‹ Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire RomainChapitre 40 sur 105 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Moeurs det natioDs pasloralex. — Marche des ITans de la Chine en Europe. — Défaite de» Golhs; ils passent le Danuba. — Guerre des Golhs. — Défaite ei mort de TaleDs. — Gratien élève Théodose sur le trône de l'Empire d'Orient. — Son caractère et ses succès. — Paix et élablisseinent des Golbs.

Dans la seconde année du règne de Yalentinien et de Yalens , le vingt-un du mois de juillet, pendant la matinée, im tremblement de terre violent et destructeur ébranla presque toute la surface du globe occupée par l'empire romain. Le mouvement se communiqua aux mers ; les rives baignées ordinairement par la Méditerranée restèrent à sec ; on prit à la main une quantité immense de poissons. Un grand nombre de vaisseaux se trouvèrent enfoncés dans In bourbe, ei on put voir à découvert' des montagnes et des vallées qui, depuis la formation du monde, n'avaient jamais été exposées aux rayons du soleil. Mais, au retour de la marée, les eaux s'élancèrent avec une impétuosité et un poids irrésistibles, qui causèrent les plus grands désastres sur les côtes de la Sicile, de la Dalmatie, de la Grèce et de l'Egypte. De grands bateaux furent entraînés et jetés sur les toits des maisons, ou à deux milles du rivage ordinaire ; les maisons englouties disparurent avec leurs habitans, et (a ville d'Alexandrie perpétua, par une cérémonie annuelle , le souvenir de l'inondation funeste qui coûta la vie à cinquante mille de ses citoyens. Cette calamité , dont le récit était exagéré en passant d'une province à l'autre , frappa les Romains d'étonnemcnt et d'épouvante. Ils se rappelaient les tremblemens de terre précédens, qui avaient détruit les villes de la Palestine et de la Bithynie , et ils les regardaient comme l'annonce funeste de malheurs encore plus affreux. Leur vanité timide confondait les symptômes du déclin de leur empire, avec ceux de la fin du monde *. On

t Td estlemanrais goiM d'Aininien(xxvi , 10) qu'il est dimeile de distiagner ses bits de ses métaphores. Il affirme cependant aTOir tu b carrasse pourrie d'un vaisseau, ad secuiuban lapidem, à Méthane on Moden, dan* le Péloponése.

> On trouve des descriptions différentes des trembien«ns et des ineodations , dans Libanius ( Orat. de ulr eiscend» JuUani neee, ex), dans Fabricius ( Bibliot.

avait alors pour habitude d'attribuer tous les événemens extraordinaires à la volonté immédiate de la divinité. Tous les phénomènes de la nature se trouvaient Iiés> par une chaîne invisible, aux opinions morales ou métaphysiques de l'esprit humain ; et les plus profonds théologiens décidaient, relativement à l'espèce de leurs préjugés , que la tolérance de l'hérésie était la cause du tremblement de terre, ou que l'inondation était la suite inévitable de l'erreur et de l'impiété. Sans prétendre discuter la probabilité de ces subUmcs spéculations, nous nous contenterons d'observer, sur l'autorité de l'expérience, que tes passions des hommes sont plus funestes au genre humain que les convulsions passagères des ëlémens'. Les effets destructeurs d'un tremblement do tÀrre , d'une tem'péte , d'une inondation on de l'éruption d'un volcan, sont très-peu de chose, comparées aux calamités ordinaires de la guerre , adoucies même comme elles le sont actuellement par la prudence ou par l'humanité des souverains de l'Europe , qui amusent leurs loisirs on exercent le courage de leurs sujets par la pratique de l'art militaire. Les mœurs et les lois de l'Europe moderne protègent la vie et la liberté du soldat vaincu ; et le citoyen paisible a rarement à se plaindre que sa personne, ou même sa fortune, ait en à souffrir des malheurs de la guerre. Mais à l'époque désastreuse de la chute de l'empire romain, que nous pouvons dater du règne de Yalens , la sûreté de [tous Jes citoyens était personnellement attaquée. Les arts et les travaux qui n'avaient été perfectionnés que dans la succession de plusieurs siècles, disparaissaient sous les mains féroces des barbares d'Allemagne et de Scythie. L'invasion des Uuns précipita les Goihs sur les provinces

Gratc., t. TU , p. 458 ), et les Notes savantes d'Olearins ; dans Zodme ( I. nr, p. 221), Sozomène (I- vi, c. 2), Cedrenus (p. 310-314), et Jérôme (in Chron.. p. 186, ett i. p. 250), dans la Vie d'Hilariun. Epidaure aurait été engloutie, si ses citoyens n'eussent pas oiToyé prudemment saint Qilarion, moine égyptien, sur le rivage. II âl le signe de la croix , et les eaux se relirâ%nt en le saluant.

< Dicéarquc péripatéticien de Messine composa un traité pour prouver cette vérité , que l'expérience a suiBsamment démontrée, et qui n'est pas une des plus honorables pour la race humaine. (Ciccron, de Offieiis, 11,5.)

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de l'Occident: en mobs de quarante ans, ils envahirent depuis les bords du Danube jusqu'à l'océan Athmtique, et facilitèrent par leurs succès les incursions des hordes encore plus sauvages. Les vastes et distantes contrées du Nord recelaient le principe de cette grande commotion; et l'examen de la vie pastorale des Scythes' et des Tartares* jettera du jour sur la cause cachée de ces funestes émigrations.

On peut attribuer les différens caractère» des nations civilisées à l'usage et à l'abos de la raison qui modifient d'une manière si différente et si compliquée les mœurs et les opinions d'un Européen et celles d'un Chinois; mais l'opération de l'instinct est plus sûre et plus simple que celle de la raison. Il est beaucoup plus aisé de connaître les appétits d'un quadrupède , que de comprendre les argumens d'un philosophe ; et ^u& les bo^ des de sauvages approchent de l'état des animaux, plus le caractère d'un individu est constamment le même , et plus il a de rapport à celui de tous. La stabilité des mœiin est une suite de l'imperfection des facultés. Tons les hommes réduits à un état semblable ont les mêmes besoins, les mêmes désin et les mêmes jouissances ; et l'influence de la nourriture ou du climat, qu'un si grand nombre de causes morales arrêtent ou détruisent dans un état de société plus civilisée, contribnent puissamment à former et consener le caractère national des barbares. Dans tons les siècles, les plaines immenses de la Scythie ou Tartane ont été habitées par des tribus errantes de pasteurs et de chasseurs, dont la paresse se refuse à cultiver la terre ,

' Les Scythes primitifs d'Hérodcte ( 1. rr , c 47-57 , 99-101) élaienl resserrés, par le Danube et les Paluf-\iéotides, dansun carréd'environ quatre mine stades on quatre cents milles romains. ( Voyez Danville, Mém. de l'Académie, t. xxxT, p. 571-573-591.) Diodore de Sidle ( 1 1, 1. II, p. 155, édit. Wessding, ) a observé les progris tue cessif^ du nom et de la nation.

2 Les Talares ou Tartares étaient originaironent une tribu, d'abord rivale, puis sujette des Mongoux. LesTarlare» formaient l'avant-gardedesarméesdeGengiskluBetdese* successeurs, et on appliqua à la Dation entière le oonqni avait été connu le premier des (trangers. Freret, (Bist. de l'Acad., t. xviu, p. 60), en pariant des pfttres septentrionaux de^' Europe et de rAàe,|raitindifléremment nsige des noms de Scythes et de Tartares.

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et dont l'esprit inquiet dédaigae la gêne d'une vie sédentaire. Dans tons ks siècles, les Scy-' thés et les Tartares ont été renommés par leur courage intrépide [et par leurs rapides conquêtes. Les pasteurs du nordont renversé plusieurs fois les trônes de l'Asie , et leurs armées victorieuses ont répandu la terreur et la dévastation dans les climats les plus fertiles et les plus belliqueux de l'Europe*. Dans cette occasion, comme dans beaucoup d'autres , l'historien se trouve forcé de renoncer i une agréable chimère, et d'avouer que les mœurs pastorales, ornées par l'imagination des attributs de la paix et de l'innocence , s'adaptent beaucoup plus naturellement à l'habitude féroce d'une vie guerrière. A l'appui de cette observation , je considérerai trois articles principaux dans la vie des nations pastorales et guerrières. I. Leur nourriture. IL Leurs habitations. lU. Leurs occupations. L'expérience des temps modernes a confirmé les récits de l'antiquité*, et les bords du Volga, du Seringa etdu Borysthène, nous présenteront le spectacle uniforme des mêmes mœurs et des mêmes habitudes'. L Le blé ou même le riz , qui constitue la nourriture principale des nations civilisées, ne s'obtient que par les travaux constans des cultivateurs. Les peuplades de sauvages heureux , qui habitent entre les deux tropiques, trouvent une substance facile dans la

• Imperium AsùK ter giuesivere , ipsi perpétua ab alieno imperio , aM intùcti , aut itwicti mansére. Depuis le temps de Justin , Qs ont augmenté ce calcul. Voltaire (t. x, p. 64 de son Hist. générale, . \5lfS} abrège les conquêtes des Tartares.

Oft o'er tlie trembling oatioDS from afar, HnScrtlila breaUi'd tbe llTing eload or war.

2 Le quatrième livre d'Hérodote oiTTe un portrait des Scythes, curieux quoique imparfait. Parmi les modernes qui se copient les uns et les autres, le khan de Khowarasin , Abulghazi-Bahadur , s'exprime d'une manière naturelle; et les éditeurs français rt anglais ont copieusement commenté son Histoire généalogique des Tartares. Carpia Âscelin et Rubruquis( Hist. des Voyages, t. vn), peignent les Mongoux du quatorzième siècle. A ces guides j'ai ajouté Gerbillon et d'autres Jésuites. Description de la Chine par du Halde ( t. iv), qui a examiné avec soin la Tartane chinoise , et l'intelligent et véridique Bell, d'Aotermoine (2 v. in-l°, Glascow, 1763).

3 Les Usbecs sont ceux qui ont le plus dérogé à leurs moeurs primitives, 1° en embrassant là religion mahométane , et 2° par la possession des villes et des moissons de la GrandcBucharie.

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libéralité de la nature; mais, dans les climats du nord , une nation de pasteurs est réduite à ses troupeaux. Je laisse à décider aux har biles praticiens de l'art médical, j'nsqn'à quel point une nourriture animale ou végétale peut influer sur le caractère des hommes, et si la cruauté attachée par l'opinion à la vie carnassière, doit être regardée autrement que comme un préjugé innocent, et. peut-être salutaire au genre humain '. Cependant, s'il est vrai que le sentiment de la compassion s'affaiblit insensiblement par le spectacle et par l'habitude de la cruauté domestique , nous pouvons observer que la tente d'un pasteur tartare expose aux regards , dans, leur plus dégoûtante simplicité , les objets, affreux que la délicatesse de l'Europe leur a déguisés. Chez eux les bœufs et les moutons sont égorgés par la main qui les a nourris, et leur meurtrier considère sans émotion sur sa table les membres sanglans des animaux qui obéissaient la veille à sa voix, et paraissaient sensibles à ses soins. Dans la profession militaire , et principalement dans la marche d'une armée nombreuse, il parait très-avantageux de faire subsister les soldats, de viandes , exclusivement à toute autre nourriture. Les provisions de grains sont sujettes à se gâter; elles se transportent lentement et demandent de vastes magasins : mais les troupeaux qui accompagnent les armées tartares , offrent toujours une provision suffisante de lait et de viandes fraîches. L'herbe croit très-vite et très-abondamment dans presque tous les terrains incultes, et il y a peu de contrées, assez stériles pour que les troupeaux ne trouvent pas à y p&turer : d'ailleurs, les Tartares se réduisent aisément, dans le besoin, à une très-petite quantité denourriture. Ils mangent également les ani> maux tués par eux., et ceux qui sont morts de maladie ; ils ont un goût de préférence pour

■ 11 est certain que les grands mangeurs de viande sont en général cruels et féroces plus que les autres hommes. Cette observation est de tous les lieux et de tous les temps. La barbarie anglaise est connue, etc. ( Kousseau , Emile, 1. 1, p. 274). Quoi que nous puissions penser de ces ob.. servations générales, nous n'admettons pas facilement la vérité de son exemple. La pilié bien veillante de Plulnrque et les lamentations pathétiques d'Ovide séduisent notre raison sans exciter notre sensibilité.

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la cbair dn cheval, proscrite dans tons les temps par les nations civilisées de l'Europe et de l'Asie ; et ce goût particulier facilite leurs expéditions militaires. Dans leurs incursions les plus rapides et les plus éloignées, chaque cavalier scythe mène toujours avec lui un second cheval , et ces relais servent dans l'occasion ou à hâter la marche, ou à apaiser la faim des barbares. Lorsque la disette du fourrage se fait sentir dans leur camp, ils égorgent la plus grande partie de leurs troupeaux, et conservent la viande qu'ils font enfumer ou sécher au soleil. Dans la nécessité imprévue d'une, marche rapide, ils font provision d'une quantité de boules de fromage , ou plutôt de lait caillé durci, qu'ils délayent dans de l'eau, et cette faible nourriture suffit long-temps à conserver la vie et le courage du patient et vigoureux Tartaro. Après avoir souffert sans murmure cet excès d'abstinence, digne de l'approbation d'un stoïque et de l'envie d'un ermite, ils se livrent ordinairement à toute la voracité de leur appétit. Les vins des climats plus fortunés sont le présent le plus agréable que Ton paisse leur faire, et ils n'ont encore exercé leur industrie qu'à extraire dn lait de jument une liqueur fermentée très-enivrante. Semblables aux animaux de proie, les sauvages de l'ancien et du nouveau monde éprouvent les vicissitudes de la famine et de l'abondance, et leurs estomacs endurcis souffrent sans inconvéniens les extrêmes opposés de l'intempérance et de l'inanition.

IL Dans les siècles de simplicité rustique et martiale, un peuple de soldats laboureurs se disperse sur la vaste étendue d'un pays qu'il cultive , et il a fallu sans doute du temps pour assembler la jeunesse guerrière de la Grèce ou de l'Italie sous les mêmes drapeaux, soit pour défendre leurs propres frontières, ou pour attaquer celles de leurs voisins. Le progrès des manufactures et du commerce rassemble peu à peu un grand nombre d'hommes dans une même ville ; mais ces citoyens ne sont plus des soldats ; et les arts, qui perfectionnent la société civile , anéantissent l'esprit militaire. Les mœurs pastorales des Scythes semblent réunir les différens avantages de la simplicité

et du progrès intellectuel. Les individus de la même tribu sont constamment rassemblés ; mais ils sont rassemblés dans un camp , et l'intrépidité naturelle des pasteurs est animée par le secours et l'émulation mutuels. Les maisons des Tartares ne sont que des petites tentes froides et malpropres, de forme ovale, dans lesqudles les femmes et les enfans des deux sexes couchent ensemble sans distinction. Au lieu de palais, les riches ont des huttes de bois d'une grandeur assez médiocre pour être facilement transportées sur de grands chariots, attelés de vingt oa trente bœufs; les bestiaux, après avoir trouvé pendant le jour leur pâture dans les champs adjacens, se retirent, à l'approche de la nuit, sons la protection du camp. La nécessité d'éviter une confusion dangereuse dans ce concours perpétuel d'hommes et d'animaux , introduit nécessairement dans la distribution et dans la garde l'ordre et la vigilance, mdimens de l'art militaire. Dès que le fourrage d'un district est consommé, la tribu, on plutôt l'armée de pasteurs, marche régulièrement vers de nouveaux pâturages , et acquiert, par ce moyen, dans les occupations ordinaires de la vie pastorale, la connaissance pratique des plus importantes opérations de la guerre. La différence des saisons règle le choix des terrains. Dans l'été, les Tartares s'avancent au nord , et placent leurs tentes sur le bord d'une rivière ou dans le voisinage de quelque ruisseau; mais, dans l'hiver ils reviennent au midi , et appuient leur camp derrière une montagne, à l'abri des vents, qui deviennent rigoureux en passant sur les régions glacées de la Sibérie. Ces mœurs sont très-propres à répandre chez les tribus errantes l'esprit de conquête et d'émigration. Leur attachement pour un territoire est si làible, que le moindre accident snfGt pour les en éloigner. Ce n'est point le pays , c'est son camp qui est la patrie du Tartare; il y trouve toujours sa famille, ses compagnons, et toutes ses possessions. Dans ses plus longues marches , il est sans cesse environné d'objets chers , précieux ou familiers à sa vue. L'avidité du brigandage, la crainte ou le ressentiment d'une injure, l'impatience de la servitude, ont suffi dan» tons

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le& teoips pour [H'écîpiter les tribus de la Scythje dans des pays ioconnus, où ils espéraient trouver l'abondance ou éviter la tyrannie. Les révolutions du Nord ont souvent donné des fers au Midi. Dans ce conflit des nations, les vainqueurs et les vaincus ont été alternativement poursuivans et poursuivis des confins de la Chine jusqu'à ceux de l'Allemagne '. Ces grandes émigrations, exécutées quelquefois avec une rapidité presque incroyable , étaient facilitées par la nature du climat. On sait que le froid est plus rigoureux dans la Tartarie, qu'il ne devrait être naturellement au milieu d'une zone tempérée : on en donne pour raison la hauteur des plaines, qui s'élèvent, principalement du côté de l'Orient, à plus d'un demimille au-dessus du niveau de la mer, et la grande quantité de salpêtre dont le sol est rempli *. Dans l'hiver, les rivières larges et rapides qiù déchaînent leurs eaux dans l'Euxin , dans la mer Caspienne et dans la mer Glaciale, sont gelées profondément. Les terres sont couvertes de neiges, et les tribus victorieuses et fugitives traversent sans danger la surface ferme et unie de cette vaste plaine, avec leurs chariots, leurs familles et leurs troupeaux.

m. La vie pastorale , comparée aux travaux de l'agriculture et des manufactures, est sans contredit une vie oisive, surtout pour les principaux pasteurs de la race tartare, qui chargent leurs esclaves du soin de leurs troupeaux, et s'occupent très-rarement eux-mêmes de cette surveillance servile. Ce n'est pas toutefois aux douces jouissances de l'amour et de l'harmonie qu'ils consacrent leurs loisirs, mais à l'exercice violent et sanguinaire de la chasse. Les plaines de

< La découverte de ces émigrations de Tartares est due à M. de Guignes (Hist. des Huns, t. 1 , 2). Ce savant et laborieux interprète de la langue chinoise a ouvert des scènes nonrelles et iBiportantes dans l'Histoire du genre humain.

2 Les missionnaires ont découvert dans la Tartarie chinoise, à quatre-vingts lieues du grand mur, une plaine élevée de trois miUe pas géométriques au-dessus du niveau de la mer. Montesquieu, qui a usé et abusé des relations des voyageurs , a motivé les révolutions de l'Asie sur cette «irconstanee importante, que le lïoid et le chaud, la force et la faiblesse se trouvent contigos , sans qu'il y Ait une zone tempérée qui les sépare. (Esprit des Lois, 1. xvii, e.3.)

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la Tartarie noufrissent une nombreuse race de chevaux , faciles à dresser pour la chasse et pour la guerre. Les Scythes ont été connus dans tous les temps pour d'excellens cavaliers. L'habitude leur donne tant d'aisance et de fermeté sur leurs chevaux , qu'on a prétendu qu'ils prennent leurs repas et se livrent au sommeil sans en descendre. Ils se servent, avec beaucoup d'adresse et de vigueur , de la lance et d'un arc fort long, dont la flèche manque rarement le but qu'ils se sont proposé. Ils en font souvent usage contre les timides animaux du désert , qui multiplient dans leur absence, contre le lièvre, la chèvre, le chevreuil, le daim, le cerf, l'élan et la gazelle. Les fatigues de la chasse exercent continuellement la patience des hommes et des chevaux, et l'abondance du gibier contribue à la subsistance et même au luxe des camps tartares. Mais les chasseurs de la Scythie ne bornent pas leurs exploits à la destruction de ces animaux paisibles ; Us attaquent le sanglier, lorsqu'animé par la vengeance, il revient sur ceux qui le poursuivent. Ils exdtent la colère de l'ûurs , et la fureur du tigre endormi dans les bois. On peut acquérir de la gloire partout où il y a du danger; et l'habitude de la chasse, qui donne les occasions de faire preuve d'adresse et de courage , doit être considérée comme l'image et l'école de la guerre. Les chasses générales dans lesquelles les princes tartares ont à cœur de se distinguer, servent d'exercice instructif à leur nombreuse cavalerie. Ils environnent une enceinte de plusieurs lieues de circonférence, dans laquelle le gibier se trouve renfermé, et les troupes qui forment le cordon avancent lentement et régulièrement vers un centre marqué, où les animaux captifs et entourés de tous côtés, tombent sous les flèches et les traits des chasseurs. Dans cette poursuite, qui dure souvent plusieurs jours, la cavalerie est obligée de gravir les montagnes, de passer les rivières à la nage, et de traverser la profondeur des vallées , sans déranger l'ordre de sa marche. Ils acquièrent l'habitude de diriger leurs regards et leurs pas vers un objet éloigné , de conserver leurs distances , de suspendre ou d'accélérer leur course , d'a-

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près les mouveroens des troupes qui sont sur leur droite ou sur leur gauche ; de guetter et de répéter les signaux de leurs commandans. Les chefs apprenneut, dans cette pratique, la plus importante leçon de l'art militaire, le discernement prompt du terrain, de la distance et du temps. Le seul changement nécessaire au moment de la guerre, est d'employer contre l'ennemi la même patience et la même valeur , la même intelligence et la même discipline; et les amusemens de la chasse peuvent servir de prélude à la conquête d'un empire '.

La société politique des anciens Germains n'était qu'une alliance volontaire de guerriers indépendans. Les tribus de la Scythie , connues sous la dénomination moderne de hordes, descendaient toutes d'une même famille, qui s'est multipliée dans le cours de plusieurs siècles. Les pins pauvres et les plus ignorans des Tartares conservent leur généalogie précieusement; et malgré la distinction de rang, introduite par la possession d'une propriété plus ou moins abondante, ils se respectent eux-mêmes et les autres comme les descendans du fondateur de leur tribu. La coutume qu'ils conservent encore, d'adopter les plus braves "de leurs prisonniers , peut justifier l'opinion de ceux qui regardent la multiplication extraordinaire de cette famille comme illusoire. Mais un préjugé utile, consacré par le temps et par l'opinion, produit l'effet de la vérité. Les barbares obéissaient volontairement au chef de leur famille; et leur commandant, ou mursa , exerçait, comme représentant de leur premier ancêtre, l'autorité d'un juge en temps de paix, et celle d'un chef en temps de guerre. Dans les premiers temps du monde pastoral, chaque mursa, si nous pouvons nous servir de ce nom. moderne, agissait comme chef indépendant d'une famille séparée, et les Umitea de leurs terri-

« Petit de la Croix (Vie de Gengiskhan , 1. ni , c. 7 ) représente toute l'éteaduc et la pompe d'une chasse des Mongoux. Les Jésuites Gerbinon et Verbiest guivaieDt l'empereur Kamhi dans ses chasses en Tartarie. Du Halde (Descr'p delà Chine, t. nr.p. 81-290, etc., éd. in-fol.) Son petit-flls Kienlong, quia réuni la discipline tartare à l'érudition chinoise, décrit (Éloge de Moukden,p. 273-285) comme poète les plaisirs dont il avait joui comnie/:hasseur.

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toires particuliers se fixaient insensiblemetf par la supériorité de la force on par le consentement mutuel. Mais l'influence de différentes causes contribuèrent à réunir les hordes errantes en communauté nationale, sons le commandement d'un chef suprême.

La faiblesse désirait du secours, et la force était ambitieuse de commander. La puissance, qui est te résultat de l'union , opprima les tribus voisines, et leur imposa la loi ; et, comme ou admettait les vaincus à partager les avantages de la victoire , les plus vaillans chefs se rangèrent volontairement, avec toute leur suite, sous l'étendard formidable de la confédération générale ; et le plus estimé ou le plus puissant des princes tartares prit le commandement militaire. Il fut élevé au trône aux acclamations de ses égaux , et reçut le nom de khan , qui exprime, dans le langage du nord de l'Asie , la toute-puissance de la royauté. Les descendans du fondateur de la monarchie conservèrent long-temps un droit exclusif à la succession , et les khant qui régnent aujourd'hui depuis la Grimée jusqu'au mur de la Chine, descendent tous en droite ligne du fameux Gengis'. Mais, comme le premier devoir d'un souverain tartare est de conduire en personne ses sujets aux combats, on a souvent peu d'égards aux droits d'un eniant, etquelqne prince du sang royal, distingué par sa valeur et par son expérience, prend l'épée et le sceptre de son prédécesseur. On lève régulièrement sur les tribus deux taxes différentes et séparées; l'une, pour soutenir la dignité du monarque national, et l'autre pour le chef particulier de la tribu ;et chacune de ces taxes monte à la dime de la propriété de chaque sujet, et des dépouilles qui lui tombent en partage. Un souverain tartare jouit de la dixième partie des richesses de ses sujets; et comme ses troupeaux nombreux se multiplient dans une plus grande proportion, il est en état de suffire abondamment au luxe peu recherché <le sa cour, de récompenser ses

t Voyez le second volume de l'Histoire généalogique des Tartares , et la listedes khans, i la On de la Vie ée Gen^skhan. Sons le règne de Timur ou Tamerlan, un de ses^sujets, descendant de Gengis, portait encore le titra de khan, et le conquérant de l'Asie se contentait du nom d'émir ou sultan. (Abalghazl. part. t,4.; D'BcrM., Biblioth. Orient., p. 878.)

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favoris, et de maintenir, p^r la séduction des présens , une obéissance qu'il n'obtiendrait peut-être pas toujours de sa seule autorité. Les mœurs des Tartares, accoutumés, comme leur khan, au meurtre et au brigandage, peuvent excuser quelques actes de tyrannie particulière ; mais le pouvoir arbitraire d'un despote n'a jamais été reconnu dans les déserts de la Scylhie. La juridiction immédiate du khan est restreinte à sa propre tribu, et on a modéré l'exercice de ses prérogatives par l'ancienne institution d'un conseil national. Les coroultai *■ , ou diètes de Tartares, se tenaient régulièrement, dans le printemps et dans l'automne, au milieu d'une vaste plaine, où les princes de la famille régnante et les mursat des différentes tribus se trouvaient à cheval , suivis de tous leurs guerriers: le monarque ambitieux, qui voyait les forces d'un peuple armé, devait naturellement consulter son inclination. On aperçoit, dans la constitution politique des Tartares, les principes du gouvernement féodal ; mais le conflit perpétuel de ces peuples turbulens s'est terminé quelquefois par l'établissement du pouvoir despotique. Le conquérant, enrichi par les tributs, et soutenu par les armes de plusieurs rois indépendans, a étendu ses conquêtes dans l'Europe et dans l'Asie. Les pasteurs du Nord se sont assujettis aux arts, aux lois, et à la gène de résider dans des villes. Le luxe a donné des chaînes à la liberté , et a ébranlé peu à peu les fondemens du trône *.

Le souvenir des évéoemens ne se conserve pas long-temps chez une nation ignorante et sujette à de fréquentes émigrations. Les Tartares modernes ignorent les conquêtes de leurs ancêtres * ; et nous avons puisé

< Voyez les diètes des anciens Huns, de (Guignes, t. u, p. 26) el une description curieuse de celle de Gengiskhan, (I. I , c. 6 ; I. nr, c. 1 1 .) Ces assemblées sont fréquemment citées dans l'Histoire Persane de Timur, quoiqu'elles ne' servissent qu'à donner force aux volonté de leur maitre.

2 Montesquieu se donne la torture pour expliquer une différence qui n'a jamais existé , entre la liberté des Arabes et l'esclavage perpétuel des 'Tartares. (Esprit des Lois, I. xTii, c. 5 ; xTiii, c. 17, etc.)

3 Albughazi-Khan, dans les deux premières parties de son Histoire généalogique , raconte les fables ridicules et les traditions des Tartares Usbecks , concernant les temps qui précédèrent le règne de Gengis.

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notre connaissance de l'histoire des Scythes dans leurs relations avec les nations civilisées du Sud, les Grecs, les Chinois et les Persans. Les Grecs,^qui naviguaient sur l'Euxin et envoyaient des colonies sur les bords de la mer, firent à la longue la découverte imparfaite de la Scythie , depuis le Danube et les confins de la Thrace, jusqu'aux Palus-Méotides, siège d'un étemel hiver, et jusqu'au Caucase, que les poètes regardaient comme les bornes de l'univers. Les Grecs célébrèrent avec une aveugle crédulité les vertus de la vie pastorale ' , et conçurent des craintes plus raisonnables du nombre et de la valeur des barbares*, qui détruisirent l'immense armement de Darius, fils d'Hystaspe '. Les monarques persans avaient poussé leurs conquêtes jusqu'aux rives du Danube et aux confins de la Scythie européenne. Leurs provinces orientales étaient exposées aux incursions des barbares qui habitaient les plaines au-delà de l'Oxus et du Jaxarte , deux larges rivières dont le cours se dirige vers la mer Caspienne. La querelle longue et mémorable d'Iran et de Touran sert encore de sujet à l'histoire et aux romans. La valeur fameuse et peut-être fabuleuse des héros persans, Rustan et Asfendiar, se signala par la défense de leur pays contre les Afrasiab du Nord *; et le courage indomptable des mêmes barbares résista , sur le même terrein , aux armées victorieuses de Cyrus et d'Alexandre \ Aux yeux des Grecs et des

< Dans le treizième livre de l'Iliade, Jupiter détourne les yeux des plaines sanglantes de Troie, vers celles de la Thrace et de U Scythie. Ce changement d'objet ne lui aurait pas présenté des scènes plus paisibles ou plus inn* centes.

ï Thucydide (l.n,c 97).

3 Voyez le quatrième livre d'Hérodote. Lorsque Darius s'avança dans le désot de la Moldavie, entre le Danube et le Niester, le roi des Scythes lui envoya une souris, une grenouille, un oiseau, et cinq flèches. Cette allégorie présente une image effrayante.'

* Ces guerriers et ces héros se trouvent sons difTérens titres ou dénominations dans la Bibliothèque Orientale de d'Herbelol; ils ont été célébrés dans un poème épique de soixante mille couplets rimes par Ferdusi , l'Homère de la Perse. (Voyez l'histoire de Nadir-Shah, p. 145-165.) Le public doit regretter que M. Jones ait suspendu trop IM l'élude de l'érudition orientale.

s L'Examen Critique des historiens d' Alexandre , qni compare la véritable géographie aux erreurs produites par

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Persans , l'étendue réelle de la Scythie était bornée à l'orient par les montagnes d'Imnians ou de Caf, et ils avaient les idées les plus ridicules et les plus fabuleuses de l'extrémité inaccessible de l'Asie. Mais ces contrées inaccessibles sont l'ancienne résidence d'une nation puissante et civilisée ', qui remonte, par une tradition vraisemblable , à quarante siècles*, et qui peut justifier d'une filiation de deux mille ans, par le témoignage d'historiens exacts et contemporains '. Les annales de la Chine * éclaircissent l'état et les

la vanité et Vignoraiice des Grecs, décrit avec soin la mer Caspienne avec ses rivières et les tribus fixées dans ses environs.

' La première habitation de ces nations semble avoir Hé m nord-onest de la Chine, dans les provinces de Chensi ou Chansi. Sous, les deux premières dynasties, la principale ville était encore un camp sujet à changer de position. Les villages étaient clair-semés, et les pAturages étaient beaucoup plus étendus ((ue les terres cultivées. On reeommandait l'exercice de la chasse, pour détruire les animaux sauvages. Petcbeli, ou le terrain que Péking occupe aujourd'hui, était désert, et les provinces méridionales n'étaient peuplées que d'Indiens sauvages. La dynastie des Han ,206 ans avant Jésus-Cbrist, donna à l'empire sa fi>rme et son étendue actuelle.

3 L'ère de la monarchie chinoise a été fixée à des époques dilTérentes, depuis 2952 jusqu'à 2132 années avant Jésus-Christ , et l'année 2637 a été adoptée légalement par l'autorité du présent empereur , comme celle de l'époque véritable. Les difficultés naissent de l'incertitude de la durée des deux premières dynasties , et de l'intervalle qui les a séparées jusqu'aux temps réels ou fabuleux de Fohi ou Hoangti. Sematsien date sa chronologie authentique depuis l'an 841. Les trente-six éclipses de ConfUcius, dent on a vériié trente-une , furent observées entre les années 722 et 480 avant Jésus-Christ. La période historique de la Chine ne remonte pas {dus haut que les olympiades des Grecs.

3 Après plusieurs siècles d'anarchie et de despotisme, la dynastie des Han , 306 ans avant Jésus-Christ , (Ut l'époque de la renaissance des sciences. On restaura les fragmens de l'ancienne littérature ; on perfectionna et l'on fixa les caractères , et l'on assura la conservation future des livres par les inventions de l'encre, du papier, et de l'art d'imprimer. Sematsien publia la première histoire 4e b Chine quatre-vingt-dix ans avant Jésu»-Chrigt ; une suite de cent quatre-vingts historiens continuèrent et perfectionnèrent ses travaux. Les extraits de leurs ouvrages existent encore, et la plus grande partie se trouve aujourd'hui déposée dans la bibliotbèque du roi de France.

4 Les travaux des Français, les missionnaires i Péking, et MM. Fréret et de Guignes à Paris nous ont (ait connattre la Chine. Les trois notes précédentes m'ont été Iburnies par le Chou-Kmg, avec la préface et les notes de M. de Guignes, Paris, 1770. (Voyei le Tong-Kien-Kan- Mou, traduit parle père de Main*, soi» le nom d'Histoire

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révolutions des tribus pastorales, qu'on peut toujours distinguer sous la dénomination vague de Scythes ou de Tartares , successivement vassaux, emiemis et conquérans d'un grand empire , dont la politique habile a toujours résisté à la valeur impétueuse des barbares du Nord. De l'embouchure dn Danube à la mer du Japon , la longitude de la Scythie s'étend à peu près à cent dix degrés , qui comprennent dans cette direction plus de dix-sept cents lieues. Il n'est pas aussi facile de déterminer la latitude de ces immenses déserts ; mais depuis le quarantième degré, qui touche au mur de la Chine, nous pouvons avancer à trois cent trente lieues vers le nord , où nous serons arrêtés par le froid excessif de la Sibérie. Dans cet affreux climat, au lieu dn portrait animé d'un camp tartare, on aperçoit sortir de la terre, ou plutdt des neiges dont elle est couverte, la fumée qui annonce les demeures souterraines des Tongonx et des Samoïèdes. Des rennes et des gros chiens leur tiennent imparfaitement lieu de bœufs et de chevaux, et les conquérans de l'univers sont insensiblement transformés en une race de Sauvages chétifs et difformes, que le bruit des armes fait trembler *.

Les Huns qui menaçaient l'empire romain sous le r^nede Yalens, avaient long-temps avant semé la terreur dans Tempire de la Chine*. Ils occupaient anciennement, et peut-être originairement , tme vaste étendue de pays aride et stérile an nord dn grand mur. Cette contrée est occupée aujourd'hui par quarante-neuf hordes de Mongoux, nation pastorale, composée d'environ deux cent mille familles ». Mais la valeur des Hnns

générale de la Chine, 1. 1, p. 4»-20<) ; les Mémoires sur ta Chine, Paris, 1776, etc. , 1. 1, p. 1-323; t. u, p. 5-3M: l'Histoire des Huns , 1. 1, p. 131 ; t. 5, p. 345-362, «» >o Mémoires de l'Aead. des Inscript., 1. 1, p. 377-402; t. ^ p. 4^-564; txvm, p. 178-285; tom. xxm.p.lW" 238.)

« Voyez l'Histoire générale des Voyages, t xrm, <» l'Histoire généalogique , vol. n, p. 620-664.

2 M. de Guignes (t. ii, p. 1-124) a donné l'histoire wginale des anciens Hiong-nou ou Huns. La géograpiw chinoise de leur pays semble comprendre une pw*"* lairs conquêtes. .jj-m

3 Voy« dans du HaMe (t. 4, p. 18-65, une detcripu»"

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PAR ED. GIBBON. CH. XXVI

recula les limites de leurs états; et leurs chefs, connus sous le nom de Tavjoux, furent successivement les conquérans . et les souverains d'un empire formidable. Vers l'Orient, l'Océan seul put arrêter l'effort de leurs armes , et les tribus clair-semées entre l'Amour et l'extrcmitc de la péninsule de Corée, suivirent malgré eJles les drapeaux des Huus victorieux. Du côté de l'occident, à la pointe de i'Irtis et des vallées de l'Imaiis, ils trouvèrent un pays plus vaste et des ennemis plus nombreux. Un des lieutenans du Tanjou subjugua dans une seule expédition Tingt-six nation^. Les Igours', distingués entre les Tartares par l'usage des lettres , étaient du nombre de ses vassaux; et, par une étraage liaison des événemens, la fuite d'une de ces tribus errantes rappela les Partîtes victorieux de l'invasion de la Syrie*. Au nord, l'Océan bornait encore les états des Huns. Sans ennemis pour leur résister, sans témoins pour contrarier leur vanité, ils pouvaient exécuter à leur gré la conquête réelle ou imaginaire des régions glacées de la Sibérie, et ils fixèrent à l'Océan du Nord la dernière borne de leur empire. Ma'is le nom de cette mer, sur les rives de laquelle le patriote Sovou embrassa b vie de pasteur et d'exilé ', peut s'appliquer avec plus de probabilité au Baikal , vaste bassin d'environ trois cent milles de longueur, qui dédaigne la dénomination modeste de lac*,

circonslanciée du pays des Mongoux, avec une carte «xacte.

1 Les Igours ou Vigoure étaient partagés en trois classes, les chassears, les pâtres et les laboureurs; et les <ieux dernières classes méprisaient la première. (Voyez Abulghad, part, ii, e. 7.)

3 Mém. de l'Académie des Inscript, (t. xxr, p. 17-33). M. de Guignes a déployé l'étendue deses lumières en comparant ces événemens éloignés.

3 On célèbre encore i la Chine la renommée de Sotou ou So-ou , son mérite et ses aventures extraordinaires. (Voyez l'Éloge de Moukden , p. 20, et les notes, p. 241- 247, et les Mém. sur la Chine, t. ni, p. 317-360.)

* Voyez Isbrand Ires dans la collection de Harry , vol. n, p. 931; les Voyages de Bell, t. i, p. 247-254; Gmelin, dans l'Histoire générale des Voyages, t. xviii, p. 283-329. Ils font tous la remarque, adoptée parla crédulité du peuple, que la sainte mer s'irrite et menace d'une tempête lorsqu'on lui donne le nom de lac. Cette délicatesse grammaticale ocrastone souvent des querelles entre les mariniers superstitieux et les voyageurs follement obstinés.

et qui communique aujourd'hui avec la mer du Kord, par le long cours de l'Angara, du Tonguska et du Jéniscea. La conquête d'un si grand nombre de nations éloignées pouvait flatter la vanité du Tanjou ; mais la valeur des Huns ne pouvait être satisfaite que par la jouissance des richesses et du luxe de l'empire du Sud. On avait élevé, dans le troisième siècle avant l'ère chrétienne , un mur de quinze cents milles de longueur, pour défendre les frontières de la Chine contre leurs incursions'; mais ce mur immense, qui tient une place considérable sur la carte du monde, ne contribua jamais à la sûreté d'une nation pacifique. Le Tanjou rassemblait souvent trois cent mille hommes de cavalerie , redoutables par leur adresse à manier leurs arcs et leurs chevaux, par leur patience à supporter les rigueurs des saisons , et par l'incroyable rapidité de leur marche. Ils traversaient, sans hésiter, les torrens et les précipices , les montagnes les plus escarpées et les rivières les plus profondes. Ils se répandirent tous à la fois sur la surface du pays, et leur impétueuse célérité déconcerta la tactique grave et compassée des Chinois^ L'empereur Kaoti, soldat de fortune* , élevé sur le trône par son mérite personnel , marcha contre les Huns avec les troupes de vétérans qui avaient servi dans les guerres civiles de la Chine. Mais les barbares l'environnèrent de tous côtés, et, après un siège de sept jours, le monarque n'ayant aucun espoir d'être secouru, acheta sa liberté par nneca' pitulation ignominieuse. Les successeurs de Kaoti , occupes des arts pacifiques, et livrés aux délices de leurs palais , se soumirent à une humiliation plus durable. Ils perdirent toute confiance dans leurs troupes et dans leurs fortifications. Persuadés qu'au seul bruit de l'approche des Huns, qui s'annonçaient en portant de tous côtés la dévastation,

1 Du Halde (t. n, p. 45) et de Guignes (t. ii, p. 59) parlent l'un et l'autre de la construction du grand mur de la Chine.

2 Vovez la Vie de Lieoupang ou Kaoti , dans l'Histoire deU Ciiinc, publiée à Paris en 1777, etc. (t. i, p- 442-522). Cet ouvrage volumineux du père de Mailla est une traduction du Tong-Kien-Kang-Mou . l'abr^é de la grande Histoire de Semakouang, A D 1084, et de ses continuateurs.

DECADENCE DE

les soldats chinois , qui dormaient le casque en tête et la cuirasse sur le dos, usaient leur vigueur et leur courage par des travaux et des marches inutiles ' , ils stipulèrent un paiement annuel d'argent et d'étoffes de soie pour se procurer une tranquillité précaire ; et le méprisable expédient de déguiser un tribut réel, sous la dénomination d'un don et d'un subside , fut également adopté par les empereurs de Rome et par ceux de la Chine. Hais le tribut de ceux-ci comprenait un article encore plus honteux , qui révoltait les sentimens de la nature et de l'humanité. Les fatigues d'une vie sauvage , qui détruisent dans leurs premières années les enfans nés avec une constitution faible, mettent une disproportion sensible dans le nombre des deux sexes. Les Tartares sont généralement laids, et mémedifformes : et, touten réservant àleurs femmes le fardeau de tous les travaux domestiques, leurs désirs ne s'en portent pas moins vers la beauté des formes. Les Chinois étaient obligés de livrer tous les ans aux Huns un nombre fixé de leurs plus belles fdles *, et ils se maintenaient dans l'alliance des orgueilleux Tanjoux an moyen de leurs mariages avec les filles véritables on adoptives de la famille impériale, qui tâchaient en vain d'échapper à cet odieux sacrifice. Une princesse de la Chine a décrit en vers l'infortune de ces victimes désolées. Elle peint pathétiquement la douleur qu'elle ressent d'être condamnée à un exil perpétuel , de partager la couche d'un barbare, d'être réduite pour boisson à du lait aigre, à de la viande crue pour nourriture, et de n'avoir qu'une tente pour palais. Elle ter^ mine son élégie ou sa romance par le vœu naïf d'être transformée en petit oiseau, pour

> Voyez un mémoire fort long et très-ferme , présenté par un mandarin à l'empereur Venli, en l'an 180 avant Jësns-Cbrist. Dans Du Halde (t. n, p. 412-426), d'après une collection de papiers ofDciels, marqués d'un crayon rouge de la main de Kamhi lui-même (p. 384-612). Un second mémoire du ministre de la guerre, Kang-Mou (t. II, p. 555), fournit quelques anecdotes curieuses sur les mœurs des Huns.

2 On trouve souvent parmi les articles du traité le tribut d'un nombre de femmes , qui semble être une des conventions ordinaires. (Hist. de la Conquête de la Chine par les TarUrcs Manlcbous, 1. 1, p. 188, 187, avec des notes de l'édUcur.)

L'EMPIRE ROMAIN , (376 dep. J.-C.)

fuir la tyrannie et s'envoler dans sa chère patrie, l'objet de son regret perpétuel*.

Les tribus pastorales du Nord avaient lait deux fois la conquête de la Chine. Les forces des Huns n'étaient point inférieures à celles des Hongouxou desMantcheoux, et leur ambition pouvait se Qatter des mêmes succès ; mais les armes et la politique de Yonti *. cinquième empereur de la puissante dynastie des Hans, huBiilièrent leur orgeuil et arrêtèrent leurs progrès. Durant son long règne de cinquante-quatre ans (141 ans av. J.-C.) les barbares des provinces méridionales se soumirent aux lois des Chinois; ils adoptèrent leurs mœurs , et les anciennes limites de l'empire, qui se terminait à la grande rivière deKiane, s'étendirent jusqu'au port de Canton. Au lien de se borner aux opérations d'une guerre défensive, ses lieutenans pénétrèrent dans le cœur du pays des Huns. Ces vastes déserts n'offraient aucune ressource pour la subsistance des troupes; il était difficile d'y transporter une quantité. de provisions suffisante; et lesarméesde Voutieurentsouvent àsouffrir de la disette autant que de la fatigue. De cent quarante mille soldats avec lesquels les généraux chinois étaient entrés en campagne, ils n'en ramenèrent que trente mille à leur empereur; mais cette perte était compensée par des succès brillans et décisifs. Ils avaient profité habilement de la supériorité que leur donnaient leur discrpline , leurs chariots de guerrre, et le secours des Tartares auxiliaires. Le camp du Tanjou fut surpris dans le désordre etle sommeil. Le monarque des Huns s'ouvrit courageusement un chemin au milieu des ennemis ; mais il laissa quinze miUe des siens sur le champ de bataille. Cependant cette grande victoire , précédée et suivie de plnsieurs combats sanglans , contribua moins à détruire la puissance des Huns que la politique adroite dont Vouti fit usage potir détacher les nations tributaires de leur obéissance. Intimidées par les armées de l'empereur chinois» ou séduites par ses promesses, elles rejetèrent l'autorité du Tanjou (79 ans av. J.-C):

< De Guignes (Hist. des Huns, t. a, p. 62).

2 Voyez le règne de l'empereur Venti, dans le Kang- Mou H.3, p. 1-98). Son caractère inconstant it inconséquent parait être peint avec impartialité.

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queiqnes-nnes se reconnurent alliées ou vassales de l'empire ; toutes devinrent les plus implacables ennemies des Huns; etdès quece peuple barbare se trouva réduit à ses propres forces , sa grandeur disparut , et son nombre aurait suffi à peine pour peupler une grande ville de l'empire des Chinois '. La désertion de ses sujets , et les fatigues d'une guerre civile, (^ligèrent le Tanjon à renoncer luimême au titre de souverain indépendant. On le reçutà Sigan (51 ansav. J.-G.), alors capitale de la monarchie ; les troupes, les mandarins , et l'empereur lui-même, lui firent tous les honneurs qui pouvaientdéguiser son humiliation et Toi^ueil dn conquérant *. On le logea dans un palais magnifique, il eut le pas avant tous les princes de la famille royale , et on épuisa la patience du roi barbare dans un irânquet à huit services, durant lequel on exécuta neuf différens morceaux de muaqne : mais il rendit à genoux un respectueux hommage à l'empereur, prononça, en son nom et pour tous ses successeurs, un serment de fidélité perpétuelle, et reçut du victorieux Youti un sceau qui portait l'emblème de sa nouvelle dépendance. Depuis cette soumission humiliante, le Tanjou manqua quelquefois à son serment de fidélité , et saisit l'instant favorable pour exercer son brigandage; mais la monarchie des Huns déclina peu à peu, et des dissensionsciviles divisèrentenfin ces barbares en deux nations séparées et ennemies. Un de leurs princes se retira vers le sud avec fanit hordes, qui se composaient de quarante à cinquante mille bmilies. (48 ans av. J.-C.) Il 4>btint, avec le titre de Tanjou, un territoire commode sur les frontières des provinces chinoises, etla constance de son attachementpour l'empire fut maintenue par sa faiblesse et

1 Od trouve cette expression dans le mëmoire présenté i l'empereur Venti. (Du Halde, t. n, p. 417.) Sans adopter les exagérations de Marco Polo et d'isaac Vossius, nous pouvons raisonnablement supposer que Peking renferme deux millions d'habitans. Les villes du sud, où les manuraclures de Peking sont placées , ont une popolalioB encore supérieure.

2 Voyez le Kang-Mou (t. m, p. 150) et la suite des év'énemens chacun sous son année particulière. Cette ISte remarquable est célébrée dans l'éloge de Moukden, et e pliiiuée dans une note du Père Caubil (p. 89, 90).

par le désir de se venger de ses anciens alliés. Depuis le moment de cette séparation , les Huns du nord continuèrent à languir environ cinquante ans, jusqu'au moment on ils furent attaqués par dies ennemis étrangers et domestiques. Une colonne ', élevée sur une haute montagne, apprit à la postérité que les années chinoises s'étaient vietorieusement avancées à sept cents milles dans le pays des bailtares. Les Sienpi *, tribu des Tartares orientaux, vengèrent. sur les Huns les injures que leurs ancêtres en avaient reçues ; et la puissance des Tanjoux , après un règne de treize cents ans , fut entièrement détruite , avant rexpirati(m du premier siècle de lère chrétienne*. (83 de J.-C.)

Les Huns, vaincus et dispersés, éprouvèrent différentes fortunes *. Cent mille des plus pauvres et des moins courageux restèrent dans leur pays natal, renoncèrent à leur nom, et se mêlèrent à la victorieuse nation des Sienpi. Cinquante-huit hordes, ou environ deux cent mille hommes, se retirèrent au sud, et préférèrent la protection de l'empereur chinois , qui leur confia la garde des frontières de la province de Chansi et du territcûre d'Ortons : mais les tribus les plus pmssintes des Huns et les plus belliqnenses , conservèrent dans leurs revers l'intrépidité de leurs ancêtres. Ils tournèrent leurs regards vers l'Occident, et résolurent d'y chercher, sous la conduite de leurs chefs héréditaires, un pays inaccessible aux fureurs de Sienpi et aux lois rigoureuses de la Chine *. Ils passèrent tous ensemble

) Cette inseripUoa ftit composée au moment par Pankou, président du tribunal de l'Histoire. (Kang-Mou, t. in , p. 392.) On a découvert des monumens semblables dans dinérens endroits de la Tartarie. (Histoire des Huos, t. n, p. 122.)

1 HLdeGuignesCt i, p. 189} a inséré un article court snr les Sioipi.

3 L'ère des Huns est placée par les Chinois 1210 ans avant Jésus-Christ ; mais la suite de leurs rois ne commence que dans l'année 230. (ffistoire des Huns, tom. ii,

* Kang-Mou (t. m, p. 88, 91,96, 139, «te.) raconte les différentes circonsUnces de la chute et de la ftnte dei Huns. On peut expliquer le petit nombre dont tt compote chaque horde par leurs pertes et par leurs divisions.

s M. de Guignes a suivi habilement les traces des HunJ

les montagnes de flmmaûs , s'éloignèrent des limites de la Chine, et deux nombreuses divisions de ces formidables exilés dirigèrent leur marche. Tune vers l'Oxus, et l'autre vers le Volga. La première de ces colonies s'établit dans les plaines vastes et fertiles de la Sogdiane , sur la rive orientale de la mer Caspienne , où ils conservèrent le nom de Huns, avec le surnom d'Eutàlites ou Nephtalites. Leurs mœurs, et jusqn'aux traits de leur visage, s'adoucirent insensiblement sous un climat tempéré et dans une province * florissante qui conservait encore quelques arts de la Grèce *. Les Huns blancs, nom qu'ils prirent d'après le changement de leur couleur, abandonnèrent bientôt la vie pastorale. Gorgo , qui jouit d'une splendeur passagère sous le nom de Carizme , devint la capitale de leurs états; leur roi y fixa sa résidence, et régna paisibleme nt sur un peuple docile. Les travaux desSogdiens fournissaient à leur luxe , et les Huns ne conservèrent de leurancienne barbarie que la coutume odieuse d'enterrer vivans , à la mort d'un prince ou d'un citoyen opulent, dans sa fosse, jusqu'au nombre de vingt de ceux qui avaient partagé ses bienfaits durant sa vie *.

Le voisinage des frontières de la Perse exposait souvent les Huns à de sanglans combats ; mais ils respectaient en temps de paix la foi des traités, et les lois de l'humanité en temps de guerre. Leur victmre mémorable sur Perose ou Firuz fait autant d'honneur

i tniTen les vastes déserts de la Tartane (l. n, p. 123, 277 et 325, etc.).

1 Mohaouned, sultan de Carizme, i^nait dans la Sogdiane lorsqu'elle fut envahie ( A. D. 1218 ) par Gengiskan et ses Mongoux. ( Voyez les ëcrlrains orientaux. ) D'Herbelot , Petit de la Croix , etc. , célèbrent les villes florissantes qu'il dépeupla , et les pays fertiles qu' il ravagea. Dans le siècle suivant, Abulféda, Hudson (Géograpb. Minor, t. ni), a décrit ces mAmes provinces de Cborasmia et de Mawaralnarh. On peut voir leur misère actuelle dans l'Histoire généalogique des Tartares (p. 423-469).

2 Justin (xn. , 6 ) a laissé un Abr^ sur les rois grecs de la Bactriane. Je suppose que ce fut leur industrie qui ouvrit un nouveau commerce en transportant les mardiandises des Indes en Europe par la voie extraordinaire del'Oxus, de la mer Caspienne, du Cyrus , du Pba >e et de la mer Noire. Les Séleucides et les Ptolémées étaient les maîtres de toutes les autres routes par terre et par mer. (Voy. l'Esprit des lois, I. xxi.)

ï Profope , de BcUo Persieo, 1. 1 , c, 3, p. 9.

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

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à la modération qu'à la valeur des barbares. La seconde division des Huns, letn^ compatriotes , qui avança vers le nord-ouest , rencontra pins d'obstacles, et se fixa sous nn climat plus rigoureux. La nécessité lenr fit changer les soies de la Chine pour les fonrrures de la Sibérie. Leur notion impariaite de la vie dvilisée fut oubliée totalement , et ils ajoutèrent à leur férocité naturelle celle des tribus voisines, qu'on a comparées, avec assez de justice , aux animaux sauvages du désert. Leur fierté indocile rejeta bientôt la succession héréditaire des Tanjoux ; et, tandis que chaque horde était gouvernée par son mursa particulier, lenr conseil tumultueux dirigeait les entreprises de la nation. Le nom de la grande Hongrie' a attesté jusqu'autreizième siècle leur résidence sur les rives orientales du Volga. Dans l'hiver, ils descendaient avec leurs troupeaux vers l'emboncfaure de cette grande rivière, et ils poussaient leurs excur^iMis dans l'été jusqu'à la latitude de Saratofi*, on peut-être jusqu'au conOuent du Kama. Telles sont du moins les récentes limites des Calmoucks noirs *, qui restèrent environ cent ans sous la protection de la Russie , et qui sout retournés depuis dans leur ancienne patrie , sur les frontières de la Chine. Le départ et le retour de ces Tartares errans , dont le camp réuni composait mquante mille familles, jette du jour sur les anciennes émigrations des Huns *.

Il est impossible de remplir l'intervalle obscur du temps qui s'est écoulé depuis que les Huns disparurent des environs de la Chine jusqu'au moment où ils se montrèreotsurles frontières des Romains. Quoi qu'il en soit, on

< Dans le treizième siècle, le moine Rubruqois, qni traversa la plaine immense de Kipsak , en allant à la cour du grand khan , observa le nom remarquable de Hongrie, et des traces du langage et l'origine de ce pays. ( Hist. des Voyages, t. vu, p. 269.)

2 BeU ( vol. I , p. 29-34 ) , et les éditeurs de l'HisL g^ néalog. (p. 539) , ont décrit les Calmouks du Volga au commencement de notre siècle.

3 Celte grande transm^ration de trois cent mille Calmouks ou Torgouts se fit en l'année 1771. Les missionnaires de Peking ont traduit le récit original de Kienlong, empereur régnant de la Chine, qui fut destiné à servir d'inscription à une colonne. (Mém. sur la Chine, tom. t, p. 401-418.) L'cmpereurafTecte le langage diaritable d'uQ Fils de pieu cl d'un père des peuples.

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PAR ED. GIBBON. CIL XXVI

peut raisonnablement croire qu'ils furent poussés jusque sur les confins de l'Europe par les mêmes adversaires qui les avaient chassés de leur pays natal. La puissance des Sienpi, leurs ennemis implacables , qui s'étendait à plus de mille lieues d'orient en occident', doit les avoir insensiblement éloignés par la terreur de leur voisinage ; et la fuite des tiibus de la Sc3rthie augmenta les forces des Huns en resserrant leur territoire. Les noms barbares et peu connus de ces différentes hordes blesseraient l'oreille du lecteur, sans faciliter son intelligence; mais je ne puis pas me dispenser d'observer que le nombre des Huns du Nord fut considérablement augmenté par la ruine de la dynastie du Sud, qui, dans le cours du troisième siècle, se soumit au gouvernement des Chinois, que les guerriers suivirent les traces de leurs compatriotes libres et fugitifs , et qu'ils oublièrent, dans les revers communs de leur infortune, l'antipathie qui les avait divisés durant leur prospérité '. Les Huns avec leurs troupeaux , leurs femmes, leurs enfans, leur suite et leurs alliés, se transportèrent sur la rive occidentale du Volga , et s'avancèrent audacieusement sur les terres des Alains, peuple pastoral, qui occupait une vaste étendue des déserts de la Scythie. Les Alains couvraient de leurs tentes les plaines situées entre le Tanaïs et le Volga; mais leurs noms et leurs mœurs s'étendaient à toutes leurs conquêtes; et les tribus des Agathyrses et des Gelons étaient du nombre de leurs vassaux. Ils avaient pénétré au nord , dans les régions glacées de la Sibérie, parmi les sauvages affamés, qu'on accuse de

« Le Kang-Mou (t m , p. 446) donne à leurs conquêtes une étendue de quatorze mille lis. Selon la présente évaluation, deux cents , ou plus rigoureusement cent quatrevingt treize to, sontégales ùundegréde latitude, et un mille anglais contient par conséquent plus de terrain que trois milles chinois ; mais il y a de fortes raisons de croire que les anciennes 2ù liiisaient à peine une moitié des modernes. (Voyez les laborieuses recherches de M. d'AuTille, géographe , qui n'est étranger dans aucun siècle ni aucun climat dn globe ; Mém. de l'Acad, t. n, p .125-502 ; Mesures itinéraires, p. 154 , 167. )

~ I Voyez l'Histoire des Huns ( t. n , p. 125-1 44.) L'histoire suivante (p. 145-277) de trois ou quatre dynasties des Huns , prouve avec évidence que leur long séjour à la Chine n'avait point amolli leur courage.

manger de la chair humaine; et au sud ils poussaient leurs incursions jusqu'aux frontières de la Perse et de l'Inde. Le mélange des races sarmates et germaines avait un peu rectifié les traits des Alains; ils étaient moins basanés, et leurs cheveux tiraient sur la couleur blonde , qu'il est rare de rencontrer chez les Tartares^ Moins difformes et moin» sauvages que les Huns , ils ne leur cédaient point pour la valeur et pour l'amour de I» liberté, et rejetèrent toujours l'usage de l'esclavage domestique. Les Alains regardaient le pillage et les combats comme la gloire et la félicité du genre humain. Un cimeterre nu, fiché en terre, était le seul objet de leur culte religieux, lis caparaçonnaient leurs chevaux avec les crânes de leurs ennemis, et regardaient avec mépris les guerriers pusillanimes qui attendaient patiemment les infirmités de l'âge, ou qui supportaient les douleurs d'une longue maladie *. Sur les bords du Tanaïs , les Huns et les Alains combattirent avec une valeur égale, mais avec un succès différent. Les Huns l'emportèrent; le roi des Alains perdit la vie , et les restes delà nation vaincue eurent recoursàlafuite ou à la soumission *. Une colonie de ces exilés trouva un refuge dans les montagnesdu Caucase, entre le Pont-Euxin et la mer Caspienne, où ils conservèrent encore leur nom et leur indépendance. Une autre colonie s'avança avec plus d'intrépidité jusqu'à la mer Baltique, s'associa aux tribus septentrionales de l'Allemagne, et partagea les dépouilles de l'empire romain , la Gaule et l'Espagne. Mais la plus nombreuse partie des Alains accepta une alliance honorable et avantiigeuse avec ses vainqueurs; et les Huns, qui estimaient la valeur de leurs ennemis vaincus, s'avan-

t • Utque hominibusquietiset placidis otium est vo-

> luptabile, ila illos pericula juvanl et bella Judicalur ibi • beatus qui in prxUo profuderit animam : senescentes

> etiam et fortuitis mortibus mundo digressos, ut dege- » neres et ignavos conviciis atrocibus insectautur.» ISous devons nous faire une grande opinion des vainqueurs de pareils hommes.

î Reteliveménl aux Alains (voyez Ammien.ixxi, 2, Jornandès, de Rébus GeUcis. c. 24 ; M. de Guignes , bisl. des Huns , t. n , p. 279, el l'Hist généaolog. des Tartares, t. Il, p. 617).

çdrent avee leurs fwoes réanies pour envahir l'empire des Goths.

Le grand Hermanric, dont les états s'étendaient depuis la mer Baltique jusqu'au Pont- Euxin, jouit^it, sur la fin de sa vie, du fruit dé ses victoires et d'une brillante réputation, quand il fut alarmé par l'approche d'une multitude d'ennemis inconnus ', auxquels ses sujets,pea civilisés, pouvaient sans injustice donner le nom de barbares. Le nombredes Huns, kl rapidité de leurs mouvemens, et leur inhumanité, jetèrent la terreur chez les Goths, qui voyaient leurs villages en flammes et leurs champs ensanglantés. À ces motifs d'épouvante se joignaient la sarprise et l'horreur de la voix aigre, des gestes sauvages et de la taille difforme des Huns. On a comparé les sauvagesde la Scydiie.'etavec assez de vérité, aux quadrupèdes que l'on ferait marcher gauchement, sur deux jambes, etaux statues ap-* pelées Termes, dont on ornait les pontsde l'antiquité. Us différaient des autres races d'hommes par la largeur de leurs épaules, par leurs nez épatés, et leurs petits yeux noirs, profondément enfoucésdans la tête. Comme ils étaient sans barbe, ib n'avaient jamais ni les grâces de hi jeunesse, ni l'air vénérable de l'âge avancé *. On leur assignait une origine digne de leur forme et de leur figure. Les sorcières de la Scythie ayant été, dit^on, bannies de la société des hommes pour leurs forfaits, s'étaient accouplées avec les espriu infernaux, et les Huns avaient été le produit de cette association monstrueuse '. Cette fable horri-

< Comme noas sommes en poscestioa de l'Histoire idthatique des Huns , il sertit ridicule de rép^er ou de itfUter les failles qui défigurent leur origine et leurs exploits, leur passage des marais ou de la mer Méotide pour poursuivre un boeuf ou on c^. Les Indes qu'ils avaient dëcourertet, ete. (Zosime, 1. iv, p. 224.; Sozomine, 1. Ti, c 37 ; Procope , Hist. Miscdl. , c t ; Jornandte , e. 24 ; Grandeur et Décadence des Romains, e. 17.)

* Prodigiosee formai, et pandi, ut bipèdes existimet bestias; velquales incommarginandis ponUbus, effigUiU ttipites doleuitur incomptL (Ammien, ixxi, 1.) Jordandès (c. 24) ftil une longue caricature de la figure d'un Calmouk. Speeies pavenda nigredine.... quadam deformi* offa , non fades ; lutbensque magis puncta guam btmtna. ( Voy. Buffon , Hist. Nat. , t. m, 380.)]

* Cette odieuse origine que Jomandés décrit a-rec la raneane d'un Gothpent se tirer d'une fkbieplus agréable des Grées. ( Hérod. , I. iv, c. 9, etc.)

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(376 dep. J.-C.)

ble et absurde fut avidement adoptée par la haine crédule des Goths , et die augmenta leur terreur. Ils supposèrent que la postérité des sorcières et des démons devait hériter d'une partie de la puissance et de la méchanceté surnaturelle de leurs ancêtres malfaisai». Hermanric se préparait à réunir toutes les forces de son royaume contre ses ennemis ; mais il découvrit bientôt que les tribus de ses vassaux, irritées de ses vexatioi», étaient plus disposées à seconderqu'à repousser l'invasion. Un des chefe desRoxoIans ' avait déserté précédemment les drapeaux d'Herraanrie ; et le tyran cruel s'était vengé sur son épouse innocente en la faisant écarteler par des chevaux sauvages. Les frères de cette victime infortunée saisirent le moment de la vengeance, et blessèrent dangereusement d'un coupde poignardie monarque, affaissé sons le poids de l'âge. Ses infirmités retardaient les opérations de la guerre, et les conseilsde la nation étaient agités par la discorde et par la jalousie. Asa mort, qu'un attribue à son propre désespoir, les rén^ du gouvernement se trouvèrent entre les naùnsde Withimer, qui, avec le secours suspect d'une troupe de Scythes mercenaires , résista quelque temps aux Huns et aux Alains. Il fut vaincu et perdit la vie dans une bataille décisive. Les Oslrogoths se soumirent à leur sort ; et la race des Amalî se trouvera désormais parmi les sujets da barbare Attila. Mais l'activité d'Alathée ec de Saphrax , deux guerriers d'une fidélité et d'une valeur éprouvées , sauva l'enfanee da roi Witheric. Us conduisirent , par des marches prudentes, les restes des Ostrogoths iadnpeudans sur les bonb du Danaste ou Mieater, qui sépare aujourd'hui les états ottomans de l'empire de la Russie. Athanaric , plus occupé de sa propre sûreté que de la défense du royaume, avait placé son camp sur les rives du Niester, résolu de se défendre contre les barbares victorieux, qu'il ne croyait pas devoir attaquer. La célérité or-

< Les Roxolans peuvent être lesancêtres des f>icc ou Rosses (D'AnviUe, Empire de Russie, p. 1-10), dont la réàdeace ( A. D. 862) aux environs de Kovogorod Veliki ne peut pas être fort éloignée du lieu que le géographe de RaTenne assigne , en 886, aux Roxolans ( i , 12 ; nr, 46 ; t. 28-M ).

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PAR ED. GIBBON. CH. XXVI

dinaire des Huns fut retardée par l'embarras des dépooilles et des esclaves ; mais ils n'en surprirent pas moins l'armée d'Âthanaric , qu'ils manquèrent de détruire. Un corps nombreux de cavalerie passa la rivière dans un endroit guéable , au clair de la lune, environna et attaqua le juge des Wisigoths, qui défendait les bords du IViester; et ce ne fut qu'à force de courage, d'intelligence, qu'il parvint à se retirer sur les hauteurs. L'intrépide général avait déjà formé un nouveau plan de guerre défensive ; et les lignes qu'il commençait à construire entre les montagnes, le Prutb et le Danube, auraient sauvé la vaste et fertile contrée connue aujourd'hui sous le nom de Yalacbie ' ; mais la timide impatience de ses compatriotes trompa son espoir et déconcerta ses projets. Persuadés que le Danube était la seule barrière qui pAt les mettre à l'abri de la rapide poursuite des barbares de Scythie, le corps entier de la nation s'avança vers les bords de celte grande rivière, sous les ordres de Fritigern et d'Alavivus * , et implora humblement la protection de l'empereur romain de l'Orient. Athanaric, craignant sans doute encore le reproche d'un parjure , ne voulut point entrer sur les terres des Romains. Il se retira , suivi d'une troupe fidèle, dans le pays montagneux de Caucaland , défendu par l'impénétrable forétde Transylvanie *.

Après atoir terminé la guerre des Goths avec une apparence de gloire et de succès , Yalens traversa ses provinces d'Asie , et fixa sa résidence dans la capitale de Syrie. Il enw ploya le séjour de cinq ans * qu'il fit à Antioche à veiller, sans s'exposer de trop près , sur les entreprises du monarque persan, à repQusser les incursions des Sarrasins et des

I I^ texte d'Ammien paratt imparbit ooMhUifië; mais la Daturedu terrain explique et déOnit presqoe le rempart des Goths. (Mëm. de l' Académie, etc., t. 28, pages 444-462.)

' M. de Buat , Histoire des Peuples de l'Europe ( t. vt , p. 407), a conçu l'étrange idée qu'Alavivus était le mfime qu'Ulphilas, l'érêque goth, et qu'Ulphilas, petit-flls d'un esclave de Cappadoce, devint un prince temporel des Gottis.

3 Ammien (xxi, 3) et Jornandès (de Ae6. Get., e. 24) décrivent la destruction de l'empire des Goths par les Huns.

* La Chronologie d'Ammien est obscure et imparlbite. Tillcmonl a tâché d'éclaircir et d'arranger les Annales de Valens.

Isaurieas*, à faire triompher la théologie arienne par des argumens plus' irrésistibles que ceux de l'éloquence et de la raison, et à tranquilliser son âme timide et soupçonneuse par la destruction générale des coupables et des innocens. Mais l'attention de l'empereur fut bientôt plus sérieusement occupée de l'avis important que lui donnèrent les officiers civils et militaires chargés de la défense du Danube. Ils lui apprenaient que le Nord était agité par une tempête qui menaçait les fron* tières de l'empire; que l'irruption des Huns, race inconnue de sauvages diiTormes et intrépides, avait chassé les Goths de leurs vastes états ; que cette nation fugitive couvrait un espace de plusieurs lieues sur les bords du fleuve, d'où ils imploraient la compassion et la clémence de l'empereur, et le suppliaient de leur permettre de cultiver les déserts de la Thrace , protestant qu'ils n'oublieraient jamais ce bienfait, qu'ils observeraient avec exactitude les lois de l'empire, et qu'ils seraient à l'avenir les plus zélés défenseurs de ses frontières. Ces promesses farent confirmées par les ambassadeurs des Goths , qui attendaient impatiemment de Valens une réponse qui décidât du sort de leurs infortunés compatriotes. Valentinien était mort à la fin de l'année précédente. Sa sagesse et son autorité ne dirigeaient pins les conseils de l'empereur d'Orient ; et, comme la situation des Goths n'admettait pas de délai dans la résolution de Valens, il ae trouvait privé de la ressource favorite des âmes faibles et timides qui regardent les délais et les réponses éqni^ voqnes comme l'effort de la prudence la plus consommée. Tant que les passions et les intérêts des hommes subsisteront, les questions de paix et de guerre qui ont été débattues dans les conseils de l'antiquité seront fréquemment le sujet de nouvelles délibérations ; mais le plus habile ministre de l'Europe n'a jamais eu à considérer l'avantageon le danger d'admettre ou de repousser une multitude de barbares, contraints par la faim

tZosime,!. ir, p. 223; Sozoaiène, 1. ti, e. 38. Ut Isauricns infestaient, durant tous les hivers , les roules de l'Asie-Mineare, jusqu'aux environs de Conslantinople. (Basil. Eptt. Ecclés. , ap. TUlemont, Hist. des Eœper. , t. v, p. 106. )

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

«t par le désespoir à solliciter un établissement sur les terres d'une nation civilisée. L'examen d'une proposition si intimement liée avec la sûreté publique embarrassa et divisa le conseil de Valons ; mais ils adoptèrent tous bientôt le sentiment qui satisfaisait la vanité, l'indolence et l'avarice de leur souverain. Les esclaves, décorés du titre de préfet ou de général , méprisaient ou dissimulaient le danger d'une émigration nationale , si complètement différente des colonies qu'oc avait reçues accidentellement sur les frontières de l'empire. Mais ils se félicitaient hautement de l'heureux destin qui amenait des extrémités du globe une multitude de guerriers intrépides pour défendre le trône de Valens, qui pourrait désormais ajouter à ses trésors les sommes immenses que les provinciaux donnaient pour se dispenser du service militaire. La cour impériale accepta le service des Goths, et accorda leur demande. On envoya immédiatement des ordres aux gouverneurs civils et militaires du diocèse de Thrace de Ijiire les préparatifs nécessaires pour le passage et la subsistance des barbares, en attendant qu'on eût choisi un terrain suffisant pour leur future résidence. L'empereur mit à sa libéralité deux conditions rigoureuses, que la prudence pouvait suggérer anx Romains, mais que la situation désastreuse des Goths pouvait seule leur faire accepter. Avant de traverser le Danube , ils devaient tous livrer leurs armes, et en outre leurs enfans, pour être répandus dans les provinces de l'Asie , civilisés par l'éducation, et servir en même temps d'otages à la fidélité de leurs parens.

Durant le cours d'une négociation lente et douteuse , les Goths impatiens firent quelques tentatives pour passer le Danube sans l'aveu du gouvernement dont ils avaient imploré la protection. Les troupes postées le long de la rivière veillaient sur tous leurs mouvemens, et taillèrent en pièces leurs premiers dctachemens. Mais telle était la pusillanimité tics conseils de Valens, que les braves officiers qui avaient rempli leur devoir en défendant leur pays perdirent leur empla»* et sauvèrent difficilement leur vie. On reçw' enfin l'ordre impérial de faire passer le Da

(376 dcp. J.^.)

nube à tonte la nation des Goths'; mais l'exécution n'en était pas facile : des pluies continuelles avaient prodigieusement augmenté le cours du Danube, large à peu près d'un mille* dans ces environs , et un grand nombre de Goths perdirent la vie dans le passage. Des vaisseaux , des bateaux et des canots passaient et repassaient nuit jour d'un rivage à l'autre » et les officiers de Valens travaillaient assidûment à transporter dans le sein de l'empire jusqu'au dernier homme de la nation qui devait le renverser. On essaya de prendre une liste exacte du nombre des émigrans ; mais ceux qui en furent chargés renoncèrent à une tâche si impraticable'; et le principal historien de ce siècle affirme sérieusement que la multitude innombrable des Goths pouvait faire croire aux armées de Darius et de Xercès , qu'on regardait comme des fables de l'antiquité. Un dénombrement qui parait assez probable fait monter les guerriers des Goths à deux cent mille hommes : en ajoutant une juste proportion de femmes, d'enfans et d'esclaves, l'émigration totale peut être évaluée à un million de personnes de tout sexe et de tout âge. On conduisit sans délai tons les enfans , ou du moins ceux des personnages au-dessus du commun, dans les différens endroits choisis pour leur résidence et leur éducation; et, en traversant des villes, ces nombreux otages ou captifs excitaient par leurs parures riches et brillantes , par leurs figures robustes et martiales, l'étonnemeut et l'envie des provinciaux. Mais la clause la plus humiliante pour

< Ou trouve le récit du passage du Danube dans Ammten (xxi,3, 4; Zosime,!. iv, p. 223, 224; Ennape . in Excerpt. Légat. , p. 19, 20,etJorDandès, e. 2S.2S). Ammien déclare (c. 5) qu'il n'entend seulement que ipsas rerum digerere summitates. Mais il se trompe souvent sur leur importance , et son inutile prolixité est désagréblement balancée par une concision mal placée.

2 Chischull, voyageur curieux, a observé la largeur da Danube, qu'il traversa au sud de Bucharcst, prés du con- Ouent de l'Argisfa (p. 771. Il admire la beauté et la rertililé de la Méàe et de la Bulgarie.

3 ^. Qwntiidre relit, LlbfetTelItieqniirisIdtn

Scire qaam mnllx Zcph^ro Irudontiir nta:r.

Ammien a inséré dans sa prose ces vers de Virgile (Géorgiq. , liv. Il) , destinés originairement par le poète à exprimer l'impossibilité de calculer les difTérenles sortes et vins. ( Voyez Pline, Hist. Nat. , l. xiv.)

(376 dq>. J.-C.)

les barbares, et la pins importante ponr les Romains, fat honteusement ëlndée. Les Goths, croyant lenr gloire et leur sûreté également intéressées à la conservation de leurs armes, consentirent à les racheter en prostituant leurs femmes et leurs filles aux oiBciei-s chargés de s'en emparer, et les méprisables inspecteurs sacrifièrent leur devoir et la sûreté publique pour satisfaire leur brutalité. Quelques-uns , plus susceptibles d'avarice , acceptaient de l'argent, des bijoux, des troupeaux ou des esclaves ponr prix de leur perfide indulgence*. Les Goths passèrent dans les bateaux les armes à la main, et, quand ils se trouvèrent tous rassemblés sur le bord opposé du fleuve , l'aspect menaçant de leur camp qui couvrait la plaine et les hantenrs de la Basse-Mésie semblait menacer l'empire de destruction. Les chefs des Ostrogoths, Saphrax et Àiathée , qui avaient sauvé lenr jeune roi , parurent peu de temps après sur la rive septentrionale du Danube, et envoyèrent immédiatement leurs ambassadeurs à Yalens , pour le prier de les recevoir aux mêmes conditions qu'il avait faites aux Yisigoths. Mais le refus de l'empereur découvrit le - repentir, les craintes et les soupçons de son conseil.

Une nation de barbares, sans asile et sans discipline , exigeait les mesures les plus fermes et les plus sages. On nepouvait suffire à la subsistance d'un million de nouveaux sujets, que par une prévoyance active, que le moindre accident ou la moindre méprise était susceptible -de déranger. Il était également dangereux d'exciter, par l'apparence de la crainte ou du mépris , l'insolence on l'indignation des Goths, et le salut de l'état dépendait de la prudence et de l'intégrité des généraux de Yalens. Dans cette circonstance difficile , Maxime et Lupicinus exei^ çaient le gouvernement militaire de la Thrace. Leurs âmes vénales , saisissant avec avidité la moindre perspective d'avantag* personnel, s'occupaient faiblement de i'intérét public ,

> Eanape et Zosime citent soigneusement ces preores da luxe et de la richesse des Goths. Cependant on peut présumer que ces produits des manufactures ayaient été acquises parles Goths parmi les dépouilles de la guerre , ou achetées dans les temps de paix et de commerce.

PAR ED. GIBBON. CH. XXYI

et leur incapacité servait à lenr dissimuler les pernicieuses conséquences de leur coupable administration. Au lieu d'obéir aux ordres de l'empereur, et d'accorder libéralement aux barbares leurs demandes raisonnables , ils se firent un revenu de leurs besoins, et au moyen d'une taxe odieuse dont ils tiraient le profit, les vivres les plus communs se vendirent à un prix exorbitant; on remplissait les marchés de chair de chiens et d'autres animaux morts de maladie. Pour obtenir une livre de pain, un Goth sacrifiait souvent la possession d'un esclave utile qu'il ne pouvait pas nourrir , et une très-petite quantité de viande s'évaluait jusqu'à dix lilivres d'argent*. Quand ils eurent épuisé tons les antres moyens , ils vendirent , pour subsister, leurs enfans des denx sexes , et malgré lenr attachement à la liberté , les Goths adoptèrent pour maxime , qu'il valait mieux que leurs enfans fussent nourris dans- la servitude , que de les laisser mourir de faim dans l'indépendance. La tyrannie des bienfaiteurs excite une juste indignation quand ils exigent encore de la reconnaissance, après avoir détruit l'effet de leurs services , et les avoir effacés par des injures. Les barbares irrités représentèrent tout ce qu'ils avaient souffert jusque-là sans murmures, et se plaignirent vivement du traitement cruel et odieux que les Romains infligeaient à leurs nouveaux alliés, auxquels ils faisaient endurer toutes les horreurs de la famine au milieu d'une province abondante en toutes sortes de provisions. Mais les Goths opprimés avaient entre les mains la ressource de la vengeance, et c'était à l'avarice de leurs tyrans qu'ils devaient la conservation de leurs armes. Les clameurs d'une multitude pen accoutumée à dégniser ses sentimens annoncèrent les premiers symptômes de la résis*

1 Décent Ubras, Il but sous-entendre le mot d'argent.

Jornandès laisse percer les passions et les préjugés d'un Goth. Les méprisables Grecs , Eunape et Zosime, déguisent la tyrannie des homalns , et parlent avec horreur de la perfidie des barbares. Ammien , historien patriote , passe légèrement sur ces ciroonstaaces odieuses. Jérôme , qui écrivit presque dans le temps de r événement, est ffanc et clair, quoique concis. Peravaritiammaximi ducis, ad rébelUonem famé coacti «unt. (In Chron.)

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

lance , et jetèrent l'épouvante dans l'âme timide et criminelle de Maxime et de Luptcinns. Ces ministres méprisables, qui substituaient la ruse d'expédiens momentanés à la sagesse d'un iplan général , 'essayèrent d'éloigner les Goths des frontières de l'empire, «t de les disperser dans l'intérieur des provinces. C«nvaincus que leur bassesse méritait peu le respect eu l'obéissance des barbares, ils rassonblèrent à la hâte des troupes qui pussent leur en imposer et bâter leur départ avant qu'ils entreprissent ouvertement de se révolter. Mais les généraux de Valens, uni- -quemeut occupés du ressentiment des Visigoths , eurent l'imprudence de désarmer les vaisseaux et les forts qui défendaient le passage du Danube. Saphrax et Alalhée saisirent ce mmuent favorable d'échapper à la poursuite des Huns. A l'aide des bateaux et des radeaux qu'ils purent rassembler, les «hefs des Ostrogotbs transportèrent, sans •opposition, leur jeune roi et leur armée , et déployèrent audaciensement leurs tentes sur les terres de l'empire *,

Sous le nom de juges, Alavivus et Fritigern gouvernaient les VisigoUis en temps de guerre et en temps de paix ; et l'autorité qu'il devaient à leur naissance était sanctionnée par le libre consentement de leur naUon. En temps de paix lenr pouvoir était égal aussi bien que leur rang. Mais, dès que leurs compatriotes affamés résolurent de recourir aux armes, les talens militaires de Fritigem obtinrent la préférence. 11 suspendit l'impétuosité des Yisigotbs jusqu'au moment où les insultes de leurs oppresseurs pourraient dans l'opinion publique justifier la résistance : mais, ne voulant point sacrifier à cette délicatesse des avantages importans, il cultiva secrètement l'amitié des Oslrogodis; et, tout en affectant d'obéir aveuglément aux ordres des généraux romains , il avança lentement avec son armée jusqu'à Marcianopolis, capitale de la Basse-Mésie, environ à soixantedix milles du Danube, et ce fut là que l'explosion de la discorde et de la haine mutueOe éclata dans une révolte générale. Lupicinns avait invité les chefs des Goths à un

« ABJiiten,sxsi, 4, ô.

(376 dep. J.-C).

superbe festin, et leur suite guerrière restait sous les armes à la porte du palais ; mais les portes de la ville étaient exactement gardées, et les barbares se trouvaient exclns d'un marché abondant, auquel ils croyaient avoir droit comme alliés et c<mime sujets de l'empire romain. On rejeta leurs instances avec hauteur et dérision ; et, comme leur patience était épuisée, les boui^eois, les soldats et les Goths se prirent de querelle : des injures ils en vinrent aux coups, et une épée imprudemment tirée dans cette dispute accidentelle répandit le premier sang qui devint le signal funeste d'une guerre longue et destructive. Au milieu du bruit et dît tumulte, Lupicinus apprit, par un avis secret, que plusieurs de ses soldats avaient perdu leurs armes et la vie. Echauffé par l'intempérance de la fête, le général romain ordonna de les veiner par le massacre des gardes de Fritigem et d' Alavivus. Les clameurs et les gémissemens avertirent Fritigern du danger. Il sentit qu'il était perdu s'il donnait le moment de la réflexion à celui qui venait de lui faire une si cruelle injure, et, conservant l'intrépidité tranquille d'un héros : t II »em-

> ble, dit-il aux Romains avec douceur, qu'il » s'est élevé quelque dispute entre les deux

> nations. Pour en éviter les suites, il faut

> l'apaiser sur-le-champ; il suffira de m'y » montrer, et j'y cours. • A ces moU, Fritigern et ses compagnons tirèrent leurs épées et s'ouvrirent un chemin à travers la foule qui remplissait les «ours du pakis, les rues, et jusqu'aux portes de la ville, où ils montèrent précipitamment à cheval» et disparHreot aux yeux des Romains. Arrivés an oamp»

l'armée les reçut avec des aoclamatioiis de joie. La guerre fut immédiatement résolae, et commencée sans délai. Ils déployèreat l'étendard national , telon la coutume de leurs ancêtres, et l'air retentit du son perçant et lugulM'e de la trompette des baiiiwes*. Le

I FexUUi de more sublutis, eutdiUtque trittè tonantibus etastiels. (Ammieii, xxu, 5.) Ce sont les rauea eomua de Claudien ( tn Aiffln., u, 57), les kMgHcs cornes des wi ou taureaux sauvées , telles qne colles dont les eantoas suisses d'Un «t d'Underwald se aa» serris plus r^cemmeat. Slmler (<fe RepuM. BOvet., l. II , p. Ml , édit. Fusain. Tigur., 1734.) On traave ow description de leur cornet militaire dans la ReiaUwi et la

(376 dep. J.^.)

faible et coupable LnpiciiHit, qui avait Taissé échapper ua ennemi redoutable justement irrité, et qui feignait encore de le mépriser, marcha contre les Goths à la tète des forces militaires qu'il put rassembler dans cette eirconstance pressante. Les barbares l'atteur daient à neuf milles de Marcianopoiis; et, dans cette oocauon, les talens du général l'emportèrent sur les armes et sur la discipline de ses ennemis. Le génie de Fritigem dirigea si habilement la valeur des Goths, que, par une attaque serrée et impétueuse , ils rompirent les légions romaiaes. Lupicinus abandonna ses armes, ses drapeaux , ses tribuns et ses phis braves soldats ; leur courage inutile ne servit qu'à faciliter la fuite ignominieuse de leur commandant, f Ce jour

> heureux mit fin aux malheurs des barba-

> res et à h sécurité des Romains. Dès ce

> jour , les Goths , ne se regardant plus t comme des étrangers fugitifs , joiûrent des

> droits de citoyens et de conquérans. Ils t exercèrent un empire indépendant sur les

> possesseurs des terres , et furent maîtres

> absolus dans les provinces septentrionales

> bornées par le Danube. * Telles sont les expressions d'un historien des Goths', qui célèbre la gloire de ses compatriotes ; mais le gouvernement des barbares n'était qu'un exercice du brigandage. Les ministres de Valens avaient privé les Goihs des jouissances de la vie et des droits de l'humanité. Cette nation irritée se vengea cruellement de leur injustice sur les sujets de l'empire; et les crimes de Lnpicinus furent expiés par la ruine des paisibles laboureurs de la Thrace, par l'incendie de leurs villages, par le massacre on la captivité de familles innocentes. La nouvelle de la victoire des Goths se répandit en peu de temps; et, tandis qu'elle frappait les Romains d'épouvante, le conseil

bataille de Nand (aim. D. 1477.) • AUendant le combat ,

• ledit cor fut corné par trois (bit, tant qne le vent du

• eomear pouvait durer; ce qui abattit fort M. deBour-

• gogoe ; eew déjà à Moral l'avtùt ouy. > ( Voyez les pièeea JuttiflcatîTes dans la qoatriène édition de PUtippe de Commines, t. m, p. 493.)

< Jornandés, de Reb. Getteit, c M, p. 648, édit. GroL Cet $pUmlidi paimi sout prebaMenent tirés des hiitloires plfis..cQinp|etes de Priscus, AManus, et Caisiodore.

PAR ED. GIBBON, CIL XXVL

de Tempereur contribua» par son imprudence à augmenter les forces de Fritigem et les calamités de la province. Un peu avant la grande émigration, une nombreuse colonie de Goths, conduite par Suéride et Colias, avait été admise au service, et souslapro> tection de l'empire'. Hs campaient sons les murs d'Adrianople ; mais les ministres de Valens désiraient leur faire passer l'Hellespont, et les éloigner de leurs compatriotes, dans la crainte que la proximité et le succès de la révolte ne les entraînassent sous les drapeaux deFritigem. La soumission respectueuse avec laquelle ils reçurent l'ordre de leur départ , peut être regardée comme une preuve de leur fidélité; Us ne demandèrent que deux jours de délai, et les rations nécessaires pour la route. Mais le premier magistrat d'Adrianople, irrité de queues désordres^ qu'ils avaient commis dans sa maison de campagne, refusa durement leur de»

mande; et, armant contre eux les citoyens et les manufacturiers, il leur ordonna de partir ' sur-le-champ, en menaçant de les y forcer. Les barbares étonnés gardèrent le- silence et souffrirent quelque temps les insultes et les hostilités de la populace. Mais, dès que leur patience dédaigneuse fut épuisée, ils s'élancèrent sur cette fouie indisciplinée , qui prit aussitôt la fuite. Les barbares les poursuivirent à grands coups de sabre, et les dépouillèrent des riches armures* qu'ils étaient indignes de porter. La conformité de griefs et de ressentiment les réunit aux Yisigoths victorieux. Les troupes de Colias et de Suéride attendirent l'arrivée du grand Fritigem, se rangèrent sons ses drapeaux, et signalèrent leur valeur an siège d'Adrianople; mais la résistance de la garnison apprit aux barbares que l'impétuosité du courage suJQit rarement pour emporter des fortifications régulières. Leur général avoua sa faute, leva le siège, déclara qu'il faisait la paix avec les remparts*, et se vengea de cette humilia-

< CttmpopuUs suit longé antè suseepU. Nous ignorons la date précise et les circonstances de leur émigration.

2 II y avait une manufacture d'armes établie à Adrianople; le» fabricenses ou ouvriers se mirent à la letede la populace. (Val. ad jimmian. , xxxi , 4. )

3 Pacem tibi esse eum pariettOus memorans. (Anini.,zxn,7.)

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(370 dep. J.-C.)

Uon sur toutes les campagnes voisines. Les ouvriers qui exploitaient les mines d'or de la Thrace', sous la verge et an profit de maîtres inhumains*, se joignirent àFritigern, et lui furent d'un grand secours. Ces nouveaux associés conduisirent les barbares par des sentiers secrets, dans les endroits oii les habitans avaient caché leurs grains et leurs troupeaux. A l'aide de ces guides, ils pénétraient partout :1a résistance devenait impossible; la fuite était impraticable, et la patiente soumission de la faible innocence excitait rarement la compassion des barbares victorieux. Ils retrouvèrent et reprirent , dans le cours de ces déprédations, un grand nombre des enfans qu'ils avaient vendus dans le temps de leur misère. Mais leur vue, qui aurait pu les rappeler à des sentimens d'humanité, ne servit qu'à envenimer leur haine et leur colère. Ces enfans leur racontèrent ce qu'ils avaient eu à souffrir de la débauche et de la cruauté de leurs maîtres , et les parens indignés s'en vengèrent par de semblables excès sur les fils et les filles des Romains'.

Yalens et ses ministres avaient commis une grande imprudence, en introduisant une nation ennemie dans le cœur de l'empire ; maislesVisigoths pouvaient encore être rappelés à l'obéissance par l'aveu des fautes passées, et par une conduite plus équitable à l'avenir. Cette politique prudente et modérée semblait convenir au caractère timide du monarque de l'Orient. Mais dans cette seule occasion Valons s'avisa d'être brave, et

1 Ces raines étaient dansle pays des £««*(, sur l« cime des moDUgnes de Rhodope, qui s'éteadent entre Plùlippl et Pbilippopolis, deux Tilles de Macédoine qui tirent leur nom el leur origine du père d'Alexandre. De ces mines il tirait tous les ans , non pas le poids , mais la valeur de mille talens , deux cent mille livres sterlings. Ce reraiu servait à payer la phalange , et à corrompre les orateurs de la Grèce. ( Voyez Diodore de Sicile , tom. n , liv. zvi , p. 88, edit. Wessel. ; les Commentaires de Godelhù sur le Code de Tbéodose, t. m, p. 493; Cellarius, Geograph. anOq., 1 1, p. 676-857 ; d'AnriUe , Geograph. ancienne, 1 1 , p. 336.)

2 Comme ces malheureux ouvriers prenaient souvent la fuite , Valens avait publié des lois sévères pour les arracher de leur retraite. ( Code Thcod. , liv. x , tit. iix loi» 5, 7.)

» Voy, Ammicn, xxxi, 5, 6. L'historien de la guerre

cette valeur déplacée fut également £atale à l'empereur et à ses sujets. Valens annonça la résolution de conduire son armée d'Antiocfae à Constantinople, pour anéantir la révolte ; et, comme il redoutait les difficultés de cette entreprise , il demanda du secours à son neveu l'empereur Gratien , qui disposait de toutes les forces de l'Occident. On rappela précipitamment les vétérans qui àétsaàââeai l'Arménie ; on abandonna cette importante frontière à la discrétion de Sapor, et la conduite de la guerre contre les Gotfas fut confiée, dam l'absence de Valens , à ses lieutenans , Trajan et Profntnrus , deux généraux dont l'incapacité égalait presque la présomption. Richomer, comte des domestiques, les joignit à leur arrivée dans la Thrace, avec les auxiliaires qui mardiaient sous ses drapeaux. Ils étaient composés des légions Gauloises, trèsaffaiblies, à la vérité, par la fréquente désertion. Dans un conseil de guerre, moins dirigé par la prudence que par la présomption , on résolut de chercher et d'attaquer les baii>ares qui campaient dans de vastes prairies, près de la plus méridionale des six embouchures du Danube '. Leur camp était environné, à l'ordinaire, de tous leurs chariots, et ils jouissaient tranquillement, dans cette vaste enceinte *, du fruit de leur valetn- et des dépouilles de la province. Au milieu de leurs débauches, le vigilant Fritigem examinait les mouvemens et pénétrait les desseins de ses ennemis. Il voyait toujours le nombre des Romains s'augmenter; et comme il ne doutait point qu'ils n'eussent l'intention de tomber sur son arrière-garde, lorsque la disette du fourrage l'obligerait à lever son camp, il rappela tous les détachemens qui battaient

des Goths perd son temps à récapituler inutilement les anciennes incursions des barbares.

) LIlinéraired'Antonin (p. 226, 227, édit Wessding) marque la posilion du champ de Intaille environ i soixanie milles au nord de Tomi , où Ovide Ait exilé , et le nom de StUieet ovi Saules explique la nature du terrain.

2 Celte enceinte de chariots , Com^o, était la (brtiCealioD ordinaire des bariares. (Vegetins, dette mitUari, 1. ni, c 10; Valesius, ad Jmmîan., xxxi , 7. ) Le0S deseendans eo eonsenrérent le bob et l'usage jnsqu'an quinnème siècle. Le eharroi ^ enviromiait Vannée doit être une phrase flunilière k ma qui ont lu Fnnssart «■ Commines.

]e pays. Dès qu'ils aperçurent les torches flamboyantes ', ils obéirent précipitamment au signai de leur commandant. Le camp se remplit d'une fonle de guerriers ; leurs clameurs impatientes demandèrent la bataille , et les chefs intrépides animèrent encore les soldats par leurs applaudissemens. La nuit approchait , et les deux armées se préparèrent en silence à fondre l'une sur l'autre au point du jour. Tandis que les trompettes faisaient entendre le signal du combat, ïesGothsse firent réciproquement le serment de fidélité. Dès que les deux années s'ébranlèrent , la plaine retentit des cris des Golhs, et des chansons qui célébraient les exploits de leurs ancêtres. Les Romains y répondirent par l'harmonie de leurs cris militaires. Fritigern s'empara habilement d'une hauteur voisine; mais la mêlée sanglante, commencée avec l'aurore , ne se termina qu'à la nuit , et les deux armées montrèrent la même valeur et le même acharnement. Les légions d'Arménie soutinrent leur réputation; mais elles furent écrasées par le nombre. Les barbares rompirent l'aile gauche des Romains, et jonchèrent la plaine de morts et de mourans. Cet échec était compensé d'un autre côté par des succès; et lorsque la nuit fît cesser le massacre et rentrer les deux armées dans leur camp , elles se retirèrent l'une et l'antre sans avoir obtenu ni les honneurs ni l'avantage de la victoire. La perte se fit sentir plus douloureusement aux Romains, relativement à l'infériorité de leur nombre. Mais les barbares furent si épouvantés de cette résistance vigoureuse et peut-être inattendue , qu'ils restèrent sept jours sans sortir de leur camp. On enterra les principaux officiers aussi honorablement''que les circonstances le permirent; les corps des soldats restèrent étendus sur le champ de bataille , et servirent de pâture aux oiseaux de proie , qui , dans ce siècle féroce, jouissaient souvent de ces affreux repas. Plusieurs années après, les ossemens qui couvraient encore la plaine, pré-

< SttUim ut accensi malUoli. Je me suis servi du sens littéral de torches; mais je soupçonne que c'est une de ces métaphores outrées , un de ces ornemens ridicules qui déflgurcot perpétudlemenl le style d'Ammieo.

PAR ED. GIBBON. CH. XXVL

sentèrent aux yeux d'Ammien un effroyable monument de la bataille de Salice '.

L'événement douteux de cette journée funeste arrêta les progrès des Goths; et lesgénéraux de l'empire, dont l'armée aurait été anéantie par la répétition d'une bataille si meurtrière, conçurent le projet plus raisonnable d'affamer les barbares. Ils se préparèrent à les enfermer sur une langue de terre étroite, entre le Danube, les déserts de la Scythie et les montagnes de l'Hémus, jusqu'à ce que le besoin de subsistance eut épuisé leurs forces et leur courage. Cette entreprise fut conduite avec habileté et succès. Les barbares avaient consumé presque tous leurs magasins et les moissons du pays ; les fortifications des Romains s'avançaient et se resserraient par les soins de Saturnin, maître général de la cavalerie; mais une nouvelle alarmante vint interrompre ses travaux : il apprit qu'un nouvel essaim de barbares avait passé le Danube , et qu'il avançait pour secourir Fritigern ou pour l'imiter. Craignant avec raison d'être bloqué lui-même, et peutêtre écrasé par les armes d'une nation inconnue. Saturnin abandonna le siège du camp des Yisigoths, et les barbares, délivrés de leurs entraves , rassasièrent leur faim et satisfirent leur vengeance par la dévastation du pays fertile qui s'étend à cent milles depuis les bords du Danube jusqu'au détroit de l'Hellespont *. Fritigern, enfermé par ses ennemis , s'était adressé avec succès à ses barbares alliés, dont l'avidité pour le pillage et la haine contre les Romains avaient secondé ou même prévenu l'éloquence de ses ambassadeurs. Il cimenta une union avec le corps principal de sa nation, qui obéissait à Saphrax et à Alathée , comme tuteurs du jeune roi. Les tribus rivales suspendirent, en faveur de l'intérêt commun, leur ancienne animosité, et se rangèrent sous le même

< Indicantnune usque albentes ouibut eampHKmmien, xxzi , 7.) L'historien peut avoir traversé ces plaines comme soldat ou comme voyageur; mais sa modestie a supprimé les aventures qui lui sont arrivées personnellement depuis les guerres de Constance et de Julien contre les Persans. Nous ignorons dans quel temps il quitta le service et se retira à Rome, où il parait qu'il a composé l'histoire de son siècle.

2 Ammicn, XXXI, &■

DECADENCE DE L'EBfPIRE ROMAIN.

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étendard. II parait même que les chefs ifes Ostrogoths cédèrent le commandement à la supériorité de mérite reconnu du général des Visigotbs. Il obtint le secours des ïaifales, dont la réputation militaire était déshonorée par riodaraie de leurs mœurs publiques.

Tout jeune homme de cette nation, à son «ntrée dans le monde, s'attadiait à un des guerriers de la tribu par les liens de l'amitié et par une soumission qui révolte la nature ; et il ne pouvait se rédimer de cet esclavage honteux, qu'après avoir prouvé sa virilité, en abattant, sans ancun secours, un ours énorme on un sanglier de la forêt '. Hais les Goths tirèrent leurs plus formidables auxiliaires du camp des ennemis qui les avaient chassés de leur patrie. L'indiscipline et la trop grande étendue de leurs possessions retardaient les conquêtes des Huns et des Alains et jetaient de la confusion dans leurs conseils. Un grand nombre de leurs hordes, «éduites par les promesses de Fritigern, joignirent ses drapeaux. Les Sarmates, qui détestaient le successeur de Valentinien, jouirent de la confusion générale et l'augmentèrent; et une irruption des Allemands dans la Gaule réclama l'attention de l'empereur de l'Occident •, et divisa ses forces.

On sentit vivement, dans cette circonstance, l'inconvénient auquel on s'était exposé en admettant des étrangers dans l'armée et jusque dans le palais impérial. Un des gardes du corps de Gratien était né chez les Allemands , dans la tribu des Lentienses , qui habitait au delà du lac de Constance. Quelques affaires de famille l'obligèrent à demander un congé, et, dans la courte

< » Hanc Taifalorum gentem turpcm, et obscsense \iUe

• flagitito Ha aedpirai» menam , ut apud eosnefàDdi coa- « eàbïlùs tedere eopitaitur mares pubères, aetalis ririk ditatem in eorum poUiUis usibus consumptai. Porro ,

• si qnl jam adultus aprum esceperit solus , vel interemil > nnum immanein , colluTione liberatur incesti. > (Ammien , xxn, 9. ) Parmi les Grées , principalemenl cbez les Cretois,, les liens de l'amitié se eonfirmaient et se déshonoraient par cet amour contre nature.

2 Ammien , xxa , 8, 9. Jérdme ( 1. 1 , p. 26, ) fait le dénombrement des nations , et observe une suite de calamités qui durèrent vingt ans. Cette épitreà Hél-odore Ait composée en 307. ( Tillemont , Mém. Ecclés. I. ui , p.645. )

visite qu'il fit à ses parens et à ses amis, oo lui fitdesqoestioQS. Le jeune soldat ssecomlM à la tentation de se donner l'air d'un honnie de cour, en paraissant iastruitdes desseins de l'empereur et des secrets de l'étac Ea leur apprenant que Gratien se disposait à conduire toutes les forces militaires de la Gaule et de l'Occident au secovrs de son oncle Valens, il dévoila le moment favorable pour une invasion, et les Allemands résolorent d'en profiter. Quelques détacheraens, qui passèrent dans le mois de février sur les glaces du Rhin , furent le prélude d'une guerre plus sérieuse. L'espoir du pillage , et peut-être de la conquête , fit taire toutes les considérations de la prudence et de la foi nationale. De chaque forêt , de chaque ville, il sortait des bandes d'aventuriers audacieux ; et la grande armée des Allemands , qu'on estima d'abord à quarante mille hommes, fut portée, après leur délaite, à soixante-dix mille , par l'adulation servile des courtisans de la cour impériale. On rappela précipitamment à la défense de la Gaule les légions qui venaient de partir pour la Pannonie. Naaienus et MeOobaudes partagèrent le commandement militaire ; et, quoique le jeune empereur respectât la sagesse et l'expérience du premier, il se sentait plus disposé à adopter l'ardeur martiale et les conseils violens de son collègue , qui réunissait les deux qualités incompatibles de comte des domestiques et de roi des Francs. Priarius, roi des Allemands, se laissait diriger par des guerriers également présomptueux. Les deux armées , animées par l'impétuosité de leurs chefs, se cherchèrent, s'aperçurent, et se chargèrent près la ville d'Argentaria ou Colmar', dans les plaines de l'Alsace. La discipline des Romains, leurs savantes évolutions et leurs traits redoutables eurent tout l'honneur de la victoire. Les Allemands conservèrent long-temps leur terrain, et y furent impitoyablement massacrés. Environ cinq mille barbares échappèrent à la mort ,

■ M. d'Anville , imtice de l'ancienne Gaule ( p. 9&.99 ) Qxe exactement le champ de bataille, Argentaria on Jrgenlovaria, à trente-trois lieues gauloises ou trentequatre milles et demi romain au sud de Strasbourg. La ville de Colmar s'est élevée presque sur ses ruines.

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en fuyant dans les bois et dans les monta- , gués. Priariu», mort glorieusement sur le cbamp de bataille, évita les reproches du peuple, toujours disposé à blâmer une guerre malheureuse.. Après cette victoire , qui assura la paix de la Gaule et la glrâre des armes romaines , l'empereur partit pour son expédition orientale. Mais quand il fut près des confins des Alleœan(k , le monarque fit prendre sur la gauche, passa le Rhin, et avança dans le cœur de leurs habitations. Les barbares défendirent l'entrée de leur pays avec courage, mais sans succès. Ils se retirèrent successivement d'une montagne à une autre, et les Romains les poursuivirent sans relâche jusque dans leur dernier refuge. L'empereur accepta la soumission des barbares, non comme un gage de leur repentir, mais comme une preuve de leur détresse, et il choisit parmi leur jeunesse un bon nombre de vigoureux soldats, qu'il emmena pour servit' de garans à la conduite future de leurs compatriotes. Les Romains avaient éprouvé trop souvent l'audace et l'iafidélité des Allemands, pour attendre de cette expédition une tranquillité durable ; mais elle fournit à leur jeune monarque l'occasion de déployer des vertus qui annonçaient la gloire et la prospérité de son règne. Lorsque les légions gravirent les montagnes et escaladèrent les fortifications des barbares, la valeur du jeune Gratien se distingua dans les premiers rangs ; et plusieurs de ses gardes eurent leur armure percée et brisée à côté de leur souveram. A l'âge de dix-neuf ans , le fils de Valentinien faisait admirer ses talens politiques et militaires, et son armée regarda la défaite des Goths comme un présage certain de sa victoire sur les Allemands *.

Tandis que Gratien jouissait des justes applandissemcns de ses sujets, Valens, qui avait enfin quitté Antioche, suivi de sa cour et de son armée, fut reçu à Gonstantinople comme l'auteur des calamités publiques. A peine s'était-il reposé dix jours dans cette capitale, que des clameurs insultantes le

< L'épitonede Victor, la cbroBitiBe ie Mrftme, et IVisloired'Orose(l.vii, c. 333, p. 552, édit.Havergeamp). peuvent servir de suppléoaent utile au rédtimpuniRl d'Ammieii , ( zxxi , 10.)

PAR ED. GIBBON. CH. XXVL

pressèrent de marcher contre les barbares qu'il avant appelés dans ses états. Les citoyens, toujours braves loin du danger , demandèrent à grands cris qu'on leur donnât des armes, et assurèrent qu'ils étaient en état de nettoyer leur province des bandits qui la ravageaient, sans le secours de l'empereur ou de son armée •. L'arrogante présomption d'une multitude ignorante hâta la chute de Fempire. Les reproches des citoyens blessèrent la vanité de Valens, et les succès de ses lieutenans lui persuadèrent qu'il triompherait facilement des Goths , réunis par les soins de Fritigern dans les environs d'Adrianc^le. Le vaillant Frigerid avait coupé le chemin aux Taifales; le roi de ces barbares était tombé sans vie sur 1» chan^ de bataille, et son armée captive cultivait en Italie les terres abandonnées des territoires de Parme et de Modène *. Les exploits de Sébastien ", nouvellement admis au service de l'empereur, et élevé au rang de maître général de l'infanterie , étaient encore plus honorables pour lui et plus utiles à l'empire. Ayant obtenu la permission de choisir trois cents hommes dans chaque légion , il fit bientôt reprendre à ce détachement séparé l'esprit de discipline et l'exercice des armes , presque entièrement oubliés sous le règne de Valens. Le brave et vigilant Sébastien surprit im corps nombreux de Goths dans leur camp, et la quantité de dépouilles qu'il recouvra remplit la ville d'Adrianople et la plaine voisine. Le superbe récit que le général fit de ses propres exploits donna de l'inquiétude et de la jalou-

< lHoratus paudssUnos diet, sedîUone popularbon UviumpiUtui. (Ammien, xxxi, n.) Socrate (I- nr, c. 98,) i^oute les dates et qudqim drconstances.

2 Fwosque omnes circa MuUnam , Begiumque , et Parmam , ludica oppida, rura eulturos, extemùnavit. ( Ammien , xxxi, 9. ) Dix ans après la colonie des TtùfcUet, ces viltes et ces districts paraissent dans la pins grande misère. ( Vojr. Muralori, DUsertazioni sopra le antichitd ItaUane,\. i. Dissert, xxi, p. 354.)

3 Ammien , xxxi , 2; Zosime, 1. ir, p. 22S-230i Le dernier s'étend sur les exploits de Sébastien, et raconte rn deux l^nes l'importante bataille d'AdrianopIe. Selon les critiques ecdésiastiques qui baissent Sébastien.IeslouaHges de Zosime sont désbonorantes. (Tillenont , Hisl. det Emp., t.T.p. 121 .) Son ignorance et ses pr^ogëseo font un juge très-peu compétent du mérite.

DECADENCE DE L'EMPIRE ROUAm,

(378dep. J.-C.)

sie à la cour impériale ; et quand il voulut indiquer les précautions que la guerre des Goths demandait, on loua sa valeur, mais on rejeta ses avis; et Yalens, aveuglé par les suggestions flatteuses des eunuques de son palais, s'empressa de recueillir lui-même la gloire d'une conquête qu'on lui peignait comme sûre et facile. Un corps nombreux de vétérans joignit son armée ; et sa marche de Constantinople jusqu'à Âdrianople fut conduite avec tant d'intelligence , qu'il prévint l'activité des barbares qui projetaient d'occuper les défilés intermédiaires, et d'arrêter l'armée ou d'intercepter leurs convois. Valens plaça son camp sous les murs d' Adrianople, le fortifia, selon l'usage des Romains, d'un fossé et d'un rempart, et assembla le conseil qui devait décider du destin de l'empereur et de l'empire. Victor, né chez les Sarmates , mais dont l'expérience avait tempéré l'impétuosité , soutint le parti de la raisou , et conseilla de temporiser, tandis que Sébastien , en courtisan docile, se conformait aux inclinations de la cour , et représentait toutes les précautions qui pouvaient indiquer le doute de la victoire comme au-dessous de la majesté de leiif invincible monarque. Les artifices de Fritigern et les avis prudens de l'empereur d'Occident précipitèrent la ruine de Yalens. Le général des barbares connaissait parfaitement l'avantage de mêler les négociations aux opérations de. la guerre. Il envoya un ecclésiastique chrétien, comme ministre de paix, pour pénétrer et diviser , s'il était possible , le conseil de ses ennemis. L'ambassadeur fit une peinture vraie et touchante des cruautés et des injures dont la nation des Goths avait à se plaindre , et protesta, an nom de Fritigern , qu'il était encore disposé à quitter les armes , et à ne s'en servir que pour la défense de l'empire, si on voulait accorder à ses compatriotes un établissement paisible dans les contrées incultes de la Thrace , et une quantité suffisante de grains et de bétail. Il ajouta secrètement, et comme en confidence, que les barbares irrités accepteraient peut-être difficilement ces conditions raisonnables , et que Fritigern ne se flattait pas de pouvoir conclure un traité

si désirable, à moins que le voisinage d'une armée impériale n'ajoutât le sentiment de la crainte à l'influence de ses sollicitations. A peu près dans le même temps, le comte Richômer arriva de l'Occident , et annonça h défaite et la soumission des Allemands. Il apprit à Yalens que son neveu avançait à grandes journées à la tête des vétérans et des légions victorieuses de la Gaule , et le pria , au nom de Gratien, de suspendre tonte entreprise hasardeuse jusqu'au moment où le succès serait assuré par la jonction des deux armées et des deux empereurs. Mais les illusions de la jalousie et de la vanité aveuglaient le faible monarque de l'Orient. Dédaignant la sagesse de ce conseil , et un secours qui lui paraissait humiliant, il comparait en lui-même son règne sans gloire, ou peut-être honteux , à la réputation brillante d'un prince adolescent. Agité par cescrnelles réflexions, Yalens counit aux armes , et se hâta d'élever, avant l'arrivée de son neveu , un trophée dont son collègue ne partagerait point la gloire.

Le 9 du mois d'août , jour qui a dû être marqué au nombre des plus funestes sur le calendrier des Romains ', l'empereur Yalens, après avoir laissé sous une forte garde son bagage et son trésor militaire, partît d'Adrianople pour attaquer les Goths qui campaient à douze milles de cette cité*. Par quelque méprise d'ordre, ou faute de connaître suffisamment le terrain , la cavalerie qui formait l'aile droite se trouva en vue de l'ennemi , tandis que la gauche en était encore considérablement éloignée. Les soldats précipitèrent leur marche dans la plus grande chaleur de l'été, et la ligne de bataille se forma avec lenteur et confusion. La cavalerie des Goths fourrageait dans les environs , et

1 Ammien (zxxi, 12, 13) est presqne le seul qui pwle des conseils et des érenemens qui Oireot terminés par la funeste bataille d'Adrianople. Nous pourrions crîli4|iMr lesdéftiuUde son style et l'obseurilé desoo récit ; mais, •■ moment de perdre le secours de cet historié impartial , nos reproches sont arrêtés par le ngret que nous cause celte perte diflidle à réparer.

2 La difTérence des huit milles d'Ammien aux douze milles d'idacius ne peut «nibarrasser que les critiques ( Vales. ad loe. ) qui regardent une grande année comme un yàax mathématique qui n'a ni espace ni dimensioDi.

PAR ED. GIBBON. CH. XXVI

Fritigeru eut recours à ses artifices ordinaires. II envoya plusieurs officiers porter des paroles de paix ; il fit des propositions , demanda des otages et retarda l'attaque de plusieurs heures , durant lesquelles les Romains restaient exposés , après lue marche précipitée, à la faim, à la soif et aux rayons d'un soleil insupportable. L'empereur consentit à envoyer un ambassadeur an camp des Goths , et on applaudit au zèle de Richomer, qui seul eut le courage d'accepter cette commission dangereuse. Le comte des domestiques, décoré des marques de sa dignité, était déjà en chemin quand il fut rappelé précipitamment par l'alerte de la bataille. Baculius ribérien, qui commandait un corps d'archers, avait commencé imprudemment l'attaque, et, comme ils s'étaient avancés en désordre, ils prirent honteusement la fuite et furent fort maltraités. En ce moment , les rapides escadrons de Saphrax et d'Alathée descendirent comme un tourbillon des montagnes voisines, traversèrent la plaine, et appuyèrent la charge irrésistible des barbares. L'événement de la bataille d'Adrianople , si fatale aux Romains et à leur empire, peut se décrire en peu de mots. La cavalerie des Romains prit honteusement la fuite ; l'infanterie fut abandonnée , entourée et taillée en pièces. Les plus savantes évolutions , et la valeur la plus ferme, suffisent rarement pour sauver un corps d'infanterie environnée dans une plaine par une cavalerie supérieure en nombre. Mais les troupes de Yalens, serrées par les ennemis , se trouvaient entassées sur un terrain étroit où il était impossible d'étendre les rangs , et où elles pouvaient à peine se servir de l'épée et du javelot. An milieu du tumulte , du carnage et du désespoir, l'empereur, abandonné de ses gardes, et blessé, dit-on, par un dard, chercha sa sûreté dans les rangs des lanciers et des mattiaires, qui conservaient encore leur terrain avec fermeté. Ses fidèles généraux Victor et Trajan, le voyant en danger, crièrent à haute voix que tout était perdu si l'on ne parvenait pas à sauver l'empereur. Quelques troupes accoururent à son secours : elles ne trouvèrent qu'un monceau de membres épars et de cadavres sanglans , sans pouvoir découvrir

leur souverain ni parmi les vivans, ni au nom* bre des morts , et leur recherche devait nécessairement être inutile, si on peut ajouter foi au récit des historiens 'qui racontent les circonstances de sa mort. Les serviteurs de Valens l'avaient transporté du champ de bataille dans une cabane des environs , où ils essayèrent de panser sa blessure et de pourvoir à sa sûreté. Mais une troupe d'ennemis environna bientôt cette humble retraite. Us tâchèrent d'en forcer la porte; mais, irrités de la résistance et de quelques traits lancés du comble de la cabane, les barbares mirent le feu à une pile de bois sec, et Valens périt dans les flammes avec sa suite. Un jeune Romain, qui tomba de la fenêtre, se sauva seul, et appritauxGoths le rangduprisonnier qu'ils avaient perdu par leurimprudentecruauté.Un grand nombre d'officiers distingués périrent à la bataille d'Adrianople, dont la perte fut égale à celle de la défaite de Cannes , et dont les suites entraînèrent des malheurs infiniment plus funestes'. On trouva parmi les morts deux maîtres généraux de la cavalerie et de l'infanterie , deux grands-officiers du palais et trente-cinq tribuns. Sébastien, auteur du désastre public, en fut aussi la victime. L'anmée romaine, réduite à moins d'un tiers, regarda comme un grand bonheur que l'obsciirité de la nuit favorisât la fuite de la multitude dispersée, et la retraite de Victor et de Richomer, qui conservèrent seuls un peu de courage et de discipline*. Tandis que l'impression récente de la crainte et de la dou-

< Née uUa, aimalibus, prœter Cannensem pugnam, ita adinUmeeioneinresl^turgeiita.{kianii\ea, xxxi, 13.) S«lon le grare Polybe, il n'édiappa du champ de bataOledeCannesque trois cent soixant&-dix cavaliers et trois mille soldats d'inAnterie; dix mille turent faits prisonniers, et le nombre des morts monta à cinq mille six cent trmte cavaliers ou chevaux , et soixante-dix mille ftintassinF. (PoJyb., 1. m, p. 371, édit. Casaubon , édit. in-S».) "lîte- Iive(22, 49) est un peu moins sanglant; il ne compte parmi les morts que deux mille sept cents chevaux, et quarante mille hommes d'infanterie. L'armée romaine consistait, à ce que l'on suppose, en quatre-vingt-sept mille deux cents hommes effectifs, (xxi , 36.)

1 J'ai tiré qodques bibles lumières de JérAme ( 1. 1 , p.25) etdesad!ronique(p.l88),deViclor {UiEpitom.), Orose (I. vn, c. 33, p. 554), Jornandès (c.27), Zosime (l.'nr, p. 230); deSocrate 0- 1». P- 38). de Sozomène 0- w, c40) eld'ldacius (jn Chron.). Mais toutes ces autoritéi réunies ne peuvent balancercelle d'Ammien.

leur agitait encore l'imagination des Romains, les pins célèbres orateurs du siècle compo- ^rent l'oraison funèbre d'une armée vaincue , et d'un empereur détesté du peuple , dont le trône était déjà occupé par un étranger, f Nous ne manquons pas, dit Libanius, de censeurs qui attribuent nos désastres à l'imprudence de l'empereur ou à l'indiscipline et à la lâcheté de nos troupes ; pour moi, je respecte le souvenir de leurs victoires précédentes; je respecte le courage avec lequel ils ont reçu la mort ; je respecte le champ de bataille teint de leur sang et de celui des barbares, l^s pluies ont déjà effacé ces traces honorables; mais les ossemens des généraux, ceux des centurions et des braves soldats, sont un monument plus durable. L'empereur lui-même a succombé dans les premiers rangs : en vain on lui présenta les chevaux les plus rapides qui l'eussent porté hors de l'atteinte de l'ennemi, en vain on le conjura de conserver sa vie pour venger ou pour sauver l'empire; il déclara qu'il ne voulait point survivre à tant de vaiUans guerriers, à tant de sujets fidèles, et il tomba honorablement sur un Btoncean de morts. Nlmputons pas la victoire des barbares à la terreur, à la faiblesse ou à l'imprudence des troupes romaines. Les chefs et les soldats avaient tous la valeur de leurs ancêtres ; ils les égalaient en discipline et dans la science militaire. L'amour de la gloire animait leur noble intrépidité ; il» combattirent à la fois contre les rayons d'un soleil brûlant, contre les angoisses d'une soif dévorante , et contre le fer et la flamme des ennemis: enfin ils préférèrent une mort honorable à une fuite ignominieuse. L'indignation des dieux a seule causé nos malheurs et le succès des barbares. > L'imparalité de l'histoire dément une partie de ce panégyrique, où Ton ne reconnaît ni le caractère de Valens, ni les circonstances de la bataille.Mais on ne peut trop louer l'éloquence, et surtout la générosité de Torateur d'Antioohe*. Cette victoire mémorable enfla l'orgueil des Goths; mais leur avarice souffrit cruelle-

< Ubanius, {.de ulciseendJtdian, neee, c, 3. Fabricius BibL Grsc., L vu, p. 146-148.

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(378 dep. J.-C.)

ment, quand ils apprirent qu'on avait sauvé dans Adrianople la plus riche partie du trésor impérial. Ils se hâtèrent d'arriver à celle dernière récompense de leurs travaux ; mais ils furent arrêtés par les restes de l'arnipe vaincue, dont le courage était animé par le désespoir et par la nécessité de conserver la ville, pour sauver leur vie. Ils avaient garni les murs d' Adrianople, et les remparts du camp qui y -étab appuyé, de machines de guerre. Elles lançaient des pierres d'un poids énorme, et effrayaient plus les barbares par le bruit et la rapidité de leur décharge, que par le dommage réel qu'elles leur causaient. Les soldats et les citoyens , les^rovincianx et les domestiques du palais, se réunirent tous pour la cause commune ; ils repoussèrent l'attaque des barbares, et éventèrent tous leurs stratagèmes. Après un combat de plusieurs heures, les Goths se retirèrent dans leurs tentes, convaincus, par cette nouvelle expérience, de l'inutilité de leurs efforts contre les villes fortifiées , «t de la sagesse da serment que Fritigern avait fait de les laisser en paix. Après avoir fait massacrer trèsimpolitiquement trois cents déserteurs^ dont la mort ne pouvait être utile qu'à la discipline des Romains, les Goths levèrent le àégn d' Adrianople. Le théâtre du tumulte et de la guerre devint une vaste et silencieuse solitude ; les fugitifs tremblans sortirent des bois et des montagnes où ils s'étaient réfugiés pour trouver un abri dans les villes d'IUyrie et de Macédoine, et les fidèles partisans de la maison de Valens cherchèrent leur empereur, dontils ignoraient la mort. Les Goths, maîtres de U campagne , passèrent sous les murs.de Coostantinople. Us admirèrent l'extérieur magoifique de la c^itale de l'Orient, la hauteur et l'étendue de ses nurs, les nulliers d'habitaas assemblés sur les remparts, et la double perspective de la terre et de la mer. Tandis qu'ils contemplaient avee envie les beautés inaccessibles de Gonstantinople, un parti de Sarrasins ', que Valens avait heureusement

I Vateasavait •Mena on flatM adielé l'unitM deiSH^ rasins dont les irmptiom coBtiiuelle* désolaient la Pk- Dicte, la PalesUneet lÉgypte. U foi dméUwi» »«» été récemraeat introduite chei un peuple destiné à*' blir et propager dans!» suite une autre religion. ("»••

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pris à son service, fit une sortie. La cavalerie des Scythes ne tint point contre la vitesse étonnante et l'impétuosité martiale des chevaux arabes. Leurs cavaliers étaient très^ exercés auxattaques irrégulières, etla férocité des barbares du Sud fit frémir les barbares du Nord. Un Arabe , qui venait de tuer un soldat goth d'un coup de poignard, appliqua ses lèvres à la plaie ; et ce sauvage , presque DU , parut savourer dâideusement le sang de son ennemi'. L'armée des Goths, après avoir pillé les riches faubourgs de Constantinople et tous les environ», s'acbe' mina lentement du Bosphore aux monta* gnes qui bornent 1» Thrace du côté de rOc-> cident. La terreur on riacapactté de Maums leur livra le passage de Sncci, et, n'ayant plus de résistance à craindre de» années de l'Orient vaincues et dispersées , les Goths se répandirent sur la vaste surface d'un pays fertile et cultivé , jusqu'aux confins de l'Italie et de la mer Adriatique '.

Les Romains, qui racontent avec tant de sang-froid et de eondsion les actes de justice exercés par les légions ', réservent leur compassion et leur éloquence pour les maux dont ils furent afSigés eux-mêmes, lorsque les barbares victorieux envahirent et saccagè-

mont, Hist. des Emp, t. v , p. 104 , 106 , 141; Mém. Eccl., t. vn, p. 603.)

t Crinitug quidam, nudat onuùapngterpiAemySit' braucam«t lugubre strepen*. ( Ammieii, xzxi, 16 , et Vales, <u{toc). Les Arabes combattaient seuveot tout nus, et on peut attribuer celte coutume autant à ia chaleur du dimat qv'à lenr valenr fanfaronne. La description de ce sauvage iKoanii est te portndt nrappeni de Derar, dont l« Domseaia si sovTentlatemttrparBiilesGhrétieosde Syrie. (Voyez Oekley.Hist. des Sarrasins, vol. 1, p. 72, 84, 87.)

2 On peut encore suivre le fll des événemens dans les ilefuièfes pages d'Ammien (xxxi, 15. 16). Zosime (I. n, p. 227, 331) , que noas sonoies forcés de consuHer , place mA i propos FimiptioB desAnAes avant la mort de Yaleos. Euaap. m Excerpt. Légation, (p. 20), parte de la Thrace et de la Macédoine comme de pays très-fertiles , etc.

* Observa a'vec quelle indlfrérenee César raconte, dans ses Commentaires de la guerre des Gaules, qull fit périr tout le sénat des Vénetes, qui s'était rendu à discrétion , (iH,.16)r qu'il Ql so» possible pour extirper toute la nation des Eburons, (vi , 31) ; que ses soldats exercèrent à Bourges une juste vengeance, et massacrèrent quarante mille personnes, sans distinction , de sexe ni d'âge (vu > 27, etc.).

PAR ED. GtBRON. CH. XXVL

rent leurs provinces. Le récH circonsCancié de la ruine d'une seule ville , ou des excès commisdans une seule ville ', présenterait un tableau instructif des mœurs et du caractère des hommes. Mais une répétition fastidieuse de complaintes vagues et déclamatoires fatiguerait l'attention du lecteur le plus patient. On peut en quelque façon faire le même reproche aux écrivains sacrés et profaiies de ce siècle malheureux ^ dont l'imagination, enflammé» par la sensibilité ou par l'animosité religieuse,

. exagère oo- défigure tous les faits et tontes leurs circonstances. Le vébémentJérôme'pent déplorer avec raison les horreurs comnnses par les Goths et par leurs alQés barbares dans la PanncHÙe, sa patrie, et dans toute l'étendue

. de» provinces depuis les murs de Constantinople jusqu'aux pieds des Alpes Juliennes, les viols, les meurtres, les incendies, et, pardessus tout, la profanation des églises, que les barbares convertirent es écuries, et des saintes reliques des martyrs. Mais saint Jérôme a sàrement outre-passé les limites de l'hratoire et de la raison, lorsqu'H aflBrme < que, dans ce» contrées^désertes, il ne resta

> rien que le eiet et la tené ; qn'aprèa ia des-

> traction des villes et de la raee humaine ,

> le sel se couvrit de ronces impénétrables » et d'épaisses forêts , et que la rareté des

> animaux , des oiseaux , et même des pois-

• sontt , accomplissait la désolation univer-

> selle-annoncée par le prophète Sophoaie. > Jérôme prononça ces complaintes environ vingt ans après bt mort de Valens, et les provinces dé rillyrie , où les barbares passaient et repassaient sans cesse, fournirent encore, après dixstë(^ de calamités, des alimensau pillage et à la dévastation. Quand on pourrait supposer qu'un pays très-vaste serait resté

: sans cidtHre et sans habitans, les conséquen-

* Tel est le récit que les ecclésiastiques et les pudeurs firent du siège de Magdebourg, et que M. Harte a inséré dans l'Histoire de Gustave-Adolphe, non sans Ihiyeur de violer la dignité de l'histoire (v, i, p. 313-320).

3 r Et vastatis urblbus.'hominibusque inierftotis, solitn- » nem et rarilatem besliarum quoque fleri, et volalilium,

• piscinmque:testislllyricum est, testis Tbrada, testis in

• quo ortus sum solum ( Pannonia ) , ubi prseier eaeinm

> et terram , et eresneotes vêpres , et condensa sylvarum » «meta perierant.>Cr. vu, p. 250, ad i, cap. S(^bonias, cl 1. 1, p. 26.)

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

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ces n'auraient pas été si funestes aux autres productions animées de la nature ; les races faibles d'animaux nourris par la main de l'homme auraient pn périr privées de sa protection; mais les bétes sauvages des forêts , ennemies on victimes de l'homme , devaient mnltiplieren paix dans leurdomainesolitaire. Les habitans de l'air ou des eaux ont encore moins de relation avec le sort de l'espèce humaine , et il est très-probable qu'un brochet vorace aurait causé plus de dommage et de terreur aux poissons du Danube que les incursions d'une armée de barbares.

Quelle qu'ait été la véritable mesure des calamités de l'Europe , on pouvait craindre avec raison qu'elles ne s'étendissent bientôt aux paisibles contrées de l'Asie. On avait distribué judicieusement les fils desGoths dans toutes les villes de l'Orient, et employé avec soin la culture de l'éducation à vaincre la férocité de leur caractère. Dans l'espace de douze ans, leur nombre s'était considérablement augmenté , et les enfans de la première émigration, placés au-delà de l'Hellespont, possédaient déjà la force et le courage de la virilité '. Il était imposable de leur cacher les événemens de la guerre des Goths, et ces audacieux adolescens , qui ne pratiquaient point encore le langage de la dissimulation, trahirent leur envie, et peutêtre leur dessein de partager la gloire de leurs pères. Les malheurs de l'empire justifiaient l'inquiétude et les soupçons des provindaux; et ces soupçons furent admis comme une preuve évidente que les Goths d'Asie avaient formé secrètement une conspiration contre la sûreté publique. La mort de Yalens laissait l'Orient sans souverain ; et Julius, maitre général des troupes, renommé par ses talens, crut devoir consulter le sénat, qu'il regardait comme le représentant de la nation pendant la vacance du trône. Dès qu'il eut obtenu de cette assemblée la liberté de prendre les mesuresqu'il croirait les plus avantageuses au bien public, il réunit les princi-

> Eonape {in exeerpt. Légat, p. 20) suppose ridlculemoit que les jennes Goths avaient grandi aTee une rapidité tumaturdle , et il introduit les liommes armés de Cadmus qui tortaienl des dents de dragons. Telle était dans ce temps-U l'éloquence grecque.

paux oflBciers, et concerta avec eux les moyens les plus propres à faire réussir son projet sanglant. On publia immédiatement nn édit, qui ordonnait à tous les jeunes Goths de s'assembler, à un jour fixé, dans la capitale de la province qu'ils habitaient, et, par un avis débité adroitement, on leur persuada que l'intention était de leur faire une distribution de terres et d'argent. Cette insidieuse espérance calma la violence de leur ressentiment, et suspendit peut-être leurs desseins ambitieux. Au jour marqué , toute cette jeunesse désarmée fut rassemblée soigneusement dans h place ou le forum ; les troupes romaines occupaient les rues et les avenues, et les toits des maisons étaient couverts d'archers et de frondeurs. A la même heure , on donna dans toutes les villes de l'Orient le signal du massacre; et la prudence barbare de Julius délivra les provinces de l'Asie d'un ennemi domestique, qui, quelques mois plus tard, aurait peut-être porté le fer et le feu des rives de l'Hellespont aux bords de l'Euphrate*. Le danger pressant de la sûreté publique peut sans doute autoriser à violer les lois établies; mais j'espère ignorer toujonn, si elle existe, la doctrine o(Ueuse qui prescrit dans cette occasion, ou dans toute autre, d'oublier les droiu naturels de la justice et de l'humanité.

L'empereur Gratien était fort avancé dans sa marche , lorsqu'il apprit d'abord par le bruit public, et ensuite parle récit circonstancié de Victor et de Ricbomer, que son collègue impatient avait perdu la bataiUe et la vie , et que les deux tiers de l'armée romaine avaient péri avec lui. Quoique l'imprudente vanité de son oncle méritât son ressentiment, l'âme généreuse de Gratien fnt émue de douleur et de compassion ; mais ces sentimens furent distraits par l'effrayante considération du danger où le royaume de Valens se trouvait exposé. Gratien n'était plus à temps pour secourir; il était trop

< Ammien approuve évidemment celte exécution. f/T** eaciavelox etioUttaris (xxxi, 18, où se tenaine M ouvrage). Zoslme(I. iv, p. 223-238), se trompe sur la d»l«. et se fotigue à chercher la raison qui a onptché Jolios <'' consulter l'empereur Tliéodose ipii n'était point eocoR placé sur le trône del'Orioit. >

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faible pour veAger son malheureux collègue, et ce prince vaillant et modeste ne se crut point en état de soutenir seul un monde chancelant. Une irruption de barbares de la Germanie semblait prête à fondre sur la Gaule, et le jeune empereur se trouvait suffisamment occupé de l'administration de l'Occident. Dans cette crise funeste , le gouvernement de l'Orient et la conduite de la guerre des Goths demandaient l'attention exclusive d'un prince également habile dans les sciences de la politique et de la guerre. Un sujet, revêtu d'un commandement si étendu, ne serait pas resté long-temps fidèle à son bienfaiteur éloigné , et le conseil impérial adopta la sage résolution de se faire un ami pour éviter un rival. Gratien voulait faire de la pourpre la récompense de la vertu; mais, à l'âge de dix-neuf ans , il n'est pas facile à un prince né sur les marches du trône de connaître le véritable caractère de ses ministres et de ses généraux. Il essayait de peser d'une main impartiale leur mérite et leurs défauts , et trouvait une confiance trop imprudente dans les uns, et dans les autres une prudence trop timide. Cependant, comme chaque instant de délai diminuait la puissance et les ressources du futur empereur de l'Orient, Gratien se hâta de faire un choix , et il tomba sur un exilé dont le père avait souffert, trois ans avant, une mort injuste et ignominieuse sons la sanction de son autorité , dont les ministres abusaient pendant son enfance. Le grand Théodose , nom célèbre dans l'histoire et cher à l'église ' catholique , reçut ordre de se rendre à la cour impériale, qui s'était insensiblement retirée des confins de la Thrace dans la ville plus sûre de Sirmium. Cinq mois après la mort de Valons, Gratien présenta aux troupes assemblées son collègue et leur maître, qui, après une résistance modeste et peut^tre sincère, fut forcé d'accepter, au milieu des acclamations

< On a composé dans le dernier liide, Paris, 1979, une Vie de Tbéodose, in-4* ; en 1680, in-12, pour inspirer aa Jennedanphin le zèle de la foi catholique. Flécbier, anteur de cette histoire, et depuis éreque de Ntmes , a orné son ouTrage en prMicatear éloquent; mais il a pris les ftiits riiez Baronius, À ses principes dans saint Ambroise et saint Angustin.

PAR ED. GIBBON. CH. XXVI

unanimes, la pourpre, le diadème, et le titre d'Auguste '. Il eut en partage les provinces de Thrace, d'Asie et d'Egypte, gouvernées précédemment par Valens. Mais, comme il était spécialement chargé de la guerre des Goths, on démembra la préfecture d'IUyrie; et les deux vastes diocèses de la Dacie et de la Macédoine appartinrent à l'empire d'Orient*.

La province , et peut-être la ville ' qui avait fourni au trône les vertus de Trajan et les talens d'Adrien, fut aussi la patrie d'une autre famille d'Espagnols dont les descendans possédèrent, durant près de quatrevingts ans, le trône de l'empire romain dans les temps moins heureux de sa décadence *. Le génie actif de Théodose, père de l'empereur, les fit sortir de l'obscurité des honneurs municipaux. Les exploits de ce général, en Afrique et dans la Grande-Bretagne, forment une des plus brillantes parties des annales de Valentinien. Le fils du général, qui portait le même nom, reçut pendant sa jeunesse une excellente éducation sous la direction de maîtres habiles; mais il apprit l'art de la guerre sous la conduite et la sévère discipline de son père *. Avec un pareil mentor, le jeune Théodose chercha la gloire

■ On tronreb description de la naissance, du earadire et de l'éléTation de Tbéodose, dans Pacalus {inPonegyr. vet, xn, 10, 11, 12), Themistius (Orat, xit, p. 182 ) , Zosime Q. n, p. 231), Augustin (de CivUatDei, t,25), Orose 0. vn, c. 34), Sozoméne ( 1. tu, c. 2 ) , Socrate (I- V. 2), Théodore! (■•v>o-i9- Philostorge (l.ix.e.17), et Godefroi (p. 393), l'épitome de Victor et les chroniques de Prosper,d'Idaciiis et de Marcellin , dans le Jltesaunu Temponan de Scaliger.

2 TiOemont, Hist. des Emper., t. v, p. 716, etc.

s Italiea , que Kdplon fbôda pour les vétérans infirmes de X'JtaUe. On en voit encore les ruines k une lieue de Séville , mais snr la rive opposée de la riTière. ( Voyez l'Hispania Illustrata deNonins, ouvrage utile, quoique court.)

* Je suis de l'avis de Tlllemont , qni (Hist. des Emp. , t. T, p. 726 ), regarde comme suspecte l'origine royale, qui fut un secret jusqu'au moment où Théodose monta sur le trSne ; et, même après cet événement, le silence de Pacatus l'emporte sur le témoigniçe vénal de Themistius, de Victor et de Qaudien, qui allient la fiunille de Tbéodose à celles de Tngan et d'Adrien.

s Pacatus compare et par conséquent préfire l'éducation de Théodose k celle d'Alexandre , d'Annibal et dn second Africain, qui avaient servi comme lui sous leurs pères (xn, 8).

DECADEMCE DE L'EMPIRE ROMAin,

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et l'iastractioa dans toutes les provinces où la gnerre loi en donna l'occasion. Il endurcit sa constitution dans le» différentes saisons et dan» les différens climats , rendit sa valeur célèbre dans les combats de terre et de mer, et examina soigneusement les usages militaires des Écossais, des Maures et des Saxons. Son mérite personnel et la recommandation du conquérant de l'Afrique lui obtinrent un commandement supérieur; et, dans le poste distingué de duc de la Mœsie , il défit une armée de Sarmates , sauva la province , mérita la confiance des soldats , et s'attira l'envie de la cour '. La disgrâce et l'exécution de son père détruisirent ses espérances, et Tbéodose obtint comme une taveur la permission de se retirer dans sa patrie. La facilité avec laquelle il se conforma en Espagne à la vie d'un simple particulier fit l'éloge de la modération et de la fermeté de son caractère. Moitié de Tannécà la ville, et le reste à la campagne, il se livrait alternativement aux devoirs de la société et aux soins que demandait son humble patrimoine *, situé entre Valladolid et Ségovie, au milieu d'un canton fertile , et encore renommée aujourd'hui par la beauté de la kine de ses moutons *. De l'administration obscure de ses fermes. Théodose fut transporté en moins de quatre mois sur le trône de l'empire d'Orient; et l'histoire du monde entier n'offre pas peut-être un second exemple d'une élévation si pure et si honorable. Les princes qui héritent paisiblement du sceptre de leur père jouissent d'un droit d'autant plus sûr, qu'il est indépendant de leur mérite personnel. Les sujets qui , soit dans une monarchie, soit dans «ne république, arrivent à la possession du

t Ammicn (xxix , 6) raconte cette victoire : Theodosàu junior, Dux Moesia, prima eliam tum lanugine jut-enU, prin4xps posUaperfectùtmuu.Tbaaistimti Zo- «ime attestent le bit ; mais Tbéodoret (1. t, c. 5), qui y «jMite quelques drconstaoees intéressantes , le place dans le temps de Tinter règne.

* Paeatus (inPaiug}T. vet. xn, 9) préCère la vie rustique 4e Théodose à celte de Cindnualus. L'une était YtStt de l'inclination, et l'autre de la pauvreté.

3 M. d'Anville (Géograph. ancien. 1. 1, p. 2S) a fisé la position de Cancha o« Coca dus la province de la vieille Galice , où Zosiaeet Idadusont placé la naissance ou le patrimoine de Théodose.

pouvoir suprême peuvent s'en être frayé le chemin par leur mérite ou par leurs vertus ; mais ils sont rarement exempts d'ambition, et leur succès est souvent souillé par le crime d'iuie conspiration, ou par les horreurs d'une guerre civile. Dans les gouvernemens qui autorisent le monarque régnant à se nommer un collègue os un successeur,^ ses- passions peuvent le diriger vers un t^et indigne de son choix. Mais l'envie la plus soupçonneuse ne peut supposer à Théodose, au fond de sa retraite, ni les artifices, ni lesdésirs, ni même les espérances d'un politique ambitieux. On eât oublié depuis longtemps à la cour impériale le nom d'un exilé reloué k Caucha, si ses talens et ses vertus n'eussent pas laissé une impression profonde. On le négligea dans des temps de prospérité; mais, dans la crise dv danger, son mérite fut senti et avoué universellement. Quelle confiance ne dut-on pasavoir dans les vertus d'un bonune que Gratien crut capable de pardonner le meurtre de son père pour l'amour de sa patrie, et dans l'habileté d'un général qu'on jugeait seul en état de délivrer et de rétablir l'empire déchiré de l'Orient! Théodose monta sur le trône dans la trente-troisième année de son âge. Le peuple admirait sa figure noble et sa taille majesttieiise> qu'il se plaisait à comparer aux portraits et aux médailles de Trajan, undis que les observateurs attentifs découvraient daas son cœnr et dansson esprit une ressemblance plus précieuse avec le plus grand et le meilleur des empereurs romains.

C'est avec le regret le plus sincère que ^ me vois privé d'un guide exact et impartial , qui a écrit l'histoire de son siècle sans se livrer aux passions et aux prëjngés doat ua contemporain se garantit diiicilement. Ammien MarcelUn, qai a terminé son estiatable ouvrage par ta déinle (A la mort de Valens , recommande l'histoire glorieuse du règne suivant à l'éloquence vigoureuse de la génération naissante '. Mais cette génération né-

< Ecoutons Ammien lui-même : tHse ut mUes qneo-

> dam et Grxcus , a principatu Coesaris Nervx exorsus , • adusque Valentis inleritum , pro virium explicavimen-

> sura: nunquam, ut arbitror, scieus, silentio aususcor-

(379 dep. J.-C.)

gligea son avis, et n'imita point son exemple ' ; et dans la recherche du règne de Tbéodose , nous sommes forcés de suppléer aux récits tronqués de Zosime par des annales et des fragmens obscurs, par le langage outré ou figuré des panégyriques ou de la poésie, et par le secours suspect des écrivains ecclésiastiques, qui, dans la chaleur des factions religieuses, négligent souvent les vertus profanes de modération et de sincérité. Convaincu de ces désavantages, et de l'obscurité qui continuera d'envelopper une partie du déclin et de la chute de l'empire romain, je n'avancerai désormais qu'armé du doute et de la précaution. Je puis toutefois assurer hardiment que Théodose ne se vengea de la bataille d'Adrianople par aucune victoire signalée ou décisive sur les barbares, et le silence de ses panégyristes est confirmé par l'examen des temps et des circonstances. La constitution d'un vaste empire, élevé par les travaux et la prospérité d'une longuesuite de siècles, n'aurait pas été détruite par l'infortune d'un seul jour, si les terreurs de l'imagination n'avaient pas exagéré l'étendue de cette calamité. Quarante mille Romains qui périrentdans les plaines d'Adrianople n'avaient pas épuisélesprovinces peuplées de l'Orient qui contenaient tant de millions d'habitans. Le courage des soldats est de toutes les qualités de l'espèce humaine la plus commune et la moins chère ; et les centurions qui avaient survécu à la défaite auraient bientôt suffisamment formé les recrues pour combattre des barbares indisciplinés. Si les Goths s'étaient emparés des chevaux et des armes de leurs ennemis vaincus, les haras d'Espagne et de Gappadoce, et

* rump«K Td xaeaàaà», Scribaot reliqua potions xMe,

> doclriiiisque floreates. Quos id , si libuerit, aggregsuros

> procuderelinguas ad majores moneo stylos. «(Ammien, xxxi, 16). Les treize premiers Hvres, qui contenaient une rerae abrégée de deux cent cinquante-sept ans , sont perdus -, il ne reste que les dix-huit derniers, qui eomprennent le court espaoe de vingt-cinq années , et omrent l'histoire complète et authentique du temps où. vivait l'aute'ir.

< Ammien Ait le dernier rajel de Rome qui oomposa une histoire probne en langue latine. L'Orient produisit dans le siècle suivant quelques historiens déclamatenrs , Zosime, Olympiodore, Malchus, Candidus, etc. (Voyez Vossius , de BistorUis gracit, e. 18; de Historicii latinis, I. n, c. 10, etc. )

PAR ED. GIBBON. GH. XXVL

les trente-quatre arsenaux de Tempire étaient encore abondamment pourvus, et les richesses de la paisible Asie pouvaient fournir des fonds snffisans pour la guerre. Mais la bataille d'Adrianople avait également enflammé la confiance des barbares , et abattu le courage des Romams. Un chef des Goths disait avec un sang-froid insultant qu'il était las d'immoler les timides Romains ; mais qu'il ne pouvait pas concevoir comment des hommes qui fuyaient devant lui comme un troupeau de moutons prétendaient encore disputer la possession de leurs trésors et de leurs provinces*. Les Romains tremblaient au nom des Goths comme les Goths avaient tremblé au nom des Huns*. Si Théodose, rassemblant précipitamment ses forces dispersées , les eAt conduites contre un ennemi victorieux , les frayeurs de »oa armée auraient suffi pour la dissiper; et le hasard du combat n'aurait pas excusé son imprudence. Mais Théodose le Grand oiérita cette épithéte honorable dans une circonstance ai dangereuse , et se montra le gardien soigneux et fidèle de ses états chancelans. Il prit ses quartiers à Thessalonique , capitale du diocèse de la Macédoine \ d'où il veiila'it sur les mouvemens des barbares , et dirigeait les opérations de ses lieutenans depuis les murs de Gonstantinople jusqu'aux rives de la mer Adriatique. Les fortifications et les garnisons des villes furent augmentées; les troupes reprirent insensiblement l'esprit de la discipline et le sentiment de la confiance. On les faisait sortir fréquemment de leurs forteresses, pour attaquer des partis de barbares qui infestaient les environs. L'attention qu'on avait de leur ménager toujours l'avantage du nombre et du terrain-, faisait le plus souvent réussir leurs expéditions, et les soldats se convainquirent bientôt par l'expérience de la possibilité de vaincre des ennemis qu'ils croyaient invinci-

« Chrysostflme ,t. i, p. 344 , édiL de Montfoueon. fal examiné et vérifié ce passage; mai«, sans le secoun de IHlemoDt, je n'aurais jamais découvert une anecdote historique dans l'amas eonftis d'exhortations morales et mystiques adressées à une jenne veuve par le prédicateur d'Antioche. (Tîllem., t. t, p. 152.)

* Eunape , in Excerpt. Légat., p. 21.

» Voy. la Chronologie des lois par Godefh)!. ( Codex Tbéod. 1. 1, ProUgomen., p. 99-l(M.)

(381 dep. J.-C.)

blés. Les dëtachemens des différentes garnisons se rassemblèrent et formèrent de petits corps d'armée. Les mêmes précautions s'observèrent dans un plan étendu d'opérations bien concertées. Les événemeus augmentèrent chaque jour les forces et le courage des Romains; et l'adresse avec laquelle l'empereur faisait répandre le bruit de ses succès militaires, contribuait à diminuer l'orgueil des barbares, et à ranimer l'espoir de ses sujets. Si, au lieu de cette faible esquisse, nous pouvions présenter au lecteur le récit circonstancié des dispositions et des actions de Théodose dans le cours de quatre campagnes , tous les militaires admireraient sans doute les ressources de son génie. Le sage Fabius avait sauvé précédemment la république en temporisant ; et, tandis que les yeux de la postérité fixent avec surprise les lauriers brillans que Scipion cueillit dans la plaine de Zama, les campemens et les marches savantes du dictateur sur les montagnes de la Campante réclament à plus juste titre la renommée d'une gloire solide et indépendante, qu'il ne partagea ni avec la fortune, ni avec ses soldats. Tel fut aussi le mérite du grand Théodose; et les infirmités d'une maladie longue et dangereuse ne purent ni diminuer la vigueur de son génie, ni distraire son attention du service public *.

La délivrance et la tranquillité des provinces romaines * furent moins l'ouvrage de la valeur , que celui de la prudence de Théodose. La fortune la seconda; l'empereur ne manqua jamais de saisir l'occasion favorable, et d'en tirer tout l'avantage. Tant que le génie de Fritigem conserva l'union parmi les barbares et dirigea leurs opérations , leur puissance ne fut point au-dessous de la conquête d'un grand empire. La mort de ce hé-

< La plupart des écriTains insistent sur la maladie et le long s^our de Tbéodose i Thessalonique-, Zosime.pour dimiDuer sa gloire, Jomandès, pour favoriser les Gotbs, et les ecclésiastiques pour amener son baptême.

' Comparez lïiemistius (Orai. xir, p. 181) arec Zosime (1. nr, p. 232) , Joniandis (c. nm, p. 649) , et le long Commeotaire de M. de Buat (But. des Peuples, etc., L VI , p. 477-552). Les Chroniques d'Idadns et de Marcellin font allusion en termes généraux ï.magna certanUna, magna, muUaque pralia. Ces deux épithéles ne se condlienlpasùsément.

ros, prédécesseur et maître du célèbre Alaric , délivra la multitude indocile de la contrainte et de la discipline. Ils se livrèrent à tous les excès de leurs passions, et à l'inconstance de leur caractère. L'armée des conquérans se morcela et se sous-divisa en bandes de voleurs féroces et sans ordre , dont la furie ne fut pas moins pernicieuse à enx-mémes qu'à leurs ennemis : ils brisaient ou détruisaient tout ce qu'ils ne pouvaient pas emporter, ou dont ils né savaient pas jouir, et brûlaient souvent, dans leurs aveugles fureurs, les moissons ou provisions de grains , dont ils manquaient bientôt pour leur subsistance. Un esprit de discorde divisa les tribus indépendantes, et les nations qui s'étaient réunies par une alliance volontaire. Les Huns et les Alains insultaient à la fuite des Goths , qui n'étaient pas disposés à user avec modération de la prospérité. L'ancienne jalousie des Ostrogoths et des Yisigoths se réveilla, et les chefsorgueilleux se rappelèrent les injures qu'ils s'étaient faites réciproquement lorsqu'ils habitaient tous au-delà do Danube. Le progrès de leurs haines particulières affaiblit leur aversion pour le nom romain; et les officiers de Tbéodose achetèrent, par des dons et des promesses, la retraite oa le service des partis mécontens. La séduction de Modar, prince du sang royal des A maies, procura aux Romains un partisan hardi et fidèle ; il obtint le rang de maître général , et un commandement de confiance. L'illustre déserteur des Goths surprit une armée de ses compatriotes plongée dans le sommeil à la suite de la débauche et de l'ivresse. Après en avoir massacré la plus grande partie , il revint au camp impérial ' , chargé d'immenses dépouilles, et suivi de quatre mille chariots enlevés aux barbares. Dans les mains d'un politique habile, des moyens dilTérens s'appliquent avec succès à la même fin; et la délivrance de l'empire, commencée par la division des Goths, fut achevée parleur réunion. Athanaric, qui avait contemplé de loin les succès des Goths sans y prendre part, se trouva forcé , par le sort des armes , d'aban-

< Zoàme (!• iv. P- 232) le traite de Scythe; les Grecs plus modernes semblent avoir donné oe nom ma Gothc

(381 dep. J.-C.)

donner sa retraite des bois de Cauca. II n'hésita plas à traverser le Danube ; et une grande partie des sujets de Fritigern , qui sentaient déjà tous les maux de l'anarchie, reconnurent volontiers pour roi un juge de leur nation dont ils respectaient la naissance , et dont ils avaient souvent éprouvé l'habileté; mais l'âge avait^refroidi l'audace d'Athanaric, et, au lieu de conduire ses soldats aux combats et à la victoire, il écouta prudemment la proposition d'un traité avantageux. Théodose , qui connaissait le mérite et la puissance de son nouvel allié , alla au-devant de lui à plusieurs milles deGonstantinople,et le traita dans la ville impériale avec la confiance d'un ami et la magnificence d'un empereur. Le prince barbare examinait avec attention tous les objets qui frappaient ses regards, et cédant à l'impulsion de sa surprise : < Je vois aujourd'hui,

> dit-il d'un ton animé, ce que je n'ai jamais I voulu croire; je contemple l'éclat de cette » étonnante capitale. » Il admirait successivement la position de la ville, la force de ses murs, la beauté des édifices publics, la vaste étendue de son port rempli de vaisseaux de toutes les nations , les armes et la discipline des troupes, i Un empereur romain , ajouta

* Âthanaric, est un dieu sur terre, et le mortel

* présomptueux, qui ose l'attaquer, devient

> homicide de lui-même '. > Le roi des Goths ne jouit pas long-temps de cette brillante réception; et, comme la sobriété n'était point une des vertus de sa nation , on peut soupçonner que la maladie dont il mourut fut la suite des excès auxquels il se livra dans les repas somptueux de l'empereur. Mais la politique de Théodose lira de sa mort plus d'avantages que son allié n'aurait pu lui en

< Le l)Xteor ne sera pas tScbé de trourer les expretsioos de Jomandès , ou de l'auteur qu'il a copié. • Regiam

> arbem ingressus est; miransque, En, inquit, cerno

> quod sxpe incrednhis audiebam, l^unaoi videlicel tantae

> nrbis. El hoc illuc oculos volvens, nunc situm urbis

> commeatumque narium , nunc msenia clara prospec-

> tans, miratur; popalosque diversanim genlium , quasi

> Ibnte in uno e dirersis partibus scaturiente unda , sic » quoque militeni ordinatum aspiciens. Deus, inquit, est,

> sine dubio, terrenus imperator, et quisquig advenus

> eum manum moTerit , ipse sui sanguinis reus existit. > JomaHdès (c. % , p. 650) continue i raconter sa mort et les cérëmonies de ses ftinërailles.

PAR ED. GIBBON. CH. XXVL

procurer en le servant fidèlement durant une longue vie. On fit de magnifiques obsèques à Athanaric , dans la capitale de l'Orient ; on éleva un superbe monument à sa mémoire ; et son armée, gagnée par les libéralités et par la douleur apparente de Tbéodose, passa toute entière sous les drapeaux de l'empereur des Romains '. La soumission d'un corps de Visigoths si considérable, produisit les effets les plus salutaires, et l'influence de la raison, de la force et de la séduction , prit chaque jour une nouvelle étendue. Tous les chefs indépendansse hâtèrent de faire séparément leur traité, dans h crainte qu'un plus long délai nô les exposâtseulsetsansseconrsàla vengeance de l'empereur. La capitulation générale, ou plutôt finale des Goths, peut être datée à quatre ans un mois et vingt-cinq jours après la défaite et la mort de Valens *.

La retraite volontaire de Saphrax et d'Alathée avait déjà délivré les provinces du Danube des Grunthungiens ou Ostrogoths. L'esprit inquiet et turbulent de ces deux chefs leur fit chercher dans d'antres climats ima nouvelle scène de gloire et de brigandage. Leur course destructive se dirigea vers l'Occident; mais nous n'avons qu'une contiaissance très-obscure et très-imparfaite de leurs expéditions. Les Ostrogoths repoussèrent plusieurs tribus des Germains jusque dans les provinces de la Gaule; ils conclurent et violèrent bientôt un traité avec l'empereur Gratien, s'avancèrent dans les régions inconnues du Nord, et revinrent, après un intervalle de quatre ans, avec des forces plus nombreuses , sur les rives du bas Danube. Ils avaient recruté leur armée des plus féroces guerriers scythes et germains ; et les soldats, ou du moins les historiens de l'empire , ne reconnurent plus le nom ni la contenance de leurs anciens ennemis '. Le général qui com-

* Jomandès, c xxvni', p. 650; Zosioie lui-même (I. TV, p. 246) est forcé d'applaudir à la générosité de Théodose, si honorable pour le prince et si avantageuse pour les sujets.

2 Les passages courts, nuds authentiques, des FasU d'Idacius (ChroD. Scaliger, p. SX) sont défigurés par l'esprit de parti. La quatorzième oraison de Themistius est un compliment adressé au consul Satuminus sur hi paix. (A. D. 383.)

3 ndm To XbvSiiut *««> «')'««<««?. (Zasime, l. ir, p.[252).

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN

(383 dep. J.-C.)

mandait les forces navales et militaires de la frontière de Tlirace présuma que sa snpëriorité pourrait être désavantageuse au bien du service, et que les barbares, tenus en respect par le spectacle imposant de la flotte et des légions, différaient !e passage du fleuve jusqu'à l'hiver .L'adresse des espions qu'il envoyadans leur camp attira les Ostrogoths dans le [Hége qu'il ieur tendait. Ils leur persuadèrent que, par une irruption soudaine , ils pourraient surprendre, dans l'obscurité de la nuit» l'année romaine endormie ; et cette multitude crédule s'embarqua précipitamment dans trois mille canots '. Les plus braves des Ostrogoths formaient l'avant-garde. Le corps de ta flotte portait le reste des hommes et des soldats ; et les femmes, avec les enfans, suivaient à l'arrière-garde. Ils avaient choisi , pour l'exécution de leur dessein , une nuit trèsobscure ; et ils étaient au moment d'arriver à la rive méridionale du Danube, dans la confiance qn'ils trouveraient les gardes du fleuve et du camp dans le plus profond sommeil. Mais un obstacle inattendu leur coupa le passage ; une triple chaîne de vaisseaux solidement liés l'an avec l'autre, forait une chaîne impénétrable de deux milles et dem,i; l^ long de la rivière. Tandis qae , dans un combat très-inégal , ils tâchaient de forcer le passage, leur aile droite fut écrasée par l'attaque irrésistible d'une flotte de galères qui descendait le fleuve par la double impulsion des rames et du courant. Le poids et la rapidité de ces bàtimens de guerre brisa , coula à fond et dispersa les faibles canots des barbares, et leur valeur ne leur fut d'aucun secours. Alathée , roi ou générai des Ostrogoths, périt avec les plus braves de ses troupes, ou dans les eaux du fleuve, ou par l'épce des Romains. La dernière division de cette malheureuse flotte aurait pu regagner le rivage d'où elle était partie ; mais la terreur et le désordre ne leur laissait ni la faculté d'agir,

< La raisoD et l'exemple m'autorisent à appliquer ce

nom indien aux juoto^uxa des, barbares, bateaux creusés dans un seul arbre, «xifin fttio^u^ar êft.fitlia.ra.i'n:. (Zoàme,!. IV, p.253.)

Aiui Dinntf oin qnonibn tmun Gnlbugl , In hotres frrgere Demas : ter mille niebant Va InvUim plcuic cniieU Imamibiu alnl.

□indira , ir, Cvmut. Boa., OS.

ni la liberté de penser; ils se rendirent à discrétion , en implorant la clémence des vainqueurs. Dans cette occasion, comme dans beaucoup d'autres, il n'est pas facile de concilier les passions et les préjugés des écrivains du siècle de Théodose. Ceux qui se plaisent à blâmer ou défigurer toutes ' les actions de son règne aiBrment que le lieutenaBi Promotus avait assuré la déroute des barbares par sa valeur et son intelligence, avant que l'empereur hasandât de paraître sur ses vaisseaux. Le poète complaisant qui célébrait, à la cour d'Honorius, la gloire du père et celle dp fils , attribue tout l'honneur de la victoire à l'intrépidité de Théodose, et il insinue même qu'il tua dans le combat le roi des Ostrogoths *. La vérité de l'histoire se trouverait peut-être en adoptant un juste milieu entre ces deux récits opposés. L'original du traité qui fixa l'établissement des Goths, assui;a leurs privilèges et stipida leurs obligatijBtns^ éclaircirait l'histoire de Théodose et ceU&d^es successeurs ; on n'a conservé que très^fijlf arfaitement l'esprit ou la substance à&jàff^^ convention ^. Les ravages de la guerre et^ila tyrannie avaient laissé beaucoup de terres incultes à la disposition des barbares qui pouvaient daigner les cultiver. On plaça dans la Thrace une nombreuse colonie de Visigoths, et l'on transporta les restes des Ostrogoths dans la Phrygie et dans la Lydie. Ils obtinrent tous une distribution de bétail et de groins, et l'exemption de tout tribut durant un certain nombre d'années. Les barbares auraient mérité d'être les victimes de la

1 Zosiflie, I. iT, p. ^2, 255. Il montre souvent son pm de jugement et de goOt en défigurant une bistoire sérieuse par des circonstances ridicules, peu intéressanUs et incroyables.

2 OdaUKci rtgU «pima

hetolit. .... fer.ea.

Les opima étaient les dépouilles qu'un général ne pounil acquérir qu'après avoir tué de sa propre main le roi ou le général de l'ennemi , et les siècles brillans de Rome n'cB offrent que trois exemples.

3 Voy. Themistius {Orat. xn, p. 211). Claudicn àEutrope (I. n, 152) parle d'une colonie phrygienne :

. s . . OMrogMMi eoUtnr mitUt^u Gi«Unii(U fbryx sgcr

Et nomme ensuite les rivières de Lydie, le Pactole et l'Hermus.

(383 dep. J.-C.)

politique perfide de la cour impériale , s'iis eussent souffert qu'on les dispersât dans différentes provinces; mais ils exigèrent la possession entière des villages et des districts choisis pour le lieu de leur résidence; ils conservèrent leurs mœurs et leur langage, assurèrent dans le sein du despotisme l'indépendance de leur gouvernement particulier, et reconnurent la souveraineté de l'empereur sans se soumettre à la juridiction inférieure des lois et des magistrats romains. Les chefs commandaient toujours leur tribu en temps de paix et en temps de guerre ; mais la dignité royale fut abolie, et l'empereur pouvait à son gré nommer et destituer les généraux. Il entretenait un corps de quarante mille Goths pour la défense de l'empire d'Orient , et ces troupes audacieuses , qui prenaient le nom defcederati ou alliés, étaient distinguées par des colliers d'or, une paie considérable et d'amples privilèges. Ils réglèrent leur courage national par l'usage des armes et l'esprit de discipline ; et,]tandis que les forces suspectes des barbares gardaient ou menaçaient l'empire, les dernières étincelles du génie militaire s'éteignaient dans l'ùme des Romains '. Théodose eut l'adresse de persuader n ses alliés que les conditions de paix arrachées à sa prudence par la nécessité , étaient l'expression sincère de son amitié pour la nation des Goths *. Mais il faisait une réponse bien opposée aux plaintes du peuple, qui blâmait hautement ces concessions humiliantes et dangereuses *. Ses ministres peignirent les calamités de la guerre de la manière la plus pathétique, et ils exagérèrent les pre-

I Comparez Jornandès (c. xx) qui rend compte de l'état el du nombre des Goths, Fasderati, arec Zosime (I. iv, p. 258) qui cite leurs colliers d'or, et Paeatus (in Panegyr. Fet., xn, 37) qui applaudit ou semble applaudir follement à leur bravoure et à leur discipline dangereuses.

t Amator pacis generisque Gothonan. Tel est le langage de l'historien des Goths (c. xxnc) ; il représente sa nation comme douce, paisible, patiente à souffrir, et ■lente à se livrer à la colère. A en croire Tite.Live , les Komains n'ont conquis l'univers que pour se défendre.

3 Outre les invectives partiales de Zosime , toujours mécontent des princes chrétiens, voyez les représentations que Synèse adressée l'empereur Arcadius (de Regno, p. 25, 26, édit. Petau). L'évêque de Cyrène était assez fttts pour bien juger, el assez loin pour ne point craindre cl ne psiot flatter.

PAR ED. GIBBON. CH. XXVI

miers symptômes du retour de l'ordre , de l'abondance et de la sûreté publique. Les avocats de Théodose affirmaient , avec une apparence de vérité, qu'il était impossible d'extirper un si grand nombre de tribus guerrières réduites au désespoir par la perte de leur pays natal, et que les provinces épuisées se trouveraient recrutées de soldats et de laboureurs. Les barbares conservaient toujours leur air féroce «^t menaçant; mais l'expérience du passé pouvait faire espérer qu'ils prendraient l'habitude de l'obéissance et de l'industrie ; que leurs moeurs s'adouciraient par l'influence de l'éducation et de la religion chrétienne , et que leur postérité se confondrait insensiblement avec la grande masse du peuple romain '.

Malgré ces argumens spécieux et ces espérances illusoires, il était facile de prévoir que les Goths conserveraient l(Mig-temps leur haine contre les Romains, et qu'ils deviendraient peut-être bientôt les conquérans de leur empire. Us montraient dans toutes les occasions le plus insolent mépris pour les citoyens et les provinciaux , qu'ils insultaient impunément *. Théodose était redevable à là valeur des bailiares du succès de ses armes; mais on ne pouvait pas compter sur le secours d'une nation perfide , qui abandonnait ses drapeaux dans le moment où l'on avait le plus grand besoin de ses services, et l'empereur en fit plusieurs fois la fâcheuse expérience. Durant la rébellion de Maxime, un grand nombre de déserteurs goths se retirèrent dans les marais de la Macédoine, dévastèrent les environs , et obligèrent le monarque intrépide à hasarder sa personne pour étouffer le feu de cette révolte naissante'. L'alarme

■ Themislius {Orat. vu, p. 211 , 212) compose une apologie sensée, maisqui n'es( cependant pas exempte des puérilités ordinaires de l'éloquence grecque. Orphée ne put enchanter que les animaux sauvages de la 'Tbrace ; mais Théodose enchante les hommes et les femmes dans un pays où Orphée lUt mis en pièces , etc.

2 On priva Constanliuople de la moitié d'une des dislributions journalières de pain accordé au peuple pour expier la mort d'un soldat golh xiiu>T(c'ro 2xv9<itof, était le crime du peuple. (Libauius, Orat. xii, p. 394, édit. de Morel.)

3 Zosime, I. iv, p. 267-271. Il raconte une liisioirolongue et ridicule de ce prince qui courait , dit-il , le pays avec cinq ou six cavalier» pour loute suite , et qui dcrou-

(lu public était d'autant plus vive, qu'il regarrlait cette révolte accidentelle, comme le résultat d'un projet vaste et prémédité. On croyait que les Goths avaient signé insidieusement leur traité de paix, que leurs chefs s'étaient engagés d'avance , par un serment secret,à regarder toujours comme nuls tous les eagagemens pris avec les Romains, et à saisir toutes les occasions de pillage, de conquête et de vengeance. Mais les bariiares n'étaient pas tous inaccessibles an sentiment de la reconnaissance, et plusieurs de leurs chefs se dévouèrent loyalement au service de l'empire, ou du moins de l'empereur. Toute la nation se divisa insensiblement en deux factions opposées, qui débattaient avec chaleur dans leurs assemblées la préférence due à l'un ou à l'autre des sermens. Les Goths, qui se r^ardaient comme les défenseurs de Rome et de la paix , avaient pour chef le jeune et vaillant Fravitta, distingué de ses compatriotes par l'urbanité de ses mœurs, parla générosité de ses sentimens , et par les vertus paisibles de la vie civilisée. Hais le perfide Priulf était à la tête du parti le plus nombreux ; il animait les passions de ses compagnons d'armes, et soutenait leur indépendance. Invités dans un jour de fête à la table de Théodose, les deux chefs , échauffés par le vin, oublièrent le respect qu'ils devaient à l'empereur, et trahirent indiscrètement l'objet de leurs débats et de leur animosité. Théodose , désagréablement frappé d'une dispute si extraordinaire , dissimula sa surprise, ses craintes et son ressentiment, et rompit, quelques instans après , cette assemblée tumultueuse. Fravitta, alarmé et irrité de l'insolence de son rival, dont le départ pouvait devenir le signal de la guerre civile, suivit aiidacieusement Triulf , et, lui plongeant son épée dans le sein, l'étendit mort à ses pieds. Les compagnons des deux chefs coururent aux armes, et le fidèle Fravitta aurait succombé sans le secours des gardes impériales*. Telles étaient les fureurs et les

nilnn espion dans la chaumière d'une vieille ftaune L'espion Ait fouetté et exécuté, etc., etc.

« Comparez Eunape (in Excerpt. Légat., p. 21,22) avec Zosime Q. iv, p. 279). Malgré la difTérence des noms

DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN, (.383 dep. J.-C)

scènes sanglantes qui souillaient le palais et la table de l'empereur romain ; et comme il fallait toute la fermeté et toute la modération de Théodose pour contenir l'indocilité des Goths, la sûreté publique semblait dépendre de la vie et des talens d'un seul homme '.

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