désigner pour le protecteur d'an jeune héros. Les autels d'Apollon furent souvent eouverts des magnifiques offrandes de Constantin. La multitude crédule se laissait persuader que l'empereur avait en l'honneur de contempler la majesté visible de leur dieu tutélaire, et qu'il en avait reçu l'heureux présage d'un règne long et victorieux. On adorait universellement le soleil comme le guide
i Théodore (I. i , c. 18) indnae qu'Hâèoe Bt âerer son flis dan^ la reUgion cbrëtienn»; mais nous ponvons cer- Ufler, d'apris l'autorité d'£us«be (in fU C0iul.,l.m, c 47) qu'Hâène eUe-même n'eut connaissance du christianisme que par les soins de Constantin.
> Voyez les médailles de Constantin dans Dueange et Banduri. Comme peu de Tilles avaient conserré le privilège de battre monnaie, presque toutes les médailles sortaient de la monnaie qui était inunédiatament sous l'autofilé impériale.
DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN
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et le protecteur inmcS^ de Constantin, et les païens pouvaient raisonnablement croire que le dieu , irrité contre son Eavori , feraît éclatersa vengeancesur son ingratitude et son impiété*.
Tant que Constantin n'eut dans les Gaides qu'un pouvwr limité, ses sujets chrétiens fuirent protégés par l'autorité, et peut-être par les lois d'un prince qui laissait sagement aux dieux le soin de venger leur injure. Si nous pouvons en croire Constantin lui-même , il avait été témoin avec indignation des hoi^ ribles cruautés que les soldats romains exa^ çaieat sur des citoyens dont la relii^oa faisait tout le crime *. Dans l'Orient et dans l'Oeeioident, il avait été à même de connaître les différens effets de l'indulgence et de la sévérité. L'exemple de Galère, son i£^[>lacable ennemi, lui rendait la dernière plus odieuse , et il était invité à la première par l'autorité de son père, qui, au moment de la mort, lui en avait recommandé l'imitation. Le fils de Constance suspendit immédiatement, ou annula les édits de persécution ; tous ceux qui s'étaient déjà d^Iarés membres de l'égUae obtinrent le libre exercice de leurs cérémonies religieuses; et ils eurent bientôt lieu de compter également sur la faveur et sur la justice de leur souverain , qui commençait à sentir secrètement un respect âncère pour le nom deChrist et pour le Dieu des chrétiens *,
Environ cinq mois après la conquête de FItalie , l'empereur fit de ses sentimens une déclaration solennelle et authentique, par le fameux édit de Milan, qui rendit la paix à l'église catholique. Dans l'entrevue des deux princes de l'Occident, Constantin, par l'ascendant
* Le Panégyrique d'Eumène (rn , intgr Ptmtfyr. Fei) qui (btpronoaoé peu de mois avant la guerre d'Italie, est une preuve évidente de la superstition paienae de Coastaotin, et de sa vénération puticulière pour Apollon ou le SoieB. Julien y fait allusion, Ortit. m, p. 28, *irox<i««Tn. (Voy. les Commentaire de Spanheim surtes Césars, p. 317.)
> Constantin., Orat. ad Saitctos, c 25 ; mais il serait bcile de prouver que le traducteur grec a ampUflé le sens de l'original latia ; et l'empereur, dans sa vieiHesM, poavail se rappeler la pcrsécutïMi de Diodétien avec nae horreur plus vbe^'il ne l'avait sentie, lorsqu'il «aitJeoM et professait encore le paganisme,
3 Voyei Eusèb., Hist. ecdésiast., 1. nn, 18; I. nt, •; et dans U Vie d« Constant., I. i, c 16,17. Udaac, Divin. Inst. , 1. i , Cœdlius, de Mort. perstaU. , c. 35.
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de sa puissance et de son génie , obtint Fapprobation de Licinius ; leurs noms et leur autorité réunis désarmèrent la fureur de MaxiBiien; et, après la mort du tyran de l'Orient, redit de Milan fut reconnu pour loi fondamentale dans tout le monde romain '. La sagesse des deux empereurs opéra la resdtntion des droits civils et reli* gieux dont on avait si injustement privé les chrétiens. On ordonna que sans discussion, sans délais et sans frais, ils seraient remis eu pleine possession de leurs églises, et des terres qui avaient été confisquées. Cette injonction rigoureuse fut adoucie par ta promesse d'indeauûser, sur le trésor impérial , ceux qui auraient payé la valeur de leurs acquisitions. Les sages règlemens relatifs à la future tranquillité des fidèles sont fondés sur les principes d'une vaste et égale t(4érance, et cette égalité devait être regardée , par une secte faible et nouvdle, comme une distinction avantageuse et honorable. Les deux empereurs déclarent à l'univers, qu'ils accordent aux chrédebs et à tous antres la liberté de suivre et de professer la religion qu'ils préfèrent, que leur cœur leur dicte, on qu'ils trouvent plus conforme à leur inclination. Ils expliquent soigneusement tous les mots susceptibles d'ambiguité, rejettent toute exception, et ordonnent aux gouverneurs des provinces de se conformer strictement au sens clair et simple de l'édit, par lequel ils prétendent établir et assurer, sans aucune restricdon , les droits de la liberté religieuse. On trouve dans l'ordonnance le détail des puissans motifs de cette tolérance universelle, le désir bienfaisant de rendre le peuple faeureux et tranquille, et le pieux espoir d'apaiser par cette conduite et de rendre propice le Dieu qui siège dans le ciel. Les empereurs déclarent avec recoimaissance qu'ils en ont déjà reçu les plus précieux bienfaits, et espèrent qu'il continuera d'assurer, par sa protection, la prospérité du prince et des sujets de l'empire. Ces expressions vagues de piété donnent lieu à trois suppositions, qui,
'CaedUns (de Mort, perseeut., e. 48) a suivi l'original btio, etEDs«b« (Hist. ecclës., 1. x, e. 6) a donné nne tndudioB graeqne de cet édlt perpétuel qui renvoie à des règlemou pixniscnres.
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quoique d'une nature différente, ne sont^pas incompatibles. L'esprit de Constantin flottait peut-être encore entre la religion païenne et celle des chrétiens. En suivant les complaisantes opinions du polythéisme, il pouvait reconnaître le Dieu des chriétienspour nne des divinités qui composaient la hiérachie céleste, ou S croyait peut-éU'e, comme certains philosophes amis de l'humanité, que, malgré la différence des noms, des idées et des cérémonies, tous les hommes adressent également leur hommage au père et au créateur unique de l'univers '.
Mais les conseils des princes ont plus ordinairement en vue des avantages temporels que des considérations abstraites sur des vérités spéculatives; et l'on peut raisonnablement croire que l'estime de Constantin pour la morale chrétienne , et la persuasion où il était que la propagation de l'Évangile encouragerait l'exercice de toutes les vertus , servirent beaucoup à augmenter la faveur qu'il accordait à ses prosélytes. Quelque liberté qu'un monarque absolu puisse réclamer pour lui même et pour ses passions, il est évidemment de son intérêt d'inspirer à tous ses sujets une respectueuse obéissance pour les lois naturelles et pour les engagemens civils de la société. Mais l'influence des meilleures lois est faible et précaire; elles donnent rarement la vertu ; elles n'arrêtent pas toujours le vice. Leur autorité ne peut ni empêcher, ni même punir tout ce qu'elles condamnent. Les législateurs de l'antiquité avaient appelé le secours de l'éducation et de l'opbion; mais tous les principes qui ont maintenu la grandeur et la pureté de Sparte et de Rome , s'étaient anéantis depuis longtemps dans la décadence d'un empire despotique. La philosophie exerçait encore son doux empire sur les esprits ; mais la cause de
< Un panégyrique de Constantin , prononcé sept ou huit mois après l'édit de Milan (Voyez GoUion%d., Chronolog. Legum, p. 7, et rillemont, Hist. des empereurs, tom. iT, p. 246) , se sert de l'expression suivante et remarquable : • Summe renun sator, cujus tôt nomiiut
> sunt quoi linguas gentùan este voluisU, quem
> enùn teipsedici velu, scire nonpossumiu.» ( Pan^, Fet. Et , 26.) En rendant compte des progrès de Constantin dans la foi cbrétienne, Mo^eim (p. 971 , etc.) est iagénieiu, subtil et prolixe.
DECADENCE DE LTMPIRE ROMAIN
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la vertu tirait un faible secours de la superstition des païens. Dans ces circonstancesdécourageantes, un sage magistrat pouvait voir avec plaisir les progrès d'une religion qui répandait parmi les peuples une morale pure et bienfaisante, et qui recommandait aux. hommes de tous les états l'exactitude dans leurs devoirs , comme la volonté d'un Dieu qui distribuaient aux hommes vertueux des récompenses infinies, et qui punirait les méchans par des supplices étemels. L'histoire des Grecs et des Romains ne pouvait pas apprendre à l'univers à quel point la révélation divine influerait sur la réforme des moeurs nationales ; et le zèle de l'éloquent Lactance devait naturellement obtenir la coufiancede Constantin. Cet habile apologiste paraissait convaincu , et osait assurer à son souverain, que l'établissement de la foi chrétienne ramènerait l'innocence et la félicité du premier âge; que le culte du vrai Dieu anéantirait les guerres et les discussions parmi ceux qui se regarderaient tous comme descendans du même père ; que toutes les passions corrompues, tous les désirs impurs, tous les vices enfin disparaîtraient à la lecture de l'Evangile ; et que les magistrats n'auraient plus besoin du glaive de la justice chez un peuple dont l'équité, la piété, la modération, et une tendresse fraternelle, dirigeraient tous les sentimens '.
L'obéissance passivequi porte humblement le joug de l'autorité, et qui se soumet sans résistance à l'oppression , parut sans doute à un monarque absolu la plus utile et la plus estimable des vertus évangéliques'. Les premiers chrétiens ne croyaient pas que l'institution primitive du gouvernement civil eût été fondéesur le consentement des peuples. Ils attribuaient son origine aux décrets de la Providence. Quoique l'empereur régnant eût usurpé le sceptre par le meurtre et par la perfidie , il prit immédiatement le titre sacré
< Voyez rél^;ante description de Lactance (Dirin. Inslilut. , V. 8). Il est beaucoup plus dair et arOrmatif qu'il ne eoDTienlà la discussion d'un prophète.
2 Le système politique des chrétiens est expliqué par Grotiqs (de Jure belli etpacis, 1. 1 , c. 3 , 4 ). Grolius était républicain et exilé ; mais la douceur de son caracère le disposait à se soumettre à l'aulorilé établie.
de lieutenantde ladivînité.U nedeVaitcompl« qu'à elle de l'abus de sa puissance ; et ses sujets se trouvaient indissolublement liés , par leur serment de fidélité, à un tyran qui avait violé les lois sociales et celles de la nature. Les humbles chrédens étaient envoyés dans ce monde comme des brebis au milieu des loups ; et puisqu'il leur était défendu d'employer la violence, même pour la défense de leur religion, il leur était encore moins permis de répandre le sang humain pour la conservation de vains privilèges, ou pour les misérables possessions d'une vie transitoire. Fidèles à la doctrine de l'apôtre qui prêchait, pendant le règne de Néron , une soumission aveugle, les chrétiens des trois premiers sièclesne tachèrent la pureté de leur conscience, ni par des révoltes, ni par des conspirations^ et ils souffrirent les plus cruelles persécutions sans essayer de s'en défendre en prenant les armes, ou de l'éviter en fuyant dans des climats éloignés et moins barbares*. On a fait une comparaison odieuse, de la conduite opposée à celle des premiers chrétiens, qu'on tenue les protestans * de la France, de l'Allemagne et de l'Angleterre , quand ils ont défendu avec intrépidité leur liberté civile et religieuse. Loin de mériter des reproches, peut-être devrait-on quelques louanges à nos braves et judicieux ancêtres, pour avoir senti les premiers que la religion ne peut anéantir les droits inaliénables de la nature humaine*. On pourrait aussi attribuer la patience de la primitive église, autant à sa faiblesse qu'à sa vertu. Une secte composée de plébéiens timides , sans chefs , sans armes et sans place
< Tertullian. Âpolog., c 32, 3f , 35 . 36. Tamen nniquam JlbiniaiU, née NigrUmif vel Cassiani, itu/eniripotuerunt christiani. Jd Seapulam, c. 2. Si cette assertion est strictement vraie, elle exclut les dinéliens de ce siècle de tous les emplois civils et militaires, qm étaient susceptibles de forcer à prendre une part aetire au service de leurs gouverneurs respectif. (Voyez les oavrages de Moyle, vol. u, p. 349.)
> Bossuet (Hist. des variations des églises protestantes, t. m, p. 210-258; et Bayle, t. p. 620.) Je nomme Bayle parce qu'il est certainement l'auteur de l'Avis aux réftagiés. Consultez le Dict. crit. de ChaufTepié, 1. 1, part, n , p. 145.
3 Buchanan est le premier ou au moins le idns célèbre des réformateurs qui ait justiQé la théorie de la réàslaMC (Voyez son Dialogue, de Jure regni apud Scotot., tom. u, p. 28-34, édil. fol. Ruddiman.
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forte, aurait été inévitablement détruite , si elle eut hasardé de faire une imprudente et inutile résistance contre le maître des^légions romaines. Mais les chrétiens, soit qu'ils cherchassent à calmer la colère de Dioclétien, ou à obtenir la faveur de Constantin, pouvaient avancer, avec la confiance que donne la vérité, qu'ils avaient été fidèles pendant trois siècles aux principes d'une aveugle et invariable soumission. Ils pouvaient ajouter que le trône des Césars aurait été inébranlable , si tous leurs sujets eussent appris, en recevant la foi chrétienne , à tout endurer sans résistance.
Ceux qui rapportent tout à la Providence regardent généralement les princes et les tyrans comme envoyés du ciel exprès pour conduire ou pour châtier les nations. Mais l'histoire sacrée prouve , par un grand nombre d'exemples fameux , que la divinité a souvent interposé son autorité d'une manière plus immédiate en faveur de son peuple chéri. Elle a confié le sceptre et l'épée dans les mains de Moïse, de Josué, de Gédéon, de David et des Machabées; les vertus de ces héros furent ou le motif, ou l'effet de la faveur divine. Leurs victoires doivent achever la délivrance ou le triomphe de l'église. Si les juges d'Israël étaient des magistrats passagers, les rois de Juda tiraient de l'onction royale et de leurs ancêtres un droit héréditaire et indélébile, qui ne pouvait être effacé ni par leurs propres vices , ni par le caprice de leurs sujets. Cette même Providence qui n'était plus circonscrite dans les limites étroites de la Judée , pouvait choisir Constantin et sa famille pour les protecteurs du monde chrétien ; et le dévot Lactance annonce d'un ton prophétique la gloire future de son règne long et universel*. Galère et Maxime, Licinius et Maxence partagèrent avec le favori du ciel les provinces de l'empire; les morts tragiques de Galère «t de Maxime satisfirent bientôt la haine et les espérances des chrétiens. Les succès de Constantin contre Licinius et Maxence le débarrassèrent de
' LAetance (Dinn. Institut., L i). Eusèb«, dans son Histoire, dans sa Vie et dans ses Harangues, tâche conlinudlement 4e prouver le droit divin de Constantin à l'empire.
PAR ED. GIBBON. CH. XX
deux puissans compétiteurs qui retardaient le triomphe du second David, et sa cause pouvait avoir besoin du secours particulier de la Providence. Les vices du tyran des Romains dégradaient la pourpre et la nature humaine; et, quoique les chrétiens obtinssent sa faveur, ils n'en étaient pas moins victimes, avec le reste de ses sujets , de son extravagante et capricieuse cruauté. La conduite de Licinius découvrit promptement la répugnance avec laquelle il avait adopté les règlemens sages et pacifiques de l'édit de Milan. Il défendit dans ses états la convocation des synodes provinciaux ; il renvoya ignominieusement tous ses officiers qui professaient la foi chrétienne ; et, quoiqu'il évitât le crime ou plutôt le danger d'une persécution générale, ses vexations particulières n'en rendaient pas moins odieuse l'infraction d'un engagement solennel et volontaire'. Tandis que l'Orient, selon l'expression d'Eusèbe , était enveloppé dans les ombres de l'obscurité infernale, les rayons brillans de la lumière céleste éclairaient et échaufi'aient les heureuses contrées de l'Occident. La piété de Constantin légitimait tous ses succès, et l'usage qu'il fit de la victoire démontra facilement aux chrétiens que leur héros était conduit et protégé par le Dieu des armées. La conquête de l'Italie fut suivie d'un édit général de tolérance; et dès que la défaite de Licinius eut donné à Constantin la souveraineté entière de l'empire, il exhorta tous ses sujets, par des lettres circulaires, à recevoir les divines vérités de la foi chrétienne'. La persuasion où étaient les chrétiens, que la gloire de Constantin servait d'instrument aux décrets de la Providence, imprimait dans leur imagination deux idées qui servaient également à faire réussir la prophétie. Leur fidélité active épuisait en sa faveur toutes les ressources de l'industrie humaine, et Us étaient intimement convaincus que le ciel seconderait leurs efforts par un secours miraculeux. Les ennemis de Constantin attribuent son alliance avec l'église ca-
< Nous n'avons qu'une connaissance imparbile de la perséculioD de Licinius, tirée d'Eusèbe. (Hist. ecdédast., l.x,e.S;ru. Constantm.,\. i , c. 4»-â6 ; I. n , c. 1, 2); Aurdius Victor parle en général de sa cruauté.
2 Euseb., ùi FU Constant., 1. u , c. 24, 42, 48, 60.
tfaoliqne à des motifs intéresses , parce qu'elle a semblé contribner an succès de son ambition. Au commencement du quatrième siècle , les chrétiens composaient encore une bien faible population relativement à la population de tout l'empire ; mais parmi des peuples dégénérés, qui regardaient la chute ou l'élévation d'un nouveau maître avec l'indifférence des esclaves, le courage et l'union d'un parti religieux pouvait contribuer aux succès du chef auquel ils sacrifiaient leurs personnes et leurs fortunes par principe de conscience '. Constantin avait appris, par l'exemple de son père , à estimer et à récompenser le mérite des chrétiens, et, dans la distribution des offices publics, il avait l'avantage d'affermir son gouvernement parle choix de ministres et de généraux qui méritaient tonte sa confiance. L'influence de missionnaires si distingués devait multiplier les prosélytes de la nouvelle doctrine à la cour et dans les armées. Les barbares de la Germanie, dont la principale partie des légions était formée, suivaient sans résistance et presque sans examen la religion de leur commandant ; et on peut raisonnablement supposer que quand ces légions passèrent les Alpes, un grand nombre de soldats avaient déjà consacré leur épée an service du Christ et de Constantin*. L'exemple et le zèle de la religion diminuèrent insensiblemant l'horreur que les chrétiens avaient si long-temps conservée pour le meurtre et les combats. Dans les conciles qui s'assemblèrent sous la protection de Constantin, les évéqnes ratifièrent par leur autorité l'obligation du serment militaire, et infligèrent la peine d'ex-
< Au commeneemenl du dernier-siMe, lu papisles àe l'AngleUiTe ne compasaienl qn'une trcnliène partie de la naUen et les protesUDs de U France ne fonnaienl que U quinzième partie des habilansde ce royaume -, et cependant ce nombre peu considérable en imposait aux deux nations et fkisnt redouter sapaisaanee et son courage. (Voret let rdalions «pie BentÏToglio , alors nonce i Bruxelles , et d^ols cardinal , a earoyëes à Rome. ( Releuione, L u, p. 311-241.) Bentivoglio était curieux et bien informé; mais U est un peu partial.
iCet^ IndifTérence des Germains se manilieste dans l'histoire de la conversion de toutes leurs tribus. Les légions de Constantin étaient recrutées de Gcnsains C^osine, 1. n, p. 86) et la cour de son père avait été remplie de dirétiens. ( Vejrex lepremier Une 4e ta Viede Coottanlin, par Easèbc.)
communication aux soldats qui quittaient leurs
armes durant la paix de Téglise *. En même temps que Constantin augmentait dans ses états le nombre et le zèle de ses fidèles partisans, il se procurait une faction puissante dans les provinces qui obéissaient encore à ses rivaux. Une méÏBance et un mécontentement secrets se répandaient parmi les sujets chré> tiens de Maxence et de Licinius; et le ressentiment de ce dernier qu'il ne chercha point h cacher, neservit'qu'à augmenter leur attachement pour son compétiteur. La correspondance régulière qu'entretenaient les évéqnes des provinces les plus éloignées , leur donnait la facilité de se communiquer leurs désirs et leurs desseins, et de faire passer sans danger des avis utiles ou des contributions pieuses à Constantin, qui avait déclaré publiquement qu'il ne prenait les armes que pour la liberté de l'église*.
L'enthousiasme des troupes , que l'empereur partageait peut-être , animait leur courage et satisfaisait leur conscience. Elles marchaient au combat, convaincues que ce Dieu qui avait ouvert un passage aux Israélites à travers les eaux du Jourdain, qui avait fait tomber les murs de Jéricho au son des trompettes de Josué, déploierait sa puissance et sa majesté visible en faveur de Constantin. L'histoire ecclésiastique affirme que ces espérances furent justifiées par un miracle admirable, auquel on attribue unanimement h conversion du premier empereur chrétien.
La cause réelle ou imaginaire de cet événement demande et mérite toute l'attention de la postérité, et je tâcherai d'apprécier impartialement la fameuse vision de Constantin, en
* De hit qui arma projieiunt in paoe.ptoata «m abstinere à communione. (ConeU.JreUU. canon ta. } Les plus savans critiques rapportent ces mots à Ut pâi* de l'égUte.
a EiMèke considère toujours la seconde guerre dvile contre licinius , comme une guerre de religion ou nue croisade. D'après l'invitation du tyran, quelques oIBciers chrétiens rentrèrent dans le service militaire et encoururent la censure du concile de Nicée ( douzttaie canon dti concile de Nicée) , si l'on peut s'en rapporter & cette interprétatio* particulière, au lieu du sens obecor et général des traducteurs grecs Balsamon, Zonaras et Alexis AriUhène. (Voyez BereiUge, Pandeet, cceletiatt. Gnte, S. 72 ; t. n, p. 78. AnnotalioD.)
(359 dep. J.-C.) PAR ED. GIBBOIf. CH. XX.
considéraot l'un après l'autre l'étendard , le songe et le signe céleste ; en séparant l'historique, le naturel et le merveilleux de .cette histoire extraordinaire.
1. L'instrument des supplices que l'on n'infligeait qu'aux esclaves et aux étrangers devint un objet d'horreur pour les citoyens de Rome, et l'idée d'une croix était inséparablement liée à celle de crime , de torture et d'ignominie'. L'empereur, sans doute par un motif de piété , abolit dans ses états le supplice que le Sauveur du monde avait daigné souffrir*. Mais Constantin était parvenu à vaincre les préjugés de sa propre éducation, et à mépriser ceux de ses sujets, quand il fit élever au milieu de Rome sa statue portant une croix dans la main droite, avec une inscription qui attribuait sa victoire et la délivrance de Rome à la vertu de ce signe salutaire, véritable symbole de la force et de la valeur*. L'empereur sanctifia , par ce même symbole, les armes de ses soldats. La croix brillait sur leurs casques. Elle était gravée sur leurs boucliers et brochée sur leurs étendards. Les emblèmes sacrés dont l'empereur se décorait lui-même n'étaient distingués que par le fini du travail et par la richesse des ornemens *. Le principal étendard
' Nomeniptum cnàs absUnon modo à eorpore eivium romanorum , sed etiam à cogitatione , oculis , auribu*. {Ç.\<t.,proRabiiio,t. 5.) Les écriTains du christianisme, Justin, Minatius Félix, Tertullien, Jérôme et Maxime de Turin , ont bit avec assez de succès des reclierclies sur la figure ou la forme de la croix qu'ils ont prétendu rencontrer dans les objets de la nature et de l'art, dans l'intersection de l'équateuret du méridien, dans la figure humaine , dans nn oiseau qui vole , dans un homme qui nage , dans un mit de vaisseau , une vergue, unecharrue et dans un étendard , etc. ( Voyez lipsius, de Cruce,\. i, e. 9.)
2 Voyez Aurelins Victor, qui regarde cette loi comme une preuve de la piété de Constantin. Un édit si lionorable pour le christianisme méritait de tenir une place dans le Code de Théodose, au Ueu d'être cité d'une manière indirecte, qui semble résulter de la comparaison des cinquième et dix-huitième titres du neuvième livre.
3 Eusèbe, tnflf. Constant., 1. 1 , e. 40. Cette statue, ou du moins la croix et l'inscription, peuvent être attribuées avec plus de probabilité i la seconde ou même à la troisième visite que Constantin fit i Rome, immédiatement après la défaite de Maxence. L'esprit des sénateurs et celui du peuple n'étaient pasencoresoffisammenl disposés i recevoir un pardi monument.
4 AfiiOMM nt)B* libtune) sigiia aiieiii «II, GIBBON, I.
qui attestait le triomphe de la croix était connu sous la dénomination de labarum*, nom obscur et fameux , dont on a cherché vainement l'étymologie dans toutes les langues du monde. Le labarum est dépeint conune une longue pique croisée par une plus courte qui formait la croix'. Sur l'étoffe de soie qui pendait de la traverse, on voyait la représentation de l'empereur et celle de ses fils richement travaillées. La tête de la pique était surmontée d'une couronne d'or qui renfermait le monogramme mystérieux de la croix et les lettres initiales du nom de Christ*. Cinquante gardes d'une valeur et d'une fidélité éprouvée veillaient à la sûreté du labarum ; ils jouissaient d'une forte paie dans ce poste de distinction , et des événemens heureux servirent à persuader que les gardes du labarum étaient invulnérables dans l'exercice de leurs fonctions. La seconde guerre civile apprit à Licinius à connaître et à craindre l'influence de cet étendard sacré , dont la vue avait animé les soldats de Constantin d'un enthousiasme invincible au moment du danger, et frappé en même temps les légions opposées d'épouvante*. Ceux des empereurs chrétiens qui respectèrentl'exem-
la iiBibu «ngla chidi rat gouuU nMcel, Ant loDgla fond* a mro pcMltituf le hattU. Hoc ilgM Inktat, tmunlwb Alfitu ottar S<r\Uiiiai wtTit miMnbUe CoiuUaUinu
ClirlMu parfnmn sanaattl tatu la aura Scrlpaerat ; ardcfcat luimta ma addlU erUtU.
(Prudent, in Spnmachum , 1. n, 464-486.)
( L'origine et le sens du mot labarum ou laborum qu'emploient Grégoire de Naziance , Ambroise et Prudeno», sont encore inconnus, malgré les efTorts qu'on a bits inutilement pour lui extraire une étymologie du la- Un, du grec, de l'espagnol, de la langue celtique, teutonique, illyrique, arménienne, etc., etc. (Voyez Ducange,tn Gloss. Med. etinfim. latinicat. tub voce Labarum ; et Godetroy ad Cod. Theodo$., t. n, p. 143.)
* Eusèbe, in ru. Constant., 1. 1 , 30. Baronius (Annal. ecclésiasl. A. D. 31«, n» 26) a gravé une rqjrésenUUou de la croix.
î Transversa X littera, summo capite eircwnflexo, Christian in seutis notât. Cxdlius (de M. P., c. 44). Cuper {ad Jî. P. in edU. Lactant,. U n, p. 500) , et Baron. (A. D. 312, n" 25), ont gravé, d'après les anciens monuœens, plusieurs figures de monogrammes qui devinrent très il la mode dans le monde dirélien.
< Euseb. in KU. Constant., 1. n, e. 7, 8, ». il parie du labarum comme exisUnt avant l'expédiliaii d'Italie; mais son récit semble indiquer qu'il ne parut à<a léle d«
plede Constantin déployèrent l'étendard sacré de la croix dans toutes les expéditions militaires ; mais quand les successeurs dégénérés de Tbéodose cessèrent de paraître en personne à la tête de leurs années, le labarum fat déposé dans le palais de Constantinople comme une relique vénérable mais inutile'. Les médailles de la famille Fia vienne attestent encore les honneurs qu'on lui rendait. Leur pieuse reconnaissance a décoré du nom du Christ tous les symboles des Romains. Les brillantes épithètes de sûreté de la république, gldre des armées, restauration du bonheur public, sont également appliquées aux trophées religieux et militaires. Il existe encore une médaille de l'emperenr Constance, où l'étendard du labarum est accompagné de ces paroles mémorables, par ce
SIGIfE TB VAINCRAS*.
n. Dans les dangers et dans les calamités , les chrétiens avaient coutume de fortifier leur corps et leur esprit par le signe de la croix. Cette pratique leur était familière dans les cérémonies de l'église, et dans toutes les occasions particulières de la vie. Ils s'en servaient comme d'un préservatif infaillible pour éloigner toutes les espèces de maux spirituels ou temporels*. L'autorité de l'église suffisait pour justifier la dévotion de Constantin, qui , par des gradations prudentes, reconnut la vérité, et adopta les symboles de la foi chrétienne. Mais le témoignage d'un auteur contemporain donne à la piété de cet empereur un motif plus sublime et
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plus admirable, dans un traité destiné à défendre la cause de la religion. Il aflirme, avec la plus parfaite confiance, que , dans la nuit qui précéda la dernière bataille contre Maxence, Constantin reçut dans un songe l'ordre de peindre le signe céleste de Dieu , le sacré rocmogramme du Christ, sur le bouclier de ses soldats , et que sa pieuse obéissance aux commandemens du ciel fut récompensée par une victoiredécisive. Quelques réflexions pourraient faire soupçonner de manque de discernement ou de véracité un orateur dont la plume s'était dévouée, par zèle on par intérêt, au service de la faction dom'mante'. Il parait qu'il a publié son ouvrage sur la mort des persécuteurs de l'église à Nicomé<fie , environ trois ans après la victoire de Constantin. Mais la distance de plus de trois cents lieues, et l'intervalle de trois ans, peuvent avoir donné lien aux inventions d'une foule de dédamatenrs, avidement reçues par nne crédulité partiale, et approuvées tacitement par l'empereur, qui écoutait peut-être avec complaisance un conte dont le merveilleux ajoutait à sa gloire et servait ses desseins. Le même auteur prétend que Licinius, qui dissimulait encore son animosité contre les chrétiens , eut sa part de la vision. Un ange lui présenta une formule de prière, qui fut répétée par toute l'armée avant d'engager le combat contre Maximin. La fréquente répétition de miracles irrite l'esprit, quand elle ne subjugue pas la raison*. On peut expli-
«rméesque plus de dix ans après, torsqne Constantin se déclara l'ennemi de Licinius et le libérateur de l'église.
< Voyez Cod. Théodos., I. n, lit. 25; Sozomen. , I. f , c. 2; Théopban., Chronoph., p. 11. Théophanes Tirait vers la fin du huitième siècle , près de cinq cents ans après Constantin. Les Grecs modernes ne furent point disposes àdéployer sur le champ debataillerétcndarddel'empireet du christianisme. Quelque disposés qu'ils fussent à fonder leur défense sur toutes sortes d'idéessuperstilieuse8,lapromessede lavietoire leur aurait paru une fiction trop hardie.
2 L'abbé du Voisin (p. 103, etc.) parle de dinérenlcs médailles el dte une Dissertation sur ce siqet du père GraioTïDe, Jésuite.
3 TtrtnUien, de Coronà, c 3 ; Alhaoase, 1. 1, p. 101. Le savant jésuite Pelau {Dogmata Theolog, I. xv , c. », 10 ) a rassemblé beaucoup de passages semblables sur les vertus de la croix , qui ont fort embarrassé les argomentateurs protestans du dernier siède.
< Csedlius, {de M. P., c. 44). n parait certain que celle déclamation historique a été composée et publiée.lorsque Licinius, souverain de l'Orient, jouissait encore de l'amitié de Constantin et de la faveur des chrétiens. Tout lecteur instruit doit apercevoir que le style est fort difli^ rent et fort au-dessous de celui de Lactance , el tel est le jugement de Le Clerc et de Lardner (Bibliothèque ancienne et moderne, l. lu, p. 438; Vérité de l'Évangiie, etc., part. II, vol. vu, p. 94). Les partisans de Lactance ont produit trois argumens du litre de ce livre, et sous les noms de Donatus et de Ciecilius. (Voyez le pèR Lestocq, t. II, p. 46-60.) Chacune de ces preuves est en elIenBème faible et défectueuse; mais leur ensemble est d'un grand poids. J'ai souvent flotté dans mon opinion , je suivrai dodlenenl l'exemple de Colbert M. S., el j'appellerai l'Miteur, quel qu'il soit, Coecilius.
2 Oedlius, de Mort, persec. , c. 46. VoHaire parait fondé dans son observation (Œuvres, t.ziT, p. 307), lorsqu'il attribue aux succès de Constantin la renommée de
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q«er natordlemaU le songe de Constantin par sa politique ou par son enthousiasme. A la veille d'ua jour qui devait décider du destin de l'empire, si sa vive inquiétude fat suspendue par quelques instans d'un sommeil agité, U n'est pas étonnant que la forme vénérable da Christ, et les symboles connus de sa religion, se soient présentés à l'imagination tourmentée d'un prince qui révérait le nom et implorait peut-être en secret le secours dti Dieu des chrétiens.
Un politique habile pouvait également se servir d'un stratagème militaire, d'une de ces fraudes pieuses que Philippe et Sertorius avaient employées avec adresse et succès '. Toutes les nations de l'antiquité admettaient l'origine surnaturelle des songes,et une grande partie de l'armée gauloise était déjà disposée à placer sa confiance dans le signe salutaire de la religion chrétienne. L'événement pouvait seul contredire la vision secrète de Constantin , et le héros intrépide qui avait passé les Alpes et l'Apennin était capable de réfléchir avec sang-froid aux suites d'une défaite sous les murs de Rome. La plus vive allégresse s'empara du peuple et du sénat. Ils se félicitaient également d'avoir échappé à un tyrandétesté; mais, en avouant que la victoire de Constantin surpassait le pouvoir des mortels, ils n'osèrent pas insinuer que l'empereur en était redevable au secours des dieux. L'arc triomphal quifutélevéenviron trois ansaprès, annonce en termes obscurs que Constantin avait sauvé Rome par la grandeur de son propre courage, et par une secrète impulsion
son labanim, et sa supériorité sur l'ange deLiciaius. Cependant l'apparition de cet ange est adoptée par Pagi , Tillemont, Fleuri, etc., qui paraissent jaloux de multiplier les miracles.
■ Outre ces exemples très-connus, Tolliits (PrélVice de BoOeau, traduction de Longin) a découvert une vision d'Anligone, qui affirma à ses troupes qu'il avait vu un pentagone (le symbole de la sûreté ) avec ces mots : « Par ceci tu obtiendras la victoire ; • mais Tollius est inexcusable de n'avoir pas cité son autorité -, et sa réputation en morale , aussi bien qu'en littérature , n'est point exempte de reproche. (Voyez ChaurTepié, Dictionnaire critique , t. 4, p. 460.) En outre du silence de Diodore, de Plutarque, de JusUn, etc., on peut remarquer que Polyxnus, quia rassemblé dix-neuf stratagèmes militaires d'Anligone dans un chapitre séparé (I. iv, c. 6), ne parle point du loulde celte vision.
de la divinité '. L'uratetir païen , qui le premier avait saisi l'occasion de célébrer les hautes vertus du conquérant, suppose 'que l'empereur était admis seul à un commerce intime et familier avec l'Etre suprême, que le reste des humains était confié au soin des divinités inférieures. U donne , par ce moyen, auxsnjeu un motif plausible pour se défendre respectueusement d'embrasser la nouvelle religion*.
111. Le philosophe qui examine avec un doute tranquille les songes et les présages, les. miracles et les prodigesdcs profanes, et même ceux de l'histoire ecclésiastique, conclura probablement que, si la fraude a quelquefois trompé les yeux des spectateurs, le bon sens des lecteurs a été bien plus souvent insulté par les fictions des écrivains qui ont attribué inconsidérément à l'action immédiate de la divinité tous les événemens ou les accidens qui semblaient s'éloigner du cours ordinaire de la nature. La multitude épouvantée a souvent donné la forme et la couleur, le mouvement et la voix aux météores qui flottaient extraordinairement dans les airs'. Nazaire et Eusèbe sont les deux plus célèbres orateivs qui aient essayé d'immortaliser dans leurs panégyriques adroits les vertus de Constantin*. Neuf ans après sa victoire, Nazuire a décrit une armée de guerriers célestes , qui semblaient tomber des cieux. U remarque leur beauté, leur courage, leur taille gigantesque , les étincelles brillantes qui sortaient de leurs armures divines, l'indulgence qu'ils avaient de se laisser voir par les mortels, et de leur parler; enfin la déclaration qu'ils avaient faite du secours qu'ils apportaient du
iInstinctuDMrUtatis,mentismasnUudine.Toutwy»geur curieux peu t encore voir l'Inscription de l'arc de triomphe de Constantin, copiée par Baronius, Gruter , etc., etc.
2 ffabes profecto aliquid cum Ula inente divina secretum; qua delegata nostra Dus minoribus cura uni se tibl dignatur ostendere. {Panegyr. Fet., a, 2.)
s M. Frérel (Mém. de l'Acad. desinscrip. t.ir, p. 4lt- 437) explique par des causes physiques un grand nombre des prodiges de l'antiquité; et Fabricius , ridiculisé par les deux partis , essaie en vidn de placer la croix céleste de Constantin parmi les taches ou cercles du soleil. (£(bliot. Greec, t. n, p. 8-29.)
« Nazarius {interPanegyr. Fet., x, 14, 15).ll est inutile de nommer les auteurs modernes qui ont adopté sans discernement les idées païennes de Nazairc.
ciel au grand Constantin. L'orateur païen , en parlant aux Gaulois, les cite eux-mêmes comme témoins de ce prodige, et semble espérer qu'un événement si récent et si public forcera les incrédules à croire aux anciennes ap paritiong' . La fable pieuse d'Eusèbe, mieux inventée et plus éloqueroment écrite, parut vingt-six ans après le songe dont il vent établir la vérité. 11 raconte que Constantin, étant en marche à la têie de son armée , vit de ses propres yeux, dans les airs, le signe lumineux de la. croix, accompagné de cette légende : par ce signe lu vaincras. Cette surprenante apparition surprit les soldats et l'empereur lui-même , qui était encore incertain dans le choix d'une religion. Mais la vision de la nuit suivante fit succéder une foi sincère à son étonnement. Le Christ lui apparut; et, déployant le même signe céleste qu'il avait vu dans les cieux, il daigna dire à Constantin de représenter la croix sur un étendard, et de marcher avec confiance à la victoire contre Maxence et contre tous ses ennemis*. Le savant évéque de Césarée parait sentir que la tardive découverte de celte anecdote merveilleuse pourrait trouver des incrédules parmi les plus dévots de ses lecteurs. Cependant, an lieu de rassembler et de rapporter les témoignages de tant de personnes qui avaient été les témoins oculaires de ce miracle, et qui existaient encore, au lieu de fixer les dates précises de temps et de lien qui peuvent également servir à éclairer le mensonge et la vérité*, Eusèbe se contente d'assurer, après la mort de Constantin , que cet empereur lui avait certifié , par le serment le plus authen-
< Les apparitions de Castor et Pollux , et particulièrement pour annoncer la victoire des Macédoniens,' sont attestées par les hisloriens et par des monumens publics. (Voyei Cicéron, deNaturâdeorum,i,2,m, 5,6; Florus.ii, 12;Valère Maxime.l. i,c 8, n'I.) Cependant la plupart des miracles les plus récens sont omis et niés indirectement parTile-Lire ( xlt, t ).
2 Eusèbe, 1. i, c. 28, 29, 30. Le silence de ee même Eusèbe , dans son Histoire Ecclésiastique , a Hait une profonde impression à ceux des partisans des miracles qui ne sont pas toul-à-rait aveugles.
3 Le récit de Constantin semble indiquer qu'il aperçut la croix dans leiciel avant de passa' les Alpes, lorsqu'il poursuivait Maxence. La vanité patriotique a placé la 'Scène à Trêves, à Besançon, etc., etc. (Voyez Tillemont, H'tst. des Empereurs, i. iv, p. 573.)
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tique , la vérité de cet événement extraor*naire «. La prudente reconnaissance du docte évéque ne lui permet pas de soupçonner la véracité de son victorieux souverain; mais il donne clairement à entendre que toute autre autorité lui aurait paru insuffisante pour constater un fait aussi miraculeux. Ce motif de confiance devait naturellement disparaître avec la puissance de la famille Eavienne ; et ce signe céleste, que les infidèles auraient pa mépriser' fut négligé par les chréUens da siècle qui suivit la conversion de Constantin». Mais les églises catholiques de l'Orient et de l'Occident ont adopté un prodige qui favorise ou semble favoriser le culte de la croix. La vision de Constantin conserva une place distinguée" dans la légende des superstiUons, jusqu'au moment où l'esprit éclairé de la critique osa réduire la gloire et éclaircir la véracité du premier empereur chrétien *.
Les proteswns et les philosophes de ce siècle seront disposés à croire qu'au sujet de sa conversion, Constantin soutint une fourberie préméditée par un parjure solennel. Ils n'hésiteront point à prononcer que ses desseins ambitieux le guidèrent seuls dans le choix d'une religion ; et, que, selon l'expression d'un poète profane ', il fit servir les an-
« Lepienx TiUemont (Mém.Eedémst., t vn. p. 1317). rqette en soupirant les actes d'Arlemius , vétéran et martyr , qui atteste que ses propres yeux ont été témoins de la vision de Constantin.
* Gelasius Cyslc , in Jet. ConeU. Nieen. , 1. 1, e. 4. 3 Les partisans de la vision ne peuvent pas produire en
sa ftveur un seul témoignage des Pères du quaUième et cinquième siècle, qui ont célébré le triomphe de l'église et de Constantin dans tous leurs écriU volumineux. Comme ces vénérables personnages n'avaient aucune antipathie pour les miracles , nous pouvons soupçonner qu'aucun d'eux n'eut connaissance de la vie de Constantin par Eusèbe, et ce soupçon est conBrmé par l'ignorance de Jérdme.
* Godetroy fut le premier qui, dans Vannée 1643 ( Not ad Philostorgiam, 1. i, c. 6, p. 16), osa montrer da doute sur un miracle détendu avec un zèle égal par le cardinal Baronius et par les centuriateurs de Magdebourg. Depuis ce moment , plusieurs critiques prolestans ont incliné vers le doute et la méfiance. M. Chauffeplé a présenté des objections d'une grande force. (Diction. cril.,t. n, p. 6-11 ); et dans l'année 1774, l'abbé du Voisin, docteur en Sorbonne, a publié une apologie dont on ne peut trop louer l'érudition et la modération.
i Lors ConsUntin dit ces propre paroles : • J'ai renversé le culte de» idoles ;
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tels de marche-pied au trône de l'empire. Ce jagement hardi et absolu n'est pas jostiGé par la connaissance que nous avons du cœur humain, du caractère de Constantin , et de la foi chrétienne. Dans les tenip» de ferveur religieuse , on observe commiinément que les plus habiles politiques éprouvent une partie de l'enthousiasme qu'ils tâchent d'inspirer. Les personnages les plus pieux et les plus orthodoxes ont en souvent la dangereuse imprudence de soutenir la cause de la vérité par la ruse et par le mensonge. L'intérêt personnel qui dirige nos actions inQue aussi sur DOS sentimens; et les motifs d'avantages temporels qui déterminaient Constantin dans sa conduite publique devaient le disposer insensiblement à embrasser une religion favorable à sa gloire et à sa fortune. Il aimait à se croire envoyé du ciel pour régner sur la terre ; cette idée flattait sa vanité ; le succès de ses armes avait prouvé son titre divin au trône, et ce titre était fondé sur la vérité de la révélation chrétienne. Comme on voit souvent germer la vertu au milieu des applaudissemens précoces qui l'ont fait naître, de même la piété apparente de Constantin , en supposant qu'elle ne fût d'abord qu'apparente, peut avoir pris de profondes racines dans son cœur, et s'être changée eu une dévotion fervente et sincère. Les évêques et les prédicateurs de la secte nouvelle , dont les mœurs et le costume semblaient peu propres à l'ornement d'une cour, étaient admis à la table de l'empereur. Ils l'accompagnaient dans ses expéditioas ; et les païens «attribuaient l'ascendant que l'un d'entre eux, Égyptien ' ou Espagnol, acquit sur l'esprit de
Sur les débris de lenrs templfls fumans , Au Dieu du Gel j'ai prodigué l'encens.
Mais tous mes soins pour sa grandeur suprfime N'eurent jamais d'antre objet <iue moinnSme, etc. >
Ce poème peut £lre lu avec plaisir ; mais la décence dérend de le nommer.
> Ce farori était sans doute le grand Osins , érëque de CordOTa , qui préféra le soin pastoral de toute Ï'6^0s6 i celui d'un diocèse particulier. Athanase (t. i, p. 703) peint magnifiquement son caractère, quoique d'une manière concise. (Voyez Tillemont, Mém.EcelésUst.,t. vii, p. 524-561. ) Otius fut accusé , peut-être injustement, de s'élre retiré de la cour avec une grande fortune.