CHAPITRE XXVII
Horl deGratien. Destraction de l'arianinBe. Saiat AnbroUe. Première gaorre civile ronire Maxime. Caractère,' administration et pénitence de 'Théodose. Mort de Valentinien II. Seconde guerre civile contre Eogèoe. Mort de Tbéodose.
Avant d'avoir accompli sa vingtième année , Gratien jouissait d'une réputation égale à celle des princes les plus célèbres. Sa dourceur et sa bonté le rendaient cher à ses amis ; le peuple aimait son affabilité; les gens de lettres , qui jouissaient de ses libéralités , célébraient son goût et son éloquence. Les soldats applaudissaient à sa valeur et i ses talens militaires , et le clei^é regardait la piété de Gratien comme la première et la plus brillante de ses vertus. La victoire de Colmar avait délivré l'Occident d'une invasion formidable ; et les provinces de l'Orient attribuaient tout le mérite de Théodose à l'auteur de son élévation. Gratien ne survécut que quatre ou cinq ans à ces événemens mémorables ; mais il survécut à sa gloire, et quand il tomba victime de la rébellion , il avait déjà perdu en grande partie le respect et la confiance du monde romain.
et des drcoDStances , on ne peut douter que ce ne soil la même histoire. Fravitta ou Travitta fût depuis consuL (A. D. 401), et continua à servir fidèlement le fils aîné de Tbéodose. (TillemDnt, Hist des Emper., t. r, p. 467.)
< Les Goths ravagèrent tout, depuis le Danube Jnsqa'aa Bosphore, exterminèrent Valens et son armée, et ne r»passèrent le Danube que pour abandonner l'afnreuse solitude qu'ils avaient Eaite. (Œuvres de Montesquieu, t. m, p. 479. Considérations sur les causes de la grandoir et de la drcadence des Komains, c 17). Le président de Montesquieu semble ignorer que , dqpuis la débite de Valens, les Goths ne sortirent plus du territoire de l'empire romain. U y a i présent trente ans, dit Claudieo (de BeU. C«£ie.,166,etc. À.D.404),'
BUMlMipslriotgtMlMeeoMIMiMUM, ilqM MroB Irauncta MBd lotigia Isll Threiclo ftanesU mIo
L'erreur est inexcusable, puisqu'elle d^nise la cause immédiate et prindpale de la diule 4e l'esf ire des Romains
dans rOcddoit.
(383 dep. J.-C.)
»ÀR ED. GIBBON. CHAP. XXVII
Oa ne peut attribuer le changement de sa conduite et de son caractère , ni aux arti&ces des flatteurs, nia l'impétuosité des passions, dont ce jeune prince ne paraissait pas susceptible. Un examen plus approfondi de la vie de Gratien nous fera peut-être découvrir la cause qui anéantit les espérances du public. Ses vertus apparentes au lieu d'avoirété , acquises à l'école de l'expérience et de l'adversité, n'étaient que les fruits précoces de sa ' première éducation. La tendre sollicitude de son père s'était occupée à lui procurer des talens qu'il estimaitj d'autant plus qu'il en sentait la privation ; et les plus habiles maîtres ' dans toutes les sciences et tous les arts, ' avaient contribué à former et embellir l'es- ' prit et le corps du jeune Gratien '. Son ca- ' ractère doux et docile recevait facilement I l'impression de leurs sages préceptes ; on ré- ' pandait avec ostentation le récit de ses pro- ' grès, et l'absence des passions passait pour 1 l'effort d'une raison prématurée. Ses précep-
> teurs , élevés insensiblement au rang de mi-
> nistres d'état *, dissimulèrent aux yeux du public l'autorité qu'ils conservaient sur leur pupille ; et, par leur secours secret, le jeune
I souverain parut agir, dans toutes les circon-
I stances de sa vie et de son règne , avec autant
' de prudence que de fermeté ; mais l'influence
de leurs instructions ne fit qu'une impression
I peu profonde; et les habiles instituteurs qui
dirigeaient si judicieusement la conduite de
Gratien, ne purent pas donner à son àme
indolente le principe d'activité , qui rend la
1 poursuite de la gloire nécessaire au bonheur
' d'un héros, et même à son existence. Dès
que le temps ou les événemens eurent éloi-
I gué de son trône ces fidèles conseillers,
l'empereur de l'Orient redescendit insensi-
, * ValentiDien était plot indifliirent sur la religion de
son Bis, puisqu'il confia l'éducatioD de Gratien i Ausone qui faisait publiquement profession de paganisme, (Mém. de l'Acad. des Inscript), t. xr, p. 125-138. La répuuiioo «la'Aiisone obtint comme poéie- donne une mince idée du goût de son nède.
2 Aosone fut succeasiTcment préfet dn prétoire de l'Italie (A. D. 377) et de la Gaule ( A. D. 378) , et obtint eoènle consulat (A. D. 379 ).U publia sa reconaaistanee dans un panégyrique insiiride (Jetio gratianan , p. 660-739), qui a survécu i des productions beaucoup plus estimables.
blement au niveau de son génie naturel. Il abandonna les rênes du gouvernement aux mains ambitieuses qui tâchaient de s'en saisir, et consuma ses loisirs dans les occupations les plus frivoles. Les méprisables ministres de son autorité , dont on ne pouvait pas sans sacrilège ' désavouer le mérite, vendaient publiquement leurs faveurs et leurs injustices à la cour et dans les provinces. Des saints ou des évéques ' dirigeaient la conscience du crédule Gratien; et ils en obtinrent un édit qui condamnait à la peine capitale la violation, la négligence et même l'ignorance de la loi divine '. Parmi les exercices dont le monarque s'était occupé pendant sa jeunesse, ceux du cheval, de l'arc et du javelot avaient particulièrement attiré son attention ; mais il appliqua ces ta« lens, utiles à un soldat, aux vains plaisirs de la chasse. De vas^s parcs furent enclos de murs, et abondamment peuplés de toutes sortes d'animaux sauvages. Gratien négligeant les devoirs et la dignité de son rang , passait des journées entières à déployer sa vigueur et ses talens pour la chasse. La vanité que l'empereur mettait à exceller dans un art on le plus vil de ses esclaves aurait pu lui disputer le prix rappelait aux spectateurs le souvenir de Néron et de Commode. Hais Gratieu était exempt de leurs vices odieux, et sa main ne se tdgnit jamais que du sang des animaux *. La conduite qui dégradait Gratien aux
< Disputare de pniuApaU judicio non oporUt. Sacrilegii enim instar est dubitare, émis digmu fil, quem împerator elegerit. (Codex JusWUan, I. ix, lit. xxn, Loi 3). Après la mort de; Gratien , la cour de Milan rappela et promulgua de nonveau celte loi commode.
2 Ambroise composa pour son instruction un traité théologique sur la sainte Trinité, et Tillemont attribae (Hist. desEmper. , t. v, p. 158-169) les lois intolérantes de Gratien à l'artbeTfique, dont le zâe lui parait très-méritoire.
1 Qui divina legis sanetUatem, nesciendo omittunt aut negligendo violant, et offendtuU, sacrilegium eommittunt. (Codex Justinian , 1 ix, tit. xxix , leg. i). Théodosè peut réclamer une partie du mérite de cette loi.
* Ammien (xxxi 10,) et Viclor-le-Jeune , conviennent des vertus de Gratien , et déplorent son mauvais goflt. Le parallèle odieux de Commode est adond furlicel ineruenl«(;et ptatrèUt Philo6torge(l. x, c, 10,) etGodefltm, p. 412, avaient mis quelque réserve pareiUo dans la oonparaisoD avec Nàttn.
DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN
yeux de ses sojets , n'aurait pas troublé la tranquillité de son régne, s'il n'eût point excité le ressentiment de son année par des insultes particulières. Tant qu'il fut guidé par les instructions de ses sages instituteurs, le jeune monarque se déclara l'ami et l'élève de ses soldats. Il causait dans le camp familièrement avec eux des heures entières, et semblait s'occuper principalement de leur santé, de leurs besoins, de leurs récompenses , et de tous leurs intérêts. Mais dès que Gratien fut livré à son ardente passion ponr la chasse , il n'ent plus de relation qu'avec ceux dont l'adresse pouvait contribuer à ses plaisirs favoris. Il admit un corps d'Alains an service militaire et domestique du palais ; «tils exercèrent, dans les bornes étroites des parcs impériaux, la dextérité surprenante qu'ils avaient déployée précédemment dans les plaines immenses de la Scythie. Gratien admirait les talens et les usages de ses gardes favoris , et leur confiait exclusivement la sûreté de sa personne ; et, comme s'il eût voulu insulter à l'opinion publique , il se montrait «ouvent vêtu et armé à la manière des Scythes, d'un grand arc et d'un carquois, et vêtu d'un habit fourré. La vue d'un prince romain, qui renonçait à l'habillement et aux usages de son pays, enflammait les troupes romaines de colère et d'indignation*. Les Germains enx-mémes, qui composaient en grande partie les armées de l'empire, affectaient de mépr'iser l'accoutrement des sauvages du Nord, qui , dans le cours de peu d'années , avaient poussé leurs courses vagabondes depuis le Yolga jusqu'aux bords de la Seine. Des murmures licencieux s'élevèrent dans les camps et dans les garnisons de l'Occident ; et comme l'indolent Gratien négligea d'arrêter ces rumeurs dans leur commencement , l'influence de la crainte ne suppléa point au manque de respect et de fidélité. Mais un gouvernement établi ne se renverse pas sans difficultés. L'empire de l'habitude , la sanction des lois, la religion et la balance adroite des puissan-
> Zosime (I. ir, p. 247) et le jeuDC Victor attribuent la rèrolulioD i la faveur qu'il accurdait aux Alaios et au ressentiment des troupes romaines. Z)um exercitum neglUgeret , etpaucos ex JUuUs, quot ingentt aura ad se tianstulerat, anteferret veteri ac romano milili.
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ces civiles et militaires introduite par Constantin , protégeaient le trêne de Gratien. Il n'est pas fort important de savoir quelle cause amena la révolte de la Grande-Breuigne. Le hasard est souvent h source du désordre; les semences de la révolte tombèrent sur un sol qu'on regardait comme plus fertile qu'aucun autre en tyrans et cd usurpateurs*. Les légions de cette ile se distinguaient depuis long-temps par leur arrogante présomption*; et le nom de Maxime fut proclamé par les voix tumultueuses, mais unanimes ; des soldats et des provinciaut. L'empereur ou le rebelle, car la fortune n'avait point encore fixé son titre, était Espagnol, compatriote, compagnon d'armes el rival de Théodose, dont il n'avait pas vu l'élévation sans quelques mouvemens d'envie et de ressentiment. Les événemens de sa vie le fixaient depuis plusieurs années en Bretagne; et j'aurais trouvé, avec plaisir, la preuve de son mariage -, contracté , dit-on , avec la fille d'un seigneur opulent du Caernavonshire'. Mais son rang dans cette lie peut être raisonnablement considéré comme un état d'exil et d'obscurité ; et si Maxime y occupait un poste civil ou militaire, ce n'était ni celai de gouverneur, ni celui de général*. Son habileté et même son intégrité , sont reconnues par tous les écrivains du siècle , et il
< BrUannia, fertiUs provincia Tyrannorum, est nw expression remarquable , dont Jérôme se serrH dans 1) eontraverse de Pelage, et que nos antiquaires ont expliquée dans leurs disputes fort difTéremment l'un de l'autre. Les révolutions du dernier sièclesemblent justiflerrimage du sublime Kossuet : • Celte tle plus orageuse que le» > mers qui l'environnent.
* Zosime dit des soldats bretons, tm? mmmi «*<»'""
3 Hélène, fiUe d'Eudda. On peut encore voir sa chapelle à Caer-S^ont, aujourd'hui Caer-Narvon. (Hist. d'Angleterre par Carte , vol, i, p. 168.) tiré de Mona Antiqua de Howland. Le lecteur n'aura peut-^re pas grande conflance dans celte autorité galloise.
< Cambden (vol. i, Introd.p. cj,) en fcitun gouveroeM de la Bretagne , et ses dociles sixxesseurs ont suivi aveuglément le père de nos antiquités. Pacalus dZosim* <»' fait quelques efforts pour détruire ceUe erreur ou celle fable, et je m'appuierai de leur autorité. It^ali A"** exuUm Sttum; Uli exuUs orbis ùiduentni. (In Ptuiegfr- Fet. xH,23,etl'hi8torien grecd'unc manière encore moi»» équivoque ««tw (Maximus) «Ci ovft ut *px*^ irri/<"«"^' vfcthftcer. {1. IV, p. 248.)
(383 dep. J.-C.)
fallait sans doute que son mérite fût incontestable , pour arracher cet aveu en faveur de renaemi vaincu de Théodose. Le senti* ment de l'envie pouvait engager Maxime à blâmer la conduite de son souverain, et à encourager, peut-être sans aucune vue d'ambition, les murmures des troupes. Mais au moment du tumulte il refusa modestement on artificieusement de monter sur le trône, et il parait qu'on n'hésita pas de croire à la d^éclaration positive du nouveau césar, qui protestait avoir accepté malgré lui le dangereux présent de la pourpre impériale '.
Mais il n'était pas moins dangereux de refuser rempire; et, dès le moment que Maxime eût violé la fidélité qu'il devait à son souverain , il ne pouvait se flatter ni de régner, ni même de conserver la vie, s'il bornait son ambition à la possession de la Bretagne. Il résolut donc intrépidejnent et sagement de prévenir Gratien. Toute la jeunesse de l'Ile accourut en foule sous ses étendards, et il conduisit dans la Gaule une armée et une flotte dont on parla long-temps comme de l'émigration d'une partie considérable de la nation *. L'empereur, danssa paisible résidence de Paris, fut alarmé de l'approche des rebelles. Les diirdsqu'il lançait contre les ours et contre les lions auraient été employés plus utilement contre ses ennemis ; mais la faiblesse de ses«fibrts annonça son manque de courage et d'espoir, et le priva des r«8sources qu'il attrait encore pu trouver dans le secours de ses sujets et de ses alliés. Les armées de la Gaule , loin de fermer le passage à Maxime, le reçurent avec desacclamations dejoieetdes protestations de fidélité ;
> Sulpice Sévère, Dialogue n, 7; Orose, I. vn, e. 34, p. 556. Ils conviennent l'un et l'autre (Sulpice avait été son sqjel) de son mérite et de son innocence. Il est assez singulier xpie Maximeait été traité moins bTorablement par Zonme , l'ennemi juré de son rival.
* L'archevêque Usher {Antiquit. BrUann. Eedés., p. 107, Wd) a rassemblé avec soin toutes les légendes de nie et du continent. L'émigration totale consistait en trente mille soldats et cent mille plébéiens qui s'établirent dans la Bretagne. Leurs épouses ftitures , sainte Ursule, onze mille vielles nobles et soixante mille plébéiennes, firent fausse roule , et abordèrent à Cologne où les Huns les massacrèrent impitoyablement. Mais les plébéiennes n'ont point participé aux honneurs du martyre ; et Jean Trithème a eu la hardiesse de ciler la postérité de ces vierges bretonnes.
PAR ED. GIBBON. CH. XXVn.
et la honte de la désertion rejaillit du peuple sur l'empereur. Les troupes qui étaient plus immédiatement employées au service du palais, abandonnèrent l'étendard de Gratien , In première fois qu'on le déploya dans les environs de Paris. L'empereur s'enfuit à Lyon avec un petit corps de trois cents chevaux ; et les villes situées sur sa route , où il espérait trouver un refuge on an moins un passage , lui apprirent, en fermant leurs portes, qu'il ne s'en trouve jamais d'ouvertes pour les malheureux. Il aurait encore pu parvenir sans danger aux états de son frère, et revenir avec toutes les forces de l'Italie et de l'Orient, s'il ne se fût pas laissé tromper par legouveraeur peride de la province Lyonnaise. Le crédule Gratien accorda sa confiance à des protestations de fidélité suspecte , et aux promesses d'un secours qui ne pouvait être qu'insuffisant. L'arrivée d'Ândragathins, général de la cavalerie de Maxime , le tira de son erreur. Cet audacieux officier exécuta sans remords les ordres ou les intentions de l'usurpateur. On livra Gratien , au sortir do son souper, entre les mains de l'assassin et son frère Valentinien fit en vain les instances les plus pressantes pour obtenir son corps*. La mort de l'empereur fut bientôt suivie de celle de son général Mellobaudes , roi des Francs, qui conserva jusqu'à la fin de sa vie une réputation équivoque , juste récompense de sa politique intrigante et ténébreuse*. Ces exécutions pouvaient être nécessaires à la tranquillité publique ; mais l'heureux usurpateur, dont l'autorité était reconnue par tontes les provinces de l'Occident, eut le mérite et la satisfaction de se vanter, que, excepté ceux qui périrent parle ha-
t Zosime(l. iv, p. 248,249) a transporté la mortde Gratien deLugdunum (Lyon)enGaulei Singidunum en Mœsie. On peut tirer quelques faibles lumières des chroniques, et découvrir plus d'un mensonge dans Sozomène (I. vn, c. 13) et dans Socrale (1- v, 20. L'autorité d'Ambroise est la plus authentique (t. i. Enarrat. in Psalm. lxi, p. 961, t. n, EpU. xxnr, p. 888 , etc. cl de obitu Fa- Unttn. consolât., n. 28, p. 1)82.)
2 Pacatm (xii, 2S> mit l'éloge de sa fidélité, tandis que la chronique «te Prosper atteste sa perfidie, et l'accuse de la perte de Gratien. Ambroise, qui sentait le besoin de se disculper lui-même, se bWBcfrtlâmer la mort de Vallio, 6dèle domestiqua «ïOnlIifeii (* n, Epit.xxn, p. 291. Edit. Benedict.).
DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN
(383 dep. J.-C.)
sard des combats , son triomphe ne coûta la vie à aucun de ses sujets *.
Cette révolution avait été terminée avec tant de rapidité, que Théodose apprit la fuite «t la mort de son bienfaiteur avant qu'il lui fût possible de marcher à son secours. Tandis que l'empereur se livrait encore à sa douleur fausse ou jouée' il appritrarrivée du premier chambellan de Maxime; et le choix d'un TÎeillard vénérable , pour un poste ordinairement occupé par un eunuque, annonça àConsantinople la prudence et la modération de l'usurpateur. L'ambassadeur daigna justifier ou excuser la conduite de son maître, et protester que le meurtre de Gratien avait été commis sans ses ordres et contre son intention, par le zèle emporté des soldats: mais il ajouta d'un ton ferme et tranquille que Maxime offrait à Théodose le choix de la paix ou de la guerre; et il acheva son discours en déclarant que , quoique son maître préférât, comme Romain et comme père de ses sujets, d'employer ses forces militaires à la défense commune, il était cependant prêt à disputer l'empire dans une bataille décisive, si Théodose rejetait ses propositions de paix et d'amitié. Maxime exigeait une réponse prompte et claire. Hais, dans cette circonstance, il était difficile à Théodose de satisfaire les sentimens de son âme ou l'attente du public. La voix de la reconnaissance et de l'honneur criait vengeance. Il devait le diadème à la libéralité de Gratien, et la patience de Théodose pouvait faire présumer qu'il était pins sensible aux anciennes injures qu'aux services récens, et fami d'un assassin pouvait paraître partager son crime. L'impunité de Maxime devait blesser également les lois de la justice et l'intérêt de la société ; et le succès d'un usurpateur tendait à détruire l'édi- Bce du gouvernement, et à replonger l'empire dans les calamités du siècle précédent. Mais les sentimens d'honneur et de reconnaissance qui doivent régler invariablement la conduite
1 II prolesla que, nuUum ex advenariU niii in acU occubuiste. (Sulpice Sérère, fit. : MarOiU, c. 23.) LV rateur de Théodoge donne , malgré lui , i sa démence des louanges qui ne peuvent pas panltre suspectes. Si eui UU, pro cteteris sceieiibiu iuit, minut crudeHs fUiste videtur. {Panegjrr. Fct. xd, 28).
des citoyens sont quelquefois contraints de céder, dans l'âme d'un monarque, à des devoirs supérieurs; et les lois de la justice et de l'humanité tolèrent l'impunité d'un criminel, lorsque sa punition entraîne inévitablement la perte d'un grand nombre d'innoccns. L'assassin de Gratien avait usurpé le trône ; mais il commandait aux provinces les plus belliqueuses de l'empire. L'Orient était épufté par les revers et même par le succès de la guerre des Goths; et il y avait lien de craindre qu'après avoir consumé le reste des forces du monde romain dans une guerre destructive et douteuse , le vainqueur ae devint bientôt la proie des barbares du Nord. Ces puissantes considérations forcèrent Tbéodose à dissimuler son ressentiment, et à accepter l'alliance de Maxime. Mais il stipah que le nouvel empereur se contenterait des provinces au-delà des Alpes , et que le frère de Gratien conserverait la souveraineté de l'Italie , de l'Afrique et de l'Olyrié occidentale. On inséra dans le traité quelques conditions honorables en faveur de la mémoire et des lois du dernier empereur *. Les portraits des trois augustes collègues furent exposés , selon la coutume , à la vénération des peuples, et on ne doit pas supposer légèrement qu'au moment de cette réconciliation solennelle Théodose méditât secrètement des projets de vengeance et de perfidie *.
Le mépris de Gratien pour les troupes romaines l'avait exposé aux funestes effets de leur ressentiment. Sa vénération profonde pour le clergé chrétien reçut sa récompensa dans les louanges d'un ordre puissant, qui a réclamé dans tous les siècles le privilège de distribuer les honneurs sur la terre et dans le ciel'. Les évêques orthodoxes déplorèrent sa mort et leur perte irréparable ; mais ils s'en consolèrent en découvrant que Gratiea
> Ambroise dte les lois de Gratien : Quat non abrogavithosOs (tom. u. Epit. xvu. p. 827).
2Zo8ine, L nr, p.252. Nous pouvons rqeter ses «dieas soupçons , mais non pas letrailéde paix que les ams de Théodose ont tout-à-tail oublié, ou sur lequel ils paitil du moins fort légèremenL
3 Leur orade, l'ardKTtqne de Milan , asàgiw à Gniic* son pupille, une place disthiguée dans, le paradis (t . o, A ont. Fat. Consol., p. 1133.
(380 dep. J.-C.)
PAR ED. GIBBON. CH. XXVII
avait confié le sceptre de l'Orient à un prince dont la foi docile et le zèle ardent étaient soutenus par un génie plus vaste et un caractère plus vigoureux. Parmi les bienfaiteurs de l'église, la gloire de Théodose a rivalisé avec celle de Constantin. Si Constantin eut l'avantage d'élever l'étendard de la croix, son successeur subjugua l'hérésie arienne, et détruisit le culte des idoles dans tout le monde romain. Théodose fut le premier des empereurs baptisés dans la foi orthodoxe de la trinité. Quoique né d'une famille chrétienne, il retarda, selon les maximes ou l'usage du siècle, la cérémonie de son initiation, jusqu'au moment où une maladie , qui mit sa vie en péril, sur la fin de la première année de son règne, lui fit sentir le danger du retard. Avant de rentrer en campagne contre les Gotlis, il reçut le sacrement du baptême' d'Acholius, évêque orthodoxe de Thessalonique •. Tandis que l'empereur était encore animé du pieux sentiment de sa régénération, il dicta un édit qui publiaitl es règles desa foi, et fixait la religion de ses sujets, f C'est * notre bon plaisir, tel est le style impérial , » que tOHsles peuples gouvernés par notre clé-
> mence et notre modération adhèrent stric-
> tement à la religion que saint Pierre en-
> seigna aux Romains , dont la tradition , » conservée avec soin , est professée aiijour-
> d'hui par le pontife Damase et par Pierre
> d'Alexandrie , évéque d'une sainteté apo-
> stolique. Conformément à la discipline des » apôtres et à la doctrine de l'Evangile , nous
> devons croire à la seule divinité du Père , » duFilsetdu SaintEsprit, sous une majesté
> égale et dans une pieuse trinité. Nous au- » torisons les disciples de cette doctrine à
> prendre le titre de chrétiens catholiques ; t et, comme;nous jugeons que tous les autres » sont des aveugles et des insensés , nous les » flétrissons du nom odieux d'hérétiques , et
1 Pour le baptême de Théodose , voyez SozomèDe, I. tu c. 4.; Socrate , I. v, c. 6 , et Tillemont , Hist. des Emper. t. V, p. 728.
2 Ambroise honora Ascoliusou AchoUus de ses louanges et de son amitié; il le nomme Murus ftdei atque sanetitatis (lome ii, EpU. xy, p. 820), et fait ensuite un grand éloge de la rapidité avec laquelle il courut à ConstinliDople, en Italie, etc. (fptV.xri, p. 822). Cette rapidité ne convient ni à un mur oi à un évoque,
> nous défendons à leurs assemblées d'usur-
> per désormais le nom vénérable d'églises.
> Indépendamment de la condamnation di-
> vine , ils doivent s'attendre à souffrir tous
> les châtimens que notre autorité, guidée
> par la sagesse céleste , jugera à propos de
> leur infliger '. > La croyance d'un soldat est plus communément le fruit de l'instruction que celui de l'examen. Hais , comme l'empereur se renfermait dans les bornes de l'orthodoxie , qu'il avait prudemment fixées , ses opinions religieuses ne furent jamais ébranlées par les textes spécieux , les argumens subtiles, ou les symboles équivoques des docteurs ariens. Il eut une seule fols l'envie de s'entretenir avec le savant et éloquent Eunomius , qui habitait une retraite dans le ^ environs de Constantinople ; mais les instances de l'impératrice Flaccille évitèrent cette entrevue dangereuse ; elle tremblait pour le salut de Théodose , et l'empereur fut irrévocablement confirmé dans son opinion par un argument à portée de l'intelligence la plus grossière. Il avait récemment revêtu Arcadius , son fils aine, de la pourpre et du titre d'auguste ; et les deux princes , placés sur un trône magnifique , recevaient l'hommago de leurs sitjets. Amphilochius, évéque d'iconium, s'approcha des empereurs , et, après avoir salué Théodose avec le respect dû à un souverain, il causa familièrement avec son fils, comme il aurait pu le faire avec l'enfant d'un plébéien. Irrité de cette insolence , lo monarque ordonna que l'on fit sortir l'évéque de sa présence; mais, pendant que les gardes l'entraînaient à la porte , l'adroit théologien eut le temps d'exécuter son projet, en s'écriant d'une voix forte : t "Tel est le traite-
> ment, ô empereur ! que le roi du ciel ré-
> serve aux hommes impies qui feignent
> d'adorer le père en refusant de reconnaître
> la majesté divine et égale de son fils. > L'empereur embrassa tendrement l'évéque
■«d'Iconium , et n'oublia jamais la leçon qu'il lui avait donnée par cette parabole *.
. Constantinople était le siège principal de
* Codex 7Tieod.,].xn,iïl.i,\oi.u, et les commentaires de Goden-oi , t. n, p. 579. Baronius prodigua der louanges à cet édit. Juream sancUonem , edictum pium et salutare. Sic itur ad astra.
zSozoméoe, Uvn, C.6. -, Théoriorcl, I. r, c. 16.
DECADENCE DE L'
l'arianisme , et les écoles de Rome et d'Alexandrie avaient constamment rejeté, durant tme révolution de quarante ans ' , la foi des princes et des évéques qui gouvernaient la capitale de l'Orient. Le siège archiépiscopal de Macédoine, souillé d'une si grande quantité de sang chrétien, avait été successivement occupé par Eudoxe et parDamophile.Leurdiocèse était ouvert aux opinions vicieuses ou «Tronées de toutes les provinces de l'empire. La poursuite ardente de la controverse reli- (fieuse oITrait une occupation à l'oisiveté turbulente de la métropole , et nous pouvons en croire l'observateur intelligent qui décrit d'une manière assez plaisante les eiïets de leur zèle verbeux. € Celte ville , dit-il , est pleine d'cs- » claves et de gens de métiers qui sont tous » de profonds théologiens , et qui prêchent
> dans les boutiques et dans les rues. Priez
> un homme de vous changer une pièce d'à r-
> gent ; il vous apprendra en quoi le Fils » diffère du Père. Demandez à un antre le
> prix d'un pain ; il vous répondra que le Fils » est inférieur au Père. Inibrmez-vous si le
> bain est prêt ; on vous dira que le Fils a clé
> créé de rien*.» Les hérétiques de toutes dénominations vivaienten paix sousiaprotection des Ariens de Conslantinople, qui tâchaient de s'aiïeclionnerces sectes obscures, en même temps qu'ils abusaient, avec la plus violente sévérité , de leur victoire sur les partisans du concile de Nicée. Sous les règnes deConstanre nt de Valons , les faibles restes des Homoousiens étaient privés de l'exercice public et particulier de leur religion ; et l'on a observé, en style pathétique, quece troupeau, dispersé
Tiilemont (Mém. Ecclés.) est scandalisé de» termes A'écéque rustique, cité obscure. Cependant je réclame pour mol la liberté de croire quTcoDÎum et Ampbilochius n'étaient considérés dans l'empire que comme des villes fort médiocres.
1 Sozomèoe, l.vii., c. 5.; Sorrale, I. v, c. 7. ; Marcel- I in, in chron. L'histoire des quarante années doit dater de l'élection ou de l'instruclion d'Ëusèbe, qui troqua fort adroitement l'évêdié de Nicomédie contre la diaife archiépiscopale de CoiistaDlinople.
2 Voyez les remarques de Jortin sur l'Hist. Ecclés. t. iv, p. 71. Les Irenle-trois Oraisons de Gr^oire de Mazianze contiennent, à la vérité, des idées semblables ou même encore plus ridicules. Mais je n'ai jamais pu découvrir les expressions de ce passage remarquable, que j'admets sur le témoignage d'un savaol Iri-s-distingué.
EMPIRE ROMAIN, (380 dep. J.>C.)
sans berger dans les montagnes , était abandonné à la voracité des loups *. Mais comme leur zèle, loin de se laisser vaincre parla lyrannie,semblait y puiser une nouvelle vigueur, ils saisirent le premier instant de liberté imparfaite que la mort de Yalens leur procunit, pour former une congrégation régulière sons la conduite d'un évéque. Basile et Grégoire de Nazianze, tous deux nés en Cappadoce*, se distinguaient, de tousleurscontemporainsS par l'union de l'éloquence profane à la piété orthodoxe. Ces orateurs , qui ont été comparés, quelquefois par eux-mêmes, et quelquefois par le public, aux plus célèbres des aociens Grecs , semblaient liés par l'amitié la plus solide. Ils suivirent, avec la même ardeur, leurs études dans les écoles d'Athènes. Ils se retirèrent ensemble, avec une dévotion égale, dans la solitude du Pont; et l'âme de Basile et de Grégoire paraissait également incapable de tous mouvemens d'envie ou de jalousie. Mais l'exaltation de Basile sur le siège archiépiscopal de Césarée découvrit au public, et peut-êtreau prélat lui-même, l'orgueil de son caractère. La première faveur qu'il accorda à son ami fut reçue et peut-être proposée comme une cruelle insulte*. Au lieu d'employer les talens supérieurs de, Nazianze dans un poste utile et brillant, il choisit, dans le nombre de cinquante évéchés, appartenant
< Voyez hi troisième Oraison de Grég. de Nananze, rt l'histoire de sa propre vie, qu'il composa en versiambiques, au nombre de dix-huit cents.
2 J'ai trouvé de très-grands secours dans les deux Vies de Grég. de Nazianze , composées dans des vues fort diflérentes l'une de l'autre, par Tiilemont (Mém. Eodés., t. IX, p. 305-560, 692-731), et par le Gère (Bibioth. ontvers., t. xvui, p. t-128.)
3 A moins que Gr^oire de Nazianze ne se soit trompa lui-mCme de trente ans sur son âge, il doit £tre né, ainsi quesonamiBasile,>ersrannée329.0naadopté la chro- Qologie absurde de Suidas , pour dissimuler le sc^nd-n'ie qu'avaitdocnélepëredesaint Grégoire, qui, quoique saiDl lui-même, n'en apas moins eu des eiilïnsdepuis son élévation au'ponlifical. (Tillem., Mém. Ecc., t. ix, p. 693-698.)
* On trouve dans le poëme de Grc^ire, sur sa propre vie, quelques vers d'une très-grande beauté qui semblent partir du cœur , et expriment fortement la douleur de l'amitié trahie :
•Ttoiti xeiT»! Mywi ,
O/tct«>0t T« %tu fvitnx ^i»t ,
Nm l;( n »/tP0ii
^itrmtt*.*! OTitirT*, tfumtti X'y*if
380 dep. J.-C.)
à son vaste diocèse, le mi^rable village de SasimeS sans ean, sans verdure, sans société, et placé à la jonction de trois grands chemins, où il était sans cesse importuné par le bruit et les clameurs des routiers. Grégoire se soumit avec chagrin à cet exil humiliant, et fut ordonné évéque de Sasime ; mais il proteste solennellement qu'il ne consomma jamais son mariage avec cette effrayante épouse. Il consentit ensuite à gouverner l'église de Nazianze, sa ville natale * , dont son père avait été évoque durant plus de quarante-cinq ans ; mais il se sentait digne d'un autre théâtre et d'un autre auditoire, et il accepta l'invitation honorable du parti orthodoxedeConstantinopIc.
A son arrivée dans la capitale, un parent pieux et charitable le reçut dans sa maison ; on consacra la chambre la plus vaste aux cérémonies de la religion , et on choisit le nom d'Anastasié pour exprimer la résurrection de la foi de Nicée. Cette assemblée particulière se convertit dans la suite en une église magnifique ; et la crédulité du siècle suivant adopta sans peine les miracles et les visions qui attestaient la présence de la mère de Dieu, ou au moins sa protection '. La chaire d'Anastasié fut le théâtre des travaux et des triomphes de .Grégoire, et, dans l'espace de deux ans, il éprouva toutes les révolutions spiritmelles qui constituent les succès et les revers d'un missionnaire*. Les Ariens, irrités de son entreprise , l'accusèrent de prêcher
Oo peut leur comparer la plainte qu'Hélène adresse à Ueroiie, son amie dans le songe d'une nuit d'été :
h an Uk connsFl tbal we two lute •hared Tlie iMer's rom, eu.
Shakespeare n'avait point lu les poèmes de Grégoire, nne savait point le grec; mais la nature s'exprime de même dans toutes les langues.
< Ce portrait défavorable de Sasime est de Grégoire de Nazianze (t. w De nia sua, p. 718.) On trouve dans l'Itinâ-aire d'Antonin (p. 144, édiL Wesseling)la position exacte de celte ville, à quarante-neuf milles d'Archilaïs , et à trente-deux de Tbyane.
2 Grégoire a immortalisé le nom de Nazianze. Cependant Pline (ïi, 3), Ptolémée et Hiéroclès (Itinerar. Wasseling, p. 709) citent la ville natale de Grégoire sous le nom grec ou romain de Diocasarea, que lui donne Tillemont (Mém. Ecoles., t. ix, p. 692). Il parait qu'eUe était située sur les tlroniières de l'isaurie.
3 Voyez du Cange, Constant chrisUana, I. tr , p. 141-142. Le itiA iuttftêt de Sozomène (I. tu, c. 5) est interprété comme signiiiaot la Vierge Marie.
* Tilleniont (Mém. Eeclés., t. ix, p. 432, elc. ) rassem-
PAR ED. GIBBON. CH. XXVII
Câl
trois divinités égales et distinctes , et excitèrent la populace à s'opposer, par des attroupemens et des violences, à l'assemblée des hérétiques athanasiens. < Une troupe de-
> mendiaus, qui n'obtenaient plus d'aùmdnes, » des moines qui ressemblaient à des boucs
> ou à des satyres, et dés femmes, plus
> violentes que des Jézabel , sortirent péle-
> mêle de la cathédrale de Saiute-'Sophic. > Ils enfoncèrent les portes d'Anastasié , et y firent beaucoup de dégât à coups de pierres et de bâtons. Un homme ayant perdu la vie dans cette bagarre , Grégoire fut appelé le lendemain devant le juge , et il eut la satisfaction de supposer que cet homme avait rendu publiquement hommage au nom de Jésus- Christ. Débarrassé de la crainte des ennemis, extérieurs, Grégoire de Nazianze eut le chagrin de voir déshonorer son église par des dissensions. Un étranger, qui portait le nom de Maxime * et le manteau d'un philosophe cyniq ue, s'insinua dans la confiance de Grégoire, et en abusa. Ilentretintdes relations secrètes avec quelques évêques , et tâcha , au moyen d'une ordination clandestine, de supplanter son protecteur, et d'obtenir le siège épiscopal de Constantinople. Ces mortifications pouvaient bien faire regretter quelquefois au missionnaire sa solitude obscure et paisible ; mais il oubliait ses peines en voyant augmenter tous les jours l'éclat de sa gloire et le nombre de sa congrégation ; il observait avec ^tisfact ion que la plus grande partie de ses nombreux auditeurs, frappés de son éloquence *, se retiraient convaincus de l'irrégularité de leurs pratiques et de leurs principes religieux *.
Le baptême [et l'édit de Théodose animèrent la confiance des catholiques de Constan-
blc , commente et explique tous les passages oratoires et poétiques de Gr^oire
< Il prononça une oraison (t. i, Orat. xsni, p. 409) i sa louange; mais après leur querelle il substitua au nom de Maxime relui de Héron. (Voyez Jérôme, 1. 1, du Catalogue des Ecriv. Ëedés. , p. 301.) Je passe légèrement sur ces rixes personnelles et obscures.
2 Sous l'emblème modeste d'uu foni;e, Grégoire (t. ii, chant IX , p. 78) décrit avec complaisance ses propres succès. Cependant ses conversations familières avec Jérôme (t. I, Eptt. à Népotien , p. 14) donnent lieu de penser que le prédicateur savait apprécier les applaudissemeni du peuple à leur Juste valeur.
3 Lachrymm auditorum laudes bue sint. C'est 1* conseil sage et expressif de saint Jérôme.
DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN , (380 dep. J.-C.)
f iiiople, et ils attcndirentreffet de ses gracieuses promesses avec Impatience. Leur espoir ne larda pasàse réaliser. Dès que l'empereur eut terminé les opérations de la campagne, il fit son entrée publique dans la capitale, à la tète de son armée victorieuse. Le lendemain de son arrivée , il manda Damophile, et offrit à cet évoque arien la dure alternative de souscrire à la foi de Nicée , ou de céder sur-lechamp à des ecclésiastiques orthodoxes son palais épiscopal , la cathédrale de Sainte-Sophie et tontes les églises de Constautinople. Le zèle de Damophile , qui eût été louable dans un catholique orthodoxe , choisit sans hésiter l'exil et la pauvreté ', et aussitôt après son départ on fit la cérémonie de la purification de la ville. Les Ariens se plaignaient de ce qu'une congrégation peu nombreuse s'emparait de cent églises qu'elle ne pouvait point remplir, tandis que tout le reste des citoyens se trouvait privé de l'exercice public de son culte religieux. Théodose fut inexorable : mais comme les anges qui protégeaient le parti des catholiques n'étaient visibles qu'aux yeux de la foi, il ajouta prudemment à ces légions célestes le secours profane , mais efficace des soldats romains , et un corps nombreux de ses gardes occupa l'église de Sainte-Sophie. Si Grégoire était susceptible d'orgueil , il dut éprouver une satisfaction bien vive , lorsque l'empereur le conduisit en triomphe dans les rues, et le plaça respectueusement lui-même sur le trône archiépiscopal de la cathédrale de Constautinople. Mais ce saint, qui n'était point encore dépouillé de toutes les faiblesses de l'humanité, s'aperçut avec douleur que son entrée dans le sacré bercail ressemblait plus à celle d'un loup qu'à celle d'un pasteur; qu'il ne devait la sûreté de sa vie qu'au cliquetis des armes qui l'environnaient , et qu'il était l'objet des imprécations d'un parti nombreux, qui, comme hommes et comme citoyens, ne pouvaient pas lui paraître méprisables. Les rues, les fenêtres et jusqu'aux toits des mai-
> Socrate (I. t,c.7) etSozomène. (1- ««, c. 5) rapportent la conduite et les réponses de Damophile, sans daigner y ajouter an seul mot d'approbation. U considérait, dit Socrate, qu'il est diTHcile de résister à la puissance; mais U était facile et il lui aurait élé profitable de se soumettre.
sons, étaient couverts d'une grande multitudo des deux sexes etde tous les âges. On n'entendait de tous côtés que des cris d'étonnement, de fureur et de désespoir ; cufiu Grégoire avoue naïvement qu'au jour mémorable de son installation, la capitale de l'Orient offrait le spectacle affreux d'une ville surprise par une armée de barbares*. Environ six semaines après , Théodose annonça la résolution d'expulser de toutes les églises de son royaume les évêques et les ecclésiastiques qui refuseraient de professer la doctrine de Nicée. Il chargea de cette commission Saper, son lieutenant , qui , muni d'une autorité suffisante , et suivi d'un nombreux corps de troupes ', l'exécuta avec tant de sagesse et de modération, que la religion de l'empereur se trouva, sans tumulte et sans effusion de sang, établie dans toutes les provinces de l'Orient. Si les écrits des Ariens eussent été conservés % nous y trouverions sans doute la relation lamentable de la persécution de l'église sous le règne de Théodose , et les tribulations de leur clergé exciteraient peut-être la compassion de quelque lecteur impartial. Il y a cependant lieu de présumer que le défaut de résistance offrit peu d'exercice au zèle et à la vengeance, et que, dans leur adversité, les Ariens déployèrent moins de fermeté que le parti orthodoxe n'en avait montré sous les règnes de Constance et de Valens. Les deux sectes ennemies semblaient avoir les mêmes principes naturels et religieux, la même conduite et le même caractère moral ; mais on peut découvrir dans leurs opinions théologiques une différence qui tendait à donner au parti orthodoxe la supériorité du zèle et de la confiance. Dans l'école et dans l'église ,
' Voyez Grégoire de Nazianze, t. u, de Fitd sud, p. 21 , 22. Pour l'édiBcation de la postérité, le prélat raconte un prodige presque incroyable. Au mois de novembre , le ciel était nébuleux dans la matinée ; mais le scdeil perça les nuages, et le ciel s'éclairdt lorsque la procession entra dans l'église.
2 Tbéodoret est le seul des trois historiens ecdésiastiqties qui cite (!• v, c. 2) celte importante commission de Sapor, que Tillonont (Hist. des Empereurs, tT, p. 728) déplace judideusement du règne de Gratien pour la replacer sous celui de Théodose.
3 Je ne compte point Philostorge, quoiqu'il dte l'expulsion de Damophile. Les ouvrages de cet historien ont été épurés soigneusement par des éditeurs orthodoies.
I dep. J.-C.)
l'une et l'autre reconnaissaient et adoraient la majesté du Christ ; mais, comme les hommes sont toujours disposés ù supposer à la Divinité leurs sentimens et leurs passions , il devait paraître plus prudent et plus respectueux d'exagérer que de restreindre les perfections du fils de Dieu. Le disciple d'Athanase se flattait sans doute de mériter la faveur divine, et celui d'Arius était peut-être tourmenté par la crainte de commettre une offense impardonnable , en honorant , d'une manière indigne de lui, le juge et le sauveur du monde. Les préceptes de l'arianisme pouvaient satisfaire une imagination froide et contemplative ; mais la doctrine de Nicée , dont la foi et la dévotion étaient plus vives et plus étendues, devait obtenir la préférence dans un siècle de ferveur religieuse.
L'empereur, persuadé que l'assemblée du clergé orthodoxe serait animée de l'esprit de sagesse et de vérité , convoqua dans sa capitale un synode composé de cent cinquante prélats, qui complétèrent sans grande difficulté le système théologique précédemment établi par le concile de Nicée. Les disputes violentes du quatrième siècle avaient eu principalement pour objet la nature du Fils de Dieu, et les différentes opinions adoptées relativement à la seconde personne de la Trinité s'étaient naturellement étendues par analogie à la troisième*. Cependant les adversaires victorieux de l'arianisme jugèrent à propos d'expliquer le langage équivoque de quelques docteurs, de confirmer la foi des catholiques , et de condamner celle d'une secte de Macédoniens, qui, en admettant que le Fils était substantiel avec le Père , semblaient craindre d'avouer l'existence d'un troisième Dieu. Une sentence finale et unanime décida que le Saint-Esprit était également Dieu. Cette doctrine mystérieuse a été reçue de toutes les nations chrétiennes et de
• Le aerc a donné (Bibliotb. Udït., t. xvm, p. 91-105) un extrait fort curieux des serinons que Grégoire de Nazianze prêcha à Constantinople contre les Ariens , les Eunomiens, les Macédoniens , etc. U dit aux Macédoniens qui reconnaissaient la divinité du Père et du Fils , et rejetaient celle du Saint-Esprit , qu'autant vaut être trithéiEtes que dithéistes. Grégoire était lui-meffle an peu trith^le, et sa monarchie du ciel ressemble fort à une aristocratie bien ordonnée.
PAR ED. GIBBON. CH. XXVIL
toutes leurs égli8es,etleur reconnaissance respectueuse a placé l'assemblée des évéques réunis par Théodose au second rang des conciles généraux*. Leur connaissance de la vérité religieuse peut s'être conservée p.ar tradition , on leur avoir été inspirée ; mais la circonspection de l'histoire ne peut pas accorder un grand degré de confiance à l'autorité personnelle des évéques de Constantinople. Dans un siècle on les ecclésiastiques avaient renoncé scandaleusement à la pureté apostolique, les plus indignes et les plus corrompus étaient les plus assidus à suivre et à troubler les assemblées épiscopales. La fermentation et le conflit d& tant d'intérêts opposés , de tant de caractères différens , enflammaient les passions des prélats, et leurs passions principales étaient l'or et la controverse. Un grand nombre des évéques, qui applaudissaient alors à la piété orthodoxe de Théodose, avaient changé plusieurs fois de symbole et d'opinion , et, dans les différentes révolutions de l'état et de Féglise, la religion du souverain servait toujours de règle à leur conscience. Dès que l'empereur suspendait son influence, le synode turbulent se livrait aux impulsions de la haine, du ressentiment et de la vengeance. Durant la tenue da concile de Constantinople, la mort de Mélèce offrit un moyen facile de terminer le schisme d'Autioche , en permettant à Paulin , son rival fort âgé , d'occuper paisiblement jusqu'à sa mort le siège épiscopal. La foi et les vertus de Paulin étaient irréprochables ; mais les églises de l'Occident avaient pris sa défense, et les évéques du synode préférèrent perpétuer la discorde par l'ordination précipitée d'un indigne candidat*, plutôt que de déroger à la dignité de l'Orient, illustré par la naissance
1 Le premier concOe général de Constantinople triomphe ai^ourd'bul dans le Vatican ; mais les papes ont h4ité long-temps, et leurs doutes embarrassent et (bnt presque chanceler le pieux Tlllemont (Mém. Ecdésiast., t ix, p. 409, 580).
2 Avant la mort de Mélèce, sept ou huit de ses ecclésiastiques les plus aimés du peuple avaient renoncé, pour l'amour de la pais, à l'évSché d'Antioche. (Sozomène, I. vii, c. 3, 1 1; Socrate, 1. t, c. 5.) Tillemonl croit devoir rejeter c^te histoire; mais il avoue que plusieurs circonstances de la vie de Flavien paraissent peu dignes def louanges de Chrysostdme et du caractère d'un saint.
DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN, (380 dep. J.-C.J
et parla mort de J.-C. Des procédés si irrégnliers et si injustes furent désapprouvés par les plus sages du concile. Ils se retirèrent , et la bruyante majorité qui resta maîtresse du champ du bataille ne pouvait se comparer qu'à des guêpes ou à des pies, à une volée de grues, ou à une troupe d'oies '.
On pourrait peut-être soupçonner que ce portrait des synodes ecclésiastiques est l'ouvrage partial de quelque païen ou d'un hérétique endurci. Mais le nom de l'historien véridique qui a transmis cette leçon instructive à la postérité imposera silence aux murmures impuissansdu fanatisme et de la superstition. Il était à la fois l'évéque le plus pieux et le plus éloquent de son siècle , le fléau de l'arianisme et le pilier de la foi orthodoxe. L'église le révère comme on saint , et comme le plus éclairé de ses docteurs. 11 tint une place distinguée dans le concile de Constantinople, où il fit les fonctions de président après la mort de Mélèce; en un mot, c'est Grégoire de Nazianze. Le traitement injurieux qu'il éprouva lui-même *, loin de nuire à l'authenticité de son témoignage, atteste l'esprit qui dirigeait les délibérations du concile. Leurs solTrages unanimes avaient confirmé les droits que l'évéque de Constantinople tirait du choix du peuple et de l'approbation de l'en»perenr. Mais Grégoire devint bientôt la victime de l'envie. Les évêques de l'Orient, ses adbérens les plus zélés , furent irrités de sa modération , relativement aux affaires d'Antioche , et l'abandonnèrent à la faction des Égyptiens, qui disputaient la validité de son élection ; ils se fondaient sur un canon peu respecté, qui défendait à un prélat de passer d'un siège épiscopal à un autre. L'orgtieil
> Consultez Grégoire de Nazianze, de Fïtd sud, t. ii, p. 35-28. Od peut connaître, par ses vers et par sa prose, son opinion gt^nérale et particulière sur le clergé et sur ses assemblées (t i, Orat. i , p. 33 ; épît. lv, p. 814 ; t. u , chant X, p. 81). Tillemont ne parle qu'obscurément de ces passages , que Le Clerc cite franchement.
I Voyez Grégoire, Un, de FUd sud, p. 28-31. Les quatorzième, vingt-septième et trente-deuxième oraisons furent prononcées à différentes époques de cette discorde. La péroraison de la dernière (t. i , p. 528) dans laqueUe il prend conzé des hommes et des anges, de la ville et de l'empereur^ de l'Orient et de l'Occident, etc., est pathétique el presque su'slime.
ou l'humilité de Grégoire lui fit décliner une conlcstaiion qu'on aurait pu imputer à son avarice on à son ambition ; il ofi'rit publiquement de quitter le gouvernement d'une église restaurée et presque créée par ses travaux. Le concile accepta sa résignation , et l'empereur lui-même y consentit avec plus de facilité que le prélat ne semblait le prévoir. Au moment où il pouvait espérer de jouir des fruits de sa victoire , le sénateur Nectarius prit possession de son archevêché, et on fut obligé de retarder la cérémonie de sa consécration, pour donner d'abord le sacrement de baptême au nouvel archevêque, qui , par un hasard heureux , réunissait un caractère conciliant à une figure vénérable '. Après cette triste expérience de l'ingratitude du prince et des prélats, Grégoire de Nazianze rentra paisiblement dans sa retraite de Cappadoce , où il employa le reste de sa vie , environ huit ans , à des œuvres de poésie et de dévotion. On a décoré son nom du titre de saint : la sensibilité de soit àme et l'élégance de son génie* suffiraient pour faire chérir sa mémoire.
Théodose ne se contenta point d'anéantir le règne des Ariens, et de venger les injures que le zèle de Constance et de Valcns avait fait souflnr aux catholiques. L'empereur regardait les hérétiques comme rebelles à la double puissance du ciel et de la terre. Les décrets du concile de Constantinople avaient fixé les préceptes de la foi, et les ecclésiastiques qui dirigeaient la conscience de Théodose lui suggérèrent des moyens de persécution efficace. Dans l'espace de quinze années , il publia au moins quinze édits rigoureux contre les hérétiques *, et principa-
< Sozomène (}. vu, c. 8) atteste la ridicule ordinnlion de Nectarius. Mais Tillemont observe (Mém. Ecclés. , t. ix, p. 719) : • Après tout, ce narré de Sozomène est si
• honteux pour tous ceux qu'il j mtie, et surtout pour
• Théodose, qu'il vaut mieux travailler à le détruire qn'i > le soutenir. • On doit admirer une maxime de critiqur si judicieuse.
2 On supposera bien, sans que j'en avertisse, qu'en disant l'éloge de son cœur et de sa sensibilité, je veux parler de son caractère naturel , lorsqu'il n'était ni endura , ni enflammé par le zèle religieux. Il exhorte, du fond de sa retraite, Neclarius à persécuter les hérétiques de Constantinople.
3 Voy. le Code de Théodose (I. xn, lit. v, loi 6-23) et
(380 dep. J.-C.)
lemeDt contre ceux qiii rejetaient la doctrine de la Trinité. Pour leur ôter toute ressource et tout espoir, l'empereur déclara que, si on alléguait en leur faveur quelque édit ou quelque mandat, il voulait que les juges les regardassent comme abusifs et de nulle valeur. Il détailla les différentes punitions destinées aux ministres, aux assemblées et aux personnes des hérétiques, et le législateur annonça sa colère par la violence de ses expressions. I. Les prédicateurs hérétiques qui usurpaient audacieusement le titre d'évéque ou de prêtre , étaient non-seulement exclus des privilèges et des émolumens accordés au clergé orthodoxe avec tant de libéralité, mais ils encouraient les peines d'exil et de confiscation s'ils se hasardaient à prêcher la doctrine ou à pratiquer les cérémonies de sectes maudites. Celui qui recevait , conférait ou même facilitait une ordination hérétique, devait payer une amende de dix livres d'or, environ quatre cents livres sterlings, ou à peu près neuf mille francs. On pouvait raisonnablement espérer que quand il n'y aurait plus de pasteurs, les troupeaux rentreraient d'eux-mêmes dans le bercail de l'église. II. Ou étendit avec soin la défense des assemblées ù toutes les occasions possibles , dans lesquelles les hérétiques pourraient tenter de se réunir, avec l'intention de célébrer le culte de Dieu ou du Christ, selon les principes de leur foi et de leur conscience. Leurs conventicuies publics ou secrets , de jour ou de nuit , dans les villes ou dans les campagnes, furent également proscrits par les édits de Théodose, et le bâtiment ou le terrain qui avait servi à cet usage criminel était confisqué au profit du domaine impérial. III. On supposait que l'erreur des hérétiques ne pouvait venir que d'une obstination qui méritait la punition la plus sévère. On fortifia i'anathème de l'église d'une espèce d'excommunication civile , qui les séparait de leurs concitoyens par une tache d'infamie particulière , et cette flétrissure du juge tendait s encourager, ou au moins à excuser les insultes d'une populace fanatique. Les seclai-
Irs Commentaires de Godenroi sur chaque loi, et son sommaire général oapareUUlon (t. vi, p. 104-110).
PAR ED. GIBBON. CH. XXVU
res furent successivement exclus de tout emploi honorable ou lucratif , et Théodose crut faire un acte de justice quand il ordonna que les eunomiens, qui distinguaient la nature du Père de celle du Fils, seraient privés du droit de tester et de recevoir aucun don testamentaire. L'hérésie des Manichéens parut si criminelle , que la mort du coupable pouvait seule l'expier ; on condamna aussi à une peine capitale les audiens ou quartodécimans *, qui avaient la coupable audace de déplacer la fête de Pâques, et de la célébrer à une époque diiTérente. Tous les citoyens pouvaient faire une accusation publique ; mais l'office d'inquisiteur de la foi , dont le nom est si justement abhorré , prit naissance sous le règne de Théodose. Cependant nous croyons pouvoir assurer que ces lois pénales furent rarement exécutées, à la rigueur, et que le pieux monarque avait moins le dessein de punir que de corriger ou d'effrayer ses sujets opiniâtres*.
La théorie de la persécution fut établie par Théodose, dont les saints de l'église ont loué la justice et la piété. Mais il était réservé à Maxime, son collègue et son rival, d'en exei>cer la pratique dans toute son étendue , et d'être le premier des empereurs chrétiens qui versèrent, le sang de leurs sujets pour des opinions religieuses. On transféra, par appel, du synode de Bordeaux au consistoire impérial de Trêves, la cause des Priscillianistes% nouvelle secte d'hérétiques qui troublaient la tranquillité des provinces de l'Espagne. La sentence du préfet prétorien condamna sept personnes à la torture et à la mort. On exécuta d'abord Priscillien*, évé-
> Us célébraient la fête de Pâques comme les Juif!; , le quatorzième jour de la première lune après l'équinoxe du printemps , et s'opposaient obstinément l'église romaine, qui Taisait, ainsi que le synode de Nicée, tomber d'unemauiére fixe ta fêle de Pâques à u^, dimanclie. (Antiquités de Bingham , 1. xs, c. 5, vol. u, p. 309, édit. in-fol. }
2 Sozomène , I. vn, c. 12.
3 Voyez l'Hisloire sacrée de Sulpice Sévère, lir. a, p. 437-452, déU. Lugd.Bat. ., 1647 ; les Probabilités du docteur Lardner, etc. , part, n, vol. ix, p. 256-350. 11 a traité cet article avec érudition , jugement et modération .
* Sulpice parie de l'archi-bérétique avec estime et compassion./'e/jx/jro/'ecto, si non pravo studio corrupissct optimum ingenium! Prorsàs multa in coanimi
que d'Avila , en Espagne * , également distingué par sa naissance et par sa fortune , par son éloquence et par son érudition. Deux prêtres et deux diacres l'accompagnèrent au supplice, qu'ils regardaient comme un martyre glorieux. La scène sanglante finit par le supplice de Latrouieu, poète célèbre, dont la réputation égalait celle des anciens les plus estimés, et par Euchrocia, noble matrone de Bordeaux, et veuve de l'orateur Delphidius *. On condamna à l'exil deux évéques qui avaient adopté les opinions de Priscillien , et les coupables obscurs qui montrèrent quelque repentir* obtinrent leur grâce. Si l'on pouvait ajouter foi aux aveux arrachés par la terreur et par les tourmens aux accusations vagues de la calomnie et'de la crédulité, on demeurerait convaincu que l'hérésie des Priscillianistes réunissait toutes les abominations de la magie , de la débauche et de l'impiété *. Priscillien, qui courut le monde accompagné de ses sœurs spirituelles, fut accusé de prêcher tout nu au milieu de sa congrégation , et d'autres ajoutaient qu'il avait détruit par des moyens odieux et punissables les fruits de son commerce criminel avec la fille d'Euchrocia. Hais un examen approfondi, on plutôt impartial, prouvera que si les Priscillianistes violèrent les lois de la nature , ce ne fat pas par la licence , mais par l'austérité de leur vie. Ils condamnaient l'intimité du lit nuptial, et il en résulta des séparations indiscrètes qui troublèrent la paix des familles. Ils ordonnaient ou recommandaient l'abstinence totale de la chair des animaux, et leurs priè-
et eorporis hona cernent. ( Hist. Saer. , I. n , p. 439) Le même Jérôme (t i, In Script. Ecclet., p. 302), parte arec modération de PriscUlien et L.atronien.
< Cet érèclié de la Vieille Castille raut annuellement •u prélat vingt mille ducats. ( Géographie de Buscliii^ , ▼. u, p. 308.) Un pareil revenu est un excellent antidote contre lliérésie.
^ExprobahabirmuMeri vidua nimiareligio,et diligenUut culta Diviniteu. ( Pacat., in Panegjrr. , Fet., XII , 29.) Telle était l'idée d'un polythéiste humain , quoique ignorant.
3 L'un d'eux nit envoyé in SyUmam insulam qua ultra Britaïuùam est.
* Les inveclives outrées d'Augustin, du pape Léon, etc., que Tilleraont adopte docilement, et que Lardner rrfUle avec force, font naître des soup^ns en favcnr des anciens Gnostiques.
DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAm, (385 dep. J.-C.)
res continuelles, leurs jeûnes et leurs vigiles composaient une règle de dévotion pare et sévère. Ils avaient puisé dans le sytème des Gnostiqnes et des Manichéens leurs opinions relativement à la personne du Fils de Dieu et à la nature de l'âme. Cette philosophie ridi* cule, transportée d'Egypte en Espagne, convenait peu aux esprits grossiers des Occiden' taux. Les disciples obscurs de Priscillieo souffrirent, languirent et disparurent insensiblement. Le peuple et le clergé rejetèrent ses préceptes ; mais sa mort entraîna une controverse longue et violente. Les uns applaudissaient à l'équité.de sa sentence, et les autres la regardaient comme une injustice tyrannique. C'est avec plaisir que nous citons ici Ambroise, évêque de Milan', et Mar-
tin, évéque. de Tours*, deux saints révérés dans l'église, qui en cette occasion défendirent la cause de la tolérance. Us eurent pitié des malheureux exécutés à Trêves , et refusèrent toute relation avec les évéques qui les avaient condamnés. Si Martin s'écarta ensuitede cette résolution généreuse, ses motifs étaient louables , et sa pénitence fut exemplaire. Les évéques de Tours et de Hilau prononçaient sans hésiter la damnation éternelle des hérétiques ; mais le spectacle sanglant de leur mort temporelle faisait horrenr à ces prélats respectables ; les préceptes àt la théologie n'effaçaient pas de lenr âme les sendmens de la nature, et l'irrégula rite scandaleuse des procédures faites contre Priscillien et ses adhéreus ranima encore leur humanité. Les ministres civils et ecclésiastiqnes avaient exercé leur autorité hors des limites de leur juridiction. Le juge séculier reçut un appel, et prononça une sentence définitive, qui, en matière de foi, appartient à la justice ecclésiastique*, et les évéques se déshonorèrent
< Ambroise, t. n, épK. xxit, p. 891.
2 Dans l'Histoire Sacrée et la Vie de saint Martin, Sii>pice Sévère est fort circonspect ; mais il ^'exprime »^ff plus de liberté dans les Dialogues (m 15). Cepentbol Martin ftat vigoureusement tancé par un ange et pir \f cri de sa propre eonscieoee , et pàrdit en grande part» le don des mirades.
3 Sulpice Sévère , prStre catholique (1. u , p. 448) . <( Pacatus , orateur païen ( Pcmegjrr. Fet. , xu , 29) , wdamnent avec une indignation égale le caractère et U (on* duite d'Ithacius.
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en se portant pour accusateurs dans ane poursuite criminelle. La cruauté d'Itbacius , qui sollicita la mort des hérétiques , et fut témoin de leurs tortures, enflamma le public d'indignation, et les vices de cet évéque corrompu servirent de preuve à la bassesse de ses motifs. Depuis la mort de Priscillien , fexercice de la persécution a pris une forme plus régulière sous le non de saint office, qui distribue leurs difiérentes fonctions aux justices ecclésiastiques et séculières. Le prêtre livre sa victime au magistrat, le magistrat la remet à. l'exécuteur, et la sentence inexorable de l'église, qui atteste le crime spirituel du coupable, est énoncée en termes qui semblent n'exprimer que la pitié et l'intercession.
Parmi les ecclésiastiques qui ont illustré le règne de Théodose, Grégoire de Nazianze se distingua par ses talens pour la chaire : le don des miracles ajouta , dans l'opinion des hommes, un grand éclat aux vertus monastiques de Martin de Tours * ; mais la vigueur et l'habileté de l'intrépide Ambroise obtinrent, à juste titre, la palme épiscopale *. Il descendait d'une famille de Romains nobles : sou père avait occupé le poste distingué de préfet du prétoire de la Gaule; son Gis reçut une éducation brillante, et parvint, par les gradations ordinaires, des honneurs civils au rang de consulaire delaLigurie,danslaquelle la résidence de Milan se trouvait enclavée. Ambroise, âgé de trente-quatre ans, n'avait point encore reçu le sacrement de baptême , lorsqu'à sa grande surprise et à celle du public, de gouverneur d'une province il se trouva transformé en archevêque. Sans cabale et sans intrigue, à ce que l'histoire rapporte, le peuple le nomma d'une voix unanime à l'épiscopat. L'accord et la persévérance de leurs acclamations passa pour une impulsion
< La Vie de saint Martin et les Dialogues rdalifs à ses miracles contiennent des faits adaptés A la plus grossière ignorance, dans un style qui n'est point indigne du siècle d'Auguste. L'alliance du bon sens et du bon goût est si naturelle que ce contraste me surprend toujours.
2 La Vie abrégée de saint Ambroise, par le diacre Pau- Rn ( Appendix à l'édit. des Bénédicl. , p. 1-15) a le mérite d'Mre une autorité originale. Tillem«nt (Mém. Ecclés. , t. s, p. 7»-306), et les édit. Bénédict. (p. 31-63) ont «nptoyé leurs soins et leur diligence ordinaires.
PAR ED. GIBBON. CH. XXVll.
surnaturelle , et le magistrat fut contraint d'accepter un gouvernement spirituel , auquel les habitudes et les occupations de sa vie passée le rendaient tout-à-fait étranger. Hais la vigoureuse activité de son génie le rendit bientôt propre à exercer , avec zèle et prudence, les devoirs de la juridiction ecclésiastique; et, renonçant avec joie an faste imposant de la grandeur temporelle , il daigna , pour l'avantage de l'église, diriger la conscience des empereurs r et contrôler l'administration de l'empire. Gratien l'aimait et le révérait comme son père , et Ambroise composa son traité sur la foi de la trinité pour l'instruction de ce jeune prince. Après sa mort tragiqne , et an moment où l'impératrice Jusdne tremblait pour sa propre sûreté et pour celle de son fils Valentinien, elle chargea l'archevêque de Milan de deux ambassades successives à la cour de Trêves. Il déploya nue intdligence et une fermeté égales dans ses fonctions politiques et ecclésiastiques, et contribua peut-être par son éloquence et par son autorité à suspendre les desseins ambitieux de Maxime, et à conserver la paix de l'Italie*. Ambroise avait dévoué sa vie et ses talens au service de l'église. Plein de mépris pour les richesses, il abandonna son patrimoine particulier, et vendit, sans hésiter, l'argenterie sacrée pour le rachat des captifs. Le peuple et le clergé de Milan chérissaient leur archevêque, qui jouissait de l'estime de ses souverains, sans solliciter leur faveur et sans redouter leur disgrâce.
Le gouvernement de l'Italie et la tutelle du jeune prince échurent naturellement à la princesse Justine , sa mère , également distinguée par son courage et par sa beauté , mais qui , au milieu d'un peuple orthodoxe, suivait maU heureusement la doctrine hérétique d'Arius. Justine, persuadée qu'un empereur romain avait le droit d'autoriser dans ses états l'exercice public de sa propre religion, fit à Ambroise la demande modeste d'une seule église, soit dans la ville, soit dans les faubourgs de Milan. Mais le pieux archevêque se conduisait
< Ambroise lui-n<me ( t. n , épit. mv , p. 868-891) fait à l'Empereur m récit très-brillant de n propre am bassade.
DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN
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par des principes difTérens '. Il reconnaissait que les palais de la terre appartiennent au souverain ; mais il considérait les églises comme le sanctuaire de Dieu , dont il prétendait, comme successeur des apôtres , être le seul ministre dans toute l'étendue de son diocèse. Les vrais croyans devaient jouir exclusivement des privilèges spirituels du chris^ tianisme , et le prélat regardait ses opinions tfaéotogiques comme la règle essentielle et invariable de l'orthodoxie et de la vérité. Il refusa toute conférence ou négociation avec les disciples de Satan , et déclara qu'il souffrirait plutôt le martyreqne de consentir à un sacrilège. Justine, oflensée d'un refus qui lui parfrissait une insulte, résolut d'avoir recours à l'autorité impériale.Elle manda l'archevêque dans son conseil, quelques jours avadt la fête de Pâques, où elle désirait faire publiquement ses dévotions. Ambroise obéit respectueusement ; mais le peuple le suivit en fouie, sans sonaveu, et assiégea, en murmurant, les portes du palais. La frayeur saisit les ministres de Talentinifen ; et , an lieu de prononcer une sentence d'exil contre l'archevêque, ils le supplièrent d'interposer son autorité pour protéger le souverain, et rendre la tranquillité à la <!apitale. Mais les promessies que l'on fit à Ambroise, et qu'il communiqua aux citoyens, furent bientôt violées par une cour per6de , et toits les désordres du fanatisme régnèrent , dans la capitale durant les six jours solennels que la piété chrétienne a destinés aux Cérémonies de la dévotion. Les officiers du palais préparèrent d'abord l'église Portienne, et ensuite la nouvelle basilique , pour la réception de l'empereur et de la princesse sa mère , et la décorèrent à la manière accoutumée ; mais il fallut les faire accompagner d'une forte garde militaire, pour éviter les insultes de la populace. Les ecclésiastiques ariens , qui hasardaient de paraître dans les rues , coulaient risque de la vie, et Ambroise eut le mérite et la gloire de sauver ses ennemis per-
* Le tablean qu'il tùt hii-mtme de ses principes et de taoottduile (,t.n,éptLrx,xxi,xzn, p. 852-880) est un des plus curienx monamens de l'antiquité eedésiaslique. On y trouve deux lettres adressées i sa sœur MarceUina, une requtte i Valentlnien, et le sermon 4e BMilieU non radeiulis.
sonnels des mains d'une multitude en fureur. Mais, tandis qu'il tâchait de contenir la violence de leur zèle , la véhémence pathétique dé ses sermons continuait à enflammer les dispositions séditieusesdupeuplede Milan. Il appliquait indécemment àla mère derempereur les allusions aux personnages d'Eve , de la femme de Job, de Jézabel et d'Hérodiade; et il assimilait la demande d'une église pour les Ariens aux plus cruelles persécutions que les chrétiens eussent endurées sous le règne du paganisme. Les précautions de la cour ne servirent qu'à faire connaître sa frayeur. On imposa une amende de deux cents livres d'or sae les communautés des marchands et des manufacturiers. On ordonna, au nom de l'eiopereur , à tous les officiers et aux suppôts in* férieurs de la justice , de rester r^ermés dans leurs tnaisons jusqu'à la fin des troubles de la capitale ; et les ministres de Yalentinieu eurent l'imprudence d'avouer publiquement, que les citoyens les plus respectables de Uilan '^étaient attachés an parti de l'archevêque. On le sollicita encore de rendre la paix à son pays, par sa condescendance aux volontés de son souverain. Ambroise fît sa réponse en termes humbles et respectueux , mais qu'on pouvait regarder comme une 'déclaration de guerre civile. EHe portait : « que r«mperenr
> pouvait disposer de son sort et de sa vie ; » mais qu'il ne trahirait jamais l'église de
> Jésus-Christ ; qu'il ne dégf^dèrait point h
> dignité du caractère épiscopal ; que , pour
> cette cause , il était prêt à souffrir tons les
> supplices que la maUce du démon pourrait » suggérer; et qu'il ne désirait que de mourir
> en présence de son fidèle troupeau et sur
> les marches des autels ; qu'il n'avait pas » contribué à exciter la fureur du peuple, et » que Dieu seul pouvait Tapaiser. Il priait
> rÈtre suprême de détourner les scènes de » sang et de confusion qui paraissaient prêtes
> à commencer ; et il espérait ne point su^
> vivre à la destruction d'une ville fiorissaote, « qui entraînerait peut-être la désolation de * toute l'Italie *. » La bigoterie opiniâtre de
< Le cardinal de Retz re^ut de la reine un tK»f^ semblable : elle le priait d'apaiser les troubles de Paris. Il répondit qu'il n'en éUU plus le nultre; • et i quoi j'*-
38& dep. J.-C.)
Justine aurait hasardé l'empire de son fils, si, dans cette contestation avec l'église et le peuple de Milan , elle avait pu compter sur l'oliéissance active des troupes du palais. Un corps considérable de Gotbs s'était mi|s en marche pour s'emparer de la basilique-, qui faisait l'objet de la dispute, et on pouvait présumer que des étrangers mercenaires , qui réunissaient des mœurs barbares et des principes ariens, exécuteraient sans scrupule les ordres les plus sanguinaires. L'archevêque les attendait à la porte de l'église, et, fulminant contre eux nue sentence d'excommunication, il leur demanda, du ton d'un père et d'un maître, si c'était pour envahir la maison de Dieu qu'ils avaient imploré la protection hospitalière des Romains. Saisis d'étonnement et de respect, les Goths accordèrent va délai de quelques heures; et, dans cet intervalle, les plus sages conseillersdel'impératrice la déterminèrent à laisser aux catholiques de Hi|an la paisible possession de totites leurs églises, et à dissimuler ses projets de vengeance en atlendjint des circonstances plus favorables. La mère de Valentinien ne pardonna jamais ce triomphe à AmbrQise;et le jeune empereur se plaignit en termes violens de la lâcheté de ses serviteurs, qui lui faisaient subir le joug honteux d'un prêtre insolent. Les lois de l'em- . pire,doiit quelques-unes étaient souscrites par Valentinien, condamnaient l'hérésie arienne, et semblaient excuser la résistance des catholiques. A la sollicitation de Justine, on publia un édit de tolérance dans toutes les provinces qui dépendaient de la cour de Milan, Ceux qui suivaient la foi du concile de Rimini obtinrent l'exercice public de leur religion , et l'empereur déclara que tous ceux qui enfreindraient ce règlement salutaire seraient punis de mortcomme perturbateurs du repos public '. P'après le caractère de l'archevêque de &|ilan et la liberté de ses expressions, on peut soupçonner que sa conduite ne tarda pas à fournir au)t ministres ariens,qui le guettaient,
joutai tout ce que tous ponrez imaginer de respect , de douleur, de regret et desoumissioD. » Je ne prétends sûremeol pas comparer ni les temps ni les hommes ; cependant le eoadjntenr semble «voir eu quelque enrie d'imiter saint Anbroise.
' Soxomine est le seul (I. tu, c. 13) qui Jette de l'obscnriU sur ce dit lumineux. ,
PAR ED. GIBBON.. CH. XXVIL
un motif réel ou un prétexte spécieux de l'accuser d« désobéissance à une loi qu'il nommait assez injustement une loi de sang et une ty^ ranuie> Le conseil de Valentinien prononça coutre Ambroise une sentence de bannissement bien modérée , puisqu'on lui permit.de choisir le lieu de son exil et le npiçhre de-ses compagnons. Mais le danger de l'église fit oublier au prélat. les maximes des saints, qui ont prêché et pratiqué l'obéissance passive au souverain. R refusa fièrement d'obéir-; et le peuple applaudit unanimement à son refus*. Les citoyens gardèrent tour à tour leur archevêque; ils barricadèrent fortement les portes de la cathédrale et du palais épiscopai , et les troupes qui l'environnaient craignirent do risquer l'attaque de cette forteresse. La multitude de pauvres que la libéralité d'Am-. broise faisait subsister, saisit cetteoccasion de signaler son zèle et sa reconnaissance ; et ^ pour que la patience de ses part'isans ne s'épuisât pas- par la longueur et la monotonie des vigiles nocturnes, ii.introduisit, dans l'église de Milan , l'usage de psalmodier régulièrement et à haute voix. Tandis que l'archevêque soutenait un siège dans sou église, un songe l'avertit de foire creuser la terne dans l'endroit où on avait enterré , depuis plus de trois siècles, les restes des deux martyrs Gervais et Protais*. Immédiatement , sous le pavé de l'église, on ti-ouva deux corps entiers, dont les têtes étaient séparées, et qui versèrent beaucoup de sang *. Ces saintes reliques furent présentées en grande pompe à la vénération du peuple , et toutes les circonstances de cette heureuse découverte vinrent à l'appui du projet d' Ambroise. On supposa que les os
* ExeubabatpiaplebsiaeeclesidmoHparalaeum cpiscopo suo.... Nos adhuc ftigidi eaxUabainur ttunen civUale allonita atque turbata. (Augustin , Confus. ,
î TOlemont, Mém. EccWs., t. h, p. 78-498. Un grand nombre des églises de l'Italie, de la Gaule, etc. , furent dédiées à ces martyrs inconnus ; mais saint Gerrais semble avoir élé plus favorisé que son compagnon.
* Jnvenimus mirm magnitudinis vtros diios , ut prisca cttas firebat (t. ii , éptt. xxn , p. 875). Ces squeletles étaient heureusement ou adroitement ad»plés au préjugé populaire , qui suppose que depuis Homère la laille des hommes a diminué sensiblement dans fhaqu.o
<i*cle.
Craidiaqtte HTouit mlnbitnr osu KfaMirit.
DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN
des martyrs, leur sang, et même leurs vêtemens, étaient doués d'une vertu salutaire, et qu'ils communiquaient leur influence surnaturelle aux objets les plus éloignés , sans rien perdre de leur efficacité. La cure extraordinaire d'un aveugle', et les aveux de plusieurs possédés qui semblaient les Taire malgré eux, disposaient à croire aux préceptes et à la sainteté de rarcheréqoe ; et ces miracles sont attestés par Ambroise lui-même , par Paulin son secrétaire , et par son disciple, le célèbre Augustin, qui professait alors la rhétorique h Milan. La philosophie de notre siècle approuvera sans doute l'incrédulité de Justine <;t de la cour arienne , qui se moquait de ces comédies , représentées par les intrigues et aux frais de l'archevêque '. Quoi qu'il en soit, leur eiïet sur l'imagination du peuple n'en fut pas moins rapide et irrésistible,- et le faible souverain de l'Italie céda malgré lui au faTori du ciel. Les puissances de la terre se réunirent aussi en sa faveur. Le conseil désintéressé de Théodose était dicté par la dévotion et par l'amitié , et l'usurpateur de la Gaule cachait les projets de son ambition sons le masque du zèle religieux *.
Maxime aurait pu régner en paix jusqu'à la fin de sa vie, s'il se fût contenté de la possession des vastes contrées qui composent aujour^ d'hui les troisplus florissans royaumesde l'Europe. Mais le spectacle de ses forces militaires lui inspira des projets de conquête, qui n'étaient soutenus ni par l'amour de la gloire, ni par le méprisdu danger, etsespremiers succès entraînèrent rapidement sa destruction. Il opprimait la Gaule , l'Espagne et la Grande- Bretagne *, pour entretenir une nombreuse
' Ambroise, toiD.n, é|)it. xm, p. 876; Augustin, Conflest. , Ut. n , c. 7 ; /fc CivU. Dei, lir. xxn , e. 8) ; Pauliii, in Fit. Jmbrosu , e. 14 ; in Jppend. Benedict. , p. 4. L'areogle se nommait Sérère : en touchant la niate robe il Ait guéri , et dévoua le reste de sa vie, envirouTingt-doq ans, au service de l'église.
* Paulin. , in Fit, tanct. An^ros. , c 5 ; in Append. Benedict. , p. 5.
3 Tillemont, Mém. Eodés. , t. x, p. 190-750. 0 admet b médiation de Tbéodose , et rejelte celle de Maxime , quoiqu'elle soit attestée par Prosper, Sozoméne et Théodoret.
* La censure modeste de Sulpicius ( Dialog. lu , 1 5) est inflniment plus eflicace que les faibles déclamations de Pac3tus(xn,2&,a8).
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armée de barbares, composée des plus féroces nations de l'Allemagne , avec laquelle il se préparait à envahir l'Italie, et à déponiller un prince encore enfant dont le gouvernement était détesté par des sujets catholiques. Mais le lâche Maxime, ayant à cœw de s'emparer sans résistance du passage des Alpes, fit à Domninns, ambassadeur de Valentinicn, la réception la plus hypocrite, et lui ofi'rit le secours d'un corps considérable de troupes , pour servir son maître dans la guerre de Pannonie. La pénétration d'Ambroise avait découvert le piège à travers les protestations d'amitié ' ; mais Domninns se laissa tromper ou corrompre par les libérslités de la cour de Trêves, et le conseil de Milan rejeta obstinément le soupçon du danger, avec une confiance aveugle, qui était moins l'effet du courage que celui de la terrenr. L'ambassadeur dirigea la marche des auxiliaires , et on les admit sans difficulté dans les forteresses des Alpes ; mais le perfide Maxime les suivit précipitamment avec le reste de son armée ; et, comme il avait soigneusement intercepté tous les avis qu'on aurait pu avoir de sa marche , la réveiiér»tioR du soleil réfléchie par les armes et il poussière qu'élevait la cavalerie, annoncerait seules l'ennemi aux portes de Milan . Danscette extrémité, Justine et son fils ne pouvaient accuser que leur imprudence et la perfidie de Maxime ; ils n'eurent ni le temps ni le courage de résister à une armée de Germains. Une capitale remplie de sujets mécontens offrait un asile peu sûr; la fuite était lenr seule ressource , et Aquilée leur seul refuge. Maxime ne daignait plus dissimuler Iaperve^ site de son caractère , et le frère de Gratien pouvait craindre le même sort que lui. L'usurpateur entra dans Milan en triomphe; et, quoique l'archevêque de Milan ait eu la prudence de refuser toute relation avec lui , il peut avoir contribué indirectement an succès de ses armes en préchant aux citoyens la nécessité de la soumission et le danger de la résistance*. L'infortunée Justine arriva sans
1 Etto tuUor advenus hominem, ptuxt inivluen tegentem. Tel fUl l'avis prudent d'Ambroise au retour it sa seconde ambassade.
2 Baronins(A. D. 387 , n. 63) apfli«|ne i ces lemi» Ac
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PAR ED. GIBBON. CH. XXVII
accident à Aqnilée; mais les fortiâcations lui parurent faibles. Elle craignit un siège , et résolut d'aller implorer la protection du grand Tbéodose , dont on célébrait la puissance et les vertus dans toutes les provinces de l'Occident. Elle fit approvisionner en secret un vaisseau pour transporter la famille impériale, s'embarqua précipitamment dans un petit port de l'Istrie , traversa toute l'étendue de la mer Adriatique et de la mer d'Ionie, doubla le promontoire du Péloponèse et entra heureusement dans le port de Thessalonique, après une longue navigation. Tous les sujets de Yalentinien abandonnèrent le parti d'un prince dont l'abdication les dispensait de la fidélité ; et, sans la résistance d'Emone , petite ville d'Italie , Maxime aurait conquis tout l'empire d'Occident sans tirer l'épée.
Au lieu d'inviter ses augustes réfugiés à venir le joindre à Gonstantinople, Théodose fixa, par quelques motifs secrets, leur résidence à Thessalonique. Ce ne fut ni par mépris, ni par indifférence, puisqu'il se bâta de les y aller trouver, suivi d'une partie de sa cour et du sénat. Après les avoir assurés de son sèle et de son attachement. Théodose observa pieusement à l'impératrice , que le crime d'hérésie était quelquefois puni dans ce monde, et qu'en consentant à adopter publiquement la foi de Nicée elle faciliterait la restauration de son fils, et attirerait sur elle et sur lui les bénédictions de la terre et du ciel. L'empereur remit à son conseil le choix important de la paix ou de la guerre. La justice et l'honneur faisaient entendre une voie plus haute encore depuis la mort de Gratien. A la persécution de la famille impériale à laquelle Théodose devait l'empire, Maxime avait ajouté de nouvelles Injures. Ni traités, ni sermens n'arrêtaient sonambition; et, loin de conserver la paix en temporisant, l'Orient se trouverait exposé à une invasion, si l'on ne prévenait pas les desseins ambitieux d'un perfide usurpateur. Les barbares du Danube, convertis depuis peu en soldats et en citoyens, conservaient encore une partie de leur féro-
calamilM publiques quelques-uns des sermons pénitentiaux (k* l'arcbevèque.
cité nationale; en exerçant leur valeur à la guerre, on en diminuerait le nombre , et on soulagerait les provinces oii ils commettaient beaucoup de désordres. Malgré tous ces raisonnemens, approuvés par la majorité du conseil , Théodose hésitait encore à prendre les armes pour une cause qui n'admettait plus de réconciliation ; et sa grande âme pouvait sans honte être émue d'inquiétude pour des peuples épuisés, et pour la sûreté de ses propres enfans. Tandis que le doute d'un seul homme suspendait le destin de l'empire, les charmes de la princesse Galla plaidaient en faveur de son frère Yalentinien '. Un héros ne résiste point aux larmes de la beauté , et le cœur de Théodose ne put pas se défendre des charmes de la jeunesse et de l'innocence. L'impératrice Justine sut profiter habilement de sa passion , et la célébration de son mariage fut le gage et le signal de la guerre civile. Les critiques insensibles, qui regardent la faiblesse de l'amour comme une tache indélébile sur la mémoire d'un grand homme, et surtout d'un empereur orthodoxe , rejettent en cette occasion l'autorité suspecte de Zosime. Pour moi, j'avoue naïvement que je me plais à trouver «t même à chercher dans les sanglantes révolutions de ce monde quelques traces des sentimens moins funestes et plus doux de la vie domestique. Dans la foule des conquérans ambitieux et sanguinaires , je distingue avec satisfaction le héros sensible qui reçoit ses armes des mains de l'amour. On assura par un traité l'alliance du roi de Perse. Les barbares consentirent à respecter les frontières, ou à suivre les drapeaux d'un monarque qu'ils révéraient, et les préparatifs de guerre se firent avec ardeur dans tous les états de Théodose, depuis l'Euphrate jusqu'à la mer Adriatique. L'habileté des dispositions semblait multiplier les forces de l'Orient , et partageait l'attention de Maxime. Il avait lieu de craindre qu'un corps de troupes choisies et commandées par l'intrépide Arbogaste
I ZoaBie(l.nr, p. 203, 264) raconte U ftiUedeVakalinien et l'amour de Tbéodose pour sa sœur.Tillemoot, à l'appui de quelques autorités faibles et équivoques, antidate le second mariage de Tbéodose (Hisl. des Emper. , t. r , p. 740), et tâche de réfuter les contes de Zosime , qui seraient trop contraires , dit-il, à la |Hcté de 'lliéodose
ne dirigeât sa marche le long du Danuh», et ne pénétrât à travers la Rhétie dans le cœur de la Gaule. On équipa une flotte pnisr santé dans les ports de la Grèce et de l'Ëpire; le dessein apparent était de conduire Valenti* nien et sa mère en Italie, dès qu'une victoire navale aurait ouvert le passage , de les conduire sans délai à Rome, et de les mettre eo possession du siège principal de l'empire et de la religion. Dans le même temps, Théodose lui-même , à la tête d'une armée nombreuse et disciplinée, s'avançait à la rencontre de son indigne rival , qui , après le siège d'Emone, avait assis son camp dans les environs de Siscie, ville de Pannonie, fortement défendue par le cours large et rapide de la Save.
Les vétérans, qui se rappelaient la longue résistance et les ressources successives du tyran Magnence , se préparaient sans doute aux travaux de denx ou trois campagnes sanglantes. Hais l'expédition contre le successeur qui avait usurpé comme lui le trône de l'Occident ne dura que deux mois '. Le génie de l'empereur d'Orient devait naturellement prévaloir contre le faible Maxime, qui ne montra dans cette crise fatale ni courage ni talens militaires. L'avantage d'une nombreuse cavalerie seconda puissamment rhabiletéde'Tbéodose. Les Huns etiesÂlains, et les Goths à leur exemple, formèrent des escadrons d'archers qui combattaient à cheval , et rompaient les rangs des Gaulois et des Germains par la rapidité de leurs évolutions. Après une longue marche , et dans la plus forte chaleur de l'été , ils s'élancèrent sur leurs chevaux , couverts d'écume , dans les eaux de la Save, passèrent la rivière à la nage en présence de l'ennemi, chargèrent les troupes qui défendaient la rive opposée , et les mirent en fuite. Marcellinus , frère de l'usurpateur, accourut à leur secours avec des cohortes choisies, qu'il regardait comme l'espoir et la ressource de son armée. Le combat, interrompu par l'approche de la nuit, recommença dès le point du jour, et, après une défense opiniâtre, les plus braves soldats
* Voyez la Chronologie d«s Lois, par Godefiroi , Cod. TModo*., l. i,p.119.
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de Maxime posèrent leurs armes aux pieds de l'empereur. Sans perdre de tempsà écouter les acclamaUons des habitaos d'Emone, 'Fliéodose continua sa marche pour temuner la guerre par la mort ou la captivité d» l'isurpateur, qui fuyait devant lui avec tonte la rapidité de la terreur. Du sommet, des Alpes Juliennes, il fit une telle diligence, qu'il a^ riva le même jour â Aquilée, et Maxime, esvironné de toutes parts, eut à peine le temps d'en fermer les portes ; mais elles ne pouvaient pas résister long-temps aux efforts d'un ennemi victorieux; l'indifférence, le mécontentement et le désespoir du peuple et des soldats hâtèrent la chute de Maxime. Arraché violemment de son trône et d^Moillé des oniemens impériaux , il fut traîné dans le camp de Théodwe , environ à trois milles d' Aquilée. Loin d'insulter â son infortune, l'empereur parut touché de compassion , et disposé à quelque indulgence , pour un homme qui n'avait jamais été son enneni personnel, et qui ne lui inspirait que da mépris. Les malheurs auxquels nous somoNs exposés excitent plus aisément notre sensibilité, et Tliéodose ne pouvait pas voir son rival prosterné à ses pieds, sans faire des réflexions sérieuses sur l'inconstance de la fortune et de la victoire. Mais la mort de Gratieo, et le respect pour la justice, bannirent bientôt la faible impression d'une pitié involontaire. Théodose abandonna Maxime à la vengeance des soldats, qni l'emmenèrent de sa présence et lui tranchèrent la tête. Victor , fils de l'usurpateur, que son père avait décoré du titre d'auguste, périt par l'ordre, et peut-être parla main d'Arbogaste, ettoutesles dispositions deThéodose furent couronnée^<fai succès. Dès qu'il eutainsi terminé une guerre civile qu'il avait supposé devoir être plus sanglante et plus diflScÛe, l'empereur de l'Orient s'occupa, durant plusieurs mois de résidaice à MUan, de rétablir l'ordre dans les provinces; et, au commencement du printemps, il fit son entrée triomphale dans la ville de Rome, à l'exemple de Constantin et de Constance*.
< En oatrc des pass^pas que l'on peal recueillir da» la Chroniques et dans l'Histoire EceUsiastique ( Zaim* ,
(387 dep. J.-C.)
L'orateur qui peut sans danger garder le silence peut aussi louer Théodose sans répugnance et sans difficulté '. La postérité avouera sans doute que le caractère de ce prince * offrait le sujet abondant d'un juste panégyrique. La sagesse de ses lois et le succès de ses armes faisaient respecter son administration de ses sujets et de «es ennemis. Il aimait et pratiquait les vertus de la vie domestique, qui habitent rarenreot les palais des rois. Théodose était «obre et chaste ; il jouissait sans excès des plaisirs de la table , et la passion des femmes ne le détournait jamais de ses devoirs. Décoré des titres fastueux de la grandeur impériale, il aimait encore à mériter les tendres noms d'époux fidèle et de père indulgent. Il traita toujours comme uu second père sou oncle, qui méritait sa plus parfaite estime. Théodose reçut comme ses propres enfans ceux de son frère et de sa sœur, et ses sains s'étendirent à ses parens les plus éloignés. C'était dans le nombre de ceux qu'il avait vus sans masque avant de monter sur le trône qu'il choisissait ses amis particuliers; sa grande âme méprisait la distinction accidentelle de la pourpre et du diadème , et sa conduite prouva qu'il savait oublier les injures pour ne se souvenir que des bienfaits. Il avait l'attention obligeante de conformer le ton léger ou sérieux de sa conversationà l'âge, au rang et an caractère de ceux de ses sujets qu'il admettait dans sa société; et l'affabilité de ses manières était la pein-
(1. nr, p. 259-267), Orose (1- vu , c. 35), et Pacatus (in Panegjrr. Fet. , xu , 30-47 ) , suppléent à la disetle des matériaux de la guerre dvile. Ambroise (tom. n, éptt. xt, p. 952, 953) fait allusion d'une manière assez obscure aux érénemensconnus, d'un magasin enlevé, d'une action i Pétovio, et d'une victoire navale sur la mer de Sicile, etc. Ausone (p. 250, edil. Toll.) félicite Aquilée) de sa bonne fortune, et fait reloge de la conduite de ses Iia- Utans.
. 1 Quampromptum laudare prineipem-, tam bUutn sUuiste de principe. (Pacat, in Pcmegjrr. Fet., xii, 2.) Latinus Pacatus Drepanius, né dans la Gaule, prononça cette oraison à Rome A. D. 388. Il (Ut nommé depuis consul d'Afriiiue ; et son ami Ausonius compare ses poésies à celles de Virgile. ( Voyez Tillemont, Hist. des Emper.,t. T, p.303.)
3 Voyez le portrait que Vidor-le-Jeuiie fliit de Théodose. Les traits sont bien frappés : l'éloge de Pacatus est tnq> vague , et Claudien semble craindre toigours d'élever la gloire de Théodose au-dessu de celle de son Sta,
PAR ED. GIBBON. CH. XXVII
ture naïve de son âme. Théodose respectait la probité des hommes vertueux, et récompensait avec libéralité tous les talens utiles. En exceptant les hérétiques, qu'il persécuta peut-être avec une haine trop implacable , on peut dire que sa bienfaisance active s'étendait sur tout le genre humain. Le gouvernement d'un grand empire suffit sans doute pour occuper le temps et tous les talens d'un mortel. Cependant ce prince actif , sans aspirer â la réputation d'un savant , réservait toujours quelques momens de son loisir à des lectures instructives; Thistoire était son étude favorite. Les annales de Rome lui présentaient, dans la longue révolution de onze siècles, des tableaux variés et frappans de la fortune et de la vie des hommes, et on observait avec plaisir que les cruautés deCinna, de Marins ou de Sylla , lui arrachaient une exclamation d'horreur pour ces fléaux des hommes et de la liberté. Son opinion impartiale des événemens passés servait de règle à sa conduite, et il eut le mérite rare d'étendre ses vertus en proportion de sa for tune. Le moment de la prospérité était pour lui celui de la modération. Il fit admirer sa clémence après les dangers et les succès de la guerre civile. Dans les premiers tumultes de la victoire , on avait massacré une partie des Mores qui composaient la garde de l'usurpateur, et livré quelques-uns des plus criminels au glaive de la justice. Mais l'empereur se montra plus empressé de sauver les innocens, que de punir les coupables. Les infortunés citoyens de l'Occident, qui se seraient crus trop heureux d'obtenir la restitution de leurs terres , reçurent'avec étonnement une somme d'argent équivalente à leurs pertes , et le vainqueur pourvut libéralement à l'entretien de la mère et à l'éducation des filles de Maxime '. Tant de vertus excusent en quelque façon la supposition de l'orateur Pacatus, qui affirme avec enthousiasme que, si l'ancien Brutus revenait sur la terre, il abjurerait aux pieds de Théodose la haine de la royauté *.
Cependant l'œllperçant du fondatenr de la république aurait aperçu sans doute en lui
< Ambr., t. a, épit xi, p. 965. Pacatus, faute de courageou d'intelligence, n^ige cette circonstance glorieuse, -î Pacat. , in Panegrr. Fet., in, ap.
DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN
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deux défants essentiels et susceptibles de détruire son goût récent pour le despotisme.L'indolence de Théodose aflaiblissait souvent l'activité * de ses vertus , et il se livrait quelquefois à l'impétuosité de sa colère *. Dans la poursuite d'un objet important, son courage devenait capable des plus grands efforts; mais, après la réussite d'une entreprise, après la crise d'un danger, le héros retombait dans une apathie honteuse; et, oubliant que son temps appartenait à ses sujets, il se livrait aux plaisirs innocens , mais frivoles , d'une cour fastueuse. Théodose était naturellement impatient et colère ; et dans un rang où personne ne pouvait lui résister, où peu d'hommes osaient lui faire des représentations , le monarque sensible craignait également le danger de ses faiblesses et celui de sa puissance. Il travaillait sans cesse à vaincre, ou du moins à modérer l'impétuosité de ses passions ; et le succès de ses efforts augmentait le mérite de sa clémence. Mais la vertu pénible qui exige toujours un combat n'est pas toujours sûre de la victoire , et le règne d'un prince sage et clément fut souillé par un acte de cruauté qu'on attendrait à peine d'un Néron on d'un Domitien. L'historien de Théodose , après avoir transmis avec plaisir à la postérité le pardon généreux que ce prince accorda aux citoyens d'Antioche , a la douleur d'avoir à raconter, moins de trois ans après, le massacre inhumain deshabitans de Thessalonique.
Le caractère inquiet du peuple d'Antioche n'était jamais content de sa propre situation , ni du gouvernement de ses souverains. Les sujets ariens de Théodose déploraient la perte de leurs églises ; trois évêques rivaux se dis-
< Zosime, 1. ir, p. 271, 272. Son témoignage porte dans cette occasion l'empreinte de la candeur et de la vérilé. Il observe celte alternative d'indolence et d'activité, non pas comme un vice, mais comme une àngularité dn caractère de Théodose.
1 Victor avoue et excuse cette disposition à la colère. Sed habes, dit Ambroise à son souverain en termes fermes et respectueux , naturae impetum , quem si quis lenire velit, citù vertes ad nUsericordiam : si quis stinuiiet, in magis exsuscitas, ut eum revoeare vix pMsis (t. n, epist. 1. 1, p. 998). Ttaéodose (daiid. in nr, Cous. Honor. 266, etc.) exborte son flU i BMdérer «m penchant à la colère.
putèrent le siège d'Antioche, et là sentence qui décida de leurs prétentions excita les murmures des deux congrégations qui succombaient. Les besoins de la guerre contre les Goths, et la dépense inévitable que le traité de paix entraîna , avaient obligé l'empereur à augmenter les impôts ; et la province d'Asie, qui n'avait point souffert des malheurs de l'Europe , contribuait avec répagoasce à les soulager. La dixième année de son règne approchait, et la fête d'usage à cette époque était plus agréable aux soldats qui recevaient une gratification considérable, qu'aux citoyens dont les dons volontaires avaient été convertis depuis long-temps en taxes accablantes. Les édits bursaux mirent la ville d'Antioche en alarme ; le tribunal du magistrat fut assiégé par une foule suppliante , qui sollicitait en termes pathétiques et respectueux la réformation des abus. L'arrogance des commissaires, qui traitaient les plaintes de résistance criminelle , enflamma peu à peu la colère du peuple ; des satires et des invectives se firent entendre de toutes parts, d'abord contre les ministres subordonnés du gouvernement , et insensiblement contre l'empereur lui-même; leur fureur, animée par la foiblesse des moyens que l'on prit pour la calmer, se déchargea sur les por^ traits de la famille impériale , qu'on avait exposés à la vénération publique dans les plus belles places de la ville. Les statues de Théodose, celles de son père, de Flaccille son épouse , et de ses deux fils Arcadius et Honorius , furent abattues , brisées en pièces , et traînées ignominieusement dans les rues. L'arrivée d'un corps d'archers fit cesser presque sur-le-champ le tumulte, et les habitans d'Antioche eurent le temps de réfléchir sur l'énormité de leur faute et sur le danger du châtiment '. Le gouverneur de la province rendit à la cour un compte exact de toutes les circonstances de Fémeute; et les citoyens trcmblans chargèrent Flavien , leur
1 Les (^retiens et les païens crurent nnaBimemeni que la sédition avait été excitée par les démons. Une femm« d'nne taille gigantesque, dit Sozomène, se promenait dans les mes un Itouet à la main; un vieillard, dit Ubanius (Orat. -m, p. 390) se transforma d'abord en jeime homme, et ensuite en petit enfMt, etc.
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évéque, d'y porter l'aveu de leur crime et l'asBurance de levr repentir. Us lui donnèrent pour collègue Hilaire , l'ami et probablement le disciple de Libanius; et le génie de ce sénateur éloquent Tut d'un grand secours à sa patrie dans cette triste circonstance'.Une distance de huit cents milles séparait Antioche deConstaotinople; et, malgré la diligence des postes impériales, la ville coupable eut long-temps à souffirir le doute effrayant de la réponse. La moindre rumeur excitait la crainte ou l'errance des citoyens d'Amiocbc. Ils entendaient avec frayeur annoncer que l'empereur, violemment irrité des insultes faites à ses statues , et plus encore des induites commises sur celles de son épouse bien-aimée, avait résolu de raser la ville, et de massacrer, sans distinction d'skge ou de sexe, tous les babitans*, dont une partie chercha un refuge dans les montagnes de Syrie et dans le désert voisin. Enfin, après vingt-quatre jours d'attente et d'inquiétude, le général Uellebicus et Césarius, maîtres des offices , prononcèrent les ordres de l'empereur et la sentence d'Antioche. Cette orgueilleuse capitale fut dégradée de Ron rang , et perdit le nom et les droits de cité. On dépouilla la métropole d'Orient de ses terres, de ses privilèges et de ses revenus, et on l'assujettit, sous la dénomination faumiliante de village, i la juridiction de Laodicée '; on ferma les b^s, le cirque et les théâtres; et, pour la priver en même tenq» des plaisirs et de l'abondance, Théodose fit supprimer la distribudon de grains qu'on y faisait annuellement. Ses délégués procédèrent ensuite aux informations contre les particuliers qui avaient dé-
■ Zosime se trompe sûrement dans son récit partiel et tronqué, lorsqu'il envoie Lii>anius en personne à Congtantinople. Ses propres oraisons pronveut qull resta à Antiedie.
2 tibanius (Orot. i, p. 6,edU.Fenet.) déclare que sous un pareil règne la crainte du massacre était absurde, surtout pendant l'absence de l'empereur; c^ sa présence, selon cet éloquent esclave, aaratt pu légitimer la vengeance la plus violente.
i Laodicée, sur le bord de la mer, à soixaile-cinq milles d' Antioche. (Voyez Noris Epocti., Syro-Maced., Ditsert. m , p. 230.) Les babitans d'Antiocfae trouvèrent mauvais que la ville de Seleucie, qui dëpendaitde leur capitale, eût U présomption d'intercéder en leur -faveur.
PAR ED. GlBBOn. CH. XXVIl.
trait les statues , et contre ceux qui ne s'y étaient pnnt opposés. Hellebicus et Césarius siégeaient au milieu du Forum, sur leur tribunal, environné de soldats. Les citoyens d' Antioche, les plus distingués par leur naissance et leurs rich^ses, pararent chargés de chaînes ; on leur fit sonHirir la torture , et les deux magistrats prononcèrent on suspendirent, de leur seule autorité, la sentence des criminels. On vendit leurs maisons ; leurs femmes et lenrs enfans tombèrent de l'opulence dans l'excès de la misère , et le peuple s'attendait à vràr terminer, par les plus sanglantes exécutions ', un joar de calamités que le prédicateur de l'Orient , l'éloquent Ghrysostôme, a représenté comme un tableau frappant du jugement de l'univers.
Hais les ministres de Théodose exécutaient avec répugnance sa cruelle commission. La désolation du peuf4e leur arracha des larmes, et ils écoutèrent avecrespect les sollicitations des ermites et des moines qui descendaient en foule des montagnes *. Hellebicus et Césarius consentirent Ji suspendre l'exécution de la sentence ; le premier resta à Antioche , tandis que l'autre fit avec la plus grande diligence le voyage de Constantinople pour implorer la miséricorde du souverain. La colère de Théodose était déjà calmée; les députés du peuple, l'évéqne et l'orateur avaient obtenu une audience favorable, et les reproches de l'empereur furent pintdt les plaintes de la tendresse offensée, que les m'-naces de Forgueil et de la puissance. Les citoyens d'Antioche reçurent le pardon de leur erime; on ouvrit les portes des prisons; les sénateurs, qui n'attendaient plus qu'une mort ignominieuse , recouvrèrent leurs maisons et leurs fortunes ; et la capitale de 1*0- . rient reprit son éclat et la jouissance de tons ses privilèges. Théodose donna publiquement des louanges au sénat de Constantinople, qui avait intercédé en faveur de leurs con-
1 Comme on ne peut pas fixer an Juste la date des jours on le tumulte eut lieu, parce qne la Rte de Pâques est mobile, on ne peut déterminer précisément que l'année. Après des recherches pénibles, TiUemont (Hisl. des Emp., t. V, p. 741-744) et Montfaueon (Ghrysostôme, t. xni, p. 105-110) ont préféré l'année 387.
2 ChrysostOme compare leur courage, qui ne courait i pas grand danger, i la fuite honteuse des cyniques.,
iVères; il récompensa réloqueace d'Hilaire en le nommant gouverneur de ta Palestine, et assura Tévéque d'Antioche, à son départ, de son estime et de sa reconnaissance. 'Ffaéodose vit élever mille statues à sa clémence; son cœur ratifiait les applaudissemens de ses sujets, et l'empereur avoua que, si la justice était le devoir le plus sacré des souverains, la bienfaisance était aussi leur plus délicieuse jouissance '.
On attribue la sédition de Thessalonique à une cause plus honteuse, et les suites en Turent plus funestes. Cette grande vilb, la métropole de ioules les provinces de l'illyrie, avait été préservée du ravage des Goths par des fortifications redoutables «t une garnison nombreuse. Botheric, général de ces troupes, avait, dans le nombre de ses esclaves, un jeune garçon dont la beauté excita les désirs impurs d'un des cochers du cirque. Bothericpunit parla prison son insolente brutalité, et rejeta les clameurs de la multitude, qui, dans une représentation des jeux publics, demandait avec obstination l'élargissement «le leur fovori. Quelques disputes, accidentellement élevées à ce sujet, enOammèi-ent le ressentiment du peuple , et la garnison, affaiblie par le nombreux détachement employé à la guerre d'Italie, et par la déser^ tion , ne put pas sauver sou général de leur fureur; Ûs assassinèrent inhumainement Botheric et plusieurs de «es principaux ofQciers. Leurs corps furent -mutilés , et traînés ignominieusement dans les rues , et la nouvelle en parvint bientôt à l'empereur, qui résidait alors à Milan. Le juge le plus modéré aurait puni sévèrement les auteurs de ce désordre , et le mérite de Botheric pouvait contribuer à augmenter l'indignation de Théodose. Le monarque fougueux, trouvant les formalités de la justice trop lentes au gré de son impa-
I Deux orateurs également distingués par leur mérite , quoique d'opinions différentes, ont décrit la sédition d'Antiocbe en style presque dramatique. (Voyez Lilianius, Orat. wv, XV, p. 389-420, édit. de Morelj Orat. i, p. 1-14, f'enet., 1754, elles vingt oraisons de saint Jean Clu-ysostômeif/e^totHÙ, t.ii,p. 1-225, édit. de Monlfaucon.) Je connais peu les ouvrages de Chrysostôme; mais Tillemont (Hist. des Empereurs, t. v, p. 263-283) et Hwmanl (Vie de saint Chrysostôme, 1. 1, p. 137-244) annoncent qu'ils ont lu ses «euvres avec une pieuse curiosité.
DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN
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tience, résolut de venger la mort de son Kentenant par le massacre de ses assassins. Cependant son Âme fiottait encore entre la clémence et la vengeance. Le zèle des évéqnes lui avait presque arraché la promesse d'oa pardon général; mais Raffin, son ministre, ranima sa colère; et l'empereur , après avoir expédié ses ordres sanglans, se repentitlorsqu'il était trop tard pour ea prévenir les suites funestes. On confia le châtiment d'ane ville romaine à la fureur aveugle des barinres,'.et l'exécution Ait tramée avec tons les artifices perfides d'une conjuration. On se servit du nom du souverain pour inviter les habitans de Thessalonique aux jeux du cirque; et telle était leur avidité pour cesamnsemens, que les spectateurs n'euredt ni crainte ni soupçon. Dès que l'assemblée fut complète, les soldats qui environnaient secrètement le cirque, reçurent l'ordre de destmo* tion générale. Le carnage continua pendanl trois heures, sans distinction de citoyen on d'étranger, d'âge ou de sexe, de crime on d'innocence. Les relations tes plus modérées portent le nombre des morts à sept mille, et quelques écrivains affirment que l'on sacri6a quinze mille victimes aux mânes de Botherir. Un mardiand étranger, qui n'était pasprobablement à Thessalonique an moment delà révolte, et qui n'était conséquemment pas covpable, offrit sa propre vie et toute sa fortune pour sauver un de ses deux fik; mais, tandis que oe père infortuné l>alançait auquel il donnerait hi préférence, les barbares lui évité-, rent la douleur de condamner un de ses euCans, en les immolant tous deux. Les assassins donnaient pour excuse de leur inhumanité un motif qui rend la vengeance combinée de Théodose encore plus odieuse: ils a'ssuraient que l'empereur avait fixé le nombre de têtes que chacun d'eux devait présenter. L'ordre du monarque parut d'autant pins féroce, qu'il faisait souvent de longs séjours à Thessalonique. La situation de cette ville infortunée, ses rues, ses maisons , et jusqu'à l'habillement et aux traits de ses habitaos, étaient familier» à Théodose, et l'existeDce du peuple qu'il faisait massacrer devait frapper vivement son imagination' .
1 Ambroise (l, n, épU. 1. 1, p. 9W), Augnrtio («te di-
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TAR ED. GIBBUM. CH. XXVU.
L'attacbemait respectueux de l'emperenr pour le clergé orthodoxe le- disposait à aimer et à admirer le caractère d'Àmbroise , qui réunissait an plus haut degré toutes les vertus épiscopales. Les ministres et les amis de Théodose imitaient l'exemple de leur souverain, et il apercevait avec phis de surprise que de ressentimcmt que l'archevêque était immédiatement instruit de tout ce qui se pssait dans son conseil. Le prélat jugeait que toutes les opérations du gouvernement civil pouvaient intéresser la gloire de Dieu ou de sa religion. Les moines et la populacede €allinicum, petite ville sur les frontières de la Perse, animés par leur fanatisme on par- celui de leur évéque, avaient incendié un conventicul» de Valentitiiens , et une synagogue de Juifs. Le magistrat condamna le séditieux prélat à rétablir la synagogue , ou à payerle ^mmage, et l'empereur confirma cette sen> tence modérée; mais l'archevêque de Milan n'y donna pas sou approbation ' . Il dicta une lettre de censure et pleine de reproches amers, tels que l'empereur aurait pu les mériter s'il eât reçu la circoncision et renoncé an baptême. Ambroise y considère la tolérance du judaïsme comme la persécution de la catholicité; il déclare audacieusement que, comme fidèle croyant , il envie à l'évêque de Callinicnm le mérite de l'action et la palme du martyre, et il déplore, en termes pathétiques, le tort que cette sentence doit faire à la gloire et au salut de Hiéodose. Cet avertissement particulier n'ayant pas produit l'effet qu'il en attendait, l'arehevéque s'adressa, du haut de sa chaire *, à l'empereur sur son
tal. DeL, t, 26) et Panlin (m Ht. Jmbros.,c. 24) expriment en termes vagiies leur horreur et leur compasàou. On peut y ajouter i'aulorilé de Soiomène (I. vn, c. 2%), Théodorel (I. v, c. 17), Théophane {Chromsr<V; p. 62), Ccdrenus (p. 317) et Zooare (t. ii , 1. xiii, p. 34). LeseuIZosioie, l'ennemi juré de Théodose , passe sous silence la plus condamnable de toutes ses actions.
< Voyez toute la transaction dans Ambroise (I. ii, épSI. XI, XII, p. 946-956) et le biographe Paulin (c. 23). Bayle et Barbeyrac (Morales des P^res, c. 17, p. X25, etc.) ont justement condamné l'archevêque.
. 2 Son sermon est une bizarre ailéi^rie i la verçe de Jérémie, à l'amandier, à la Temme qui lava et oignit les pieds du Christ, etc. ; mais la péroraison est directe et personnelle.
trône*, etrefusa obstinément de faire Toblation de l'autel jusqu'au moment où Tbéodose assura, par' une promesse solennelle, l'intpunitéde l'évêque et des moines de Callinicumi La rétractation *- de 'l^héodose était sincère , et, durant sa résidence à Milan , son attachement pour Ambroise s'augmenta dans les entrevues fréquentes et les conversations familières qu'il eut avec lui.
Lorsqn' Ambroise apprit le massacre de Thessalonique, son âme se remplit d'horreur et d'indignation. H se retira à la campagne pour s-'y livrer à sa douleur, et éviter la présence de Théodose ; mais, dédaignant un silence timide , qui pourrait passer pour une approbation tacite du crime , il écrivit une lettre à l'empereur , dans laquelle il lui en peignit l'énormité, en l'avertissant qu'il ne pourrait l'effacer que par les larmes de la pénitence. Ambroise, joignant la prudence à la fermeté , au lieu d'excommunier publiquement l'empereur', se contenta de lui mander qu'il avait été averti dans une vision do ne plus présenter l'oblation de l'église en. pré=sence ou au nom de Théodose ; il lui conseil lait de se livrer à la prière et de ne point penser à s'approcher des autels pour recevoir la sainte eucharistie avec des mains impures, encore teintes du sang d'un peuple innocent. L'empereur, profondément affecté des reproches de l'archevêque, et déchiré de ses propres remords, contemplait avee frayeur les suites irréparables de sa fougueuse cruauté. Après avoir gémi quelque temps sur son crime, il se disposa, comme de coutume, à faire ses dévotions dans la cathédrale deMi-
< Bodie, epùcope, de me proposuifU. Ainbroise l'avoua modestement; mais il réprimande sévèrement Timasius, général de la cavalerie et de l'infanterie , qui avait eu l'audace de dir« que les moines de CaUinicum méritaient, punition.
2 Cependant, cinq ans après, dans l'abscflce de son guide spirituel, Tbéodose toléra les Juib, eldéfenditla destruction de leurs synagogues. (Cod. de Théod., I. xvi, t. vni , loi 9, et les Commentidras de Godefiroi, t. vi, p. 225.)
3 Ambroise, t. Il, éplt. u, p. 997-1001. Son épUro est une mauvaise rapsodie sur un sujet qui méritait d'être mité (dus dignement. Ambroise savait mieux agir qu'écrire. Ses compositions manquent de goût et de génie. U n'a ni le feu de Tertullien, ni l'élé^ute abondance de Ijaclance, ni la vivacité de jérdme , ni la grave énergie d'Augustin.
lan. L'intrépide archevêque arrêta son souverain sous ie portique , et prenant le ton et le langage d'un envoyé du ciel, il lui déclara que le repentir ne suffisait pas pour expier un crime public et apaiser la justice d'un Dieu tout-puissant. Tbéodose lui représenta avec humilité que s'il s'était rendu coupable d'homicide , David , le mortel chéri de Dieu, avait non-seulement commis le meurtre, mais encore l'adultère. € Vous avez imité
> David dans son crime, lui répondit le con-
> rageux archevêque, imitez-le dans son re-
> pentir. > Théodose accepta respectueusement les conditions qui lui furent imposées; et sa pénitence publique est regardée comme un des événemens les plus honorables pour l'église. Selon les règles les plus modérées de la discipline ecclésiastique établie dans le quatrième ûècle , le crime d'homicide exigeait une pénitence de vingt ans ' ; et, comme le cours de la plus longue vie humaine ne suffisait pas pour expier le meurtre multiplié des habitans de Thessalonique, l'assassin devait être exclu durant toute sa vie de la sainte communion. Hais l'archevêque , suivant les maximes de la politique religieuse, accorda an peu d'indulgence à un pénitent illustre , qui, renonçant à l'orgueil du diadème , consentait à jouer le rôle d'un suppliant, et l'édification publique était un motif d'abréger la durée de la pénitence. Il suffisait que l'empereur des Romains se présentât dans l'église d'un air humble et dépouillé de toutes les marques de la royauté, et qu'au milieu de la cathédrale de Milan il sollicitât le pardon de ses péchés par ses soupirs et par ses larmes*. Ambroise employa sagement, dans cette cure spirituelle, un mélange de douceur et de sé-
DEGADEMCE DE L'EMPIRE ROMAIN
(380 dep. J.-C)
i SeloD la discipUDS de saint Basile (canon m), l'homidde volontaire devait porter quatre ans le deuil, passer les «tnq autres années dans le silence, rester prosterné Jusqu'à la On des sept années snirantes, et se tenir delMHit durant les quatre dernières. J'ai enUe les mains l'original. (Bererldge, Pandecte, L ii, p. 47-151) et une tradncUon (Cbardon, Hist. des Sacremens, t. nr, p. 219-277) des éplires canoniques de saint Paul.
2 La pénilenee de Théodose est attestée par Amiiroise (l.n,de(»U.Theod., e. 34, p. 1207), Augustin (de CicUat. Dei, t, 26) et Paulin (m nt. Jmbro$., c. 24). Socrate n'en est point insUiiit;'Sozomène (I. vn , «. !fô) «si r6rl concis, et il Diul se d^or du récit prolixe de Théodoret (I. T, c. 18).
vérité. Après un délai d'eoviroB hait mois , Théodose fut. admis â la commanion des fidèles ; et l'édit qui ordonne de différer de trente jours l'exécution des sentences doit être regardé comme le fruit salutaire de son repentir '. La postérité a applaudi à la piense fermeté de l'archevêque, et l'exemple de Théodose démontre l'atiliié des principes qui forcèrent un monarque absolu, que la justice humaine ne pouvait pas atteindre , à respecter les lois et les minisires d'un juge invis»ble. € Le prince , dit Montesquieu , qui aiaoe
> la religion et qui la craint , est un lioa qui
> cède à la main qui le flatte, ou à la voix qoi
> l'apaise*. > Les forces de ce puissant animal sont conséquemme&t à la ^spositioo <k celui qui a acquis sur lui cette autorité dan> gereuse ; et le prêtre qui dirige la conseillée d'an souverain peut enflanuner ou conlenir ses pissions sanguinaires, au gré de sob i»clination ou de son intérêt. Ambroise a défendu alternativement la cause de l'humait et celle de la persécution avec véhémeace et avec succès.
Après la défaite et la mort de rnsorpateur de la Gaule, Théodose fut nuttre absolu dan* toute l'étendue du monde romain ; il régnait sur les provinces de l'Orient par le choix de Gratien , et snr celles de l'Occident par le droit de conquête. Le vainqueur employa utilement trois années de séjour en Italie à rétablir l'autorité des lois , et â réformer les abus qui s'étaient introduits sons l'administration de Maxime et sous la minorité de Valentmien. Les actes publics portaient toojoats le nom de Valentiaien ; mais la faiblesse de son jeune âge et sa foi suspecte exigeaient tonte la prudence d'un tuteur orthodoxe. Théodose aurait pu lui 6ter l'administration de ses états, on le renverser du trône sans s'exposer à des combats, ou même à des murmures, s'il avait écouté la voix de la politique ou de l'intérêt personnel. Mais, dans cette occasion séduisante , la générosité de
* Codex Theod., I. ix, t. xi, loi 13. La date et les dN constances de ceUe loi paraisseni (brt peu authentiques ; nais je me sens porté à AiToriser tas eflbris de TncBoai (Hisl. des Empereurs, t. ▼, p. 271) et Pagi (CriUea, 1. 1^ p. 578).
1 Esprit des Lois, I. xxit, c. 2.
(3P0 dep. J.-C.)
sa conduite a arraché les applaodisseineBs de ses plot implacables ennemis. Il replaça Valentinien shf le trône de Milan , rendit an prince détrôné toutes les provinces enlevées par Maxime, sans se réserver aucune clause avantageuse , soit pour le présent ou pour l'avenir, et y ajouta le don magnifique de tons les pays au-delà des Alpes , dont il avait acquis la propriété par le succès de ses armes contre rn8iu>pateur'. Satisfait d'avoir vengé son bienfaiteur, et délivré l'Occident de la tyrannie, l'empereur retourna gouvema* paisiblement ses états , et retomba bientôt dans sa nonchalance onfinaire ; mais la postérité qui admire la gloire de son élévation doit applaudir à l'usage généreux qu'il it de la victoire.
L'impératrice Justine ne survécut pas long-temps à son retour en Italie , et Théodose, après sa victoire , ne lui permit point de diriger l'administration de Valentinien '. Une éducation orthodoxe effaça bientôt les principes d'hérésie arienne qu'elle loi avait donnés par son exemple et par ses instructions. Son zèle naissant pour la foi de Nicée, son respect pour le caractère et pour l'autorité d'Ambroise , faisaient concevoir aux catholiques la plus favorable opinion du jeune empereur de l'Occident*. Ils applaudissaient i sa chasteté , à sa sobriété , à son mépris pour les plaisirs, à son application aux affaires et à sa tendresse pour ses deux sœurs , en faveur desquelles il ne se permettait cependant pas la plus faible injustice contre le moindre de ses sujets. Mais un caractère si aimable n'arrêta point les complots delà perfidie : le jeune Valentinien, avant d'avoir accompli la vingtième année de son âge, tomba victime de la trahison , et l'empire se trouva
i T»T< inpi lit tuipytT<u »6iiit«> ttt^n <if«i. TcUe
estIaIonangediétiTedeZosune(l. IT, p. 267). Augustin se sert d'une expression plus henreuse : falentiniar mon miiericordissimd veneratione restUuU.
> Sozomène, I. vn, c 14. Sa chronologie est fort incertaine.
» Voyez Ambroise, t. n, de Obit. FalentinUui., c. 17, etc., p. 1178; c. 36, etc., p. 1184. Tandis que le Jeune empereur donnait un festin, il jeûnait lui-même, fl reftisa de voir une actrice dont on rantait la beauté , etc. D'après l'ordre qu'il donna de [aer les animaux sauvages qu'il rèsenrait pour les plaisirs de la chasse, il est peu raisonnable de loi reprofiter un penchant pour cet annsemeiit.
PAR ED. GIBBON. CH. XXVU
de nouveau exposé aux horreurs de la'guerre civile. Ari}ogi»te *, soldat vaillant de la nation des Francs, tenait le second rang dans le service de Gratien. A la mort de son maître, il passa sous les drapeaux de Théodose,, et contribua, par sa valeur et par ses talen» militaires , à la défaite de Maxime. Après k victoire , l'empereur le nomnta maître général des armées de la Gaule. Son mérite réel et sa fidélité apparente avaient gagné la confiance du prince et de ses sujets. Il séduisit les troupes par ses largesses ; et, taadis qu'on le regardait comme la colonne de l'état , le maé barbare foisait secrètement le projet de monter sur le trône de TOccident , ou de le renvertor. Les Francs, ses compatriotes, occupaient tous les postes iroportans dans l'armée ; les créatures d'Arbogaste obtenaient tous les honneurs et tous les emplois du gouvernement civil. Le progrès de la conspiration éloignait tous les sujets fidèles de la présence du jeune empereur, et Valentinien, sans autorité et sans génie, n'était plus qu'un captif couronné *. On peut également attribuer l'impatience qu'il laissSiit paraître , ou à l'imprudente vivacité de la jeunesse, ou an ressentiment d'un prince qui se sentait «figue de régner. Il engagea secrètement l'archevêque de Milan à entreprendre le rôle de médiateur, et parvint à instruire l'empereur de l'Orient de sa situation humiliante. Valentinien déclarait à Théodose que, s'il ne pouvait pas marcher promptement à son secours , il serait forcé de fuir de son palais , on plutôt de sa prison, de Vienne en Gaule, où il avait imprudemment fixé sa résidence an milieu de ses ennemis personnels. Mais, dans l'attente de secours éloignés et douteux, Fempereur éprouvait chaque jour d'Arbogaste quelque nouveau sgjet d'animosiié. Dépourvu de vigueur et de conseil, le monarque irrité résolut trop précipitamment de rompre avec un si puissant rival. Assis sur
« Zosime (I. rr, p. 275) Mt l'éloge de l'ennemi de Théodose; mais il est abhorré de Socrate (I- ▼. e. 25) et d'Orose (1. -m, c. 35).
2 Grégoire de Tours 0. u. c. 9, p. 16^, dans le second velume des Historiens de France, a conservé nn fragment curieux dp Sulpice Alexandre, historien fort ^ipérieurft Gr.-goire.
DECADENCE DE L'EMPIRE ROMAIN
(390 dep. J.-C.)
stades de la Batare et de l'art, q«i s'opposaient à ses efforts , l'empereur fit attaquer le camp des ennemis ; et, en donnant aux Goths le poste honorable du danger, il désirait secrètement que cette sanglante journée diminuât le nombre et l'orgueil de ces conquérans. Dix mille de ces auxiliaires , et Bacurius qui les commandait , périrent sur le champ de bataille ; mais leur valeur ne fut pas couronnée de la victoire. Les Gaulois tinrent ferme et l'approche de la nuit favorisa la fuite ou la retraite tumultueuse des Romains. Théodose, retiré sur les montagnes , passa la nuit dans l'inquiétude, sans provisions et sans autre espoir * que cette force d'âme qui , dans les occasions désespérées, fait mépriser la fortune et la vie. 'Tandis que les troupes d'Eugène se livraient dans leur camp à la joie et à la débauche, le vigilant Arbogaste fit occuper les passages des montagnes par un corps nombreux, pour couper l'arrière-garde des ennemis, et Théodose aperçut au point du jour tout le danger de sa situation. Mais les chefs de ce corps firent bientôt cesser les craintes de l'empereur, en lui envoyant offrir de passer sous ses drapeaux. Théodose accorda sans hésiter toutes les récompenses honorables et lucratives qo'ilsexigeaient pour prix de leur perfidie ; et, au défaut d'autres ustensiles qu'il n'était pas facile de se procurer, il écrivit sur ses propres tablettes la ratification du traité. Un renfort si nécessaire ranima le courage de ses soldats ; ils retournèrent avec confiance pour surprendre dans son camp un usurpateur abandonné de ses troupes et de ses principaux officiers. Au fort de la mêlée , il s'éleva du côté de l'orient une de ces tempêtes dont les Alpes sont fréquemment tourmentées '. L'armée de Théodose était garantie , par sa position , de l'impétuo-
> Théodore! arDnne que saint Jean et saint Philippe apparurent à l'empereur éveillé ou endormi, montés sur des chevaux, etc. C'est la première apparition de la cavalerie apostolique . qui se renouvela souvent en Espagne et dans les croisades.
1 Te propicr , gelldit KtsaOo le nonle'pnMeUU
Oknit alnr»! «ciei; renhiMqiM lel«
VcrUt lu awtora, et lurMoe rcrfOUt bMM».
O iiliiil«mililecttDea,ciiiAinntak»Ml
JSolu» winatas hjnncs : cul mlUtel lEIha,
Kl eMIonU t enloat ad daulea TciMI !
Ces tlnneux vers de Claudien (in m Consul, ffonor.,
site des vents, et les Gaulois, aveuglés par la poussière, ne pouvaient ni se serrir de leurs armes , ni lancée les javelots qui échappaient de leurs mains. La soperstitioa adieva la dàt>ute des Gaulois; iû cédèrent aux puissances invisibles qui semblaient combattre pour leur pieux ennemi. La victoire de l'empereur fut décisive, et le sort de ses deux rivaux ne différa que par le genre de lenr mort. Le rfaétoriden Eugène descendit humblement de son trône pour implorer la clémence de Théodose , et les soldats lui abattirent la tête tandis qu'il était prosterné. Arbogaste, après la perte de la bataille, oè il s'éUHt acquitté des devoirs d'un général et d'un soldat, voltigea pendant quelques jours sur les montagnes. Convaincu qu'il n'avait plus de ressource, et que sa fuite était impossible, l'intrépide baribare imita l'exemple des anciens Romains, et se perça de sa profre épée. Le sort du monde romain se décida dans un coin de l'Italie. Le saecesseur légitime de la maison de Valentinien embrassa l'archevêque de Milan, et reçut la soumission des provincesd'Occident. Elles étaient tontes complices de la rébellion. L'intrépide Ambroise avait seul résisté aux sollicitations et aux succès de l'usurpateur, et rejeté la correspondance et les dons d'Eugène avec un dédain qui aurait été fatal à tout antre qu'à lui. Il s'était retiré de Milan ponr éviter sa rencontre, et il osa même prédire sa chute en termes équivoques. Le vainqueur applaudit au mérite d'Ambroise, qui lui assurait l'attachement du peuple par l'influence de b religion , et on attribue la clémence de Théodose à l'intercession de l'archevêque ' ,
Après la défaite et la mort d'Eugène, tous les habitans du monde romain se soumirent
93, etc., A. D. 39S) sont dlés par ses contemporains d Oi'ose, qui suppriment la divinité païenne d'EoIe, et quelques antres circonstances. Quatre mois après œtlc victoire , Ambroise la compara aux victoires miracutewo de Moïse et de Josué.
1 Ambroise (t. n, éptt i.xn, p. 1022) a fourni I<» événemens de la guerre civile aux difTérens liisteriens. Paalîn (in FU. Jmbros., c. 26-34); Augustin (Je Cûàtat. Dei, y. 25) ; Orose Q. vii, e. 35); Sozomène (1- m • c 21). Théodore! (I. v, c. 24); Zosime 0- nr, p. 281, 282). Claadien (in m Cons. Honor., 63-106; in nr Cons. Hoitcr^ 70-117) et les Chroniques publiées par Scaliger.
(395 dep. J.-C.)
PAR ED. GIBBON. CHAP. XXVII
avec joie à l'autorité de Théodose. Sa conduite jusqu'à cette époque donnait les espérances les plus flatteuses pour la %uite de son règne; son âge, qui n'excédait pas cinquante ans, laissait encore la perspective d'une longue félicité, et sa mort, arrivée quatre mois après cette victoire, fut regardée comme le plus affreux malbeurqui pût affliger la génération naissante. Les jouissances du luxe et l'inaction avaient afi'aibli la constitution de Théodose ' ; il ne put pas résister aux fatigues de la route et de la campagne ; et des symptômes efl'rayans d'hydropisie annoncèrent qu'on allait perdre l'empereur. L'opinion, et peut-être l'intérêt du public, avait I confirmé la nécessité de partager l'empire entre deux souverains. Arcadius et Hono- I rius, déjà revêtus du titre d'Auguste, étaient I destinés à occuper les trônes de Rome et de , Gonstantinople. Théodose ne leur avait pas , permis de partager la gloire et les dangers , de la guerre civile*; mais, dès que l'empereur , eut triomphé de ses rivaux, Honorius, son , second fils , vint jouir du fruit de la victoire, et recevoir le sceptre de l'Occident des mains de son père expirant. On célébra l'arrivée d'Honorius à Milan par une magnifique représentation des jeux du cirque, où Théodose voulut contribuer par sa présence à la joie publique. Mais l'effort pénible qu'il fit pour assister aux jeux du matin épuisa le reste de ses forces. Honorius tint sa place pendant le , reste de la journée, et l'empereur expira dans la nuit suivante. Les animosités de la guerre ' civile n'empêchèrent pomt qu'il ne fût unanimement regretté. Les barbares, qu'il avait vaincus, et le clei^é, dont il subissait respectueusement la loi, lui prodiguèrent à l'envi des louanges, et célébrèrent chacun les vertus auxquelles ils donnaient la préférence.
< Socnile 0. v, c. 26) impnte cette maladie aux fatigues de la guerre; mais Pbilostorge (1- ", c. 2) la considère comme la suite de l'intempérance et de la voracité; et Photius lui donne fort malhonnitement le démenti. (Oissert. de Godeftoi , p. 438.)
1 Zosime suppose qu'Honorius, encore enl^nt, accompagna son père (1. rr, p. 280). Cependant le quanto flagrabant pectora voto est la seule flatterie qu'un poMe contemporain se soit permise. Il dit clairement que l'empereur le rehisa , et qu'Honorius n'alla le joindre qu'après la victoire. (Claudiau., in ui Cons., 78-125.) GIBBON, t.
Les dangers d'une administration faible et divisée épouvantaient les Romains, et chaque événement fiueste des règnes d'Arcadius et d'Honorius leur rappela la perte irréparable du grand Théodose.
Dans le tableau fidèle des vertus de cet empereur, nous n'avons point dissimulé ses imperfections , son indolenee habituelle , et le trait de cruauté qui a imprimé une tache ineffaçable sur la gloire du plus grand des princes romains. Un historien, acharné à déchirer sa mémoire , a exagéré ses vices et leurs suites pernicieuses. Rassure que les sujets de toutes les classes imitèrent les manières efféminées de leur souverain ; qu'ils se livraient à toutes sortes de débauches , et qqe les faibles efforts de la police ne sufiisâient point pour arrêter les progrès de la corruption, qui sacrifiait sans rougir toute considération de décence, de devoir ou d'intérêt, à la poursuite de leurs appétits vicieux et déréglés '. R y a très-peu d'observateurs qui se soient fait une idée juste et claire des révolutions de la société ; peu d'entre eux sont capables de découvrir les ressorts secrets et délicats qui donnent une direction uniforme aux passions aveugles et capricieuses d'une multitude d'individus. S'il est vrai qu'on puisse affirmer, avec une apparence de raison , que le luxe et les mœurs des Romains aient été plus honteux et plus corrompus sous le règne de Théodose que du temps de Constantin ou d'Auguste , ce changement ne put pas provenir d'une augmentation d'opulence nationale. Une longue suite de pertes et de calamités avait arrêté l'industrie et diminué l'aisance du peuple. Leurs profusions étaient sans doute le résultat d'un mélange d'indolence et de désespoir ; ils jouissaient du moment, et craignaient de penser à l'avenir. La possession précaire de leurs propriétés décourageaient les sujets de Théodose, et les détournait des entreprises utiles qui exigeaient de la dépense et des travaux pénibles, et qui n'offraient qu'une perspective d'avantages éloignés. Les exemples fréquens de ruine et de désolation les engageaient à ne pas ménager les restes d'un
1 Zosime, 1. ir, p. 244.
DECADEffCE DE L'EMPIRE ROMAIN,
(395 dep. J.-C.)
patrimoine qui pouvait à tout instant devenir la proie des barbares ; etlaprodigalitéextravagante à laquelle les hommes se livrent dans la confusion d'un naufrage, peut expliquer les progrès du luxe au milieu des alarmes d'un peuple qui prévoit sa prochaine destruction. Les villes adoptèrent le hixe effëminë de la cour; il s'introduisit jusque dans le camp des légions; et un^crivain militaire, quia soigneu- -sément étudié les premiers principes de l'an- Tienne discipline des Romains, marque l'épo- <inede leur corruption. V^étius observe que, depuis la fondation de Rome jusqu'au règne de Gratien, l'infanterie romaine avait toujours été couverte d'une armure. Dès que l'on eut laissé perdre aux soldats l'esprit de Ja disciprme et l'habitude des exercices, ils furent moins propres et moins disposés a si^porter les fatigues du service. Les légions se plaignaient du poids insupportable d'une armure qu'elles portaient rarement, et elles obtinrent successivement la permission de quitter leurs casques et leurs cuirasses. Les armes pesantes de leurs ancêtres, la courte êpée et le formidable pilum qui avait subjugué l'univers, échappèrent insensiblement de leui-s mains impuissantes ; et, comme l'usine de l'arc est incompatible avec celui du bouclier, ils s'exposaient avec répugnance dans la plaine à être criblés de blessures, ou à les éviter par la fuite, et ils étaient toujours disposés à préférer l'alternative la plus ignominieuse. La cavalerie des Huns, des Gotlts et des Alains sentit l'avantage d'une armure défensive, et en adopta l'usage. Comme leurs soldats excellaient dans l'art de lancer des javelots, ils mettaient aisément en déroule les légions tremblantes et presque nues, dont la léte et la poitrine étaient percées sans défense par les traits des barbares. La perte des armées, la destruction des villes, et le déshonneur du nom romain , sollicitèrentinutilement les successeurs de Gratien de rendre le casque et la cuirasse à l'infanterie. Les soldats énervés négligèrent leur propre défense et celle de la patrie, et leur indolence pusillanime peut être considérée comme la cause immédiate de la destruction de l'empire '.
< P'egetUu, de Be Militari, 1. 1, c. 10. La suite de